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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14309 ***
+
+ MADAME GUIZOT
+
+ NOUVELLES ET CONTES POUR LA JEUNESSE
+
+
+ Marie.--La vieille Geneviève.
+ Aglaé et Léontine.--Hélène ou le but manqué.
+ Le petit Garçon indépendant.
+ Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
+ Les petits Brigands.
+
+
+
+ MARIE
+ OU
+ LA FÊTE-DIEU
+
+Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en
+pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec
+ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la
+liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
+d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans
+à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle
+désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable
+pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans
+la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari
+désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle;
+d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent
+que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la
+dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les
+lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
+de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des
+démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
+lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez
+de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses
+pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était
+disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle
+que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien
+qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.
+
+Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre
+à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
+avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis
+deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère
+s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et
+s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur
+les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et
+impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez
+habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins
+de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait,
+leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les
+abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils
+devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si
+depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire
+encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied,
+à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait
+envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
+leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé,
+regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame
+d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu
+de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que
+de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.
+
+Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes,
+il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour
+éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des
+_précipices_; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et
+faisant un tel bruit de _gare à vous! gare la fondrière!_ qu'on l'aurait
+pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement
+Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige.
+Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois
+vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire
+à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme
+d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans
+l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du
+salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant
+tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:
+
+--Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais
+continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu
+moyen de vous faire entendre raison.
+
+Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans
+un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un
+petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de
+reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
+mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le
+paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur
+une chaise au lieu de les mettre sur une table.
+
+--Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison
+en désordre.
+
+L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait
+donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être
+aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le
+malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle
+Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.
+
+--On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.
+
+Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond
+voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua.
+Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son
+tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et
+rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond
+y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution
+marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M.
+d'Aubecourt:
+
+--Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la
+bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
+me permet pas de lui parler.
+
+--Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est
+comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
+devant eux.
+
+Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle
+lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il
+trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à
+table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après
+madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils
+furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa
+fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et
+Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:
+
+--Cela commence joliment! puis il reprenait:
+
+--Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!
+
+--Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous
+êtes chez votre grand-père.
+
+--Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
+
+--Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la
+traite avec égard.
+
+--A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
+
+--Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers
+elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
+
+--Autrement, je ne lui dois rien.
+
+--Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre
+grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une
+femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous
+est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur
+épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus
+tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et
+l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous
+auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que
+vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou
+que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien
+da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse,
+à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes
+graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
+malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre
+apprentissage de patience et de courage.
+
+Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance
+en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à
+laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par
+ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il
+était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il
+n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au
+lendemain matin.
+
+En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux.
+Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas
+chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps
+doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au
+printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté
+comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
+avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la
+conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne
+se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
+lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et
+fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt
+l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint
+content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle
+Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame
+d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que
+mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune
+paysanne nommée _Gothon_, dont elle était la marraine, et que madame
+d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
+disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle
+lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
+s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par
+assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et
+que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
+
+Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de
+bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le
+monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était
+au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux
+préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce
+qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne
+se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui
+avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé
+entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement
+que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se
+rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des
+visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari
+ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le
+plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout
+allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère
+pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul,
+assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira
+jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M.
+d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
+jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il
+comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans
+frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et
+remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en
+passant, accrocher et casser quelques branches.
+
+Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand
+elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
+parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues
+de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle
+avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez
+une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement
+délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort
+longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France,
+et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait
+alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez
+sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses
+avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son
+arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice
+d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays,
+emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait
+été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de
+l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent,
+recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.
+
+M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami
+intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de
+sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans
+ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M.
+d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était
+devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La
+nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
+d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout
+ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à
+croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme
+il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les
+enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être
+fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice,
+assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât
+Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et
+Adélaïde était toujours avec elle.
+
+Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à
+son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.
+
+M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se
+trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais
+et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien
+qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son
+projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel
+que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
+L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une
+grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
+donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa
+cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.
+
+En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait
+avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.
+
+--Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille
+qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il
+y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants,
+pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les
+éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter;
+sa mère l'en empêcha.
+
+--Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que
+j'eusse voulu jeter des pierres.
+
+Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant
+nommé la jeune fille _Marie_, elle fut toute soulagée de ce que ce
+n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de
+cette sorte avec une troupe de petits polissons.
+
+Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la
+trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six
+mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la
+connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant
+de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu
+l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car,
+disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura
+plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second
+mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses
+beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et
+chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car
+elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à
+pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait
+pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur
+la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une
+pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui
+demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une
+attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune
+qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
+elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom
+de _Marie-Adélaïde_, et un autre du maire de la commune où elle se
+trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom
+de _Marie_ était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa
+commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à
+ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.
+
+--Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.
+
+--Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne,
+elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
+dans le village.
+
+Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée
+qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce
+moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait
+été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée
+de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le
+petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.
+
+--Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si
+toutefois elle veut bien le permettre.
+
+Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.
+
+--Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice
+d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme
+moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la
+famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa
+mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par
+hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine
+paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait.
+Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et
+sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira
+vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père.
+La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle
+avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique
+les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses
+manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire
+s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des
+mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de
+santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne
+s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits
+grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un
+mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:
+
+--Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose
+dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier
+pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression.
+Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait
+l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de
+chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait
+et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer
+de sa place.
+
+Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt
+parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec
+un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait
+à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche
+parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne
+sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle
+savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
+d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt
+attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait
+rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il
+lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à
+tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux
+premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement
+Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:
+
+--Je verrai.
+
+Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de
+madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit
+écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on
+parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de
+ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de
+madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait
+enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur,
+au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup
+d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M.
+d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna
+son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se
+hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement,
+et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son
+éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.
+
+Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher
+Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
+Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame
+d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que
+malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les
+moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle
+voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir:
+elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et
+quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle
+était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une
+extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte
+d'aisance.
+
+En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent,
+et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt
+éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne
+fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint
+enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
+sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là
+qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y
+était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en
+faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir
+pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle
+demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour
+l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir
+sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne
+répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la
+grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait
+la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la
+nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à
+couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en
+pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous
+le sien, lui dit d'un ton ferme:
+
+--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir
+avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
+pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras
+en lui disant:
+
+--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle
+se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de
+toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame
+d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son
+autorité pour les séparer.
+
+Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois
+laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de
+quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie
+de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace
+de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle
+court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle
+parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir;
+mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre
+le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de
+l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence
+entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
+la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en
+arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M.
+d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en
+est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en
+aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans
+la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le
+choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne
+un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien
+jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans
+ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce
+qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la
+forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui
+disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un
+traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir.
+Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait
+répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas
+adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout
+son ressentiment.
+
+De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup
+de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et
+s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans
+l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou
+d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après
+son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos
+entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie,
+don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de
+Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.
+
+Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle
+osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
+les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais
+aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau
+de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse
+allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle
+s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils
+se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à
+Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les
+gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de
+casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle
+Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et
+ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait,
+avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux
+arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans
+cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait
+aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait
+beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir
+en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie,
+soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y
+avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait
+dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers
+Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre;
+mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne
+s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la
+dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et
+remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité
+la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas
+pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait
+absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en
+délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point,
+comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
+voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le
+château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle
+avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas
+à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle
+s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
+d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie
+portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme
+une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la
+coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas
+de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et
+ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours
+ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset,
+elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait
+jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines
+brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu
+y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa
+nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée
+faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs
+pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie
+de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on
+s'inquiétait de ne pas la voir revenir.
+
+Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et
+elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
+de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux
+manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de
+son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que
+Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les
+laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son
+frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
+partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en
+sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
+dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait
+perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait
+à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M.
+d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était
+pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque
+Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui
+l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu
+jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
+parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque
+chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude
+elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle
+grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle
+renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et
+l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté.
+Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son
+grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait
+être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le
+volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat
+ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours
+une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours
+mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu
+Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus
+M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des
+phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère
+espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
+s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait;
+tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on
+voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait
+tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de
+Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle
+l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.
+
+Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien
+que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa
+confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant
+fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui
+plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle
+ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger
+à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement
+vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse,
+elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
+d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses
+graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à
+conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela,
+obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui
+indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus
+de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus
+importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie,
+M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait
+plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa
+belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
+pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à
+elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.
+
+Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait
+raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les
+avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers
+qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la
+grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà
+reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la
+leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec
+plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec
+elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait
+les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de
+lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme
+il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât;
+il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la
+vivacité et en même temps la douceur de son caractère.
+
+En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu
+Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni
+se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de
+laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle
+était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de
+madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle
+voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son
+pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait,
+Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus
+le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en
+se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
+riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore
+davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère.
+Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et
+celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si
+animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui
+venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.
+
+Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à
+donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
+Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un
+ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du
+château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle
+avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à
+peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre
+nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait
+infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient
+recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait
+partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne
+s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits
+garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait
+que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
+à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que
+cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
+faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un
+moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y
+allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour
+elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès
+du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
+pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter
+ses ciseaux.
+
+Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas
+retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice,
+sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était
+si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y
+avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin
+à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais
+elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par
+une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle
+manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était
+loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait
+espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville.
+La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un
+paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment
+elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.
+
+--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira
+plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.
+
+Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était
+jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice
+est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.
+
+--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée
+elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.
+
+Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont
+elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
+tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du
+village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle
+n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander
+à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.
+
+--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui
+promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.
+
+Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que
+sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on
+vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le
+paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui
+suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.
+
+--Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je
+vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses
+sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer
+en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et
+coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.
+
+Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de
+sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
+elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui
+tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
+nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les
+moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera
+ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est
+impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler
+pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que
+c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la
+rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa
+vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte
+pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a
+embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle
+jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la
+nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit,
+tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une
+grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la
+santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle
+s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de
+contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans
+la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
+de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain
+endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
+elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle
+voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri
+tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout
+le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas
+moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant,
+cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point
+du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend
+quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir
+avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une
+belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté
+du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque
+instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que
+M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne
+n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle
+oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.
+
+Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer
+sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait
+parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il
+ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir,
+qu'on le lui a promis.
+
+--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus,
+mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.
+
+En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va.
+Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la
+cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du
+paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au
+puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille
+savoir des nouvelles de sa nourrice.
+
+--Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie
+s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.
+
+--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais
+plus?
+
+--Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et
+elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie,
+quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit
+morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque
+chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce
+qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte.
+Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut
+croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses
+mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
+que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir
+elle-même des nouvelles de sa nourrice.
+
+Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour
+sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une
+faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce
+que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres,
+revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui
+elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus
+attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est
+peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait
+d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
+n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements.
+Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment
+rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause
+un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure
+qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie.
+Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte,
+elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
+fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.
+
+--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander
+à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air
+triste.
+
+--Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et
+les mains jointes, s'appuie contre le mur.
+
+--On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.
+
+--En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?
+
+--A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.
+
+Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la
+veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût
+rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble
+que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si
+elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra
+plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien
+fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
+repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a
+prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de
+Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir.
+Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner
+à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
+longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire
+boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle
+la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner
+à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut
+supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi.
+Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice
+redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je
+resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que
+la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais
+comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans
+l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y
+retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a
+jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants,
+ses désirs ou ses répugnances.
+
+Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle
+n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant,
+sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer
+à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient
+des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la
+commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement
+dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un
+chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se
+rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le
+chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château.
+Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit
+d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on
+doit la chercher de ce côté-là.
+
+Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M.
+d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit
+jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle
+matinée pour aller voir ses fleurs.
+
+En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond,
+il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y
+avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était
+là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il
+reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse
+avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
+tête et dit:
+
+--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!
+
+Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait
+passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour
+aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est
+toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en
+tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.
+
+M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le
+plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde,
+est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi
+que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et
+s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se
+trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.
+
+En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie,
+qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.
+
+--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait;
+et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli
+de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle
+court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:
+
+--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure
+longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
+la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint
+à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment
+imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
+
+--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle
+voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
+sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible
+de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa
+nourrice.
+
+--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et
+interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève
+de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit
+qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se
+présentera pas devant lui sans sa permission.
+
+Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la
+méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est
+consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part;
+mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit
+pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de
+l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent
+entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas
+fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut
+réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux
+autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent
+ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs
+remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le
+cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de
+cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
+choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
+
+Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme
+qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
+lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt.
+Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait
+rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui
+avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris
+sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta
+qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent,
+et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en
+pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis
+baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un
+air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair
+qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que
+personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de
+prier pour elle.
+
+Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le
+paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle
+se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui
+commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire
+retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni
+mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener
+Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne
+voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le
+bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir
+bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne
+religieuse.
+
+Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la
+même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
+crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle
+n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
+voir quelqu'un qu'elle connaissait.
+
+--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air
+un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant,
+Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a
+été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant
+le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
+malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que
+lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
+douleur de votre méchanceté.
+
+--Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas
+méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que
+Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là!
+dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé,
+profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près
+d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
+
+--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en
+obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez
+lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu
+qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme
+des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit,
+j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait
+repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir
+à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit:
+J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il
+fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais
+tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une
+pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien
+souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école,
+et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la,
+pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec
+madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son
+ignorance et de ses défauts.
+
+Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à
+genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
+elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui
+avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps,
+elle lui dit à voix basse:
+
+--M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame
+d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
+ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.
+
+--Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis
+de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom
+seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au
+château.
+
+Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de
+s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour
+plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta
+presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la
+calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que,
+si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir.
+Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la
+remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont
+la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la
+vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.
+
+Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait
+fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des
+sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes
+et brillants de joie, s'écria:
+
+--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien
+pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
+que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie
+au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
+en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et
+dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et
+au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier
+de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le
+moment de rien demander à M. d'Aubecourt.
+
+Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement,
+qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui
+continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur
+annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui
+l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses
+du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur
+comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle
+emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse
+fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit
+sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé
+de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement
+affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait
+bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée
+de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et
+elle disait en pleurant:
+
+--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle
+était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le
+nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup.
+Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle
+commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois,
+elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta.
+Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de
+cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle
+embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout
+triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:
+
+--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il
+n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un
+homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais
+Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt
+lui dit:
+
+--Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous
+forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et
+que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire
+revenir.
+
+Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait
+bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre
+nourrice.
+
+On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de
+malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui
+disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de
+temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de
+dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait
+un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que
+c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
+véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle
+n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours
+l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les
+jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna
+aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire.
+Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui
+d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que
+Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une
+robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours.
+Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort
+tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux
+mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus
+raisonnables.
+
+Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le
+château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait
+renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne
+l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer.
+Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela
+intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui
+regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
+garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de
+mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues
+avec Zizi, elle entendait dire:
+
+--Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait
+plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre
+Marie.
+
+Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût
+des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait
+cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui
+en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
+compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt
+était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses
+raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que
+sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite
+pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui
+manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur
+et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur
+grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur
+accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde,
+qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour
+le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli
+paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre
+son pied malade.
+
+Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez
+avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait
+un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait
+beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien
+envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle
+n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?
+
+Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de
+la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de
+Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa
+voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils
+ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
+état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin
+de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin,
+comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie
+repentante, à son bienfaiteur_, écrite en gros caractères, de la main de
+Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si
+touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien
+content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle
+persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une
+bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M.
+d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait
+dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait
+défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
+des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait
+Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de
+lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour
+l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de
+mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à
+bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle
+gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de
+son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le
+conseil de sa mère, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya,
+par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour
+Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
+anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.
+
+De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour
+leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse,
+qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de
+Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait
+apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et
+par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en
+rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le
+consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au
+conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin
+était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en
+était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.
+
+Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les
+mauvaises herbes, un autre à écheniller:
+
+--Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les
+soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.
+
+Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.
+
+--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas
+triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.
+
+--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne
+poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après,
+comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une
+lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps
+de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois
+avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle
+était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de
+Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait
+faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.
+
+--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.
+
+C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première
+communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.
+
+--Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.
+
+--Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.
+
+Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur
+le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur
+les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler
+deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains
+étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du
+bonheur était sur sa physionomie.
+
+--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt
+attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.
+
+--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame
+d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas
+davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la
+tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais
+ils étaient bien heureux.
+
+La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les
+défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond
+seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais
+quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère.
+D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on
+l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un
+petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais
+insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire
+sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis
+qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins
+son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de
+donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui
+lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses
+maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février,
+où devait arriver Marie.
+
+Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine,
+Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui
+passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre
+Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était
+grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste
+et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi
+Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;
+tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant,
+parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se
+ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna
+un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle
+Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses
+bras, et l'emporta en s'écriant:
+
+--Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à
+vivre.
+
+Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle
+Raymond et Zizi.
+
+On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était
+rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M.
+d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin;
+elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.
+
+--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à
+présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.
+
+Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter
+quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
+elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des
+petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
+comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres
+du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à
+paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait
+tout bien joli.
+
+--Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.
+
+Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché;
+elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait
+bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par
+raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle
+répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était
+timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande
+vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près
+d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et
+avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait
+chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame
+d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute
+la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils
+obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie
+ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait
+qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait
+faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et
+même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une
+fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique
+madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait
+aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus
+grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui
+avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait
+rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie
+fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la
+grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les
+approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première
+communion Marie revînt habiter le château.
+
+Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la
+Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
+tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait
+avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à
+l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur
+disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi,
+quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se
+perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations.
+Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua
+d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures.
+Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage
+particulier sans dire:
+
+--Je le montrerai à Marie.
+
+Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être
+bientôt davantage.
+
+La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de
+piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.
+Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la
+donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
+Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la
+sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni
+même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui
+était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt
+avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;
+Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures
+semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses
+étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les
+envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne
+croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à
+sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa
+permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par
+Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de
+les mettre le jour de sa première communion.
+
+Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son
+seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris
+surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son
+père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle,
+il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il
+ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui
+dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:
+
+--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie,
+et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et
+Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui
+n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser
+aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un
+bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait
+tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des
+transes perpétuelles.
+
+Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de
+voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe
+d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait
+beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver
+par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut
+grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait
+faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il
+l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à
+descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du
+mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe
+trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache
+dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive:
+mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi
+quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle
+lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête.
+Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce
+qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne
+d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans
+voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas
+devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du
+mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que
+madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et
+ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est
+arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas
+profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui
+aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame
+Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle
+Raymond trouver Marie dans le jardin.
+
+Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de
+rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait
+bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être
+obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il
+avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait
+qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame
+Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et
+mademoiselle Raymond lui dit:
+
+--Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de
+votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous
+êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle
+le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe
+avait fait une si mauvaise action.
+
+--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit
+vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie
+hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:
+
+--Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore
+un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle
+vous vous préparez.
+
+--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de
+pierre.
+
+--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec
+aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la
+pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et
+d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de
+sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:
+
+--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.
+
+--Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y
+a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion
+après-demain.
+
+--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit
+madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond
+s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie
+ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait
+Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les
+gouttières, et elle ajoute:
+
+--Elle en fait un bel usage!
+
+Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe,
+pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de
+quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste.
+Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a
+fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse
+ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame
+Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est
+arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien
+coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui
+l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour,
+que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même
+jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au
+curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en
+pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame
+Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première
+communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et
+assez sévère, lui répond:
+
+--Je l'ignore.
+
+Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus,
+Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses
+larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un
+mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le
+confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à
+demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais
+avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour
+un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.
+
+Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable,
+d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à
+la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine,
+unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se
+préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le
+matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées
+pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle
+embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur
+bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt
+dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de
+ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de
+silence ils se rendirent à l'église.
+
+Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient
+déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des
+yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le
+bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses
+peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec
+M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles
+étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.
+
+--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond.
+On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue
+plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec
+ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la
+fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et,
+violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de
+la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte
+qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne
+pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie.
+Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile
+blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure
+de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en
+s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et
+madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.
+
+--Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours
+aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.
+
+Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux
+mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait,
+le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie.
+Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux
+devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant
+de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que
+d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de
+Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un
+regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame
+d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire
+comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de
+ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines
+s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant
+d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal;
+Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.
+
+La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places,
+prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans
+l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et
+madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait
+qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques,
+paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait
+qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces
+jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans
+qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte
+de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.
+
+Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie
+revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même
+un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à
+sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de
+celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses
+meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès
+le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins
+pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants.
+Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui
+était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre
+nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre
+lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi,
+et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les
+deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus
+rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le
+grondait et demandait pardon pour lui à Marie.
+
+Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie,
+ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse
+l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de
+sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité,
+cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien
+malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu,
+elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors
+qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à
+madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient
+réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer
+si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée
+très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en
+terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente.
+Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun
+mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci,
+devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au
+château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant
+de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs
+les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée
+flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
+sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on
+y avait entendu gronder pendant quelques années.
+
+M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose
+de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
+enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a
+reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père,
+qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le
+père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un
+revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les
+jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir
+tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec
+plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie
+est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame
+d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à
+son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait
+célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille
+regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui
+a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.
+
+
+
+ LA VIEILLE GENEVIÈVE
+
+--Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement
+cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement
+habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si
+maladroit.
+
+C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille
+Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de
+la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait
+guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que
+depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même
+assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
+on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à
+table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur
+dire jamais _je vous prie_. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle
+traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les
+domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher
+de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence;
+mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au
+milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer
+cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour
+prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame
+d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois
+reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence.
+Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame
+de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois,
+très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et
+n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui
+avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari,
+qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
+voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore
+bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle
+sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs
+et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui
+manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait
+perdre patience.
+
+Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande
+personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les
+manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce
+qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame
+d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle
+n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens
+de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et
+qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs
+impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en
+faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne
+ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que
+c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu
+empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient
+bien ridicule.
+
+Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en
+elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en
+dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était
+accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de
+la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là
+l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était
+depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques
+offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la
+campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise
+chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa
+chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus
+fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas
+vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait
+porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand
+Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant
+toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit
+davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir),
+Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus
+qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne
+pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus
+maltraitée.
+
+Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci
+voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève
+continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant
+très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
+lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour
+dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
+et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,
+Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
+de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:
+
+--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion
+avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique,
+ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que
+l'on eût tort.
+
+--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de
+faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien
+la faire finir.
+
+--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de
+les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?
+
+--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au
+lien de faire ce qu'on lui dit.
+
+--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande
+une chose impossible.
+
+--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce
+qu'il ne veulent pas les faire.
+
+--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,
+que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne
+pas prendre ceux des autres.
+
+--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir
+que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.
+
+--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que
+vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que
+je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être
+maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.
+
+Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa
+répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une
+heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se
+faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une
+allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la
+finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier
+se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient
+juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille,
+qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela
+pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève
+répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux
+dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.
+
+--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort
+bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut
+apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux.
+Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant
+presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle
+put du côté de la maison.
+
+--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre
+de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné.
+Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.
+
+--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous
+avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.
+
+Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme
+c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
+Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes
+conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses
+belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les
+plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire
+une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
+courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle
+promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.
+
+--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient
+rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette
+nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon
+jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne
+sait rien faire, elle ne pense à rien.
+
+--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de
+là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.
+
+--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.
+
+--Oh! oui, Madame.
+
+--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir
+que je puis être servie sans me _faire servir_.
+
+--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas
+toucher à mes vases.
+
+--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la
+grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.
+
+--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour
+rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive,
+que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur
+l'escalier, et se brise en mille pièces.
+
+--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive
+quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez
+chargée des mêmes soins.
+
+--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien
+assez désagréable, sans encore...
+
+--Eh bien! quoi, ma fille?
+
+Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la
+prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:
+
+--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline
+baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:
+
+--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de
+casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
+de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous
+pouvez choisir!
+
+--Non, maman, mais...
+
+--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que
+vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous
+vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.
+
+--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours
+quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...
+
+--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce
+moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
+lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin
+et à sa confusion.
+
+--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.
+
+--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous
+voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez
+prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des
+maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?
+
+--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au
+lieu qu'elle...
+
+--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un
+moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
+voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais
+qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.
+
+--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me
+raisonner quand je lui dis quelque chose.
+
+--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je
+suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la
+patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.
+Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature
+rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout
+surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un
+moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de
+supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les
+fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois
+cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une
+pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.
+
+--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût
+bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.
+
+En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle
+n'avait pas fait sa visite.
+
+--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma
+femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en
+voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre
+dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez
+bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien
+longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,
+dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!
+
+--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.
+
+--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une
+autre si je l'avais trouvée.
+
+Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que
+ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est
+pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le
+maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a
+servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait
+d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois
+de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
+en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous
+la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame
+d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en
+pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi
+régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
+personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin
+était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied,
+qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en
+passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait
+presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner;
+mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein
+jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par
+torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles
+résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de
+boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait
+de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle
+ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un
+paquet:
+
+--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et
+mes brodequins.
+
+--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée
+de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
+humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.
+
+--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec
+humeur, m'apporter mes brodequins.
+
+--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.
+
+--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.
+
+--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en
+appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
+aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie
+infiniment.
+
+--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle
+Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline
+extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs
+envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de
+plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la
+mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort
+peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture
+recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres
+aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.
+Elle s'y élança.
+
+--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est
+pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
+cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de
+chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de
+ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa
+mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de
+ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un
+système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.
+
+Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la
+vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline
+ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que
+d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait
+pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus
+commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne
+s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé
+que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.
+
+A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de
+Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de
+Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux
+ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers
+ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;
+sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
+n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en
+avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue
+raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était
+autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille
+de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas
+pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait
+appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait
+encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en
+terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
+l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort
+qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre
+avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on
+ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens,
+et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir
+quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt
+que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
+que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins
+d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
+bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui
+semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et
+de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des
+petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de
+Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.
+
+Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du
+château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à
+quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie
+d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on
+envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de
+Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle
+craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le
+lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.
+
+--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je
+ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
+dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je
+crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne
+devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen
+de n'en rien obtenir.
+
+Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de
+faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite
+donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame
+de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il
+n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait
+jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit
+que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres
+répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si
+grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle
+était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres
+lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui
+apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant
+elle.
+
+Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle
+l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame
+paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander
+son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,
+qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard
+pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait
+l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison
+sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait
+déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A
+déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher
+l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
+madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas
+mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
+parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il
+ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à
+trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de
+cette manière.
+
+Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on
+voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une
+fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y
+était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de
+l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
+entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,
+et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
+s'empressa de le louer.
+
+--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y
+avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.
+
+--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous
+sommes levées de bonne heure.
+
+Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore
+davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres
+personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa
+cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista
+pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit
+le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur
+aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre,
+ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville
+était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si
+charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de
+Ligneville dit en regardant sa robe:
+
+--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie
+ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
+plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle
+aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même
+temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et
+d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
+revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent
+une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
+pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait
+beaucoup de soins autour d'elle, dire:
+
+--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que
+quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
+humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa
+convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme
+elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour
+tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins
+fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et
+l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que,
+si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur
+existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à
+une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour
+l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite
+qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le
+paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un
+domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître
+surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à
+son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle,
+et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.
+
+
+
+ AGLAÉ ET LÉONTINE
+ ou
+ LES TRACASSERIES.
+
+Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand'mère, madame
+Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
+et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort
+agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans
+rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de
+plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et
+passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui
+l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de
+jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi,
+chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on
+allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
+de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient
+à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans
+les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on
+recommençait quelques jours après.
+
+Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais
+elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son
+frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et
+Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
+familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait
+même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune
+homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il
+faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin
+d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant
+commençaient à ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_,
+quelques-uns même _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour
+modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui
+parlaient qu'avec déférence.
+
+Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable.
+M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût
+très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la
+ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause
+de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses
+enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.
+
+--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle
+est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui
+donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
+agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût
+avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.
+
+On lui disait quelquefois:
+
+--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre
+fils.
+
+Il répondait:
+
+--Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas,
+je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir
+son incapacité; et il ajoutait:
+
+--Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai
+commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de
+moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi,
+car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont
+n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes
+qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur
+amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son
+aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient
+lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne
+pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne
+voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse
+aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait
+que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père
+de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite
+personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
+de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir
+attacher du prix à ses prévenances.
+
+Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort
+raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
+avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province,
+qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour
+l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître
+très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que
+celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense
+qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus
+âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits
+avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il
+ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne
+intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave
+avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les
+jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas
+de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient
+la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde
+allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour
+Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus
+tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc
+extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine.
+M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château
+était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
+d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il
+n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme
+voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec
+une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait
+été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
+elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa
+fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.
+
+Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive.
+Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
+dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un
+assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus
+recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y
+joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que
+son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des
+plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir
+sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en
+ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame
+Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros
+marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus
+connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine,
+contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles
+étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
+qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs
+ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui
+inspiraient les autres noms.
+
+Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle
+faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait
+trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y
+avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus
+extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la
+ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était
+ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en
+doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter.
+On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
+et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les
+ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux
+ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de
+Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis
+de son châle.
+
+Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas
+convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave
+de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé
+moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.
+
+L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux
+opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui,
+parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par
+Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et
+que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave,
+presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas
+qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance
+qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas
+un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son
+père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour
+savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien
+ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient
+entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on
+s'appelait à la fenêtre.
+
+Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour
+lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré,
+lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une
+autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans
+ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait
+recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui
+permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer,
+ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame
+Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait
+à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa
+visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole,
+et dix fois encore en lui répondant.
+
+Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs
+avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la
+simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par
+la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui
+nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons
+étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par
+souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le
+penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et
+Aglaé déclara qu'elle était charmante.
+
+C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla
+d'autre chose que de la visite du matin.
+
+--Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire
+qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient
+choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres
+se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
+fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait
+dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame
+Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir
+madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie
+qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les
+jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses
+que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle
+racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus
+animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait
+les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta
+prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
+d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué
+toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir
+qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à
+chaque instant.
+
+--C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin
+mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:
+
+--Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé.
+On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.
+
+--Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée
+de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.
+
+En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant
+de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
+de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme
+les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:
+
+--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle
+Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en
+colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à
+Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est
+certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car
+elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment,
+l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait
+mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne
+partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.
+
+Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la
+visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou
+quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les
+jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir
+l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
+avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui
+n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là,
+dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour
+qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé
+se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur
+donnait cette préférence; une d'elles, nommée _Laurette_, moins fière et
+plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:
+
+--Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là
+chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé,
+fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine
+ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui
+conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle
+trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la
+partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en
+disant:
+
+--Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères
+entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette,
+car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques
+mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint
+plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les
+jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable.
+Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir,
+ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener,
+reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
+Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait
+bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même
+Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre
+les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
+réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir
+compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir
+d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
+sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une
+pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
+été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans
+son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention,
+et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas
+à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
+pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se
+rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de
+personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de
+paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle
+devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé
+un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade.
+Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent,
+quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que
+Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi:
+tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce
+jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent
+extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut,
+épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci
+lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé
+avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs
+titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique
+à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire,
+de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir;
+jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses
+connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.
+
+--Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur
+faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur
+ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les
+aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son
+esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès
+de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de
+chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde
+assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la _meilleure_
+société.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable,
+qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
+disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil
+distrait et parla d'autre chose.
+
+Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi
+compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien
+voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui
+avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé
+la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un
+regard honteux et triste qui semblait dire:
+
+--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de
+l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.
+
+Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences
+d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre
+prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième,
+qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine.
+Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était
+le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait
+d'atténuer les torts d'Aglaé.
+
+Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame
+Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la
+servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le
+dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
+engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela
+plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait
+pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait
+beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une
+personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette
+passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec
+la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du
+jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa
+robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
+était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier
+d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait
+enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait
+été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
+Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque
+dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les
+premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune,
+et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance.
+Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
+ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher
+comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris
+cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que
+c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs
+confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les
+fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était
+plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
+mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain,
+car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
+manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui
+impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris
+ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec
+la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame
+qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de
+Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré,
+qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises,
+elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit
+plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois
+de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla,
+parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait
+attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire
+dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se
+rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
+dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette
+y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert.
+On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame
+Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles _malhonnêtetés_,
+on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.
+
+Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours,
+elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
+caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas
+la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première
+fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on
+la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante
+chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les
+attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit
+cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas
+de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait
+la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les
+commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez
+madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
+penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence,
+lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:
+
+--Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est
+passé.
+
+--Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame
+lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
+les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit,
+Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier,
+niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas
+madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire
+d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât
+sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui
+manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment,
+la trouvèrent toute en larmes.
+
+--J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se
+sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous
+le pardonnerais de ma vie.
+
+Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit
+rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par
+mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits
+depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce
+que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé,
+tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever
+les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il
+avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès
+de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille
+dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux
+qu'elle put, et lui dit:
+
+--Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la
+princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est
+obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de
+ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée
+malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est
+parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle
+était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la
+permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de
+leurs journées chez mademoiselle Léontine.
+
+Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle
+verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement
+de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à
+Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son
+père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant
+fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.
+
+Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui
+demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle
+enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas
+parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche
+Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame
+Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais
+enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle
+réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna
+la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle
+rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui
+dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la
+calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en
+voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a
+bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait
+dans la calèche.
+
+--Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de
+place.
+
+--Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...
+
+--Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience,
+qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
+Champré et moi, cela fait quatre.
+
+Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose
+de se serrer.
+
+--Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre
+fois.
+
+En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé
+un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.
+Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient
+approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation
+d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de
+quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa
+connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient
+en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de
+honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle
+et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se
+détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:
+
+--C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante
+qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs
+parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et
+leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les
+éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée
+par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle
+eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et
+qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se
+promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à
+ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité
+dans toutes les sociétés de la ville.
+
+Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa
+grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de
+trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois
+elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de
+Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne,
+pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait
+aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle
+s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le
+mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle
+la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la
+permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui
+demanda bien timidement pourquoi.
+
+--J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.
+
+--Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement encore.
+
+--Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n'a pas voulu y aller,
+parce que vous n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne crût
+pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus
+que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur
+Aglaé, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de
+mademoiselle d'Armilly.
+
+Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler; mais elle
+n'osait trop lui promettre que son frère pût s'apaiser, car il lui avait
+paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l'amitié de
+Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu'avait pris pour
+elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle
+étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air
+toujours un peu sérieux, mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent
+d'étonnement et de plaisir de le voir.
+
+--Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade avec nous. J'ai
+demandé à mon père de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
+de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé n'oserait plus se
+montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir
+le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de
+madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis
+pour la soutenir.
+
+Il avait hésité, car il ne savait comment dire; Aglaé, extrêmement émue,
+se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
+elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce qu'il n'avait parlé
+que d'_anciens amis_.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule
+d'Hortense, n'êtes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la
+rassura: Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un instant les yeux
+sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour
+n'était pas en ce moment dans la chambre, c'était pour cela que Gustave
+avait répété ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle était encore
+incommodée, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces
+tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu
+d'ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société,
+avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda
+simplement de permettre qu'Aglaé s'allât promener avec M. Guimont et ses
+enfants; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la
+voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de
+son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et
+n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de
+manière qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui demanda
+avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, que cela commença à
+l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait
+fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda à lui demander:
+
+--Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi?
+
+Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Aglaé; elle les
+tenait baissés; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.
+
+--Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un peu ému; mais ce qui
+nous afflige, c'est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos
+amis pour une étrangère.
+
+Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.
+
+--Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon
+désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.
+
+Gustave rougit et reprit un peu vivement:
+
+--Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce
+n'est point là une société pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des
+gens qui nous traitent en égaux.
+
+Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû
+être humilié pour elle de l'espèce de respect avec lequel elle se tenait
+devant Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en
+ce moment la fierté de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.
+
+--Eh bien! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec
+Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la
+rencontrer à la promenade?
+
+--Demandez-le à mon père, dit Gustave; car il était trop raisonnable
+pour croire qu'il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent
+de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d'Aglaé.
+
+--Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si
+c'était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse
+que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas
+pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;
+mais comme il vous serait prouvé qu'elle ne tient pas beaucoup à votre
+société, puisqu'elle négligerait d'avoir pour vous les égards qui
+peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu'avec
+beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver
+que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de même qu'il
+faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du
+monde, vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche et de
+plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou
+mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver
+tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la
+vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur
+les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.
+
+Mais personne n'est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent
+pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une
+personne qui n'est pas votre égale que quand elle oublie absolument
+cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave
+écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait
+beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté
+un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers
+Léontine avec toute la réserve convenable.
+
+--Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera
+toute la même chose. Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne
+pas le croire.
+
+--Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours
+avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut
+toujours l'accompagner.
+
+--Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de
+l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi
+quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman
+le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle
+part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.
+
+--Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement
+faisait pourtant un bien grand plaisir.
+
+--Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce
+qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle,
+c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la
+promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense,
+Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens
+qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé;
+car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un
+regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais
+elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame
+et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en
+riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se
+promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour
+la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui
+avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on
+laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la
+présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à
+plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.
+
+Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant,
+Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
+d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et
+cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
+elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de
+Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
+qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant.
+Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir
+combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de
+Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du
+désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé
+que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un
+peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses
+excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé
+ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle,
+embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:
+
+--Voulez-vous faire un tour avec nous?
+
+--Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient,
+je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête,
+s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet;
+on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque
+tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser
+beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait
+personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame
+Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications,
+mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent
+cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans
+l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut
+ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et
+avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur
+assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois,
+et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère
+à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre
+et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt,
+Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant
+elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important
+d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et
+finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller
+passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé
+conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais
+soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux
+de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu
+préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la
+gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.
+
+
+
+ HÉLÈNE
+ OU
+ LE BUT MANQUÉ.
+
+--Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu
+vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit
+nulle part.
+
+Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en
+courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant
+elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes
+dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines
+lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout
+occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de
+baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les
+feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui
+paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui
+arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne
+qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
+ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière
+sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin,
+Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose
+fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher,
+manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses
+actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle
+aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.
+
+Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet
+qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de
+comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre,
+il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée
+avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle
+voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus
+animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait
+plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant
+elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à
+avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui
+rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté
+paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût
+véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la
+voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût
+bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et
+donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer,
+ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être
+vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et
+d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la
+montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au
+lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
+présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le
+pauvre, qui causaient son attendrissement.
+
+Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette
+disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi
+corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières.
+Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner
+celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses
+prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à
+les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il
+faudrait bien qu'elles parussent.
+
+--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen
+d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable
+dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible
+qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la
+réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène
+sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny,
+elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la
+saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille
+qui croit tout-à-fait sa mère?
+
+Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes,
+madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille,
+Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté
+et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation
+d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé
+Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et
+qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il
+avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le
+respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile,
+qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos
+d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,
+qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il
+pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus
+d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une
+grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le
+plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le
+traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir
+était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile.
+Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle
+n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
+méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en
+effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire
+remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de
+s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu
+malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir
+ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal
+dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été
+assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut
+posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans
+trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On
+parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec
+un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas
+de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était
+oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois
+heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre;
+c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa
+phrase.
+
+--Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une
+heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la
+première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées
+sans que je m'en aperçusse.
+
+--Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien
+remarquées ensuite.
+
+Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le
+lendemain.
+
+Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa
+mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame
+d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les
+soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là
+qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et
+avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle
+commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée
+lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que
+l'abbé ne put s'empêcher de dire:
+
+--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident
+de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
+d'Aubigny.
+
+Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut
+absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée
+chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué,
+disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait
+passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions
+auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait
+à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux,
+mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair
+qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était
+sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que
+quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle
+voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit
+heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant
+ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule
+sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla
+sonner; sa mère lui demanda pourquoi.
+
+--Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous
+devez prendre votre bouillon.
+
+Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une
+grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.
+
+--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien
+soigneuses.
+
+--Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un
+souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et
+mademoiselle Hélène sa réputation.
+
+Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque
+nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé
+d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de
+madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si
+vite qu'il ne pouvait la joindre.
+
+--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé,
+vous allez vous casser le cou.
+
+--Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!
+
+--Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au
+milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si
+quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de
+sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais
+pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais
+les femmes ont la tête si forte!
+
+--Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque
+embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?
+
+--C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de
+leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
+se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais
+pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;
+chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige
+un éloge.
+
+Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme
+s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
+marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils
+arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en
+être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y
+voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais
+gré.
+
+Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait
+et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la
+corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était
+réellement bonne et sensible.
+
+Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût
+toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait
+permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner
+une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se
+bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon
+d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait
+pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous
+les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout
+haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait
+recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son
+oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se
+dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait
+pas.
+
+--Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans
+l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec
+tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame
+d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.
+
+--Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que
+c'est moi qui t'ai fait répéter.
+
+--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de
+bien pour vous toute seule!
+
+Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait
+louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la
+place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être
+naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il
+était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.
+
+--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout
+simplement, personne n'y regarde plus.
+
+Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à
+parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait
+suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta;
+mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même
+sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.
+
+--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que
+vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà
+qui commence:
+
+--Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant,
+qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.
+
+--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque
+chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
+seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas
+entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que
+de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce
+moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère;
+dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son
+avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si
+dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire
+remarquer:
+
+--Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout
+ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:
+
+--Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien
+mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle
+et lui demandait tout bas:
+
+--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux
+une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis
+parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même
+temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de
+si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se
+corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient
+les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières
+affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher
+de le sentir.
+
+Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son
+amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
+d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses
+actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé
+Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la
+minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé
+Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur
+ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de
+se rendre si ridicules.
+
+
+
+
+ ARMAND
+ ou
+ LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.
+
+Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils
+Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui
+disait à son précepteur, l'abbé Durand:
+
+--Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse,
+puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
+pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme
+un homme injuste et comme on tyran.
+
+Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de
+dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.
+et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il
+craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon,
+avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort
+imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face,
+ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il
+attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant
+approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et
+qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu
+l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.
+
+--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous
+pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?
+
+--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.
+
+--C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le
+tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai
+transmis. Ne le savez-vous pas?
+
+Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé
+Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours
+extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester
+ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
+treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage,
+était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté,
+et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les
+trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il
+avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents
+commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient
+les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui
+savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec
+lui.
+
+--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant
+à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son
+père l'ayant encouragé à répondre:
+
+--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice,
+seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les
+parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants
+ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la
+faire.
+
+--Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que
+leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.
+
+--Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables,
+il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas
+comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.
+
+--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la
+fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,
+au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?
+
+--Oh! papa, quelle différence!
+
+--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent
+tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
+que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un
+enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.
+
+Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé
+à dire ce qu'il pensait:
+
+--Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque
+bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour
+les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse
+avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.
+
+--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être
+raisonnable en m'obéissant?
+
+--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...
+
+--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous
+puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à
+m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.
+
+--Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand,
+moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se
+moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire
+jamais cela.
+
+--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et
+dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me
+demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon
+cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en
+même temps que les miens.
+
+L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit,
+en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours
+son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air
+incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.
+
+--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance
+qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,
+il doit en être dispensé.
+
+--Cela va sans dire, reprit l'abbé.
+
+--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous
+gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous
+serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon
+tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.
+
+Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce
+qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de
+la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand,
+qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre
+garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:
+
+--Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous
+établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos
+notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.
+
+--Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous
+avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour
+qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être
+sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai
+nullement besoin d'être contraint.
+
+--A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand,
+pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la
+fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à
+l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:
+
+--Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.
+
+Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir,
+parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:
+
+--Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher
+plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où
+je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux
+pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la
+rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha
+d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:
+
+--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et
+d'aller où vous irez.
+
+--Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque
+fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en
+aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.
+
+--Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la
+promenade.
+
+--A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez
+à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.
+
+--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.
+
+--Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté,
+mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité
+quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez
+plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à
+reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand,
+il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer
+désormais de promenade.
+
+--Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.
+
+--Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis
+vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui
+qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son
+autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait
+que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi
+aurais-je à lui rendre compte?
+
+--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir
+seul.
+
+--Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.
+
+--La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là
+des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.
+
+--Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire
+que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela
+ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez
+lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,
+et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais,
+d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que
+vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort
+pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est
+égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues
+autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que
+nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
+pas mieux, cela me sera infiniment commode.
+
+--Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...
+
+--Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel
+intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en
+réponds plus?
+
+--Je vous croyais plus d'amitié pour moi.
+
+--J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je
+causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis
+et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui
+m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de
+l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service?
+puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un
+bon conseil ou d'un secours utile?
+
+--Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles;
+voilà une belle morale et une belle amitié!
+
+--Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être
+utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
+cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par
+l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré
+leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces
+défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre
+conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à
+m'occuper de vous?
+
+--Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu
+tous les jours.
+
+--Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne
+me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous
+sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire
+ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours
+de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus
+que vous ne pouvez l'être.
+
+--Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.
+
+--Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient
+apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission
+que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me
+satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant
+confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection
+encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour
+vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.
+
+Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer
+les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour
+lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi
+parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se
+promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de
+raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles
+résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin
+d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il
+n'était pas encore capable de mériter leur affection.
+
+Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait
+pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et
+faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère
+était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la
+tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
+toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir
+le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux
+raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été
+fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue
+son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur
+connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté
+pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche
+de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas
+souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment
+avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il
+était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort
+en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de
+Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la
+nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un
+ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à
+l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des
+leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas
+qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui
+rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère; ne
+suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît?
+
+--Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri
+n'est point à vos ordres, il est aux miens.
+
+--Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?
+
+--Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espère bien
+qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'après les ordres que je
+lui donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra de vous.
+
+--Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai
+besoin.
+
+--Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que je lui dirai de faire
+pour vous, il le fera.
+
+--Il me semble, mon papa, que vous m'aviez souvent permis de lui donner
+mes commissions moi-même?
+
+--C'était dans un temps où j'avais des choses à vous permettre, parce
+que j'en avais à vous défendre. Je pouvais alors sans risque vous
+laisser quelqu'autorité chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire
+que ce que je voulais, votre autorité était subordonnée à la mienne. Je
+ne craignais pas que vous donnassiez à mes gens des ordres contraires
+à ma volonté, puisque j'avais le droit de vous défendre ce qui ne me
+plaisait pas; mais à présent que vous êtes le maître de faire tout ce
+qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander à mes gens,
+il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de
+Paris pendant que j'en aurais besoin ici, et je n'aurais aucun moyen de
+vous en empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis que je leur
+dirais d'aller à gauche; il y aurait deux maîtres dans la maison, et
+cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous ne
+pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que je vous la donne, et que
+je ne puis vous en donner que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
+à en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garçon,
+qui, tout en faisant semblant d'être bien occupé à nettoyer les souliers
+d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre tout cela:
+
+--Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service
+d'Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.
+
+--Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand avec dépit.
+
+--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empêche de rien, pas
+même de donner des ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
+vous voudrez bien me laisser le maître à mon tour de lui défendre de les
+exécuter.
+
+Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut un peu loin, Henri se
+mit à rire en disant:
+
+--C'est bien joli de commander à ses gens quand on en a.
+
+Armand était outré: il voulut donner un coup de pied à Henri, qui
+s'esquiva en disant:
+
+--On ne m'a pas donné ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde!
+Et il prenait une botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
+Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s'éloigna en lui
+disant qu'il était un insolent, et qu'il le lui payerait quelque jour;
+mais Henri n'en fit que rire et lui cria:
+
+--Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j'ai
+été vous chercher ce matin.
+
+Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller
+chercher lui-même; mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé à
+l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer
+chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu
+souvent passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été fort
+embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour
+pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
+tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'était
+capable de le faire. Il commençait à trouver qu'on lui faisait payer
+bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque
+profit. Cependant il n'avait rien à dire, on ne contraignait aucune de
+ses actions, et il ne pouvait s'empêcher de convenir que l'abbé Durand
+ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de
+défendre à ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
+qu'ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur
+soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant
+ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux;
+il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à
+en dépendre.
+
+Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons,
+les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait
+prises le matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa toute
+l'après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort
+aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout
+le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne
+lui demandât s'il avait travaillé; le soir il rentra tout embarrassé
+dans sa chambre, osant à peine regarder l'abbé, qui cependant ne lui dit
+rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. Armand avait beau se dire
+qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
+qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui
+n'étaient pas raisonnables; car l'homme le plus maître de ses actions
+n'est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige
+à les remplir: mais toute la différence, c'est qu'un homme a la raison
+et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant
+n'a pas encore cette force-là, qu'il faut qu'il soit soutenu par la
+nécessité de l'obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant
+livré à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce qu'il veut; il
+commencerait cent choses et n'en achèverait aucune, et passerait sa vie
+sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu'à
+cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperçoit
+pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et sans
+humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le
+diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
+peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait pas beaucoup, et
+trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir à être libre.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le
+voir: c'étaient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
+jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient
+souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les
+tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des
+manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient
+souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop
+élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au
+lycée, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
+seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans
+son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre
+de faite tout ce qu'il voulait.
+
+--C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons à un
+endroit où nous avons été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
+tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; ils crient, ils se
+battent, cela est tout-à-fait amusant. Jules a pensé se faire rosser,
+dit l'un, par un des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
+renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les
+lèvres enflés trois jours d'une balle qu'il avait reçue dans le visage;
+et puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés pour rester ici
+toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.
+
+--Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait
+très-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un
+portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au
+cabaret.
+
+--Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dégourdirons, nous
+t'apprendrons à te divertir.
+
+--Je veux me divertir à ma manière, disait Armand; et il tâchait
+inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté,
+pour l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors.
+Armand criait et se débattait; et voyant son père à la fenêtre:
+
+--Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener de force.
+
+--Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que
+j'empêche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est
+libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie; Armand,
+faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se
+retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs
+forces, en répétant à Armand, qu'ils tenaient serré par les deux bras:
+
+--Armand, faites toutes vos volontés; et voyant bien que M. de
+Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire
+courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
+voyant passer:
+
+--Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout
+l'air d'un polisson; il était sans cravate, sans chapeau, avec une
+redingote sale et des bas mal attachés, et c'était ce qui divertissait
+davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
+à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu'ils se
+promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
+qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient
+son chagrin et sa colère.
+
+--Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgré
+moi.
+
+--Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n'était fort qu'en
+raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré lui,
+il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne grâce; mais il était
+indigné; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de
+s'enfuir, si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé avec soin.
+
+--Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu
+t'amuseras.
+
+Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où
+plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie
+de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle
+dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
+droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta
+sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant
+de prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore répondu à
+celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui
+couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui.
+Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'était
+jamais senti dans une pareille colère; mais en voyant combien cette
+colère était impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fierté ne
+l'eût retenu, il se fût mis à pleurer: il se contint cependant; et
+s'éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui
+apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne
+prenaient plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à marcher de
+toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait à la maison.
+Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
+il avait le coeur gros de colère et d'humiliation de n'avoir pu ni se
+défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur
+force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme
+il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
+diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit
+que c'était une indignité que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à
+l'emmener de force.
+
+--Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu
+l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui
+vous l'ai demandé.
+
+--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien,
+je n'ai à vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit
+avais-je aussi d'empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur
+plaisait? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas
+qu'il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on le force
+à la faire; je pouvais user de mon autorité et même de ma force,
+s'il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
+contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forçant à leur
+obéir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais à présent vous ne
+dépendez que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à dire: Je
+ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne
+dépendre de personne, personne n'est obligé de vous secourir.
+
+--Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends
+pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le
+droit de me défendre.
+
+--Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma
+réserve allât jusque-là; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
+examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont les devoirs d'un père
+envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
+père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu
+d'enfant qui eût de ces idées-là.
+
+Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se
+moquait de lui, commençait à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais
+en même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir dans l'idée de
+faire sa volonté. Auprès de l'endroit où l'on jouait à la balle, il en
+avait vu un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui revint dans
+la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui
+apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui
+l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se
+servît d'armes à feu, quelques protestations qu'il eût faites de s'en
+servir avec prudence. C'était une des choses qu'Armand désirait le
+plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun
+inconvénient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens
+qu'il avait vus là, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans
+le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla
+chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil
+et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien ne
+les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa liberté, de peur
+qu'il n'en abusât d'une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
+soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient les armes; mais son
+valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans
+cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; Armand
+trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En
+descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
+corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son
+chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et
+fit un feu à alarmer tout le voisinage.
+
+Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et
+traversait la cour, chargé de tout son arsenal, un homme qui parlait
+très-vivement avec le portier, s'élance vers lui en disant:
+
+--Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien que cela venait d'ici.
+C'est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
+pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez bien, il faudra bien qu'on
+me paye; si on me refuse, j'irai chercher la garde, je vous mènerai chez
+le juge de paix! Et il était si en colère, que ses paroles s'enfilaient
+sans qu'il se donnât le temps de reprendre sa respiration; en même temps
+il secouait Armand par le bras:
+
+--Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, disait-il aux commères
+du quartier, qui commençaient à se rassembler à la porte et dans la
+cour.
+
+--Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses coups de fusil et de
+pistolet, on aurait dit que l'ennemi était dans le quartier.
+
+--Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l'autre, je ne
+savais où me fourrer.
+
+--Notre pauvre Azor en aboyait comme un désespéré, disait une troisième,
+et j'en suis encore toute tremblante.
+
+--Il faudra bien qu'on me paye, reprenait l'homme. Et Armand stupéfait,
+ne sachant ce qui lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit enfin
+que le coup de fusil qu'il avait adressé au chat, et qu'il avait chargé
+à balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était
+entré par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait la corniche qui
+servait de promenade au chat; que cette fenêtre était celle d'une des
+plus belles pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser une
+glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber
+en passant le chapeau du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
+auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance qu'il rapportait,
+secouait le bras d'Armand, qui cherchait inutilement à se faire lâcher
+pour se sauver, et il disait:
+
+--Vous me le payerez comme je m'appelle Bernard, et de plus l'amende,
+pour vous apprendre à tirer dans les maisons.
+
+--Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, disait l'une des
+femmes.
+
+--S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre chose que sur sa
+bourse.
+
+--Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut qu'on me paye, n'importe
+qui. Où est M. de Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.
+
+--Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me
+veut-on? Armand pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
+il se sentait un peu rassuré par sa présence. Pendant qu'on expliquait à
+M. de Saint-Marsin de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
+et les baissait aussitôt, comme un coupable qui attend sa sentence.
+Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble:
+
+--M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce qui vous est arrivé, mais
+je n'y puis rien; si c'est effectivement mon fils qui a cassé votre
+glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.
+
+--Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard;
+qu'est-ce qui me payera!
+
+--Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a fait, c'est en mon
+absence, sans qu'on puisse penser que j'y aie eu aucune part; je ne
+réponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:
+
+--Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis répondre de
+vos actions quand je n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
+Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne pouvait répondre; de
+grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colère
+terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.
+
+--Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est à mon
+fils.
+
+--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.
+
+--Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y puis que faire.
+
+--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.
+
+--J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. Armand, à chaque
+parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses
+yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas à M. Bernard:
+
+--Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant
+un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
+vers son père, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:
+
+--O mon papa! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m'emmène,
+ayez pitié de moi... ne me laissez pas aller en prison!
+
+--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou qu'est-ce qui m'y
+oblige! N'avez-vous pas renoncé à ma protection?
+
+--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obéirai, je ferai tout ce
+que vous voudrez.
+
+--Me le promettez-vous? désirez-vous que je reprenne mon autorité?
+
+--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas
+en prison.
+
+--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:
+
+--M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra s'arranger sans le juge
+de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.
+
+Quand il fut rentré dans la maison:
+
+--Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de
+trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
+maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas
+que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et
+qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher
+de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
+obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le
+juge de paix vous l'ordonne!
+
+--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son
+père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.
+
+--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner;
+en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je
+savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à
+faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de
+vous soumettre quelquefois aux miennes.
+
+Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence
+et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
+qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi
+considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut
+encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son
+père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux,
+tant il était honteux de sa faute.
+
+--Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin,
+que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs
+enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes
+qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes
+que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.
+
+--A qui donc en répondre, mon papa?
+
+--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons,
+raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas
+exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les
+parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs
+enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger
+les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre
+côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une
+manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils
+annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut
+donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et
+qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que
+ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende
+eux-mêmes responsables.
+
+Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de
+trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
+parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne
+connaît pas encore toutes les raisons.
+
+
+
+ JULIE
+ ou
+ LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.
+
+Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en
+pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où
+il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à
+tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
+monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient
+retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait
+de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de
+treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que
+disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder
+comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée
+au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
+décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait
+parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
+s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle
+Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que
+telle ou telle parure était de mauvais goût:
+
+--Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces
+demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur
+des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir
+entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le
+spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à
+laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût
+rien avoir à opposer.
+
+Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt
+qu'elle était sortie, ne dit:
+
+--Mon Dieu, que monsieur ou madame _une telle_ a dit une chose ridicule!
+Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule
+avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas
+compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas
+elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde,
+elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à
+aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant
+quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre
+côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
+rire.
+
+Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon
+maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
+pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la
+terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint
+diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de
+très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et
+qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à
+retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle
+n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
+n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver
+toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la
+première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle.
+Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du
+curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le
+salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train
+de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements
+continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
+ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de
+manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour
+lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie
+avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
+Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de
+peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le
+soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa
+fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille
+conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait
+plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable
+habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur
+les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si
+extraordinaire les discours du curé de Vallonay.
+
+--Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!
+
+--Comme quoi, par exemple?
+
+--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec
+une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.
+
+--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux
+appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en
+ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent,
+et non par des moqueries et des choses désagréables.
+
+--Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de
+La Fontaine:
+
+ Plus fait douceur que violence.
+
+--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.
+
+--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu
+impatientée de la conversation, ne songeait en ce moment qu'à tirer de
+toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé dans la chef
+de sa boite à ouvrage.
+
+--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup
+mieux de défaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le
+tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin
+qu'on vous rappelât souvent les adages du curé.
+
+--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait,
+et c'est ce qui fait que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à rire
+avec ces demoiselles.
+
+--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?
+
+--Je vous assure que oui, maman.
+
+--Vous, à qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui
+trouveriez à vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si
+vous étiez bien en état de le comprendre?
+
+--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria Julie très-piquée, ce conte
+pour les tout petits enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à ma
+petite soeur?
+
+--Précisément, celui qu'il a fait pour elle à l'occasion de
+cette mauvaise gravure que je lui ai donnée, où l'on voit madame
+Croque-Mitaine avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
+enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.
+
+--Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai
+quelque chose?
+
+--Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit
+pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez...
+lissez donc.
+
+--Ah! maman!
+
+--Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma
+dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera
+pas blessée de le lire.
+
+Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le
+conte qui suit:
+
+ MADAME CROQUE-MITAINE
+
+ CONTE.
+
+
+ --Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite
+ Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande
+ de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est
+ à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec
+ ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman
+ pour lui faire plaisir.
+
+ Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi
+ vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf
+ ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis
+ enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien
+ blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille,
+ elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux
+ cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul
+ n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de
+ nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout
+ cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère
+ leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
+ devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité
+ jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois
+ même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
+ bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais
+ l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs,
+ pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un
+ fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui
+ lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la
+ calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur
+ mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension
+ de semaine.
+
+ Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.
+
+ --Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller
+ seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main
+ pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui
+ venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.
+
+ --Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet
+ courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner
+ à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
+ marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque
+ instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait
+ Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
+ rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval
+ trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de
+ boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.
+
+ Paul fond en larmes à l'instant.
+
+ --Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.
+
+ --Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait
+ des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur
+ sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.
+
+ --Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en
+ pleurant toujours, mais plus bas.
+
+ --Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois
+ que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y
+ serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant
+ contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne
+ savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la
+ marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi
+ arrangée.
+
+ Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît
+ que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par
+ où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
+ s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de
+ Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:
+
+ --Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui
+ ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise
+ avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point
+ d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame
+ Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.
+
+ Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté,
+ ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
+ sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte,
+ et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures
+ qu'elle rencontre.
+
+ Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la
+ tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux
+ larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui
+ gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils
+ sont.
+
+ --Que faites-vous là? leur demande-t-elle.
+
+ Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en
+ serrant Paul encore plus fort.
+
+ --N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous
+ avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
+ Louise par la main en lui disant:
+
+ --Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?
+
+ Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne
+ connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui
+ faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les
+ rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame
+ Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le
+ radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni
+ répondre.
+
+ --Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas
+ une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres
+ enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez
+ et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?
+
+ --Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.
+
+ --Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait
+ à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.
+
+ --Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir,
+ reprit la vieille.
+
+ Et Louise baissa les yeux.
+
+ --Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille;
+ vous êtes presque aussi crottés que moi.
+
+ --Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au
+ souvenir des histoires de sa bonne.
+
+ --Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange?
+ Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais
+ soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.
+
+ Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles
+ sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource
+ pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle
+ vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.
+
+ Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux
+ enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina
+ le long d'une grande rue.
+
+ Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux
+ qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils
+ étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on
+ voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par
+ leur faute quelque mésaventure.
+
+ --Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux
+ enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si
+ gaiement en se tenant par la main.
+
+ --Que leur est-il arrivé? demandait un autre.
+
+ Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas
+ encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour
+ échapper aux regards des curieux.
+
+ --Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas
+ si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.
+
+ Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait
+ par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait
+ passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et
+ appelle une petite fille en lui disant:
+
+ --Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces
+ pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros
+ chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
+ deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant,
+ se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même
+ pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
+ était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution.
+ Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était
+ trop humiliée pour oser s'en plaindre.
+
+ Quand cette opération fut finie:
+
+ --A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez,
+ pour que je vous y reconduise.
+
+ --Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.
+
+ --Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce
+ n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait
+ rassurés.
+
+ Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois
+ arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils
+ trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
+ depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru
+ différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
+ pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un
+ cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.
+
+ --Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au
+ désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter
+ dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
+ Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles
+ angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne
+ songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.
+
+ --Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle
+ en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de
+ larmes.
+
+ --Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise
+ n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
+ d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour
+ elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était
+ sans votre permission.
+
+ --Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous,
+ bonne femme, qui me les avez ramenés?
+
+ --Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils
+ ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu
+ comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu
+ cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet
+ à sa mère, lui disant:
+
+ --Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.
+
+ --Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore
+ toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà
+ tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis
+ seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus,
+ et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste
+ que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.
+
+ Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise
+ sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la
+ main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.
+
+ Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.
+
+ --Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit
+ la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu
+ grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.
+
+ --Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne
+ seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que
+ je vous ai d'obligations!
+
+ --Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que
+ vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.
+
+ --Vous avez une fille, bonne femme?
+
+ --Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour
+ dire, mais Charlotte est bien gentille.
+
+ Louise rentrait sur ces entrefaites.
+
+ --Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?
+
+ --Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.
+
+ --Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?
+
+ --Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.
+
+ --Viens avec moi, ma fille.
+
+ Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition,
+ elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de
+ trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de
+ bas.
+
+ --Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise
+ enchantée dit:
+
+ --Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus
+ grande que moi.
+
+ --Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame
+ Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.
+
+ --Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en
+ rougissant.
+
+ --Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma
+ permission; et elles descendirent bien vite.
+
+ On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En
+ entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses
+ sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher
+ Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était
+ un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.
+
+ --Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence;
+ Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez
+ débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle
+ l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle
+ dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
+ sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour
+ avoir ensuite le plaisir de la contempler.
+
+ --Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle
+ voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près
+ de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce
+ qu'elle devait répondre.
+
+ --Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.
+
+ --Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui
+ faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa
+ place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre
+ tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame
+ Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était
+ une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
+ reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le
+ lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait
+ de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait
+ pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant
+ son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
+ mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien
+ mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée
+ à Saint-Cloud.
+
+
+--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini,
+quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame
+Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que
+sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de
+répondre:
+
+--En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez
+fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
+ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.
+
+--Et vous n'y voyez pas autre chose?
+
+--Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a
+plus guère besoin d'apprendre à mon âge.
+
+--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu
+moqueur, que cette leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
+vous n'en voyez pas d'autres?
+
+--Que pourrait-il donc y avoir?
+
+--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver
+que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.
+
+En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son
+mari, à qui elle avait à parler, et laissa Julie dans le sien avec son
+ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. Lorsqu'elle
+revint il était dix heures. Au moment où elle ouvrit la porte, Julie fit
+un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effrayé.
+
+--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mère.
+
+--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.
+
+--Peur! et de quoi?
+
+--C'est que vous m'avez surprise!
+
+--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.
+
+--Maman, venez-vous!
+
+--Non, j'ai une lettre à écrire.
+
+--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.
+
+--Non, je veux que vous alliez vous coucher.
+
+--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre
+écritoire et la lampe dans votre chambre à coucher; vous y écririez bien
+plus commodément.
+
+--Non, ma fille, j'écrirai plus commodément ici: ne pouvez-vous donc
+vous aller coucher sans moi?
+
+Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans
+l'allumer, le bougeoir que sa mère lui avait ordonné de prendre. Elle
+semblait de temps en temps écouter avec inquiétude du côté de la porte.
+Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui prenait.
+
+--Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur
+de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.
+
+Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua à sa mère qu'elle avait
+lu dans un livre qui était sur la table une histoire de voleurs et
+d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
+plus aller seule dans sa chambre, qui était séparée du cabinet par le
+salon et la chambre à coucher de sa mère.
+
+--Nous étions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma
+permission, et il me semble qu'il n'aurait pas été si inutile que madame
+Croque-Mitaine vous apprît à ne pas désobéir.
+
+--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre
+pour les jeunes personnes où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
+histoires.
+
+--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le
+conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants
+ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la
+plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
+croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont
+tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez,
+ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous
+réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir
+le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet
+ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la
+fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la
+porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas;
+le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour
+la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
+tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces
+ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât
+en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine;
+mais elle n'en était pas quitte.
+
+On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris
+blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un
+grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu
+au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec
+leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et
+elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne
+n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester
+encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là,
+promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait
+elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en
+charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent
+amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la
+peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez
+régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal;
+alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un
+jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
+coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un
+chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans
+pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra,
+s'écria vingt fois:
+
+--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait
+su cela elle ne s'en serait pas chargée.
+
+--Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout
+votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte
+de madame Croque-Mitaine.
+
+--Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à
+cela?
+
+--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être
+assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint
+de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils
+n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer
+et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné,
+avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien
+soigner.
+
+--Mais, maman, il fallait prévoir.
+
+--Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un
+bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les
+mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si
+vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+--Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous
+trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?
+
+--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez,
+nous en avons pour longtemps.
+
+--Oh! non, non, maman, je vous en prie.
+
+--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est à une condition,
+c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des
+personnes raisonnables peut être un sujet de moquerie pour une petite
+fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien
+de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que
+c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou
+de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous
+remets, pour toute nourriture, à la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+
+
+ LES PETITS BRIGANDS
+
+--Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait
+Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient
+au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste
+venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des
+débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait
+lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en
+mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le
+_Journal de l'Empire_ du 2 février 1812, le paragraphe suivant:
+
+«_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'écoliers des deuxième
+et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui
+avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques
+de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des
+officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des
+assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et
+s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs
+opérations, etc.»
+
+C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.
+
+--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après
+l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands.
+Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en
+ce moment.
+
+--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que
+c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort,
+c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec
+les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets.
+Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois
+qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait
+même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle
+l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient
+faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne
+savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter
+des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des
+champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il
+ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait
+bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.
+
+On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons
+coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets.
+Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le
+curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands
+n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde
+n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de
+toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié,
+parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant
+choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer
+leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus
+méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce
+qu'ils allaient faire.
+
+--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et
+puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal,
+nous volerons tout ce que nous trouverons.
+
+--Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort
+singulier.
+
+--Sûrement, puisque nous sommes des brigands.
+
+--Je ne volerai pas.
+
+--Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un
+brigand, tu voleras.
+
+--Je ne volerai pas.
+
+--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours
+tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.
+
+--Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi,
+tu ne viendras pas boire.
+
+--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles
+dit que c'était de s'enivrer.
+
+--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous
+ensemble au cabaret.
+
+--On vous y laissera bien aller! dit Charles.
+
+--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous
+irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
+permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde.
+Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore
+plus fier.
+
+--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.
+
+--Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit
+palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois
+une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche;
+mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles
+pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles
+aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait
+avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil
+latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il
+dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y
+mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient
+engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela
+charmant.
+
+--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.
+
+--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse
+épingle qui attache ma culotte.
+
+Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien
+intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin:
+ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du
+marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne
+serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur
+d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien
+poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin
+Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du
+cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans
+la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna
+un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe
+dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se
+piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que
+cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres
+firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le
+sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles
+qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle
+qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit
+le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère,
+voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en
+empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux,
+parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même
+lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître.
+Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre
+pour lui.
+
+--Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles
+disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait
+pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:
+
+--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait
+le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait
+bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort
+en colère.
+
+Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain
+l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un
+gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique
+du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait
+pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros,
+que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc
+l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva
+en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la
+peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon
+lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y
+glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il
+y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du
+saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt
+avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla
+tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus
+tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son
+oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce
+jour-là sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.
+
+Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient
+pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer,
+ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne
+pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
+pris les autres.
+
+Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait
+sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il
+put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea
+point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de
+saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa
+conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait
+profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était
+mal, car ils lui diraient:
+
+--Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.
+
+Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas
+espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur
+de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il
+possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire
+accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses
+camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y
+serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer
+quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du
+charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa
+deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un
+moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au
+coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt
+qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et
+voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.
+Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le
+marchand se retourna au bruit.
+
+--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car
+il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
+rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je
+vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma
+boutique.
+
+--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au
+désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait
+dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses
+quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de
+lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui
+l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire,
+et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir
+rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.
+
+Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.
+
+--Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que
+la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus
+son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du
+parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.
+
+--Non, dit Charles, je ne veux pas.
+
+--Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine
+de le prendre; c'est un poltron de brigand.
+
+--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie
+pas de vos pêches.
+
+--Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.
+
+Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing;
+mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de
+toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:
+
+ C'est un poltron,
+ C'est un poltron.
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.
+
+--Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien
+mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.
+
+--Bon! tu ne pensais pas cela hier.
+
+--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.
+
+--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait
+l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par
+le bras.
+
+--Non, non, je n'irai pas.
+
+--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que
+c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.
+
+--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.
+
+--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.
+
+Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé.
+Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire
+Simon; cependant il s'impatientait.
+
+--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.
+
+--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer
+au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te
+les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.
+
+--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.
+
+--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.
+
+Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il
+dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il
+aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le
+lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui
+disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes,
+vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village,
+et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en
+traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.
+
+Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il
+la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que
+faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en
+marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et
+approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le
+vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien
+d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il
+jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer,
+puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui
+revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de
+perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention
+inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était
+de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son
+palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu.
+Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce
+pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé.
+Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé
+que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là
+que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas
+une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à
+quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
+il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon,
+puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le
+malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus
+oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La
+conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher
+de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute
+sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame
+Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut
+d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais
+il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la
+distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était
+pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la
+clef. Charles voulait courir après Simon.
+
+--N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons
+plutôt une partie.
+
+Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs
+si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les
+gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si
+embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le
+soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en
+sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.
+
+Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il
+n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
+jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il
+était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:
+
+--Est-ce que Simon ne reviendra pas?
+
+--Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en
+se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
+une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce
+qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles,
+parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance,
+et cependant à demi-voix:
+
+--C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons
+chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit
+bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps
+de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:
+
+--Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.
+
+--Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.
+
+--Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?
+
+--Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de
+mon oncle, comme le panier de pêches et le saucisson; et Charles se
+débattait toujours, et Antoine le retenait.
+
+--Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont
+à terre à se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
+d'autres, se débattait encore plus fort.
+
+--Il faudra bien que vous me laissiez aller à la fin, disait Charles, et
+alors j'irai dire à mon oncle de se faire rendre sa clef.
+
+--Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me faire rendre mes quatre
+sous.
+
+--Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.
+
+--Promets-le, foi de brigand.
+
+--Je ne suis pas brigand.
+
+--Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en se prenant la main et
+en se mettant à sauter autour de lui de manière à l'empêcher de sortir.
+
+--Promets foi de brigand. Charles trépignait, pleurait, faisait des
+efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait
+rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire qu'il
+donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'était engagé, par ses
+premiers torts, dans une mauvaise route où il ne pouvait plus faire que
+des fautes.
+
+A peine libre, il se met à courir de toute sa force du côté de la
+maison; mais à quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrêta et
+lui demande s'il a remis la clef à madame Brossier. Charles, interdit,
+confus, bégaie et ne sait que répéter:
+
+--La clef, la clef... mon oncle, la clef....
+
+--L'as-tu perdue?
+
+--Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de cette défaite. Le curé était
+un homme bon et tranquille, il ne se fâchait jamais.
+
+--Eh bien! il faut la chercher.
+
+--Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait presque plus jour.
+
+--Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout-à-fait nuit.
+Et le voilà à chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
+rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le curé
+leur demande sa clef, ils répondent qu'ils ne l'ont pas trouvée, et
+Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et
+dire:
+
+--Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle se retrouvera. Il les voit
+se mettre à courir, et pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son
+absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son
+oncle, si chargé de fruits, qu'on a été obligé d'en étayer quelques
+branches. Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit agneau
+qu'élève la servante du curé, que Charles aime à la folie, qui le
+reconnaît, accourt à lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa
+corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attaché dans
+le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il
+aurait beau bêler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
+est assez éloigné de la maison, à laquelle il ne tient que par une
+petite allée qui passe le long des derrières de l'église. Il ne peut
+tenir à cette pensée.
+
+--Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a
+trouvé la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la
+serrure pour les empêcher d'ouvrir.
+
+--Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma serrure. Charles a déjà pris
+sa course. Le curé lui crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans
+la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et
+le curé, voyant qu'il fait trop noir pour espérer de trouver sa clef, va
+faire une visite dans le village.
+
+Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille; Bébé est à la même
+place et vient lui lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
+moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors?
+Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative où puisse être
+un homme: celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre une
+mauvaise action qu'il pourrait prévenir. Son oncle lui a défendu de
+faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui sert
+à monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empêcher de
+l'ouvrir. Il commence à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
+croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et près de
+la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
+son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de toute sa force;
+mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte
+s'ouvre brusquement; Charles est presque renversé. Il voit entrer les
+cinq petits brigands.
+
+--Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais
+crier.
+
+--Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont
+il ferme la porte après en avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie
+et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot à fleurs, qui lui
+fait bien mal en lui tombant sur l'épaule: il en voit arriver un autre
+et juge qu'il ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, il
+se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes qui rendent ses jambes
+tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
+avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé bêler d'une manière si
+lamentable, que son coeur est transi d'effroi.
+
+--Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand
+cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aidé
+d'Antoine, les y retient malgré les efforts de Charles, tandis que les
+autres cherchent à serrer la corde qui attache le cou de l'agneau à
+moitié étouffé. Le pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier et
+faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir lui donne des forces, il
+s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:
+
+--Au secours! au secours! On l'a entendu: le curé, qui le cherchait, la
+servante, qui vient faire rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les
+petits brigands se voient découverts; ils se dispersent dans le jardin,
+et veulent se sauver, mais ils ont fermé la porte. La servante en a
+déjà reconnu et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, uniquement
+occupé de Bébé, le délie, le fait respirer, et à genoux près de lui,
+l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager à manger de l'herbe
+qu'il lui présente. Après avoir sévèrement tancé les petits brigands, et
+les avoir mis à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles est tout
+étonné d'entendre la servante dire qu'ils étaient quatre, et ne pas
+nommer Simon: il pense qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
+petite allée où il marchait derrière les autres, conduisant Bébé, qui,
+encore tout effrayé, avait quelque peine à se laisser conduire, il
+aperçoit Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord prêt à crier,
+se souvenant que c'était Simon qui lui avait mis les mains devant la
+bouche pendant qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un mouvement de
+générosité et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui
+fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent
+dans la maison, il lui donne les moyens de s'échapper par la porte de la
+cour.
+
+Interrogé par le curé, Charles prit le parti d'avouer humblement tous
+ses torts, et de demander pardon à Dieu et à son oncle, qui le traita
+avec bonté, mais lui imposa cependant une pénitence. Charles lui demanda
+de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les
+mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui rendre même l'argent qu'il
+avait gagné peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au
+marchand de saucissons. Le curé y consentit, quoiqu'il eût une grande
+répugnance à voir donner de l'argent à Antoine, qui ne pouvait
+certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le
+devait, et son oncle lui fit observer que les inconvénients de la
+mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, même après
+qu'on était corrigé, elles vous obligeaient encore à faire des choses
+auxquelles on avait du regret. Quant à l'argent du marchand, Charles ne
+voulait pas le donner lui-même: son oncle trouva qu'il avait raison,
+parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé de les
+avouer pour éviter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu;
+son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait
+chargé. Charles craignait qu'on ne soupçonnât d'où cela venait; son
+oncle lui dit qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant le mal,
+il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le réparer, et qu'une
+conduite irréprochable était le seul moyen de rétablir sa réputation,
+qui pourrait bien être altérée de cette aventure.
+
+Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le curé, le lendemain, au
+prône, ayant parlé contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti
+les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes
+dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent
+inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait par-là. Les petits
+brigands furent terriblement maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
+dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était Charles, qui leur avait
+ouvert la porte et puis les avait fait découvrir. Les petits garçons,
+de leur côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le
+rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne fût pas en colère. Charles,
+quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait de
+l'engager à prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en
+faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
+de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir envie. Simon ayant cessé
+bientôt d'être bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne
+qualité qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment
+que ne finisse par étouffer le défaut de religion.
+
+
+
+ FIN.
+
+
+ TABLE.
+
+ Marie ou la Fête-Dieu.
+ La vieille Geneviève.
+ Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.
+ Hélène ou le but manqué.
+ Armand ou le petit Garçon indépendant.
+ Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
+ Les petits Brigands.
+
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles et Contes pour la jeunesse
+by Pauline Guizot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14309 ***
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+
+<h2>MADAME GUIZOT</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>NOUVELLES<br>
+ET<br>
+CONTES POUR LA JEUNESSE</h1>
+<br><br><br>
+
+<h4><a href="#c01">Marie.</a>&mdash;<a href="#c02">La vieille Geneviève</a><br>
+
+<a href="#c03">Aglaé et Léontine</a>.&mdash;<a href="#c04">Hélène ou le but manqué</a><br>
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+<a href="#c05">Le petit Garçon indépendant</a><br>
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+<a href="#c07">Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.</a><br>
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+<br><br><br>
+<a id="c01" name="c01"></a>
+
+<h3>MARIE<br>
+
+OU<br>
+
+LA FÊTE-DIEU</h3>
+
+
+<p>Après avoir, dans les commencements de la
+révolution, suivi son mari en pays étranger, madame
+d'Aubecourt était revenue en France, en
+1796, avec ses deux enfants, Alphonse et Lucie;
+comme elle n'était point sur la liste des émigrés,
+elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
+d'obtenir pour son mari la permission de revenir.
+Elle demeura deux ans à Paris dans cette espérance:
+enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle désirait,
+et ses amis l'assurant que le moment n'était
+pas favorable pour solliciter, elle se décida à
+quitter Paris et à se rendre dans la terre de son
+beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son
+mari désirait qu'elle habitât en attendant qu'il
+pût se réunir à elle; d'ailleurs, madame d'Aubecourt
+n'ayant d'autre ressource que l'argent que
+lui envoyait son beau-père, elle était bien aise
+de diminuer la dépense qu'elle lui causait, en
+allant vivre près de lui. Toutes les lettres de
+M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
+de plaintes sur la dureté des temps, sur son
+obstination à suivre des démarches inutiles, à
+quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
+lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris,
+ayant déjà assez de peine à se tirer d'affaire
+chez lui, où il mangeait ses choux et ses pommes
+de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche;
+mais il était disposé à se tourmenter sur sa dépense;
+et madame d'Aubecourt, quelle que fût
+l'extrême économie avec laquelle elle vivait à
+Paris, vit bien qu'elle ne pourrait le tranquilliser
+qu'en allant vivre sous ses yeux.</p>
+
+<p>Elle partit avec ses enfants au mois de janvier
+1799, pour se rendre à Guicheville; c'était le
+nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
+avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze:
+renfermés depuis deux ans à Paris, où leur
+mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère s'occuper
+d'eux, ils furent enchantés de partir pour
+la campagne, et s'inquiétèrent fort peu de ce que
+leur dit madame d'Aubecourt sur les précautions
+qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner
+et impatienter leur grand-père, que l'âge et la
+goutte portaient assez habituellement au mécontentement
+et à la tristesse. Ils montèrent pleins
+de joie dans la diligence; cependant, à mesure
+que le froid les gagnait, leurs idées se rembrunissaient.
+Une nuit passée en voiture acheva de
+les abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain
+au soir à l'endroit où ils devaient quitter la diligence,
+ils se sentaient le coeur serré comme si
+depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur.
+Il fallait faire encore une lieue pour arriver
+à Guicheville; il fallait la faire à pied, à travers
+une campagne couverte de neige, car
+M. d'Aubecourt n'avait envoyé au-devant d'eux
+qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
+leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie,
+d'un air effrayé, regarda sa mère comme pour lui
+demander si cela était possible. Madame d'Aubecourt
+lui fit observer que puisque leur conducteur
+était bien venu de Guicheville à l'endroit où elles
+étaient, rien ne s'opposait à ce que de l'endroit
+où elles étaient elles allassent à Guicheville.</p>
+
+<p>Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé
+la liberté de ses jambes, il avait repris toute sa
+gaieté. Il se mit à marcher devant pour éclairer,
+disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il
+appelait des <i>précipices</i>; causant avec l'âne, qu'il
+tâchait d'engager à hennir, et faisant un tel bruit
+de <i>gare à vous! gare la fondrière!</i> qu'on l'aurait
+pris à lui tout seul pour une caravane; il
+parvint à égayer tellement Lucie, qu'en arrivant
+elle avait oublié le froid, la nuit, la neige. Leurs
+rires, en traversant la cour du château, attirèrent
+deux ou trois vieux domestiques qui, de temps
+immémorial, n'avaient pas entendu rire à Guicheville;
+le gros chien en aboya avec des hurlements,
+comme d'un bruit qui lui était tout-à-fait
+inconnu. Ils continuaient dans l'antichambre,
+lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte
+du salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit
+le calme, et les voyant tous les trois mouillés et
+crottés de la tête aux pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez voulu venir il y a six mois,
+comme je vous en pressais continuellement...
+dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas
+eu moyen de vous faire entendre raison.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et
+M. d'Aubecourt les mena dans un grand salon à
+boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès
+d'un petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants
+eurent le temps de reprendra toute leur
+tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
+mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui
+se fâchait contre le paysan qui les avait amenés
+de ce qu'il avait placé leurs paquets sur une
+chaise au lieu de les mettre sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on
+commence à mettre ma maison en désordre.</p>
+
+<p>L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent
+exercice qu'il avait donné à sa poitrine, sortit
+pour boire un verre d'eau, et peut-être aussi
+pour se désennuyer un instant en quittant le
+salon. Il eut le malheur de boire dans le gobelet
+de son grand-père; mademoiselle Raymond, qui
+s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de
+Monsieur.</p>
+
+<p>Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas.
+Mademoiselle Raymond voulut lui prouver qu'il
+devait le savoir; Alphonse répliqua. Mademoiselle
+Raymond continua à se fâcher, et Alphonse,
+se fâchant à son tour, répondit à mademoiselle
+Raymond quelques mots assez peu polis, et rentra
+dans le salon en fermant la porte très-fort.
+Mademoiselle Raymond y entra l'instant d'après,
+et ferma la porte avec une précaution marquée,
+et d'une voix encore toute agitée par la colère,
+elle dit à M. d'Aubecourt:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les
+portes fort, vous aurez la bonté de le dire vous-même
+à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
+me permet pas de lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous! mademoiselle Raymond,
+répondit M. d'Aubecourt, c'est comme cela qu'on
+élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
+devant eux.</p>
+
+<p>Heureusement que madame d'Aubecourt se
+trouva à côté de son fils; elle lui serra le bras
+pour l'empêcher de répondre à son grand-père;
+mais il trépigna d'impatience et garda le silence
+jusqu'à l'heure du souper: à table, on ne mangea
+guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt
+après madame d'Aubecourt demanda la permission
+de s'aller reposer. Lorsqu'ils furent dans
+la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt
+et sa fille, Lucie, qui s'était contenue
+jusqu'alors, se mit à pleurer; et Alphonse, se
+promenant dans la chambre avec agitation, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cela commence joliment! puis il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Que mademoiselle Raymond s'avise de me
+parler encore sur ce ton-là!</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de
+sévérité, songez que vous êtes chez votre grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle
+Raymond.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes dans un lieu où la volonté de
+votre grand-père est qu'on la traite avec égard.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, quand elle ne viendra pas
+crier aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez
+pas d'égards envers elle si elle était avec
+vous ce qu'elle doit être.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement, je ne lui dois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui devez tout ce que vous devez aux
+volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez
+essentiellement en maltraitant une femme
+qui a sa confiance. Il y a des personnes,
+Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter
+jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner
+même les mécontentements injustes; puis
+elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous
+ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice;
+ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés;
+mais vous auriez tort d'imaginer que vous
+puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez
+passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos
+droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos
+mouvements quand ils n'ont rien da condamnable.
+Il faut que vous commenciez à apprendre,
+toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait
+te faire commettre des fautes graves; et toi,
+Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
+malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons
+ensemble notre apprentissage de patience et
+de courage.</p>
+
+<p>Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils
+étaient remplis de confiance en elle, et elle avait,
+d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle
+il était impossible de résister. Lucie fut
+toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla
+coucher, en l'assurant cependant qu'il était si
+agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la
+nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet
+qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+<p>En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le
+ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis
+la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter
+à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau
+soleil et un temps doux qui fondaient la neige,
+ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps.
+Cette idée les avait mis en gaieté.
+Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla
+parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
+avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher
+sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans
+les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi
+bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
+lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser
+un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment
+de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant,
+tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir;
+il revint content de tout et disposé à passer beaucoup
+de choses à mademoiselle Raymond. Il la
+trouva de moins mauvaise humeur que la veille.
+Madame d'Aubecourt n'avait point amené de
+femme de chambre, en sorte que mademoiselle
+Raymond lui avait proposé, pour la servir, une
+jeune paysanne nommée <i>Gothon</i>, dont elle était
+la marraine, et que madame d'Aubecourt avait
+acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
+disant que de la main de mademoiselle Raymond
+elle était sûre qu'elle lui conviendrait.
+Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
+s'était perdue dans quelques phrases de
+compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle
+Lucie avait l'air doux comme madame
+sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif,
+était extrêmement aimable.</p>
+
+<p>Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent
+de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle
+Raymond avait de l'humeur, tout le
+monde en avait dans la maison, car tout le monde
+était grondé. C'était au fond une assez bonne
+fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions,
+et qui, accoutumée à être la maîtresse,
+craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité.
+Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se
+mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute
+l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur
+d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le
+désir de dépenser moins d'argent et la crainte
+du dérangement que devait faire l'établissement
+de sa belle-fille dans le château, se
+rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt
+avait refusé de faire des visites dans le voisinage,
+disant que sa situation et celle de son mari
+ne lui permettaient pas de voir personne. Elle
+prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer
+à toutes ses habitudes; ainsi tout allait
+assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent
+guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt,
+accoutumé à manger seul, assurait que
+le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de
+ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de
+rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un
+coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
+jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait
+lui-même, et dont il comptait chaque jour les
+branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner
+de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours
+turbulent, et remuant de côté et d'autre;
+et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant,
+accrocher et casser quelques branches.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt était depuis six semaines
+environ à Guicheville quand elle reçut une lettre
+de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
+parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un
+village à deux lieues de là. Adélaïde devait être
+alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait
+perdu sa mère en venant au monde, on l'avait
+mise en nourrice chez une paysanne de la terre
+de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate
+et que l'air du pays lui était bon, on l'y
+avait laissée fort longtemps. La révolution était
+arrivée, son père avait quitté la France, et ne
+pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans,
+âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus
+sage était de la laisser encore chez sa nourrice,
+où il espérait la venir bientôt reprendre. Les
+choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était
+mort peu de temps après son arrivée en pays
+étranger, ses biens avaient été vendus, et la
+nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée
+et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde,
+qui n'avait plus qu'elle pour appui. On
+avait été longtemps sans savoir où elle était
+allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt,
+qui l'avait su par un autre parent, recommandait
+à sa femme d'aller voir Adélaïde.</p>
+
+<p>M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le
+père, et avait été ami intime de son fils; il lui
+avait demandé en mourant de prendre soin de
+sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs
+fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait
+jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt
+avait conclu qu'il ignorait totalement ce
+qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en
+savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant
+appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
+d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt,
+qui craignait tout ce qui pouvait le déranger
+et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire
+qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était
+morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle
+Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait
+confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait
+peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire
+ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue,
+et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde,
+qu'elle aimait comme son enfant, n'avait
+pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.</p>
+
+<p>Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu
+cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en
+lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle
+Raymond, qui se trouvait là, assura
+madame d'Aubecourt que le chemin était très
+mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver.
+Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient
+déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que
+son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt.
+Cependant, quel que fût son désir de
+l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
+L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne
+l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur
+ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
+donc un matin avec Lucie, enchantée de faire
+connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse,
+ravi de faire quatre lieues à pied.</p>
+
+<p>En approchant du village, ils se demandaient
+quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée
+parmi les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en
+montrant une jeune fille qui accourait avec deux
+ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y
+avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient;
+les enfants, pour les voir de plus près, se
+mirent à courir dans la mare en les éclaboussant.
+Alphonse voulut prendre des pierres pour
+les leur jeter; sa mère l'en empêcha.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était
+à ma cousine que j'eusse voulu jeter des
+pierres.</p>
+
+<p>Lucie se récria contre cette idée, et l'un des
+petits garçons ayant nommé la jeune fille <i>Marie</i>,
+elle fut toute soulagée de ce que ce n'était
+pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu
+barboter de cette sorte avec une troupe de petits
+polissons.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice
+d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une
+maladie de langueur qui la minait depuis six
+mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette
+pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle
+était bien heureuse de la voir avant de mourir;
+que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait
+eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur
+d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était
+ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne
+quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu
+son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et
+elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent,
+aussitôt après sa mort, s'emparer de tout,
+et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement
+pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser;
+et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer.
+Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt,
+qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle
+commençait à se répandre en plaintes sur la dureté
+des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la
+charge d'une pauvre femme comme elle. Madame
+d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si
+elle avait des papiers. La fermière lui montra
+une attestation du maire et de douze des principaux
+habitants de la commune qu'elle avait quittée,
+certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
+elle était bien réellement la fille de M. d'Orly,
+baptisée sous le nom de <i>Marie-Adélaïde</i>, et un
+autre du maire de la commune où elle se trouvait,
+certifiant que la jeune fille qui vivait avec
+elle sous le nom de <i>Marie</i> était bien la même que
+celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et
+dont l'âge et le signalement se rapportaient
+exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.</p>
+
+<p>&mdash;Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne
+Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une
+grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
+dans le village.</p>
+
+<p>Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse
+se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des
+pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment
+en chantant à pleine voix; elle portait une
+bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta
+à terre en entrant, et parut un peu étonnée de
+voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait
+éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu
+lui jeter des pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie,
+lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le
+permettre.</p>
+
+<p>Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était faite pour avoir aussi de beaux
+habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué;
+mais que pouvait de plus une pauvre femme
+comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre
+à la nourrice que toute la famille lui
+avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un
+signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser
+sa cousine. Ce n'était pas par hauteur
+qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir
+une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et
+tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie,
+aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser
+sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt
+la prit par la main, l'attira vers elle
+avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait
+à son père. La ressemblance, en effet, était
+frappante. Marie était fort jolie, elle avait de
+beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps
+très-doux, quoique les habitudes de son éducation
+donnassent de la brusquerie à ses manières;
+elle avait des dents charmantes, et aurait eu un
+joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie,
+l'embarras et l'habitude des mouvements forts;
+son teint un peu hâlé était animé et brillant de
+santé; elle était bien faite, grande pour son âge;
+et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait
+eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut
+impossible de lui faire lever la tête ni répondre
+un mot aux questions de madame d'Aubecourt.
+La nourrice se désolait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est
+fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en
+feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder
+Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre
+impression. Madame d'Aubecourt excusa
+Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air
+doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge
+avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté
+à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait
+avec amitié, mais toujours sans rien dire et
+sans remuer de sa place.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt promit à la nourrice
+qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta
+les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un
+peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien
+sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père
+à la recevoir chez lui; il était le plus proche
+parent qu'elle eût en France, et il était bien
+impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui
+prescrivait à son égard; mais elle savait quelle
+contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
+d'autre chose pendant leur retour à Guicheville.
+M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude
+le résultat de la visite: il n'y avait
+rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait;
+cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements.
+Madame d'Aubecourt écrivit à tous
+ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous
+conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen
+de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde
+d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je verrai.</p>
+
+<p>Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et
+n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt,
+qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir,
+fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait
+su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le
+château, combien dans le pays on murmurait de
+ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce.
+La visite de madame d'Aubecourt chez
+la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin
+la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait
+parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle
+Raymond, à qui cela donnait beaucoup
+d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous
+les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser
+d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement
+dans un moment d'impatience, et madame
+d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation
+de Marie l'inquiétait véritablement, et elle
+s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu
+pour son éducation, mais employé à en recevoir
+une mauvaise.</p>
+
+<p>Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où
+elle viendrait chercher Marie, ils partirent un
+matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
+Celui qui devait emmener Marie était monté par
+une paysanne que madame d'Aubecourt avait
+louée pour servir la nourrice dans sa maladie,
+que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir
+être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser
+de ce qu'elle avait fait pour Marie,
+elle voulait au moins s'acquitter de la manière
+qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé
+quelques médicaments propres à son état,
+et quelques provisions un peu plus délicates que
+celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste,
+madame d'Aubecourt avait appris, avec une
+extrême satisfaction, que cette bonne femme
+jouissait d'une sorte d'aisance.</p>
+
+<p>En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée;
+ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on
+leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une
+excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice
+ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie?
+La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir
+malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
+sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que
+c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher,
+s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée
+qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher
+d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros
+et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans
+un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait
+immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt
+alla à elle pour l'engager doucement à la
+suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa
+nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser.
+A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un
+mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait,
+puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce
+qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas
+un mot de Marie; seulement, quand la nourrice
+pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient
+à couler le long de ses joues. Enfin
+madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait
+venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de
+ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Marie, il faut que tout cela finisse;
+ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ.
+Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
+pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse
+prit son autre bras en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma petite cousine. Mais en passant
+auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour
+l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes
+ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme
+elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant
+encore obligée d'employer son autorité
+pour les séparer.</p>
+
+<p>Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien
+dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux
+de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque
+temps elle commence à sourire des caracoles
+qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture.
+Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de
+s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant
+tous les autres; elle court au secours de Lucie,
+qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle
+à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer
+dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer,
+elle oblige Lucie à prendre le sien,
+qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir
+à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait
+la bonne intelligence entre les deux cousines.
+Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
+la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et
+son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la
+vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt
+la fait rentrer dans le silence et l'immobilité.
+Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle
+Raymond, qui arrive en aboyant de
+toutes ses forces: comme la plupart des chiens
+élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens
+mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il
+s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie
+lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au
+milieu de la chambre; le chien jette les hauts
+cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son
+chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce
+tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait
+sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt
+ne la forçait un peu à chercher ses expressions.
+Alphonse la prévient en lui disant que si
+son chien était mieux élevé, il ne se serait pas
+attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle
+Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt
+d'un signe impose silence à son fils, qui
+voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que
+ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige
+aussi à se contenir, s'en va emportant son chien
+et tout son ressentiment.</p>
+
+<p>De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui
+se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas
+Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait
+un peu trop, un autre coup de pied l'écartait
+sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas
+Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette;
+et mademoiselle Raymond, toujours occupée à
+courir après son chien, à le défendre de ses ennemis,
+n'avait plus un moment de repos entre ses
+craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion
+pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes
+les sottises; et les sottises de Marie étaient presque
+aussi fréquentes que ses mouvements.</p>
+
+<p>Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup
+devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever
+la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
+les premiers jours, il était impossible de la
+faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de
+table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain
+qu'elle allait manger en courant dans le jardin,
+où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était
+celui de la maison avec qui elle s'entendait le
+mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants,
+ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement
+adroite, apprenait à Alphonse à viser,
+avec des pierres, les chats qui passaient dans les
+gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux
+fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une
+appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond.
+En revanche, il apprenait à sa cousine à
+faire des armes, et ils rentraient souvent tous
+deux le visage égratigné. Marie savait, avec des
+épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir
+grimper aux arbres et aux murs. Madame
+d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet
+exercice, et alors elle la grondait sévèrement.
+Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans
+la modestie: elle respectait beaucoup madame
+d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui
+désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était
+plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne
+comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne
+l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier
+tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois
+le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse,
+car elle avait confiance en lui; elle n'était
+pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait
+point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient
+jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie
+la dominait, elle ne pensait pas à autre chose.
+Elle parlait fort peu et remuait presque toujours:
+le mouvement était sa vie. Quand la timidité la
+forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne
+tournait pas pour elle au profit de la réflexion;
+la contrainte où elle se trouvait absorbait tout
+son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de
+s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible.
+Elle ne faisait point, comme les autres jeunes
+filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
+voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle
+ne trouvait pas le château de Guicheville plus
+beau que la maison de sa nourrice; elle avait
+répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle
+ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités
+qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus
+volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
+d'Aubecourt lui avait fait faire une robe
+semblable à celle que Lucie portait tous les
+jours: elle avait été enchantée de se voir mise
+comme une dame; mais la robe était toujours
+de travers, le cordon de la coulisse d'en haut
+noué le plus souvent avec celui de la coulisse du
+bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps
+de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait
+fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés
+d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait
+faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans
+rien dire, car elle ne résistait jamais; mais
+l'instant d'après le lacet avait été rompu et les
+baleines brisées; on l'avait raccommodé deux
+ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une
+fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie
+voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis
+que cette fille était allée faire une course
+dans le village, Marie s'était sauvée dans les
+champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait
+fallu la chercher une partie de la journée, et tout
+avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait
+de ne pas la voir revenir.</p>
+
+<p>Tous ces faits étaient recueillis avec soin par
+mademoiselle Raymond, et elle n'avait pas de
+peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
+de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie
+ne pouvait s'accoutumer aux manières de sa cousine.
+Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement
+de son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt,
+dans la crainte que Marie ne donnât à
+Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes,
+les laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait
+même beaucoup moins son frère, qui, dès qu'il
+avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
+partager avec elle des exercices qui ne convenaient
+guère à Lucie; en sorte qu'un peu par
+désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
+dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement
+que lui fournissait perpétuellement la
+conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en
+causait à son tour avec sa marraine mademoiselle
+Raymond, qui en entretenait M. d'Aubecourt.
+Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne
+s'en était pas directement ressenti; mais au bout
+de quelque temps, lorsque Marie avait commencé
+à s'accoutumer aux objets et aux personnes
+qui l'entouraient, le cercle de ses sottises
+s'était étendu et était parvenu jusqu'à lui. Depuis
+qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
+parlait guère sans crier; et si elle se tournait
+pour voir quelque chose, c'était d'un mouvement
+si brusque, que d'un coup de son coude elle jetait
+son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si
+elle grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre
+quelque chose, elle renversait le fauteuil et
+tombait avec: un des bras se brisait, et l'un des
+pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait
+à côté. Alphonse avait bien averti Marie de
+ne pas entrer dans le jardin de son grand-père;
+mais cet avis était oublié dès que le jardin se
+trouvait être le chemin le plus court pour aller
+d'un endroit à un autre, que le volant y était
+tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un
+chat ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt
+trouvait toujours une branche de rosier cassée,
+une plate-bande enfoncée; et toujours mademoiselle
+Raymond, dont la fenêtre donnait sur le
+jardin, avait vu Marie entrer ou sortir. Ces griefs
+multipliés aigrissaient d'autant plus M. d'Aubecourt,
+qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement,
+mais par des phrases détournées; tantôt disant
+qu'à son âge on ne pouvait guère espérer d'être
+maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
+s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce
+qui leur déplaisait; tantôt assurant qu'on pouvait
+faire de son jardin tout ce qu'on voudrait, et
+qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt
+entendait tout cela, et s'en désolait; et comme
+elle voyait la présence de Marie causer à M. d'Aubecourt
+une agitation toujours croissante, elle
+l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.</p>
+
+<p>Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible,
+elle sentait bien que le seul moyen d'obtenir
+quelque chose de Marie était de gagner sa
+confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue,
+en la quittant fort peu, en s'intéressant
+d'abord aux choses qui l'amusaient et lui plaisaient;
+en tâchant de lui faire prendre du plaisir
+à celles qu'elle ne connaissait pas encore; en
+causant avec elle pour tâcher de l'obliger à réfléchir,
+et pour conduire à quelques idées son esprit
+naturellement vif, mais dépourvu de toute culture.
+Si elle en eût été la maîtresse, elle lui
+aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
+d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité
+pour les choses graves; on plutôt, sans
+user de sévérité, elle serait parvenue à conduire
+Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de
+cela, obligée de gronder sons cesse pour des fautes
+légères, mais qui indisposaient sérieusement
+M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus de
+moyens d'appuyer d'une manière particulière sur
+les choses plus importantes. D'ailleurs il arriva
+que, pour la première fois de sa vie, M. d'Aubecourt
+eut une violente attaque de goutte; comme
+il ne pouvait plus se promener dans sa maison et
+dans son jardin, la société de sa belle-fille lui devint
+nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
+pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus
+souvent livrée à elle-même, sans autre surveillant
+ni précepteur qu'Alphonse.</p>
+
+<p>Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison
+de Marie le rendait raisonnable; son défaut
+d'éducation lui faisait mieux sentir les avantages
+de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots
+grossiers qui lui échappaient quelquefois; il lui
+apprenait à parler français, la grondait quand il
+lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait
+déjà reprochée, et par les conseils de sa mère il
+lui faisait répéter la leçon de lecture qu'elle lui
+donnait tous les matins. Elle faisait avec plaisir
+ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait
+bien avec elle, et dont la présence ne l'embarrassait
+jamais, parce qu'il avait les mêmes
+goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa
+leçon de lecture, quand il voyait qu'elle avait
+soin de prononcer les mots comme il les lui enseignait,
+il ne souffrait pas patiemment qu'on
+l'accusât; il aimait à vanter son adresse et son
+intelligence dans leurs jeux, la vivacité et en
+même temps la douceur de son caractère.</p>
+
+<p>En effet, comme il le faisait remarquer à sa
+mère, on n'avait jamais vu Marie en colère, jamais
+on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre,
+ni se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à
+obliger, le peloton de laine n'était pas plus tôt à
+terre qu'elle l'avait ramassé, et elle était toujours
+arrivée la première pour aller chercher le
+mouchoir de madame d'Aubecourt à l'autre bout
+de la chambre. Si en déjeunant elle voyait un
+pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque
+tout son pain; et un jour qu'un chat s'était
+jeté sur Zizi et le maltraitait, Marie, malgré les
+égratignures et la colère du chat, l'arracha de
+dessus le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang,
+et le jeta bien loin, en se fâchant pour la première
+fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
+riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer.
+Alphonse rit encore davantage de la colère de sa
+cousine, mais il la raconta à sa mère. Lucie, qui
+avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon,
+et celle-ci à mademoiselle Raymond; mais
+mademoiselle Raymond était si animée contre
+Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose
+qui venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât
+lui-même.</p>
+
+<p>Cependant ces différents traits de la bonté de
+Marie commençaient à donner à sa cousine plus
+d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
+Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup
+d'activité à un ornement destiné au reposoir
+qui devait être élevé dans la cour du château;
+Marie l'avait vue travailler avec beaucoup
+de plaisir. Elle avait un grand respect pour les
+cérémonies de l'église; c'était là à peu près toute
+l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa
+pauvre nourrice. Privée longtemps de curé et de
+messes, elle les avait infiniment regrettés; lorsque
+les pratiques de la religion avaient recommencé,
+cela avait été pour elle une grande joie,
+et Marie l'avait partagée, quoique sans en bien
+connaître la raison, car sa doctrine ne s'étendait
+pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand
+les petits garçons de son village proféraient quelqu'impiété,
+et elle leur disait que le bon Dieu les
+punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
+à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait
+un peu Lucie, parce que cela faisait regarder
+de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
+faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur:
+c'était d'ailleurs un moyen d'être sûre qu'elle se
+tiendrait tranquille à l'église. Elle y allait volontiers
+parce que sa nourrice lui avait dit de prier
+Dieu pour elle; et elle avait cru faire une oeuvre
+méritoire en se tenant auprès du métier de Lucie,
+tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
+pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles
+et lui présenter ses ciseaux.</p>
+
+<p>Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les
+champs pour ne pas retourner à Guicheville, on
+ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous
+prétexte de la punir, mais en effet parce que la
+pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait
+plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait
+été plusieurs fois sans en être reconnue: elle
+veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât
+de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle
+désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci,
+distraite par une foule d'objets, n'y pensait que
+de temps en temps, et alors elle manifestait une
+grande impatience de revoir sa nourrice; elle
+était loin de la croire en danger, et se flattait,
+comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle
+serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La
+veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle
+voit arriver un paysan du village de sa nourrice;
+elle court à lui, lui demande comment elle se
+porte, et si elle sera bientôt en état de venir à
+Guicheville.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant
+la tête, elle n'ira plus que dans l'autre
+monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>Marie est frappée comme d'un coup de foudre;
+cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante,
+elle demande au paysan si sa nourrice
+est donc devenue plus malade, comment, et depuis
+quand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan,
+depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été
+déclinant, c'est ce qui l'a achevée.</p>
+
+<p>Le paysan se trompait, car dans le peu de moments
+de connaissance dont elle avait joui depuis
+ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
+tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il
+disait était le bruit du village. Marie, pleurant et
+sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait
+s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le
+supplie de demander à sa mère de lui permettre
+d'aller voir sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai, disait-elle en joignant les
+mains; dites que je lui promets de revenir, de
+revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.</p>
+
+<p>Alphonse tout ému courait demander à sa mère
+la permission que sollicitait Marie; il rencontre
+sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient
+d'annoncer que la nourrice est morte de la veille
+au soir. Le paysan avait couché à la ville, et
+ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin
+Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander
+que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai!
+Et son air était si suppliant, ses sanglots
+si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher
+de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent
+un signe pour la tranquilliser, et coururent vers
+leur mère pour l'instruire du désir de Marie.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre
+en ce moment la mort de sa nourrice.
+Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
+elle avait eu depuis quelques jours deux
+ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle
+grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
+nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver
+Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet
+que dans quelques jours elle fera ce qu'elle
+voudra; mais elle lui dit que dans ce moment
+cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même
+sont occupées à travailler pour la fête du
+lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en
+croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa
+nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu
+plus tranquille. Mais Marie, pour la première
+fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur
+son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa
+pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée,
+au chagrin qu'elle avait de la voir partir,
+et alors elle jette des cris de douleur; elle
+prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille
+Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur
+son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense
+que c'est le lendemain une grande fête, et que ce
+sera le moment de demander à Dieu qu'il rende
+la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est
+pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter
+cette grâce il n'y a rien de mieux que de
+contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir
+qu'on va dresser dans la cour du château:
+en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
+de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller
+chercher dans un certain endroit du parc qu'elle
+a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
+elle veut faire des bouquets et des guirlandes;
+mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une
+forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les
+arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche,
+et dans tout le reste du parc, presque tout est
+bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer
+de rencontrer de quoi faire un bouquet. En
+cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin
+de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait
+une odeur charmante; elle pense que si elle en
+prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas:
+elle commence par en cueillir avec précaution en
+différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris
+une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant
+de l'autre côté du reposoir; son zèle et son
+goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant
+dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à
+songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne
+verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait,
+et que personne ne saura ce qu'elle a fait;
+alors elle oublie toute prudence, et le jardin est
+presqu'entièrement dépouillé.</p>
+
+<p>Au moment où elle achevait sa récolte, elle
+voit de la terrasse passer sur le chemin qui se
+trouve au-dessous du parc le paysan qui lui
+avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de
+dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait
+trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on
+le lui a promis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous
+ne la reverrez plus, mademoiselle Marie: on vous
+trompe, mais cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il donne un coup de talon
+à son cheval et s'en va. Marie, dans le plus grand
+trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la cour
+si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique
+les paroles du paysan. Elle trouve la fille de cuisine
+qui tirait un seau d'eau au puits; elle lui demande
+si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la
+veille savoir des nouvelles de sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce
+n'était pas la peine. Marie s'inquiète, la questionne;
+elle refuse de lui répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit
+que je ne la verrais plus?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, répond la servante, qu'il a
+ses raisons pour cela; et elle s'en va en disant
+qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie, quoiqu'il
+ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa
+nourrice soit morte, s'inquiète pourtant, parce
+qu'elle voit qu'on lui cache quelque chose. Timide
+à questionner, elle ne sait comment elle
+apprendra ce qu'elle veut savoir. Elle voit une
+petite porte de la cour ouverte. Marie avait si
+longtemps couru seule dans les champs, qu'elle
+ne peut croire qu'il y ait un grand mal à cela;
+accoutumée à céder à tous ses mouvements et à
+ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
+que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée
+à aller savoir elle-même des nouvelles
+de sa nourrice.</p>
+
+<p>Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée
+d'inquiétude tantôt pour sa nourrice, tantôt pour
+elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une faute;
+mais une fois qu'elle a commencé, elle continue.
+Elle pense à ce que dira Alphonse, qui, toujours
+prêt à l'excuser auprès des autres, revient ensuite
+la gronder, quelquefois même assez sévèrement,
+et à qui elle a promis, quelques jours auparavant,
+d'être plus docile et plus attentive à
+ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense
+que c'est peut-être parce qu'elle ne s'est soumise
+à rien de ce qu'on voulait d'elle que le bon Dieu
+l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
+n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste
+ses jugements. Cependant elle ne songe
+pas à revenir, elle ne saurait plus comment rentrer;
+et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la
+consoler, lui cause un plaisir auquel elle ne peut
+pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure qu'elle
+approche, elle s'en occupe plus vivement et avec
+plus de joie. Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée
+se dissipent; elle se hâte, elle arrive au
+village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
+fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser
+deviner la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà
+tout ce qu'elle peut demander à une voisine
+qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un
+air triste.</p>
+
+<p>&mdash;Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine.
+Marie, tremblante et les mains jointes, s'appuie
+contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la
+voisine.</p>
+
+<p>&mdash;En terre... hier... comment... où l'a-t-on
+portée?</p>
+
+<p>&mdash;A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.</p>
+
+<p>Marie éprouve un mouvement impossible à rendre
+en apprenant que la veille, si près d'elle, le
+convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien.
+Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues;
+il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour
+sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait
+perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la
+reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte
+et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps
+la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
+repris sa connaissance quelque temps avant sa
+mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie;
+qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville,
+que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la
+voir. Marie pleure encore davantage. La voisine
+veut l'engager à retourner à Guicheville; mais
+Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
+longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle,
+parvient à lui faire boire un peu de lait et manger
+un morceau de pain; ensuite, quand elle la
+voit plus calme elle recommence à vouloir lui
+persuader de retourner à Guicheville; mais Marie,
+qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter
+l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à
+qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle?
+Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si
+elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant,
+je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent
+à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre,
+c'est ce que Marie sent bien; mais comme
+la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui
+est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la
+raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle
+sache que cela est nécessaire, car Marie
+n'a jamais appris à faire usage de la raison pour
+gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.</p>
+
+<p>Enfin la voisine voyant, après deux heures de
+sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et
+que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans
+rien dire et sans se décider à rien, elle prend le
+parti d'envoyer à Guicheville avertir madame
+d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs,
+où elle a été chercher son fils pour le charger de
+la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle
+la cherche inutilement dans tout le village; enfin
+on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin
+qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne
+qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était
+allée en effet, mais non pas par le chemin direct,
+de peur de rencontrer quelqu'un des habitants
+du château. Comme le fils de la voisine n'était
+pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite
+par le chemin le plus court avertir au château
+qu'on doit la chercher de ce côté-là.</p>
+
+<p>Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie,
+une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait
+retenu dans sa chambre encore pour huit jours,
+s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter
+d'une belle matinée pour aller voir ses
+fleurs.</p>
+
+<p>En approchant de son jardin, appuyé sur le
+bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le
+chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs
+qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est
+éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait
+laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît
+ses roses panachées, ses géranium tricolores;
+il les ramasse avec anxiété, les examine,
+regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
+tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chapeau de mademoiselle Marie!</p>
+
+<p>Il double le pas pour arriver à son jardin; il
+semble que l'ennemi y ait passé, des branches
+sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts
+pour aller chercher une fleur qui se trouvait au
+milieu; une plate-bande est toute bouleversée,
+parce que Marie y est tombée tout de son long,
+et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose
+nouvellement greffée.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute
+l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé
+à les voir respecter de tout le monde, est
+si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin,
+que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait
+marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras
+de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il
+se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au
+secours.</p>
+
+<p>En ce moment arrive madame d'Aubecourt,
+appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète
+de ne trouver nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond,
+voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre
+M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau
+rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend
+rien à tout cela; mais elle court à son beau-père,
+qui lui dit d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Elle me fera mourir. On le transporte sur
+son lit, où il demeure longtemps dans le même
+état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
+la respiration, la goutte lui est remontée dans la
+poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque.
+Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer
+silence à mademoiselle Raymond, qui répète
+à chaque instant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a
+mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble
+l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
+sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère
+qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il
+faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt
+d'une voix basse et interrompue par les étouffements,
+cherche-la bien, pour qu'elle achève de
+me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure
+de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne
+fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera
+pas devant lui sans sa permission.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle
+Raymond appelle la méchanceté de Marie
+s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse
+est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise
+intention de sa part; mais accoutumé à un
+grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas
+qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à
+prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète.
+Les domestiques parlent entre eux de
+tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne
+s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de
+la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la
+bien employer et la rendra aimable et utile aux
+autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques,
+très-souvent ne les écoutait pas quand
+ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances.
+Elle ne manquait pas de rire quand elle
+voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait
+dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était
+louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
+choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui
+on les disait.</p>
+
+<p>Presque toute la matinée s'était passée dans
+les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé
+au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
+lorsque le curé vint au château et fit demander
+madame d'Aubecourt. Comme il sortait de
+l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré
+le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il
+lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue
+Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan
+lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait
+que Marie devait être dans le cimetière. Ils y
+allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la
+haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se
+mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser
+la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à
+pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra
+jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment
+Marie pensait qu'elle était seule sur la terre
+et que personne ne prenait plus intérêt à elle;
+elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.</p>
+
+<p>Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais
+le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée,
+alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se
+trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter
+son beau-père, qui commençait à être mieux,
+mais que la moindre agitation pouvait faire retomber
+dans l'état d'où il sortait, et elle savait
+bien que ni mademoiselle Raymond ni personne
+de la maison ne parviendrait à ramener Marie.
+Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et
+comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce
+moment au château, de peur que le bruit n'en
+vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria
+de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait
+avec lui sa soeur, ancienne religieuse.</p>
+
+<p>Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva
+Marie toujours dans la même attitude.
+Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
+crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si
+abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner
+au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
+voir quelqu'un qu'elle connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en
+l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son
+visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous,
+continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt
+a été si frappé de l'ingratitude que vous
+lui avez montrée en dévastant le jardin que vous
+savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
+malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée
+entre les angoisses que lui donnait l'état de
+son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
+douleur de votre méchanceté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie,
+ce n'était pas méchanceté, je vous assure
+bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu
+m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et
+elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et
+en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément
+touché de sa douleur et de sa simplicité,
+s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui
+dit avec plus de douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière
+de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que
+d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de
+désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage
+avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants?
+Si quelque chose peut affliger l'âme des justes,
+vous avez contristé celle de votre nourrice, qui
+vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était
+une digne femme. Elle avait repris sa connaissance
+quelques heures avant sa mort, j'allai la
+voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me
+parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne
+me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait
+pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents;
+je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage
+de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre
+femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation.
+Elle m'a bien souvent chagrinée aussi,
+parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que
+je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le
+curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre,
+d'être bien obéissante avec madame
+d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre
+devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.</p>
+
+<p>Marie pleurait toujours, mais moins amèrement.
+Elle s'était remise à genoux, les mains
+jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
+elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner
+les chagrins qu'elle lui avait donnés. Après que
+le curé l'eut exhortée encore quelque temps, elle
+lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;M. le curé, je vous en prie, demandez pardon
+pour moi à madame d'Aubecourt, demandez
+pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
+ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout
+ce qu'ils voudront.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous
+sera dorénavant permis de les voir. M. d'Aubecourt
+est si indigné contre vous, que votre nom
+seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne
+puissiez pas rentrer au château.</p>
+
+<p>Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de
+foudre: elle venait de s'attacher à l'idée de faire
+tout ce qu'il lui serait possible pour plaire à ses
+parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle
+jeta presque des cris de désespoir. Le curé eut
+beaucoup de peine à la calmer, en l'assurant qu'il
+travaillerait à obtenir son pardon, et que, si elle
+voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait
+bien réussir. Elle se laissa emmener sans résistance;
+il la conduisit chez lui, et la remit à sa
+soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère,
+et dont la première intention avait été de
+réprimander Marie; mais quand elle la vit si
+malheureuse et si soumise, elle ne put songer
+qu'à la consoler.</p>
+
+<p>Le curé retourna au château dire à madame
+d'Aubecourt ce qu'il avait fait; elle et Lucie furent
+touchées, comme il l'avait été, des sentiments
+de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux
+mouillés de larmes et brillants de joie, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien
+dit, mais il avait bien pensé que Marie ne pouvait
+pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
+que, comme on ne pouvait pas songer pour le
+moment à faire rentrer Marie au château, elle
+resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
+en quittant Paris, avait vendu quelques
+bijoux qui lui restaient, et dont elle avait destiné
+le prix à servir à l'entretien de ses enfants et au
+sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya
+d'avance un quartier de la pension de Marie, car
+elle savait bien que ce n'était pas le moment de
+rien demander à M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent
+de cet arrangement, qui n'éloignait pas Marie,
+et Alphonse se promettait bien d'aller lui continuer
+ses leçons de lecture; mais le lendemain,
+le curé vint leur annoncer que sa soeur avait reçu
+une lettre de sa supérieure, qui l'engageait à venir
+se réunir avec elle et quelques autres religieuses
+du même couvent qu'elle avait rassemblées.
+Il ajouta que sa soeur comptait partir sur-le-champ,
+et que, si on y consentait, elle emmènerait
+Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque
+temps. Alphonse fut prêt à se révolter contre
+cette proposition; mais sa mère lui fit sentir la
+nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre
+congé de Marie, qui devait partir le lendemain.
+Elle avait été extrêmement affligée en
+apprenant la manière dont on disposait d'elle.
+Elle sentait bien mieux son attachement pour ses
+parents depuis qu'elle était obligée de s'en séparer;
+il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir,
+et elle disait en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et
+elle est morte. Mais elle était devenue docile; et
+d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le nom
+de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui
+imposait beaucoup. Quand elle entendit arriver
+madame d'Aubecourt et ses enfants, elle commença
+à trembler bien fort, et si elle eût été la
+Marie d'autrefois, elle se serait enfuie; mais un
+regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta. Lucie,
+en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si
+touchée de cette marque d'affection, quand elle
+attendait de la sévérité, qu'elle embrassa Lucie
+de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse
+était tout triste, elle n'osait trop lui parler ni le
+regarder; il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marie, nous sommes tous bien tristes de ce
+que vous nous quittez. Il n'en dit pas davantage,
+car il avait le cour gros, et il savait qu'un homme
+ne doit pas se laisser trop aller à montrer
+sa tristesse; mais Marie vit bien qu'il n'était
+pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous nous avez causé à tous
+un grand chagrin, en nous forçant à nous séparer
+de vous; mais j'espère que tout se réparera,
+et que par votre bonne conduite vous nous donnerez
+les moyens de vous faire revenir.</p>
+
+<p>Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura
+qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle
+l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.</p>
+
+<p>On fut étonné du changement qu'avaient produit
+en elle deux jours de malheur et de réflexion.
+Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait,
+elle se tenait tranquille sur sa chaise, et
+déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse,
+dans la crainte de faire ou de dire quelque
+chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci
+effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur
+cousine; mais ils savaient que c'était une personne
+très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
+véritablement de la sévérité des personnes
+vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et
+qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter.
+Alphonse donna à Marie un livre où il la
+pria de lire tous les jours une page pour l'amour
+de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi
+une petite écritoire d'argent pour quand elle
+saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent,
+ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli
+d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce
+que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame
+d'Aubecourt lui donna une robe de toile
+qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux
+jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils
+se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant
+bien plus véritablement que pendant les deux
+mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils
+étaient bien plus raisonnables.</p>
+
+<p>Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le
+calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné
+dans le village de ce qu'on avait renvoyé
+Marie. Comme mademoiselle Raymond avait
+laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit
+que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle
+Raymond elle-même n'était pas aimée,
+en sorte que cela intéressa davantage pour Marie.
+Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie
+parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
+garçons du village que c'était Zizi qui était
+la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond
+pour Marie; et quand elle passait dans les rues
+avec Zizi, elle entendait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle
+Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans
+les champs, ce qui augmentait son humeur contre
+Marie.</p>
+
+<p>Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme
+il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur,
+depuis que Marie n'y était plus il avait
+cessé d'en avoir contre elle; il permettait que
+madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les
+lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
+compte de la bonne conduite de Marie; enfin,
+comme madame d'Aubecourt était la personne
+du monde qui savait le mieux persuader les choses
+raisonnables, parce qu'on était gagné par sa
+douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance,
+elle le détermina à payer la petite pension
+de Marie, et même il lui envoya une robe.
+Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes
+nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et
+lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être
+agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il
+serait bien content d'eux, il leur accordât la
+chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au
+monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait
+qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête
+de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un
+joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret
+de tapisserie pour mettre son pied malade.</p>
+
+<p>Marie fut enchantée en recevant cette lettre,
+qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même.
+Le frère d'une des religieuses, qui avait
+un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle
+habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait
+donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie
+de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt
+pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis,
+comment les envoyer?</p>
+
+<p>Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se
+trouva qu'un parent de la supérieure devait aller
+précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville.
+Il eut la complaisance de prendre les arbres
+sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer
+de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués
+dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
+état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt;
+et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt
+les trouva à la porte de son jardin, comme
+s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription:
+<i>Marie repentante, à son bienfaiteur</i>, écrite en
+gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait
+encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en
+fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où
+il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on
+lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait,
+il serait fort aise de la ravoir au château.
+Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt
+et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut
+sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait
+fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame
+Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire
+dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
+des contes, que cela lui avait fait bien de
+la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les
+livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse,
+de lui en indiquer un où elle pût lire tous
+les jours plus d'une page pour l'amour de lui.
+Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande
+de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce
+qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait
+dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait
+pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée
+le jour de son départ. Ces commissions furent
+faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa
+mère, lui indiqua l'<i>Histoire sainte</i>; Lucie lui envoya,
+par une occasion, deux garnitures de
+fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour
+elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
+anglaise pour mettre tous les dimanches avec
+sa robe.</p>
+
+<p>De ce moment, les enfants redoublèrent de
+soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie
+écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui
+avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur
+des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu
+les instructions de celui qui les avait apportés,
+entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner,
+et par occasion arrosait les fleurs de
+M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement
+à lui pour le soin de son jardin, que souvent
+il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire:
+Lucie était aussi appelée au conseil, madame
+d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le
+jardin était devenu l'occupation de toute la famille,
+et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux
+que lorsqu'il s'en occupait tout seul.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre
+à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa
+pensée, que Marie les soignerait à présent avec
+autant de plaisir et d'attention que nous.</p>
+
+<p>Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder
+M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Marie! dit tendrement madame
+d'Aubecourt. Son ton n'était pas triste, car elle
+commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la reverrons, nous la reverrons, dit
+M. d'Aubecourt. On ne poursuivit pas la conversation
+pour le moment; mais deux jours après,
+comme ils étaient tous dans le salon, madame
+d'Aubecourt reçut une lettre de madame Sainte-Thérèse,
+qui lui mandait que vers le printemps
+de l'année suivante elle comptait aller passer
+trois ou quatre mois avec son frère avant de s'établir
+définitivement dans l'endroit où elle était,
+et que, comme elle désirait que Marie édifiât le
+village de Guicheville, où elle avait donné mauvais
+exemple, elle l'y mènerait faire sa première
+communion. Lucie poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.</p>
+
+<p>C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire
+sa première communion. Alphonse, tout ému,
+regardait son grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, dit-il après un instant de silence,
+ensuite Marie s'en ira.</p>
+
+<p>&mdash;Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt,
+on pourra voir.</p>
+
+<p>Lucie, assise auprès de son grand-père, se
+laissa glisser à genoux sur le tabouret qu'il avait
+à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur les
+mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait,
+il y sentit couler deux larmes de joie. Alphonse
+tremblant ne disait rien, mais ses mains étaient
+fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression
+du bonheur était sur sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une aussi bonne enfant que vous
+deux, dit M. d'Aubecourt attendri, je serai enchanté
+qu'elle revienne avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux
+enfants de madame d'Aubecourt, le coeur gros de
+satisfaction. Ils n'en dirent pas davantage, dans
+la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait
+la tranquillité, et les avait accoutumés à
+contenir leurs mouvements; mais ils étaient bien
+heureux.</p>
+
+<p>La satisfaction fut grande dans tout le château;
+on avait oublié les défauts de Marie, et on avait
+plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule
+eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût
+méchante; mais quand elle avait une fois des
+préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs,
+à force de lui reprocher son éloignement pour
+Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres
+domestiques se firent un petit triomphe de son
+retour, il lui déplut encore davantage. Mais
+insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu
+beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt,
+qui avait moins besoin d'elle depuis
+qu'il était environné d'une société plus aimable,
+et qui craignait moins son humeur, parce que
+madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de
+donner lui-même des ordres, et le délivrait de
+mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna
+donc rien de son déplaisir à ses maîtres,
+et l'on attendit avec une grande impatience la
+fin de février, où devait arriver Marie.</p>
+
+<p>Elle arriva dans les premiers jours de mars.
+Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie
+allaient tous les jours attendre la diligence qui
+passait devant le château. Enfin elle arrêta, et
+ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent
+d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie,
+tant elle était bien tenue, tant elle avait pris
+l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras
+de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame
+d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;
+tous les domestiques accoururent, Zizi accourut
+aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement
+lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait
+de son ancienne aversion pour Marie. Philippe
+lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des
+cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait
+lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses
+bras, et l'emporta en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! tu peux compter à présent que
+tu n'as pas longtemps à vivre.</p>
+
+<p>Les domestiques l'entendirent, et regardèrent
+de travers mademoiselle Raymond et Zizi.</p>
+
+<p>On conduisit Marie au château, où madame
+Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère,
+avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt
+avait permis qu'on la lui amenât. Il était
+dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec
+timidité et embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse,
+nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et
+vous le soignerez comme nous.</p>
+
+<p>Marie entra, marchant avec une grande précaution,
+de peur de gâter quelque chose en passant.
+M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
+elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient
+auprès des petits arbres qu'elle avait donnés
+à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
+comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui
+montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient,
+les premières fleurs qui commençaient à
+paraître. Marie regardait tout cela avec un bien
+grand intérêt, trouvait tout bien joli.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant
+M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait
+qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la
+main avec une vivacité charmante, car on voyait
+bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle
+se contenait par raison. Elle parlait peu, elle
+n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à
+merveille, et seulement toujours en rougissant.
+Elle était timide comme une personne qui a
+connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité.
+Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait
+éprouver près d'elle la crainte qu'inspire
+le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance
+en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle
+venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup
+les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient
+espéré que Marie resterait au château toute la
+journée, et que même, peut-être à la fin de cette
+journée, ils obtiendraient davantage; mais madame
+Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant
+commencé les exercices de sa première communion,
+il fallait qu'elle demeurât dans la retraite
+jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne
+sortirait point, excepté pour s'aller promener, et
+même que son cousin et sa cousine ne la pourraient
+venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut
+bien se soumettre à cet arrangement. Quoique
+madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive
+austérité, qui tenait aux habitudes du couvent
+où madame Sainte-Thérèse avait passé la
+plus grande partie de sa vie, c'était une personne
+si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations
+pour les soins et les services qu'elle avait rendus
+à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier.
+Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se
+récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses
+manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt
+les approuva, et consentit positivement
+à ce qu'aussitôt après sa première communion
+Marie revînt habiter le château.</p>
+
+<p>Il fut décidé que les premières communions du
+village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là
+madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
+tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé,
+où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle
+les voyait aussi tous les dimanches à l'église,
+où, comme de raison, elle ne leur parlait pas;
+mais elle leur disait quelques mots en sortant de
+l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement,
+on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se
+perdait point de vue, on se parlait mutuellement
+de ses occupations. Marie avait lu toute son
+<i>Histoire sainte</i>, Alphonse lui indiqua d'autres
+livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses
+lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau,
+ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je le montrerai à Marie.</p>
+
+<p>Tout le monde était heureux à Guicheville, et
+on espérait de l'être bientôt davantage.</p>
+
+<p>La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes,
+également pleines de piété et de ferveur,
+la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.
+Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener
+Marie, qui devait la donner, ainsi que sa
+soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
+Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais
+le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne
+souffraient aucun divertissement, ni même aucune
+distraction. Il voulut du moins contribuer,
+autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui
+étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait
+faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;
+Alphonse voulut qu'elles eussent aussi
+les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent
+que lui avait donné son grand-père pour
+ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour
+cette occasion, il les envoya acheter à la ville
+voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait
+pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout
+faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que
+madame d'Aubecourt, et avec sa permission,
+l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie,
+par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant
+par un petit billet, de les mettre le jour de sa
+première communion.</p>
+
+<p>Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie,
+c'était presque son seul mérite; du reste,
+brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout
+en aversion mademoiselle Raymond; et comme
+il était, avec son père, le seul des gens de la maison
+qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait
+à la contrarier tant qu'il en trouvait
+l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il
+ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque
+chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dommage qu'on ne vous laisse
+pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait
+de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait,
+et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait
+dans un coin, ce qui n'arrivait guère,
+parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le
+laisser aller tout seul, il lui attachait des branches
+d'épines à la queue, un bâton dans les jambes,
+ou une papillote au museau; enfin il imaginait
+tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle
+Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.</p>
+
+<p>Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que
+Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise
+absolument comme elle, il avait recommandé à
+Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère;
+et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il
+ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par
+dessus le mur du jardin, qui était assez bas.
+Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait
+sur une petite éminence qu'on avait faite fort
+près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle.
+Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet
+d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il
+vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long
+du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme
+elle approchait, Philippe trouve sous sa main un
+des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache
+dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit.
+La pierre arrive: mademoiselle Raymond,
+qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi
+quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit
+au front, où elle lui fait une assez large blessure.
+Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie
+sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait
+parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute
+pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le
+pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans
+voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais
+qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui,
+sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et
+s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond
+ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé
+était pour affaire à la ville voisine, et ne devait
+revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce
+qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant,
+quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre
+aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui
+aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a
+jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le
+croire; elle va cependant avec mademoiselle
+Raymond trouver Marie dans le jardin.</p>
+
+<p>Marie, en les voyant arriver, cache son paquet
+sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore
+ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe
+avait fait quelque chose de mal; et pour ne
+pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne
+voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant
+elle rougissait, pâlissait, car elle craignait
+qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait
+pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant,
+est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle
+Raymond lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, mademoiselle Marie, comme
+vous employez l'avant-veille de votre première
+communion! On dira après cela, dans le village,
+que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer
+mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie
+rougissait encore plus de l'idée que Philippe
+avait fait une si mauvaise action.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, Marie, lui dit madame
+Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une
+pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie
+hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir;
+mais ce serait encore un divertissement bien
+indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous
+vous préparez.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Marie, je puis vous assurer
+que je n'ai pas jeté de pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est apparemment venue toute seule, dit
+mademoiselle Raymond avec aigreur; et montrant
+l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la
+pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui
+venir que du jardin et d'un endroit élevé. Madame
+Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de sévérité,
+et Marie tremblante ne sait répondre autre
+chose, sinon:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté
+de pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle
+Raymond, c'est qu'il y a à parier que mademoiselle
+Marie ne fera pas sa première communion
+après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue
+indigne, répondit madame Sainte-Thérèse.
+Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond
+s'en va raconter au château son aventure
+et dire que probablement Marie ne fera pas sa
+première communion. Elle rappelle le talent qu'avait
+Marie pour attraper à coups de pierre les
+chats qui passaient sous les gouttières, et elle
+ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Elle en fait un bel usage!</p>
+
+<p>Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu,
+court interroger Philippe, pour savoir si, quand
+il a fait sa commission, il s'est aperçu de quelque
+chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air
+triste. Philippe l'assure que non, se garde bien
+de lui dire comment il lui a fait passer le paquet,
+et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse
+ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt,
+inquiète, écrit à madame Sainte-Thérèse, qui lui
+répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est arrivé,
+mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit
+pas bien coupable; et dans la journée du lendemain,
+on apprend par Gothon, qui l'a su de la
+servante du curé, que Marie a pleuré presque
+tout le jour, que madame Sainte-Thérèse la traite
+très-sévèrement, et la fait même jeûner le matin
+au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse
+au curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir
+du confessionnal en pleurant avec des sanglots.
+Madame d'Aubecourt s'approche de madame
+Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera
+pas sa première communion le lendemain. Madame
+Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et
+assez sévère, lui répond:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>Comme elles étaient dans l'église, elles ne se
+disent rien de plus, Marie, en passant, jette sur
+sa cousine un regard qui, malgré ses larmes,
+exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit
+tout bas un mot à madame Sainte-Thérèse, qui
+l'emmène, et Lucie entre dans le confessionnal.
+Après avoir fini sa confession, elle se préparait à
+demander timidement au curé ce qu'elle désirait
+tant de savoir; mais avant qu'elle ait osé commencer
+sa phrase, on vint chercher le curé pour
+un malade, et il s'en va précipitamment sans
+qu'elle ait pu lui parler.</p>
+
+<p>Elle passa toute la soirée et la nuit dans une
+anxiété inexprimable, d'autant qu'elle se reprochait
+toutes les pensées qu'elle dérobait à la
+sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu
+pour sa cousine, unissant ainsi sa dévotion à ses
+désirs, et l'idée du bonheur qui se préparait pour
+elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie.
+Le matin arrivé, elle s'habilla sans parler,
+recueillant toutes ses pensées pour n'en pas laisser
+échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle
+embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt
+et à sa mère leur bénédiction, qu'ils lui donnèrent
+avec bien de la joie. M. d'Aubecourt dit
+qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous
+soupirèrent de ce qu'il n'était pas présent à
+cette cérémonie; et après un moment de silence
+ils se rendirent à l'église.</p>
+
+<p>Les jeunes filles qui devaient faire leur première
+communion y étaient déjà, rassemblées.
+Lucie, malgré son recueillement, les parcourut
+des yeux en un instant: Marie n'y était pas.
+Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui
+la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines
+à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles,
+et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle
+à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle
+Raymond, Gothon et les premières du
+village.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait
+mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas,
+car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs
+fois, depuis quelques mois, dans le cimetière,
+prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle
+avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre
+nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond,
+et, violemment émue, elle priait Dieu de
+toutes ses forces, lui demandant de la préserver
+de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la
+contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient
+dans un état qu'elle ne pouvait presque
+plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la
+sacristie. Marie parait, conduite par le curé et
+madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la
+tête, belle comme les anges, et pure comme eux.
+Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église.
+Marie traverse le choeur en s'inclinant devant
+l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur
+et madame d'Aubecourt, pour leur demander
+leur bénédiction.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être
+entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu
+aussi vous bénira.</p>
+
+<p>Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux
+au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir,
+dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage
+de la protection céleste sur toutes les actions de
+sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris,
+bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis
+qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage
+rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie
+avec autant de respect que d'affection. Madame
+d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès
+de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un
+mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard,
+reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt,
+exprimait un bonheur que les paroles
+n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de
+madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses
+filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les
+deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel.
+Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions
+qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver
+mal; Marie la soutint: ses regards brillaient
+d'une joie angélique.</p>
+
+<p>La communion reçue, les deux cousines retournèrent
+à leurs places, prièrent ensemble, et
+après avoir passé une partie de la matinée dans
+l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait
+invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie
+et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles
+étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents,
+les domestiques, paraissaient heureux; mais
+cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit
+de troubler le calme parfait dont devaient
+jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous
+les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût,
+aux deux jeunes cousines. On les servait avec une
+sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir
+aucun orgueil.</p>
+
+<p>Après être retournée dans l'après-midi à l'église
+avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au
+château. La soirée fut bien douce et même un peu
+gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les
+deux cousines à sourire. Marie trouva dans la
+chambre où elles couchaient, auprès de celle de
+madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de
+Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient
+désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain,
+partagea les occupations de Lucie et
+surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima
+bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle
+Raymond étant tombée malade quelque
+temps après, Marie, qui était forte, active, et qui
+avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice,
+lui rendit tant de services, alla si souvent
+dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant
+de soin chaque fois de caresser Zizi, et même
+quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir,
+que tous les deux changèrent de sentiment à son
+égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la
+grognait encore quelquefois, alors mademoiselle
+Raymond le grondait et demandait pardon pour
+lui à Marie.</p>
+
+<p>Elle avait conté, mais sous le plus grand secret,
+à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé;
+elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse
+l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée
+avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien
+dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît
+chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait
+été bien malheureuse pendant ces deux jours;
+qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le
+parti de le consulter en confession, bien sûre
+alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé
+de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce
+qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées.
+Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui
+l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal,
+c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement,
+en lui rappelant sa pauvre nourrice,
+portée en terre précisément le même jour et
+au même moment l'année précédente. Alphonse
+gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire
+jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire
+à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue
+tranquille de ce côté, se console de n'être plus si
+maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt
+et ses enfants, en la débarrassant de
+beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et
+que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle
+comme une personne fidèle et attachée flattent
+son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
+sensiblement, et qu'on entend chanter et
+rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu
+gronder pendant quelques années.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a
+retrouvé que peu de chose de ses biens, mais
+cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
+enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche,
+parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune
+de sa mère, et même à celle de son père, qui était
+mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt
+le père est son tuteur; et comme elle
+jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable,
+elle trouve mille moyens d'en faire partager
+les jouissances à cette famille qui lui est si chère;
+enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser
+Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus
+d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus
+aimable. Lucie est transportée de joie de devenir
+réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt
+est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne
+manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire
+jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous
+les ans un service à Guicheville, et toute la famille
+regarde comme un devoir d'y venir assister,
+pour honorer la personne qui a si généreusement
+pris soin de l'enfance de Marie.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c02" name="c02"></a>
+
+
+<h3>LA VIEILLE GENEVIÈVE</h3>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez faire que des bêtises! Comme
+vous attachez ridiculement cette épingle! Vous
+me serrez tout de travers: je serai horriblement
+habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais
+rien vu de si maladroit.</p>
+
+<p>C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline
+parlait à la vieille Geneviève, qui, depuis
+qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de la
+servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute
+enfant, ne s'attendait guère à en être un jour
+traitée de cette manière; mais on remarquait que
+depuis quelque temps Emmeline, naturellement
+douce et bonne, et même assez timide, prenait
+avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
+on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait
+plus lorsqu'à table ils lui donnaient une
+assiette; elle se faisait servir sans leur dire
+jamais <i>je vous prie</i>. Jusqu'à ce moment Emmeline,
+lorsqu'elle traversait, à la suite de sa mère,
+une antichambre où tous les domestiques se
+levaient sur leur passage, n'avait jamais pu
+s'empêcher de répondre par un léger signe de
+tête à cette marque de leur déférence; mais alors
+elle semblait croire qu'il était de sa dignité de
+passer au milieu d'eux la tête plus haute qu'à
+l'ordinaire: on aurait pu remarquer cependant
+qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un
+effort pour prendre ces manières qui ne lui étaient
+pas naturelles. Sa mère, madame d'Altier, qui
+commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus
+d'une fois reprise; aussi Emmeline n'osait-elle
+pas trop s'y livrer en sa présence. Elle les affectait
+surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame
+de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée
+depuis dix-huit mois, très-gâtée durant toute son
+enfance, parce qu'elle était fort riche et n'avait
+point de parents; gâtée actuellement par sa
+belle-mère, qui avait fort désiré qu'elle épousât
+son fils, et gâtée aussi par son mari, qui, presque
+aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
+voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne,
+elle se gênait encore bien moins pour ses domestiques
+que pour les autres; aussi disait-elle sans
+cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que
+les tons durs et impérieux qu'elle prenait avec
+eux les entraînaient quelquefois à lui manquer
+de respect, et que la bizarrerie de ses caprices
+leur faisait perdre patience.</p>
+
+<p>Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait
+faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y
+avait rien de mieux que d'imiter les manières de
+sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours,
+parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans
+la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait
+à la campagne un château voisin. Elle n'avait
+pourtant pas osé déployer toute son impertinence
+avec les gens de sa mère, tous vieux domestique
+accoutumés à être bien traités, et qui, la première
+fois qu'Emmeline aurait voulu prendre
+avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient
+bien pu se mettre à rire sans en faire ni
+plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec
+eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas
+moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir;
+mais en la comparant avec sa mère, qui
+était si peu empressée d'user du droit qu'elle
+avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.</p>
+
+<p>Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et
+s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre
+à sa domination; mais elle s'en dédommageait
+sur Geneviève, qui, née dans la terre de
+M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un
+grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille
+de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs
+jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement
+attachée au château, où seulement on était depuis
+vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement
+à quelques offices subalternes; en sorte
+que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne,
+madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté,
+l'avait prise chez elle pour aider Emmeline
+à s'habiller et faire le service de sa chambre,
+elle s'était crue montée en grade, mais sans
+en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle
+Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis
+deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui
+elle devait porter respect, et de qui elle devait
+tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait
+à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes
+les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en
+aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop
+bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait
+rien, seulement elle se dépêchait le plus
+qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline,
+ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en
+était que plus maladroite et plus maltraitée.</p>
+
+<p>Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre
+d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire
+une commission dans le village, comme Geneviève
+continuait ce qu'elle avait commencé,
+Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on
+ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
+lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait
+après son déjeuner pour dessiner, elle ne
+trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
+et qu'il fallait cependant du temps pour tout.
+Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se
+taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
+de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa
+fille et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu
+raison dans votre discussion avec Geneviève?
+C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un
+domestique, ce serait une chose terriblement
+fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût
+tort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, répondit Emmeline un peu
+honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui
+dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut
+bien la faire finir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir
+entendu ses raisons ou de les avoir examinées,
+qu'elles ne peuvent pas être bonnes?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, maman, qu'un domestique a
+toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on
+lui dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a
+raison et qu'on lui commande une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours
+les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas
+les faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais les propos de votre cousine: je
+voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez
+d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas
+prendre ceux des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit
+Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne
+fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez d'autres moyens pour vous
+en faire servir que ceux que vous avez employés
+tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je
+vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non
+pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne
+pour cela.</p>
+
+<p>Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme
+que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec
+sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes
+deux convinrent que madame d'Altier ne savait
+pas se faire servir. Emmeline était en malheur
+ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle
+avait cette conversation avec sa cousine; en la
+finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine.
+Madame d'Altier se mit à rire du babil de
+ces deux petites personnes, qui prétendaient juger
+sa conduite. Elle haussa un peu les épaules
+en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement,
+et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour
+ranger quelques branches qui gênaient le passage.
+Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt
+qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui
+criaient parce qu'ils avaient faim.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit madame d'Altier, il est clair,
+comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas
+me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment
+qu'on me croie plus raisonnable et moins
+pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent
+Geneviève qui, posant à terre, jetant presque
+ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir
+tant qu'elle put du côté de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai
+oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle
+Emmeline, comme elle me l'avait
+ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle
+tout essoufflée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier;
+je vois que vous avez, pour vous faire servir,
+encore plus de talent que mes dindons.</p>
+
+<p>Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa
+cousine en dessous, comme c'était sa coutume
+lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
+Madame de Serres, qui se croyait interrompue
+dans ses importantes conférences avec Emmeline,
+et qui n'osait trop déployer toutes ses belles
+idées devant sa tante, dont elle craignait la raison
+et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller
+dans le voisinage faire une visite, accompagné
+de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
+courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour
+aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et
+Emmeline alla soigner ses fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la
+terrasse où étaient rangés les vases qui servaient
+à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé
+toutes mes roses, il n'y a plus une fleur
+sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les
+rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire,
+elle ne pense à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève,
+qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher
+à vos pots, de peur de les casser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit
+madame d'Altier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, dit madame d'Altier en
+regardant sa fille, de voir que je puis être servie
+sans me <i>faire servir</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui
+avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais probablement, à la moindre chose
+qu'elle vous casse, vous la grondez tellement
+qu'elle n'ose plus s'y exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, maman, dit Emmeline en
+montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève
+est si maladroite, si peu attentive, que...
+Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui
+échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille
+pièces.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est si maladroite, reprend madame
+d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous
+arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée
+des mêmes soins.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, maman, dit Emmeline impatientée,
+ce qui m'arrive est bien assez désagréable,
+sans encore...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, ma fille?</p>
+
+<p>Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience;
+madame d'Altier la prit par la main,
+la fit asseoir près d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand votre humeur sera passée, ma fille,
+nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les
+mains de sa mère, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce
+qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre
+peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
+de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels
+vous savez que vous pouvez choisir!</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ce s'est pas pour votre anémone qui ne
+porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que
+vous vouliez remettre dans les plates-bandes;
+vous vous êtes épargné la peine de la dépoter.
+Emmeline sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là
+on éprouve toujours quelque chose de
+désagréable qui fait qu'on n'aime pas...</p>
+
+<p>&mdash;A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et
+c'est cependant ce moment-là que vous prenez
+pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
+lui arrive quelque malheur de ce genre, comme
+pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, elle est obligée de prendre
+garde à ce qu'elle fait.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous, Emmeline, quand vous vous
+occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle
+prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en
+pouvez prendre, et que son application à vous
+servir lui fasse éviter des maladresses que vous
+n'auriez pas évitées pour vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis
+bien assez punie; au lieu qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour,
+vous avoir causer un moment d'impatience. Et
+non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
+voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez
+très-mauvais qu'elle voulût vous prouver
+que vous avez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement, maman, il serait très-ridicule
+que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je
+lui dis quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur,
+Geneviève doit se dire: Je suis domestique,
+ainsi mon devoir est de conserver de la raison,
+de la patience pour mademoiselle Emmeline,
+qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge,
+mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma
+nature rendaient en certains moments mes devoirs
+plus difficiles, je dois tout surmonter avec
+courage, de peur de causer à mademoiselle
+Emmeline un moment d'attente ou de contrariété
+qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice
+me blesse, si l'humeur me révolte, si les
+fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable,
+je dois cependant m'y soumettre en
+considérant que mademoiselle Emmeline est une
+pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement
+piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement
+pour penser ces choses-là.</p>
+
+<p>En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée
+et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à
+madame d'Altier, que ma femme de chambre me
+quitte: elle a choisi le moment où elle était en
+voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je
+l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en
+retournera comme elle voudra; vous voudrez bien
+me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi.
+Je l'avais bien longtemps avant mon mariage;
+elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui
+convient mieux. Comptez sur l'attachement de
+ces gens-là!</p>
+
+<p>&mdash;Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement
+madame d'Altier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable;
+j'en aurais pris une autre si je l'avais
+trouvée.</p>
+
+<p>Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait
+plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement
+continuel de ce qu'un domestique n'est
+pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs
+années, quand le maître trouve tout simple de ne
+se pas soucier du domestique qui l'a servi tout
+ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa
+tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut.
+Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa
+cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
+en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait
+de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle
+Brogniard, la femme de chambre de madame
+d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de
+tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi
+droite et faisait la révérence aussi régulièrement
+que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
+personnes. Il fut convenu que, comme il
+faisait beau et que le chemin était assez court à
+travers la campagne, elle s'en irait à pied,
+qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle
+Brogniard, et qu'en passant elles iraient
+prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque
+sur le chemin. Elles partirent peu de temps
+après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées
+à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors,
+se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à
+pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure
+la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se
+mettre en route, la campagne était pleine d'eau
+et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
+Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue
+en voiture; Emmeline, un peu choquée de
+ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de
+loin arriver Geneviève avec un paquet:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève
+qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers
+fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard;
+j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
+humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu au moins, par la même occasion,
+reprit Emmeline avec humeur, m'apporter
+mes brodequins.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle ne me l'avait pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien
+dit non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle
+Brogniard en appuyant d'un ton
+sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
+aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève,
+je vous en remercie infiniment.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève,
+en aidant mademoiselle Brogniard à passer
+sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement
+piquée de ce que Geneviève se croyait
+plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard
+qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter
+sur ce que mademoiselle Brogniard était
+la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais
+comme mademoiselle Brogniard répondait fort
+peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations
+sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant
+du grand chemin, madame de Serres aperçut
+avec un transport de joie sa voiture qui revenait
+au petit pas. Elle s'y élança.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà
+au château, il n'est pas nécessaire que vous
+m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
+cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous
+épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans
+songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces
+boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue
+du château de sa mère. Emmeline y pensa, et
+vit bien que le système de sa cousine, de ne pas
+s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient,
+rentrait dans un système beaucoup plus général,
+qui était de ne s'occuper de personne.</p>
+
+<p>Ces réflexions et les représentations de sa mère
+épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs
+et quelques caprices; mais Emmeline ne
+savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait
+jamais que d'un ton sec et bref, et lui
+commandait toujours. Elle ne s'informait pas si
+la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile
+ou plus commode à faire d'une autre manière ou
+bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais
+à rien de ce qui la regardait: Emmeline
+avait pensé que cette espèce de familiarité lui
+donnait l'air d'une enfant.</p>
+
+<p>A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille
+allèrent avec madame de Serres passer quelques
+jours dans un château du voisinage. Madame de
+Lignéville, maîtresse de ce château, était une
+jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur
+charmante, et remarquable surtout par sa bonté
+envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient
+depuis son enfance; sa concierge était son
+ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
+n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa
+maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa
+personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable,
+sa gouvernante était devenue aussi
+soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire
+obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette
+gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et
+n'en était pas pour cela moins zélée et moins
+respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu
+à son père; son jardinier l'avait vue naître,
+et lui racontait encore quelquefois comme quoi,
+dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux
+d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
+l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se
+fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans
+qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air
+d'un avertissement auquel on s'empressait de se
+rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville
+eût jamais grondé ses gens, et ils ne le
+croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait
+d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient
+de leur tort plutôt que de la réprimande
+de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
+que cette bonté de madame de Ligneville
+ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de
+dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
+bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que
+madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se
+faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de
+gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât
+quelquefois des petits airs hautains et capricieux
+de sa cousine, on traitait madame de Ligneville
+avec bien plus de respect et d'amitié.</p>
+
+<p>Elles étaient chez elle depuis deux jours,
+quand toute la société du château fut invitée pour
+le lendemain à une fête qui se donnait à quelques
+lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville
+eurent envie d'y aller en costume de paysannes
+du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya
+chercher, et qui devait servir de modèle;
+mais madame de Ligneville, en le voyant, le
+trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait
+que sa femme de chambre n'eût pas le temps de
+le finir pour le lendemain, parce qu'on devait
+partir de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faudra bien, dit madame de Serres,
+que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi
+ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
+dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par
+Justine, qui est, je crois, la cousine de votre
+Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait
+pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi,
+c'est le moyen de n'en rien obtenir.</p>
+
+<p>Madame de Ligneville ne répondit point; elle
+s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments
+aux autres. Madame de Serres alla vite
+donner ses ordres, et Justine se mit à travailler.
+Le soir, quand madame de Serres remonta chez
+elle, le costume était assez avancé; mais il n'était
+pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle
+ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il
+fallait recommencer. Justine dit que cela était
+impossible, à moins de passer la nuit. Madame
+de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer,
+et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine
+dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était
+fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame
+de Serres lui dit qu'elle était une impertinente,
+et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain
+à son réveil, ou pour ne plus se présenter
+devant elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument
+au point où elle l'avait laissée en se couchant.
+Justine lui dit que comme Madame paraissait
+avoir l'intention de la renvoyer, elle venait
+lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta,
+lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne
+voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle
+Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant
+de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de
+Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la
+maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit
+beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter
+sur son compte plusieurs aventures pareilles.
+A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à
+l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait
+percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
+madame, de Ligneville n'en parla pas non plus,
+comptant bien ne pas mettre le sien, quand
+même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
+parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas
+fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien,
+qui lui allait très-bien, commençait à trouver que
+madame de Serres avait eu grand tort de traiter
+Justine de cette manière.</p>
+
+<p>Après le déjeuner on allait se séparer pour les
+toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre
+de madame de Ligneville, pour voir une fleur
+singulière que lui avait apportée son jardinier.
+Comme on y était, Sophie entra aussi par une des
+petites portes de l'intérieur de l'appartement,
+tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
+entièrement fini, et le plus joli du monde;
+tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder
+madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
+s'empressa de le louer.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville
+très-embarrassée, j'y avais renoncé, car
+je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma
+cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de
+bonne heure.</p>
+
+<p>Cette cousine, c'était Justine. Madame de
+Serres rougit encore davantage, et madame de
+Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes
+eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès
+ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule
+qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame
+de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline
+mit le sien. Comme madame de Ligneville
+prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent
+presque toute la journée l'une près de l'autre,
+ce que madame d'Altier trouva très-bon,
+parce que madame de Ligneville était extrêmement
+raisonnable; et Emmeline la trouva si
+bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup.
+Deux ou trois fois madame de Ligneville
+dit en regardant sa robe:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut
+que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé.
+Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
+plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu
+de temps auparavant elle aurait regardé comme
+au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en
+même temps qu'il pouvait être doux de recevoir
+des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa
+beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
+revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait
+éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui
+la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
+pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit
+Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour
+d'elle, dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien la soigner, cette pauvre petite,
+quoique je sois sûre que quand elle se portera
+bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
+humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève.
+Pendant sa convalescence elle eut aussi
+besoin bien souvent de ses secours. Comme elle
+était très-faible, Geneviève lui était nécessaire
+presque pour tous les mouvements qu'elle voulait
+faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre
+que c'est bien peu de chose que la dignité
+et l'autorité d'un être qui ne peut rien par
+lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont
+besoin des maîtres pour le soutien de leur existence,
+les maîtres, que l'habitude de l'aisance a
+accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans
+cesse besoin des domestiques pour l'agrément
+et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans
+la suite qu'un domestique laborieux et honnête
+trouve toujours un maître qui le paye, au lieu
+qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de
+trouver un domestique qui le serve avec zèle et
+affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il
+importe que les domestiques soient contents. Elle
+revint à son caractère naturel, qui était de desirer
+que l'on fût content d'elle, et trouva que
+c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus
+commode.</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c03" name="c03"></a>
+<h3>AGLAÉ ET LÉONTINE<br>
+
+ou<br>
+
+LES TRACASSERIES.</h3>
+
+
+<p>Aglaé vivait dans une ville de province avec
+sa grand'mère, madame Lacour, veuve d'un
+notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
+et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie,
+elle vivait fort agréablement, ne fréquentant
+que les personnes de sa classe, sans rechercher
+celles qui se distinguaient par un rang plus
+élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait
+tous les jeudis son assemblée, et passait les autres
+soirées chez des personnes de ses amies.
+Aglaé, qui l'accompagnait toujours, y retrouvait
+nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son
+âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le
+jeudi, chez madame Lacour. L'été, on faisait des
+parties hors de la ville, on allait passer la journée
+au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
+de la société. Ces jardins étaient fort près, les
+jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus
+âgées sur des ânes; on allait courir dans les
+champs, on revenait le soir bien las, main bien
+content, et on recommençait quelques jours
+après.</p>
+
+<p>Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée
+de ses camarades, mais elle avait particulièrement
+pour amis Hortense Guimont et Gustave
+son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense
+avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins;
+Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
+familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait
+beaucoup; elle avait même pour lui une sorte de
+respect, parce que Gustave était un jeune homme
+fort avancé pour son âge, très-estimé dans la
+manière dont il faisait ses études, et qu'on regardait
+comme destiné à faire son chemin d'une
+manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient
+vu enfant commençaient à ne plus dire <i>le
+petit Guimont</i>, mais <i>le jeune Guimont</i>, quelques-uns
+même <i>monsieur Guimont</i>. Les parents le donnaient
+pour modèle à leurs fils; les jeunes gens
+étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu'avec
+déférence.</p>
+
+<p>Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable
+et raisonnable. M. Guimont, leur père,
+les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût très-recherché
+par tout ce qu'il y avait de plus distingué
+dans la ville, non-seulement à cause de ses
+talents comme médecin, mais à cause de son
+esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu
+mener ses enfants dans les sociétés qu'il fréquentait
+lui-même quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les
+gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant
+à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les
+moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
+agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux
+pas lui en donner le goût avant d'être sûr qu'il
+pourra s'y maintenir honorablement.</p>
+
+<p>On lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Avec les connaissances que vous avez, vous
+pourriez pousser votre fils.</p>
+
+<p>Il répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Si mon fils a du mérite, il se poussera de
+lui-même; s'il n'en a pas, je ne veux pas le pousser
+à quelque place où il ne ferait que découvrir
+son incapacité; et il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave est beaucoup plus avancé que je ne
+l'étais quand j'ai commencé, car je crois qu'on
+pourra être disposé à l'estimer à cause de moi;
+c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup
+mieux que moi, car je ne puis faire qu'on l'estime
+à cause de lui. Cependant M. Guimont n'avait
+pu résister entièrement aux importunités de
+quelques personnes qui l'aimaient beaucoup et
+qui l'avaient extrêmement pressé de leur amener
+son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé
+très-mal à son aise au milieu des personnes dont
+il n'était pas l'égal, qui pensaient lui faire honneur
+en le recevant, et avec des jeunes gens
+qu'il ne pouvait traiter comme camarades. Il
+craignait d'être trop froid, et ne voulait pas cependant
+être trop poli, parce qu'un excès de politesse
+aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant,
+parce qu'il sentait que ces prévenances
+n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son
+père de ne l'y plus conduire, et songea seulement
+à acquérir tant de mérite personnel, qu'il
+pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
+de faire honneur à son tour à ceux qui le
+recevraient, et de les voir attacher du prix à ses
+prévenances.</p>
+
+<p>Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour,
+qui était une femme fort raisonnable et amie de
+son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
+avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune
+personne en province, qui marquait assez de
+désir de s'instruire, et dont madame Lacour l'avait
+prié de revoir les extraits. Gustave était un
+maître très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup
+plus sa désapprobation que celle de sa grand'mère:
+quand Gustave était mécontent, c'était
+Hortense qui les remettait bien ensemble; et
+même, comme elle était un peu plus âgée et plus
+habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses
+extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave,
+tant elle avait peur qu'il ne la trouvât en faute.
+Malgré cela ils vivaient en très-bonne intelligence,
+et, après sa soeur, Aglaé était la personne
+en qui Gustave avait le plus de confiance: elle
+en était très-fière, car tous les jeunes gens et
+les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient
+grand cas de l'amitié de Gustave.
+Les gens riches et la noblesse qui habitaient
+la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver;
+l'été, tout le monde allait dans ses terres: la ville
+n'en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les
+sociétés de madame Lacour; mais comme elle
+était plus tranquille, le moindre mouvement y
+faisait impression. On fut donc extrêmement occupé
+de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille
+Léontine. M. d'Armilly venait d'acheter une
+terre dans les environs: le château était inhabitable,
+et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
+d'en diriger les travaux, il était venu s'établir
+à la ville, mais il n'y habitait que très-peu,
+couchant presque toujours dans une ferme voisine
+pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa
+fille avec une personne de confiance qui lui servait
+de gouvernante, et qui aurait été capable de
+la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
+elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui
+gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé
+faire absolument sa volonté.</p>
+
+<p>Léontine, sotte comme un enfant gâté, était
+d'une hauteur excessive. Elle avait quinze ans:
+c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
+dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait
+quelques parents d'un assez grand nom, elle
+avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées
+et avait pris quelques-uns des airs
+d'une femme en y joignant toutes les sottises
+d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son
+père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître
+de poste un des plus grands propriétaires des environs,
+elle avait cru devoir soutenir sa dignité
+par des tons convenables. Elle avait demandé s'il
+y avait en ce moment dans la ville quelqu'un à
+voir. On lui avait indiqué madame Lacour,
+M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour,
+gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé
+quelques-unes des personnes plus connues qu'elle
+savait y habiter, personne n'y était alors; et
+Léontine, contente d'avoir au moins fait connaître
+par ses questions quelles étaient les sociétés
+qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
+qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la
+moitié des airs ridicules qu'elle avait préparés
+pour montrer le dédain que lui inspiraient les
+autres noms.</p>
+
+<p>Réduite à la société de sa gouvernante et à
+quelques courses qu'elle faisait avec son père au
+château que l'on bâtissait, Léontine n'avait trouvé
+d'autre divertissement que de choisir dans ses
+robes ce qu'il y avait de plus nouveau, ce qu'elle
+imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire
+en province, et aller tous les jours à la promenade
+de la ville étaler ses grâces méprisantes.
+Tout le monde la regardait, c'était ce qu'elle désirait:
+tout le monde se moquait d'elle sans
+qu'elle s'en doutât, mais en secret toutes les jeunes
+filles commençaient à l'imiter. On remarquait
+déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
+et qu'il s'était fait une innovation dans la manière
+d'attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné
+et retourné son chapeau de deux ou trois manières
+pour lui donner quelque chose de l'air de
+celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou
+trois façons d'arranger les plis de son châle.</p>
+
+<p>Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué
+d'Aglaé, qui n'en était pas convenue, mais qui
+avait en secret pris beaucoup d'humeur contre
+Gustave de ce qu'il n'avait pas senti le mérite
+d'un noeud qu'elle avait trouvé moyen de placer
+précisément comme l'était celui de Léontine la
+veille.</p>
+
+<p>L'agitation était générale: Hortense même, si
+accoutumée à déférer aux opinions de son frère,
+s'était déjà disputée deux fois avec lui, parce
+qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait
+été apportée par Léontine, ce n'était pas une
+raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et que, si elle
+était jolie, il était raisonnable de la prendre.
+Gustave, presqu'aussi enfant dans son genre
+qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu'on imitât
+en rien Léontine, tant il avait d'humeur de
+l'importance qu'on mettait à tout ce qui venait
+d'elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne
+fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de
+son père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait
+sourdement pour savoir ce qu'elle mangeait
+à son déjeuner. On savait si elle avait
+bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait
+que les observateurs l'avaient entendue avec peu
+d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue,
+on s'appelait à la fenêtre.</p>
+
+<p>Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la
+maison de madame Lacour lorsqu'un matin Léontine
+vint avec sa gouvernante, mademoiselle
+Champré, lui rendre visite. Le mari de madame
+Lacour, longtemps notaire dans une autre province,
+avait rendu de grands services à M. d'Armilly
+dans ses affaires: celui-ci ayant su que sa
+veuve habitait la ville, avait recommandé à sa
+fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires
+lui permissent d'y aller lui-même; et Léontine,
+qui commençait à s'ennuyer, ne fut pas fâchée
+d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité.
+Madame Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé
+l'extrême intérêt qu'on prenait à tout ce que
+faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue
+de sa visite; mais Aglaé rougit dix fois avant
+qu'elle lui adressât la parole, et dix fois encore
+en lui répondant.</p>
+
+<p>Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de
+prendre de certains airs avec les gens qui ne
+sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la simplicité
+les dérange à chaque instant. Lorsqu'on
+n'est pas soutenu par la concurrence, et l'exemple
+des autres, par l'affectation de ceux qui nous
+entourent, on retombe malgré soi dans le naturel,
+et les tons étudiés de l'impertinence ne reviennent
+que par instants et comme par souvenir.
+Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on
+n'aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son
+indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé
+déclara qu'elle était charmante.</p>
+
+<p>C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame
+Lacour, on ne parla d'autre chose que de
+la visite du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est donc enfin décidée, disaient les
+unes; il faut croire qu'elle nous fera aussi l'honneur
+de venir nous voir; et elles étaient choquées
+de ce que Léontine avait commencé par
+madame Lacour. D'autres se retranchaient dans
+leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
+fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient
+ce qu'elle avait dit, calculaient le jour où
+elle irait voir ou madame André, ou madame
+Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien
+ne pas aller voir madame Simon, qu'elles ne jugeaient
+pas être d'aussi bonne compagnie qu'elles,
+et commençaient à convenir que cela serait
+tout simple. Les jeunes filles répétaient dans
+leur coin à peu près les mêmes choses que leurs
+mères, et avec plus de volubilité encore. Pour
+Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait
+du ton le plus important et le plus animé, lorsqu'elle
+s'aperçut que Gustave, dans son coin,
+haussait les épaules en souriant d'un air ironique:
+cela la déconcerta prodigieusement; mais
+comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
+d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait
+volontiers continué toute la soirée cette conversation.
+Ce ne fut qu'à son grand déplaisir qu'on
+parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener
+ce sujet à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément, disait-elle, ce que me
+racontait ce matin mademoiselle Léontine d'Armilly.
+Si on parlait d'un site des environs:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas
+encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du
+chaud qu'il avait fait dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait
+Aglaé, a été bien étonnée de trouver l'appartement
+de ma bonne-maman si frais.</p>
+
+<p>En ce moment elle se balançait sur sa chaise;
+les deux pieds de devant de la chaise glissèrent
+en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
+de leur côté. Tout le monde accourut pour relever
+Aglaé, Gustave comme les autres; mais
+quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, dit-il, que c'est comme cela
+que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. Tout
+le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère,
+ne prononça plus le nom de Léontine, mais
+elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu'elle
+n'osât pas trop le bouder, il est certain
+qu'elle commençait à perdre toute sa confiance
+en lui, car elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui
+parler de ce qui, en ce moment, l'occupait le
+plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se
+trouvait mal à son aise avec ceux qu'elle aimait
+le mieux, parce qu'ils ne partageaient pas les
+ridicules plaisirs de sa vanité.</p>
+
+<p>Les autres, tout en se moquant de l'importance
+qu'elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent
+autant à l'attendre: pendant trois ou quatre
+jours, à l'heure où elle était venue chez madame
+Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre
+sur leur propre, de tenir l'oreille au guet, et
+Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
+avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée,
+Aglaé, qui n'osa pas trop parler de son déjeuner,
+parce que Gustave était là, dit seulement
+que le lendemain Léontine devait venir la prendre
+pour qu'elles allassent ensemble à la promenade.
+Toutes les camarades d'Aglaé se redressèrent
+d'un air piqué; on voyait toute l'humeur
+que leur donnait cette préférence; une d'elles,
+nommée <i>Laurette</i>, moins fière et plus étourdie
+que les autres, dit à Aglaé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je demanderai à maman la permission
+d'aller à cette heure-là chez toi; de cette manière
+je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort
+embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit
+que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu'elle
+ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette
+dit que cela lui était bien égal, qu'elle trouverait
+de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ
+la partie à deux ou trois autres
+jeunes personnes, qui l'acceptèrent en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être
+si fières. Une des mères entendit tout cela: heureusement
+que ce n'était pas celle de Laurette,
+car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit
+pas moins quelques mots sur l'importance qu'il y
+avait à s'exposer à des affronts, et tint plusieurs
+autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés
+par les jeunes personnes. La soirée se passa de
+la manière la plus désagréable. Madame Lacour,
+qui était incommodée, était restée chez elle. Le
+soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher
+ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi
+Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
+Guimont pour éviter de parler à Hortense
+et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement,
+quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que
+même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé
+plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient
+être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
+réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée
+pour tenir compagnie à Léontine ne valait
+pas ce qu'il lui faisait souffrir d'embarras avec
+ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
+sentait pas combien c'est s'abaisser que de se
+croire honorée d'une pareille distinction.
+Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
+été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade.
+On voyait dans son maintien l'orgueil
+qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention, et
+en même temps son embarras envers Léontine,
+avec qui elle n'était pas à son aise, craignant
+toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
+pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier,
+c'est qu'elle se rendait ridicule, sans s'en
+inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de personnes
+avec qui elle était destinée à vivre, tandis
+que l'idée de paraître ridicule à une seule qu'elle
+connaissait à peine, et qu'elle devait peut-être
+voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait
+causé un chagrin inexprimable. Tout le monde
+s'était rendu à la promenade. Les mères passaient
+auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent, quelques-unes
+en disant un mot d'humeur qu'elle mourait
+de peur que Léontine n'entendit. Quelques
+jeunes personnes se redressèrent aussi: tous les
+jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns,
+ce jour-là, l'air si commun et une si
+mauvaise tournure, qu'ils furent extrêmement
+mécontents de la manière dont elle leur rendit
+leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où
+Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà
+demandé le nom et la profession de plusieurs, et
+Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce
+qu'elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à
+présenter; quand elle prévoyait quelque critique
+à faire sur leur personne ou leur tournure, elle
+se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la
+soupçonnât de ne s'en pas apercevoir; jamais elle
+n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à
+ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense
+et son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables.
+Elle mourait d'envie de leur faire faire connaissance
+avec Léontine, car elle imaginait que cela
+leur ferait plaisir comme à elle; et malgré ses
+mécontentements, elle les aimait véritablement.
+D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit,
+de sa réputation, et elle était bien aise de
+s'en parer auprès de Léontine; aussi se mit-elle
+à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur,
+disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout
+le monde assurait qu'il était fait pour figurer à
+Paris dans la <i>meilleure</i> société.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, ma chère, répondit
+Léontine d'un air capable, qu'il prît un peu de
+tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
+disant ces mots, elle jeta sur Hortense et
+Gustave un coup d'oeil distrait et parla d'autre
+chose.</p>
+
+<p>Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour
+elle, qui s'était ainsi compromise: ils arrivaient
+en ce moment près d'elle; elle aurait bien voulu
+s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais
+Léontine, qui avait la tête tournée d'un autre
+côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit,
+jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder
+Gustave, un regard honteux et triste qui semblait
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave
+haussa les épaules de l'asservissement où s'était
+réduite sa fiable petite amie.</p>
+
+<p>Le lendemain, il ne fut question dans la ville
+que des impertinences d'Aglaé. L'une disait
+qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait
+qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une
+troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en
+se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens
+étaient les uns pour, les autres contre. Gustave
+était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air
+triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts
+d'Aglaé.</p>
+
+<p>Deux jours après, celle-ci mena Léontine se
+promener au jardin de madame Lacour. Comme
+elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé
+la servante à lui porter du lait et des échaudés,
+mais elle n'avait osé le dire à sa grand'mère,
+de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
+engager ses amies à y venir aussi. Aglaé
+aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le
+tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas
+si cela lui conviendrait, et elle était si enfant,
+qu'elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine
+qu'elle n'aurait hasardé avec une personne
+respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin,
+Laurette passa devant la porte; elle la vit
+ouverte et entra. Elle revenait avec la servante
+de la maison de chercher des fruits et de la salade
+du jardin de son père; elle portait son panier
+à son bras; elle avait sa robe de tous les
+jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
+était peu soigneuse. La servante avait la
+tournure et le ton grossier d'une paysanne; elle
+rapportait dans un torchon un jambon qu'elle
+avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour
+l'attendrir et qu'elle avait été y chercher. Qu'on
+juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
+Si elle eût été une personne raisonnable, si elle
+eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation,
+accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui
+voir les habitudes simples d'une petite fortune,
+et par conséquent à les retrouver dans les personnes
+de sa connaissance. Il n'aurait pas été
+nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
+ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement
+ne s'en pas cacher comme d'une chose
+humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas
+pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître
+à Léontine que c'étaient elle et sa grand'mère
+qui faisaient elles-mêmes leurs confitures,
+préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes
+et les fruits secs. Léontine, si elle l'avait su,
+aurait pu trouver qu'il était plus agréable de
+n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
+mais elle n'aurait certainement jamais
+osé en faire un motif de dédain, car il y a dans
+les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
+manière naturelle, sans honte et sans ostentation,
+quelque chose qui impose aux personnes même
+qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti,
+n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette
+avec la salade, et la servante avec son jambon;
+mais tous les airs de dame qu'elle avait
+voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition
+de Laurette: aussi la reçut-elle assez mal;
+et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire
+une place sur le gazon où elles étaient assises,
+elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était
+fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La
+servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation.
+Aglaé était au supplice; enfin Laurette
+s'en alla, parce que la servante, assez mécontente
+de ce qu'elle la faisait attendre, lui détailla,
+pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire dans
+la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour,
+où Laurette se rendit avec sa mère, on
+raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
+dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité
+personne, que Laurette y était venue par hasard,
+et qu'elle ne lui avait seulement rien offert. On
+s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu
+que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille
+fît de pareilles <i>malhonnêtetés</i>, on n'irait
+pas le lendemain jeudi à son assemblée.</p>
+
+<p>Madame Lacour ne savait rien de tout cela:
+malade depuis huit jours, elle n'avait vu que
+M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
+caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant
+ne valaient pas la peine qu'on y fît attention.
+Elle recevait le jeudi pour la première fois,
+et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle
+s'imagina qu'on la croyait encore malade, et
+voyant avancer l'heure, envoya sa servante chez
+deux ou trois de ses voisines leur faire dire
+qu'elle les attendait. Elles répondirent qu'elles
+ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à
+madame Lacour devant une vieille dame qui,
+n'ayant pas de fille, n'avait pas cru devoir partager
+le ressentiment qu'inspirait la conduite d'Aglaé:
+d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles
+et les commérages, elle était bien aise de savoir
+ce qui se passerait chez madame Lacour, si on
+tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
+penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à
+Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour
+marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame,
+après ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé? demanda madame
+Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec
+toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
+les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde.
+Pendant ce récit, Aglaé, dans l'état le plus pénible,
+s'excusait, tâchait de se justifier, niait quelques
+faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha
+pas madame Lacour d'être extrêmement
+fâchée contre elle, et de lui dire d'un ton sévère
+qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât
+sur-le-champ faire des excuses à toutes ces
+dames, mais que cela ne lui manquerait pas.
+M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce
+moment, la trouvèrent toute en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, au moins, dit madame Lacour, que
+vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu'aux
+enfants de mon ami Guimont, car je ne
+vous le pardonnerais de ma vie.</p>
+
+<p>Hortense rougit un peu et courut embrasser
+Aglaé. Gustave ne dit rien; mais madame Lacour
+lui ayant demandé si ce n'était pas par mécontentement
+contre Aglaé qu'il n'était pas venu
+corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il
+assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce que
+confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ.
+Aglaé, tremblante, alla chercher son
+papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux:
+il corrigea les extraits, mais sans causer avec
+Aglaé comme il avait coutume de faire; et lorsqu'il
+eut fini, il alla se placer auprès de la partie
+que faisait M. Guimont avec madame Lacour et
+la vieille dame. Aglaé avait le coeur bien serré;
+Hortense la consola du mieux qu'elle put, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir bien d'autres caquets;
+une dame allemande, la princesse de Schwamberg,
+vient d'arriver il y a deux heures; elle est
+obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que
+la gouvernante de ses filles, qu'elle aime beaucoup
+et qui est comme son amie, est tombée malade.
+Il se trouve que cette gouvernante, qui est
+Française, est parente de mademoiselle Champré:
+c'est mon père qui lui a appris qu'elle était
+ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse
+compte, avec la permission de M. d'Armilly, envoyer
+ses filles passer une partie de leurs journées
+chez mademoiselle Léontine.</p>
+
+<p>Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une
+certaine satisfaction qu'elle verrait les princesses
+d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement
+de l'idée de se voir admise dans une société si
+relevée: elle fit à Hortense beaucoup de questions
+auxquelles celle-ci ne put répondre; son
+père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs
+la partie ayant fini et Gustave s'étant approché,
+Aglaé se tut.</p>
+
+<p>Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée
+pour qu'Aglaé osât lui demander la permission
+d'aller chez Léontine, mais elle espérait
+qu'elle enverrait peut-être pour l'engager à venir:
+elle n'en entendit pas parler, ni le lendemain
+non plus. Il avait été convenu que le dimanche
+Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche
+de son père. Madame Lacour, quand elle
+l'avait su, avait eu de la peine à y consentir;
+mais enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement
+déjà fait. Elle réprimanda encore
+très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna
+la plus grande politesse pour les personnes
+de sa connaissance qu'elle rencontrerait. Aglaé
+ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on
+lui dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg
+à la promenade, où la calèche devait les
+prendre: elle court à la promenade, et se dépêche
+en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée,
+disant qu'elle a bien craint de faire
+attendre. Elle arrive au moment où Léontine
+montait dans la calèche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions
+pas, car il n'y a pas de place.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous
+pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine
+d'un ton d'impatience, qu'il n'y a pas de
+place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
+Champré et moi, cela fait quatre.</p>
+
+<p>Mademoiselle Champré veut dire un mot,
+une des jeunes princesses propose de se serrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Léontine, nous étoufferions;
+ce sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>En ce moment le cocher était monté sur son
+siége. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur,
+et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.
+Toutes les personnes qui étaient à la promenade,
+et qui s'étaient approchées pendant la
+contestation, avaient été témoins de l'humiliation
+d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements
+de quelques-unes; elle leva les yeux,
+et vit plusieurs des personnes de sa connaissance
+la regarder d'un air moqueur: quelques autres
+s'en allaient en levant les épaules. Elle se sauva,
+le coeur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes
+gens mal élevés la suivirent en se moquant
+d'elle et en tenant derrière elle mille propos
+qu'elle entendait: l'un d'eux se détacha, et, passant
+devant elle, lui ôta son chapeau en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine
+d'Armilly. La servante qui accompagnait
+Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant
+que leurs parents en seraient instruits. Cela ne
+fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries.
+Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour
+les éviter: elle arriva chez elle toute en nage et
+en larmes. Questionnée par sa grand'mère, il fallut
+bien lui avouer ce qui s'était passé: elle eut
+encore le chagrin de s'entendre dire que cela
+était bien fait, et qu'elle n'avait que ce qu'elle
+méritait. Cependant, madame Lacour se promit,
+sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire
+une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont,
+qui avait une grande autorité dans toutes
+les sociétés de la ville.</p>
+
+<p>Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne
+serait pas sortie si sa grand'mère ne le lui avait
+ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver
+sur son chemin ceux qui s'étaient moqués
+d'elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine
+causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg,
+et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait
+vu personne, pas même Hortense; elle savait
+que le mercredi toute la société devait aller au
+jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée:
+elle s'affligeait de se voir ainsi abandonnée
+de tout le monde, quand le mercredi elle vit
+arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle la
+croyait au jardin avec les autres. Hortense lui
+dit qu'avec la permission de leur père, elle et
+son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien
+timidement pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux aimé passer la journée avec
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée,
+il n'a pas voulu y aller, parce que vous
+n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne
+crût pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit
+qu'il ne reviendra plus que le moins qu'il pourra;
+car, dit-il, je ne peux plus compter sur Aglaé,
+qui abandonne d'anciens amis pour se faire la
+complaisante de mademoiselle d'Armilly.</p>
+
+<p>Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de
+la consoler; mais elle n'osait trop lui promettre
+que son frère pût s'apaiser, car il lui avait paru
+bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais
+que l'amitié de Gustave était plus honorable que
+le goût de fantaisie qu'avait pris pour elle un
+instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense
+et elle étaient assez tristement ensemble,
+Gustave arrive; il avait l'air toujours un peu sérieux,
+mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent
+d'étonnement et de plaisir de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade
+avec nous. J'ai demandé à mon père de
+nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
+de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé
+n'oserait plus se montrer à la promenade
+après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir le
+contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant
+du jardin de madame Dufour, il faut qu'on
+voie qu'elle a toujours ses... anciens amis pour la
+soutenir.</p>
+
+<p>Il avait hésité, car il ne savait comment dire;
+Aglaé, extrêmement émue, se jeta dans les bras
+d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
+elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce
+qu'il n'avait parlé que d'<i>anciens amis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant
+sa tête sur l'épaule d'Hortense, n'êtes-vous donc
+plus mes amis? Hortense l'embrassa, la rassura:
+Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un
+instant les yeux sur lui, vit qu'il avait l'air plus
+doux et moins sérieux. Madame Lacour n'était
+pas en ce moment dans la chambre, c'était pour
+cela que Gustave avait répété ce qu'on venait
+de lui dire; car, comme elle était encore incommodée,
+on lui parlait le moins qu'on pouvait de
+toutes ces tracasseries qui commençaient à la
+chagriner, et qui auraient pu d'ailleurs la fâcher
+sérieusement contre les personnes de sa société,
+avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder.
+On lui demanda simplement de permettre qu'Aglaé
+s'allât promener avec M. Guimont et ses enfants;
+elle y consentit, volontiers, car elle était
+enchantée de la voir en si bonne compagnie.
+M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de son
+père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait
+un peu et n'osait lui rien dire; enfin une
+pierre lui ayant accroché le pied de manière
+qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui
+demanda avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal,
+que cela commença à l'enhardir. Elle lui parla de
+ses extraits, lui dit ce qu'elle avait fait, lui demanda
+des conseils; ensuite elle se hasarda à lui
+demander:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous serez toujours fâché contre
+moi?</p>
+
+<p>Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent
+aux yeux d'Aglaé; elle les tenait baissés; Gustave
+vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un
+peu ému; mais ce qui nous afflige, c'est de voir
+que vous ayez été si prompte à oublier vos amis
+pour une étrangère.</p>
+
+<p>Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à
+voix basse, car tout mon désir était de vous faire
+faire connaissance avec Léontine.</p>
+
+<p>Gustave rougit et reprit un peu vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurions pas fait connaissance avec
+mademoiselle d'Armilly, ce n'est point là une société
+pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec
+des gens qui nous traitent en égaux.</p>
+
+<p>Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave,
+combien il avait dû être humilié pour elle de
+l'espèce de respect avec lequel elle se tenait devant
+Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi
+depuis deux jours, et en ce moment la fierté de
+Gustave l'en faisait rougir encore davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle après un moment de silence,
+que dois-je faire avec Léontine, car elle
+voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je
+la rencontrer à la promenade?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-le à mon père, dit Gustave; car
+il était trop raisonnable pour croire qu'il pût se
+fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent de
+M. Guimont, et Gustave lui répéta la question
+d'Aglaé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment
+vous conduiriez-vous si c'était Laurette ou
+mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse
+que vous a faite mademoiselle d'Armilly?
+vous ne vous brouilleriez pas pour cela avec
+elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;
+mais comme il vous serait prouvé qu'elle
+ne tient pas beaucoup à votre société, puisqu'elle
+négligerait d'avoir pour vous les égards qui peuvent
+vous rendre la sienne agréable, vous ne
+vous y livreriez qu'avec beaucoup de réserve,
+froidement et sans rien faire qui pût lui prouver
+que vous avez envie d'entretenir sa connaissance.
+C'est de même qu'il faut vous conduire avec mademoiselle
+d'Armilly. Selon les usages du monde,
+vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche
+et de plus grande naissance que vous; ces usages
+ont des raisons bonnes ou mauvaises auxquelles
+il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit
+trouver tout simple que des gens qui vivent dans
+une situation supérieure à la vôtre ne recherchent
+pas votre société, et il faut supporter sans
+humeur les petites distinctions qu'ils se croient
+en droit d'obtenir.</p>
+
+<p>Mais personne n'est obligé de vivre avec des
+gens qui ne vous traitent pas comme il vous convient;
+ainsi il ne faut consentir à vivre avec une
+personne qui n'est pas votre égale que quand
+elle oublie absolument cette inégalité et vous
+traite comme ses autres connaissances. Gustave
+écoutait avec un grand plaisir ce discours de son
+père, en qui il avait beaucoup de confiance, et
+qui modérait quelquefois ses idées de fierté un
+peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit
+de se conduire envers Léontine avec toute la réserve
+convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle
+vous reprendra, et ce sera toute la même chose.
+Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne
+pas le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont,
+si elle avait toujours avec elle une personne
+raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut
+toujours l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense,
+tandis que de l'autre elle tenait celui de
+Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu'un
+qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma
+bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas
+avec elle, je n'irai jamais nulle part où Hortense
+et Gustave ne puissent être avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave,
+à qui cet engagement faisait pourtant un
+bien grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien
+en ce moment que tout ce qu'il pouvait y avoir
+de plus heureux et de plus honorable pour elle,
+c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis.
+Ils arrivèrent à la promenade; tout le monde y
+était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense, Gustave
+marchait près d'elle d'un air fier et content;
+les jeunes gens qui s'étaient moqués d'Aglaé la
+saluèrent d'un air assez décontenancé; car monsieur
+Guimont, qui les avait déjà réprimandés,
+leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les
+yeux. Aglaé rougit un peu; mais elle se sentait
+protégée, et jouissait de sa nouvelle situation.
+Madame et mademoiselle Dufour passèrent:
+M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le
+bras, et les obligèrent, après quelques petites façons,
+à se promener avec eux; les autres personnes
+qui étaient avec madame Dufour la suivirent,
+et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société,
+qui avait été si mécontente d'elle. On ne
+lui parla pas d'abord, et on laissa même échapper
+quelques allusions assez peu agréables; mais la
+présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il
+avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes
+ces tracasseries.</p>
+
+<p>Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais
+à chaque mot désobligeant, Hortense pressait
+plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
+d'elle pour lui témoigner une attention ou
+lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait
+bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
+elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec
+mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s'approcha
+d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
+qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener
+deux jours auparavant. Mademoiselle Champré
+avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien
+sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles
+de Schwamberg, qui étaient très-polies,
+avaient été extrêmement fâchées du désagrément
+qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine
+avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion,
+il fallait qu'elle réparât un peu un tort
+qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle
+fit ses excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait
+rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce
+silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent
+encore Léontine, qui lui dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous faire un tour avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes
+qui l'entouraient, je suis avec ces dames.
+Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s'éloigna
+d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit
+un très-bon effet; on ne s'occupa plus que de
+Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque tour
+de promenade avec une attention qui finit par
+l'embarrasser beaucoup, quoiqu'elle affectât un
+air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le
+lendemain jeudi, la plupart des connaissances de
+madame Lacour revinrent chez elle; il y eut bien
+quelques petites explications, mais les gens qui
+aimaient la paix les interrompirent et les firent
+cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra
+bientôt dans l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles
+de Schwamberg parties, Léontine voulut
+ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne
+pouvait sortir, et avec le consentement de sa
+grand'mère, elle l'engagea à venir à leur assemblée.
+Léontine, pour charmer son désoeuvrement,
+y vint deux fois, et elle ne s'y plut pas. Au milieu
+d'une société si absolument étrangère à ses manières
+habituelles, elle ne savait quel air elle devait
+prendre et se trouvait continuellement hors
+de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait
+fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais
+maintenant elle savait que ce n'était pas d'elle
+qu'il lui était important d'obtenir le suffrage.
+Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et
+finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de
+son père d'aller passer le reste de l'été chez une
+de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé conservèrent
+encore quelque temps un peu d'humeur contre
+elle; mais soutenue par l'amitié d'Hortense
+et de Gustave, elle s'attacha à eux de plus en plus,
+et finit par ne pas concevoir comment elle avait
+pu préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait
+dans leur société, la gêne et la contrainte
+auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c04" name="c04"></a>
+
+<h3>HÉLÈNE<br>
+
+OU<br>
+
+LE BUT MANQUÉ.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny
+à sa fille, quand tu vas d'un côté tu regardes
+de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit nulle
+part.</p>
+
+<p>Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la
+rue, à la promenade, en courant même dans les
+champs, songeait beaucoup moins à regarder
+devant elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté
+ou d'autres les personnes dont elle pouvait être
+remarquée, et à redoubler de grâces et de mines
+lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux
+Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses
+épaules d'une manière gracieuse, de baisser les
+yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder
+les feuilles d'un air de distraction, selon
+que ces différentes manières lui paraissaient plus
+propres à la faire remarquer avec avantage, il
+lui arrivait d'aller donner du nez contre un arbre,
+ou contre une personne qui venait devant
+elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
+ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le
+passer d'une manière sûre, elle était tombée au
+milieu et s'était couverte de boue. Enfin, Hélène
+ne faisait rien simplement comme une autre et
+pour que la chose fût faite; elle ne marchait, ni
+ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger
+et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle
+mettait à ses actions; et il est très-certain que si
+on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé
+moyen d'arranger son sommeil.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas à quel point cet arrangement
+nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il
+aurait été pourtant bien facile de comprendre que
+lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une
+autre, il était impossible de bien faire, et par
+conséquent d'être remarquée avantageusement.
+Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à
+qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait
+à causer d'une manière plus animée avec la personne
+qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait
+plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa
+gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas
+véritablement, mais qu'elle pensait seulement à
+avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui
+d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes
+n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait
+si forcée, que personne ne pouvait imaginer
+qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention
+ne venait l'occuper. A la voir donner à un
+pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus
+qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait
+aussi quand personne ne la voyait, et donnait de
+bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la
+remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait,
+mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône.
+Sa pitié prenait alors un air d'exagération et
+d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait
+pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux
+l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les
+arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
+présentes, en sorte qu'on aurait dit que
+c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient
+son attendrissement.</p>
+
+<p>Madame d'Aubigny avait continuellement
+repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait
+en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée
+de ses affectations les plus ridicules et les
+plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait
+aussi un peu plus habile à discerner celles qui
+pourraient paraître trop choquantes; mais comme
+aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait
+que s'étudier un peu plus à les cacher, sans
+pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait
+il faudrait bien qu'elles parussent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère,
+il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien
+faire; et comme il n'y a rien de louable dans une
+action que tu fais pour obtenir des éloges, il est
+impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs
+que de prendre les éloges et la réputation pour
+son but est la manière de n'en obtenir jamais.
+Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que
+lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait
+de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait
+la saisir à la première occasion; et d'ailleurs,
+quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?</p>
+
+<p>Dans la même maison que madame d'Aubigny
+logeait une de ses parentes, madame de Villemontier,
+qu'elle voyait habituellement, et dont la
+fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était
+tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle
+ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène,
+et se disputait continuellement à ce sujet
+avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de
+M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui,
+après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui
+le collège où il avait achevé ses études, était revenu
+s'établir dans la maison, où on le respectait
+comme un père, et où il s'occupait de l'éducation
+de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne
+se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont
+l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,
+qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé
+à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait
+pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion,
+que comme Hélène en avait toujours entendu
+parler avec une grande considération chez madame
+de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir
+qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle
+on le traitait, elle avait senti on grand
+désir de gagner son estime. Ce désir était encore
+augmenté par les éloges continuels qu'il faisait
+de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse;
+malgré son amour-propre, elle n'était pas capable
+d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
+méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les
+aurait mérités en effet si elle ne les avait pas
+cherchés. Mais son attention à se faire remarquer
+de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle
+aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il
+par des plaisanteries un peu malignes
+qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir
+à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler
+d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé
+était un homme très-instruit: Hélène n'aurait
+pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le
+peu de science que peut posséder une jeune fille;
+mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver
+quelque occasion détournée de rappeler son
+goût pour l'étude. On parlait de la promenade:
+elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un
+livre; on de ses grands chagrins était que sa
+mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher;
+et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée
+le matin à son travail, si bien qu'elle y avait
+passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé
+n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses
+malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même,
+je m'y suis mise à une heure moins un
+quart; il était quatre heures quand j'ai regardé
+pour la première fois à la pendule, cela fait plus
+de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé,
+car vous les avez bien remarquées ensuite.</p>
+
+<p>Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait
+pas moins le lendemain.</p>
+
+<p>Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient
+ses soins pour sa mère, qui était d'une
+santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame
+d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement
+tous les soirs son ouvrage chez madame
+de Villemontier, n'y descendit ce jour-là
+qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour
+en rendre compte et avoir le plaisir de parler de
+l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença
+par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle
+avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle
+et presque sans connaissance, que l'abbé ne put
+s'empêcher de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène
+a souffert de l'accident de madame sa mère; mais
+je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
+d'Aubigny.</p>
+
+<p>Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un
+peu malade encore, voulut absolument que sa
+fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée
+chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un,
+air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie
+de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé
+une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas
+les questions auxquelles elle voulait répondre,
+elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures
+du matin, dit que sa mère avait été agitée
+jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien
+paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était
+levée à ces différentes heures pour voir comment
+était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure
+qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût
+permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait
+absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda
+l'heure à huit heures et demie, elle la demanda
+à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là
+Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur
+la pendule sans que personne s'en aperçût. A
+neuf heures moins une minute elle alla sonner;
+sa mère lui demanda pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, maman, dit Cécile, que
+c'est l'heure à laquelle vous devez prendre votre
+bouillon.</p>
+
+<p>Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra
+son ouvrage avec une grande précipitation, dans
+la crainte de manquer l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes
+bien ponctuelles et bien soigneuses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant
+Hélène avec un souris malin, mademoiselle
+Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle
+Hélène sa réputation.</p>
+
+<p>Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la
+crainte de quelque nouveau sarcasme; mais madame
+de Villemontier ayant prié l'abbé d'accompagner
+Hélène pour revenir lui dire ensuite des
+nouvelles de madame d'Aubigny, il prît le bougeoir
+et la suivit; elle marchait si vite qu'il ne
+pouvait la joindre.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant
+près d'elle tout essoufflé, vous allez vous casser
+le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si pressée de savoir comment se
+trouve maman!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant
+son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude,
+penser à tant d'autres choses! Pour
+moi, si quelqu'un que j'aimasse beaucoup était
+malade, je serais si occupé de sa maladie, qu'il
+me serait bien impossible de remarquer ce
+que je fais pour lui, encore moins de penser à
+le faire remarquer aux autres; mais les femmes
+ont la tête si forte!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que
+cette remarque embarrassait, vous ne pouvez
+donc passer un moment sans me tourmenter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire sans vous admirer. On admire
+les autres sur l'ensemble de leur vie et de leurs
+actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
+se sont bien conduites longtemps de suite et en
+diverses occasions; mais pour mademoiselle Hélène,
+c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;
+chacune de ses actions, de ses pensées, chacun
+de ses mouvements exige un éloge.</p>
+
+<p>Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et
+le bougeoir placé comme s'il voulait lui bien montrer
+sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
+marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de
+parler ni d'arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène
+s'échappa de son bras, bien contente d'en être
+quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient;
+cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié
+qui l'empêchait de lui en savoir mauvais gré.</p>
+
+<p>Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle
+elle les prenait et du désir qu'elle montrait
+d'obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger,
+d'autant qu'il voyait que malgré son affectation
+elle était réellement bonne et sensible.</p>
+
+<p>Madame d'Aubigny avait un vieux domestique
+assez brutal, quoiqu'il lût toute la journée des
+livres de morale et de dévotion; elle lui avait
+permis de prendre avec lui un petit neveu à qui
+il prétendait donner une belle éducation. Tous
+les talents de cet homme pour enseigner se bornaient
+à battre le petit François quand il ne savait
+pas sa leçon d'histoire ou de catéchisme, et
+François, à qui cette méthode ne donnait pas le
+goût du travail, n'en savait jamais un mot et
+était battu tous les jours. Un matin Hélène le
+vit descendre l'escalier en pleurant tout haut; il
+venait de recevoir sa correction ordinaire, et il
+en devait recevoir deux fois autant s'il ne savait
+pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé
+faire une commission. Hélène lui conseilla de se
+dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit
+qu'il ne le pouvait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble;
+et elle l'emmena dans l'appartement, où
+elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant
+d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour
+voir madame d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche-toi donc, disait-elle à François,
+pour qu'on ne sache pas que c'est moi qui t'ai
+fait répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé,
+à faire quelque chose de bien pour vous toute
+seule!</p>
+
+<p>Hélène rougit de plaisir; c'était la première
+fois qu'elle s'entendait louer sincèrement par lui.
+Mais au même instant l'amour-propre prit la
+place du bon sentiment qui l'avait animée; ses
+manières cessèrent d'être naturelles; et quoi qu'elle
+continuât absolument la même action, il
+était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le
+même principe.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez
+bonne tout simplement, personne n'y regarde
+plus.</p>
+
+<p>Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène
+trouva moyen de venir à parler de François;
+l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait
+suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue,
+le comprit et s'arrêta; mais le caractère l'emportant,
+une demi-heure après elle revint au même
+sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait
+près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la
+coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte;
+en effet, cela vaudra mieux; et le voilà
+qui commence:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, François... et cela d'un ton si
+emphatique et si plaisant, qu'Hélène fait tous ses
+efforts pour l'engager à se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et
+lorsqu'il y aura quelque chose que vous voudrez
+qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
+seulement par un signe. Hélène décontenancée
+faisait semblant de ne pas entendre, et cependant
+ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que
+de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de
+François; et dès ce moment l'abbé prit, comme
+il le lui avait annoncé, le rôle de compère; dès
+qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque
+chose à son avantage, aussitôt prenant la parole,
+il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements
+elle laissait apercevoir l'intention de se
+faire remarquer:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle
+Hélène met à tout ce qu'elle fait. Lorsqu'elle
+éclatait d'un rire bruyant et forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le
+monde, combien mademoiselle Hélène est gaie
+aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle et lui
+demandait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes
+fonctions? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il;
+mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis parler
+que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait;
+mais en même temps il mêlait à tout cela
+quelque chose de si comique, et cependant de si
+bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et
+obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et
+par la crainte que lui inspiraient les remarques
+de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières
+affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même
+ne pouvait s'empêcher de le sentir.</p>
+
+<p>Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement,
+à chercher pour son amour-propre des
+plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
+d'occuper d'elle à tous les instants du jour et
+de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes.
+Elle convient qu'elle le doit à l'abbé Rivière,
+et dit que si toutes les jeunes personnes
+disposées à la minauderie et à l'affectation avaient
+de même, à côté d'elles, un abbé Rivière pour
+leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle
+produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne
+prendraient pas longtemps la peine de se rendre
+si ridicules.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c05" name="c05"></a>
+
+
+
+<h3>ARMAND<br>
+
+ou<br>
+
+LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.</h3>
+
+
+<p>Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans
+la chambre de son fils Armand, le trouva dans
+un violent accès de colère, et l'entendit qui disait
+à son précepteur, l'abbé Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien
+que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus
+fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
+pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je
+vous détesterai comme un homme injuste et
+comme on tyran.</p>
+
+<p>Après ce discours, Armand, en se retournant
+avec un vif mouvement de dépit, aperçut son
+père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.
+et le regardant d'un air calme et attentif. Armand
+pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement
+son père, qui, bien que très-bon, avait
+dans la figure et dans les manières quelque chose
+de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais
+osé lui résister en face, ni se mettre en colère
+devant lui: consterné, les yeux baissés, il
+attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin,
+quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de
+la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait
+le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand
+avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre,
+qui lui donnait des distractions.</p>
+
+<p>&mdash;Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton
+sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on
+n'a pas le droit de vous faire obéir?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à
+vous que je disais cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément à moi, puisque le pouvoir
+qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits
+sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis.
+Ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>Armand le savait bien; mais il ne pouvait se
+résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son
+père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours
+extrêmement désagréable, et la crainte seule
+l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de
+Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
+treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un
+très-grand personnage, était habituellement
+blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et
+s'indignait contre les choses qu'on lui commandait,
+non pas qu'il les trouvât déraisonnables,
+mais parce qu'on les lui commandait; et il avait
+quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que
+si les parents commandaient à leurs enfants,
+c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus
+forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin,
+qui savait cela, était bien aise de trouver
+une occasion de s'expliquer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice
+en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt
+à la réparer. Armand était embarrassé; mais son
+père l'ayant encouragé à répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous
+me fassiez une injustice, seulement je ne comprends
+pas trop comment il peut être juste que
+les parents fassent faire leur volonté aux enfants;
+car enfin les enfants ont leur volonté aussi,
+et ils ont autant que les parents le droit de la
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment que les enfants n'étant pas
+raisonnables, ont besoin que leurs parents le
+soient pour eux et les obligent à l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent
+pas être raisonnables, il me semble que c'est
+eux que cela regarde, et je ne comprends pas
+comment on peut avoir le droit de les obliger à
+l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant
+de deux ans avait la fantaisie de mettre sa
+main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,
+au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le
+droit de l'en empêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, quelle différence!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant
+de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que
+ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
+que l'âge fasse quelque différence, alors vous
+conviendrez bien qu'un enfant de treize ans doit
+en avoir moins qu'un homme de vingt.</p>
+
+<p>Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu:
+son père l'ayant engagé à dire ce qu'il
+pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire
+contre cela quelque bonne raison que je ne trouve
+pas; mais quand il serait avantageux pour les
+enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends
+pas qu'on puisse avoir le droit de faire du bien à
+quelqu'un quand il ne le veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas
+que je vous oblige à être raisonnable en m'obéissant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, je le comprends fort bien; et
+comme je ne veux pas que vous puissiez me croire
+injuste, je vous promets de ne plus vous obliger
+à m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le
+désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je désire que vous m'obligiez à vous
+obéir, papa! dit Armand, moitié riant et moitié
+boudeur, comme s'il eût cru que son père se moquait
+de lui, vous savez bien qu'il est impossible
+que je désire jamais cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en
+veux avoir le plaisir; et dès ce moment je me démets
+de mon autorité jusqu'au moment où vous
+me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre
+à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de
+Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent
+en même temps que les miens.</p>
+
+<p>L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de
+Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s'y conformer;
+pour celui-ci, il conservait toujours son
+air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un
+à l'autre d'un air incertain, comme pour voir si
+la chose était sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel
+était l'acte d'obéissance qui déplaisait si fort à
+Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,
+il doit en être dispensé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire, reprit l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon fils, dit en se levant M. de
+Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté,
+et songez bien à n'y renoncer que quand
+vous serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous
+préviens qu'alors, à mon tour, j'userai de mon
+autorité sans scrupule.</p>
+
+<p>Armand le regardait partir d'un air stupéfait,
+et ne pouvait croire ce qu'il lui disait. Pour premier
+essai de sa liberté, il remit auprès de la
+fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter;
+et l'abbé Durand, qui s'était remis à lire, le laissa
+faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Seulement,
+lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire
+son thème:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous
+prenez la peine de vous établir si bien, car je
+suppose qu'à présent que vous êtes maître de
+vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de
+leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand
+d'un air très-piqué, où vous avez pu imaginer
+cela: je ne suis apparemment pas assez enfant
+pour qu'il soit nécessaire de me conduire à la
+lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les
+choses que je sais être raisonnables, je n'aurai
+nullement besoin d'être contraint.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à
+sa lecture; et Armand, pour prouver son dire, ne
+regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre,
+et fit son thème deux fois plus vite et deux fois
+mieux qu'à l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît
+compliment, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours
+aussi bien.</p>
+
+<p>Armand était enchanté; cependant son plaisir
+diminua un peu le soir, parce que, lorsqu'il demanda
+à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous
+prendre envie de marcher plus vite que moi, de
+courir, d'enfiler une autre rue que celle par où je
+voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et
+je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne
+peux pas me charger de conduire dans la rue un
+étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand
+se fâcha d'abord, et dit que cela n'avait
+pas de raison; puis il dit à l'abbé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous promets de ne pas marcher
+plus vite que vous et d'aller où vous irez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut
+vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait
+que je m'opposasse, et comme je n'en aurais
+aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous
+obéir le temps de la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin
+que vous renoncez à la convention, et que
+vous rentrez sous l'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps
+de la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement
+faire votre volonté, mais me la faire faire à
+moi; vous voulez que je reprenne l'autorité quand
+cela vous est commode, et que j'y renonce quand
+vous n'en voulez plus. Je vous dirai à mon tour:
+Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l'autorité,
+ce sera pour la garder: ainsi, mon cher
+Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la
+convention, ou à vous passer désormais de promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Papa veut que je me promène, reprit Armand
+d'un ton assez sec.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il n'exige pas que je me promène
+pour vous quand je ne puis vous être bon à rien:
+il n'avait de droit sur mes actions que par celui
+qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait
+une partie de son autorité, il était bien simple
+qu'il réglât la manière dont il voulait que j'en
+usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de
+quoi aurais-je à lui rendre compte?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui
+m'empêcherait de sortir seul.</p>
+
+<p>&mdash;Personne au monde ne s'y opposera, vous
+êtes libre comme l'air.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que non, reprit étourdiment
+Armand, la preuve que ce sont là des contes,
+c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, dit tranquillement l'abbé;
+monsieur votre père désire que je vous donne
+des leçons tant que vous en voudrez prendre;
+mais cela ne vous oblige à rien: il désire aussi
+que tant que je resterai chez lui, je partage la
+chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,
+et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il
+désire; mais, d'ailleurs, vous pouvez y faire
+tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne
+m'importuniez pas; car alors j'userais du droit
+du plus fort pour vous en empêcher. Après cela,
+sortez-en, rentrez-y, cela m'est égal: je vous verrai
+faire les choses que je vous ai défendues autrefois,
+sans m'en soucier le moins du monde;
+et si vous voulez que nous convenions aussi de
+ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
+pas mieux, cela me sera infiniment commode.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez
+les choses!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout
+naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je
+prenne à votre conduite, quand je n'en réponds
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais plus d'amitié pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous
+de quelqu'utilité? puis-je causer avec vous, comme
+avec un de mes amis, des livres que je lis et
+que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler
+des idées qui m'intéressent, à vous qu'un
+livre de morale endort, et qui n'aimez de l'histoire
+que les batailles? pouvez-vous me rendre
+quelque service? puis-je compter sur vous dans
+quelques occasions où j'aurais besoin d'un bon
+conseil ou d'un secours utile?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que
+quand ils nous sont utiles; voilà une belle morale
+et une belle amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, on les aime aussi
+parce qu'on peut leur être utile; on s'attache à
+eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
+cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse
+à ce qu'ils font, par l'espérance qu'on a de leur
+apprendre à bien faire; on les aime malgré leurs
+défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de
+corriger ces défauts; mais du moment où vous
+m'ôtez toute influence sur votre conduite, où je
+ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à
+m'occuper de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, nous avons passé plusieurs
+années ensemble, vous m'avez vu tous les
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Si on s'attachait à un enfant pour le voir
+tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché
+également à Henri, le fils du portier, qui
+nous sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il
+n'a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il
+ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours
+de bonne humeur, il me rend mille services, et
+m'est utile beaucoup plus que vous ne pouvez
+l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait pourtant singulier que vous aimassiez
+Henri plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que
+lui, cela vient apparemment de ce que, comme
+j'étais chargé de vous, la soumission que vous
+étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un
+désir de me satisfaire qui vous méritait mon
+amitié; de ce que vos intérêts m'étant confiés,
+j'agissais pour vous comme pour moi, et avec
+plus d'affection encore que pour moi. Maintenant
+vous vous êtes chargé de penser pour vous, je
+n'ai plus à penser qu'à moi.</p>
+
+<p>Armand n'avait rien à répondre: il se disait
+bien que le moyen de forcer les personnes dont il
+dépendait à avoir tout autant d'affection pour
+lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se
+conduire aussi parfaitement que s'il était obligé
+de faire leur volonté, et il se promit bien de
+prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore
+ni assez de raison ni assez de constance dans le
+caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et
+c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin
+d'être conduit et contenu par la volonté des
+autres; à lui tout seul il n'était pas encore capable
+de mériter leur affection.</p>
+
+<p>Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de
+ce qu'Armand ne profitait pas de sa liberté pour
+abandonner toutes ses études, courir seul et faire
+mille sottises; mais Armand avait été bien élevé,
+son caractère était bon, malgré les caprices qui
+lui passaient quelquefois par la tête; et à treize
+ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
+toujours ce qui est bien, on commence du moins
+à le savoir, et à avoir le désir d'être regardé comme
+raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux
+raisonnements contre l'obéissance, il en avait
+l'habitude, et aurait été fort embarrassé de faire
+ouvertement une chose que lui avait défendue
+son père ou son précepteur, de manière qu'elle
+pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant,
+le lendemain matin, que sa liberté pouvait
+bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner
+une tranche de jambon, chose qu'il aimait
+beaucoup et qu'on ne lui permettait pas souvent.
+Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans
+ce moment avait quelqu'autre chose à faire, dit
+qu'il ne pouvait pas y aller. Il était en général
+assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent
+fort en colère contre lui de ce qu'il ne lui
+obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à
+l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de
+la nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise,
+Armand prit un ton beaucoup plus impérieux;
+il se fâcha beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire,
+et Henri s'en moqua davantage; il prétendit
+même faire des leçons à Armand, en lui disant
+que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu'il envoyât
+chercher des choses à manger hors de la
+maison, et lui rappelant qu'il avait été grondé
+une fois que cela lui était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand
+encore plus en colère; ne suis-je pas le maître de
+vous envoyer où il me plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui
+passait en ce moment; Henri n'est point à vos
+ordres, il est aux miens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il
+me serve?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mon fils, il a mes ordres pour
+cela, et j'espère bien qu'il n'y manquera pas;
+mais il vous servira d'après les ordres que je lui
+donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon papa, il faut bien que je
+lui demande ce dont j'aurai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que
+je lui dirai de faire pour vous, il le fera.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon papa, que vous m'aviez
+souvent permis de lui donner mes commissions
+moi-même?</p>
+
+<p>&mdash;C'était dans un temps où j'avais des choses
+à vous permettre, parce que j'en avais à vous défendre.
+Je pouvais alors sans risque vous laisser
+quelqu'autorité chez moi, parce que, comme
+vous ne pouviez faire que ce que je voulais, votre
+autorité était subordonnée à la mienne. Je ne
+craignais pas que vous donnassiez à mes gens
+des ordres contraires à ma volonté, puisque j'avais
+le droit de vous défendre ce qui ne me plaisait
+pas; mais à présent que vous êtes le maître
+de faire tout ce qui vous convient, si je vous
+donnais le droit de commander à mes gens, il
+pourrait vous convenir de les envoyer courir aux
+quatre coins de Paris pendant que j'en aurais besoin
+ici, et je n'aurais aucun moyen de vous en
+empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis
+que je leur dirais d'aller à gauche; il y aurait
+deux maîtres dans la maison, et cela ne se peut
+pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous
+ne pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que
+je vous la donne, et que je ne puis vous en donner
+que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
+à en faire un usage raisonnable. Puis, se
+tournant vers le petit garçon, qui, tout en faisant
+semblant d'être bien occupé à nettoyer les
+souliers d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre
+tout cela:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement,
+pour le service d'Armand, tout ce que je
+vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand
+avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne
+vous empêche de rien, pas même de donner des
+ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
+vous voudrez bien me laisser le maître à
+mon tour de lui défendre de les exécuter.</p>
+
+<p>Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut
+un peu loin, Henri se mit à rire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien joli de commander à ses gens
+quand on en a.</p>
+
+<p>Armand était outré: il voulut donner un coup
+de pied à Henri, qui s'esquiva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a pas donné ordre de me laisser
+battre, ainsi prenez garde! Et il prenait une
+botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
+Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec
+lui, s'éloigna en lui disant qu'il était un insolent,
+et qu'il le lui payerait quelque jour; mais Henri
+n'en fit que rire et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous le payerai quand vous me
+payerez le jambon que j'ai été vous chercher ce
+matin.</p>
+
+<p>Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il
+eut quelque envie de l'aller chercher lui-même;
+mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé
+à l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait
+se résoudre à entrer chez le charcutier, qui
+d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu souvent
+passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été
+fort embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même
+et tout seul. Pour pouvoir profiter de sa
+liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
+tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses,
+qu'il n'était capable de le faire. Il commençait
+à trouver qu'on lui faisait payer bien cher
+cette liberté, dont il ne savait guère comment
+tirer quelque profit. Cependant il n'avait rien à
+dire, on ne contraignait aucune de ses actions,
+et il ne pouvait s'empêcher de convenir que
+l'abbé Durand ne fût bien le maître de ne le pas
+mener à la promenade, et son père de défendre à
+ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
+qu'ils avaient pour lui ne pouvaient
+être le fruit que de leur soumission pour eux;
+seulement il se persuadait qu'en se conduisant
+ainsi, son père et son précepteur abusaient du
+besoin qu'il avait d'eux; il ne songeait pas que
+quand on a besoin des gens, il faut se résoudre
+à en dépendre.</p>
+
+<p>Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là,
+il prit mal ses leçons, les interrompit et ne les
+acheva pas. La manière dont il les avait prises le
+matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa
+toute l'après-midi à jouer au volant dans la cour
+avec Henri, qu'il fut fort aise de retrouver; mais,
+quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout le
+reste de la journée, il craignit de le rencontrer,
+de peur qu'il ne lui demandât s'il avait travaillé;
+le soir il rentra tout embarrassé dans sa chambre,
+osant à peine regarder l'abbé, qui cependant
+ne lui dit rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire.
+Armand avait beau se dire qu'on n'avait plus le
+droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
+qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de
+faire des choses qui n'étaient pas raisonnables;
+car l'homme le plus maître de ses actions n'est
+pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un
+enfant qu'on oblige à les remplir: mais toute la
+différence, c'est qu'un homme a la raison et la
+force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un
+enfant n'a pas encore cette force-là, qu'il faut
+qu'il soit soutenu par la nécessité de l'obéissance.
+Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant livré
+à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce
+qu'il veut; il commencerait cent choses et n'en
+achèverait aucune, et passerait sa vie sans savoir
+comment. Celui même qui se croit raisonnable et
+pense qu'à cause de cela on n'a pas besoin de lui
+rien commander, ne s'aperçoit pas que toute sa
+raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et
+sans humeur tout ce qu'on lui commande, et que
+s'il n'avait personne pour le diriger, il ne saurait
+jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
+peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait
+pas beaucoup, et trouvait seulement qu'il
+n'y avait pas grand plaisir à être libre.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, deux de
+ses camarades vinrent le voir: c'étaient les fils
+d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
+jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis,
+qui amusaient souvent Armand en lui racontant
+des histoires de leur lycée, et les tours des
+écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois
+par des manières grossières et peu convenables.
+Eux, de leur côté, se moquaient souvent
+d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre,
+trop élégant. Comme leur père était peu riche,
+il ne les avait pas mis au lycée, mais il les
+y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
+seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne
+pouvait faire un pas sans son précepteur. Il fut
+enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre de
+faite tout ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien
+divertir; nous irons à un endroit où nous avons
+été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
+tous les gens du quartier, qui sont endimanchés;
+ils crient, ils se battent, cela est tout-à-fait amusant.
+Jules a pensé se faire rosser, dit l'un, par un
+des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
+renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre,
+a eu le nez et les lèvres enflés trois jours
+d'une balle qu'il avait reçue dans le visage; et
+puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés
+pour rester ici toute la matinée, nous
+comptions bien y aller, tu viendras avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas.
+Cette partie lui semblait très-peu divertissante;
+il ne se souciait ni de se mesurer avec un portefaix,
+ni d'attraper des coups de balle, ni de boire
+de la bière au cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras, reprirent ses camarades; ah!
+nous te dégourdirons, nous t'apprendrons à te
+divertir.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me divertir à ma manière, disait
+Armand; et il tâchait inutilement de retirer ses
+bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté, pour
+l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se
+trouvaient alors. Armand criait et se débattait; et
+voyant son père à la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener
+de force.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin,
+pourquoi voulez-vous que j'empêche ces Messieurs
+de quelque chose? Vous savez bien qu'on
+est libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à
+votre fantaisie; Armand, faites toutes vos volontés,
+je ne veux vous gêner en rien. Et il se retira
+de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de
+toutes leurs forces, en répétant à Armand, qu'ils
+tenaient serré par les deux bras:</p>
+
+<p>&mdash;Armand, faites toutes vos volontés; et voyant
+bien que M. de Saint-Marsin leur laissait le champ
+libre, ils se mirent à le faire courir dans la rue,
+malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
+voyant passer:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc ces polissons qui se battent!
+Armand avait en effet tout l'air d'un polisson; il
+était sans cravate, sans chapeau, avec une redingote
+sale et des bas mal attachés, et c'était
+ce qui divertissait davantage ses malins camarades,
+parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
+à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois,
+lorsqu'ils se promenaient ensemble, ils
+avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
+qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il
+entendait augmentaient son chagrin et sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le
+droit de me retenir malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Empêche-nous-en, lui répondaient les autres.
+Armand n'était fort qu'en raisonnements;
+et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré
+lui, il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne
+grâce; mais il était indigné; et malgré sa promesse,
+il aurait peut-être bien tenté de s'enfuir,
+si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé
+avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu
+vas voir comme tu t'amuseras.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin
+de cabaret, où plusieurs hommes du peuple
+jouaient à la balle. La première plaisanterie de
+Jules fut de pousser Armand au milieu des
+joueurs. Il reçut une balle dans l'oreille gauche;
+et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
+droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé
+le coup, le jeta sur les pieds d'un autre qui
+le renvoya d'un second coup, en lui disant de
+prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore
+répondu à celui-ci, que la balle venant à rebondir
+auprès de lui, un de ceux qui couraient
+après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba
+avec lui. Tout le monde riait, surtout Jules et
+Hippolyte. Armand ne s'était jamais senti dans
+une pareille colère; mais en voyant combien
+cette colère était impuissante, son coeur se gonflait;
+et si sa fierté ne l'eût retenu, il se fût mis
+à pleurer: il se contint cependant; et s'éloignant
+des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte,
+qui apparemment commençaient à trouver
+la plaisanterie assez longue, ne prenaient
+plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à
+marcher de toutes ses forces, pour arriver le plus
+vite qu'il pourrait à la maison. Il tremblait de
+crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
+il avait le coeur gros de colère et d'humiliation
+de n'avoir pu ni se défendre ni se venger
+de ceux qui avaient si indignement abusé de
+leur force contre lui. Il arriva enfin, et trouva
+son père qui sortait comme il rentrait, et qui lui
+demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
+diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus
+se contenir; il lui dit que c'était une indignité
+que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à l'emmener
+de force.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention
+que vous avez eu l'air de faire avec moi, il
+fallait me le dire, ce n'est pas moi qui vous l'ai
+demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai
+voulu vous punir de rien, je n'ai à vous punir de
+rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit avais-je
+aussi d'empêcher vos camarades de faire de
+vous ce qui leur plaisait? Quand vous dépendiez
+de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas qu'il fasse
+telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on
+le force à la faire; je pouvais user de mon autorité
+et même de ma force, s'il était nécessaire,
+pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
+contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en
+vous forçant à leur obéir, d'autres entreprissent
+sur mes droits; mais à présent vous ne dépendez
+que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à
+dire: Je ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre
+volonté. Quand on veut ne dépendre de personne,
+personne n'est obligé de vous secourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois
+que, parce que je ne dépends pas de vous, si vous
+me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas
+le droit de me défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin,
+je ne crois pas que ma réserve allât jusque-là;
+cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
+examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont
+les devoirs d'un père envers un enfant qui ne
+croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
+père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais
+pas encore vu d'enfant qui eût de ces
+idées-là.</p>
+
+<p>Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui
+voyait bien qu'on se moquait de lui, commençait
+à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais en
+même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir
+dans l'idée de faire sa volonté. Auprès de
+l'endroit où l'on jouait à la balle, il en avait vu
+un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui
+revint dans la tête quand il fut rentré. Son père,
+à la campagne, commençait à lui apprendre à
+tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse,
+ce qui l'amusait beaucoup; mais il ne voulait
+pas que dans Paris Armand se servît d'armes à feu,
+quelques protestations qu'il eût faites de s'en servir
+avec prudence. C'était une des choses qu'Armand
+désirait le plus, bien convaincu dans sa
+sagesse que cela ne pouvait avoir aucun inconvénient.
+Comme il ne se souciait pas d'aller tirer
+avec les gens qu'il avait vus là, il pensa au
+moins qu'il pouvait faire un blanc dans le jardin
+de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux.
+Il alla chercher dans le cabinet de son père, où
+ils étaient serrés, son fusil et des pistolets que
+lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien
+ne les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait
+de sa liberté, de peur qu'il n'en abusât d'une
+manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
+soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient
+les armes; mais son valet de chambre la lui ayant
+demandée pour prendre quelque chose dans cet
+endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer;
+Armand trouva donc le fusil, les pistolets,
+et de quoi les charger. En descendant dans le
+jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
+corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le
+manqua, continua son chemin, et se rendit dans
+le jardin, où il tira à tort et à travers, et fit un
+feu à alarmer tout le voisinage.</p>
+
+<p>Après avoir usé toutes ses munitions de guerre,
+comme il revenait et traversait la cour, chargé
+de tout son arsenal, un homme qui parlait très-vivement
+avec le portier, s'élance vers lui en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien
+que cela venait d'ici. C'est donc vous, Monsieur,
+qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
+pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez
+bien, il faudra bien qu'on me paye; si on me refuse,
+j'irai chercher la garde, je vous mènerai
+chez le juge de paix! Et il était si en colère, que
+ses paroles s'enfilaient sans qu'il se donnât le
+temps de reprendre sa respiration; en même
+temps il secouait Armand par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix,
+disait-il aux commères du quartier, qui commençaient
+à se rassembler à la porte et dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses
+coups de fusil et de pistolet, on aurait dit que
+l'ennemi était dans le quartier.</p>
+
+<p>&mdash;Les balles venaient frapper contre notre
+mur, disait l'autre, je ne savais où me fourrer.</p>
+
+<p>&mdash;Notre pauvre Azor en aboyait comme un
+désespéré, disait une troisième, et j'en suis encore
+toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien qu'on me paye, reprenait
+l'homme. Et Armand stupéfait, ne sachant ce qui
+lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit
+enfin que le coup de fusil qu'il avait adressé au
+chat, et qu'il avait chargé à balles, de peur que
+le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était entré
+par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait
+la corniche qui servait de promenade au chat;
+que cette fenêtre était celle d'une des plus belles
+pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser
+une glace de deux mille francs, fracasser une
+pendule, et avait fait tomber en passant le chapeau
+du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
+auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance
+qu'il rapportait, secouait le bras d'Armand,
+qui cherchait inutilement à se faire lâcher
+pour se sauver, et il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le payerez comme je m'appelle
+Bernard, et de plus l'amende, pour vous apprendre
+à tirer dans les maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait, je crois, bien embarrassé de payer,
+disait l'une des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre
+chose que sur sa bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut
+qu'on me paye, n'importe qui. Où est M. de
+Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait
+en ce moment, que me veut-on? Armand
+pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
+il se sentait un peu rassuré par sa présence.
+Pendant qu'on expliquait à M. de Saint-Marsin
+de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
+et les baissait aussitôt, comme un coupable qui
+attend sa sentence. Quand M. de Saint-Marsin
+eut compris la cause de tout ce trouble:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce
+qui vous est arrivé, mais je n'y puis rien; si c'est
+effectivement mon fils qui a cassé votre glace,
+arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde,
+reprenait M. Bernard; qu'est-ce qui me
+payera!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a
+fait, c'est en mon absence, sans qu'on puisse
+penser que j'y aie eu aucune part; je ne réponds
+pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez, Armand, que cela est juste,
+que je ne puis répondre de vos actions quand je
+n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
+Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne
+pouvait répondre; de grosses larmes coulaient
+de ses yeux. M. Bernard, dans une colère terrible,
+voulait mener M. de Saint-Marsin chez le
+juge de paix.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de
+Saint-Marsin, c'est à mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller
+en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y
+puis que faire.</p>
+
+<p>&mdash;A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher.
+Armand, à chaque parole, laissait échapper
+un profond sanglot et levait vers son père ses
+yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas
+à M. Bernard:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le commissaire de police qui passe.
+Armand l'entendit, et jetant un grand cri, s'arracha
+des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
+vers son père, qu'il embrassait de toutes
+ses forces en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;O mon papa! au nom de Dieu, empêchez
+que le commissaire ne m'emmène, ayez pitié de
+moi... ne me laissez pas aller en prison!</p>
+
+<p>&mdash;Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou
+qu'est-ce qui m'y oblige! N'avez-vous pas renoncé
+à ma protection?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous
+obéirai, je ferai tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Me le promettez-vous? désirez-vous que je
+reprenne mon autorité?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous
+voudrez, mais que je n'aille pas en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se
+retournant vers M. Bernard:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra
+s'arranger sans le juge de paix; faites-moi le
+plaisir de m'attendre ici un moment.</p>
+
+<p>Quand il fut rentré dans la maison:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas
+abuser d'un moment de trouble; pensez-y bien,
+êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
+maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne
+vous dissimule pas que si M. Bernard porte
+plainte, ce sera probablement contre moi, et qu'après
+m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra
+de vous empêcher de commettre à l'avenir
+de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
+obligé de vous soumettre à mon autorité, et
+voulez-vous attendre que le juge de paix vous
+l'ordonne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, mon papa, disait Armand
+confus en baisant la main de son père, qu'il couvrait
+de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai
+rien à vous pardonner; en vous donnant la liberté,
+je savais bien que vous en abuseriez; je savais
+bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous
+exposais à faire des fautes; mais c'est pourquoi
+vous devez sentir la nécessité de vous soumettre
+quelquefois aux miennes.</p>
+
+<p>Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance
+de tant d'indulgence et de bonté. M. de
+Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
+qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva
+pas heureusement aussi considérable que M. Bernard
+l'avait dit d'abord. Cependant cela fut encore
+assez cher; et Armand, qui se trouvait dans
+le cabinet de son père le jour où l'on vint chercher
+le paiement, n'osait lever les yeux, tant il
+était honteux de sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait
+M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent
+avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs enfants,
+puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas
+seulement des fautes qu'ils payent que les parents
+ont à répondre, c'est de toutes les fautes que
+font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc en répondre, mon papa?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que
+les hommes soient bons, raisonnables, éclairés
+autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas exiger
+des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes.
+C'est donc les parents qu'il a chargés de
+l'éducation et de l'instruction de leurs enfants,
+et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire
+pour obliger les enfants à se laisser instruire et
+se former au bien. D'un autre côté, comme le
+monde veut aussi que les enfants soient élevés
+d'une manière à devenir d'honnêtes gens, quand
+ils se conduisent mal, qu'ils annoncent de mauvaises
+inclinations, on le reproche aux pères: il
+faut donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité
+de les corriger, et qu'ils puissent diriger les
+actions de leurs enfants, jusqu'à ce que ceux-ci
+aient assez de force et de raison pour qu'on les en
+rende eux-mêmes responsables.</p>
+
+<p>Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien
+encore quelquefois de trouver l'obéissance fâcheuse;
+mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
+parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un
+enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes
+les raisons.</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c07" name="c07"></a>
+<h3>JULIE<br>
+
+ou<br>
+
+LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.</h3>
+
+<p>Il y avait deux ans que madame de Vallonay
+avait mis sa fille en pension, pour aller soigner
+son mari, malade dans une place de guerre où il
+commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner
+parce qu'elle était à tout moment en danger
+d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
+monsieur et madame de Vallonay étaient revenus
+à Paris et avaient retiré leur fille de la pension.
+Julie avait treize ans, elle avait de l'esprit,
+elle était assez avancée pour son âge; mais un
+enfant de treize ans, quelque avancé qu'il soit,
+ne comprend jamais tout ce que disent les personnes
+plus âgées. Julie avait pris l'habitude de
+regarder comme ridicules toutes les choses qu'elle
+ne comprenait pas. Accoutumée au caquetage
+des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
+décidaient de tout, elle s'imaginait savoir
+une chose dès qu'on en avait parlé à la pension.
+Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
+s'était passé autrement; elle en était bien sûre,
+car mademoiselle Joséphine l'avait entendu dire
+dans ses vacances. Si on lui disait que telle ou
+telle parure était de mauvais goût:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la
+mode, car trois de ces demoiselles en ont fait
+faire pour cet hiver. Il en était de même sur des
+choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes
+avait dit pour l'avoir entendu dire à ses parents,
+sur la paix ou sur la guerre, sur le spectacle, où
+elle n'avait jamais été, devenait une opinion
+générale à laquelle Julie, non plus que ses
+compagnes, ne pensait pas qu'on pût rien avoir
+à opposer.</p>
+
+<p>Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents,
+que Julie, aussitôt qu'elle était sortie, ne
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que monsieur ou madame <i>une
+telle</i> a dit une chose ridicule! Sa mère lui laissait
+exprimer ainsi ses opinions quand elle était
+seule avec elle, pour avoir occasion de lui prouver
+ou qu'elle n'avait pas compris ce qu'on avait
+dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas elle-même
+ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y
+avait du monde, elle veillait soigneusement à ce
+que sa fille ne se laissât aller à aucune inconvenance,
+comme de parler bas en riant, ou en regardant
+quelqu'un, de faire des mines à une personne
+qui se trouvait de l'autre côté de la chambre,
+ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher
+de rire.</p>
+
+<p>Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement
+un assez bon maintien dans le monde.
+Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
+pension étaient venues dîner chez madame de
+Vallonay, le curé de la terre de Vallonay, qui
+était à Paris pour quelques affaires, y vint diner
+aussi. C'était un excellent homme, plein de sens,
+qui disait de très-bonnes choses, seulement un
+peu plus longuement qu'un autre, et qui entremêlait
+tous ses discours de vieux adages tous
+très-utiles à retenir, mais qui paraissaient fort
+ridicules à Julie, parce qu'elle n'était pas accoutumée
+à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
+n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de
+Julie de trouver toujours quelque chose d'extraordinaire
+aux gens qu'elle voyait pour la première
+fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables
+qu'elle. Avant de dîner, elles s'étaient amusées
+à contrefaire les gestes du curé, que d'une
+pièce voisine elles voyaient se promener dans le
+salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises
+tellement en train de moqueries, que pendant tout
+le dîner ce furent des chuchotements continuels,
+des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
+ridicules. Tantôt c'était le chien qui se
+grattait d'une drôle de manière, ou bien qui, en
+posant sa patte sur les genoux de Julie pour lui
+demander à manger, avait fait tomber sa serviette,
+ou bien Emilie avait bu dans son verre,
+avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
+Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant
+le trop montrer, de peur que le curé ne
+remarquât la cause de son mécontentement; mais
+le soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda
+très-sérieusement sa fille, lui fit sentir l'indécence
+et même la bêtise d'une pareille conduite,
+et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui
+permettrait plus de revoir ses compagnes, qui
+l'entretenaient dans cette délestable habitude.
+Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir
+sur les motifs de ses actions, elle lui demanda
+ce qu'avaient donc de si extraordinaire
+les discours du curé de Vallonay.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, il disait si singulièrement les
+choses!</p>
+
+<p>&mdash;Comme quoi, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on
+prenait plus de mouches avec une cuillerée de
+miel qu'avec un baril de vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Julie, il me semble que cette
+maxime n'a jamais été mieux appliquée, et qu'il
+aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé
+en ce moment qu'on se fait aimer des gens par
+des choses qui leur plaisent, et non par des moqueries
+et des choses désagréables.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il a cité à papa, qui le savait bien
+apparemment, ce vers de La Fontaine:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Plus fait douceur que violence.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire... qui veut dire... et Julie,
+probablement un peu impatientée de la conversation,
+ne songeait en ce moment qu'à tirer de
+toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé
+dans la chef de sa boite à ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire, reprit madame de Vallonay,
+que vous feriez beaucoup mieux de défaire doucement
+le noeud de cordon que de le serrer en le
+tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous
+auriez grand besoin qu'on vous rappelât souvent
+les adages du curé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, ce n'en sont pas moins des
+choses que tout le monde sait, et c'est ce qui fait
+que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à
+rire avec ces demoiselles.</p>
+
+<p>&mdash;Que tout le monde sait? que vous savez,
+vous, Julie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, à qui tout le monde peut apprendre
+quelque chose? vous, qui trouveriez à vous
+instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine,
+si vous étiez bien en état de le comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria
+Julie très-piquée, ce conte pour les tout petits
+enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à
+ma petite soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, celui qu'il a fait pour elle à
+l'occasion de cette mauvaise gravure que je lui
+ai donnée, où l'on voit madame Croque-Mitaine
+avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
+enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! maman, et c'est ce conte-là où
+vous croyez que j'apprendrai quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que je ne suis pas bien sûre que
+vous ayez assez d'esprit pour en sentir l'utilité.
+Allons, voyons, voilà le papier, lisez... lissez
+donc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le
+lire tout haut: si ma dignité n'est pas blessée de
+l'entendre, la vôtre apparemment ne sera pas
+blessée de le lire.</p>
+
+<p>Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier
+et lut tout haut le conte qui suit:</p>
+
+<blockquote><p>
+MADAME CROQUE-MITAINE</p>
+
+<p>CONTE.</p>
+
+
+<p>&mdash;Viens vite, viens vite, Paul, disait à son
+frère cadet la petite Louise, nous avons plus de
+temps qu'il ne nous en faut: la marchande de
+fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue
+voisine; maman est à s'habiller; avant qu'elle
+ait fini nous serons revenus, toi avec ton fouet,
+moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons
+un à maman pour lui faire plaisir.</p>
+
+<p>Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher
+avec lui aussi vite que le permettaient leurs
+petites jambes. Louise avait neuf ans, et Paul
+n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus
+jolis enfants que l'on puisse voir. Louise avait
+une robe de percale bien blanche, une ceinture
+couleur de rose dessinait sa petite taille, elle
+admirait, en marchant, ses souliers ronges, et
+ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles
+sur ses épaules: ceux de Paul n'étaient ni moins
+blonds ni moins beaux; il portait un habit de
+nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à
+points à jour. Tout cela n'était rien auprès du
+plaisir qui les attendait; leur mère leur avait promis
+de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
+devait partir dans une heure. A la campagne, où
+ils avaient habité jusque-là, on leur permettait de
+courir dans le parc, quelquefois même dans le
+village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
+bien défendu de se hasarder jamais hors de la
+porte cochère; mais l'habitude de cette réserve
+n'était pas encore prise: d'ailleurs, pour aller à
+Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet,
+Paul d'un fouet, avec lequel il voulait fouetter
+les chevaux de son papa, qui lui avait promis de
+l'asseoir auprès de lui sur le devant de la calèche,
+et ils se pressaient d'aller les acheter à
+l'insu de leur mère, avec l'argent qu'elle venait
+de leur donner pour leur pension de semaine.</p>
+
+<p>Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on
+les laisser aller seuls dans la rue, à leur âge?
+Et Louise tirait Paul par la main pour marcher
+plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet
+qui venait au grand trot derrière eux leur fit encore
+doubler le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet,
+Mais le cabriolet courait aussi; Louise, effrayée,
+tourna à droite au lieu de tourner à gauche, et
+dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
+marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore,
+à chaque instant il s'approchait davantage;
+le bruit des roues étourdissait Louise, qui le
+croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
+rue; le cabriolet prend le même chemin, et,
+au détour, le cheval trottant au milieu du ruisseau,
+fait voler une pluie d'eau et de boue, et en
+couvre nos deux enfants tout effarés.</p>
+
+<p>Paul fond en larmes à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder;
+et elle jetait des regards inquiets et douloureux
+tantôt autour d'elle, tantôt sur sa robe
+de percale encore plus abîmée que le gilet de
+Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Serons-nous bientôt chez la marchande de
+joujoux? demanda Paul en pleurant toujours,
+mais plus bas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas,
+dit Louise, car je crois que nous avons été trop
+loin; en reprenant notre chemin nous y serons
+bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se
+serrant contre les maisons, dans l'espoir de n'être
+pas vue: elle ne savait cependant pas comment
+elle pourrait entrer, d'abord chez la marchande
+de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec
+sa robe ainsi arrangée.</p>
+
+<p>Toutes les rues se ressemblent, et quand on est
+enfant on ne connaît que celle où l'on demeure:
+Louise ne reprit point le chemin par où le cabriolet
+l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
+s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait
+le bras de Paul, qui, ne pouvant marcher aussi
+vite, lui disait en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent
+une petite ruelle qui ressemblait assez à une rue
+voisine de leur maison, et par où Louise avait
+passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent
+point d'issue, et au lieu de leur chemin, ils
+aperçurent....... madame Croque-Mitaine, fouillant
+avec son croc dans un tas de haillons.</p>
+
+<p>Vous connaissez madame Croque-Mitaine,
+vous avez vu son dos voûté, ses yeux rouges, son
+nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
+sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses
+sabots, sa hotte, et ce long bâton avec lequel
+elle tate, examine toutes les ordures qu'elle rencontre.</p>
+
+<p>Au bruit que faisaient les deux enfants en courant,
+elle lève la tête, les regarde, et devine sans
+peine, à leur air épouvanté, aux larmes qui coulent
+encore sur les joues de Paul et à celles qui
+gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient
+pas être où ils sont.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là? leur demande-t-elle.</p>
+
+<p>Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait
+contre une borne en serrant Paul encore plus
+fort.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas de langue? continue madame
+Croque-Mitaine; vous avez cependant de
+bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
+Louise par la main en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui
+t'est arrivé?</p>
+
+<p>Louise était si peu accoutumée à parler à des
+gens qu'elle ne connaissait pas, les contes que sa
+bonne avait eu la sottise de lui faire sur les vieilles
+femmes qui emportent les enfants, les rides,
+l'air grognon, le costume et les premiers mots
+de madame Croque-Mitaine lui avaient fait une
+telle peur que, malgré le radoucissement de ton
+de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la vieille, je vois bien que je
+n'en obtiendrai pas une parole. Je ne veux pour
+tant pas les laisser là, ces pauvres enfants. Dis
+moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous
+venez et où vous allez; es-tu muet comme ta
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chez la marchande de joujoux,
+dit Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous nous sommes perdus en route, reprit
+Louise, qui commençait à se rassurer un
+peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maman ne vous avait certainement
+pas permis de sortir, reprit la vieille.</p>
+
+<p>Et Louise baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, venez d'abord chez moi, que
+je vous débarbouille; vous êtes presque aussi
+crottés que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'écria Louise, qui recommençait
+à s'effrayer au souvenir des histoires de sa
+bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, <i>non</i>? crains-tu
+que je te mange? Ah! je vois qu'on vous a fait
+peur de madame Croque-Mitaine; mais soyez
+tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua
+l'a dit.</p>
+
+<p>Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était
+que ce qu'elles sont toutes, une pauvre vieille
+femme qui n'avait d'autre ressource pour gagner
+son pain que de ramasser ça et là des haillons
+qu'elle vendait ensuite à des gens aussi pauvres
+qu'elle.</p>
+
+<p>Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la
+main les deux enfants, qui ne marchaient encore
+qu'avec hésitation, et s'achemina le long d'une
+grande rue.</p>
+
+<p>Tout le monde regardait avec étonnement et la
+conductrice et ceux qu'elle conduisait; leurs jolis
+habits, tout éclaboussés qu'ils étaient, faisaient
+avec les siens un singulier contraste, et l'on
+voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils
+avaient essuyé par leur faute quelque mésaventure.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en vérité, disait un homme, que
+ce sont là les deux enfants que j'ai rencontrés
+tout-à-l'heure et qui s'en allaient si gaiement en
+se tenant par la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que leur est-il arrivé? demandait un autre.</p>
+
+<p>Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur
+dont elle n'était pas encore bien guérie, presser
+la marche de madame Croque-Mitaine pour échapper
+aux regards des curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, attendez donc, lui disait
+celle-ci; ne me tirez pas si fort; j'ai ma hotte à
+porter, moi, je ne peux pas aller si vite.</p>
+
+<p>Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison
+où l'on entrait par une porte à moitié pourrie.
+Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait passer
+les enfants devant elle, entre après eux, pose
+sa hotte et appelle une petite fille en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon
+pour laver ces pauvres petits! Charlotte
+sort d'un coin où elle filait du gros chanvre; elle
+était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
+deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci,
+en la voyant, se sentit un peu rassurée. Charlotte
+la débarbouilla elle-même pendant que la
+vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
+était bien grossier, et les bonnes n'y allaient
+pas avec précaution. Paul dit en pleurant qu'on
+frottait trop fort; mais Louise était trop humiliée
+pour oser s'en plaindre.</p>
+
+<p>Quand cette opération fut finie:</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit la vieille, vous allez me dire
+où vous demeurez, pour que je vous y reconduise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier;
+allons donc, ce n'est pas loin d'ici; et elle sortit
+avec nos enfants tout-à-fait rassurés.</p>
+
+<p>Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait
+plus vite. Une fois arrivée dans la rue d'Anjou,
+Louise alla droit à sa porte. Ils trouvèrent, en y
+entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
+depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques
+avaient parcouru différentes rues;
+leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
+pour aller à leur poursuite. La portière, en les
+voyant, poussa un cri de joie et monta avec eux
+dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la
+bonne, qui était au désespoir de les avoir si mal
+surveillés; et Louise courut se jeter dans ses
+bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
+Dans ce moment même rentra leur mère, en
+proie aux plus cruelles angoisses: transportée
+de bonheur en les retrouvant, elle ne songeait
+pas à les gronder comme ils le méritaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous
+fait? leur demanda-t-elle en les prenant sur ses
+genoux et en les couvrant de baisers et de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sont perdus, Madame, dit madame
+Croque-Mitaine, car Louise n'osait répondre. Je
+les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
+d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des
+bouquets pour elle et pour vous, et un fouet pour
+son frère, mais sûrement c'était sans votre permission.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute
+tremblante; et c'est vous, bonne femme, qui me
+les avez ramenés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller
+chez moi; ils ont sans doute été éclaboussés
+par quelque fiacre: si vous aviez vu
+comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse,
+aurait voulu cacher sa robe couverte de
+boue, tandis que Paul montrait son gilet à sa
+mère, lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me
+faudra un autre gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud;
+je suis encore toute tremblante de la peur
+que vous m'avez causée. Il est déjà tard, votre
+papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas
+sortis seuls et sans ma permission, vous ne vous
+seriez ni salis ni perdus, et nous serions à présent
+sur la route de Saint-Cloud; il est juste que
+vous soyez punis de votre faute: allez changer
+d'habits.</p>
+
+<p>Paul avait grande envie de pleurer et de grogner,
+mais Louise sentait la justice de ce que
+venait de dire sa mère, le prit par la main et sortit
+de la chambre avec lui et sa bonne.</p>
+
+<p>Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pauvres enfants avaient bien peur de
+moi, Madame, lui dit la vieille; ils ne voulaient
+pas se laisser emmener, et j'ai eu grand'peine à
+les faire entrer dans mon taudis.</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous ai d'obligations! reprit la mère,
+sans vous ils ne seraient pas encore ici, et Dieu
+sait ce qui leur serait arrivé! que je vous ai d'obligations!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille
+s'était perdue et que vous l'eussiez retrouvée,
+vous en auriez fait autant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fille, bonne femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect:
+ce n'est pas pour dire, mais Charlotte est
+bien gentille.</p>
+
+<p>Louise rentrait sur ces entrefaites.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite
+Charlotte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire
+une visite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi, ma fille.</p>
+
+<p>Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là,
+sur sa proposition, elle fit à la hâte un paquet de
+leurs robes encore fort bonnes, de trois chemises,
+d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires
+de bas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa
+mère; et Louise enchantée dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je crois que tout lui ira bien; elle
+n'est guère plus grande que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-nous chez vous, bonne femme,
+dit la mère à madame Croque-Mitaine, qui se réjouissait
+beaucoup de cette visite.</p>
+
+<p>&mdash;Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas?
+lui demanda Louise en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort
+pas sans ma permission; et elles descendirent
+bien vite.</p>
+
+<p>On ne resta pas longtemps en route. Louise
+courait presque. En entrant dans la maison, madame
+Croque-Mitaine se répandit en excuses sur
+le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà
+été chercher Charlotte dans le coin où elle filait
+encore. La petite fille était un peu honteuse de
+se montrer si mal vêtue devant une belle dame.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa
+mère; faites la révérence; Madame est la maman
+de mademoiselle Louise, que vous avez débarbouillée
+tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame,
+qu'elle l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte,
+n'osant regarder une belle dame, regardait
+Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
+sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet,
+un fichu, pour avoir ensuite le plaisir de la
+contempler.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera
+quand elle voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous
+bien aise de demeurer près de Louise!
+Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander
+ce qu'elle devait répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez donc, Mademoiselle, lui dit
+celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai
+une proposition à lui faire. Ma portière s'en va,
+je n'en ai encore retenu aucune à sa place: voulez-vous
+prendre la loge, bonne femme? Personne
+ne rentre tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup
+de peine. Madame Croque-Mitaine se trouva
+trop heureuse de cette offre; c'était une condition
+bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
+reconnaissance. On convint que son établissement
+se ferait le lendemain. Louise s'en retourna
+avec sa maman. Son père, qui venait de rentrer,
+la gronda encore un peu d'une faute dont elle
+n'avait pas senti d'abord toute l'étendue; et
+Louise, en reconnaissant son tort, dit cependant
+que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
+mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et
+qu'elle aimait bien mieux avoir eu l'occasion de
+faire plaisir à Charlotte qu'être allée à Saint-Cloud.
+</p></blockquote>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay
+à Julie quand elle eut fini, quelles sont les utiles
+réflexions que vous tirez du conte de madame
+Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien,
+comme si elle eût cru que sa mère se moquait
+d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée
+de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant,
+si vous me l'avez fait lire pour m'apprendre
+qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
+ramassent des haillons dans les rues, je crois que
+je savais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y voyez pas autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir?
+c'est une chose qu'on n'a plus guère besoin d'apprendre
+à mon âge.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, dit madame de Vallonay
+en souriant d'un air un peu moqueur, que cette
+leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
+vous n'en voyez pas d'autres?</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrait-il donc y avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai
+pas, vous pourriez trouver que je vous apprends
+des choses que tout le monde sait; cherchez.</p>
+
+<p>En disant ces mots, madame de Vallonay passa
+dans le cabinet de son mari, à qui elle avait à
+parler, et laissa Julie dans le sien avec son ouvrage,
+ses livres d'histoire et sa sonate à étudier.
+Lorsqu'elle revint il était dix heures. Au moment
+où elle ouvrit la porte, Julie fit un cri et sauta sur
+sa chaise d'un air tout effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.</p>
+
+<p>&mdash;Peur! et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous m'avez surprise!</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez
+vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, venez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai une lettre à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux que vous alliez vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, si vous le vouliez, en passant
+je porterais votre écritoire et la lampe dans
+votre chambre à coucher; vous y écririez bien
+plus commodément.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille, j'écrirai plus commodément
+ici: ne pouvez-vous donc vous aller coucher sans
+moi?</p>
+
+<p>Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit,
+et sans l'allumer, le bougeoir que sa mère
+lui avait ordonné de prendre. Elle semblait de
+temps en temps écouter avec inquiétude du côté
+de la porte. Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui
+prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant,
+que vous avez peur de rencontrer sur votre chemin
+madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua
+à sa mère qu'elle avait lu dans un livre qui était
+sur la table une histoire de voleurs et d'assassins
+qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
+plus aller seule dans sa chambre, qui était
+séparée du cabinet par le salon et la chambre à
+coucher de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions convenues, Julie, que vous ne
+liriez rien sans ma permission, et il me semble
+qu'il n'aurait pas été si inutile que madame Croque-Mitaine
+vous apprît à ne pas désobéir.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal,
+parce que c'est un livre pour les jeunes personnes
+où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
+histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait attendre que je vous eusse permis
+de les lire toutes, et le conte de madame Croque-Mitaine
+aurait dû vous apprendre que les enfants
+ne doivent pas interpréter les volontés de leurs
+parents, parce que la plupart du temps ils n'en
+peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
+croyaient comme vous ne pas faire un grand mal,
+et, comme vous, ils sont tombés précisément
+dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter.
+Allez, ma fille, allez vous coucher; et si la peur
+vous empêche de dormir, vous réfléchirez sur la
+morale de madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti;
+elle alluma le bougeoir le plus lentement qu'elle
+put, laissa en s'en allant la porte du cabinet ouverte
+pour avoir un peu moins peur, mais sa
+mère la rappela pour la fermer. Alors, se voyant
+seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la porte
+de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir
+sur ses pas; le coeur lui battit bien fort quand
+elle arriva dans sa chambre pour la seconde fois;
+elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
+tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa
+mère fut rentrée. Ces ridicules frayeurs la troublèrent
+deux ou trois jours, sans qu'elle osât en
+parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame
+Croque-Mitaine; mais elle n'en était pas
+quitte.</p>
+
+<p>On avait donné à l'une des compagnes de Julie
+deux petites souris blanches, les plus jolies du
+monde; elles étaient renfermées dans un grand
+bocal de verre à travers duquel on les voyait. On
+avait suspendu au couvercle une espèce de petite
+roue qu'elles faisaient tourner avec leurs pattes,
+comme les écureuils, en essayant de grimper
+dessus, et elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup
+de chemin. Cette jeune personne n'avait pu
+les emporter à sa pension, et comme elle y devait
+rester encore un an, Julie l'avait priée de les lui
+prêter pour ce temps-là, promettant d'en avoir
+grand soin. En effet, Julie les soignait elle-même.
+Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des
+animaux pour en charger les domestiques; car
+elle pensait que ces choses-là ne peuvent amuser
+que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait
+pas la peine d'en avoir quand on ne s'en amusait
+pas. Julie leur donnait assez régulièrement
+à manger, mais elle oubliait souvent de fermer
+le bocal; alors elles s'échappaient. On les avait
+toujours rattrapées; mais un jour qu'elles étaient
+à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
+coutume, la précaution de laisser la porte de sa
+chambre ouverte, un chat y entra, et Julie, qui
+arrivait dans ce moment, le vit, sans pouvoir
+l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se
+désespéra, s'écria vingt fois:</p>
+
+<p>&mdash;Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura
+bien que si elle avait su cela elle ne s'en serait
+pas chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la
+vit un peu consolée, tout votre malheur vient de
+ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte de
+madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! maman, dit Julie impatientée,
+qu'est-ce qu'il aurait fait à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer
+une chose sans s'être assuré de pouvoir
+la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint
+de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande
+de joujoux, ils n'examinèrent point s'ils
+seraient capables d'y arriver sans s'égarer et
+sans avoir peur des voitures; de même que vous
+n'avez point examiné, avant de vous charger des
+souris, si vous seriez capable de les bien soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, il fallait prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous seriez une étourdie, que les souris
+s'échapperaient d'un bocal ouvert, et que, quand
+elles seraient dehors, le chat les mangerait. C'est
+ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si
+vous aviez pu profiter de la morale de madame
+Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner
+la conversation, vous trouvez donc tout dans
+madame Croque-Mitaine?</p>
+
+<p>&mdash;J'y pourrais trouver encore beaucoup de
+choses, et si vous le voulez, nous en avons pour
+longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, maman, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais
+c'est à une condition, c'est que vous ne vous aviserez
+plus de croire que ce que disent des personnes
+raisonnables peut être un sujet de moquerie
+pour une petite fille comme vous; et que
+quand leur conversation vous ennuiera, au lien
+de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule,
+vous vous direz que c'est parce que vous n'avez
+pas assez d'esprit pour la comprendre, ou de raison
+pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y
+manquez, je vous remets, pour toute nourriture,
+à la morale de madame Croque-Mitaine.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c06" name="c06"></a>
+
+
+<h3>LES PETITS BRIGANDS</h3>
+
+<p>&mdash;Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc,
+écoutez donc! criait Antoine à ses camarades,
+enfants du village de Macieux, qui jouaient au
+petit palet sur la pelouse devant le village. Une
+voiture de poste venait de passer; on avait jeté
+par la portière un papier renfermant des débris
+d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et
+comme il savait lire, parce qu'il était le fils du
+maître d'école du village, en mangeant les miettes
+du pâté il avait lu dans le papier, qui était
+le <i>Journal de l'Empire</i> du 2 février 1812, le paragraphe
+suivant:</p>
+
+<p>«<i>Berne, le 26 janvier 1812</i>.&mdash;Un certain
+nombre d'écoliers des deuxième et troisième classes
+de notre collège, âgés de douze à quatorze
+ans, qui avaient lu, dans leurs heures de récréation,
+des histoires romanesques de brigands, s'étaient
+réunis, avaient nommé un capitaine et des
+officiers, et s'étaient donné des noms de brigands.
+Ils tenaient des assemblées secrètes dans lesquelles
+ils mangeaient et buvaient, et s'engageaient
+par serment à voler et à garder le secret
+sur toutes leurs opérations, etc.»</p>
+
+<p>C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils
+tous à la fois après l'avoir entendu, que cela est
+joli! il faut nous faire brigands. Charles, veux-tu
+en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait
+en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit
+Charles sans savoir ce que c'était. Charles était
+un bon garçon, mais qui avait un grand tort, c'était
+de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait
+défendu d'aller avec les autres petits garçons du
+village, presque tous très-mauvais sujets. Au lieu
+de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes
+les fois qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou
+avec l'autre; il leur donnait même rendez-vous
+aux endroits par où il devait passer quand son
+oncle l'envoyait quelque part. Quand il était avec
+eux, ils lui faisaient faire beaucoup de sottises
+qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne savait
+pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les
+voyait jeter des pierres dans les arbres pour abattre
+le fruit, marcher dans des champs de blé mûr
+ou gâter des plants d'asperges; il disait alors
+qu'il ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours.
+Il dit qu'il voulait bien être brigand, parce
+qu'il s'imagina que c'était un jeu.</p>
+
+<p>On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons.
+Les petits garçons coururent à un tas de
+fagots et en tirèrent les plus gros cotrets. Charles
+eut beau dire que ces fagots appartenaient à
+son oncle le curé, qui les avait achetés le matin,
+on lui répondit que les brigands n'avaient pas
+peur des messieurs, et que les messieurs du monde
+n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler.
+Charles riait de toutes ces sottises; et Simon,
+celui pour qui il avait le plus d'amitié, parce qu'il
+était gai et bon enfant, quoique bien mauvais
+sujet, ayant choisi un bâton pour lui, il le prit.
+Ils se mirent tous alors à remuer leurs bâtons
+en levant la tête et en se donnant la figure la plus
+méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent
+après cela ce qu'ils allaient faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord jurer que nous sommes des
+brigands, dit Antoine; et puis après, ajouta-t-il
+en regardant comment on disait dans son journal,
+nous volerons tout ce que nous trouverons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous volerons! dit Charles, qui commençait
+à trouver ce jeu fort singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement, puisque nous sommes des brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne volerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous
+les petits garçons; tu es un brigand, tu voleras.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne volerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon,
+qui voulait toujours tout arranger; si tu ne voles
+pas, ce sera tant pis pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce
+sera tant pis pour toi, tu ne viendras pas boire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda
+l'un de la troupe. Charles dit que c'était de s'enivrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal;
+nous irons tous ensemble au cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;On vous y laissera bien aller! dit Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis
+on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une
+lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
+permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent
+de tout le monde. Et les petits garçons se
+mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus
+fier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous
+sommes brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu,
+et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au
+petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche.
+Et Simon était assez disposé à aller prendre
+sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent
+qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en
+aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles
+aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine
+dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu
+l'histoire dans un vieux recueil latin et français
+où son père apprenait aux enfants à lire le latin,
+il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient
+autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang,
+qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être
+brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela
+charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment aurons-nous du sang? dit
+l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;On se piquera le doigt, reprit un autre; justement
+j'ai une grosse épingle qui attache ma
+culotte.</p>
+
+<p>Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun
+se promettant bien intérieurement de ne pas piquer
+bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un
+grand embarras. On voulait que Louis, qui était
+le fils du marchand de vin, en allât voler chez
+son père. Louis dit que ce ne serait pas la première
+fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de
+peur d'être vu et battu. On lui disait que pour
+un brigand il était bien poltron, mais cependant
+personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon,
+qui était le plus hardi, en alla demander à
+la servante du cabaretier, qui l'aimait assez,
+parce que, quand il la rencontrait dans la rue,
+bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle
+lui en donna un peu qui était resté au fond d'une
+pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux
+sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença
+à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui
+faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique
+cela ne saignât pas du tout; les autres firent
+semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt
+bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu
+beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne
+voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un
+grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se
+fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti
+de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours
+en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot;
+les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il
+ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il
+était un traître qui voulait les dénoncer. Simon
+lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux,
+c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à
+Charles, d'autant que Simon venait de se battre
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils
+tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie
+de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être
+un brigand. Ils criaient encore plus fort:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis;
+et Simon lui portait le sabot à la bouche.
+Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait
+bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant
+que non, et fort en colère.</p>
+
+<p>Cependant sa colère ne tint pas contre Simon,
+qui le lendemain l'attendit à son passage dans la
+rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson
+qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de
+la boutique du charcutier du village. Charles
+avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais
+Simon lui avait tant dit que le saucisson était
+bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment
+il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse
+où ils mangeaient le saucisson; il le trouva
+en effet bien gros; ils lui racontèrent comment
+ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être
+vus par le marchand, les contes que Simon lui
+faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant
+qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles,
+qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles
+actions, que quand on lui proposa de goûter
+du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea.
+Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit
+inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout
+de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait
+il était plus tourmenté. Ce fut bien pis
+quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui
+fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait
+tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu:
+<i>Le bien d'autrui tu ne prendras</i>.</p>
+
+<p>Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient
+le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs,
+mais encore ceux qui achetaient sans
+payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient,
+et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre,
+mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
+pris les autres.</p>
+
+<p>Charles pâlissait et rougissait tour à tour;
+heureusement il faisait sombre, son oncle n'en
+vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put
+s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper,
+il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à
+l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson
+qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit
+point. Sa conscience lui reprochait d'avoir
+participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait
+bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela
+était mal, car ils lui diraient:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger
+du saucisson.</p>
+
+<p>Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on
+ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât,
+à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on
+avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le
+peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable
+poids; mais comment le faire accepter au
+charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser
+ses camarades? ce que Charles ne voulait pas
+faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé
+par sa promesse. Il imagina d'aller placer
+quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent,
+sur la porte du charcutier, imaginant qu'il
+les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou
+trois fois devant la porte sans oser les mettre;
+enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il
+les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la
+rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas
+plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour
+de la boutique, et voyant que le marchand
+avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.
+Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine
+se débattit; le marchand se retourna au
+bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique?
+dit-il en colère, car il se souvenait de ce
+qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
+rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en;
+ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles,
+mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Lui comme un autre, disait Antoine entre
+ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait
+chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait
+dans une autre occasion. Il courut après Antoine
+pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils
+étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il
+n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait
+sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque
+de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait
+pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de
+n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours
+été.</p>
+
+<p>Comme il était là, triste et honteux, vinrent à
+passer Jacques et Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons
+un beau panier de pêches que la mère Nicolas
+allait porter à la ville et que nous avons été de
+dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser
+du bois auprès des murs du parc; nous l'avons
+caché là, dans le fossé; viens le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Charles, je ne veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques;
+il n'a pas eu la peine de le prendre; c'est un poltron
+de brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un brigand, dit Charles en
+colère, et je ne me soucie pas de vos pêches.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.</p>
+
+<p>Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu
+par un coup de poing; mais il était humilié,
+il se tut; et Jacques s'en alla en chantant
+de toutes ses forces, sur l'air <i>c'est un enfant</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est un poltron,</p>
+<p>C'est un poltron.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Simon, lui répondit Charles, qui aurait
+voulu le convertir, c'est bien mal de voler et de
+fréquenter ceux qui volent.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu ne pensais pas cela hier.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu te repentiras encore demain,
+viens. Et Simon, qui avait l'habitude de lui faire
+faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'irai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa
+brusquement. Je vois bien que c'est que tu ne
+veux pas me donner ma revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Simon, comment le pourrais-je? je
+n'ai plus d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as toujours ces quatre sous que tu nous
+as gagnés à Louis et à moi.</p>
+
+<p>Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce
+qui lui était arrivé. Simon se mit à rire si fort,
+que Charles riait presque de voir rire Simon; cependant
+il s'impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Simon, les brigands ne rendent
+rien. Mais viens tantôt jouer au petit palet sur
+la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui
+te les a volés, nous trouverons bien moyen de les
+lui gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai
+pour moi tout seul.</p>
+
+<p>Comme Charles, malgré ses malheurs, était
+un peu plus content de lui, il dîna mieux qu'il n'avait
+soupé la veille. Cependant il songeait qu'il
+aurait été bien agréable de regagner à Antoine
+ses quatre sous. Le lendemain était dimanche;
+le curé lui donna la clef de son jardin, lui disant
+de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses
+paroissiennes, vieille et infirme, qui logeait à
+quatre ou cinq cents pas du village, et qui, pour
+venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin
+à faire en traversant le jardin du curé qu'en
+faisant le tour par les rues.</p>
+
+<p>Charles partit; il passait assez près de la
+pelouse; en passant il la regarda, et marcha plus
+lentement pour tâcher d'apercevoir ce que faisaient
+ses camarades qu'il y voyait rassemblés,
+En regardant et en marchant lentement, il approcha;
+il les vit jouant au petit palet, et approcha
+davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait.
+Simon le vit, l'appela, et lui proposa d'être
+de moitié. Charles ne répondit rien d'abord; Simon
+renouvela sa proposition: c'était contre
+Antoine qu'il jouait. Charles accepta, sans songer
+qu'il ne pouvait pas jouer, puisqu'il n'avait pas
+d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui
+revint au milieu de la partie; alors il lui prit une
+telle peur de perdre, qu'il ne respirait pas. Il
+examinait le jeu avec une attention inquiète; il
+crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui
+il était de moitié, trouvait moyen, en s'approchant
+pour mesurer, de pousser son palet de manière
+à faire croire qu'il avait gagné quand il
+avait perdu. Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne
+pas faire de tort à Simon? Était-ce pour ne pas
+perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était
+troublé. Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible,
+encore plus troublé que la veille. Il pensait
+que Simon avait triché, et que c'était de là
+que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût
+volé, ce n'était pas une raison pour le voler à son
+tour. Il aurait bien voulu demander à quelqu'un
+s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
+il n'était pas obligé à restituer même celui
+qu'avait gagné Simon, puisqu'il n'avait pas
+averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le
+malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite,
+c'est de ne plus oser demander conseil à
+personne, même quand c'est pour la réparer. La
+conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il
+commençait à tâcher de s'étourdir pour ne plus
+la sentir. Il se mit donc à courir de toute sa force
+pour secouer ses idées; mais en arrivant à la
+porte de madame Brossier, il s'aperçut qu'il
+n'avait plus la clef du jardin. Il crut d'abord l'avoir
+perdue en courant, et la chercha quelque
+temps; mais il se ressouvint ensuite qu'il l'avait
+prêtée à Simon pour mesurer la distance des palets.
+Il retourna pour la lui demander; Simon
+n'y était pas, non plus que Jacques, les autres
+dirent qu'ils n'avaient pas la clef. Charles voulait
+courir après Simon.</p>
+
+<p>&mdash;N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le
+manquerais. Jouons plutôt une partie.</p>
+
+<p>Charles était en train de faire des fautes; il ne
+savait plus d'ailleurs si l'argent qu'il avait lui appartenait
+ou non; et il semble que les gens qui
+ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles
+et si embrouillés, qu'ils ne savent plus
+comment s'en tirer, abandonnent le soin de leur
+conscience et ne se soucient plus de faire bien ou
+mal, en sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant
+le moyen de réparer.</p>
+
+<p>Charles joua et perdit non-seulement un sou,
+mais quatre autres qu'il n'avait pas. Il voulait
+toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
+jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait
+guère, parce qu'il était tout occupé de sa
+partie; cependant il avait demandé une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Simon ne reviendra pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, quand les poules auront des dents,
+avait répondu Antoine en se moquant. Charles
+l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
+une dernière partie qui lui aurait probablement
+encore fait perdre ce qu'il n'avait pas, Jacques
+arrive en courant, et sans voir Charles, parce
+qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une
+certaine distance, et cependant à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la clef du jardin, nous l'avons
+essayée; nous allons chercher des paniers. Charles
+entend qu'on parle de sa clef, et voit bien
+qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon
+eussent le temps de l'emporter. Il veut courir
+après Jacques, Antoine le retient:</p>
+
+<p>&mdash;Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.</p>
+
+<p>&mdash;Je te les payerai demain; mais je veux ravoir
+ma clef.</p>
+
+<p>&mdash;Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la
+mange?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler
+les fruits du jardin de mon oncle, comme le
+panier de pêches et le saucisson; et Charles se
+débattait toujours, et Antoine le retenait.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait
+les fruits qui sont à terre à se pourrir!
+Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
+d'autres, se débattait encore plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien que vous me laissiez aller à
+la fin, disait Charles, et alors j'irai dire à mon oncle
+de se faire rendre sa clef.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me
+faire rendre mes quatre sous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Promets-le, foi de brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en
+se prenant la main et en se mettant à sauter autour
+de lui de manière à l'empêcher de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Promets foi de brigand. Charles trépignait,
+pleurait, faisait des efforts inutiles. Il lui fallut
+promettre foi de brigand qu'il ne dirait rien, et
+qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire
+qu'il donnerait ce qu'il n'avait pas; mais
+Charles s'était engagé, par ses premiers torts,
+dans une mauvaise route où il ne pouvait plus
+faire que des fautes.</p>
+
+<p>A peine libre, il se met à courir de toute sa
+force du côté de la maison; mais à quelque distance
+il rencontra son oncle, qui l'arrêta et lui
+demande s'il a remis la clef à madame Brossier.
+Charles, interdit, confus, bégaie et ne sait que
+répéter:</p>
+
+<p>&mdash;La clef, la clef... mon oncle, la clef....</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu perdue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de
+cette défaite. Le curé était un homme bon et
+tranquille, il ne se fâchait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait
+presque plus jour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la trouverons encore bien moins quand
+il fera tout-à-fait nuit. Et le voilà à chercher
+avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
+rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient
+au village; le curé leur demande sa clef, ils répondent
+qu'ils ne l'ont pas trouvée, et Charles
+les entend avec indignation, en s'en allant, rire
+entre eux et dire:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle
+se retrouvera. Il les voit se mettre à courir, et
+pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son
+absence pour faire leur coup. Il tremble pour le
+bel abricotier de son oncle, si chargé de fruits,
+qu'on a été obligé d'en étayer quelques branches.
+Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit
+agneau qu'élève la servante du curé, que Charles
+aime à la folie, qui le reconnaît, accourt à lui,
+quand il le voit, de toute la longueur de sa corde,
+le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est
+attaché dans le jardin; si ces garnements allaient
+l'emmener et lui faire mal; il aurait beau bêler,
+la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
+est assez éloigné de la maison, à laquelle il
+ne tient que par une petite allée qui passe le long
+des derrières de l'église. Il ne peut tenir à cette
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi
+aller; si quelqu'un a trouvé la clef, il pourrait
+entrer; je veux mettre quelque chose dans la serrure
+pour les empêcher d'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma
+serrure. Charles a déjà pris sa course. Le curé lui
+crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans la
+serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et
+court toujours; et le curé, voyant qu'il fait trop
+noir pour espérer de trouver sa clef, va faire une
+visite dans le village.</p>
+
+<p>Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille;
+Bébé est à la même place et vient lui
+lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
+moment d'entendre arriver les petits brigands:
+que ferait-il alors? Charles s'est mis dans la plus
+cruelle alternative où puisse être un homme:
+celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre
+une mauvaise action qu'il pourrait prévenir.
+Son oncle lui a défendu de faire rien entrer
+dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui
+sert à monter aux arbres, mise en travers de la
+porte, pourra empêcher de l'ouvrir. Il commence
+à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
+croit entendre plusieurs personnes parler bas le
+long du mur et près de la porte, alors il sent
+bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
+son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de
+toute sa force; mais en ce moment on vient de
+mettre la clef dans la serrure, la porte s'ouvre
+brusquement; Charles est presque renversé. Il
+voit entrer les cinq petits brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant,
+sortez! ou je vais crier.</p>
+
+<p>&mdash;Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette
+hors du jardin, dont il ferme la porte après en
+avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie et
+frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot
+à fleurs, qui lui fait bien mal en lui tombant sur
+l'épaule: il en voit arriver un autre et juge qu'il
+ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour,
+il se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes
+qui rendent ses jambes tremblantes, trouve la
+porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
+avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé
+bêler d'une manière si lamentable, que son coeur
+est transi d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort,
+Charles pousse un grand cri. Simon saute sur lui,
+lui met les mains devant la bouche; et aidé d'Antoine,
+les y retient malgré les efforts de Charles,
+tandis que les autres cherchent à serrer la corde
+qui attache le cou de l'agneau à moitié étouffé. Le
+pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier
+et faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir
+lui donne des forces, il s'arrache des mains qui le
+retenaient, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! On l'a entendu: le
+curé, qui le cherchait, la servante, qui vient faire
+rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les petits
+brigands se voient découverts; ils se dispersent
+dans le jardin, et veulent se sauver, mais
+ils ont fermé la porte. La servante en a déjà reconnu
+et souffleté deux ou trois, tandis que Charles,
+uniquement occupé de Bébé, le délie, le fait
+respirer, et à genoux près de lui, l'embrasse en
+pleurant et en essayant de l'engager à manger
+de l'herbe qu'il lui présente. Après avoir sévèrement
+tancé les petits brigands, et les avoir mis
+à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles
+est tout étonné d'entendre la servante dire qu'ils
+étaient quatre, et ne pas nommer Simon: il pense
+qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
+petite allée où il marchait derrière les autres,
+conduisant Bébé, qui, encore tout effrayé, avait
+quelque peine à se laisser conduire, il aperçoit
+Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord
+prêt à crier, se souvenant que c'était Simon qui
+lui avait mis les mains devant la bouche pendant
+qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un
+mouvement de générosité et le sentiment de ses
+propres fautes le retiennent. Il lui fait signe de
+le suivre doucement; et pendant que les autres
+rentrent dans la maison, il lui donne les moyens
+de s'échapper par la porte de la cour.</p>
+
+<p>Interrogé par le curé, Charles prit le parti
+d'avouer humblement tous ses torts, et de demander
+pardon à Dieu et à son oncle, qui le
+traita avec bonté, mais lui imposa cependant une
+pénitence. Charles lui demanda de vouloir bien
+lui avancer la petite somme qu'il lui accordait
+tous les mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui
+rendre même l'argent qu'il avait gagné peu loyalement
+avec Simon, et rendre aussi quelque chose
+au marchand de saucissons. Le curé y consentit,
+quoiqu'il eût une grande répugnance à voir donner
+de l'argent à Antoine, qui ne pouvait certainement
+s'en servir que pour de mauvais usages.
+Mais Charles le devait, et son oncle lui fit observer
+que les inconvénients de la mauvaise conduite
+avaient souvent des suites si longues, que,
+même après qu'on était corrigé, elles vous obligeaient
+encore à faire des choses auxquelles on
+avait du regret. Quant à l'argent du marchand,
+Charles ne voulait pas le donner lui-même: son
+oncle trouva qu'il avait raison, parce qu'il y a
+des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé
+de les avouer pour éviter un mensonge, on ne
+doit s'en accuser que devant Dieu; son oncle lui
+promit de le rendre, comme une restitution dont
+on l'avait chargé. Charles craignait qu'on ne
+soupçonnât d'où cela venait; son oncle lui dit
+qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant
+le mal, il fallait avoir le courage de s'y exposer
+pour le réparer, et qu'une conduite irréprochable
+était le seul moyen de rétablir sa réputation,
+qui pourrait bien être altérée de cette
+aventure.</p>
+
+<p>Elle le fut, en effet, pendant quelque temps.
+Le curé, le lendemain, au prône, ayant parlé
+contre le vol, sans nommer personne, et ayant
+averti les parents de veiller sur leurs enfants,
+qui prenaient des habitudes dangereuses, tous
+ceux du village qui avaient des enfants furent
+inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait
+par-là. Les petits brigands furent terriblement
+maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
+dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était
+Charles, qui leur avait ouvert la porte et puis les
+avait fait découvrir. Les petits garçons, de leur
+côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils
+le rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne
+fût pas en colère. Charles, quand il le voyait
+par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait
+de l'engager à prendre de meilleures habitudes.
+Simon promettait et n'en faisait rien. Il devint
+enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
+de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir
+envie. Simon ayant cessé bientôt d'être bon enfant
+et serviable, car il n'y a point de bonne qualité
+qui tienne contre l'habitude de mal faire, et
+point de sentiment que ne finisse par étouffer le
+défaut de religion.</p>
+<br><br>
+
+<h4>FIN.</h4>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"><a href="#c01">Marie ou la Fête-Dieu.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c02">La vieille Geneviève.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c03">Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c04">Hélène ou le but manqué.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c05">Armand ou le petit Garçon indépendant.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c07">Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c06">Les petits Brigands.</a></p>
+ </div> </div>
+
+
+<h4>FIN DE LA TABLE.</h4>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14309 ***</div>
+</body>
+</html>
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+Project Gutenberg's Nouvelles et Contes pour la jeunesse, by Pauline Guizot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Nouvelles et Contes pour la jeunesse
+
+Author: Pauline Guizot
+
+Release Date: December 9, 2004 [EBook #14309]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LA JEUNESSE ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ MADAME GUIZOT
+
+ NOUVELLES ET CONTES POUR LA JEUNESSE
+
+
+ Marie.--La vieille Geneviève.
+ Aglaé et Léontine.--Hélène ou le but manqué.
+ Le petit Garçon indépendant.
+ Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
+ Les petits Brigands.
+
+
+
+ MARIE
+ OU
+ LA FÊTE-DIEU
+
+Après avoir, dans les commencements de la révolution, suivi son mari en
+pays étranger, madame d'Aubecourt était revenue en France, en 1796, avec
+ses deux enfants, Alphonse et Lucie; comme elle n'était point sur la
+liste des émigrés, elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
+d'obtenir pour son mari la permission de revenir. Elle demeura deux ans
+à Paris dans cette espérance: enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle
+désirait, et ses amis l'assurant que le moment n'était pas favorable
+pour solliciter, elle se décida à quitter Paris et à se rendre dans
+la terre de son beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son mari
+désirait qu'elle habitât en attendant qu'il pût se réunir à elle;
+d'ailleurs, madame d'Aubecourt n'ayant d'autre ressource que l'argent
+que lui envoyait son beau-père, elle était bien aise de diminuer la
+dépense qu'elle lui causait, en allant vivre près de lui. Toutes les
+lettres de M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
+de plaintes sur la dureté des temps, sur son obstination à suivre des
+démarches inutiles, à quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
+lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, ayant déjà assez
+de peine à se tirer d'affaire chez lui, où il mangeait ses choux et ses
+pommes de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; mais il était
+disposé à se tourmenter sur sa dépense; et madame d'Aubecourt, quelle
+que fût l'extrême économie avec laquelle elle vivait à Paris, vit bien
+qu'elle ne pourrait le tranquilliser qu'en allant vivre sous ses yeux.
+
+Elle partit avec ses enfants au mois de janvier 1799, pour se rendre
+à Guicheville; c'était le nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
+avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: renfermés depuis
+deux ans à Paris, où leur mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère
+s'occuper d'eux, ils furent enchantés de partir pour la campagne, et
+s'inquiétèrent fort peu de ce que leur dit madame d'Aubecourt sur
+les précautions qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner et
+impatienter leur grand-père, que l'âge et la goutte portaient assez
+habituellement au mécontentement et à la tristesse. Ils montèrent pleins
+de joie dans la diligence; cependant, à mesure que le froid les gagnait,
+leurs idées se rembrunissaient. Une nuit passée en voiture acheva de les
+abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain au soir à l'endroit où ils
+devaient quitter la diligence, ils se sentaient le coeur serré comme si
+depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. Il fallait faire
+encore une lieue pour arriver à Guicheville; il fallait la faire à pied,
+à travers une campagne couverte de neige, car M. d'Aubecourt n'avait
+envoyé au-devant d'eux qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
+leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, d'un air effrayé,
+regarda sa mère comme pour lui demander si cela était possible. Madame
+d'Aubecourt lui fit observer que puisque leur conducteur était bien venu
+de Guicheville à l'endroit où elles étaient, rien ne s'opposait à ce que
+de l'endroit où elles étaient elles allassent à Guicheville.
+
+Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé la liberté de ses jambes,
+il avait repris toute sa gaieté. Il se mit à marcher devant pour
+éclairer, disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il appelait des
+_précipices_; causant avec l'âne, qu'il tâchait d'engager à hennir, et
+faisant un tel bruit de _gare à vous! gare la fondrière!_ qu'on l'aurait
+pris à lui tout seul pour une caravane; il parvint à égayer tellement
+Lucie, qu'en arrivant elle avait oublié le froid, la nuit, la neige.
+Leurs rires, en traversant la cour du château, attirèrent deux ou trois
+vieux domestiques qui, de temps immémorial, n'avaient pas entendu rire
+à Guicheville; le gros chien en aboya avec des hurlements, comme
+d'un bruit qui lui était tout-à-fait inconnu. Ils continuaient dans
+l'antichambre, lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte du
+salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit le calme, et les voyant
+tous les trois mouillés et crottés de la tête aux pieds:
+
+--Si vous aviez voulu venir il y a six mois, comme je vous en pressais
+continuellement... dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas eu
+moyen de vous faire entendre raison.
+
+Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et M. d'Aubecourt les mena dans
+un grand salon à boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès d'un
+petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants eurent le temps de
+reprendra toute leur tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
+mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui se fâchait contre le
+paysan qui les avait amenés de ce qu'il avait placé leurs paquets sur
+une chaise au lieu de les mettre sur une table.
+
+--Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on commence à mettre ma maison
+en désordre.
+
+L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent exercice qu'il avait
+donné à sa poitrine, sortit pour boire un verre d'eau, et peut-être
+aussi pour se désennuyer un instant en quittant le salon. Il eut le
+malheur de boire dans le gobelet de son grand-père; mademoiselle
+Raymond, qui s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à la maison.
+
+--On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de Monsieur.
+
+Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. Mademoiselle Raymond
+voulut lui prouver qu'il devait le savoir; Alphonse répliqua.
+Mademoiselle Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, se fâchant à son
+tour, répondit à mademoiselle Raymond quelques mots assez peu polis, et
+rentra dans le salon en fermant la porte très-fort. Mademoiselle Raymond
+y entra l'instant d'après, et ferma la porte avec une précaution
+marquée, et d'une voix encore toute agitée par la colère, elle dit à M.
+d'Aubecourt:
+
+--Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les portes fort, vous aurez la
+bonté de le dire vous-même à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
+me permet pas de lui parler.
+
+--Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, répondit M. d'Aubecourt, c'est
+comme cela qu'on élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
+devant eux.
+
+Heureusement que madame d'Aubecourt se trouva à côté de son fils; elle
+lui serra le bras pour l'empêcher de répondre à son grand-père; mais il
+trépigna d'impatience et garda le silence jusqu'à l'heure du souper: à
+table, on ne mangea guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt après
+madame d'Aubecourt demanda la permission de s'aller reposer. Lorsqu'ils
+furent dans la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt et sa
+fille, Lucie, qui s'était contenue jusqu'alors, se mit à pleurer; et
+Alphonse, se promenant dans la chambre avec agitation, disait:
+
+--Cela commence joliment! puis il reprenait:
+
+--Que mademoiselle Raymond s'avise de me parler encore sur ce ton-là!
+
+--Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de sévérité, songez que vous
+êtes chez votre grand-père.
+
+--Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle Raymond.
+
+--Vous êtes dans un lieu où la volonté de votre grand-père est qu'on la
+traite avec égard.
+
+--A la bonne heure, quand elle ne viendra pas crier aux oreilles.
+
+--Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez pas d'égards envers
+elle si elle était avec vous ce qu'elle doit être.
+
+--Autrement, je ne lui dois rien.
+
+--Vous lui devez tout ce que vous devez aux volontés de votre
+grand-père, à qui vous manqueriez essentiellement en maltraitant une
+femme qui a sa confiance. Il y a des personnes, Alphonse, dont il nous
+est ordonné de respecter jusqu'aux caprices, car nous devons leur
+épargner même les mécontentements injustes; puis elle ajouta plus
+tendrement: Mes enfants, vous ne connaissez pas encore l'humeur et
+l'injustice; ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; mais vous
+auriez tort d'imaginer que vous puissiez passer votre vie, ainsi que
+vous l'avez passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos droits, ou
+que rien vous oblige à contraindre vos mouvements quand ils n'ont rien
+da condamnable. Il faut que vous commenciez à apprendre, toi, Alphonse,
+à réprimer ta vivacité, qui pourrait te faire commettre des fautes
+graves; et toi, Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
+malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons ensemble notre
+apprentissage de patience et de courage.
+
+Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils étaient remplis de confiance
+en elle, et elle avait, d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à
+laquelle il était impossible de résister. Lucie fut toute consolée par
+ses paroles. Alphonse s'alla coucher, en l'assurant cependant qu'il
+était si agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la nuit; et il
+n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet qu'il s'endormit pour jusqu'au
+lendemain matin.
+
+En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le ramage des oiseaux.
+Il s'était persuadé, depuis la veille, que les oiseau ne devaient pas
+chanter à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau soleil et un temps
+doux qui fondaient la neige, ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au
+printemps. Cette idée les avait mis en gaieté. Alphonse se mit en gaieté
+comme eux. Il alla parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
+avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher sa soeur, la
+conduisit, un peu malgré elle, dans les boues du parc, d'où elle ne
+se tirait pas aussi bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
+lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser un dans un trou, et
+fut deux ou trois fois au moment de se désespérer. Alphonse, tantôt
+l'aidant, tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; il revint
+content de tout et disposé à passer beaucoup de choses à mademoiselle
+Raymond. Il la trouva de moins mauvaise humeur que la veille. Madame
+d'Aubecourt n'avait point amené de femme de chambre, en sorte que
+mademoiselle Raymond lui avait proposé, pour la servir, une jeune
+paysanne nommée _Gothon_, dont elle était la marraine, et que madame
+d'Aubecourt avait acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
+disant que de la main de mademoiselle Raymond elle était sûre qu'elle
+lui conviendrait. Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
+s'était perdue dans quelques phrases de compliments, et avait fini par
+assurer que mademoiselle Lucie avait l'air doux comme madame sa mère, et
+que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, était extrêmement aimable.
+
+Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent de ce retour de
+bienveillance. Quand mademoiselle Raymond avait de l'humeur, tout le
+monde en avait dans la maison, car tout le monde était grondé. C'était
+au fond une assez bonne fille, mais facile à fâcher, sujette aux
+préventions, et qui, accoutumée à être la maîtresse, craignait tout ce
+qui pouvait gêner son autorité. Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne
+se mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute l'aigreur que lui
+avait causée son arrivée. Monsieur d'Aubecourt, qui avait été balancé
+entre le désir de dépenser moins d'argent et la crainte du dérangement
+que devait faire l'établissement de sa belle-fille dans le château, se
+rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt avait refusé de faire des
+visites dans le voisinage, disant que sa situation et celle de son mari
+ne lui permettaient pas de voir personne. Elle prenait d'ailleurs le
+plus grand soin de se conformer à toutes ses habitudes; ainsi tout
+allait assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent guère
+pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, accoutumé à manger seul,
+assurait que le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de ne rira
+jamais que des lèvres, car un éclat de rire faisait tressaillir M.
+d'Aubecourt comme un coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
+jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait lui-même, et dont il
+comptait chaque jour les branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans
+frissonner de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours turbulent, et
+remuant de côté et d'autre; et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en
+passant, accrocher et casser quelques branches.
+
+Madame d'Aubecourt était depuis six semaines environ à Guicheville quand
+elle reçut une lettre de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
+parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un village à deux lieues
+de là. Adélaïde devait être alors à peu près de l'âge de Lucie: elle
+avait perdu sa mère en venant au monde, on l'avait mise en nourrice chez
+une paysanne de la terre de M. d'Orly; comme elle était extrêmement
+délicate et que l'air du pays lui était bon, on l'y avait laissée fort
+longtemps. La révolution était arrivée, son père avait quitté la France,
+et ne pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, âge qu'elle avait
+alors, il avait pensé que le plus sage était de la laisser encore chez
+sa nourrice, où il espérait la venir bientôt reprendre. Les choses
+avaient tourné autrement; M. d'Orly était mort peu de temps après son
+arrivée en pays étranger, ses biens avaient été vendus, et la nourrice
+d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée et avait quitté le pays,
+emmenant Adélaïde, qui n'avait plus qu'elle pour appui. On avait
+été longtemps sans savoir où elle était allée: enfin on venait de
+l'apprendre. M. d'Aubecourt, qui l'avait su par un autre parent,
+recommandait à sa femme d'aller voir Adélaïde.
+
+M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le père, et avait été ami
+intime de son fils; il lui avait demandé en mourant de prendre soin de
+sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs fois à son père dans
+ses lettres, celui-ci n'avait jamais répondu sur ce point; d'où M.
+d'Aubecourt avait conclu qu'il ignorait totalement ce qu'elle était
+devenue. M. d'Aubecourt le père en savait pourtant quelque chose. La
+nourrice ayant appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
+d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, qui craignait tout
+ce qui pouvait le déranger et lui coûter de l'argent, avait cherché à
+croire qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était morte comme
+il l'avait entendu dire. Mademoiselle Raymond, qui n'aimait pas les
+enfants, l'avait confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait peut-être
+fondée, parce qu'on est porté à croire ce que l'on désire. La nourrice,
+assez mal reçue, et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât
+Adélaïde, qu'elle aimait comme son enfant, n'avait pas insisté, et
+Adélaïde était toujours avec elle.
+
+Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu cette nouvelle, elle en parla à
+son beau-père, en lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.
+
+M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle Raymond, qui se
+trouvait là, assura madame d'Aubecourt que le chemin était très mauvais
+et qu'il lui serait impossible d'y arriver. Madame d'Aubecourt vit bien
+qu'ils savaient déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que son
+projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. Cependant, quel
+que fût son désir de l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
+L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne l'empêchait pas d'être d'une
+grande fermeté sur ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
+donc un matin avec Lucie, enchantée de faire connaissance avec sa
+cousine, et avec Alphonse, ravi de faire quatre lieues à pied.
+
+En approchant du village, ils se demandaient quelle tournure devait
+avoir leur cousine, élevée parmi les paysans.
+
+--Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en montrant une jeune fille
+qui accourait avec deux ou trois petits garçons pour les voir passer. Il
+y avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; les enfants,
+pour les voir de plus près, se mirent à courir dans la mare en les
+éclaboussant. Alphonse voulut prendre des pierres pour les leur jeter;
+sa mère l'en empêcha.
+
+--Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était à ma cousine que
+j'eusse voulu jeter des pierres.
+
+Lucie se récria contre cette idée, et l'un des petits garçons ayant
+nommé la jeune fille _Marie_, elle fut toute soulagée de ce que ce
+n'était pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu barboter de
+cette sorte avec une troupe de petits polissons.
+
+Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice d'Adélaïde; ils la
+trouvèrent accablée d'une maladie de langueur qui la minait depuis six
+mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette pauvre femme, qui la
+connaissait, lui dit qu'elle était bien heureuse de la voir avant
+de mourir; que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait eu
+l'intention de faire écrire par le maire à monsieur d'Aubecourt, car,
+disait-elle, not'fille (c'était ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura
+plus personne quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu son second
+mari, elle n'avait pas d'enfants, et elle ne doutait pas que ses
+beaux-frères ne vinssent, aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, et
+chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement pas de pain, car
+elle n'avait rien à lui laisser; et cette pauvre bonne femme se mit à
+pleurer. Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, qui n'avait
+pas voulu l'écouter, et elle commençait à se répandre en plaintes sur
+la dureté des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la charge d'une
+pauvre femme comme elle. Madame d'Aubecourt l'interrompit pour lui
+demander si elle avait des papiers. La fermière lui montra une
+attestation du maire et de douze des principaux habitants de la commune
+qu'elle avait quittée, certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
+elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, baptisée sous le nom
+de _Marie-Adélaïde_, et un autre du maire de la commune où elle se
+trouvait, certifiant que la jeune fille qui vivait avec elle sous le nom
+de _Marie_ était bien la même que celle qu'elle avait amenée dans sa
+commune, et dont l'âge et le signalement se rapportaient exactement à
+ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.
+
+--Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce nom.
+
+--Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne Vierge est sa vraie patronne,
+elle l'a sauvée d'une grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
+dans le village.
+
+Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse se mit à rire de l'idée
+qu'il avait pensé jeter des pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce
+moment en chantant à pleine voix; elle portait une bourrée qu'elle avait
+été ramasser, elle la jeta à terre en entrant, et parut un peu étonnée
+de voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait éclaboussées et le
+petit monsieur qui avait voulu lui jeter des pierres.
+
+--Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, lui dit sa nourrice, si
+toutefois elle veut bien le permettre.
+
+Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.
+
+--Elle était faite pour avoir aussi de beaux habits, dit la nourrice
+d'un air un peu piqué; mais que pouvait de plus une pauvre femme comme
+moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre à la nourrice que toute la
+famille lui avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un signe de sa
+mère, avait été, en rougissant, embrasser sa cousine. Ce n'était pas par
+hauteur qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir une cousine
+paysanne l'étonnait beaucoup, et tout ce qui l'étonnait l'embarrassait.
+Marie, aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser sans remuer et
+sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt la prit par la main, l'attira
+vers elle avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait à son père.
+La ressemblance, en effet, était frappante. Marie était fort jolie, elle
+avait de beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps très-doux, quoique
+les habitudes de son éducation donnassent de la brusquerie à ses
+manières; elle avait des dents charmantes, et aurait eu un joli sourire
+s'il n'eût été gâté par la gaucherie, l'embarras et l'habitude des
+mouvements forts; son teint un peu hâlé était animé et brillant de
+santé; elle était bien faite, grande pour son âge; et si elle ne
+s'était pas tenue si mal, elle aurait eu de la noblesse sous ses habits
+grossiers. Il fut impossible de lui faire lever la tête ni répondre un
+mot aux questions de madame d'Aubecourt. La nourrice se désolait:
+
+--Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est fourré quelque chose
+dans la tête, vous ne l'en feriez pas sortir; et elle se mit à crier
+pour gronder Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre impression.
+Madame d'Aubecourt excusa Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait
+l'air doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge avec autant de
+chaleur qu'elle en avait apporté à se fâcher contre elle. Marie souriait
+et la regardait avec amitié, mais toujours sans rien dire et sans remuer
+de sa place.
+
+Madame d'Aubecourt promit à la nourrice qu'elle entendrait bientôt
+parler d'elle, et emporta les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec
+un peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien sûre qu'elle parviendrait
+à engager son beau-père à la recevoir chez lui; il était le plus proche
+parent qu'elle eût en France, et il était bien impossible qu'il ne
+sentît pas ce que le devoir lui prescrivait à son égard; mais elle
+savait quelle contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
+d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. M. d'Aubecourt
+attendait avec quelqu'inquiétude le résultat de la visite: il n'y avait
+rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; cependant il dit qu'il
+lui fallait encore des renseignements. Madame d'Aubecourt écrivit à
+tous ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous conformes aux
+premiers; il n'y eut plus moyen de douter que Marie ne fût véritablement
+Adélaïde d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:
+
+--Je verrai.
+
+Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et n'entendant pas parler de
+madame d'Aubecourt, qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, fit
+écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait su aussi, depuis qu'on
+parlait de Marie dans le château, combien dans le pays on murmurait de
+ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. La visite de
+madame d'Aubecourt chez la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait
+enfin la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait parler au régisseur,
+au curé, et surtout à mademoiselle Raymond, à qui cela donnait beaucoup
+d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous les jours. M.
+d'Aubecourt, pour se débarrasser d'une chose qui le tourmentait, donna
+son consentement dans un moment d'impatience, et madame d'Aubecourt se
+hâta d'en profiter. La situation de Marie l'inquiétait véritablement,
+et elle s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu pour son
+éducation, mais employé à en recevoir une mauvaise.
+
+Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où elle viendrait chercher
+Marie, ils partirent un matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
+Celui qui devait emmener Marie était monté par une paysanne que madame
+d'Aubecourt avait louée pour servir la nourrice dans sa maladie, que
+malheureusement elle prévoyait ne pouvoir être longue; n'ayant pas les
+moyens de la récompenser de ce qu'elle avait fait pour Marie, elle
+voulait au moins s'acquitter de la manière qui était en son pouvoir:
+elle lui avait déjà envoyé quelques médicaments propres à son état, et
+quelques provisions un peu plus délicates que celles auxquelles elle
+était accoutumée. Au reste, madame d'Aubecourt avait appris, avec une
+extrême satisfaction, que cette bonne femme jouissait d'une sorte
+d'aisance.
+
+En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent,
+et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt
+éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne
+fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint
+enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
+sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là
+qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y
+était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en
+faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir
+pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle
+demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour
+l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir
+sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne
+répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la
+grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait
+la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la
+nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à
+couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en
+pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous
+le sien, lui dit d'un ton ferme:
+
+--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir
+avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
+pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras
+en lui disant:
+
+--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle
+se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de
+toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame
+d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son
+autorité pour les séparer.
+
+Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois
+laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de
+quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie
+de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace
+de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle
+court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle
+parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir;
+mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre
+le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de
+l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence
+entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
+la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en
+arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M.
+d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en
+est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en
+aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans
+la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le
+choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne
+un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien
+jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans
+ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce
+qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la
+forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui
+disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un
+traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir.
+Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait
+répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas
+adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout
+son ressentiment.
+
+De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup
+de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et
+s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans
+l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou
+d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après
+son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos
+entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie,
+don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de
+Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.
+
+Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle
+osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
+les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais
+aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau
+de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse
+allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle
+s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils
+se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à
+Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les
+gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de
+casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle
+Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et
+ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait,
+avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux
+arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans
+cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait
+aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait
+beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir
+en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie,
+soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y
+avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait
+dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers
+Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre;
+mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne
+s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la
+dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et
+remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité
+la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas
+pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait
+absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en
+délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point,
+comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
+voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le
+château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle
+avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas
+à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle
+s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
+d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie
+portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme
+une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la
+coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas
+de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et
+ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours
+ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset,
+elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait
+jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines
+brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu
+y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa
+nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée
+faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs
+pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie
+de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on
+s'inquiétait de ne pas la voir revenir.
+
+Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et
+elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
+de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux
+manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de
+son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que
+Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les
+laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son
+frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
+partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en
+sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
+dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait
+perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait
+à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M.
+d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était
+pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque
+Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui
+l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu
+jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
+parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque
+chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude
+elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle
+grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle
+renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et
+l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté.
+Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son
+grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait
+être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le
+volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat
+ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours
+une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours
+mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu
+Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus
+M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des
+phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère
+espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
+s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait;
+tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on
+voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait
+tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de
+Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle
+l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.
+
+Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien
+que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa
+confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant
+fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui
+plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle
+ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger
+à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement
+vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse,
+elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
+d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses
+graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à
+conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela,
+obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui
+indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus
+de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus
+importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie,
+M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait
+plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa
+belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
+pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à
+elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.
+
+Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait
+raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les
+avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers
+qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la
+grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà
+reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la
+leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec
+plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec
+elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait
+les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de
+lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme
+il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât;
+il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la
+vivacité et en même temps la douceur de son caractère.
+
+En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu
+Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni
+se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de
+laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle
+était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de
+madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle
+voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son
+pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait,
+Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus
+le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en
+se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
+riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore
+davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère.
+Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et
+celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si
+animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui
+venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.
+
+Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à
+donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
+Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un
+ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du
+château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle
+avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à
+peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre
+nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait
+infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient
+recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait
+partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne
+s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits
+garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait
+que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
+à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que
+cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
+faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un
+moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y
+allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour
+elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès
+du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
+pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter
+ses ciseaux.
+
+Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas
+retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice,
+sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était
+si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y
+avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin
+à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais
+elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par
+une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle
+manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était
+loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait
+espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville.
+La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un
+paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment
+elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.
+
+--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira
+plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.
+
+Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était
+jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice
+est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.
+
+--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée
+elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.
+
+Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont
+elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
+tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du
+village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle
+n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander
+à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.
+
+--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui
+promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.
+
+Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que
+sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on
+vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le
+paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui
+suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.
+
+--Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je
+vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses
+sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer
+en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et
+coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.
+
+Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de
+sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
+elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui
+tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
+nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les
+moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera
+ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est
+impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler
+pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que
+c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la
+rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa
+vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte
+pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a
+embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle
+jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la
+nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit,
+tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une
+grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la
+santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle
+s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de
+contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans
+la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
+de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain
+endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
+elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle
+voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri
+tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout
+le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas
+moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant,
+cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point
+du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend
+quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir
+avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une
+belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté
+du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque
+instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que
+M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne
+n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle
+oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.
+
+Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer
+sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait
+parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il
+ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir,
+qu'on le lui a promis.
+
+--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus,
+mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.
+
+En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va.
+Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la
+cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du
+paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au
+puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille
+savoir des nouvelles de sa nourrice.
+
+--Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie
+s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.
+
+--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais
+plus?
+
+--Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et
+elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie,
+quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit
+morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque
+chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce
+qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte.
+Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut
+croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses
+mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
+que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir
+elle-même des nouvelles de sa nourrice.
+
+Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour
+sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une
+faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce
+que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres,
+revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui
+elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus
+attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est
+peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait
+d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
+n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements.
+Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment
+rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause
+un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure
+qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie.
+Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte,
+elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
+fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.
+
+--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander
+à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air
+triste.
+
+--Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et
+les mains jointes, s'appuie contre le mur.
+
+--On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.
+
+--En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?
+
+--A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.
+
+Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la
+veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût
+rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble
+que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si
+elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra
+plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien
+fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
+repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a
+prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de
+Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir.
+Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner
+à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
+longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire
+boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle
+la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner
+à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut
+supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi.
+Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice
+redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je
+resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que
+la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais
+comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans
+l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y
+retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a
+jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants,
+ses désirs ou ses répugnances.
+
+Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle
+n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant,
+sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer
+à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient
+des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la
+commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement
+dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un
+chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se
+rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le
+chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château.
+Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit
+d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on
+doit la chercher de ce côté-là.
+
+Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M.
+d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit
+jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle
+matinée pour aller voir ses fleurs.
+
+En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond,
+il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y
+avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était
+là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il
+reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse
+avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
+tête et dit:
+
+--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!
+
+Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait
+passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour
+aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est
+toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en
+tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.
+
+M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le
+plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde,
+est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi
+que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et
+s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se
+trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.
+
+En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie,
+qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.
+
+--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait;
+et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli
+de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle
+court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:
+
+--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure
+longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
+la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint
+à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment
+imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
+
+--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle
+voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
+sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible
+de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa
+nourrice.
+
+--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et
+interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève
+de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit
+qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se
+présentera pas devant lui sans sa permission.
+
+Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la
+méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est
+consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part;
+mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit
+pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de
+l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent
+entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas
+fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut
+réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux
+autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent
+ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs
+remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le
+cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de
+cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
+choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
+
+Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme
+qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
+lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt.
+Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait
+rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui
+avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris
+sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta
+qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent,
+et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en
+pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis
+baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un
+air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair
+qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que
+personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de
+prier pour elle.
+
+Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le
+paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle
+se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui
+commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire
+retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni
+mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener
+Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne
+voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le
+bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir
+bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne
+religieuse.
+
+Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la
+même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
+crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle
+n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
+voir quelqu'un qu'elle connaissait.
+
+--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air
+un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant,
+Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a
+été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant
+le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
+malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que
+lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
+douleur de votre méchanceté.
+
+--Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas
+méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que
+Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là!
+dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé,
+profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près
+d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
+
+--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en
+obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez
+lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu
+qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme
+des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit,
+j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait
+repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir
+à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit:
+J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il
+fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais
+tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une
+pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien
+souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école,
+et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la,
+pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec
+madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son
+ignorance et de ses défauts.
+
+Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à
+genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
+elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui
+avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps,
+elle lui dit à voix basse:
+
+--M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame
+d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
+ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.
+
+--Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis
+de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom
+seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au
+château.
+
+Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de
+s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour
+plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta
+presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la
+calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que,
+si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir.
+Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la
+remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont
+la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la
+vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.
+
+Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait
+fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des
+sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes
+et brillants de joie, s'écria:
+
+--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien
+pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
+que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie
+au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
+en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et
+dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et
+au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier
+de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le
+moment de rien demander à M. d'Aubecourt.
+
+Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement,
+qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui
+continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur
+annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui
+l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses
+du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur
+comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle
+emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse
+fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit
+sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé
+de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement
+affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait
+bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée
+de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et
+elle disait en pleurant:
+
+--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle
+était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le
+nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup.
+Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle
+commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois,
+elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta.
+Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de
+cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle
+embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout
+triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:
+
+--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il
+n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un
+homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais
+Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt
+lui dit:
+
+--Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous
+forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et
+que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire
+revenir.
+
+Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait
+bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre
+nourrice.
+
+On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de
+malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui
+disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de
+temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de
+dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait
+un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que
+c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
+véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle
+n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours
+l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les
+jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna
+aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire.
+Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui
+d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que
+Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une
+robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours.
+Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort
+tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux
+mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus
+raisonnables.
+
+Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le
+château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait
+renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne
+l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer.
+Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela
+intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui
+regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
+garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de
+mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues
+avec Zizi, elle entendait dire:
+
+--Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait
+plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre
+Marie.
+
+Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût
+des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait
+cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui
+en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
+compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt
+était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses
+raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que
+sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite
+pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui
+manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur
+et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur
+grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur
+accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde,
+qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour
+le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli
+paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre
+son pied malade.
+
+Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez
+avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait
+un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait
+beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien
+envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle
+n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?
+
+Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de
+la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de
+Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa
+voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils
+ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
+état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin
+de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin,
+comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie
+repentante, à son bienfaiteur_, écrite en gros caractères, de la main de
+Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si
+touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien
+content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle
+persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une
+bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M.
+d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait
+dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait
+défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
+des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait
+Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de
+lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour
+l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de
+mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à
+bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle
+gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de
+son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le
+conseil de sa mère, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya,
+par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour
+Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
+anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.
+
+De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour
+leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse,
+qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de
+Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait
+apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et
+par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en
+rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le
+consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au
+conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin
+était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en
+était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.
+
+Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les
+mauvaises herbes, un autre à écheniller:
+
+--Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les
+soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.
+
+Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.
+
+--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas
+triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.
+
+--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne
+poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après,
+comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une
+lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps
+de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois
+avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle
+était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de
+Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait
+faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.
+
+--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.
+
+C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première
+communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.
+
+--Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.
+
+--Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.
+
+Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur
+le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur
+les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler
+deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains
+étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du
+bonheur était sur sa physionomie.
+
+--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt
+attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.
+
+--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame
+d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas
+davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la
+tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais
+ils étaient bien heureux.
+
+La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les
+défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond
+seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais
+quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère.
+D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on
+l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un
+petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais
+insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire
+sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis
+qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins
+son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de
+donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui
+lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses
+maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février,
+où devait arriver Marie.
+
+Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine,
+Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui
+passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre
+Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était
+grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste
+et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi
+Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;
+tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant,
+parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se
+ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna
+un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle
+Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses
+bras, et l'emporta en s'écriant:
+
+--Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à
+vivre.
+
+Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle
+Raymond et Zizi.
+
+On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était
+rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M.
+d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin;
+elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.
+
+--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à
+présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.
+
+Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter
+quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
+elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des
+petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
+comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres
+du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à
+paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait
+tout bien joli.
+
+--Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.
+
+Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché;
+elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait
+bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par
+raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle
+répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était
+timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande
+vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près
+d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et
+avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait
+chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame
+d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute
+la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils
+obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie
+ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait
+qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait
+faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et
+même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une
+fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique
+madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait
+aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus
+grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui
+avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait
+rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie
+fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la
+grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les
+approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première
+communion Marie revînt habiter le château.
+
+Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la
+Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
+tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait
+avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à
+l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur
+disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi,
+quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se
+perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations.
+Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua
+d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures.
+Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage
+particulier sans dire:
+
+--Je le montrerai à Marie.
+
+Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être
+bientôt davantage.
+
+La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de
+piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.
+Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la
+donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
+Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la
+sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni
+même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui
+était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt
+avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;
+Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures
+semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses
+étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les
+envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne
+croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à
+sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa
+permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par
+Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de
+les mettre le jour de sa première communion.
+
+Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son
+seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris
+surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son
+père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle,
+il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il
+ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui
+dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:
+
+--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie,
+et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et
+Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui
+n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser
+aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un
+bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait
+tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des
+transes perpétuelles.
+
+Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de
+voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe
+d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait
+beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver
+par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut
+grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait
+faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il
+l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à
+descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du
+mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe
+trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache
+dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive:
+mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi
+quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle
+lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête.
+Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce
+qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne
+d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans
+voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas
+devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du
+mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que
+madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et
+ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est
+arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas
+profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui
+aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame
+Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle
+Raymond trouver Marie dans le jardin.
+
+Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de
+rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait
+bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être
+obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il
+avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait
+qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame
+Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et
+mademoiselle Raymond lui dit:
+
+--Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de
+votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous
+êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle
+le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe
+avait fait une si mauvaise action.
+
+--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit
+vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie
+hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:
+
+--Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore
+un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle
+vous vous préparez.
+
+--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de
+pierre.
+
+--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec
+aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la
+pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et
+d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de
+sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:
+
+--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.
+
+--Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y
+a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion
+après-demain.
+
+--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit
+madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond
+s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie
+ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait
+Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les
+gouttières, et elle ajoute:
+
+--Elle en fait un bel usage!
+
+Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe,
+pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de
+quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste.
+Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a
+fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse
+ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame
+Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est
+arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien
+coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui
+l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour,
+que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même
+jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au
+curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en
+pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame
+Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première
+communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et
+assez sévère, lui répond:
+
+--Je l'ignore.
+
+Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus,
+Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses
+larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un
+mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le
+confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à
+demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais
+avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour
+un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.
+
+Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable,
+d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à
+la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine,
+unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se
+préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le
+matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées
+pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle
+embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur
+bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt
+dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de
+ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de
+silence ils se rendirent à l'église.
+
+Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient
+déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des
+yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le
+bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses
+peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec
+M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles
+étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.
+
+--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond.
+On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue
+plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec
+ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la
+fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et,
+violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de
+la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte
+qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne
+pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie.
+Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile
+blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure
+de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en
+s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et
+madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.
+
+--Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours
+aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.
+
+Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux
+mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait,
+le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie.
+Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux
+devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant
+de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que
+d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de
+Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un
+regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame
+d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire
+comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de
+ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines
+s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant
+d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal;
+Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.
+
+La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places,
+prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans
+l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et
+madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait
+qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques,
+paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait
+qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces
+jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans
+qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte
+de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.
+
+Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie
+revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même
+un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à
+sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de
+celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses
+meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès
+le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins
+pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants.
+Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui
+était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre
+nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre
+lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi,
+et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les
+deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus
+rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le
+grondait et demandait pardon pour lui à Marie.
+
+Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie,
+ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse
+l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de
+sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité,
+cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien
+malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu,
+elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors
+qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à
+madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient
+réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer
+si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée
+très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en
+terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente.
+Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun
+mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci,
+devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au
+château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant
+de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs
+les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée
+flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
+sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on
+y avait entendu gronder pendant quelques années.
+
+M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose
+de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
+enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a
+reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père,
+qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le
+père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un
+revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les
+jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir
+tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec
+plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie
+est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame
+d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à
+son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait
+célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille
+regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui
+a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.
+
+
+
+ LA VIEILLE GENEVIÈVE
+
+--Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement
+cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement
+habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si
+maladroit.
+
+C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille
+Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de
+la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait
+guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que
+depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même
+assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
+on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à
+table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur
+dire jamais _je vous prie_. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle
+traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les
+domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher
+de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence;
+mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au
+milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer
+cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour
+prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame
+d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois
+reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence.
+Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame
+de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois,
+très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et
+n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui
+avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari,
+qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
+voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore
+bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle
+sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs
+et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui
+manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait
+perdre patience.
+
+Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande
+personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les
+manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce
+qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame
+d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle
+n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens
+de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et
+qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs
+impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en
+faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne
+ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que
+c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu
+empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient
+bien ridicule.
+
+Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en
+elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en
+dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était
+accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de
+la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là
+l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était
+depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques
+offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la
+campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise
+chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa
+chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus
+fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas
+vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait
+porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand
+Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant
+toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit
+davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir),
+Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus
+qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne
+pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus
+maltraitée.
+
+Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci
+voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève
+continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant
+très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
+lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour
+dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
+et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison,
+Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
+de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:
+
+--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion
+avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique,
+ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que
+l'on eût tort.
+
+--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de
+faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien
+la faire finir.
+
+--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de
+les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?
+
+--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au
+lien de faire ce qu'on lui dit.
+
+--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande
+une chose impossible.
+
+--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce
+qu'il ne veulent pas les faire.
+
+--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline,
+que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne
+pas prendre ceux des autres.
+
+--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir
+que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.
+
+--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que
+vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que
+je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être
+maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.
+
+Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa
+répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une
+heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se
+faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une
+allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la
+finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier
+se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient
+juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille,
+qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela
+pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève
+répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux
+dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.
+
+--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort
+bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut
+apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux.
+Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant
+presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle
+put du côté de la maison.
+
+--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre
+de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné.
+Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.
+
+--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous
+avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.
+
+Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme
+c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
+Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes
+conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses
+belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les
+plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire
+une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
+courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle
+promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.
+
+--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient
+rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette
+nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon
+jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne
+sait rien faire, elle ne pense à rien.
+
+--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de
+là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.
+
+--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.
+
+--Oh! oui, Madame.
+
+--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir
+que je puis être servie sans me _faire servir_.
+
+--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas
+toucher à mes vases.
+
+--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la
+grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.
+
+--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour
+rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive,
+que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur
+l'escalier, et se brise en mille pièces.
+
+--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive
+quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez
+chargée des mêmes soins.
+
+--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien
+assez désagréable, sans encore...
+
+--Eh bien! quoi, ma fille?
+
+Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la
+prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:
+
+--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline
+baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:
+
+--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de
+casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
+de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous
+pouvez choisir!
+
+--Non, maman, mais...
+
+--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que
+vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous
+vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.
+
+--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours
+quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...
+
+--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce
+moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
+lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin
+et à sa confusion.
+
+--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.
+
+--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous
+voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez
+prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des
+maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?
+
+--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au
+lieu qu'elle...
+
+--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un
+moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
+voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais
+qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.
+
+--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me
+raisonner quand je lui dis quelque chose.
+
+--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je
+suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la
+patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir.
+Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature
+rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout
+surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un
+moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de
+supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les
+fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois
+cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une
+pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.
+
+--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût
+bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.
+
+En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle
+n'avait pas fait sa visite.
+
+--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma
+femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en
+voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre
+dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez
+bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien
+longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui,
+dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!
+
+--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.
+
+--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une
+autre si je l'avais trouvée.
+
+Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que
+ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est
+pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le
+maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a
+servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait
+d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois
+de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
+en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous
+la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame
+d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en
+pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi
+régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
+personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin
+était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied,
+qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en
+passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait
+presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner;
+mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein
+jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par
+torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles
+résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de
+boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait
+de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle
+ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un
+paquet:
+
+--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et
+mes brodequins.
+
+--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée
+de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
+humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.
+
+--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec
+humeur, m'apporter mes brodequins.
+
+--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.
+
+--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.
+
+--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en
+appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
+aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie
+infiniment.
+
+--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle
+Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline
+extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs
+envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de
+plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la
+mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort
+peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture
+recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres
+aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas.
+Elle s'y élança.
+
+--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est
+pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
+cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de
+chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de
+ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa
+mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de
+ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un
+système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.
+
+Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la
+vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline
+ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que
+d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait
+pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus
+commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne
+s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé
+que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.
+
+A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de
+Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de
+Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux
+ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers
+ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance;
+sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
+n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en
+avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue
+raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était
+autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille
+de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas
+pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait
+appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait
+encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en
+terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
+l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort
+qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre
+avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on
+ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens,
+et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir
+quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt
+que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
+que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins
+d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
+bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui
+semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et
+de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des
+petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de
+Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.
+
+Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du
+château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à
+quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie
+d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on
+envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de
+Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle
+craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le
+lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.
+
+--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je
+ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
+dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je
+crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne
+devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen
+de n'en rien obtenir.
+
+Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de
+faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite
+donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame
+de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il
+n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait
+jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit
+que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres
+répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si
+grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle
+était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres
+lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui
+apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant
+elle.
+
+Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle
+l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame
+paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander
+son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre,
+qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard
+pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait
+l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison
+sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait
+déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A
+déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher
+l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
+madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas
+mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
+parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il
+ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à
+trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de
+cette manière.
+
+Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on
+voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une
+fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y
+était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de
+l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
+entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda,
+et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
+s'empressa de le louer.
+
+--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y
+avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.
+
+--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous
+sommes levées de bonne heure.
+
+Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore
+davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres
+personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa
+cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista
+pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit
+le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur
+aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre,
+ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville
+était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si
+charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de
+Ligneville dit en regardant sa robe:
+
+--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie
+ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
+plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle
+aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même
+temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et
+d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
+revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent
+une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
+pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait
+beaucoup de soins autour d'elle, dire:
+
+--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que
+quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
+humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa
+convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme
+elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour
+tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins
+fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et
+l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que,
+si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur
+existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à
+une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour
+l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite
+qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le
+paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un
+domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître
+surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à
+son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle,
+et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.
+
+
+
+ AGLAÉ ET LÉONTINE
+ ou
+ LES TRACASSERIES.
+
+Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand'mère, madame
+Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
+et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort
+agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans
+rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de
+plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et
+passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui
+l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de
+jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi,
+chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on
+allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
+de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient
+à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans
+les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on
+recommençait quelques jours après.
+
+Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais
+elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son
+frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et
+Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
+familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait
+même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune
+homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il
+faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin
+d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant
+commençaient à ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_,
+quelques-uns même _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour
+modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui
+parlaient qu'avec déférence.
+
+Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable.
+M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût
+très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la
+ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause
+de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses
+enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.
+
+--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle
+est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui
+donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
+agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût
+avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.
+
+On lui disait quelquefois:
+
+--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre
+fils.
+
+Il répondait:
+
+--Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas,
+je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir
+son incapacité; et il ajoutait:
+
+--Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai
+commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de
+moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi,
+car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont
+n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes
+qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur
+amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son
+aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient
+lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne
+pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne
+voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse
+aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait
+que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père
+de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite
+personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
+de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir
+attacher du prix à ses prévenances.
+
+Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort
+raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
+avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province,
+qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour
+l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître
+très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que
+celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense
+qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus
+âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits
+avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il
+ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne
+intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave
+avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les
+jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas
+de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient
+la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde
+allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour
+Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus
+tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc
+extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine.
+M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château
+était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
+d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il
+n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme
+voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec
+une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait
+été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
+elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa
+fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.
+
+Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive.
+Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
+dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un
+assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus
+recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y
+joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que
+son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des
+plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir
+sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en
+ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame
+Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros
+marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus
+connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine,
+contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles
+étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
+qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs
+ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui
+inspiraient les autres noms.
+
+Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle
+faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait
+trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y
+avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus
+extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la
+ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était
+ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en
+doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter.
+On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
+et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les
+ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux
+ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de
+Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis
+de son châle.
+
+Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas
+convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave
+de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé
+moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.
+
+L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux
+opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui,
+parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par
+Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et
+que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave,
+presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas
+qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance
+qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas
+un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son
+père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour
+savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien
+ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient
+entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on
+s'appelait à la fenêtre.
+
+Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour
+lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré,
+lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une
+autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans
+ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait
+recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui
+permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer,
+ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame
+Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait
+à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa
+visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole,
+et dix fois encore en lui répondant.
+
+Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs
+avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la
+simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par
+la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui
+nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons
+étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par
+souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le
+penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et
+Aglaé déclara qu'elle était charmante.
+
+C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla
+d'autre chose que de la visite du matin.
+
+--Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire
+qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient
+choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres
+se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
+fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait
+dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame
+Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir
+madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie
+qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les
+jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses
+que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle
+racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus
+animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait
+les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta
+prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
+d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué
+toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir
+qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à
+chaque instant.
+
+--C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin
+mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:
+
+--Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé.
+On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.
+
+--Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée
+de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.
+
+En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant
+de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
+de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme
+les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:
+
+--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle
+Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en
+colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à
+Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est
+certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car
+elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment,
+l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait
+mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne
+partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.
+
+Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la
+visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou
+quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les
+jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir
+l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
+avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui
+n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là,
+dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour
+qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé
+se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur
+donnait cette préférence; une d'elles, nommée _Laurette_, moins fière et
+plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:
+
+--Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là
+chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé,
+fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine
+ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui
+conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle
+trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la
+partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en
+disant:
+
+--Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères
+entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette,
+car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques
+mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint
+plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les
+jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable.
+Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir,
+ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener,
+reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
+Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait
+bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même
+Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre
+les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
+réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir
+compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir
+d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
+sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une
+pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
+été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans
+son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention,
+et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas
+à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
+pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se
+rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de
+personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de
+paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle
+devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé
+un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade.
+Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent,
+quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que
+Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi:
+tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce
+jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent
+extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut,
+épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci
+lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé
+avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs
+titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique
+à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire,
+de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir;
+jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses
+connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.
+
+--Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur
+faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur
+ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les
+aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son
+esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès
+de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de
+chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde
+assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la _meilleure_
+société.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable,
+qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
+disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil
+distrait et parla d'autre chose.
+
+Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi
+compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien
+voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui
+avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé
+la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un
+regard honteux et triste qui semblait dire:
+
+--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de
+l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.
+
+Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences
+d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre
+prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième,
+qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine.
+Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était
+le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait
+d'atténuer les torts d'Aglaé.
+
+Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame
+Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la
+servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le
+dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
+engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela
+plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait
+pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait
+beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une
+personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette
+passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec
+la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du
+jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa
+robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
+était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier
+d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait
+enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait
+été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
+Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque
+dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les
+premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune,
+et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance.
+Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
+ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher
+comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris
+cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que
+c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs
+confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les
+fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était
+plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
+mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain,
+car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
+manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui
+impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris
+ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec
+la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame
+qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de
+Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré,
+qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises,
+elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit
+plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois
+de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla,
+parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait
+attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire
+dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se
+rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
+dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette
+y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert.
+On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame
+Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles _malhonnêtetés_,
+on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.
+
+Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours,
+elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
+caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas
+la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première
+fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on
+la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante
+chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les
+attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit
+cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas
+de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait
+la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les
+commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez
+madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
+penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence,
+lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:
+
+--Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est
+passé.
+
+--Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame
+lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
+les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit,
+Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier,
+niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas
+madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire
+d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât
+sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui
+manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment,
+la trouvèrent toute en larmes.
+
+--J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se
+sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous
+le pardonnerais de ma vie.
+
+Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit
+rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par
+mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits
+depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce
+que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé,
+tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever
+les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il
+avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès
+de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille
+dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux
+qu'elle put, et lui dit:
+
+--Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la
+princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est
+obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de
+ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée
+malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est
+parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle
+était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la
+permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de
+leurs journées chez mademoiselle Léontine.
+
+Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle
+verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement
+de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à
+Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son
+père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant
+fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.
+
+Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui
+demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle
+enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas
+parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche
+Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame
+Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais
+enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle
+réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna
+la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle
+rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui
+dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la
+calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en
+voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a
+bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait
+dans la calèche.
+
+--Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de
+place.
+
+--Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...
+
+--Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience,
+qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
+Champré et moi, cela fait quatre.
+
+Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose
+de se serrer.
+
+--Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre
+fois.
+
+En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé
+un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.
+Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient
+approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation
+d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de
+quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa
+connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient
+en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de
+honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle
+et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se
+détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:
+
+--C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante
+qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs
+parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et
+leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les
+éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée
+par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle
+eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et
+qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se
+promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à
+ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité
+dans toutes les sociétés de la ville.
+
+Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa
+grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de
+trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois
+elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de
+Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne,
+pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait
+aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle
+s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le
+mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle
+la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la
+permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui
+demanda bien timidement pourquoi.
+
+--J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.
+
+--Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement encore.
+
+--Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n'a pas voulu y aller,
+parce que vous n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne crût
+pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus
+que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur
+Aglaé, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de
+mademoiselle d'Armilly.
+
+Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler; mais elle
+n'osait trop lui promettre que son frère pût s'apaiser, car il lui avait
+paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l'amitié de
+Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu'avait pris pour
+elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle
+étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air
+toujours un peu sérieux, mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent
+d'étonnement et de plaisir de le voir.
+
+--Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade avec nous. J'ai
+demandé à mon père de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
+de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé n'oserait plus se
+montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir
+le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de
+madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis
+pour la soutenir.
+
+Il avait hésité, car il ne savait comment dire; Aglaé, extrêmement émue,
+se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
+elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce qu'il n'avait parlé
+que d'_anciens amis_.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule
+d'Hortense, n'êtes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la
+rassura: Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un instant les yeux
+sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour
+n'était pas en ce moment dans la chambre, c'était pour cela que Gustave
+avait répété ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle était encore
+incommodée, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces
+tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu
+d'ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société,
+avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda
+simplement de permettre qu'Aglaé s'allât promener avec M. Guimont et ses
+enfants; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la
+voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de
+son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et
+n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de
+manière qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui demanda
+avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, que cela commença à
+l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait
+fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda à lui demander:
+
+--Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi?
+
+Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Aglaé; elle les
+tenait baissés; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.
+
+--Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un peu ému; mais ce qui
+nous afflige, c'est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos
+amis pour une étrangère.
+
+Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.
+
+--Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon
+désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.
+
+Gustave rougit et reprit un peu vivement:
+
+--Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce
+n'est point là une société pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des
+gens qui nous traitent en égaux.
+
+Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû
+être humilié pour elle de l'espèce de respect avec lequel elle se tenait
+devant Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en
+ce moment la fierté de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.
+
+--Eh bien! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec
+Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la
+rencontrer à la promenade?
+
+--Demandez-le à mon père, dit Gustave; car il était trop raisonnable
+pour croire qu'il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent
+de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d'Aglaé.
+
+--Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si
+c'était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse
+que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas
+pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;
+mais comme il vous serait prouvé qu'elle ne tient pas beaucoup à votre
+société, puisqu'elle négligerait d'avoir pour vous les égards qui
+peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu'avec
+beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver
+que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de même qu'il
+faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du
+monde, vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche et de
+plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou
+mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver
+tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la
+vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur
+les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.
+
+Mais personne n'est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent
+pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une
+personne qui n'est pas votre égale que quand elle oublie absolument
+cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave
+écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait
+beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté
+un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers
+Léontine avec toute la réserve convenable.
+
+--Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera
+toute la même chose. Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne
+pas le croire.
+
+--Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours
+avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut
+toujours l'accompagner.
+
+--Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de
+l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi
+quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman
+le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle
+part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.
+
+--Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement
+faisait pourtant un bien grand plaisir.
+
+--Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce
+qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle,
+c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la
+promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense,
+Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens
+qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé;
+car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un
+regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais
+elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame
+et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en
+riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se
+promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour
+la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui
+avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on
+laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la
+présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à
+plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.
+
+Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant,
+Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
+d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et
+cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
+elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de
+Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
+qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant.
+Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir
+combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de
+Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du
+désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé
+que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un
+peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses
+excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé
+ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle,
+embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:
+
+--Voulez-vous faire un tour avec nous?
+
+--Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient,
+je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête,
+s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet;
+on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque
+tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser
+beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait
+personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame
+Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications,
+mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent
+cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans
+l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut
+ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et
+avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur
+assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois,
+et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère
+à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre
+et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt,
+Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant
+elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important
+d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et
+finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller
+passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé
+conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais
+soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux
+de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu
+préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la
+gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.
+
+
+
+ HÉLÈNE
+ OU
+ LE BUT MANQUÉ.
+
+--Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu
+vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit
+nulle part.
+
+Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en
+courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant
+elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes
+dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines
+lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout
+occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de
+baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les
+feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui
+paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui
+arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne
+qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
+ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière
+sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin,
+Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose
+fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher,
+manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses
+actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle
+aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.
+
+Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet
+qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de
+comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre,
+il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée
+avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle
+voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus
+animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait
+plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant
+elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à
+avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui
+rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté
+paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût
+véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la
+voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût
+bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et
+donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer,
+ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être
+vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et
+d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la
+montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au
+lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
+présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le
+pauvre, qui causaient son attendrissement.
+
+Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette
+disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi
+corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières.
+Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner
+celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses
+prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à
+les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il
+faudrait bien qu'elles parussent.
+
+--Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen
+d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable
+dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible
+qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la
+réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène
+sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny,
+elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la
+saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille
+qui croit tout-à-fait sa mère?
+
+Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes,
+madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille,
+Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté
+et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation
+d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé
+Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et
+qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il
+avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le
+respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile,
+qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos
+d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,
+qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il
+pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus
+d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une
+grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le
+plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le
+traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir
+était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile.
+Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle
+n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
+méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en
+effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire
+remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de
+s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu
+malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir
+ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal
+dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été
+assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut
+posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans
+trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On
+parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec
+un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas
+de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était
+oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois
+heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre;
+c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa
+phrase.
+
+--Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une
+heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la
+première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées
+sans que je m'en aperçusse.
+
+--Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien
+remarquées ensuite.
+
+Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le
+lendemain.
+
+Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa
+mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame
+d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les
+soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là
+qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et
+avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle
+commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée
+lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que
+l'abbé ne put s'empêcher de dire:
+
+--Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident
+de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
+d'Aubigny.
+
+Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut
+absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée
+chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué,
+disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait
+passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions
+auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait
+à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux,
+mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair
+qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était
+sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que
+quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle
+voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit
+heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant
+ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule
+sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla
+sonner; sa mère lui demanda pourquoi.
+
+--Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous
+devez prendre votre bouillon.
+
+Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une
+grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.
+
+--Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien
+soigneuses.
+
+--Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un
+souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et
+mademoiselle Hélène sa réputation.
+
+Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque
+nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé
+d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de
+madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si
+vite qu'il ne pouvait la joindre.
+
+--Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé,
+vous allez vous casser le cou.
+
+--Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!
+
+--Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au
+milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si
+quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de
+sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais
+pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais
+les femmes ont la tête si forte!
+
+--Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque
+embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?
+
+--C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de
+leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
+se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais
+pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;
+chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige
+un éloge.
+
+Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme
+s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
+marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils
+arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en
+être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y
+voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais
+gré.
+
+Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait
+et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la
+corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était
+réellement bonne et sensible.
+
+Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût
+toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait
+permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner
+une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se
+bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon
+d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait
+pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous
+les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout
+haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait
+recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son
+oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se
+dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait
+pas.
+
+--Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans
+l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec
+tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame
+d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.
+
+--Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que
+c'est moi qui t'ai fait répéter.
+
+--Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de
+bien pour vous toute seule!
+
+Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait
+louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la
+place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être
+naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il
+était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.
+
+--Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout
+simplement, personne n'y regarde plus.
+
+Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à
+parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait
+suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta;
+mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même
+sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.
+
+--Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que
+vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà
+qui commence:
+
+--Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant,
+qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.
+
+--Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque
+chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
+seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas
+entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que
+de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce
+moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère;
+dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son
+avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si
+dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire
+remarquer:
+
+--Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout
+ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:
+
+--Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien
+mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle
+et lui demandait tout bas:
+
+--Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux
+une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis
+parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même
+temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de
+si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se
+corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient
+les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières
+affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher
+de le sentir.
+
+Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son
+amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
+d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses
+actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé
+Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la
+minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé
+Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur
+ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de
+se rendre si ridicules.
+
+
+
+
+ ARMAND
+ ou
+ LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.
+
+Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils
+Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui
+disait à son précepteur, l'abbé Durand:
+
+--Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse,
+puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
+pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme
+un homme injuste et comme on tyran.
+
+Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de
+dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.
+et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il
+craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon,
+avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort
+imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face,
+ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il
+attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant
+approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et
+qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu
+l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.
+
+--Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous
+pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?
+
+--Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.
+
+--C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le
+tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai
+transmis. Ne le savez-vous pas?
+
+Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé
+Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours
+extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester
+ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
+treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage,
+était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté,
+et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les
+trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il
+avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents
+commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient
+les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui
+savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec
+lui.
+
+--Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant
+à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son
+père l'ayant encouragé à répondre:
+
+--Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice,
+seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les
+parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants
+ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la
+faire.
+
+--Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que
+leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.
+
+--Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables,
+il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas
+comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.
+
+--Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la
+fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,
+au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?
+
+--Oh! papa, quelle différence!
+
+--Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent
+tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
+que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un
+enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.
+
+Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé
+à dire ce qu'il pensait:
+
+--Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque
+bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour
+les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse
+avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.
+
+--Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être
+raisonnable en m'obéissant?
+
+--Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...
+
+--Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous
+puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à
+m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.
+
+--Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand,
+moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se
+moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire
+jamais cela.
+
+--C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et
+dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me
+demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon
+cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en
+même temps que les miens.
+
+L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit,
+en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours
+son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air
+incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.
+
+--Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance
+qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,
+il doit en être dispensé.
+
+--Cela va sans dire, reprit l'abbé.
+
+--Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous
+gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous
+serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon
+tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.
+
+Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce
+qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de
+la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand,
+qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre
+garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:
+
+--Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous
+établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos
+notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.
+
+--Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous
+avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour
+qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être
+sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai
+nullement besoin d'être contraint.
+
+--A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand,
+pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la
+fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à
+l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:
+
+--Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.
+
+Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir,
+parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:
+
+--Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher
+plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où
+je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux
+pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la
+rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha
+d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:
+
+--Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et
+d'aller où vous irez.
+
+--Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque
+fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en
+aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.
+
+--Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la
+promenade.
+
+--A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez
+à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.
+
+--Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.
+
+--Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté,
+mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité
+quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez
+plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à
+reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand,
+il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer
+désormais de promenade.
+
+--Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.
+
+--Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis
+vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui
+qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son
+autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait
+que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi
+aurais-je à lui rendre compte?
+
+--Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir
+seul.
+
+--Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.
+
+--La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là
+des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.
+
+--Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire
+que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela
+ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez
+lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,
+et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais,
+d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que
+vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort
+pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est
+égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues
+autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que
+nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
+pas mieux, cela me sera infiniment commode.
+
+--Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...
+
+--Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel
+intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en
+réponds plus?
+
+--Je vous croyais plus d'amitié pour moi.
+
+--J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je
+causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis
+et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui
+m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de
+l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service?
+puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un
+bon conseil ou d'un secours utile?
+
+--Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles;
+voilà une belle morale et une belle amitié!
+
+--Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être
+utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
+cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par
+l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré
+leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces
+défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre
+conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à
+m'occuper de vous?
+
+--Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu
+tous les jours.
+
+--Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne
+me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous
+sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire
+ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours
+de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus
+que vous ne pouvez l'être.
+
+--Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.
+
+--Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient
+apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission
+que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me
+satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant
+confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection
+encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour
+vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.
+
+Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer
+les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour
+lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi
+parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se
+promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de
+raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles
+résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin
+d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il
+n'était pas encore capable de mériter leur affection.
+
+Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait
+pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et
+faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère
+était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la
+tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
+toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir
+le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux
+raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été
+fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue
+son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur
+connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté
+pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche
+de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas
+souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment
+avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il
+était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort
+en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de
+Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la
+nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un
+ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à
+l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des
+leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas
+qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui
+rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand encore plus en colère; ne
+suis-je pas le maître de vous envoyer où il me plaît?
+
+--Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui passait en ce moment; Henri
+n'est point à vos ordres, il est aux miens.
+
+--Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il me serve?
+
+--Assurément, mon fils, il a mes ordres pour cela, et j'espère bien
+qu'il n'y manquera pas; mais il vous servira d'après les ordres que je
+lui donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra de vous.
+
+--Cependant, mon papa, il faut bien que je lui demande ce dont j'aurai
+besoin.
+
+--Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que je lui dirai de faire
+pour vous, il le fera.
+
+--Il me semble, mon papa, que vous m'aviez souvent permis de lui donner
+mes commissions moi-même?
+
+--C'était dans un temps où j'avais des choses à vous permettre, parce
+que j'en avais à vous défendre. Je pouvais alors sans risque vous
+laisser quelqu'autorité chez moi, parce que, comme vous ne pouviez faire
+que ce que je voulais, votre autorité était subordonnée à la mienne. Je
+ne craignais pas que vous donnassiez à mes gens des ordres contraires
+à ma volonté, puisque j'avais le droit de vous défendre ce qui ne me
+plaisait pas; mais à présent que vous êtes le maître de faire tout ce
+qui vous convient, si je vous donnais le droit de commander à mes gens,
+il pourrait vous convenir de les envoyer courir aux quatre coins de
+Paris pendant que j'en aurais besoin ici, et je n'aurais aucun moyen de
+vous en empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis que je leur
+dirais d'aller à gauche; il y aurait deux maîtres dans la maison, et
+cela ne se peut pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous ne
+pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que je vous la donne, et que
+je ne puis vous en donner que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
+à en faire un usage raisonnable. Puis, se tournant vers le petit garçon,
+qui, tout en faisant semblant d'être bien occupé à nettoyer les souliers
+d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre tout cela:
+
+--Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, pour le service
+d'Armand, tout ce que je vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.
+
+--Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand avec dépit.
+
+--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne vous empêche de rien, pas
+même de donner des ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
+vous voudrez bien me laisser le maître à mon tour de lui défendre de les
+exécuter.
+
+Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut un peu loin, Henri se
+mit à rire en disant:
+
+--C'est bien joli de commander à ses gens quand on en a.
+
+Armand était outré: il voulut donner un coup de pied à Henri, qui
+s'esquiva en disant:
+
+--On ne m'a pas donné ordre de me laisser battre, ainsi prenez garde!
+Et il prenait une botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
+Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec lui, s'éloigna en lui
+disant qu'il était un insolent, et qu'il le lui payerait quelque jour;
+mais Henri n'en fit que rire et lui cria:
+
+--Oui, oui, je vous le payerai quand vous me payerez le jambon que j'ai
+été vous chercher ce matin.
+
+Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il eut quelque envie de l'aller
+chercher lui-même; mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé à
+l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait se résoudre à entrer
+chez le charcutier, qui d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu
+souvent passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été fort
+embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même et tout seul. Pour
+pouvoir profiter de sa liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
+tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, qu'il n'était
+capable de le faire. Il commençait à trouver qu'on lui faisait payer
+bien cher cette liberté, dont il ne savait guère comment tirer quelque
+profit. Cependant il n'avait rien à dire, on ne contraignait aucune de
+ses actions, et il ne pouvait s'empêcher de convenir que l'abbé Durand
+ne fût bien le maître de ne le pas mener à la promenade, et son père de
+défendre à ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
+qu'ils avaient pour lui ne pouvaient être le fruit que de leur
+soumission pour eux; seulement il se persuadait qu'en se conduisant
+ainsi, son père et son précepteur abusaient du besoin qu'il avait d'eux;
+il ne songeait pas que quand on a besoin des gens, il faut se résoudre à
+en dépendre.
+
+Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, il prit mal ses leçons,
+les interrompit et ne les acheva pas. La manière dont il les avait
+prises le matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa toute
+l'après-midi à jouer au volant dans la cour avec Henri, qu'il fut fort
+aise de retrouver; mais, quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout
+le reste de la journée, il craignit de le rencontrer, de peur qu'il ne
+lui demandât s'il avait travaillé; le soir il rentra tout embarrassé
+dans sa chambre, osant à peine regarder l'abbé, qui cependant ne lui dit
+rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. Armand avait beau se dire
+qu'on n'avait plus le droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
+qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de faire des choses qui
+n'étaient pas raisonnables; car l'homme le plus maître de ses actions
+n'est pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un enfant qu'on oblige
+à les remplir: mais toute la différence, c'est qu'un homme a la raison
+et la force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un enfant
+n'a pas encore cette force-là, qu'il faut qu'il soit soutenu par la
+nécessité de l'obéissance. Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant
+livré à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce qu'il veut; il
+commencerait cent choses et n'en achèverait aucune, et passerait sa vie
+sans savoir comment. Celui même qui se croit raisonnable et pense qu'à
+cause de cela on n'a pas besoin de lui rien commander, ne s'aperçoit
+pas que toute sa raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et sans
+humeur tout ce qu'on lui commande, et que s'il n'avait personne pour le
+diriger, il ne saurait jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
+peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait pas beaucoup, et
+trouvait seulement qu'il n'y avait pas grand plaisir à être libre.
+
+Le lendemain, qui était un dimanche, deux de ses camarades vinrent le
+voir: c'étaient les fils d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
+jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, qui amusaient
+souvent Armand en lui racontant des histoires de leur lycée, et les
+tours des écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois par des
+manières grossières et peu convenables. Eux, de leur côté, se moquaient
+souvent d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, trop
+élégant. Comme leur père était peu riche, il ne les avait pas mis au
+lycée, mais il les y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
+seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne pouvait faire un pas sans
+son précepteur. Il fut enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre
+de faite tout ce qu'il voulait.
+
+--C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien divertir; nous irons à un
+endroit où nous avons été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
+tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; ils crient, ils se
+battent, cela est tout-à-fait amusant. Jules a pensé se faire rosser,
+dit l'un, par un des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
+renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, a eu le nez et les
+lèvres enflés trois jours d'une balle qu'il avait reçue dans le visage;
+et puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés pour rester ici
+toute la matinée, nous comptions bien y aller, tu viendras avec nous.
+
+--Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. Cette partie lui semblait
+très-peu divertissante; il ne se souciait ni de se mesurer avec un
+portefaix, ni d'attraper des coups de balle, ni de boire de la bière au
+cabaret.
+
+--Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! nous te dégourdirons, nous
+t'apprendrons à te divertir.
+
+--Je veux me divertir à ma manière, disait Armand; et il tâchait
+inutilement de retirer ses bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté,
+pour l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se trouvaient alors.
+Armand criait et se débattait; et voyant son père à la fenêtre:
+
+--Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener de force.
+
+--Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, pourquoi voulez-vous que
+j'empêche ces Messieurs de quelque chose? Vous savez bien qu'on est
+libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à votre fantaisie; Armand,
+faites toutes vos volontés, je ne veux vous gêner en rien. Et il se
+retira de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de toutes leurs
+forces, en répétant à Armand, qu'ils tenaient serré par les deux bras:
+
+--Armand, faites toutes vos volontés; et voyant bien que M. de
+Saint-Marsin leur laissait le champ libre, ils se mirent à le faire
+courir dans la rue, malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
+voyant passer:
+
+--Voyez donc ces polissons qui se battent! Armand avait en effet tout
+l'air d'un polisson; il était sans cravate, sans chapeau, avec une
+redingote sale et des bas mal attachés, et c'était ce qui divertissait
+davantage ses malins camarades, parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
+à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, lorsqu'ils se
+promenaient ensemble, ils avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
+qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il entendait augmentaient
+son chagrin et sa colère.
+
+--Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le droit de me retenir malgré
+moi.
+
+--Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. Armand n'était fort qu'en
+raisonnements; et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré lui,
+il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne grâce; mais il était
+indigné; et malgré sa promesse, il aurait peut-être bien tenté de
+s'enfuir, si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé avec soin.
+
+--Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu vas voir comme tu
+t'amuseras.
+
+Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin de cabaret, où
+plusieurs hommes du peuple jouaient à la balle. La première plaisanterie
+de Jules fut de pousser Armand au milieu des joueurs. Il reçut une balle
+dans l'oreille gauche; et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
+droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé le coup, le jeta
+sur les pieds d'un autre qui le renvoya d'un second coup, en lui disant
+de prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore répondu à
+celui-ci, que la balle venant à rebondir auprès de lui, un de ceux qui
+couraient après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba avec lui.
+Tout le monde riait, surtout Jules et Hippolyte. Armand ne s'était
+jamais senti dans une pareille colère; mais en voyant combien cette
+colère était impuissante, son coeur se gonflait; et si sa fierté ne
+l'eût retenu, il se fût mis à pleurer: il se contint cependant; et
+s'éloignant des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, qui
+apparemment commençaient à trouver la plaisanterie assez longue, ne
+prenaient plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à marcher de
+toutes ses forces, pour arriver le plus vite qu'il pourrait à la maison.
+Il tremblait de crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
+il avait le coeur gros de colère et d'humiliation de n'avoir pu ni se
+défendre ni se venger de ceux qui avaient si indignement abusé de leur
+force contre lui. Il arriva enfin, et trouva son père qui sortait comme
+il rentrait, et qui lui demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
+diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus se contenir; il lui dit
+que c'était une indignité que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à
+l'emmener de force.
+
+--Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention que vous avez eu
+l'air de faire avec moi, il fallait me le dire, ce n'est pas moi qui
+vous l'ai demandé.
+
+--Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai voulu vous punir de rien,
+je n'ai à vous punir de rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit
+avais-je aussi d'empêcher vos camarades de faire de vous ce qui leur
+plaisait? Quand vous dépendiez de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas
+qu'il fasse telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on le force
+à la faire; je pouvais user de mon autorité et même de ma force,
+s'il était nécessaire, pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
+contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en vous forçant à leur
+obéir, d'autres entreprissent sur mes droits; mais à présent vous ne
+dépendez que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à dire: Je
+ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre volonté. Quand on veut ne
+dépendre de personne, personne n'est obligé de vous secourir.
+
+--Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois que, parce que je ne dépends
+pas de vous, si vous me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas le
+droit de me défendre.
+
+--Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, je ne crois pas que ma
+réserve allât jusque-là; cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
+examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont les devoirs d'un père
+envers un enfant qui ne croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
+père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais pas encore vu
+d'enfant qui eût de ces idées-là.
+
+Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui voyait bien qu'on se
+moquait de lui, commençait à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais
+en même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir dans l'idée de
+faire sa volonté. Auprès de l'endroit où l'on jouait à la balle, il en
+avait vu un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui revint dans
+la tête quand il fut rentré. Son père, à la campagne, commençait à lui
+apprendre à tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, ce qui
+l'amusait beaucoup; mais il ne voulait pas que dans Paris Armand se
+servît d'armes à feu, quelques protestations qu'il eût faites de s'en
+servir avec prudence. C'était une des choses qu'Armand désirait le
+plus, bien convaincu dans sa sagesse que cela ne pouvait avoir aucun
+inconvénient. Comme il ne se souciait pas d'aller tirer avec les gens
+qu'il avait vus là, il pensa au moins qu'il pouvait faire un blanc dans
+le jardin de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. Il alla
+chercher dans le cabinet de son père, où ils étaient serrés, son fusil
+et des pistolets que lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien ne
+les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait de sa liberté, de peur
+qu'il n'en abusât d'une manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
+soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient les armes; mais son
+valet de chambre la lui ayant demandée pour prendre quelque chose dans
+cet endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; Armand
+trouva donc le fusil, les pistolets, et de quoi les charger. En
+descendant dans le jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
+corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le manqua, continua son
+chemin, et se rendit dans le jardin, où il tira à tort et à travers, et
+fit un feu à alarmer tout le voisinage.
+
+Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, comme il revenait et
+traversait la cour, chargé de tout son arsenal, un homme qui parlait
+très-vivement avec le portier, s'élance vers lui en disant:
+
+--Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien que cela venait d'ici.
+C'est donc vous, Monsieur, qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
+pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez bien, il faudra bien qu'on
+me paye; si on me refuse, j'irai chercher la garde, je vous mènerai chez
+le juge de paix! Et il était si en colère, que ses paroles s'enfilaient
+sans qu'il se donnât le temps de reprendre sa respiration; en même temps
+il secouait Armand par le bras:
+
+--Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, disait-il aux commères
+du quartier, qui commençaient à se rassembler à la porte et dans la
+cour.
+
+--Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses coups de fusil et de
+pistolet, on aurait dit que l'ennemi était dans le quartier.
+
+--Les balles venaient frapper contre notre mur, disait l'autre, je ne
+savais où me fourrer.
+
+--Notre pauvre Azor en aboyait comme un désespéré, disait une troisième,
+et j'en suis encore toute tremblante.
+
+--Il faudra bien qu'on me paye, reprenait l'homme. Et Armand stupéfait,
+ne sachant ce qui lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit enfin
+que le coup de fusil qu'il avait adressé au chat, et qu'il avait chargé
+à balles, de peur que le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était
+entré par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait la corniche qui
+servait de promenade au chat; que cette fenêtre était celle d'une des
+plus belles pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser une
+glace de deux mille francs, fracasser une pendule, et avait fait tomber
+en passant le chapeau du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
+auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance qu'il rapportait,
+secouait le bras d'Armand, qui cherchait inutilement à se faire lâcher
+pour se sauver, et il disait:
+
+--Vous me le payerez comme je m'appelle Bernard, et de plus l'amende,
+pour vous apprendre à tirer dans les maisons.
+
+--Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, disait l'une des
+femmes.
+
+--S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre chose que sur sa
+bourse.
+
+--Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut qu'on me paye, n'importe
+qui. Où est M. de Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.
+
+--Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait en ce moment, que me
+veut-on? Armand pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
+il se sentait un peu rassuré par sa présence. Pendant qu'on expliquait à
+M. de Saint-Marsin de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
+et les baissait aussitôt, comme un coupable qui attend sa sentence.
+Quand M. de Saint-Marsin eut compris la cause de tout ce trouble:
+
+--M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce qui vous est arrivé, mais
+je n'y puis rien; si c'est effectivement mon fils qui a cassé votre
+glace, arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.
+
+--Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, reprenait M. Bernard;
+qu'est-ce qui me payera!
+
+--Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a fait, c'est en mon
+absence, sans qu'on puisse penser que j'y aie eu aucune part; je ne
+réponds pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:
+
+--Vous sentez, Armand, que cela est juste, que je ne puis répondre de
+vos actions quand je n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
+Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne pouvait répondre; de
+grosses larmes coulaient de ses yeux. M. Bernard, dans une colère
+terrible, voulait mener M. de Saint-Marsin chez le juge de paix.
+
+--Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est à mon
+fils.
+
+--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.
+
+--Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y puis que faire.
+
+--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.
+
+--J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. Armand, à chaque
+parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses
+yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas à M. Bernard:
+
+--Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant
+un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
+vers son père, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:
+
+--O mon papa! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m'emmène,
+ayez pitié de moi... ne me laissez pas aller en prison!
+
+--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou qu'est-ce qui m'y
+oblige! N'avez-vous pas renoncé à ma protection?
+
+--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obéirai, je ferai tout ce
+que vous voudrez.
+
+--Me le promettez-vous? désirez-vous que je reprenne mon autorité?
+
+--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas
+en prison.
+
+--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:
+
+--M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra s'arranger sans le juge
+de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.
+
+Quand il fut rentré dans la maison:
+
+--Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de
+trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
+maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas
+que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et
+qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher
+de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
+obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le
+juge de paix vous l'ordonne!
+
+--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son
+père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.
+
+--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner;
+en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je
+savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à
+faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de
+vous soumettre quelquefois aux miennes.
+
+Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence
+et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
+qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi
+considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut
+encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son
+père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux,
+tant il était honteux de sa faute.
+
+--Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin,
+que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs
+enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes
+qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes
+que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.
+
+--A qui donc en répondre, mon papa?
+
+--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons,
+raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas
+exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les
+parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs
+enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger
+les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre
+côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une
+manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils
+annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut
+donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et
+qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que
+ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende
+eux-mêmes responsables.
+
+Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de
+trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
+parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne
+connaît pas encore toutes les raisons.
+
+
+
+ JULIE
+ ou
+ LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.
+
+Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en
+pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où
+il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à
+tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
+monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient
+retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait
+de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de
+treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que
+disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder
+comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée
+au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
+décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait
+parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
+s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle
+Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que
+telle ou telle parure était de mauvais goût:
+
+--Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces
+demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur
+des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir
+entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le
+spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à
+laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût
+rien avoir à opposer.
+
+Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt
+qu'elle était sortie, ne dit:
+
+--Mon Dieu, que monsieur ou madame _une telle_ a dit une chose ridicule!
+Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule
+avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas
+compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas
+elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde,
+elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à
+aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant
+quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre
+côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de
+rire.
+
+Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon
+maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
+pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la
+terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint
+diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de
+très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et
+qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à
+retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle
+n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
+n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver
+toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la
+première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle.
+Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du
+curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le
+salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train
+de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements
+continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
+ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de
+manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour
+lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie
+avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
+Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de
+peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le
+soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa
+fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille
+conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait
+plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable
+habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur
+les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si
+extraordinaire les discours du curé de Vallonay.
+
+--Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!
+
+--Comme quoi, par exemple?
+
+--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec
+une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.
+
+--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux
+appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en
+ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent,
+et non par des moqueries et des choses désagréables.
+
+--Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de
+La Fontaine:
+
+ Plus fait douceur que violence.
+
+--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.
+
+--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu
+impatientée de la conversation, ne songeait en ce moment qu'à tirer de
+toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé dans la chef
+de sa boite à ouvrage.
+
+--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup
+mieux de défaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le
+tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin
+qu'on vous rappelât souvent les adages du curé.
+
+--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait,
+et c'est ce qui fait que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à rire
+avec ces demoiselles.
+
+--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?
+
+--Je vous assure que oui, maman.
+
+--Vous, à qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui
+trouveriez à vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si
+vous étiez bien en état de le comprendre?
+
+--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria Julie très-piquée, ce conte
+pour les tout petits enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à ma
+petite soeur?
+
+--Précisément, celui qu'il a fait pour elle à l'occasion de
+cette mauvaise gravure que je lui ai donnée, où l'on voit madame
+Croque-Mitaine avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
+enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.
+
+--Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai
+quelque chose?
+
+--Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit
+pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez...
+lissez donc.
+
+--Ah! maman!
+
+--Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma
+dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera
+pas blessée de le lire.
+
+Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le
+conte qui suit:
+
+ MADAME CROQUE-MITAINE
+
+ CONTE.
+
+
+ --Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite
+ Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande
+ de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est
+ à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec
+ ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman
+ pour lui faire plaisir.
+
+ Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi
+ vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf
+ ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis
+ enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien
+ blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille,
+ elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux
+ cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul
+ n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de
+ nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout
+ cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère
+ leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
+ devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité
+ jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois
+ même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
+ bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais
+ l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs,
+ pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un
+ fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui
+ lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la
+ calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur
+ mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension
+ de semaine.
+
+ Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.
+
+ --Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller
+ seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main
+ pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui
+ venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.
+
+ --Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet
+ courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner
+ à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
+ marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque
+ instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait
+ Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
+ rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval
+ trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de
+ boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.
+
+ Paul fond en larmes à l'instant.
+
+ --Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.
+
+ --Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait
+ des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur
+ sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.
+
+ --Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en
+ pleurant toujours, mais plus bas.
+
+ --Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois
+ que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y
+ serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant
+ contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne
+ savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la
+ marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi
+ arrangée.
+
+ Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît
+ que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par
+ où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
+ s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de
+ Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:
+
+ --Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui
+ ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise
+ avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point
+ d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame
+ Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.
+
+ Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté,
+ ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
+ sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte,
+ et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures
+ qu'elle rencontre.
+
+ Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la
+ tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux
+ larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui
+ gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils
+ sont.
+
+ --Que faites-vous là? leur demande-t-elle.
+
+ Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en
+ serrant Paul encore plus fort.
+
+ --N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous
+ avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
+ Louise par la main en lui disant:
+
+ --Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?
+
+ Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne
+ connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui
+ faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les
+ rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame
+ Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le
+ radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni
+ répondre.
+
+ --Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas
+ une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres
+ enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez
+ et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?
+
+ --Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.
+
+ --Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait
+ à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.
+
+ --Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir,
+ reprit la vieille.
+
+ Et Louise baissa les yeux.
+
+ --Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille;
+ vous êtes presque aussi crottés que moi.
+
+ --Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au
+ souvenir des histoires de sa bonne.
+
+ --Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange?
+ Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais
+ soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.
+
+ Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles
+ sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource
+ pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle
+ vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.
+
+ Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux
+ enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina
+ le long d'une grande rue.
+
+ Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux
+ qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils
+ étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on
+ voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par
+ leur faute quelque mésaventure.
+
+ --Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux
+ enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si
+ gaiement en se tenant par la main.
+
+ --Que leur est-il arrivé? demandait un autre.
+
+ Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas
+ encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour
+ échapper aux regards des curieux.
+
+ --Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas
+ si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.
+
+ Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait
+ par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait
+ passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et
+ appelle une petite fille en lui disant:
+
+ --Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces
+ pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros
+ chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
+ deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant,
+ se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même
+ pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
+ était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution.
+ Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était
+ trop humiliée pour oser s'en plaindre.
+
+ Quand cette opération fut finie:
+
+ --A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez,
+ pour que je vous y reconduise.
+
+ --Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.
+
+ --Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce
+ n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait
+ rassurés.
+
+ Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois
+ arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils
+ trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
+ depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru
+ différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
+ pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un
+ cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.
+
+ --Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au
+ désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter
+ dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
+ Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles
+ angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne
+ songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.
+
+ --Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle
+ en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de
+ larmes.
+
+ --Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise
+ n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
+ d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour
+ elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était
+ sans votre permission.
+
+ --Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous,
+ bonne femme, qui me les avez ramenés?
+
+ --Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils
+ ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu
+ comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu
+ cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet
+ à sa mère, lui disant:
+
+ --Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.
+
+ --Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore
+ toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà
+ tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis
+ seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus,
+ et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste
+ que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.
+
+ Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise
+ sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la
+ main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.
+
+ Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.
+
+ --Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit
+ la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu
+ grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.
+
+ --Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne
+ seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que
+ je vous ai d'obligations!
+
+ --Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que
+ vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.
+
+ --Vous avez une fille, bonne femme?
+
+ --Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour
+ dire, mais Charlotte est bien gentille.
+
+ Louise rentrait sur ces entrefaites.
+
+ --Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?
+
+ --Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.
+
+ --Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?
+
+ --Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.
+
+ --Viens avec moi, ma fille.
+
+ Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition,
+ elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de
+ trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de
+ bas.
+
+ --Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise
+ enchantée dit:
+
+ --Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus
+ grande que moi.
+
+ --Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame
+ Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.
+
+ --Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en
+ rougissant.
+
+ --Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma
+ permission; et elles descendirent bien vite.
+
+ On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En
+ entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses
+ sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher
+ Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était
+ un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.
+
+ --Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence;
+ Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez
+ débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle
+ l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle
+ dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
+ sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour
+ avoir ensuite le plaisir de la contempler.
+
+ --Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle
+ voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près
+ de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce
+ qu'elle devait répondre.
+
+ --Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.
+
+ --Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui
+ faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa
+ place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre
+ tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame
+ Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était
+ une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
+ reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le
+ lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait
+ de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait
+ pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant
+ son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
+ mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien
+ mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée
+ à Saint-Cloud.
+
+
+--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini,
+quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame
+Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que
+sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de
+répondre:
+
+--En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez
+fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
+ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.
+
+--Et vous n'y voyez pas autre chose?
+
+--Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a
+plus guère besoin d'apprendre à mon âge.
+
+--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu
+moqueur, que cette leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
+vous n'en voyez pas d'autres?
+
+--Que pourrait-il donc y avoir?
+
+--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver
+que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.
+
+En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son
+mari, à qui elle avait à parler, et laissa Julie dans le sien avec son
+ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. Lorsqu'elle
+revint il était dix heures. Au moment où elle ouvrit la porte, Julie fit
+un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effrayé.
+
+--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mère.
+
+--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.
+
+--Peur! et de quoi?
+
+--C'est que vous m'avez surprise!
+
+--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.
+
+--Maman, venez-vous!
+
+--Non, j'ai une lettre à écrire.
+
+--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.
+
+--Non, je veux que vous alliez vous coucher.
+
+--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre
+écritoire et la lampe dans votre chambre à coucher; vous y écririez bien
+plus commodément.
+
+--Non, ma fille, j'écrirai plus commodément ici: ne pouvez-vous donc
+vous aller coucher sans moi?
+
+Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans
+l'allumer, le bougeoir que sa mère lui avait ordonné de prendre. Elle
+semblait de temps en temps écouter avec inquiétude du côté de la porte.
+Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui prenait.
+
+--Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur
+de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.
+
+Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua à sa mère qu'elle avait
+lu dans un livre qui était sur la table une histoire de voleurs et
+d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
+plus aller seule dans sa chambre, qui était séparée du cabinet par le
+salon et la chambre à coucher de sa mère.
+
+--Nous étions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma
+permission, et il me semble qu'il n'aurait pas été si inutile que madame
+Croque-Mitaine vous apprît à ne pas désobéir.
+
+--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre
+pour les jeunes personnes où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
+histoires.
+
+--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le
+conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants
+ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la
+plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
+croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont
+tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez,
+ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous
+réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir
+le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet
+ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la
+fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la
+porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas;
+le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour
+la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
+tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces
+ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât
+en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine;
+mais elle n'en était pas quitte.
+
+On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris
+blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un
+grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu
+au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec
+leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et
+elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne
+n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester
+encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là,
+promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait
+elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en
+charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent
+amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la
+peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez
+régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal;
+alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un
+jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
+coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un
+chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans
+pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra,
+s'écria vingt fois:
+
+--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait
+su cela elle ne s'en serait pas chargée.
+
+--Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout
+votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte
+de madame Croque-Mitaine.
+
+--Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à
+cela?
+
+--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être
+assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint
+de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils
+n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer
+et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné,
+avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien
+soigner.
+
+--Mais, maman, il fallait prévoir.
+
+--Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un
+bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les
+mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si
+vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+--Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous
+trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?
+
+--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez,
+nous en avons pour longtemps.
+
+--Oh! non, non, maman, je vous en prie.
+
+--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est à une condition,
+c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des
+personnes raisonnables peut être un sujet de moquerie pour une petite
+fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien
+de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que
+c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou
+de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous
+remets, pour toute nourriture, à la morale de madame Croque-Mitaine.
+
+
+
+ LES PETITS BRIGANDS
+
+--Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait
+Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient
+au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste
+venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des
+débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait
+lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en
+mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le
+_Journal de l'Empire_ du 2 février 1812, le paragraphe suivant:
+
+«_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'écoliers des deuxième
+et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui
+avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques
+de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des
+officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des
+assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et
+s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs
+opérations, etc.»
+
+C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.
+
+--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après
+l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands.
+Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en
+ce moment.
+
+--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que
+c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort,
+c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec
+les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets.
+Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois
+qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait
+même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle
+l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient
+faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne
+savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter
+des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des
+champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il
+ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait
+bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.
+
+On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons
+coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets.
+Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le
+curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands
+n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde
+n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de
+toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié,
+parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant
+choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer
+leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus
+méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce
+qu'ils allaient faire.
+
+--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et
+puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal,
+nous volerons tout ce que nous trouverons.
+
+--Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort
+singulier.
+
+--Sûrement, puisque nous sommes des brigands.
+
+--Je ne volerai pas.
+
+--Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un
+brigand, tu voleras.
+
+--Je ne volerai pas.
+
+--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours
+tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.
+
+--Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi,
+tu ne viendras pas boire.
+
+--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles
+dit que c'était de s'enivrer.
+
+--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous
+ensemble au cabaret.
+
+--On vous y laissera bien aller! dit Charles.
+
+--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous
+irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
+permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde.
+Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore
+plus fier.
+
+--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.
+
+--Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit
+palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois
+une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche;
+mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles
+pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles
+aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait
+avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil
+latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il
+dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y
+mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient
+engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela
+charmant.
+
+--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.
+
+--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse
+épingle qui attache ma culotte.
+
+Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien
+intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin:
+ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du
+marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne
+serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur
+d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien
+poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin
+Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du
+cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans
+la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna
+un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe
+dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se
+piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que
+cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres
+firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le
+sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles
+qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle
+qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit
+le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère,
+voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en
+empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux,
+parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même
+lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître.
+Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre
+pour lui.
+
+--Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles
+disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait
+pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:
+
+--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait
+le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait
+bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort
+en colère.
+
+Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain
+l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un
+gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique
+du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait
+pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros,
+que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc
+l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva
+en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la
+peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon
+lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y
+glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il
+y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du
+saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt
+avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla
+tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus
+tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son
+oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce
+jour-là sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.
+
+Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient
+pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer,
+ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne
+pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
+pris les autres.
+
+Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait
+sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il
+put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea
+point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de
+saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa
+conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait
+profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était
+mal, car ils lui diraient:
+
+--Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.
+
+Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas
+espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur
+de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il
+possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire
+accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses
+camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y
+serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer
+quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du
+charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa
+deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un
+moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au
+coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt
+qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et
+voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.
+Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le
+marchand se retourna au bruit.
+
+--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car
+il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
+rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je
+vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma
+boutique.
+
+--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au
+désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait
+dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses
+quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de
+lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui
+l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire,
+et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir
+rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.
+
+Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.
+
+--Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que
+la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus
+son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du
+parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.
+
+--Non, dit Charles, je ne veux pas.
+
+--Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine
+de le prendre; c'est un poltron de brigand.
+
+--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie
+pas de vos pêches.
+
+--Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.
+
+Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing;
+mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de
+toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:
+
+ C'est un poltron,
+ C'est un poltron.
+
+--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.
+
+--Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien
+mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.
+
+--Bon! tu ne pensais pas cela hier.
+
+--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.
+
+--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait
+l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par
+le bras.
+
+--Non, non, je n'irai pas.
+
+--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que
+c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.
+
+--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.
+
+--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.
+
+Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé.
+Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire
+Simon; cependant il s'impatientait.
+
+--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.
+
+--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer
+au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te
+les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.
+
+--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.
+
+--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.
+
+Comme Charles, malgré ses malheurs, était un peu plus content de lui, il
+dîna mieux qu'il n'avait soupé la veille. Cependant il songeait qu'il
+aurait été bien agréable de regagner à Antoine ses quatre sous. Le
+lendemain était dimanche; le curé lui donna la clef de son jardin, lui
+disant de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses paroissiennes,
+vieille et infirme, qui logeait à quatre ou cinq cents pas du village,
+et qui, pour venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin à faire en
+traversant le jardin du curé qu'en faisant le tour par les rues.
+
+Charles partit; il passait assez près de la pelouse; en passant il
+la regarda, et marcha plus lentement pour tâcher d'apercevoir ce que
+faisaient ses camarades qu'il y voyait rassemblés, En regardant et en
+marchant lentement, il approcha; il les vit jouant au petit palet, et
+approcha davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. Simon le
+vit, l'appela, et lui proposa d'être de moitié. Charles ne répondit rien
+d'abord; Simon renouvela sa proposition: c'était contre Antoine qu'il
+jouait. Charles accepta, sans songer qu'il ne pouvait pas jouer,
+puisqu'il n'avait pas d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui
+revint au milieu de la partie; alors il lui prit une telle peur de
+perdre, qu'il ne respirait pas. Il examinait le jeu avec une attention
+inquiète; il crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui il était
+de moitié, trouvait moyen, en s'approchant pour mesurer, de pousser son
+palet de manière à faire croire qu'il avait gagné quand il avait perdu.
+Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne pas faire de tort à Simon? Était-ce
+pour ne pas perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était troublé.
+Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, encore plus troublé
+que la veille. Il pensait que Simon avait triché, et que c'était de là
+que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût volé, ce n'était pas
+une raison pour le voler à son tour. Il aurait bien voulu demander à
+quelqu'un s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
+il n'était pas obligé à restituer même celui qu'avait gagné Simon,
+puisqu'il n'avait pas averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le
+malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, c'est de ne plus
+oser demander conseil à personne, même quand c'est pour la réparer. La
+conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il commençait à tâcher
+de s'étourdir pour ne plus la sentir. Il se mit donc à courir de toute
+sa force pour secouer ses idées; mais en arrivant à la porte de madame
+Brossier, il s'aperçut qu'il n'avait plus la clef du jardin. Il crut
+d'abord l'avoir perdue en courant, et la chercha quelque temps; mais
+il se ressouvint ensuite qu'il l'avait prêtée à Simon pour mesurer la
+distance des palets. Il retourna pour la lui demander; Simon n'y était
+pas, non plus que Jacques, les autres dirent qu'ils n'avaient pas la
+clef. Charles voulait courir après Simon.
+
+--N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le manquerais. Jouons
+plutôt une partie.
+
+Charles était en train de faire des fautes; il ne savait plus d'ailleurs
+si l'argent qu'il avait lui appartenait ou non; et il semble que les
+gens qui ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles et si
+embrouillés, qu'ils ne savent plus comment s'en tirer, abandonnent le
+soin de leur conscience et ne se soucient plus de faire bien ou mal, en
+sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant le moyen de réparer.
+
+Charles joua et perdit non-seulement un sou, mais quatre autres qu'il
+n'avait pas. Il voulait toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
+jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait guère, parce qu'il
+était tout occupé de sa partie; cependant il avait demandé une fois:
+
+--Est-ce que Simon ne reviendra pas?
+
+--Oui, oui, quand les poules auront des dents, avait répondu Antoine en
+se moquant. Charles l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
+une dernière partie qui lui aurait probablement encore fait perdre ce
+qu'il n'avait pas, Jacques arrive en courant, et sans voir Charles,
+parce qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une certaine distance,
+et cependant à demi-voix:
+
+--C'est bien la clef du jardin, nous l'avons essayée; nous allons
+chercher des paniers. Charles entend qu'on parle de sa clef, et voit
+bien qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon eussent le temps
+de l'emporter. Il veut courir après Jacques, Antoine le retient:
+
+--Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.
+
+--Je te les payerai demain; mais je veux ravoir ma clef.
+
+--Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la mange?
+
+--Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler les fruits du jardin de
+mon oncle, comme le panier de pêches et le saucisson; et Charles se
+débattait toujours, et Antoine le retenait.
+
+--Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait les fruits qui sont
+à terre à se pourrir! Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
+d'autres, se débattait encore plus fort.
+
+--Il faudra bien que vous me laissiez aller à la fin, disait Charles, et
+alors j'irai dire à mon oncle de se faire rendre sa clef.
+
+--Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me faire rendre mes quatre
+sous.
+
+--Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.
+
+--Promets-le, foi de brigand.
+
+--Je ne suis pas brigand.
+
+--Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en se prenant la main et
+en se mettant à sauter autour de lui de manière à l'empêcher de sortir.
+
+--Promets foi de brigand. Charles trépignait, pleurait, faisait des
+efforts inutiles. Il lui fallut promettre foi de brigand qu'il ne dirait
+rien, et qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire qu'il
+donnerait ce qu'il n'avait pas; mais Charles s'était engagé, par ses
+premiers torts, dans une mauvaise route où il ne pouvait plus faire que
+des fautes.
+
+A peine libre, il se met à courir de toute sa force du côté de la
+maison; mais à quelque distance il rencontra son oncle, qui l'arrêta et
+lui demande s'il a remis la clef à madame Brossier. Charles, interdit,
+confus, bégaie et ne sait que répéter:
+
+--La clef, la clef... mon oncle, la clef....
+
+--L'as-tu perdue?
+
+--Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de cette défaite. Le curé était
+un homme bon et tranquille, il ne se fâchait jamais.
+
+--Eh bien! il faut la chercher.
+
+--Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait presque plus jour.
+
+--Nous la trouverons encore bien moins quand il fera tout-à-fait nuit.
+Et le voilà à chercher avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
+rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient au village; le curé
+leur demande sa clef, ils répondent qu'ils ne l'ont pas trouvée, et
+Charles les entend avec indignation, en s'en allant, rire entre eux et
+dire:
+
+--Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle se retrouvera. Il les voit
+se mettre à courir, et pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son
+absence pour faire leur coup. Il tremble pour le bel abricotier de son
+oncle, si chargé de fruits, qu'on a été obligé d'en étayer quelques
+branches. Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit agneau
+qu'élève la servante du curé, que Charles aime à la folie, qui le
+reconnaît, accourt à lui, quand il le voit, de toute la longueur de sa
+corde, le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est attaché dans
+le jardin; si ces garnements allaient l'emmener et lui faire mal; il
+aurait beau bêler, la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
+est assez éloigné de la maison, à laquelle il ne tient que par une
+petite allée qui passe le long des derrières de l'église. Il ne peut
+tenir à cette pensée.
+
+--Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi aller; si quelqu'un a
+trouvé la clef, il pourrait entrer; je veux mettre quelque chose dans la
+serrure pour les empêcher d'ouvrir.
+
+--Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma serrure. Charles a déjà pris
+sa course. Le curé lui crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans
+la serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et court toujours; et
+le curé, voyant qu'il fait trop noir pour espérer de trouver sa clef, va
+faire une visite dans le village.
+
+Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille; Bébé est à la même
+place et vient lui lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
+moment d'entendre arriver les petits brigands: que ferait-il alors?
+Charles s'est mis dans la plus cruelle alternative où puisse être
+un homme: celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre une
+mauvaise action qu'il pourrait prévenir. Son oncle lui a défendu de
+faire rien entrer dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui sert
+à monter aux arbres, mise en travers de la porte, pourra empêcher de
+l'ouvrir. Il commence à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
+croit entendre plusieurs personnes parler bas le long du mur et près de
+la porte, alors il sent bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
+son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de toute sa force;
+mais en ce moment on vient de mettre la clef dans la serrure, la porte
+s'ouvre brusquement; Charles est presque renversé. Il voit entrer les
+cinq petits brigands.
+
+--Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, sortez! ou je vais
+crier.
+
+--Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette hors du jardin, dont
+il ferme la porte après en avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie
+et frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot à fleurs, qui lui
+fait bien mal en lui tombant sur l'épaule: il en voit arriver un autre
+et juge qu'il ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, il
+se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes qui rendent ses jambes
+tremblantes, trouve la porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
+avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé bêler d'une manière si
+lamentable, que son coeur est transi d'effroi.
+
+--Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, Charles pousse un grand
+cri. Simon saute sur lui, lui met les mains devant la bouche; et aidé
+d'Antoine, les y retient malgré les efforts de Charles, tandis que les
+autres cherchent à serrer la corde qui attache le cou de l'agneau à
+moitié étouffé. Le pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier et
+faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir lui donne des forces, il
+s'arrache des mains qui le retenaient, en criant:
+
+--Au secours! au secours! On l'a entendu: le curé, qui le cherchait, la
+servante, qui vient faire rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les
+petits brigands se voient découverts; ils se dispersent dans le jardin,
+et veulent se sauver, mais ils ont fermé la porte. La servante en a
+déjà reconnu et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, uniquement
+occupé de Bébé, le délie, le fait respirer, et à genoux près de lui,
+l'embrasse en pleurant et en essayant de l'engager à manger de l'herbe
+qu'il lui présente. Après avoir sévèrement tancé les petits brigands, et
+les avoir mis à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles est tout
+étonné d'entendre la servante dire qu'ils étaient quatre, et ne pas
+nommer Simon: il pense qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
+petite allée où il marchait derrière les autres, conduisant Bébé, qui,
+encore tout effrayé, avait quelque peine à se laisser conduire, il
+aperçoit Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord prêt à crier,
+se souvenant que c'était Simon qui lui avait mis les mains devant la
+bouche pendant qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un mouvement de
+générosité et le sentiment de ses propres fautes le retiennent. Il lui
+fait signe de le suivre doucement; et pendant que les autres rentrent
+dans la maison, il lui donne les moyens de s'échapper par la porte de la
+cour.
+
+Interrogé par le curé, Charles prit le parti d'avouer humblement tous
+ses torts, et de demander pardon à Dieu et à son oncle, qui le traita
+avec bonté, mais lui imposa cependant une pénitence. Charles lui demanda
+de vouloir bien lui avancer la petite somme qu'il lui accordait tous les
+mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui rendre même l'argent qu'il
+avait gagné peu loyalement avec Simon, et rendre aussi quelque chose au
+marchand de saucissons. Le curé y consentit, quoiqu'il eût une grande
+répugnance à voir donner de l'argent à Antoine, qui ne pouvait
+certainement s'en servir que pour de mauvais usages. Mais Charles le
+devait, et son oncle lui fit observer que les inconvénients de la
+mauvaise conduite avaient souvent des suites si longues, que, même après
+qu'on était corrigé, elles vous obligeaient encore à faire des choses
+auxquelles on avait du regret. Quant à l'argent du marchand, Charles ne
+voulait pas le donner lui-même: son oncle trouva qu'il avait raison,
+parce qu'il y a des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé de les
+avouer pour éviter un mensonge, on ne doit s'en accuser que devant Dieu;
+son oncle lui promit de le rendre, comme une restitution dont on l'avait
+chargé. Charles craignait qu'on ne soupçonnât d'où cela venait; son
+oncle lui dit qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant le mal,
+il fallait avoir le courage de s'y exposer pour le réparer, et qu'une
+conduite irréprochable était le seul moyen de rétablir sa réputation,
+qui pourrait bien être altérée de cette aventure.
+
+Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. Le curé, le lendemain, au
+prône, ayant parlé contre le vol, sans nommer personne, et ayant averti
+les parents de veiller sur leurs enfants, qui prenaient des habitudes
+dangereuses, tous ceux du village qui avaient des enfants furent
+inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait par-là. Les petits
+brigands furent terriblement maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
+dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était Charles, qui leur avait
+ouvert la porte et puis les avait fait découvrir. Les petits garçons,
+de leur côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils le
+rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne fût pas en colère. Charles,
+quand il le voyait par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait de
+l'engager à prendre de meilleures habitudes. Simon promettait et n'en
+faisait rien. Il devint enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
+de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir envie. Simon ayant cessé
+bientôt d'être bon enfant et serviable, car il n'y a point de bonne
+qualité qui tienne contre l'habitude de mal faire, et point de sentiment
+que ne finisse par étouffer le défaut de religion.
+
+
+
+ FIN.
+
+
+ TABLE.
+
+ Marie ou la Fête-Dieu.
+ La vieille Geneviève.
+ Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.
+ Hélène ou le but manqué.
+ Armand ou le petit Garçon indépendant.
+ Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.
+ Les petits Brigands.
+
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles et Contes pour la jeunesse
+by Pauline Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LA JEUNESSE ***
+
+***** This file should be named 14309-8.txt or 14309-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/4/3/0/14309/
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Nouvelles et Contes pour la jeunesse
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+Author: Pauline Guizot
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+Release Date: December 9, 2004 [EBook #14309]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LA JEUNESSE ***
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+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+
+
+<h2>MADAME GUIZOT</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>NOUVELLES<br>
+ET<br>
+CONTES POUR LA JEUNESSE</h1>
+<br><br><br>
+
+<h4><a href="#c01">Marie.</a>&mdash;<a href="#c02">La vieille Geneviève</a><br>
+
+<a href="#c03">Aglaé et Léontine</a>.&mdash;<a href="#c04">Hélène ou le but manqué</a><br>
+
+<a href="#c05">Le petit Garçon indépendant</a><br>
+
+<a href="#c07">Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.</a><br>
+
+<a href="#c06">Les petits Brigands.</a></h4>
+<br><br><br>
+<a id="c01" name="c01"></a>
+
+<h3>MARIE<br>
+
+OU<br>
+
+LA FÊTE-DIEU</h3>
+
+
+<p>Après avoir, dans les commencements de la
+révolution, suivi son mari en pays étranger, madame
+d'Aubecourt était revenue en France, en
+1796, avec ses deux enfants, Alphonse et Lucie;
+comme elle n'était point sur la liste des émigrés,
+elle pouvait s'y montrer sans danger, et s'occuper
+d'obtenir pour son mari la permission de revenir.
+Elle demeura deux ans à Paris dans cette espérance:
+enfin, ne pouvant réussir à ce qu'elle désirait,
+et ses amis l'assurant que le moment n'était
+pas favorable pour solliciter, elle se décida à
+quitter Paris et à se rendre dans la terre de son
+beau-père, le vieux M. d'Aubecourt, chez qui son
+mari désirait qu'elle habitât en attendant qu'il
+pût se réunir à elle; d'ailleurs, madame d'Aubecourt
+n'ayant d'autre ressource que l'argent que
+lui envoyait son beau-père, elle était bien aise
+de diminuer la dépense qu'elle lui causait, en
+allant vivre près de lui. Toutes les lettres de
+M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies
+de plaintes sur la dureté des temps, sur son
+obstination à suivre des démarches inutiles, à
+quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour
+lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris,
+ayant déjà assez de peine à se tirer d'affaire
+chez lui, où il mangeait ses choux et ses pommes
+de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche;
+mais il était disposé à se tourmenter sur sa dépense;
+et madame d'Aubecourt, quelle que fût
+l'extrême économie avec laquelle elle vivait à
+Paris, vit bien qu'elle ne pourrait le tranquilliser
+qu'en allant vivre sous ses yeux.</p>
+
+<p>Elle partit avec ses enfants au mois de janvier
+1799, pour se rendre à Guicheville; c'était le
+nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse
+avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze:
+renfermés depuis deux ans à Paris, où leur
+mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère s'occuper
+d'eux, ils furent enchantés de partir pour
+la campagne, et s'inquiétèrent fort peu de ce que
+leur dit madame d'Aubecourt sur les précautions
+qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner
+et impatienter leur grand-père, que l'âge et la
+goutte portaient assez habituellement au mécontentement
+et à la tristesse. Ils montèrent pleins
+de joie dans la diligence; cependant, à mesure
+que le froid les gagnait, leurs idées se rembrunissaient.
+Une nuit passée en voiture acheva de
+les abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain
+au soir à l'endroit où ils devaient quitter la diligence,
+ils se sentaient le coeur serré comme si
+depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur.
+Il fallait faire encore une lieue pour arriver
+à Guicheville; il fallait la faire à pied, à travers
+une campagne couverte de neige, car
+M. d'Aubecourt n'avait envoyé au-devant d'eux
+qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter
+leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie,
+d'un air effrayé, regarda sa mère comme pour lui
+demander si cela était possible. Madame d'Aubecourt
+lui fit observer que puisque leur conducteur
+était bien venu de Guicheville à l'endroit où elles
+étaient, rien ne s'opposait à ce que de l'endroit
+où elles étaient elles allassent à Guicheville.</p>
+
+<p>Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé
+la liberté de ses jambes, il avait repris toute sa
+gaieté. Il se mit à marcher devant pour éclairer,
+disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il
+appelait des <i>précipices</i>; causant avec l'âne, qu'il
+tâchait d'engager à hennir, et faisant un tel bruit
+de <i>gare à vous! gare la fondrière!</i> qu'on l'aurait
+pris à lui tout seul pour une caravane; il
+parvint à égayer tellement Lucie, qu'en arrivant
+elle avait oublié le froid, la nuit, la neige. Leurs
+rires, en traversant la cour du château, attirèrent
+deux ou trois vieux domestiques qui, de temps
+immémorial, n'avaient pas entendu rire à Guicheville;
+le gros chien en aboya avec des hurlements,
+comme d'un bruit qui lui était tout-à-fait
+inconnu. Ils continuaient dans l'antichambre,
+lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte
+du salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit
+le calme, et les voyant tous les trois mouillés et
+crottés de la tête aux pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous aviez voulu venir il y a six mois,
+comme je vous en pressais continuellement...
+dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas
+eu moyen de vous faire entendre raison.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et
+M. d'Aubecourt les mena dans un grand salon à
+boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès
+d'un petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants
+eurent le temps de reprendra toute leur
+tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent
+mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui
+se fâchait contre le paysan qui les avait amenés
+de ce qu'il avait placé leurs paquets sur une
+chaise au lieu de les mettre sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on
+commence à mettre ma maison en désordre.</p>
+
+<p>L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent
+exercice qu'il avait donné à sa poitrine, sortit
+pour boire un verre d'eau, et peut-être aussi
+pour se désennuyer un instant en quittant le
+salon. Il eut le malheur de boire dans le gobelet
+de son grand-père; mademoiselle Raymond, qui
+s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de
+Monsieur.</p>
+
+<p>Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas.
+Mademoiselle Raymond voulut lui prouver qu'il
+devait le savoir; Alphonse répliqua. Mademoiselle
+Raymond continua à se fâcher, et Alphonse,
+se fâchant à son tour, répondit à mademoiselle
+Raymond quelques mots assez peu polis, et rentra
+dans le salon en fermant la porte très-fort.
+Mademoiselle Raymond y entra l'instant d'après,
+et ferma la porte avec une précaution marquée,
+et d'une voix encore toute agitée par la colère,
+elle dit à M. d'Aubecourt:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les
+portes fort, vous aurez la bonté de le dire vous-même
+à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne
+me permet pas de lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous! mademoiselle Raymond,
+répondit M. d'Aubecourt, c'est comme cela qu'on
+élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier
+devant eux.</p>
+
+<p>Heureusement que madame d'Aubecourt se
+trouva à côté de son fils; elle lui serra le bras
+pour l'empêcher de répondre à son grand-père;
+mais il trépigna d'impatience et garda le silence
+jusqu'à l'heure du souper: à table, on ne mangea
+guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt
+après madame d'Aubecourt demanda la permission
+de s'aller reposer. Lorsqu'ils furent dans
+la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt
+et sa fille, Lucie, qui s'était contenue
+jusqu'alors, se mit à pleurer; et Alphonse, se
+promenant dans la chambre avec agitation, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cela commence joliment! puis il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Que mademoiselle Raymond s'avise de me
+parler encore sur ce ton-là!</p>
+
+<p>&mdash;Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de
+sévérité, songez que vous êtes chez votre grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle
+Raymond.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes dans un lieu où la volonté de
+votre grand-père est qu'on la traite avec égard.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, quand elle ne viendra pas
+crier aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez
+pas d'égards envers elle si elle était avec
+vous ce qu'elle doit être.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement, je ne lui dois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui devez tout ce que vous devez aux
+volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez
+essentiellement en maltraitant une femme
+qui a sa confiance. Il y a des personnes,
+Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter
+jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner
+même les mécontentements injustes; puis
+elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous
+ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice;
+ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés;
+mais vous auriez tort d'imaginer que vous
+puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez
+passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos
+droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos
+mouvements quand ils n'ont rien da condamnable.
+Il faut que vous commenciez à apprendre,
+toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait
+te faire commettre des fautes graves; et toi,
+Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait
+malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons
+ensemble notre apprentissage de patience et
+de courage.</p>
+
+<p>Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils
+étaient remplis de confiance en elle, et elle avait,
+d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle
+il était impossible de résister. Lucie fut
+toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla
+coucher, en l'assurant cependant qu'il était si
+agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la
+nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet
+qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.</p>
+
+<p>En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le
+ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis
+la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter
+à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau
+soleil et un temps doux qui fondaient la neige,
+ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps.
+Cette idée les avait mis en gaieté.
+Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla
+parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui
+avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher
+sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans
+les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi
+bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien
+lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser
+un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment
+de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant,
+tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir;
+il revint content de tout et disposé à passer beaucoup
+de choses à mademoiselle Raymond. Il la
+trouva de moins mauvaise humeur que la veille.
+Madame d'Aubecourt n'avait point amené de
+femme de chambre, en sorte que mademoiselle
+Raymond lui avait proposé, pour la servir, une
+jeune paysanne nommée <i>Gothon</i>, dont elle était
+la marraine, et que madame d'Aubecourt avait
+acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires,
+disant que de la main de mademoiselle Raymond
+elle était sûre qu'elle lui conviendrait.
+Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée,
+s'était perdue dans quelques phrases de
+compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle
+Lucie avait l'air doux comme madame
+sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif,
+était extrêmement aimable.</p>
+
+<p>Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent
+de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle
+Raymond avait de l'humeur, tout le
+monde en avait dans la maison, car tout le monde
+était grondé. C'était au fond une assez bonne
+fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions,
+et qui, accoutumée à être la maîtresse,
+craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité.
+Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se
+mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute
+l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur
+d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le
+désir de dépenser moins d'argent et la crainte
+du dérangement que devait faire l'établissement
+de sa belle-fille dans le château, se
+rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt
+avait refusé de faire des visites dans le voisinage,
+disant que sa situation et celle de son mari
+ne lui permettaient pas de voir personne. Elle
+prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer
+à toutes ses habitudes; ainsi tout allait
+assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent
+guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt,
+accoutumé à manger seul, assurait que
+le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de
+ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de
+rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un
+coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent
+jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait
+lui-même, et dont il comptait chaque jour les
+branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner
+de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours
+turbulent, et remuant de côté et d'autre;
+et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant,
+accrocher et casser quelques branches.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt était depuis six semaines
+environ à Guicheville quand elle reçut une lettre
+de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs
+parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un
+village à deux lieues de là. Adélaïde devait être
+alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait
+perdu sa mère en venant au monde, on l'avait
+mise en nourrice chez une paysanne de la terre
+de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate
+et que l'air du pays lui était bon, on l'y
+avait laissée fort longtemps. La révolution était
+arrivée, son père avait quitté la France, et ne
+pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans,
+âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus
+sage était de la laisser encore chez sa nourrice,
+où il espérait la venir bientôt reprendre. Les
+choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était
+mort peu de temps après son arrivée en pays
+étranger, ses biens avaient été vendus, et la
+nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée
+et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde,
+qui n'avait plus qu'elle pour appui. On
+avait été longtemps sans savoir où elle était
+allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt,
+qui l'avait su par un autre parent, recommandait
+à sa femme d'aller voir Adélaïde.</p>
+
+<p>M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le
+père, et avait été ami intime de son fils; il lui
+avait demandé en mourant de prendre soin de
+sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs
+fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait
+jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt
+avait conclu qu'il ignorait totalement ce
+qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en
+savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant
+appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle
+d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt,
+qui craignait tout ce qui pouvait le déranger
+et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire
+qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était
+morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle
+Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait
+confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait
+peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire
+ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue,
+et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde,
+qu'elle aimait comme son enfant, n'avait
+pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.</p>
+
+<p>Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu
+cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en
+lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle
+Raymond, qui se trouvait là, assura
+madame d'Aubecourt que le chemin était très
+mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver.
+Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient
+déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que
+son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt.
+Cependant, quel que fût son désir de
+l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer.
+L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne
+l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur
+ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit
+donc un matin avec Lucie, enchantée de faire
+connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse,
+ravi de faire quatre lieues à pied.</p>
+
+<p>En approchant du village, ils se demandaient
+quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée
+parmi les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en
+montrant une jeune fille qui accourait avec deux
+ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y
+avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient;
+les enfants, pour les voir de plus près, se
+mirent à courir dans la mare en les éclaboussant.
+Alphonse voulut prendre des pierres pour
+les leur jeter; sa mère l'en empêcha.</p>
+
+<p>&mdash;Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était
+à ma cousine que j'eusse voulu jeter des
+pierres.</p>
+
+<p>Lucie se récria contre cette idée, et l'un des
+petits garçons ayant nommé la jeune fille <i>Marie</i>,
+elle fut toute soulagée de ce que ce n'était
+pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu
+barboter de cette sorte avec une troupe de petits
+polissons.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice
+d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une
+maladie de langueur qui la minait depuis six
+mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette
+pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle
+était bien heureuse de la voir avant de mourir;
+que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait
+eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur
+d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était
+ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne
+quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu
+son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et
+elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent,
+aussitôt après sa mort, s'emparer de tout,
+et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement
+pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser;
+et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer.
+Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt,
+qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle
+commençait à se répandre en plaintes sur la dureté
+des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la
+charge d'une pauvre femme comme elle. Madame
+d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si
+elle avait des papiers. La fermière lui montra
+une attestation du maire et de douze des principaux
+habitants de la commune qu'elle avait quittée,
+certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec
+elle était bien réellement la fille de M. d'Orly,
+baptisée sous le nom de <i>Marie-Adélaïde</i>, et un
+autre du maire de la commune où elle se trouvait,
+certifiant que la jeune fille qui vivait avec
+elle sous le nom de <i>Marie</i> était bien la même que
+celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et
+dont l'âge et le signalement se rapportaient
+exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.</p>
+
+<p>&mdash;Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce
+nom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne
+Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une
+grande maladie; on ne l'appelle que comme cela
+dans le village.</p>
+
+<p>Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse
+se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des
+pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment
+en chantant à pleine voix; elle portait une
+bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta
+à terre en entrant, et parut un peu étonnée de
+voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait
+éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu
+lui jeter des pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie,
+lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le
+permettre.</p>
+
+<p>Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était faite pour avoir aussi de beaux
+habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué;
+mais que pouvait de plus une pauvre femme
+comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre
+à la nourrice que toute la famille lui
+avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un
+signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser
+sa cousine. Ce n'était pas par hauteur
+qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir
+une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et
+tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie,
+aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser
+sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt
+la prit par la main, l'attira vers elle
+avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait
+à son père. La ressemblance, en effet, était
+frappante. Marie était fort jolie, elle avait de
+beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps
+très-doux, quoique les habitudes de son éducation
+donnassent de la brusquerie à ses manières;
+elle avait des dents charmantes, et aurait eu un
+joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie,
+l'embarras et l'habitude des mouvements forts;
+son teint un peu hâlé était animé et brillant de
+santé; elle était bien faite, grande pour son âge;
+et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait
+eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut
+impossible de lui faire lever la tête ni répondre
+un mot aux questions de madame d'Aubecourt.
+La nourrice se désolait:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est
+fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en
+feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder
+Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre
+impression. Madame d'Aubecourt excusa
+Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air
+doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge
+avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté
+à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait
+avec amitié, mais toujours sans rien dire et
+sans remuer de sa place.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt promit à la nourrice
+qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta
+les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un
+peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien
+sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père
+à la recevoir chez lui; il était le plus proche
+parent qu'elle eût en France, et il était bien
+impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui
+prescrivait à son égard; mais elle savait quelle
+contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent
+d'autre chose pendant leur retour à Guicheville.
+M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude
+le résultat de la visite: il n'y avait
+rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait;
+cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements.
+Madame d'Aubecourt écrivit à tous
+ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous
+conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen
+de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde
+d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je verrai.</p>
+
+<p>Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et
+n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt,
+qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir,
+fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait
+su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le
+château, combien dans le pays on murmurait de
+ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce.
+La visite de madame d'Aubecourt chez
+la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin
+la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait
+parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle
+Raymond, à qui cela donnait beaucoup
+d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous
+les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser
+d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement
+dans un moment d'impatience, et madame
+d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation
+de Marie l'inquiétait véritablement, et elle
+s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu
+pour son éducation, mais employé à en recevoir
+une mauvaise.</p>
+
+<p>Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où
+elle viendrait chercher Marie, ils partirent un
+matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes.
+Celui qui devait emmener Marie était monté par
+une paysanne que madame d'Aubecourt avait
+louée pour servir la nourrice dans sa maladie,
+que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir
+être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser
+de ce qu'elle avait fait pour Marie,
+elle voulait au moins s'acquitter de la manière
+qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé
+quelques médicaments propres à son état,
+et quelques provisions un peu plus délicates que
+celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste,
+madame d'Aubecourt avait appris, avec une
+extrême satisfaction, que cette bonne femme
+jouissait d'une sorte d'aisance.</p>
+
+<p>En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée;
+ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on
+leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une
+excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice
+ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie?
+La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir
+malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé
+sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que
+c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher,
+s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée
+qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher
+d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros
+et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans
+un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait
+immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt
+alla à elle pour l'engager doucement à la
+suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa
+nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser.
+A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un
+mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait,
+puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce
+qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas
+un mot de Marie; seulement, quand la nourrice
+pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient
+à couler le long de ses joues. Enfin
+madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait
+venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de
+ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Marie, il faut que tout cela finisse;
+ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ.
+Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était
+pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse
+prit son autre bras en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma petite cousine. Mais en passant
+auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour
+l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes
+ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme
+elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant
+encore obligée d'employer son autorité
+pour les séparer.</p>
+
+<p>Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien
+dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux
+de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque
+temps elle commence à sourire des caracoles
+qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture.
+Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de
+s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant
+tous les autres; elle court au secours de Lucie,
+qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle
+à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer
+dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer,
+elle oblige Lucie à prendre le sien,
+qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir
+à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait
+la bonne intelligence entre les deux cousines.
+Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à
+la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et
+son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la
+vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt
+la fait rentrer dans le silence et l'immobilité.
+Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle
+Raymond, qui arrive en aboyant de
+toutes ses forces: comme la plupart des chiens
+élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens
+mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il
+s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie
+lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au
+milieu de la chambre; le chien jette les hauts
+cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son
+chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce
+tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait
+sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt
+ne la forçait un peu à chercher ses expressions.
+Alphonse la prévient en lui disant que si
+son chien était mieux élevé, il ne se serait pas
+attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle
+Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt
+d'un signe impose silence à son fils, qui
+voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que
+ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige
+aussi à se contenir, s'en va emportant son chien
+et tout son ressentiment.</p>
+
+<p>De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui
+se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas
+Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait
+un peu trop, un autre coup de pied l'écartait
+sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas
+Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette;
+et mademoiselle Raymond, toujours occupée à
+courir après son chien, à le défendre de ses ennemis,
+n'avait plus un moment de repos entre ses
+craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion
+pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes
+les sottises; et les sottises de Marie étaient presque
+aussi fréquentes que ses mouvements.</p>
+
+<p>Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup
+devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever
+la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant
+les premiers jours, il était impossible de la
+faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de
+table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain
+qu'elle allait manger en courant dans le jardin,
+où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était
+celui de la maison avec qui elle s'entendait le
+mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants,
+ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement
+adroite, apprenait à Alphonse à viser,
+avec des pierres, les chats qui passaient dans les
+gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux
+fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une
+appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond.
+En revanche, il apprenait à sa cousine à
+faire des armes, et ils rentraient souvent tous
+deux le visage égratigné. Marie savait, avec des
+épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir
+grimper aux arbres et aux murs. Madame
+d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet
+exercice, et alors elle la grondait sévèrement.
+Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans
+la modestie: elle respectait beaucoup madame
+d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui
+désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était
+plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne
+comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne
+l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier
+tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois
+le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse,
+car elle avait confiance en lui; elle n'était
+pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait
+point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient
+jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie
+la dominait, elle ne pensait pas à autre chose.
+Elle parlait fort peu et remuait presque toujours:
+le mouvement était sa vie. Quand la timidité la
+forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne
+tournait pas pour elle au profit de la réflexion;
+la contrainte où elle se trouvait absorbait tout
+son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de
+s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible.
+Elle ne faisait point, comme les autres jeunes
+filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle
+voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle
+ne trouvait pas le château de Guicheville plus
+beau que la maison de sa nourrice; elle avait
+répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle
+ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités
+qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus
+volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame
+d'Aubecourt lui avait fait faire une robe
+semblable à celle que Lucie portait tous les
+jours: elle avait été enchantée de se voir mise
+comme une dame; mais la robe était toujours
+de travers, le cordon de la coulisse d'en haut
+noué le plus souvent avec celui de la coulisse du
+bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps
+de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait
+fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés
+d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait
+faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans
+rien dire, car elle ne résistait jamais; mais
+l'instant d'après le lacet avait été rompu et les
+baleines brisées; on l'avait raccommodé deux
+ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une
+fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie
+voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis
+que cette fille était allée faire une course
+dans le village, Marie s'était sauvée dans les
+champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait
+fallu la chercher une partie de la journée, et tout
+avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait
+de ne pas la voir revenir.</p>
+
+<p>Tous ces faits étaient recueillis avec soin par
+mademoiselle Raymond, et elle n'avait pas de
+peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel
+de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie
+ne pouvait s'accoutumer aux manières de sa cousine.
+Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement
+de son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt,
+dans la crainte que Marie ne donnât à
+Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes,
+les laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait
+même beaucoup moins son frère, qui, dès qu'il
+avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour
+partager avec elle des exercices qui ne convenaient
+guère à Lucie; en sorte qu'un peu par
+désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement
+dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement
+que lui fournissait perpétuellement la
+conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en
+causait à son tour avec sa marraine mademoiselle
+Raymond, qui en entretenait M. d'Aubecourt.
+Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne
+s'en était pas directement ressenti; mais au bout
+de quelque temps, lorsque Marie avait commencé
+à s'accoutumer aux objets et aux personnes
+qui l'entouraient, le cercle de ses sottises
+s'était étendu et était parvenu jusqu'à lui. Depuis
+qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y
+parlait guère sans crier; et si elle se tournait
+pour voir quelque chose, c'était d'un mouvement
+si brusque, que d'un coup de son coude elle jetait
+son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si
+elle grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre
+quelque chose, elle renversait le fauteuil et
+tombait avec: un des bras se brisait, et l'un des
+pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait
+à côté. Alphonse avait bien averti Marie de
+ne pas entrer dans le jardin de son grand-père;
+mais cet avis était oublié dès que le jardin se
+trouvait être le chemin le plus court pour aller
+d'un endroit à un autre, que le volant y était
+tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un
+chat ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt
+trouvait toujours une branche de rosier cassée,
+une plate-bande enfoncée; et toujours mademoiselle
+Raymond, dont la fenêtre donnait sur le
+jardin, avait vu Marie entrer ou sortir. Ces griefs
+multipliés aigrissaient d'autant plus M. d'Aubecourt,
+qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement,
+mais par des phrases détournées; tantôt disant
+qu'à son âge on ne pouvait guère espérer d'être
+maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on
+s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce
+qui leur déplaisait; tantôt assurant qu'on pouvait
+faire de son jardin tout ce qu'on voudrait, et
+qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt
+entendait tout cela, et s'en désolait; et comme
+elle voyait la présence de Marie causer à M. d'Aubecourt
+une agitation toujours croissante, elle
+l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.</p>
+
+<p>Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible,
+elle sentait bien que le seul moyen d'obtenir
+quelque chose de Marie était de gagner sa
+confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue,
+en la quittant fort peu, en s'intéressant
+d'abord aux choses qui l'amusaient et lui plaisaient;
+en tâchant de lui faire prendre du plaisir
+à celles qu'elle ne connaissait pas encore; en
+causant avec elle pour tâcher de l'obliger à réfléchir,
+et pour conduire à quelques idées son esprit
+naturellement vif, mais dépourvu de toute culture.
+Si elle en eût été la maîtresse, elle lui
+aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie,
+d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité
+pour les choses graves; on plutôt, sans
+user de sévérité, elle serait parvenue à conduire
+Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de
+cela, obligée de gronder sons cesse pour des fautes
+légères, mais qui indisposaient sérieusement
+M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus de
+moyens d'appuyer d'une manière particulière sur
+les choses plus importantes. D'ailleurs il arriva
+que, pour la première fois de sa vie, M. d'Aubecourt
+eut une violente attaque de goutte; comme
+il ne pouvait plus se promener dans sa maison et
+dans son jardin, la société de sa belle-fille lui devint
+nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque
+pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus
+souvent livrée à elle-même, sans autre surveillant
+ni précepteur qu'Alphonse.</p>
+
+<p>Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison
+de Marie le rendait raisonnable; son défaut
+d'éducation lui faisait mieux sentir les avantages
+de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots
+grossiers qui lui échappaient quelquefois; il lui
+apprenait à parler français, la grondait quand il
+lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait
+déjà reprochée, et par les conseils de sa mère il
+lui faisait répéter la leçon de lecture qu'elle lui
+donnait tous les matins. Elle faisait avec plaisir
+ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait
+bien avec elle, et dont la présence ne l'embarrassait
+jamais, parce qu'il avait les mêmes
+goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa
+leçon de lecture, quand il voyait qu'elle avait
+soin de prononcer les mots comme il les lui enseignait,
+il ne souffrait pas patiemment qu'on
+l'accusât; il aimait à vanter son adresse et son
+intelligence dans leurs jeux, la vivacité et en
+même temps la douceur de son caractère.</p>
+
+<p>En effet, comme il le faisait remarquer à sa
+mère, on n'avait jamais vu Marie en colère, jamais
+on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre,
+ni se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à
+obliger, le peloton de laine n'était pas plus tôt à
+terre qu'elle l'avait ramassé, et elle était toujours
+arrivée la première pour aller chercher le
+mouchoir de madame d'Aubecourt à l'autre bout
+de la chambre. Si en déjeunant elle voyait un
+pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque
+tout son pain; et un jour qu'un chat s'était
+jeté sur Zizi et le maltraitait, Marie, malgré les
+égratignures et la colère du chat, l'arracha de
+dessus le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang,
+et le jeta bien loin, en se fâchant pour la première
+fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il
+riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer.
+Alphonse rit encore davantage de la colère de sa
+cousine, mais il la raconta à sa mère. Lucie, qui
+avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon,
+et celle-ci à mademoiselle Raymond; mais
+mademoiselle Raymond était si animée contre
+Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose
+qui venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât
+lui-même.</p>
+
+<p>Cependant ces différents traits de la bonté de
+Marie commençaient à donner à sa cousine plus
+d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait,
+Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup
+d'activité à un ornement destiné au reposoir
+qui devait être élevé dans la cour du château;
+Marie l'avait vue travailler avec beaucoup
+de plaisir. Elle avait un grand respect pour les
+cérémonies de l'église; c'était là à peu près toute
+l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa
+pauvre nourrice. Privée longtemps de curé et de
+messes, elle les avait infiniment regrettés; lorsque
+les pratiques de la religion avaient recommencé,
+cela avait été pour elle une grande joie,
+et Marie l'avait partagée, quoique sans en bien
+connaître la raison, car sa doctrine ne s'étendait
+pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand
+les petits garçons de son village proféraient quelqu'impiété,
+et elle leur disait que le bon Dieu les
+punirait. Elle avait appris les prières pour chanter
+à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait
+un peu Lucie, parce que cela faisait regarder
+de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait
+faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur:
+c'était d'ailleurs un moyen d'être sûre qu'elle se
+tiendrait tranquille à l'église. Elle y allait volontiers
+parce que sa nourrice lui avait dit de prier
+Dieu pour elle; et elle avait cru faire une oeuvre
+méritoire en se tenant auprès du métier de Lucie,
+tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir,
+pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles
+et lui présenter ses ciseaux.</p>
+
+<p>Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les
+champs pour ne pas retourner à Guicheville, on
+ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous
+prétexte de la punir, mais en effet parce que la
+pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait
+plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait
+été plusieurs fois sans en être reconnue: elle
+veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât
+de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle
+désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci,
+distraite par une foule d'objets, n'y pensait que
+de temps en temps, et alors elle manifestait une
+grande impatience de revoir sa nourrice; elle
+était loin de la croire en danger, et se flattait,
+comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle
+serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La
+veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle
+voit arriver un paysan du village de sa nourrice;
+elle court à lui, lui demande comment elle se
+porte, et si elle sera bientôt en état de venir à
+Guicheville.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant
+la tête, elle n'ira plus que dans l'autre
+monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>Marie est frappée comme d'un coup de foudre;
+cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante,
+elle demande au paysan si sa nourrice
+est donc devenue plus malade, comment, et depuis
+quand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan,
+depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été
+déclinant, c'est ce qui l'a achevée.</p>
+
+<p>Le paysan se trompait, car dans le peu de moments
+de connaissance dont elle avait joui depuis
+ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être
+tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il
+disait était le bruit du village. Marie, pleurant et
+sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait
+s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le
+supplie de demander à sa mère de lui permettre
+d'aller voir sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai, disait-elle en joignant les
+mains; dites que je lui promets de revenir, de
+revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.</p>
+
+<p>Alphonse tout ému courait demander à sa mère
+la permission que sollicitait Marie; il rencontre
+sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient
+d'annoncer que la nourrice est morte de la veille
+au soir. Le paysan avait couché à la ville, et
+ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin
+Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander
+que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai!
+Et son air était si suppliant, ses sanglots
+si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher
+de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent
+un signe pour la tranquilliser, et coururent vers
+leur mère pour l'instruire du désir de Marie.</p>
+
+<p>Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre
+en ce moment la mort de sa nourrice.
+Quoique la santé de Marie fût en général très bonne,
+elle avait eu depuis quelques jours deux
+ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle
+grandissait beaucoup, et elle craignait que cette
+nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver
+Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet
+que dans quelques jours elle fera ce qu'elle
+voudra; mais elle lui dit que dans ce moment
+cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même
+sont occupées à travailler pour la fête du
+lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en
+croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa
+nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu
+plus tranquille. Mais Marie, pour la première
+fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur
+son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa
+pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée,
+au chagrin qu'elle avait de la voir partir,
+et alors elle jette des cris de douleur; elle
+prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille
+Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur
+son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense
+que c'est le lendemain une grande fête, et que ce
+sera le moment de demander à Dieu qu'il rende
+la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est
+pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter
+cette grâce il n'y a rien de mieux que de
+contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir
+qu'on va dresser dans la cour du château:
+en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort
+de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller
+chercher dans un certain endroit du parc qu'elle
+a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont
+elle veut faire des bouquets et des guirlandes;
+mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une
+forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les
+arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche,
+et dans tout le reste du parc, presque tout est
+bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer
+de rencontrer de quoi faire un bouquet. En
+cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin
+de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait
+une odeur charmante; elle pense que si elle en
+prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas:
+elle commence par en cueillir avec précaution en
+différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris
+une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant
+de l'autre côté du reposoir; son zèle et son
+goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant
+dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à
+songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne
+verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait,
+et que personne ne saura ce qu'elle a fait;
+alors elle oublie toute prudence, et le jardin est
+presqu'entièrement dépouillé.</p>
+
+<p>Au moment où elle achevait sa récolte, elle
+voit de la terrasse passer sur le chemin qui se
+trouve au-dessous du parc le paysan qui lui
+avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de
+dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait
+trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on
+le lui a promis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous
+ne la reverrez plus, mademoiselle Marie: on vous
+trompe, mais cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il donne un coup de talon
+à son cheval et s'en va. Marie, dans le plus grand
+trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la cour
+si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique
+les paroles du paysan. Elle trouve la fille de cuisine
+qui tirait un seau d'eau au puits; elle lui demande
+si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la
+veille savoir des nouvelles de sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce
+n'était pas la peine. Marie s'inquiète, la questionne;
+elle refuse de lui répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit
+que je ne la verrais plus?</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, répond la servante, qu'il a
+ses raisons pour cela; et elle s'en va en disant
+qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie, quoiqu'il
+ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa
+nourrice soit morte, s'inquiète pourtant, parce
+qu'elle voit qu'on lui cache quelque chose. Timide
+à questionner, elle ne sait comment elle
+apprendra ce qu'elle veut savoir. Elle voit une
+petite porte de la cour ouverte. Marie avait si
+longtemps couru seule dans les champs, qu'elle
+ne peut croire qu'il y ait un grand mal à cela;
+accoutumée à céder à tous ses mouvements et à
+ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis
+que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée
+à aller savoir elle-même des nouvelles
+de sa nourrice.</p>
+
+<p>Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée
+d'inquiétude tantôt pour sa nourrice, tantôt pour
+elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une faute;
+mais une fois qu'elle a commencé, elle continue.
+Elle pense à ce que dira Alphonse, qui, toujours
+prêt à l'excuser auprès des autres, revient ensuite
+la gronder, quelquefois même assez sévèrement,
+et à qui elle a promis, quelques jours auparavant,
+d'être plus docile et plus attentive à
+ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense
+que c'est peut-être parce qu'elle ne s'est soumise
+à rien de ce qu'on voulait d'elle que le bon Dieu
+l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce
+n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste
+ses jugements. Cependant elle ne songe
+pas à revenir, elle ne saurait plus comment rentrer;
+et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la
+consoler, lui cause un plaisir auquel elle ne peut
+pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure qu'elle
+approche, elle s'en occupe plus vivement et avec
+plus de joie. Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée
+se dissipent; elle se hâte, elle arrive au
+village, court à la porte de sa nourrice et la trouve
+fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser
+deviner la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà
+tout ce qu'elle peut demander à une voisine
+qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un
+air triste.</p>
+
+<p>&mdash;Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine.
+Marie, tremblante et les mains jointes, s'appuie
+contre le mur.</p>
+
+<p>&mdash;On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la
+voisine.</p>
+
+<p>&mdash;En terre... hier... comment... où l'a-t-on
+portée?</p>
+
+<p>&mdash;A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.</p>
+
+<p>Marie éprouve un mouvement impossible à rendre
+en apprenant que la veille, si près d'elle, le
+convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien.
+Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues;
+il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour
+sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait
+perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la
+reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte
+et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps
+la voisine lui raconte que cette pauvre femme a
+repris sa connaissance quelque temps avant sa
+mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie;
+qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville,
+que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la
+voir. Marie pleure encore davantage. La voisine
+veut l'engager à retourner à Guicheville; mais
+Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien
+longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle,
+parvient à lui faire boire un peu de lait et manger
+un morceau de pain; ensuite, quand elle la
+voit plus calme elle recommence à vouloir lui
+persuader de retourner à Guicheville; mais Marie,
+qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter
+l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à
+qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle?
+Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si
+elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant,
+je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent
+à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre,
+c'est ce que Marie sent bien; mais comme
+la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui
+est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la
+raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle
+sache que cela est nécessaire, car Marie
+n'a jamais appris à faire usage de la raison pour
+gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.</p>
+
+<p>Enfin la voisine voyant, après deux heures de
+sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et
+que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans
+rien dire et sans se décider à rien, elle prend le
+parti d'envoyer à Guicheville avertir madame
+d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs,
+où elle a été chercher son fils pour le charger de
+la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle
+la cherche inutilement dans tout le village; enfin
+on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin
+qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne
+qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était
+allée en effet, mais non pas par le chemin direct,
+de peur de rencontrer quelqu'un des habitants
+du château. Comme le fils de la voisine n'était
+pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite
+par le chemin le plus court avertir au château
+qu'on doit la chercher de ce côté-là.</p>
+
+<p>Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie,
+une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait
+retenu dans sa chambre encore pour huit jours,
+s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter
+d'une belle matinée pour aller voir ses
+fleurs.</p>
+
+<p>En approchant de son jardin, appuyé sur le
+bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le
+chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs
+qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est
+éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait
+laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît
+ses roses panachées, ses géranium tricolores;
+il les ramasse avec anxiété, les examine,
+regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la
+tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chapeau de mademoiselle Marie!</p>
+
+<p>Il double le pas pour arriver à son jardin; il
+semble que l'ennemi y ait passé, des branches
+sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts
+pour aller chercher une fleur qui se trouvait au
+milieu; une plate-bande est toute bouleversée,
+parce que Marie y est tombée tout de son long,
+et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose
+nouvellement greffée.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute
+l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé
+à les voir respecter de tout le monde, est
+si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin,
+que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait
+marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras
+de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il
+se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au
+secours.</p>
+
+<p>En ce moment arrive madame d'Aubecourt,
+appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète
+de ne trouver nulle part.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond,
+voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre
+M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau
+rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend
+rien à tout cela; mais elle court à son beau-père,
+qui lui dit d'une voix faible:</p>
+
+<p>&mdash;Elle me fera mourir. On le transporte sur
+son lit, où il demeure longtemps dans le même
+état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent
+la respiration, la goutte lui est remontée dans la
+poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque.
+Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer
+silence à mademoiselle Raymond, qui répète
+à chaque instant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a
+mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble
+l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne
+sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère
+qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il
+faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt
+d'une voix basse et interrompue par les étouffements,
+cherche-la bien, pour qu'elle achève de
+me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure
+de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne
+fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera
+pas devant lui sans sa permission.</p>
+
+<p>Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle
+Raymond appelle la méchanceté de Marie
+s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse
+est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise
+intention de sa part; mais accoutumé à un
+grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas
+qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à
+prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète.
+Les domestiques parlent entre eux de
+tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne
+s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de
+la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la
+bien employer et la rendra aimable et utile aux
+autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques,
+très-souvent ne les écoutait pas quand
+ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances.
+Elle ne manquait pas de rire quand elle
+voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait
+dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était
+louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces
+choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui
+on les disait.</p>
+
+<p>Presque toute la matinée s'était passée dans
+les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé
+au village de la nourrice n'était pas encore revenu,
+lorsque le curé vint au château et fit demander
+madame d'Aubecourt. Comme il sortait de
+l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré
+le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il
+lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue
+Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan
+lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait
+que Marie devait être dans le cimetière. Ils y
+allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la
+haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se
+mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser
+la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à
+pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra
+jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment
+Marie pensait qu'elle était seule sur la terre
+et que personne ne prenait plus intérêt à elle;
+elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.</p>
+
+<p>Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais
+le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée,
+alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se
+trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter
+son beau-père, qui commençait à être mieux,
+mais que la moindre agitation pouvait faire retomber
+dans l'état d'où il sortait, et elle savait
+bien que ni mademoiselle Raymond ni personne
+de la maison ne parviendrait à ramener Marie.
+Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et
+comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce
+moment au château, de peur que le bruit n'en
+vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria
+de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait
+avec lui sa soeur, ancienne religieuse.</p>
+
+<p>Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva
+Marie toujours dans la même attitude.
+Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque
+crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si
+abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner
+au château, qu'elle éprouva une certaine joie à
+voir quelqu'un qu'elle connaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en
+l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son
+visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous,
+continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt
+a été si frappé de l'ingratitude que vous
+lui avez montrée en dévastant le jardin que vous
+savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé
+malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée
+entre les angoisses que lui donnait l'état de
+son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la
+douleur de votre méchanceté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie,
+ce n'était pas méchanceté, je vous assure
+bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu
+m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et
+elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et
+en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément
+touché de sa douleur et de sa simplicité,
+s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui
+dit avec plus de douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière
+de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que
+d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de
+désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage
+avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants?
+Si quelque chose peut affliger l'âme des justes,
+vous avez contristé celle de votre nourrice, qui
+vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était
+une digne femme. Elle avait repris sa connaissance
+quelques heures avant sa mort, j'allai la
+voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me
+parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne
+me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait
+pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents;
+je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage
+de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre
+femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation.
+Elle m'a bien souvent chagrinée aussi,
+parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que
+je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le
+curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre,
+d'être bien obéissante avec madame
+d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre
+devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.</p>
+
+<p>Marie pleurait toujours, mais moins amèrement.
+Elle s'était remise à genoux, les mains
+jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice
+elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner
+les chagrins qu'elle lui avait donnés. Après que
+le curé l'eut exhortée encore quelque temps, elle
+lui dit à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;M. le curé, je vous en prie, demandez pardon
+pour moi à madame d'Aubecourt, demandez
+pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je
+ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout
+ce qu'ils voudront.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous
+sera dorénavant permis de les voir. M. d'Aubecourt
+est si indigné contre vous, que votre nom
+seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne
+puissiez pas rentrer au château.</p>
+
+<p>Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de
+foudre: elle venait de s'attacher à l'idée de faire
+tout ce qu'il lui serait possible pour plaire à ses
+parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle
+jeta presque des cris de désespoir. Le curé eut
+beaucoup de peine à la calmer, en l'assurant qu'il
+travaillerait à obtenir son pardon, et que, si elle
+voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait
+bien réussir. Elle se laissa emmener sans résistance;
+il la conduisit chez lui, et la remit à sa
+soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère,
+et dont la première intention avait été de
+réprimander Marie; mais quand elle la vit si
+malheureuse et si soumise, elle ne put songer
+qu'à la consoler.</p>
+
+<p>Le curé retourna au château dire à madame
+d'Aubecourt ce qu'il avait fait; elle et Lucie furent
+touchées, comme il l'avait été, des sentiments
+de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux
+mouillés de larmes et brillants de joie, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien
+dit, mais il avait bien pensé que Marie ne pouvait
+pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu
+que, comme on ne pouvait pas songer pour le
+moment à faire rentrer Marie au château, elle
+resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt,
+en quittant Paris, avait vendu quelques
+bijoux qui lui restaient, et dont elle avait destiné
+le prix à servir à l'entretien de ses enfants et au
+sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya
+d'avance un quartier de la pension de Marie, car
+elle savait bien que ce n'était pas le moment de
+rien demander à M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent
+de cet arrangement, qui n'éloignait pas Marie,
+et Alphonse se promettait bien d'aller lui continuer
+ses leçons de lecture; mais le lendemain,
+le curé vint leur annoncer que sa soeur avait reçu
+une lettre de sa supérieure, qui l'engageait à venir
+se réunir avec elle et quelques autres religieuses
+du même couvent qu'elle avait rassemblées.
+Il ajouta que sa soeur comptait partir sur-le-champ,
+et que, si on y consentait, elle emmènerait
+Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque
+temps. Alphonse fut prêt à se révolter contre
+cette proposition; mais sa mère lui fit sentir la
+nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre
+congé de Marie, qui devait partir le lendemain.
+Elle avait été extrêmement affligée en
+apprenant la manière dont on disposait d'elle.
+Elle sentait bien mieux son attachement pour ses
+parents depuis qu'elle était obligée de s'en séparer;
+il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir,
+et elle disait en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et
+elle est morte. Mais elle était devenue docile; et
+d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le nom
+de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui
+imposait beaucoup. Quand elle entendit arriver
+madame d'Aubecourt et ses enfants, elle commença
+à trembler bien fort, et si elle eût été la
+Marie d'autrefois, elle se serait enfuie; mais un
+regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta. Lucie,
+en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si
+touchée de cette marque d'affection, quand elle
+attendait de la sévérité, qu'elle embrassa Lucie
+de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse
+était tout triste, elle n'osait trop lui parler ni le
+regarder; il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Marie, nous sommes tous bien tristes de ce
+que vous nous quittez. Il n'en dit pas davantage,
+car il avait le cour gros, et il savait qu'un homme
+ne doit pas se laisser trop aller à montrer
+sa tristesse; mais Marie vit bien qu'il n'était
+pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous nous avez causé à tous
+un grand chagrin, en nous forçant à nous séparer
+de vous; mais j'espère que tout se réparera,
+et que par votre bonne conduite vous nous donnerez
+les moyens de vous faire revenir.</p>
+
+<p>Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura
+qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle
+l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.</p>
+
+<p>On fut étonné du changement qu'avaient produit
+en elle deux jours de malheur et de réflexion.
+Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait,
+elle se tenait tranquille sur sa chaise, et
+déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse,
+dans la crainte de faire ou de dire quelque
+chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci
+effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur
+cousine; mais ils savaient que c'était une personne
+très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre
+véritablement de la sévérité des personnes
+vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et
+qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter.
+Alphonse donna à Marie un livre où il la
+pria de lire tous les jours une page pour l'amour
+de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi
+une petite écritoire d'argent pour quand elle
+saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent,
+ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli
+d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce
+que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame
+d'Aubecourt lui donna une robe de toile
+qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux
+jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils
+se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant
+bien plus véritablement que pendant les deux
+mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils
+étaient bien plus raisonnables.</p>
+
+<p>Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le
+calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné
+dans le village de ce qu'on avait renvoyé
+Marie. Comme mademoiselle Raymond avait
+laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit
+que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle
+Raymond elle-même n'était pas aimée,
+en sorte que cela intéressa davantage pour Marie.
+Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie
+parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits
+garçons du village que c'était Zizi qui était
+la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond
+pour Marie; et quand elle passait dans les rues
+avec Zizi, elle entendait dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle
+Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans
+les champs, ce qui augmentait son humeur contre
+Marie.</p>
+
+<p>Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme
+il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur,
+depuis que Marie n'y était plus il avait
+cessé d'en avoir contre elle; il permettait que
+madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les
+lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait
+compte de la bonne conduite de Marie; enfin,
+comme madame d'Aubecourt était la personne
+du monde qui savait le mieux persuader les choses
+raisonnables, parce qu'on était gagné par sa
+douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance,
+elle le détermina à payer la petite pension
+de Marie, et même il lui envoya une robe.
+Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes
+nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et
+lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être
+agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il
+serait bien content d'eux, il leur accordât la
+chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au
+monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait
+qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête
+de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un
+joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret
+de tapisserie pour mettre son pied malade.</p>
+
+<p>Marie fut enchantée en recevant cette lettre,
+qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même.
+Le frère d'une des religieuses, qui avait
+un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle
+habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait
+donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie
+de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt
+pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis,
+comment les envoyer?</p>
+
+<p>Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se
+trouva qu'un parent de la supérieure devait aller
+précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville.
+Il eut la complaisance de prendre les arbres
+sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer
+de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués
+dans la route. Les arbres arrivèrent en bon
+état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt;
+et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt
+les trouva à la porte de son jardin, comme
+s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription:
+<i>Marie repentante, à son bienfaiteur</i>, écrite en
+gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait
+encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en
+fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où
+il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on
+lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait,
+il serait fort aise de la ravoir au château.
+Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt
+et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut
+sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait
+fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame
+Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire
+dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient
+des contes, que cela lui avait fait bien de
+la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les
+livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse,
+de lui en indiquer un où elle pût lire tous
+les jours plus d'une page pour l'amour de lui.
+Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande
+de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce
+qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait
+dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait
+pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée
+le jour de son départ. Ces commissions furent
+faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa
+mère, lui indiqua l'<i>Histoire sainte</i>; Lucie lui envoya,
+par une occasion, deux garnitures de
+fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour
+elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture
+anglaise pour mettre tous les dimanches avec
+sa robe.</p>
+
+<p>De ce moment, les enfants redoublèrent de
+soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie
+écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui
+avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur
+des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu
+les instructions de celui qui les avait apportés,
+entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner,
+et par occasion arrosait les fleurs de
+M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement
+à lui pour le soin de son jardin, que souvent
+il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire:
+Lucie était aussi appelée au conseil, madame
+d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le
+jardin était devenu l'occupation de toute la famille,
+et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux
+que lorsqu'il s'en occupait tout seul.</p>
+
+<p>Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre
+à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa
+pensée, que Marie les soignerait à présent avec
+autant de plaisir et d'attention que nous.</p>
+
+<p>Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder
+M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Marie! dit tendrement madame
+d'Aubecourt. Son ton n'était pas triste, car elle
+commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la reverrons, nous la reverrons, dit
+M. d'Aubecourt. On ne poursuivit pas la conversation
+pour le moment; mais deux jours après,
+comme ils étaient tous dans le salon, madame
+d'Aubecourt reçut une lettre de madame Sainte-Thérèse,
+qui lui mandait que vers le printemps
+de l'année suivante elle comptait aller passer
+trois ou quatre mois avec son frère avant de s'établir
+définitivement dans l'endroit où elle était,
+et que, comme elle désirait que Marie édifiât le
+village de Guicheville, où elle avait donné mauvais
+exemple, elle l'y mènerait faire sa première
+communion. Lucie poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.</p>
+
+<p>C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire
+sa première communion. Alphonse, tout ému,
+regardait son grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, dit-il après un instant de silence,
+ensuite Marie s'en ira.</p>
+
+<p>&mdash;Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt,
+on pourra voir.</p>
+
+<p>Lucie, assise auprès de son grand-père, se
+laissa glisser à genoux sur le tabouret qu'il avait
+à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur les
+mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait,
+il y sentit couler deux larmes de joie. Alphonse
+tremblant ne disait rien, mais ses mains étaient
+fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression
+du bonheur était sur sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est une aussi bonne enfant que vous
+deux, dit M. d'Aubecourt attendri, je serai enchanté
+qu'elle revienne avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux
+enfants de madame d'Aubecourt, le coeur gros de
+satisfaction. Ils n'en dirent pas davantage, dans
+la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait
+la tranquillité, et les avait accoutumés à
+contenir leurs mouvements; mais ils étaient bien
+heureux.</p>
+
+<p>La satisfaction fut grande dans tout le château;
+on avait oublié les défauts de Marie, et on avait
+plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule
+eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût
+méchante; mais quand elle avait une fois des
+préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs,
+à force de lui reprocher son éloignement pour
+Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres
+domestiques se firent un petit triomphe de son
+retour, il lui déplut encore davantage. Mais
+insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu
+beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt,
+qui avait moins besoin d'elle depuis
+qu'il était environné d'une société plus aimable,
+et qui craignait moins son humeur, parce que
+madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de
+donner lui-même des ordres, et le délivrait de
+mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna
+donc rien de son déplaisir à ses maîtres,
+et l'on attendit avec une grande impatience la
+fin de février, où devait arriver Marie.</p>
+
+<p>Elle arriva dans les premiers jours de mars.
+Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie
+allaient tous les jours attendre la diligence qui
+passait devant le château. Enfin elle arrêta, et
+ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent
+d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie,
+tant elle était bien tenue, tant elle avait pris
+l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras
+de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame
+d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut;
+tous les domestiques accoururent, Zizi accourut
+aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement
+lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait
+de son ancienne aversion pour Marie. Philippe
+lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des
+cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait
+lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses
+bras, et l'emporta en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre bête! tu peux compter à présent que
+tu n'as pas longtemps à vivre.</p>
+
+<p>Les domestiques l'entendirent, et regardèrent
+de travers mademoiselle Raymond et Zizi.</p>
+
+<p>On conduisit Marie au château, où madame
+Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère,
+avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt
+avait permis qu'on la lui amenât. Il était
+dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec
+timidité et embarras.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse,
+nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et
+vous le soignerez comme nous.</p>
+
+<p>Marie entra, marchant avec une grande précaution,
+de peur de gâter quelque chose en passant.
+M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir:
+elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient
+auprès des petits arbres qu'elle avait donnés
+à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra
+comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui
+montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient,
+les premières fleurs qui commençaient à
+paraître. Marie regardait tout cela avec un bien
+grand intérêt, trouvait tout bien joli.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant
+M. d'Aubecourt.</p>
+
+<p>Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait
+qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la
+main avec une vivacité charmante, car on voyait
+bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle
+se contenait par raison. Elle parlait peu, elle
+n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à
+merveille, et seulement toujours en rougissant.
+Elle était timide comme une personne qui a
+connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité.
+Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait
+éprouver près d'elle la crainte qu'inspire
+le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance
+en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle
+venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup
+les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient
+espéré que Marie resterait au château toute la
+journée, et que même, peut-être à la fin de cette
+journée, ils obtiendraient davantage; mais madame
+Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant
+commencé les exercices de sa première communion,
+il fallait qu'elle demeurât dans la retraite
+jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne
+sortirait point, excepté pour s'aller promener, et
+même que son cousin et sa cousine ne la pourraient
+venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut
+bien se soumettre à cet arrangement. Quoique
+madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive
+austérité, qui tenait aux habitudes du couvent
+où madame Sainte-Thérèse avait passé la
+plus grande partie de sa vie, c'était une personne
+si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations
+pour les soins et les services qu'elle avait rendus
+à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier.
+Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se
+récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses
+manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt
+les approuva, et consentit positivement
+à ce qu'aussitôt après sa première communion
+Marie revînt habiter le château.</p>
+
+<p>Il fut décidé que les premières communions du
+village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là
+madame d'Aubecourt et ses enfants iraient
+tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé,
+où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle
+les voyait aussi tous les dimanches à l'église,
+où, comme de raison, elle ne leur parlait pas;
+mais elle leur disait quelques mots en sortant de
+l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement,
+on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se
+perdait point de vue, on se parlait mutuellement
+de ses occupations. Marie avait lu toute son
+<i>Histoire sainte</i>, Alphonse lui indiqua d'autres
+livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses
+lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau,
+ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je le montrerai à Marie.</p>
+
+<p>Tout le monde était heureux à Guicheville, et
+on espérait de l'être bientôt davantage.</p>
+
+<p>La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes,
+également pleines de piété et de ferveur,
+la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte.
+Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener
+Marie, qui devait la donner, ainsi que sa
+soeur, pour exemple aux jeunes filles du village.
+Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais
+le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne
+souffraient aucun divertissement, ni même aucune
+distraction. Il voulut du moins contribuer,
+autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui
+étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait
+faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles;
+Alphonse voulut qu'elles eussent aussi
+les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent
+que lui avait donné son grand-père pour
+ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour
+cette occasion, il les envoya acheter à la ville
+voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait
+pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout
+faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que
+madame d'Aubecourt, et avec sa permission,
+l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie,
+par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant
+par un petit billet, de les mettre le jour de sa
+première communion.</p>
+
+<p>Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie,
+c'était presque son seul mérite; du reste,
+brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout
+en aversion mademoiselle Raymond; et comme
+il était, avec son père, le seul des gens de la maison
+qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait
+à la contrarier tant qu'il en trouvait
+l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il
+ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque
+chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien dommage qu'on ne vous laisse
+pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait
+de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait,
+et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait
+dans un coin, ce qui n'arrivait guère,
+parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le
+laisser aller tout seul, il lui attachait des branches
+d'épines à la queue, un bâton dans les jambes,
+ou une papillote au museau; enfin il imaginait
+tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle
+Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.</p>
+
+<p>Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que
+Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise
+absolument comme elle, il avait recommandé à
+Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère;
+et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il
+ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par
+dessus le mur du jardin, qui était assez bas.
+Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait
+sur une petite éminence qu'on avait faite fort
+près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle.
+Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet
+d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il
+vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long
+du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme
+elle approchait, Philippe trouve sous sa main un
+des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache
+dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit.
+La pierre arrive: mademoiselle Raymond,
+qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi
+quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit
+au front, où elle lui fait une assez large blessure.
+Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie
+sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait
+parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute
+pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le
+pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans
+voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais
+qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui,
+sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et
+s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond
+ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé
+était pour affaire à la ville voisine, et ne devait
+revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce
+qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant,
+quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre
+aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui
+aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a
+jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le
+croire; elle va cependant avec mademoiselle
+Raymond trouver Marie dans le jardin.</p>
+
+<p>Marie, en les voyant arriver, cache son paquet
+sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore
+ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe
+avait fait quelque chose de mal; et pour ne
+pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne
+voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant
+elle rougissait, pâlissait, car elle craignait
+qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait
+pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant,
+est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle
+Raymond lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc, mademoiselle Marie, comme
+vous employez l'avant-veille de votre première
+communion! On dira après cela, dans le village,
+que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer
+mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie
+rougissait encore plus de l'idée que Philippe
+avait fait une si mauvaise action.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible, Marie, lui dit madame
+Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une
+pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie
+hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir;
+mais ce serait encore un divertissement bien
+indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous
+vous préparez.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Marie, je puis vous assurer
+que je n'ai pas jeté de pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est apparemment venue toute seule, dit
+mademoiselle Raymond avec aigreur; et montrant
+l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la
+pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui
+venir que du jardin et d'un endroit élevé. Madame
+Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de sévérité,
+et Marie tremblante ne sait répondre autre
+chose, sinon:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté
+de pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle
+Raymond, c'est qu'il y a à parier que mademoiselle
+Marie ne fera pas sa première communion
+après-demain.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue
+indigne, répondit madame Sainte-Thérèse.
+Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond
+s'en va raconter au château son aventure
+et dire que probablement Marie ne fera pas sa
+première communion. Elle rappelle le talent qu'avait
+Marie pour attraper à coups de pierre les
+chats qui passaient sous les gouttières, et elle
+ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Elle en fait un bel usage!</p>
+
+<p>Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu,
+court interroger Philippe, pour savoir si, quand
+il a fait sa commission, il s'est aperçu de quelque
+chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air
+triste. Philippe l'assure que non, se garde bien
+de lui dire comment il lui a fait passer le paquet,
+et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse
+ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt,
+inquiète, écrit à madame Sainte-Thérèse, qui lui
+répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est arrivé,
+mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit
+pas bien coupable; et dans la journée du lendemain,
+on apprend par Gothon, qui l'a su de la
+servante du curé, que Marie a pleuré presque
+tout le jour, que madame Sainte-Thérèse la traite
+très-sévèrement, et la fait même jeûner le matin
+au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse
+au curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir
+du confessionnal en pleurant avec des sanglots.
+Madame d'Aubecourt s'approche de madame
+Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera
+pas sa première communion le lendemain. Madame
+Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et
+assez sévère, lui répond:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>Comme elles étaient dans l'église, elles ne se
+disent rien de plus, Marie, en passant, jette sur
+sa cousine un regard qui, malgré ses larmes,
+exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit
+tout bas un mot à madame Sainte-Thérèse, qui
+l'emmène, et Lucie entre dans le confessionnal.
+Après avoir fini sa confession, elle se préparait à
+demander timidement au curé ce qu'elle désirait
+tant de savoir; mais avant qu'elle ait osé commencer
+sa phrase, on vint chercher le curé pour
+un malade, et il s'en va précipitamment sans
+qu'elle ait pu lui parler.</p>
+
+<p>Elle passa toute la soirée et la nuit dans une
+anxiété inexprimable, d'autant qu'elle se reprochait
+toutes les pensées qu'elle dérobait à la
+sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu
+pour sa cousine, unissant ainsi sa dévotion à ses
+désirs, et l'idée du bonheur qui se préparait pour
+elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie.
+Le matin arrivé, elle s'habilla sans parler,
+recueillant toutes ses pensées pour n'en pas laisser
+échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle
+embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt
+et à sa mère leur bénédiction, qu'ils lui donnèrent
+avec bien de la joie. M. d'Aubecourt dit
+qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous
+soupirèrent de ce qu'il n'était pas présent à
+cette cérémonie; et après un moment de silence
+ils se rendirent à l'église.</p>
+
+<p>Les jeunes filles qui devaient faire leur première
+communion y étaient déjà, rassemblées.
+Lucie, malgré son recueillement, les parcourut
+des yeux en un instant: Marie n'y était pas.
+Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui
+la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines
+à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles,
+et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle
+à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle
+Raymond, Gothon et les premières du
+village.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait
+mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas,
+car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs
+fois, depuis quelques mois, dans le cimetière,
+prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle
+avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre
+nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond,
+et, violemment émue, elle priait Dieu de
+toutes ses forces, lui demandant de la préserver
+de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la
+contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient
+dans un état qu'elle ne pouvait presque
+plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la
+sacristie. Marie parait, conduite par le curé et
+madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la
+tête, belle comme les anges, et pure comme eux.
+Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église.
+Marie traverse le choeur en s'inclinant devant
+l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur
+et madame d'Aubecourt, pour leur demander
+leur bénédiction.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être
+entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu
+aussi vous bénira.</p>
+
+<p>Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux
+au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir,
+dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage
+de la protection céleste sur toutes les actions de
+sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris,
+bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis
+qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage
+rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie
+avec autant de respect que d'affection. Madame
+d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès
+de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un
+mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard,
+reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt,
+exprimait un bonheur que les paroles
+n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de
+madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses
+filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les
+deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel.
+Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions
+qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver
+mal; Marie la soutint: ses regards brillaient
+d'une joie angélique.</p>
+
+<p>La communion reçue, les deux cousines retournèrent
+à leurs places, prièrent ensemble, et
+après avoir passé une partie de la matinée dans
+l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait
+invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie
+et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles
+étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents,
+les domestiques, paraissaient heureux; mais
+cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit
+de troubler le calme parfait dont devaient
+jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous
+les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût,
+aux deux jeunes cousines. On les servait avec une
+sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir
+aucun orgueil.</p>
+
+<p>Après être retournée dans l'après-midi à l'église
+avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au
+château. La soirée fut bien douce et même un peu
+gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les
+deux cousines à sourire. Marie trouva dans la
+chambre où elles couchaient, auprès de celle de
+madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de
+Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient
+désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain,
+partagea les occupations de Lucie et
+surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima
+bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle
+Raymond étant tombée malade quelque
+temps après, Marie, qui était forte, active, et qui
+avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice,
+lui rendit tant de services, alla si souvent
+dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant
+de soin chaque fois de caresser Zizi, et même
+quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir,
+que tous les deux changèrent de sentiment à son
+égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la
+grognait encore quelquefois, alors mademoiselle
+Raymond le grondait et demandait pardon pour
+lui à Marie.</p>
+
+<p>Elle avait conté, mais sous le plus grand secret,
+à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé;
+elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse
+l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée
+avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien
+dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît
+chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait
+été bien malheureuse pendant ces deux jours;
+qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le
+parti de le consulter en confession, bien sûre
+alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé
+de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce
+qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées.
+Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui
+l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal,
+c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement,
+en lui rappelant sa pauvre nourrice,
+portée en terre précisément le même jour et
+au même moment l'année précédente. Alphonse
+gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire
+jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire
+à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue
+tranquille de ce côté, se console de n'être plus si
+maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt
+et ses enfants, en la débarrassant de
+beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et
+que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle
+comme une personne fidèle et attachée flattent
+son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit
+sensiblement, et qu'on entend chanter et
+rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu
+gronder pendant quelques années.</p>
+
+<p>M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a
+retrouvé que peu de chose de ses biens, mais
+cependant assez pour faire vivre sa femme et ses
+enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche,
+parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune
+de sa mère, et même à celle de son père, qui était
+mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt
+le père est son tuteur; et comme elle
+jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable,
+elle trouve mille moyens d'en faire partager
+les jouissances à cette famille qui lui est si chère;
+enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser
+Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus
+d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus
+aimable. Lucie est transportée de joie de devenir
+réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt
+est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne
+manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire
+jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous
+les ans un service à Guicheville, et toute la famille
+regarde comme un devoir d'y venir assister,
+pour honorer la personne qui a si généreusement
+pris soin de l'enfance de Marie.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c02" name="c02"></a>
+
+
+<h3>LA VIEILLE GENEVIÈVE</h3>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez faire que des bêtises! Comme
+vous attachez ridiculement cette épingle! Vous
+me serrez tout de travers: je serai horriblement
+habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais
+rien vu de si maladroit.</p>
+
+<p>C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline
+parlait à la vieille Geneviève, qui, depuis
+qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de la
+servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute
+enfant, ne s'attendait guère à en être un jour
+traitée de cette manière; mais on remarquait que
+depuis quelque temps Emmeline, naturellement
+douce et bonne, et même assez timide, prenait
+avec les domestiques des airs de hauteur auxquels
+on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait
+plus lorsqu'à table ils lui donnaient une
+assiette; elle se faisait servir sans leur dire
+jamais <i>je vous prie</i>. Jusqu'à ce moment Emmeline,
+lorsqu'elle traversait, à la suite de sa mère,
+une antichambre où tous les domestiques se
+levaient sur leur passage, n'avait jamais pu
+s'empêcher de répondre par un léger signe de
+tête à cette marque de leur déférence; mais alors
+elle semblait croire qu'il était de sa dignité de
+passer au milieu d'eux la tête plus haute qu'à
+l'ordinaire: on aurait pu remarquer cependant
+qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un
+effort pour prendre ces manières qui ne lui étaient
+pas naturelles. Sa mère, madame d'Altier, qui
+commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus
+d'une fois reprise; aussi Emmeline n'osait-elle
+pas trop s'y livrer en sa présence. Elle les affectait
+surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame
+de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée
+depuis dix-huit mois, très-gâtée durant toute son
+enfance, parce qu'elle était fort riche et n'avait
+point de parents; gâtée actuellement par sa
+belle-mère, qui avait fort désiré qu'elle épousât
+son fils, et gâtée aussi par son mari, qui, presque
+aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle
+voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne,
+elle se gênait encore bien moins pour ses domestiques
+que pour les autres; aussi disait-elle sans
+cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que
+les tons durs et impérieux qu'elle prenait avec
+eux les entraînaient quelquefois à lui manquer
+de respect, et que la bizarrerie de ses caprices
+leur faisait perdre patience.</p>
+
+<p>Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait
+faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y
+avait rien de mieux que d'imiter les manières de
+sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours,
+parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans
+la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait
+à la campagne un château voisin. Elle n'avait
+pourtant pas osé déployer toute son impertinence
+avec les gens de sa mère, tous vieux domestique
+accoutumés à être bien traités, et qui, la première
+fois qu'Emmeline aurait voulu prendre
+avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient
+bien pu se mettre à rire sans en faire ni
+plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec
+eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas
+moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir;
+mais en la comparant avec sa mère, qui
+était si peu empressée d'user du droit qu'elle
+avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.</p>
+
+<p>Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et
+s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre
+à sa domination; mais elle s'en dédommageait
+sur Geneviève, qui, née dans la terre de
+M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un
+grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille
+de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs
+jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement
+attachée au château, où seulement on était depuis
+vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement
+à quelques offices subalternes; en sorte
+que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne,
+madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté,
+l'avait prise chez elle pour aider Emmeline
+à s'habiller et faire le service de sa chambre,
+elle s'était crue montée en grade, mais sans
+en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle
+Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis
+deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui
+elle devait porter respect, et de qui elle devait
+tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait
+à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes
+les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en
+aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop
+bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait
+rien, seulement elle se dépêchait le plus
+qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline,
+ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en
+était que plus maladroite et plus maltraitée.</p>
+
+<p>Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre
+d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire
+une commission dans le village, comme Geneviève
+continuait ce qu'elle avait commencé,
+Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on
+ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève
+lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait
+après son déjeuner pour dessiner, elle ne
+trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait,
+et qu'il fallait cependant du temps pour tout.
+Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se
+taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui
+de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa
+fille et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu
+raison dans votre discussion avec Geneviève?
+C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un
+domestique, ce serait une chose terriblement
+fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût
+tort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, répondit Emmeline un peu
+honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui
+dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut
+bien la faire finir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir
+entendu ses raisons ou de les avoir examinées,
+qu'elles ne peuvent pas être bonnes?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, maman, qu'un domestique a
+toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on
+lui dit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a
+raison et qu'on lui commande une chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours
+les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas
+les faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais les propos de votre cousine: je
+voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez
+d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas
+prendre ceux des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit
+Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne
+fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez d'autres moyens pour vous
+en faire servir que ceux que vous avez employés
+tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je
+vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non
+pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne
+pour cela.</p>
+
+<p>Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme
+que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec
+sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes
+deux convinrent que madame d'Altier ne savait
+pas se faire servir. Emmeline était en malheur
+ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle
+avait cette conversation avec sa cousine; en la
+finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine.
+Madame d'Altier se mit à rire du babil de
+ces deux petites personnes, qui prétendaient juger
+sa conduite. Elle haussa un peu les épaules
+en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement,
+et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour
+ranger quelques branches qui gênaient le passage.
+Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt
+qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui
+criaient parce qu'ils avaient faim.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit madame d'Altier, il est clair,
+comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas
+me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment
+qu'on me croie plus raisonnable et moins
+pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent
+Geneviève qui, posant à terre, jetant presque
+ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir
+tant qu'elle put du côté de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai
+oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle
+Emmeline, comme elle me l'avait
+ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle
+tout essoufflée.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier;
+je vois que vous avez, pour vous faire servir,
+encore plus de talent que mes dindons.</p>
+
+<p>Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa
+cousine en dessous, comme c'était sa coutume
+lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait.
+Madame de Serres, qui se croyait interrompue
+dans ses importantes conférences avec Emmeline,
+et qui n'osait trop déployer toutes ses belles
+idées devant sa tante, dont elle craignait la raison
+et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller
+dans le voisinage faire une visite, accompagné
+de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses
+courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour
+aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et
+Emmeline alla soigner ses fleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la
+terrasse où étaient rangés les vases qui servaient
+à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé
+toutes mes roses, il n'y a plus une fleur
+sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les
+rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire,
+elle ne pense à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève,
+qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher
+à vos pots, de peur de les casser.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit
+madame d'Altier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, dit madame d'Altier en
+regardant sa fille, de voir que je puis être servie
+sans me <i>faire servir</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui
+avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais probablement, à la moindre chose
+qu'elle vous casse, vous la grondez tellement
+qu'elle n'ose plus s'y exposer.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut bien, maman, dit Emmeline en
+montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève
+est si maladroite, si peu attentive, que...
+Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui
+échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille
+pièces.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est si maladroite, reprend madame
+d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous
+arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée
+des mêmes soins.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, maman, dit Emmeline impatientée,
+ce qui m'arrive est bien assez désagréable,
+sans encore...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, ma fille?</p>
+
+<p>Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience;
+madame d'Altier la prit par la main,
+la fit asseoir près d'elle et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand votre humeur sera passée, ma fille,
+nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les
+mains de sa mère, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce
+qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre
+peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un
+de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels
+vous savez que vous pouvez choisir!</p>
+
+<p>&mdash;Non, maman, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ce s'est pas pour votre anémone qui ne
+porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que
+vous vouliez remettre dans les plates-bandes;
+vous vous êtes épargné la peine de la dépoter.
+Emmeline sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là
+on éprouve toujours quelque chose de
+désagréable qui fait qu'on n'aime pas...</p>
+
+<p>&mdash;A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et
+c'est cependant ce moment-là que vous prenez
+pour gronder et maltraiter Geneviève quand il
+lui arrive quelque malheur de ce genre, comme
+pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, elle est obligée de prendre
+garde à ce qu'elle fait.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous, Emmeline, quand vous vous
+occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle
+prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en
+pouvez prendre, et que son application à vous
+servir lui fasse éviter des maladresses que vous
+n'auriez pas évitées pour vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis
+bien assez punie; au lieu qu'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour,
+vous avoir causer un moment d'impatience. Et
+non-seulement c'est là votre opinion, mais vous
+voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez
+très-mauvais qu'elle voulût vous prouver
+que vous avez tort.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement, maman, il serait très-ridicule
+que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je
+lui dis quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur,
+Geneviève doit se dire: Je suis domestique,
+ainsi mon devoir est de conserver de la raison,
+de la patience pour mademoiselle Emmeline,
+qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge,
+mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma
+nature rendaient en certains moments mes devoirs
+plus difficiles, je dois tout surmonter avec
+courage, de peur de causer à mademoiselle
+Emmeline un moment d'attente ou de contrariété
+qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice
+me blesse, si l'humeur me révolte, si les
+fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable,
+je dois cependant m'y soumettre en
+considérant que mademoiselle Emmeline est une
+pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement
+piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement
+pour penser ces choses-là.</p>
+
+<p>En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée
+et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à
+madame d'Altier, que ma femme de chambre me
+quitte: elle a choisi le moment où elle était en
+voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je
+l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en
+retournera comme elle voudra; vous voudrez bien
+me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi.
+Je l'avais bien longtemps avant mon mariage;
+elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui
+convient mieux. Comptez sur l'attachement de
+ces gens-là!</p>
+
+<p>&mdash;Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement
+madame d'Altier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable;
+j'en aurais pris une autre si je l'avais
+trouvée.</p>
+
+<p>Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait
+plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement
+continuel de ce qu'un domestique n'est
+pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs
+années, quand le maître trouve tout simple de ne
+se pas soucier du domestique qui l'a servi tout
+ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa
+tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut.
+Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa
+cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola,
+en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait
+de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle
+Brogniard, la femme de chambre de madame
+d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de
+tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi
+droite et faisait la révérence aussi régulièrement
+que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante
+personnes. Il fut convenu que, comme il
+faisait beau et que le chemin était assez court à
+travers la campagne, elle s'en irait à pied,
+qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle
+Brogniard, et qu'en passant elles iraient
+prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque
+sur le chemin. Elles partirent peu de temps
+après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées
+à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors,
+se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à
+pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure
+la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se
+mettre en route, la campagne était pleine d'eau
+et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
+Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue
+en voiture; Emmeline, un peu choquée de
+ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de
+loin arriver Geneviève avec un paquet:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève
+qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers
+fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard;
+j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette
+humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu au moins, par la même occasion,
+reprit Emmeline avec humeur, m'apporter
+mes brodequins.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle ne me l'avait pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien
+dit non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle
+Brogniard en appuyant d'un ton
+sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en
+aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève,
+je vous en remercie infiniment.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève,
+en aidant mademoiselle Brogniard à passer
+sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement
+piquée de ce que Geneviève se croyait
+plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard
+qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter
+sur ce que mademoiselle Brogniard était
+la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais
+comme mademoiselle Brogniard répondait fort
+peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations
+sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant
+du grand chemin, madame de Serres aperçut
+avec un transport de joie sa voiture qui revenait
+au petit pas. Elle s'y élança.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà
+au château, il n'est pas nécessaire que vous
+m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite,
+cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous
+épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans
+songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces
+boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue
+du château de sa mère. Emmeline y pensa, et
+vit bien que le système de sa cousine, de ne pas
+s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient,
+rentrait dans un système beaucoup plus général,
+qui était de ne s'occuper de personne.</p>
+
+<p>Ces réflexions et les représentations de sa mère
+épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs
+et quelques caprices; mais Emmeline ne
+savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait
+jamais que d'un ton sec et bref, et lui
+commandait toujours. Elle ne s'informait pas si
+la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile
+ou plus commode à faire d'une autre manière ou
+bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais
+à rien de ce qui la regardait: Emmeline
+avait pensé que cette espèce de familiarité lui
+donnait l'air d'une enfant.</p>
+
+<p>A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille
+allèrent avec madame de Serres passer quelques
+jours dans un château du voisinage. Madame de
+Lignéville, maîtresse de ce château, était une
+jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur
+charmante, et remarquable surtout par sa bonté
+envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient
+depuis son enfance; sa concierge était son
+ancienne gouvernante, et madame de Lignéville
+n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa
+maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa
+personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable,
+sa gouvernante était devenue aussi
+soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire
+obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette
+gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et
+n'en était pas pour cela moins zélée et moins
+respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu
+à son père; son jardinier l'avait vue naître,
+et lui racontait encore quelquefois comme quoi,
+dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux
+d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous
+l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se
+fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans
+qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air
+d'un avertissement auquel on s'empressait de se
+rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville
+eût jamais grondé ses gens, et ils ne le
+croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait
+d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient
+de leur tort plutôt que de la réprimande
+de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement
+que cette bonté de madame de Ligneville
+ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de
+dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air
+bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que
+madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se
+faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de
+gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât
+quelquefois des petits airs hautains et capricieux
+de sa cousine, on traitait madame de Ligneville
+avec bien plus de respect et d'amitié.</p>
+
+<p>Elles étaient chez elle depuis deux jours,
+quand toute la société du château fut invitée pour
+le lendemain à une fête qui se donnait à quelques
+lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville
+eurent envie d'y aller en costume de paysannes
+du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya
+chercher, et qui devait servir de modèle;
+mais madame de Ligneville, en le voyant, le
+trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait
+que sa femme de chambre n'eût pas le temps de
+le finir pour le lendemain, parce qu'on devait
+partir de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faudra bien, dit madame de Serres,
+que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi
+ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère,
+dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par
+Justine, qui est, je crois, la cousine de votre
+Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait
+pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi,
+c'est le moyen de n'en rien obtenir.</p>
+
+<p>Madame de Ligneville ne répondit point; elle
+s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments
+aux autres. Madame de Serres alla vite
+donner ses ordres, et Justine se mit à travailler.
+Le soir, quand madame de Serres remonta chez
+elle, le costume était assez avancé; mais il n'était
+pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle
+ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il
+fallait recommencer. Justine dit que cela était
+impossible, à moins de passer la nuit. Madame
+de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer,
+et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine
+dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était
+fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame
+de Serres lui dit qu'elle était une impertinente,
+et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain
+à son réveil, ou pour ne plus se présenter
+devant elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument
+au point où elle l'avait laissée en se couchant.
+Justine lui dit que comme Madame paraissait
+avoir l'intention de la renvoyer, elle venait
+lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta,
+lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne
+voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle
+Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant
+de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de
+Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la
+maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit
+beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter
+sur son compte plusieurs aventures pareilles.
+A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à
+l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait
+percer. Elle ne parla point du tout de son habit;
+madame, de Ligneville n'en parla pas non plus,
+comptant bien ne pas mettre le sien, quand
+même il serait fait; et Emmeline, fort triste,
+parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas
+fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien,
+qui lui allait très-bien, commençait à trouver que
+madame de Serres avait eu grand tort de traiter
+Justine de cette manière.</p>
+
+<p>Après le déjeuner on allait se séparer pour les
+toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre
+de madame de Ligneville, pour voir une fleur
+singulière que lui avait apportée son jardinier.
+Comme on y était, Sophie entra aussi par une des
+petites portes de l'intérieur de l'appartement,
+tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville
+entièrement fini, et le plus joli du monde;
+tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder
+madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant,
+s'empressa de le louer.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville
+très-embarrassée, j'y avais renoncé, car
+je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma
+cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de
+bonne heure.</p>
+
+<p>Cette cousine, c'était Justine. Madame de
+Serres rougit encore davantage, et madame de
+Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes
+eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès
+ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule
+qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame
+de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline
+mit le sien. Comme madame de Ligneville
+prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent
+presque toute la journée l'une près de l'autre,
+ce que madame d'Altier trouva très-bon,
+parce que madame de Ligneville était extrêmement
+raisonnable; et Emmeline la trouva si
+bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup.
+Deux ou trois fois madame de Ligneville
+dit en regardant sa robe:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut
+que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé.
+Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui
+plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu
+de temps auparavant elle aurait regardé comme
+au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en
+même temps qu'il pouvait être doux de recevoir
+des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa
+beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle
+revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait
+éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui
+la retint assez longtemps dans son lit. Un jour,
+pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit
+Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour
+d'elle, dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien la soigner, cette pauvre petite,
+quoique je sois sûre que quand elle se portera
+bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit
+humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève.
+Pendant sa convalescence elle eut aussi
+besoin bien souvent de ses secours. Comme elle
+était très-faible, Geneviève lui était nécessaire
+presque pour tous les mouvements qu'elle voulait
+faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre
+que c'est bien peu de chose que la dignité
+et l'autorité d'un être qui ne peut rien par
+lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont
+besoin des maîtres pour le soutien de leur existence,
+les maîtres, que l'habitude de l'aisance a
+accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans
+cesse besoin des domestiques pour l'agrément
+et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans
+la suite qu'un domestique laborieux et honnête
+trouve toujours un maître qui le paye, au lieu
+qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de
+trouver un domestique qui le serve avec zèle et
+affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il
+importe que les domestiques soient contents. Elle
+revint à son caractère naturel, qui était de desirer
+que l'on fût content d'elle, et trouva que
+c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus
+commode.</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c03" name="c03"></a>
+<h3>AGLAÉ ET LÉONTINE<br>
+
+ou<br>
+
+LES TRACASSERIES.</h3>
+
+
+<p>Aglaé vivait dans une ville de province avec
+sa grand'mère, madame Lacour, veuve d'un
+notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance,
+et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie,
+elle vivait fort agréablement, ne fréquentant
+que les personnes de sa classe, sans rechercher
+celles qui se distinguaient par un rang plus
+élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait
+tous les jeudis son assemblée, et passait les autres
+soirées chez des personnes de ses amies.
+Aglaé, qui l'accompagnait toujours, y retrouvait
+nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son
+âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le
+jeudi, chez madame Lacour. L'été, on faisait des
+parties hors de la ville, on allait passer la journée
+au jardin de l'une ou de l'autre des personnes
+de la société. Ces jardins étaient fort près, les
+jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus
+âgées sur des ânes; on allait courir dans les
+champs, on revenait le soir bien las, main bien
+content, et on recommençait quelques jours
+après.</p>
+
+<p>Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée
+de ses camarades, mais elle avait particulièrement
+pour amis Hortense Guimont et Gustave
+son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense
+avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins;
+Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins
+familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait
+beaucoup; elle avait même pour lui une sorte de
+respect, parce que Gustave était un jeune homme
+fort avancé pour son âge, très-estimé dans la
+manière dont il faisait ses études, et qu'on regardait
+comme destiné à faire son chemin d'une
+manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient
+vu enfant commençaient à ne plus dire <i>le
+petit Guimont</i>, mais <i>le jeune Guimont</i>, quelques-uns
+même <i>monsieur Guimont</i>. Les parents le donnaient
+pour modèle à leurs fils; les jeunes gens
+étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu'avec
+déférence.</p>
+
+<p>Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable
+et raisonnable. M. Guimont, leur père,
+les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût très-recherché
+par tout ce qu'il y avait de plus distingué
+dans la ville, non-seulement à cause de ses
+talents comme médecin, mais à cause de son
+esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu
+mener ses enfants dans les sociétés qu'il fréquentait
+lui-même quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les
+gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant
+à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les
+moyens d'être reçu dans le monde d'une manière
+agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux
+pas lui en donner le goût avant d'être sûr qu'il
+pourra s'y maintenir honorablement.</p>
+
+<p>On lui disait quelquefois:</p>
+
+<p>&mdash;Avec les connaissances que vous avez, vous
+pourriez pousser votre fils.</p>
+
+<p>Il répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Si mon fils a du mérite, il se poussera de
+lui-même; s'il n'en a pas, je ne veux pas le pousser
+à quelque place où il ne ferait que découvrir
+son incapacité; et il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Gustave est beaucoup plus avancé que je ne
+l'étais quand j'ai commencé, car je crois qu'on
+pourra être disposé à l'estimer à cause de moi;
+c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup
+mieux que moi, car je ne puis faire qu'on l'estime
+à cause de lui. Cependant M. Guimont n'avait
+pu résister entièrement aux importunités de
+quelques personnes qui l'aimaient beaucoup et
+qui l'avaient extrêmement pressé de leur amener
+son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé
+très-mal à son aise au milieu des personnes dont
+il n'était pas l'égal, qui pensaient lui faire honneur
+en le recevant, et avec des jeunes gens
+qu'il ne pouvait traiter comme camarades. Il
+craignait d'être trop froid, et ne voulait pas cependant
+être trop poli, parce qu'un excès de politesse
+aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant,
+parce qu'il sentait que ces prévenances
+n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son
+père de ne l'y plus conduire, et songea seulement
+à acquérir tant de mérite personnel, qu'il
+pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même,
+de faire honneur à son tour à ceux qui le
+recevraient, et de les voir attacher du prix à ses
+prévenances.</p>
+
+<p>Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour,
+qui était une femme fort raisonnable et amie de
+son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère
+avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune
+personne en province, qui marquait assez de
+désir de s'instruire, et dont madame Lacour l'avait
+prié de revoir les extraits. Gustave était un
+maître très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup
+plus sa désapprobation que celle de sa grand'mère:
+quand Gustave était mécontent, c'était
+Hortense qui les remettait bien ensemble; et
+même, comme elle était un peu plus âgée et plus
+habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses
+extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave,
+tant elle avait peur qu'il ne la trouvât en faute.
+Malgré cela ils vivaient en très-bonne intelligence,
+et, après sa soeur, Aglaé était la personne
+en qui Gustave avait le plus de confiance: elle
+en était très-fière, car tous les jeunes gens et
+les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient
+grand cas de l'amitié de Gustave.
+Les gens riches et la noblesse qui habitaient
+la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver;
+l'été, tout le monde allait dans ses terres: la ville
+n'en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les
+sociétés de madame Lacour; mais comme elle
+était plus tranquille, le moindre mouvement y
+faisait impression. On fut donc extrêmement occupé
+de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille
+Léontine. M. d'Armilly venait d'acheter une
+terre dans les environs: le château était inhabitable,
+et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée
+d'en diriger les travaux, il était venu s'établir
+à la ville, mais il n'y habitait que très-peu,
+couchant presque toujours dans une ferme voisine
+pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa
+fille avec une personne de confiance qui lui servait
+de gouvernante, et qui aurait été capable de
+la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée
+elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui
+gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé
+faire absolument sa volonté.</p>
+
+<p>Léontine, sotte comme un enfant gâté, était
+d'une hauteur excessive. Elle avait quinze ans:
+c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules
+dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait
+quelques parents d'un assez grand nom, elle
+avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées
+et avait pris quelques-uns des airs
+d'une femme en y joignant toutes les sottises
+d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son
+père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître
+de poste un des plus grands propriétaires des environs,
+elle avait cru devoir soutenir sa dignité
+par des tons convenables. Elle avait demandé s'il
+y avait en ce moment dans la ville quelqu'un à
+voir. On lui avait indiqué madame Lacour,
+M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour,
+gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé
+quelques-unes des personnes plus connues qu'elle
+savait y habiter, personne n'y était alors; et
+Léontine, contente d'avoir au moins fait connaître
+par ses questions quelles étaient les sociétés
+qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie
+qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la
+moitié des airs ridicules qu'elle avait préparés
+pour montrer le dédain que lui inspiraient les
+autres noms.</p>
+
+<p>Réduite à la société de sa gouvernante et à
+quelques courses qu'elle faisait avec son père au
+château que l'on bâtissait, Léontine n'avait trouvé
+d'autre divertissement que de choisir dans ses
+robes ce qu'il y avait de plus nouveau, ce qu'elle
+imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire
+en province, et aller tous les jours à la promenade
+de la ville étaler ses grâces méprisantes.
+Tout le monde la regardait, c'était ce qu'elle désirait:
+tout le monde se moquait d'elle sans
+qu'elle s'en doutât, mais en secret toutes les jeunes
+filles commençaient à l'imiter. On remarquait
+déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute,
+et qu'il s'était fait une innovation dans la manière
+d'attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné
+et retourné son chapeau de deux ou trois manières
+pour lui donner quelque chose de l'air de
+celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou
+trois façons d'arranger les plis de son châle.</p>
+
+<p>Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué
+d'Aglaé, qui n'en était pas convenue, mais qui
+avait en secret pris beaucoup d'humeur contre
+Gustave de ce qu'il n'avait pas senti le mérite
+d'un noeud qu'elle avait trouvé moyen de placer
+précisément comme l'était celui de Léontine la
+veille.</p>
+
+<p>L'agitation était générale: Hortense même, si
+accoutumée à déférer aux opinions de son frère,
+s'était déjà disputée deux fois avec lui, parce
+qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait
+été apportée par Léontine, ce n'était pas une
+raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et que, si elle
+était jolie, il était raisonnable de la prendre.
+Gustave, presqu'aussi enfant dans son genre
+qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu'on imitât
+en rien Léontine, tant il avait d'humeur de
+l'importance qu'on mettait à tout ce qui venait
+d'elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne
+fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de
+son père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait
+sourdement pour savoir ce qu'elle mangeait
+à son déjeuner. On savait si elle avait
+bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait
+que les observateurs l'avaient entendue avec peu
+d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue,
+on s'appelait à la fenêtre.</p>
+
+<p>Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la
+maison de madame Lacour lorsqu'un matin Léontine
+vint avec sa gouvernante, mademoiselle
+Champré, lui rendre visite. Le mari de madame
+Lacour, longtemps notaire dans une autre province,
+avait rendu de grands services à M. d'Armilly
+dans ses affaires: celui-ci ayant su que sa
+veuve habitait la ville, avait recommandé à sa
+fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires
+lui permissent d'y aller lui-même; et Léontine,
+qui commençait à s'ennuyer, ne fut pas fâchée
+d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité.
+Madame Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé
+l'extrême intérêt qu'on prenait à tout ce que
+faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue
+de sa visite; mais Aglaé rougit dix fois avant
+qu'elle lui adressât la parole, et dix fois encore
+en lui répondant.</p>
+
+<p>Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de
+prendre de certains airs avec les gens qui ne
+sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la simplicité
+les dérange à chaque instant. Lorsqu'on
+n'est pas soutenu par la concurrence, et l'exemple
+des autres, par l'affectation de ceux qui nous
+entourent, on retombe malgré soi dans le naturel,
+et les tons étudiés de l'impertinence ne reviennent
+que par instants et comme par souvenir.
+Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on
+n'aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son
+indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé
+déclara qu'elle était charmante.</p>
+
+<p>C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame
+Lacour, on ne parla d'autre chose que de
+la visite du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est donc enfin décidée, disaient les
+unes; il faut croire qu'elle nous fera aussi l'honneur
+de venir nous voir; et elles étaient choquées
+de ce que Léontine avait commencé par
+madame Lacour. D'autres se retranchaient dans
+leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient
+fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient
+ce qu'elle avait dit, calculaient le jour où
+elle irait voir ou madame André, ou madame
+Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien
+ne pas aller voir madame Simon, qu'elles ne jugeaient
+pas être d'aussi bonne compagnie qu'elles,
+et commençaient à convenir que cela serait
+tout simple. Les jeunes filles répétaient dans
+leur coin à peu près les mêmes choses que leurs
+mères, et avec plus de volubilité encore. Pour
+Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait
+du ton le plus important et le plus animé, lorsqu'elle
+s'aperçut que Gustave, dans son coin,
+haussait les épaules en souriant d'un air ironique:
+cela la déconcerta prodigieusement; mais
+comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus
+d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait
+volontiers continué toute la soirée cette conversation.
+Ce ne fut qu'à son grand déplaisir qu'on
+parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener
+ce sujet à chaque instant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément, disait-elle, ce que me
+racontait ce matin mademoiselle Léontine d'Armilly.
+Si on parlait d'un site des environs:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas
+encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du
+chaud qu'il avait fait dans la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait
+Aglaé, a été bien étonnée de trouver l'appartement
+de ma bonne-maman si frais.</p>
+
+<p>En ce moment elle se balançait sur sa chaise;
+les deux pieds de devant de la chaise glissèrent
+en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune
+de leur côté. Tout le monde accourut pour relever
+Aglaé, Gustave comme les autres; mais
+quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, dit-il, que c'est comme cela
+que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. Tout
+le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère,
+ne prononça plus le nom de Léontine, mais
+elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu'elle
+n'osât pas trop le bouder, il est certain
+qu'elle commençait à perdre toute sa confiance
+en lui, car elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui
+parler de ce qui, en ce moment, l'occupait le
+plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se
+trouvait mal à son aise avec ceux qu'elle aimait
+le mieux, parce qu'ils ne partageaient pas les
+ridicules plaisirs de sa vanité.</p>
+
+<p>Les autres, tout en se moquant de l'importance
+qu'elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent
+autant à l'attendre: pendant trois ou quatre
+jours, à l'heure où elle était venue chez madame
+Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre
+sur leur propre, de tenir l'oreille au guet, et
+Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle
+avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée,
+Aglaé, qui n'osa pas trop parler de son déjeuner,
+parce que Gustave était là, dit seulement
+que le lendemain Léontine devait venir la prendre
+pour qu'elles allassent ensemble à la promenade.
+Toutes les camarades d'Aglaé se redressèrent
+d'un air piqué; on voyait toute l'humeur
+que leur donnait cette préférence; une d'elles,
+nommée <i>Laurette</i>, moins fière et plus étourdie
+que les autres, dit à Aglaé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je demanderai à maman la permission
+d'aller à cette heure-là chez toi; de cette manière
+je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort
+embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit
+que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu'elle
+ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette
+dit que cela lui était bien égal, qu'elle trouverait
+de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ
+la partie à deux ou trois autres
+jeunes personnes, qui l'acceptèrent en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être
+si fières. Une des mères entendit tout cela: heureusement
+que ce n'était pas celle de Laurette,
+car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit
+pas moins quelques mots sur l'importance qu'il y
+avait à s'exposer à des affronts, et tint plusieurs
+autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés
+par les jeunes personnes. La soirée se passa de
+la manière la plus désagréable. Madame Lacour,
+qui était incommodée, était restée chez elle. Le
+soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher
+ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi
+Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur
+Guimont pour éviter de parler à Hortense
+et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement,
+quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que
+même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé
+plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient
+être désagréables à Aglaé. Si elle y eût
+réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée
+pour tenir compagnie à Léontine ne valait
+pas ce qu'il lui faisait souffrir d'embarras avec
+ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne
+sentait pas combien c'est s'abaisser que de se
+croire honorée d'une pareille distinction.
+Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait
+été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade.
+On voyait dans son maintien l'orgueil
+qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention, et
+en même temps son embarras envers Léontine,
+avec qui elle n'était pas à son aise, craignant
+toujours de dire quelque chose qui ne lui parût
+pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier,
+c'est qu'elle se rendait ridicule, sans s'en
+inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de personnes
+avec qui elle était destinée à vivre, tandis
+que l'idée de paraître ridicule à une seule qu'elle
+connaissait à peine, et qu'elle devait peut-être
+voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait
+causé un chagrin inexprimable. Tout le monde
+s'était rendu à la promenade. Les mères passaient
+auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent, quelques-unes
+en disant un mot d'humeur qu'elle mourait
+de peur que Léontine n'entendit. Quelques
+jeunes personnes se redressèrent aussi: tous les
+jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns,
+ce jour-là, l'air si commun et une si
+mauvaise tournure, qu'ils furent extrêmement
+mécontents de la manière dont elle leur rendit
+leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où
+Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà
+demandé le nom et la profession de plusieurs, et
+Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce
+qu'elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à
+présenter; quand elle prévoyait quelque critique
+à faire sur leur personne ou leur tournure, elle
+se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la
+soupçonnât de ne s'en pas apercevoir; jamais elle
+n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à
+ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense
+et son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables.
+Elle mourait d'envie de leur faire faire connaissance
+avec Léontine, car elle imaginait que cela
+leur ferait plaisir comme à elle; et malgré ses
+mécontentements, elle les aimait véritablement.
+D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit,
+de sa réputation, et elle était bien aise de
+s'en parer auprès de Léontine; aussi se mit-elle
+à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur,
+disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout
+le monde assurait qu'il était fait pour figurer à
+Paris dans la <i>meilleure</i> société.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, ma chère, répondit
+Léontine d'un air capable, qu'il prît un peu de
+tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En
+disant ces mots, elle jeta sur Hortense et
+Gustave un coup d'oeil distrait et parla d'autre
+chose.</p>
+
+<p>Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour
+elle, qui s'était ainsi compromise: ils arrivaient
+en ce moment près d'elle; elle aurait bien voulu
+s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais
+Léontine, qui avait la tête tournée d'un autre
+côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit,
+jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder
+Gustave, un regard honteux et triste qui semblait
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave
+haussa les épaules de l'asservissement où s'était
+réduite sa fiable petite amie.</p>
+
+<p>Le lendemain, il ne fut question dans la ville
+que des impertinences d'Aglaé. L'une disait
+qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait
+qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une
+troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en
+se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens
+étaient les uns pour, les autres contre. Gustave
+était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air
+triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts
+d'Aglaé.</p>
+
+<p>Deux jours après, celle-ci mena Léontine se
+promener au jardin de madame Lacour. Comme
+elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé
+la servante à lui porter du lait et des échaudés,
+mais elle n'avait osé le dire à sa grand'mère,
+de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait
+engager ses amies à y venir aussi. Aglaé
+aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le
+tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas
+si cela lui conviendrait, et elle était si enfant,
+qu'elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine
+qu'elle n'aurait hasardé avec une personne
+respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin,
+Laurette passa devant la porte; elle la vit
+ouverte et entra. Elle revenait avec la servante
+de la maison de chercher des fruits et de la salade
+du jardin de son père; elle portait son panier
+à son bras; elle avait sa robe de tous les
+jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette
+était peu soigneuse. La servante avait la
+tournure et le ton grossier d'une paysanne; elle
+rapportait dans un torchon un jambon qu'elle
+avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour
+l'attendrir et qu'elle avait été y chercher. Qu'on
+juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite.
+Si elle eût été une personne raisonnable, si elle
+eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation,
+accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui
+voir les habitudes simples d'une petite fortune,
+et par conséquent à les retrouver dans les personnes
+de sa connaissance. Il n'aurait pas été
+nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du
+ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement
+ne s'en pas cacher comme d'une chose
+humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas
+pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître
+à Léontine que c'étaient elle et sa grand'mère
+qui faisaient elles-mêmes leurs confitures,
+préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes
+et les fruits secs. Léontine, si elle l'avait su,
+aurait pu trouver qu'il était plus agréable de
+n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même,
+mais elle n'aurait certainement jamais
+osé en faire un motif de dédain, car il y a dans
+les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une
+manière naturelle, sans honte et sans ostentation,
+quelque chose qui impose aux personnes même
+qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti,
+n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette
+avec la salade, et la servante avec son jambon;
+mais tous les airs de dame qu'elle avait
+voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition
+de Laurette: aussi la reçut-elle assez mal;
+et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire
+une place sur le gazon où elles étaient assises,
+elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était
+fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La
+servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation.
+Aglaé était au supplice; enfin Laurette
+s'en alla, parce que la servante, assez mécontente
+de ce qu'elle la faisait attendre, lui détailla,
+pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire dans
+la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour,
+où Laurette se rendit avec sa mère, on
+raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine
+dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité
+personne, que Laurette y était venue par hasard,
+et qu'elle ne lui avait seulement rien offert. On
+s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu
+que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille
+fît de pareilles <i>malhonnêtetés</i>, on n'irait
+pas le lendemain jeudi à son assemblée.</p>
+
+<p>Madame Lacour ne savait rien de tout cela:
+malade depuis huit jours, elle n'avait vu que
+M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces
+caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant
+ne valaient pas la peine qu'on y fît attention.
+Elle recevait le jeudi pour la première fois,
+et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle
+s'imagina qu'on la croyait encore malade, et
+voyant avancer l'heure, envoya sa servante chez
+deux ou trois de ses voisines leur faire dire
+qu'elle les attendait. Elles répondirent qu'elles
+ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à
+madame Lacour devant une vieille dame qui,
+n'ayant pas de fille, n'avait pas cru devoir partager
+le ressentiment qu'inspirait la conduite d'Aglaé:
+d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles
+et les commérages, elle était bien aise de savoir
+ce qui se passerait chez madame Lacour, si on
+tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en
+penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à
+Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour
+marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame,
+après ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé? demanda madame
+Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec
+toutes les amplifications ordinaires en pareil cas,
+les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde.
+Pendant ce récit, Aglaé, dans l'état le plus pénible,
+s'excusait, tâchait de se justifier, niait quelques
+faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha
+pas madame Lacour d'être extrêmement
+fâchée contre elle, et de lui dire d'un ton sévère
+qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât
+sur-le-champ faire des excuses à toutes ces
+dames, mais que cela ne lui manquerait pas.
+M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce
+moment, la trouvèrent toute en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, au moins, dit madame Lacour, que
+vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu'aux
+enfants de mon ami Guimont, car je ne
+vous le pardonnerais de ma vie.</p>
+
+<p>Hortense rougit un peu et courut embrasser
+Aglaé. Gustave ne dit rien; mais madame Lacour
+lui ayant demandé si ce n'était pas par mécontentement
+contre Aglaé qu'il n'était pas venu
+corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il
+assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce que
+confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ.
+Aglaé, tremblante, alla chercher son
+papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux:
+il corrigea les extraits, mais sans causer avec
+Aglaé comme il avait coutume de faire; et lorsqu'il
+eut fini, il alla se placer auprès de la partie
+que faisait M. Guimont avec madame Lacour et
+la vieille dame. Aglaé avait le coeur bien serré;
+Hortense la consola du mieux qu'elle put, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir bien d'autres caquets;
+une dame allemande, la princesse de Schwamberg,
+vient d'arriver il y a deux heures; elle est
+obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que
+la gouvernante de ses filles, qu'elle aime beaucoup
+et qui est comme son amie, est tombée malade.
+Il se trouve que cette gouvernante, qui est
+Française, est parente de mademoiselle Champré:
+c'est mon père qui lui a appris qu'elle était
+ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse
+compte, avec la permission de M. d'Armilly, envoyer
+ses filles passer une partie de leurs journées
+chez mademoiselle Léontine.</p>
+
+<p>Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une
+certaine satisfaction qu'elle verrait les princesses
+d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement
+de l'idée de se voir admise dans une société si
+relevée: elle fit à Hortense beaucoup de questions
+auxquelles celle-ci ne put répondre; son
+père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs
+la partie ayant fini et Gustave s'étant approché,
+Aglaé se tut.</p>
+
+<p>Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée
+pour qu'Aglaé osât lui demander la permission
+d'aller chez Léontine, mais elle espérait
+qu'elle enverrait peut-être pour l'engager à venir:
+elle n'en entendit pas parler, ni le lendemain
+non plus. Il avait été convenu que le dimanche
+Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche
+de son père. Madame Lacour, quand elle
+l'avait su, avait eu de la peine à y consentir;
+mais enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement
+déjà fait. Elle réprimanda encore
+très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna
+la plus grande politesse pour les personnes
+de sa connaissance qu'elle rencontrerait. Aglaé
+ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on
+lui dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg
+à la promenade, où la calèche devait les
+prendre: elle court à la promenade, et se dépêche
+en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée,
+disant qu'elle a bien craint de faire
+attendre. Elle arrive au moment où Léontine
+montait dans la calèche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions
+pas, car il n'y a pas de place.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous
+pas dit...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine
+d'un ton d'impatience, qu'il n'y a pas de
+place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle
+Champré et moi, cela fait quatre.</p>
+
+<p>Mademoiselle Champré veut dire un mot,
+une des jeunes princesses propose de se serrer.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit Léontine, nous étoufferions;
+ce sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>En ce moment le cocher était monté sur son
+siége. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur,
+et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite.
+Toutes les personnes qui étaient à la promenade,
+et qui s'étaient approchées pendant la
+contestation, avaient été témoins de l'humiliation
+d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements
+de quelques-unes; elle leva les yeux,
+et vit plusieurs des personnes de sa connaissance
+la regarder d'un air moqueur: quelques autres
+s'en allaient en levant les épaules. Elle se sauva,
+le coeur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes
+gens mal élevés la suivirent en se moquant
+d'elle et en tenant derrière elle mille propos
+qu'elle entendait: l'un d'eux se détacha, et, passant
+devant elle, lui ôta son chapeau en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine
+d'Armilly. La servante qui accompagnait
+Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant
+que leurs parents en seraient instruits. Cela ne
+fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries.
+Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour
+les éviter: elle arriva chez elle toute en nage et
+en larmes. Questionnée par sa grand'mère, il fallut
+bien lui avouer ce qui s'était passé: elle eut
+encore le chagrin de s'entendre dire que cela
+était bien fait, et qu'elle n'avait que ce qu'elle
+méritait. Cependant, madame Lacour se promit,
+sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire
+une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont,
+qui avait une grande autorité dans toutes
+les sociétés de la ville.</p>
+
+<p>Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne
+serait pas sortie si sa grand'mère ne le lui avait
+ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver
+sur son chemin ceux qui s'étaient moqués
+d'elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine
+causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg,
+et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait
+vu personne, pas même Hortense; elle savait
+que le mercredi toute la société devait aller au
+jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée:
+elle s'affligeait de se voir ainsi abandonnée
+de tout le monde, quand le mercredi elle vit
+arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle la
+croyait au jardin avec les autres. Hortense lui
+dit qu'avec la permission de leur père, elle et
+son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien
+timidement pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mieux aimé passer la journée avec
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée,
+il n'a pas voulu y aller, parce que vous
+n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne
+crût pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit
+qu'il ne reviendra plus que le moins qu'il pourra;
+car, dit-il, je ne peux plus compter sur Aglaé,
+qui abandonne d'anciens amis pour se faire la
+complaisante de mademoiselle d'Armilly.</p>
+
+<p>Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de
+la consoler; mais elle n'osait trop lui promettre
+que son frère pût s'apaiser, car il lui avait paru
+bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais
+que l'amitié de Gustave était plus honorable que
+le goût de fantaisie qu'avait pris pour elle un
+instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense
+et elle étaient assez tristement ensemble,
+Gustave arrive; il avait l'air toujours un peu sérieux,
+mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent
+d'étonnement et de plaisir de le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade
+avec nous. J'ai demandé à mon père de
+nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient
+de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé
+n'oserait plus se montrer à la promenade
+après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir le
+contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant
+du jardin de madame Dufour, il faut qu'on
+voie qu'elle a toujours ses... anciens amis pour la
+soutenir.</p>
+
+<p>Il avait hésité, car il ne savait comment dire;
+Aglaé, extrêmement émue, se jeta dans les bras
+d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais
+elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce
+qu'il n'avait parlé que d'<i>anciens amis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant
+sa tête sur l'épaule d'Hortense, n'êtes-vous donc
+plus mes amis? Hortense l'embrassa, la rassura:
+Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un
+instant les yeux sur lui, vit qu'il avait l'air plus
+doux et moins sérieux. Madame Lacour n'était
+pas en ce moment dans la chambre, c'était pour
+cela que Gustave avait répété ce qu'on venait
+de lui dire; car, comme elle était encore incommodée,
+on lui parlait le moins qu'on pouvait de
+toutes ces tracasseries qui commençaient à la
+chagriner, et qui auraient pu d'ailleurs la fâcher
+sérieusement contre les personnes de sa société,
+avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder.
+On lui demanda simplement de permettre qu'Aglaé
+s'allât promener avec M. Guimont et ses enfants;
+elle y consentit, volontiers, car elle était
+enchantée de la voir en si bonne compagnie.
+M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de son
+père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait
+un peu et n'osait lui rien dire; enfin une
+pierre lui ayant accroché le pied de manière
+qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui
+demanda avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal,
+que cela commença à l'enhardir. Elle lui parla de
+ses extraits, lui dit ce qu'elle avait fait, lui demanda
+des conseils; ensuite elle se hasarda à lui
+demander:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous serez toujours fâché contre
+moi?</p>
+
+<p>Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent
+aux yeux d'Aglaé; elle les tenait baissés; Gustave
+vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un
+peu ému; mais ce qui nous afflige, c'est de voir
+que vous ayez été si prompte à oublier vos amis
+pour une étrangère.</p>
+
+<p>Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à
+voix basse, car tout mon désir était de vous faire
+faire connaissance avec Léontine.</p>
+
+<p>Gustave rougit et reprit un peu vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurions pas fait connaissance avec
+mademoiselle d'Armilly, ce n'est point là une société
+pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec
+des gens qui nous traitent en égaux.</p>
+
+<p>Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave,
+combien il avait dû être humilié pour elle de
+l'espèce de respect avec lequel elle se tenait devant
+Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi
+depuis deux jours, et en ce moment la fierté de
+Gustave l'en faisait rougir encore davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle après un moment de silence,
+que dois-je faire avec Léontine, car elle
+voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je
+la rencontrer à la promenade?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-le à mon père, dit Gustave; car
+il était trop raisonnable pour croire qu'il pût se
+fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent de
+M. Guimont, et Gustave lui répéta la question
+d'Aglaé.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment
+vous conduiriez-vous si c'était Laurette ou
+mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse
+que vous a faite mademoiselle d'Armilly?
+vous ne vous brouilleriez pas pour cela avec
+elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là;
+mais comme il vous serait prouvé qu'elle
+ne tient pas beaucoup à votre société, puisqu'elle
+négligerait d'avoir pour vous les égards qui peuvent
+vous rendre la sienne agréable, vous ne
+vous y livreriez qu'avec beaucoup de réserve,
+froidement et sans rien faire qui pût lui prouver
+que vous avez envie d'entretenir sa connaissance.
+C'est de même qu'il faut vous conduire avec mademoiselle
+d'Armilly. Selon les usages du monde,
+vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche
+et de plus grande naissance que vous; ces usages
+ont des raisons bonnes ou mauvaises auxquelles
+il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit
+trouver tout simple que des gens qui vivent dans
+une situation supérieure à la vôtre ne recherchent
+pas votre société, et il faut supporter sans
+humeur les petites distinctions qu'ils se croient
+en droit d'obtenir.</p>
+
+<p>Mais personne n'est obligé de vivre avec des
+gens qui ne vous traitent pas comme il vous convient;
+ainsi il ne faut consentir à vivre avec une
+personne qui n'est pas votre égale que quand
+elle oublie absolument cette inégalité et vous
+traite comme ses autres connaissances. Gustave
+écoutait avec un grand plaisir ce discours de son
+père, en qui il avait beaucoup de confiance, et
+qui modérait quelquefois ses idées de fierté un
+peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit
+de se conduire envers Léontine avec toute la réserve
+convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle
+vous reprendra, et ce sera toute la même chose.
+Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne
+pas le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont,
+si elle avait toujours avec elle une personne
+raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut
+toujours l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense,
+tandis que de l'autre elle tenait celui de
+Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu'un
+qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma
+bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas
+avec elle, je n'irai jamais nulle part où Hortense
+et Gustave ne puissent être avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave,
+à qui cet engagement faisait pourtant un
+bien grand plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien
+en ce moment que tout ce qu'il pouvait y avoir
+de plus heureux et de plus honorable pour elle,
+c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis.
+Ils arrivèrent à la promenade; tout le monde y
+était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense, Gustave
+marchait près d'elle d'un air fier et content;
+les jeunes gens qui s'étaient moqués d'Aglaé la
+saluèrent d'un air assez décontenancé; car monsieur
+Guimont, qui les avait déjà réprimandés,
+leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les
+yeux. Aglaé rougit un peu; mais elle se sentait
+protégée, et jouissait de sa nouvelle situation.
+Madame et mademoiselle Dufour passèrent:
+M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le
+bras, et les obligèrent, après quelques petites façons,
+à se promener avec eux; les autres personnes
+qui étaient avec madame Dufour la suivirent,
+et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société,
+qui avait été si mécontente d'elle. On ne
+lui parla pas d'abord, et on laissa même échapper
+quelques allusions assez peu agréables; mais la
+présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il
+avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes
+ces tracasseries.</p>
+
+<p>Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais
+à chaque mot désobligeant, Hortense pressait
+plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait
+d'elle pour lui témoigner une attention ou
+lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait
+bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais
+elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec
+mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s'approcha
+d'elle, et lui dit quelques mots sur ce
+qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener
+deux jours auparavant. Mademoiselle Champré
+avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien
+sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles
+de Schwamberg, qui étaient très-polies,
+avaient été extrêmement fâchées du désagrément
+qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine
+avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion,
+il fallait qu'elle réparât un peu un tort
+qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle
+fit ses excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait
+rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce
+silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent
+encore Léontine, qui lui dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous faire un tour avec nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes
+qui l'entouraient, je suis avec ces dames.
+Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s'éloigna
+d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit
+un très-bon effet; on ne s'occupa plus que de
+Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque tour
+de promenade avec une attention qui finit par
+l'embarrasser beaucoup, quoiqu'elle affectât un
+air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le
+lendemain jeudi, la plupart des connaissances de
+madame Lacour revinrent chez elle; il y eut bien
+quelques petites explications, mais les gens qui
+aimaient la paix les interrompirent et les firent
+cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra
+bientôt dans l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles
+de Schwamberg parties, Léontine voulut
+ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne
+pouvait sortir, et avec le consentement de sa
+grand'mère, elle l'engagea à venir à leur assemblée.
+Léontine, pour charmer son désoeuvrement,
+y vint deux fois, et elle ne s'y plut pas. Au milieu
+d'une société si absolument étrangère à ses manières
+habituelles, elle ne savait quel air elle devait
+prendre et se trouvait continuellement hors
+de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait
+fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais
+maintenant elle savait que ce n'était pas d'elle
+qu'il lui était important d'obtenir le suffrage.
+Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et
+finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de
+son père d'aller passer le reste de l'été chez une
+de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé conservèrent
+encore quelque temps un peu d'humeur contre
+elle; mais soutenue par l'amitié d'Hortense
+et de Gustave, elle s'attacha à eux de plus en plus,
+et finit par ne pas concevoir comment elle avait
+pu préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait
+dans leur société, la gêne et la contrainte
+auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c04" name="c04"></a>
+
+<h3>HÉLÈNE<br>
+
+OU<br>
+
+LE BUT MANQUÉ.</h3>
+
+
+<p>&mdash;Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny
+à sa fille, quand tu vas d'un côté tu regardes
+de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit nulle
+part.</p>
+
+<p>Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la
+rue, à la promenade, en courant même dans les
+champs, songeait beaucoup moins à regarder
+devant elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté
+ou d'autres les personnes dont elle pouvait être
+remarquée, et à redoubler de grâces et de mines
+lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux
+Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses
+épaules d'une manière gracieuse, de baisser les
+yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder
+les feuilles d'un air de distraction, selon
+que ces différentes manières lui paraissaient plus
+propres à la faire remarquer avec avantage, il
+lui arrivait d'aller donner du nez contre un arbre,
+ou contre une personne qui venait devant
+elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un
+ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le
+passer d'une manière sûre, elle était tombée au
+milieu et s'était couverte de boue. Enfin, Hélène
+ne faisait rien simplement comme une autre et
+pour que la chose fût faite; elle ne marchait, ni
+ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger
+et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle
+mettait à ses actions; et il est très-certain que si
+on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé
+moyen d'arranger son sommeil.</p>
+
+<p>Elle ne savait pas à quel point cet arrangement
+nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il
+aurait été pourtant bien facile de comprendre que
+lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une
+autre, il était impossible de bien faire, et par
+conséquent d'être remarquée avantageusement.
+Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à
+qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait
+à causer d'une manière plus animée avec la personne
+qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait
+plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa
+gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas
+véritablement, mais qu'elle pensait seulement à
+avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui
+d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes
+n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait
+si forcée, que personne ne pouvait imaginer
+qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention
+ne venait l'occuper. A la voir donner à un
+pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus
+qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait
+aussi quand personne ne la voyait, et donnait de
+bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la
+remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait,
+mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône.
+Sa pitié prenait alors un air d'exagération et
+d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait
+pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux
+l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les
+arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes
+présentes, en sorte qu'on aurait dit que
+c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient
+son attendrissement.</p>
+
+<p>Madame d'Aubigny avait continuellement
+repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait
+en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée
+de ses affectations les plus ridicules et les
+plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait
+aussi un peu plus habile à discerner celles qui
+pourraient paraître trop choquantes; mais comme
+aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait
+que s'étudier un peu plus à les cacher, sans
+pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait
+il faudrait bien qu'elles parussent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère,
+il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien
+faire; et comme il n'y a rien de louable dans une
+action que tu fais pour obtenir des éloges, il est
+impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs
+que de prendre les éloges et la réputation pour
+son but est la manière de n'en obtenir jamais.
+Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que
+lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait
+de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait
+la saisir à la première occasion; et d'ailleurs,
+quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?</p>
+
+<p>Dans la même maison que madame d'Aubigny
+logeait une de ses parentes, madame de Villemontier,
+qu'elle voyait habituellement, et dont la
+fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était
+tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle
+ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène,
+et se disputait continuellement à ce sujet
+avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de
+M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui,
+après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui
+le collège où il avait achevé ses études, était revenu
+s'établir dans la maison, où on le respectait
+comme un père, et où il s'occupait de l'éducation
+de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne
+se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont
+l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule,
+qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé
+à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait
+pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion,
+que comme Hélène en avait toujours entendu
+parler avec une grande considération chez madame
+de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir
+qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle
+on le traitait, elle avait senti on grand
+désir de gagner son estime. Ce désir était encore
+augmenté par les éloges continuels qu'il faisait
+de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse;
+malgré son amour-propre, elle n'était pas capable
+d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle
+méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les
+aurait mérités en effet si elle ne les avait pas
+cherchés. Mais son attention à se faire remarquer
+de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle
+aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il
+par des plaisanteries un peu malignes
+qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir
+à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler
+d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé
+était un homme très-instruit: Hélène n'aurait
+pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le
+peu de science que peut posséder une jeune fille;
+mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver
+quelque occasion détournée de rappeler son
+goût pour l'étude. On parlait de la promenade:
+elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un
+livre; on de ses grands chagrins était que sa
+mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher;
+et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée
+le matin à son travail, si bien qu'elle y avait
+passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé
+n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses
+malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même,
+je m'y suis mise à une heure moins un
+quart; il était quatre heures quand j'ai regardé
+pour la première fois à la pendule, cela fait plus
+de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé,
+car vous les avez bien remarquées ensuite.</p>
+
+<p>Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait
+pas moins le lendemain.</p>
+
+<p>Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient
+ses soins pour sa mère, qui était d'une
+santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame
+d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement
+tous les soirs son ouvrage chez madame
+de Villemontier, n'y descendit ce jour-là
+qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour
+en rendre compte et avoir le plaisir de parler de
+l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença
+par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle
+avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle
+et presque sans connaissance, que l'abbé ne put
+s'empêcher de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène
+a souffert de l'accident de madame sa mère; mais
+je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame
+d'Aubigny.</p>
+
+<p>Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un
+peu malade encore, voulut absolument que sa
+fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée
+chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un,
+air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie
+de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé
+une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas
+les questions auxquelles elle voulait répondre,
+elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures
+du matin, dit que sa mère avait été agitée
+jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien
+paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était
+levée à ces différentes heures pour voir comment
+était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure
+qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût
+permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait
+absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda
+l'heure à huit heures et demie, elle la demanda
+à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là
+Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur
+la pendule sans que personne s'en aperçût. A
+neuf heures moins une minute elle alla sonner;
+sa mère lui demanda pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, maman, dit Cécile, que
+c'est l'heure à laquelle vous devez prendre votre
+bouillon.</p>
+
+<p>Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra
+son ouvrage avec une grande précipitation, dans
+la crainte de manquer l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes
+bien ponctuelles et bien soigneuses.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant
+Hélène avec un souris malin, mademoiselle
+Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle
+Hélène sa réputation.</p>
+
+<p>Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la
+crainte de quelque nouveau sarcasme; mais madame
+de Villemontier ayant prié l'abbé d'accompagner
+Hélène pour revenir lui dire ensuite des
+nouvelles de madame d'Aubigny, il prît le bougeoir
+et la suivit; elle marchait si vite qu'il ne
+pouvait la joindre.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant
+près d'elle tout essoufflé, vous allez vous casser
+le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis si pressée de savoir comment se
+trouve maman!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant
+son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude,
+penser à tant d'autres choses! Pour
+moi, si quelqu'un que j'aimasse beaucoup était
+malade, je serais si occupé de sa maladie, qu'il
+me serait bien impossible de remarquer ce
+que je fais pour lui, encore moins de penser à
+le faire remarquer aux autres; mais les femmes
+ont la tête si forte!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que
+cette remarque embarrassait, vous ne pouvez
+donc passer un moment sans me tourmenter?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire sans vous admirer. On admire
+les autres sur l'ensemble de leur vie et de leurs
+actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles
+se sont bien conduites longtemps de suite et en
+diverses occasions; mais pour mademoiselle Hélène,
+c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer;
+chacune de ses actions, de ses pensées, chacun
+de ses mouvements exige un éloge.</p>
+
+<p>Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et
+le bougeoir placé comme s'il voulait lui bien montrer
+sa figure moqueuse, appuyait sur chaque
+marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de
+parler ni d'arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène
+s'échappa de son bras, bien contente d'en être
+quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient;
+cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié
+qui l'empêchait de lui en savoir mauvais gré.</p>
+
+<p>Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle
+elle les prenait et du désir qu'elle montrait
+d'obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger,
+d'autant qu'il voyait que malgré son affectation
+elle était réellement bonne et sensible.</p>
+
+<p>Madame d'Aubigny avait un vieux domestique
+assez brutal, quoiqu'il lût toute la journée des
+livres de morale et de dévotion; elle lui avait
+permis de prendre avec lui un petit neveu à qui
+il prétendait donner une belle éducation. Tous
+les talents de cet homme pour enseigner se bornaient
+à battre le petit François quand il ne savait
+pas sa leçon d'histoire ou de catéchisme, et
+François, à qui cette méthode ne donnait pas le
+goût du travail, n'en savait jamais un mot et
+était battu tous les jours. Un matin Hélène le
+vit descendre l'escalier en pleurant tout haut; il
+venait de recevoir sa correction ordinaire, et il
+en devait recevoir deux fois autant s'il ne savait
+pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé
+faire une commission. Hélène lui conseilla de se
+dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit
+qu'il ne le pouvait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble;
+et elle l'emmena dans l'appartement, où
+elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant
+d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour
+voir madame d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêche-toi donc, disait-elle à François,
+pour qu'on ne sache pas que c'est moi qui t'ai
+fait répéter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé,
+à faire quelque chose de bien pour vous toute
+seule!</p>
+
+<p>Hélène rougit de plaisir; c'était la première
+fois qu'elle s'entendait louer sincèrement par lui.
+Mais au même instant l'amour-propre prit la
+place du bon sentiment qui l'avait animée; ses
+manières cessèrent d'être naturelles; et quoi qu'elle
+continuât absolument la même action, il
+était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le
+même principe.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez
+bonne tout simplement, personne n'y regarde
+plus.</p>
+
+<p>Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène
+trouva moyen de venir à parler de François;
+l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait
+suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue,
+le comprit et s'arrêta; mais le caractère l'emportant,
+une demi-heure après elle revint au même
+sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait
+près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la
+coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte;
+en effet, cela vaudra mieux; et le voilà
+qui commence:</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, François... et cela d'un ton si
+emphatique et si plaisant, qu'Hélène fait tous ses
+efforts pour l'engager à se taire.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et
+lorsqu'il y aura quelque chose que vous voudrez
+qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi
+seulement par un signe. Hélène décontenancée
+faisait semblant de ne pas entendre, et cependant
+ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que
+de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de
+François; et dès ce moment l'abbé prit, comme
+il le lui avait annoncé, le rôle de compère; dès
+qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque
+chose à son avantage, aussitôt prenant la parole,
+il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements
+elle laissait apercevoir l'intention de se
+faire remarquer:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle
+Hélène met à tout ce qu'elle fait. Lorsqu'elle
+éclatait d'un rire bruyant et forcé:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le
+monde, combien mademoiselle Hélène est gaie
+aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle et lui
+demandait tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes
+fonctions? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il;
+mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis parler
+que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait;
+mais en même temps il mêlait à tout cela
+quelque chose de si comique, et cependant de si
+bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et
+obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et
+par la crainte que lui inspiraient les remarques
+de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières
+affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même
+ne pouvait s'empêcher de le sentir.</p>
+
+<p>Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement,
+à chercher pour son amour-propre des
+plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui
+d'occuper d'elle à tous les instants du jour et
+de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes.
+Elle convient qu'elle le doit à l'abbé Rivière,
+et dit que si toutes les jeunes personnes
+disposées à la minauderie et à l'affectation avaient
+de même, à côté d'elles, un abbé Rivière pour
+leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle
+produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne
+prendraient pas longtemps la peine de se rendre
+si ridicules.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c05" name="c05"></a>
+
+
+
+<h3>ARMAND<br>
+
+ou<br>
+
+LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.</h3>
+
+
+<p>Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans
+la chambre de son fils Armand, le trouva dans
+un violent accès de colère, et l'entendit qui disait
+à son précepteur, l'abbé Durand:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien
+que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus
+fort; mais je vous avertis que je ne reconnais
+pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je
+vous détesterai comme un homme injuste et
+comme on tyran.</p>
+
+<p>Après ce discours, Armand, en se retournant
+avec un vif mouvement de dépit, aperçut son
+père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte.
+et le regardant d'un air calme et attentif. Armand
+pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement
+son père, qui, bien que très-bon, avait
+dans la figure et dans les manières quelque chose
+de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais
+osé lui résister en face, ni se mettre en colère
+devant lui: consterné, les yeux baissés, il
+attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin,
+quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de
+la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait
+le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand
+avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre,
+qui lui donnait des distractions.</p>
+
+<p>&mdash;Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton
+sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on
+n'a pas le droit de vous faire obéir?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à
+vous que je disais cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément à moi, puisque le pouvoir
+qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits
+sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis.
+Ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>Armand le savait bien; mais il ne pouvait se
+résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son
+père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours
+extrêmement désagréable, et la crainte seule
+l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de
+Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait
+treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un
+très-grand personnage, était habituellement
+blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et
+s'indignait contre les choses qu'on lui commandait,
+non pas qu'il les trouvât déraisonnables,
+mais parce qu'on les lui commandait; et il avait
+quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que
+si les parents commandaient à leurs enfants,
+c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus
+forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin,
+qui savait cela, était bien aise de trouver
+une occasion de s'expliquer avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice
+en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt
+à la réparer. Armand était embarrassé; mais son
+père l'ayant encouragé à répondre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous
+me fassiez une injustice, seulement je ne comprends
+pas trop comment il peut être juste que
+les parents fassent faire leur volonté aux enfants;
+car enfin les enfants ont leur volonté aussi,
+et ils ont autant que les parents le droit de la
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment que les enfants n'étant pas
+raisonnables, ont besoin que leurs parents le
+soient pour eux et les obligent à l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent
+pas être raisonnables, il me semble que c'est
+eux que cela regarde, et je ne comprends pas
+comment on peut avoir le droit de les obliger à
+l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant
+de deux ans avait la fantaisie de mettre sa
+main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre,
+au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le
+droit de l'en empêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, quelle différence!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant
+de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que
+ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez
+que l'âge fasse quelque différence, alors vous
+conviendrez bien qu'un enfant de treize ans doit
+en avoir moins qu'un homme de vingt.</p>
+
+<p>Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu:
+son père l'ayant engagé à dire ce qu'il
+pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire
+contre cela quelque bonne raison que je ne trouve
+pas; mais quand il serait avantageux pour les
+enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends
+pas qu'on puisse avoir le droit de faire du bien à
+quelqu'un quand il ne le veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas
+que je vous oblige à être raisonnable en m'obéissant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, moi, je le comprends fort bien; et
+comme je ne veux pas que vous puissiez me croire
+injuste, je vous promets de ne plus vous obliger
+à m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le
+désirez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je désire que vous m'obligiez à vous
+obéir, papa! dit Armand, moitié riant et moitié
+boudeur, comme s'il eût cru que son père se moquait
+de lui, vous savez bien qu'il est impossible
+que je désire jamais cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en
+veux avoir le plaisir; et dès ce moment je me démets
+de mon autorité jusqu'au moment où vous
+me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre
+à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de
+Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent
+en même temps que les miens.</p>
+
+<p>L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de
+Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s'y conformer;
+pour celui-ci, il conservait toujours son
+air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un
+à l'autre d'un air incertain, comme pour voir si
+la chose était sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel
+était l'acte d'obéissance qui déplaisait si fort à
+Armand; mais d'après nos nouvelles conventions,
+il doit en être dispensé.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va sans dire, reprit l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon fils, dit en se levant M. de
+Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté,
+et songez bien à n'y renoncer que quand
+vous serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous
+préviens qu'alors, à mon tour, j'userai de mon
+autorité sans scrupule.</p>
+
+<p>Armand le regardait partir d'un air stupéfait,
+et ne pouvait croire ce qu'il lui disait. Pour premier
+essai de sa liberté, il remit auprès de la
+fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter;
+et l'abbé Durand, qui s'était remis à lire, le laissa
+faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Seulement,
+lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire
+son thème:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous
+prenez la peine de vous établir si bien, car je
+suppose qu'à présent que vous êtes maître de
+vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de
+leçons.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand
+d'un air très-piqué, où vous avez pu imaginer
+cela: je ne suis apparemment pas assez enfant
+pour qu'il soit nécessaire de me conduire à la
+lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les
+choses que je sais être raisonnables, je n'aurai
+nullement besoin d'être contraint.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à
+sa lecture; et Armand, pour prouver son dire, ne
+regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre,
+et fit son thème deux fois plus vite et deux fois
+mieux qu'à l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît
+compliment, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours
+aussi bien.</p>
+
+<p>Armand était enchanté; cependant son plaisir
+diminua un peu le soir, parce que, lorsqu'il demanda
+à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous
+prendre envie de marcher plus vite que moi, de
+courir, d'enfiler une autre rue que celle par où je
+voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et
+je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne
+peux pas me charger de conduire dans la rue un
+étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand
+se fâcha d'abord, et dit que cela n'avait
+pas de raison; puis il dit à l'abbé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous promets de ne pas marcher
+plus vite que vous et d'aller où vous irez.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut
+vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait
+que je m'opposasse, et comme je n'en aurais
+aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous
+obéir le temps de la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin
+que vous renoncez à la convention, et que
+vous rentrez sous l'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps
+de la promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement
+faire votre volonté, mais me la faire faire à
+moi; vous voulez que je reprenne l'autorité quand
+cela vous est commode, et que j'y renonce quand
+vous n'en voulez plus. Je vous dirai à mon tour:
+Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l'autorité,
+ce sera pour la garder: ainsi, mon cher
+Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la
+convention, ou à vous passer désormais de promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Papa veut que je me promène, reprit Armand
+d'un ton assez sec.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il n'exige pas que je me promène
+pour vous quand je ne puis vous être bon à rien:
+il n'avait de droit sur mes actions que par celui
+qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait
+une partie de son autorité, il était bien simple
+qu'il réglât la manière dont il voulait que j'en
+usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de
+quoi aurais-je à lui rendre compte?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui
+m'empêcherait de sortir seul.</p>
+
+<p>&mdash;Personne au monde ne s'y opposera, vous
+êtes libre comme l'air.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve que non, reprit étourdiment
+Armand, la preuve que ce sont là des contes,
+c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, dit tranquillement l'abbé;
+monsieur votre père désire que je vous donne
+des leçons tant que vous en voudrez prendre;
+mais cela ne vous oblige à rien: il désire aussi
+que tant que je resterai chez lui, je partage la
+chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître,
+et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il
+désire; mais, d'ailleurs, vous pouvez y faire
+tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne
+m'importuniez pas; car alors j'userais du droit
+du plus fort pour vous en empêcher. Après cela,
+sortez-en, rentrez-y, cela m'est égal: je vous verrai
+faire les choses que je vous ai défendues autrefois,
+sans m'en soucier le moins du monde;
+et si vous voulez que nous convenions aussi de
+ne nous parler ni nous regarder, je ne demande
+pas mieux, cela me sera infiniment commode.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez
+les choses!...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout
+naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je
+prenne à votre conduite, quand je n'en réponds
+plus?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croyais plus d'amitié pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous
+de quelqu'utilité? puis-je causer avec vous, comme
+avec un de mes amis, des livres que je lis et
+que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler
+des idées qui m'intéressent, à vous qu'un
+livre de morale endort, et qui n'aimez de l'histoire
+que les batailles? pouvez-vous me rendre
+quelque service? puis-je compter sur vous dans
+quelques occasions où j'aurais besoin d'un bon
+conseil ou d'un secours utile?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que
+quand ils nous sont utiles; voilà une belle morale
+et une belle amitié!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, on les aime aussi
+parce qu'on peut leur être utile; on s'attache à
+eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme
+cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse
+à ce qu'ils font, par l'espérance qu'on a de leur
+apprendre à bien faire; on les aime malgré leurs
+défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de
+corriger ces défauts; mais du moment où vous
+m'ôtez toute influence sur votre conduite, où je
+ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à
+m'occuper de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, nous avons passé plusieurs
+années ensemble, vous m'avez vu tous les
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Si on s'attachait à un enfant pour le voir
+tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché
+également à Henri, le fils du portier, qui
+nous sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il
+n'a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il
+ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours
+de bonne humeur, il me rend mille services, et
+m'est utile beaucoup plus que vous ne pouvez
+l'être.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait pourtant singulier que vous aimassiez
+Henri plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que
+lui, cela vient apparemment de ce que, comme
+j'étais chargé de vous, la soumission que vous
+étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un
+désir de me satisfaire qui vous méritait mon
+amitié; de ce que vos intérêts m'étant confiés,
+j'agissais pour vous comme pour moi, et avec
+plus d'affection encore que pour moi. Maintenant
+vous vous êtes chargé de penser pour vous, je
+n'ai plus à penser qu'à moi.</p>
+
+<p>Armand n'avait rien à répondre: il se disait
+bien que le moyen de forcer les personnes dont il
+dépendait à avoir tout autant d'affection pour
+lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se
+conduire aussi parfaitement que s'il était obligé
+de faire leur volonté, et il se promit bien de
+prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore
+ni assez de raison ni assez de constance dans le
+caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et
+c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin
+d'être conduit et contenu par la volonté des
+autres; à lui tout seul il n'était pas encore capable
+de mériter leur affection.</p>
+
+<p>Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de
+ce qu'Armand ne profitait pas de sa liberté pour
+abandonner toutes ses études, courir seul et faire
+mille sottises; mais Armand avait été bien élevé,
+son caractère était bon, malgré les caprices qui
+lui passaient quelquefois par la tête; et à treize
+ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire
+toujours ce qui est bien, on commence du moins
+à le savoir, et à avoir le désir d'être regardé comme
+raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux
+raisonnements contre l'obéissance, il en avait
+l'habitude, et aurait été fort embarrassé de faire
+ouvertement une chose que lui avait défendue
+son père ou son précepteur, de manière qu'elle
+pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant,
+le lendemain matin, que sa liberté pouvait
+bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner
+une tranche de jambon, chose qu'il aimait
+beaucoup et qu'on ne lui permettait pas souvent.
+Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans
+ce moment avait quelqu'autre chose à faire, dit
+qu'il ne pouvait pas y aller. Il était en général
+assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent
+fort en colère contre lui de ce qu'il ne lui
+obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à
+l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de
+la nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise,
+Armand prit un ton beaucoup plus impérieux;
+il se fâcha beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire,
+et Henri s'en moqua davantage; il prétendit
+même faire des leçons à Armand, en lui disant
+que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu'il envoyât
+chercher des choses à manger hors de la
+maison, et lui rappelant qu'il avait été grondé
+une fois que cela lui était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand
+encore plus en colère; ne suis-je pas le maître de
+vous envoyer où il me plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui
+passait en ce moment; Henri n'est point à vos
+ordres, il est aux miens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il
+me serve?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, mon fils, il a mes ordres pour
+cela, et j'espère bien qu'il n'y manquera pas;
+mais il vous servira d'après les ordres que je lui
+donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, mon papa, il faut bien que je
+lui demande ce dont j'aurai besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que
+je lui dirai de faire pour vous, il le fera.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, mon papa, que vous m'aviez
+souvent permis de lui donner mes commissions
+moi-même?</p>
+
+<p>&mdash;C'était dans un temps où j'avais des choses
+à vous permettre, parce que j'en avais à vous défendre.
+Je pouvais alors sans risque vous laisser
+quelqu'autorité chez moi, parce que, comme
+vous ne pouviez faire que ce que je voulais, votre
+autorité était subordonnée à la mienne. Je ne
+craignais pas que vous donnassiez à mes gens
+des ordres contraires à ma volonté, puisque j'avais
+le droit de vous défendre ce qui ne me plaisait
+pas; mais à présent que vous êtes le maître
+de faire tout ce qui vous convient, si je vous
+donnais le droit de commander à mes gens, il
+pourrait vous convenir de les envoyer courir aux
+quatre coins de Paris pendant que j'en aurais besoin
+ici, et je n'aurais aucun moyen de vous en
+empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis
+que je leur dirais d'aller à gauche; il y aurait
+deux maîtres dans la maison, et cela ne se peut
+pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous
+ne pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que
+je vous la donne, et que je ne puis vous en donner
+que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger
+à en faire un usage raisonnable. Puis, se
+tournant vers le petit garçon, qui, tout en faisant
+semblant d'être bien occupé à nettoyer les
+souliers d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre
+tout cela:</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement,
+pour le service d'Armand, tout ce que je
+vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand
+avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne
+vous empêche de rien, pas même de donner des
+ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement
+vous voudrez bien me laisser le maître à
+mon tour de lui défendre de les exécuter.</p>
+
+<p>Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut
+un peu loin, Henri se mit à rire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien joli de commander à ses gens
+quand on en a.</p>
+
+<p>Armand était outré: il voulut donner un coup
+de pied à Henri, qui s'esquiva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a pas donné ordre de me laisser
+battre, ainsi prenez garde! Et il prenait une
+botte avec laquelle il se préparait à se défendre.
+Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec
+lui, s'éloigna en lui disant qu'il était un insolent,
+et qu'il le lui payerait quelque jour; mais Henri
+n'en fit que rire et lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous le payerai quand vous me
+payerez le jambon que j'ai été vous chercher ce
+matin.</p>
+
+<p>Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il
+eut quelque envie de l'aller chercher lui-même;
+mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé
+à l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait
+se résoudre à entrer chez le charcutier, qui
+d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu souvent
+passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été
+fort embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même
+et tout seul. Pour pouvoir profiter de sa
+liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se
+tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses,
+qu'il n'était capable de le faire. Il commençait
+à trouver qu'on lui faisait payer bien cher
+cette liberté, dont il ne savait guère comment
+tirer quelque profit. Cependant il n'avait rien à
+dire, on ne contraignait aucune de ses actions,
+et il ne pouvait s'empêcher de convenir que
+l'abbé Durand ne fût bien le maître de ne le pas
+mener à la promenade, et son père de défendre à
+ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances
+qu'ils avaient pour lui ne pouvaient
+être le fruit que de leur soumission pour eux;
+seulement il se persuadait qu'en se conduisant
+ainsi, son père et son précepteur abusaient du
+besoin qu'il avait d'eux; il ne songeait pas que
+quand on a besoin des gens, il faut se résoudre
+à en dépendre.</p>
+
+<p>Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là,
+il prit mal ses leçons, les interrompit et ne les
+acheva pas. La manière dont il les avait prises le
+matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa
+toute l'après-midi à jouer au volant dans la cour
+avec Henri, qu'il fut fort aise de retrouver; mais,
+quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout le
+reste de la journée, il craignit de le rencontrer,
+de peur qu'il ne lui demandât s'il avait travaillé;
+le soir il rentra tout embarrassé dans sa chambre,
+osant à peine regarder l'abbé, qui cependant
+ne lui dit rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire.
+Armand avait beau se dire qu'on n'avait plus le
+droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce
+qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de
+faire des choses qui n'étaient pas raisonnables;
+car l'homme le plus maître de ses actions n'est
+pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un
+enfant qu'on oblige à les remplir: mais toute la
+différence, c'est qu'un homme a la raison et la
+force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un
+enfant n'a pas encore cette force-là, qu'il faut
+qu'il soit soutenu par la nécessité de l'obéissance.
+Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant livré
+à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce
+qu'il veut; il commencerait cent choses et n'en
+achèverait aucune, et passerait sa vie sans savoir
+comment. Celui même qui se croit raisonnable et
+pense qu'à cause de cela on n'a pas besoin de lui
+rien commander, ne s'aperçoit pas que toute sa
+raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et
+sans humeur tout ce qu'on lui commande, et que
+s'il n'avait personne pour le diriger, il ne saurait
+jamais se conduire lui-même. Armand sentait un
+peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait
+pas beaucoup, et trouvait seulement qu'il
+n'y avait pas grand plaisir à être libre.</p>
+
+<p>Le lendemain, qui était un dimanche, deux de
+ses camarades vinrent le voir: c'étaient les fils
+d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux
+jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis,
+qui amusaient souvent Armand en lui racontant
+des histoires de leur lycée, et les tours des
+écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois
+par des manières grossières et peu convenables.
+Eux, de leur côté, se moquaient souvent
+d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre,
+trop élégant. Comme leur père était peu riche,
+il ne les avait pas mis au lycée, mais il les
+y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient
+seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne
+pouvait faire un pas sans son précepteur. Il fut
+enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre de
+faite tout ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien
+divertir; nous irons à un endroit où nous avons
+été dimanche dernier: on y joue à la balle avec
+tous les gens du quartier, qui sont endimanchés;
+ils crient, ils se battent, cela est tout-à-fait amusant.
+Jules a pensé se faire rosser, dit l'un, par un
+des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne
+renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre,
+a eu le nez et les lèvres enflés trois jours
+d'une balle qu'il avait reçue dans le visage; et
+puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés
+pour rester ici toute la matinée, nous
+comptions bien y aller, tu viendras avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas.
+Cette partie lui semblait très-peu divertissante;
+il ne se souciait ni de se mesurer avec un portefaix,
+ni d'attraper des coups de balle, ni de boire
+de la bière au cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Tu viendras, reprirent ses camarades; ah!
+nous te dégourdirons, nous t'apprendrons à te
+divertir.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me divertir à ma manière, disait
+Armand; et il tâchait inutilement de retirer ses
+bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté, pour
+l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se
+trouvaient alors. Armand criait et se débattait; et
+voyant son père à la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener
+de force.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin,
+pourquoi voulez-vous que j'empêche ces Messieurs
+de quelque chose? Vous savez bien qu'on
+est libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à
+votre fantaisie; Armand, faites toutes vos volontés,
+je ne veux vous gêner en rien. Et il se retira
+de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de
+toutes leurs forces, en répétant à Armand, qu'ils
+tenaient serré par les deux bras:</p>
+
+<p>&mdash;Armand, faites toutes vos volontés; et voyant
+bien que M. de Saint-Marsin leur laissait le champ
+libre, ils se mirent à le faire courir dans la rue,
+malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les
+voyant passer:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc ces polissons qui se battent!
+Armand avait en effet tout l'air d'un polisson; il
+était sans cravate, sans chapeau, avec une redingote
+sale et des bas mal attachés, et c'était
+ce qui divertissait davantage ses malins camarades,
+parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait
+à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois,
+lorsqu'ils se promenaient ensemble, ils
+avaient cru lui voir un air un peu fier de ce
+qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il
+entendait augmentaient son chagrin et sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le
+droit de me retenir malgré moi.</p>
+
+<p>&mdash;Empêche-nous-en, lui répondaient les autres.
+Armand n'était fort qu'en raisonnements;
+et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré
+lui, il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne
+grâce; mais il était indigné; et malgré sa promesse,
+il aurait peut-être bien tenté de s'enfuir,
+si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé
+avec soin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu
+vas voir comme tu t'amuseras.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin
+de cabaret, où plusieurs hommes du peuple
+jouaient à la balle. La première plaisanterie de
+Jules fut de pousser Armand au milieu des
+joueurs. Il reçut une balle dans l'oreille gauche;
+et un coup de poing que lui donna dans l'épaule
+droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé
+le coup, le jeta sur les pieds d'un autre qui
+le renvoya d'un second coup, en lui disant de
+prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore
+répondu à celui-ci, que la balle venant à rebondir
+auprès de lui, un de ceux qui couraient
+après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba
+avec lui. Tout le monde riait, surtout Jules et
+Hippolyte. Armand ne s'était jamais senti dans
+une pareille colère; mais en voyant combien
+cette colère était impuissante, son coeur se gonflait;
+et si sa fierté ne l'eût retenu, il se fût mis
+à pleurer: il se contint cependant; et s'éloignant
+des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte,
+qui apparemment commençaient à trouver
+la plaisanterie assez longue, ne prenaient
+plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à
+marcher de toutes ses forces, pour arriver le plus
+vite qu'il pourrait à la maison. Il tremblait de
+crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte:
+il avait le coeur gros de colère et d'humiliation
+de n'avoir pu ni se défendre ni se venger
+de ceux qui avaient si indignement abusé de
+leur force contre lui. Il arriva enfin, et trouva
+son père qui sortait comme il rentrait, et qui lui
+demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien
+diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus
+se contenir; il lui dit que c'était une indignité
+que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à l'emmener
+de force.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention
+que vous avez eu l'air de faire avec moi, il
+fallait me le dire, ce n'est pas moi qui vous l'ai
+demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai
+voulu vous punir de rien, je n'ai à vous punir de
+rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit avais-je
+aussi d'empêcher vos camarades de faire de
+vous ce qui leur plaisait? Quand vous dépendiez
+de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas qu'il fasse
+telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on
+le force à la faire; je pouvais user de mon autorité
+et même de ma force, s'il était nécessaire,
+pour vous défendre de ceux qui voulaient vous
+contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en
+vous forçant à leur obéir, d'autres entreprissent
+sur mes droits; mais à présent vous ne dépendez
+que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à
+dire: Je ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre
+volonté. Quand on veut ne dépendre de personne,
+personne n'est obligé de vous secourir.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois
+que, parce que je ne dépends pas de vous, si vous
+me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas
+le droit de me défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin,
+je ne crois pas que ma réserve allât jusque-là;
+cependant j'y penserai: je n'ai pas encore
+examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont
+les devoirs d'un père envers un enfant qui ne
+croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son
+père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais
+pas encore vu d'enfant qui eût de ces
+idées-là.</p>
+
+<p>Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui
+voyait bien qu'on se moquait de lui, commençait
+à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais en
+même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir
+dans l'idée de faire sa volonté. Auprès de
+l'endroit où l'on jouait à la balle, il en avait vu
+un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui
+revint dans la tête quand il fut rentré. Son père,
+à la campagne, commençait à lui apprendre à
+tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse,
+ce qui l'amusait beaucoup; mais il ne voulait
+pas que dans Paris Armand se servît d'armes à feu,
+quelques protestations qu'il eût faites de s'en servir
+avec prudence. C'était une des choses qu'Armand
+désirait le plus, bien convaincu dans sa
+sagesse que cela ne pouvait avoir aucun inconvénient.
+Comme il ne se souciait pas d'aller tirer
+avec les gens qu'il avait vus là, il pensa au
+moins qu'il pouvait faire un blanc dans le jardin
+de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux.
+Il alla chercher dans le cabinet de son père, où
+ils étaient serrés, son fusil et des pistolets que
+lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien
+ne les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait
+de sa liberté, de peur qu'il n'en abusât d'une
+manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait
+soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient
+les armes; mais son valet de chambre la lui ayant
+demandée pour prendre quelque chose dans cet
+endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer;
+Armand trouva donc le fusil, les pistolets,
+et de quoi les charger. En descendant dans le
+jardin, il aperçut un chat qui passait sur une
+corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le
+manqua, continua son chemin, et se rendit dans
+le jardin, où il tira à tort et à travers, et fit un
+feu à alarmer tout le voisinage.</p>
+
+<p>Après avoir usé toutes ses munitions de guerre,
+comme il revenait et traversait la cour, chargé
+de tout son arsenal, un homme qui parlait très-vivement
+avec le portier, s'élance vers lui en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien
+que cela venait d'ici. C'est donc vous, Monsieur,
+qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez
+pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez
+bien, il faudra bien qu'on me paye; si on me refuse,
+j'irai chercher la garde, je vous mènerai
+chez le juge de paix! Et il était si en colère, que
+ses paroles s'enfilaient sans qu'il se donnât le
+temps de reprendre sa respiration; en même
+temps il secouait Armand par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix,
+disait-il aux commères du quartier, qui commençaient
+à se rassembler à la porte et dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses
+coups de fusil et de pistolet, on aurait dit que
+l'ennemi était dans le quartier.</p>
+
+<p>&mdash;Les balles venaient frapper contre notre
+mur, disait l'autre, je ne savais où me fourrer.</p>
+
+<p>&mdash;Notre pauvre Azor en aboyait comme un
+désespéré, disait une troisième, et j'en suis encore
+toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien qu'on me paye, reprenait
+l'homme. Et Armand stupéfait, ne sachant ce qui
+lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit
+enfin que le coup de fusil qu'il avait adressé au
+chat, et qu'il avait chargé à balles, de peur que
+le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était entré
+par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait
+la corniche qui servait de promenade au chat;
+que cette fenêtre était celle d'une des plus belles
+pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser
+une glace de deux mille francs, fracasser une
+pendule, et avait fait tomber en passant le chapeau
+du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait
+auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance
+qu'il rapportait, secouait le bras d'Armand,
+qui cherchait inutilement à se faire lâcher
+pour se sauver, et il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le payerez comme je m'appelle
+Bernard, et de plus l'amende, pour vous apprendre
+à tirer dans les maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait, je crois, bien embarrassé de payer,
+disait l'une des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre
+chose que sur sa bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut
+qu'on me paye, n'importe qui. Où est M. de
+Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait
+en ce moment, que me veut-on? Armand
+pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant
+il se sentait un peu rassuré par sa présence.
+Pendant qu'on expliquait à M. de Saint-Marsin
+de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux
+et les baissait aussitôt, comme un coupable qui
+attend sa sentence. Quand M. de Saint-Marsin
+eut compris la cause de tout ce trouble:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce
+qui vous est arrivé, mais je n'y puis rien; si c'est
+effectivement mon fils qui a cassé votre glace,
+arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde,
+reprenait M. Bernard; qu'est-ce qui me
+payera!</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a
+fait, c'est en mon absence, sans qu'on puisse
+penser que j'y aie eu aucune part; je ne réponds
+pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:</p>
+
+<p>&mdash;Vous sentez, Armand, que cela est juste,
+que je ne puis répondre de vos actions quand je
+n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté.
+Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne
+pouvait répondre; de grosses larmes coulaient
+de ses yeux. M. Bernard, dans une colère terrible,
+voulait mener M. de Saint-Marsin chez le
+juge de paix.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de
+Saint-Marsin, c'est à mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller
+en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y
+puis que faire.</p>
+
+<p>&mdash;A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher.
+Armand, à chaque parole, laissait échapper
+un profond sanglot et levait vers son père ses
+yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas
+à M. Bernard:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le commissaire de police qui passe.
+Armand l'entendit, et jetant un grand cri, s'arracha
+des mains de M. Bernard, et courut se réfugier
+vers son père, qu'il embrassait de toutes
+ses forces en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;O mon papa! au nom de Dieu, empêchez
+que le commissaire ne m'emmène, ayez pitié de
+moi... ne me laissez pas aller en prison!</p>
+
+<p>&mdash;Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou
+qu'est-ce qui m'y oblige! N'avez-vous pas renoncé
+à ma protection?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous
+obéirai, je ferai tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Me le promettez-vous? désirez-vous que je
+reprenne mon autorité?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous
+voudrez, mais que je n'aille pas en prison.</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se
+retournant vers M. Bernard:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra
+s'arranger sans le juge de paix; faites-moi le
+plaisir de m'attendre ici un moment.</p>
+
+<p>Quand il fut rentré dans la maison:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas
+abuser d'un moment de trouble; pensez-y bien,
+êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous
+maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne
+vous dissimule pas que si M. Bernard porte
+plainte, ce sera probablement contre moi, et qu'après
+m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra
+de vous empêcher de commettre à l'avenir
+de pareilles actions. Vous croirez-vous alors
+obligé de vous soumettre à mon autorité, et
+voulez-vous attendre que le juge de paix vous
+l'ordonne!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, mon papa, disait Armand
+confus en baisant la main de son père, qu'il couvrait
+de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai
+rien à vous pardonner; en vous donnant la liberté,
+je savais bien que vous en abuseriez; je savais
+bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous
+exposais à faire des fautes; mais c'est pourquoi
+vous devez sentir la nécessité de vous soumettre
+quelquefois aux miennes.</p>
+
+<p>Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance
+de tant d'indulgence et de bonté. M. de
+Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit
+qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva
+pas heureusement aussi considérable que M. Bernard
+l'avait dit d'abord. Cependant cela fut encore
+assez cher; et Armand, qui se trouvait dans
+le cabinet de son père le jour où l'on vint chercher
+le paiement, n'osait lever les yeux, tant il
+était honteux de sa faute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait
+M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent
+avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs enfants,
+puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas
+seulement des fautes qu'ils payent que les parents
+ont à répondre, c'est de toutes les fautes que
+font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc en répondre, mon papa?</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que
+les hommes soient bons, raisonnables, éclairés
+autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas exiger
+des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes.
+C'est donc les parents qu'il a chargés de
+l'éducation et de l'instruction de leurs enfants,
+et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire
+pour obliger les enfants à se laisser instruire et
+se former au bien. D'un autre côté, comme le
+monde veut aussi que les enfants soient élevés
+d'une manière à devenir d'honnêtes gens, quand
+ils se conduisent mal, qu'ils annoncent de mauvaises
+inclinations, on le reproche aux pères: il
+faut donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité
+de les corriger, et qu'ils puissent diriger les
+actions de leurs enfants, jusqu'à ce que ceux-ci
+aient assez de force et de raison pour qu'on les en
+rende eux-mêmes responsables.</p>
+
+<p>Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien
+encore quelquefois de trouver l'obéissance fâcheuse;
+mais il ne s'entêta plus dans ses idées,
+parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un
+enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes
+les raisons.</p>
+<br><br><br>
+
+<a id="c07" name="c07"></a>
+<h3>JULIE<br>
+
+ou<br>
+
+LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.</h3>
+
+<p>Il y avait deux ans que madame de Vallonay
+avait mis sa fille en pension, pour aller soigner
+son mari, malade dans une place de guerre où il
+commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner
+parce qu'elle était à tout moment en danger
+d'être attaquée. Les circonstances ayant changé,
+monsieur et madame de Vallonay étaient revenus
+à Paris et avaient retiré leur fille de la pension.
+Julie avait treize ans, elle avait de l'esprit,
+elle était assez avancée pour son âge; mais un
+enfant de treize ans, quelque avancé qu'il soit,
+ne comprend jamais tout ce que disent les personnes
+plus âgées. Julie avait pris l'habitude de
+regarder comme ridicules toutes les choses qu'elle
+ne comprenait pas. Accoutumée au caquetage
+des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient,
+décidaient de tout, elle s'imaginait savoir
+une chose dès qu'on en avait parlé à la pension.
+Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il
+s'était passé autrement; elle en était bien sûre,
+car mademoiselle Joséphine l'avait entendu dire
+dans ses vacances. Si on lui disait que telle ou
+telle parure était de mauvais goût:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la
+mode, car trois de ces demoiselles en ont fait
+faire pour cet hiver. Il en était de même sur des
+choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes
+avait dit pour l'avoir entendu dire à ses parents,
+sur la paix ou sur la guerre, sur le spectacle, où
+elle n'avait jamais été, devenait une opinion
+générale à laquelle Julie, non plus que ses
+compagnes, ne pensait pas qu'on pût rien avoir
+à opposer.</p>
+
+<p>Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents,
+que Julie, aussitôt qu'elle était sortie, ne
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, que monsieur ou madame <i>une
+telle</i> a dit une chose ridicule! Sa mère lui laissait
+exprimer ainsi ses opinions quand elle était
+seule avec elle, pour avoir occasion de lui prouver
+ou qu'elle n'avait pas compris ce qu'on avait
+dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas elle-même
+ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y
+avait du monde, elle veillait soigneusement à ce
+que sa fille ne se laissât aller à aucune inconvenance,
+comme de parler bas en riant, ou en regardant
+quelqu'un, de faire des mines à une personne
+qui se trouvait de l'autre côté de la chambre,
+ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher
+de rire.</p>
+
+<p>Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement
+un assez bon maintien dans le monde.
+Mais un jour que deux ou trois de ses amies de
+pension étaient venues dîner chez madame de
+Vallonay, le curé de la terre de Vallonay, qui
+était à Paris pour quelques affaires, y vint diner
+aussi. C'était un excellent homme, plein de sens,
+qui disait de très-bonnes choses, seulement un
+peu plus longuement qu'un autre, et qui entremêlait
+tous ses discours de vieux adages tous
+très-utiles à retenir, mais qui paraissaient fort
+ridicules à Julie, parce qu'elle n'était pas accoutumée
+à cette manière de parler. D'ailleurs, elle
+n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de
+Julie de trouver toujours quelque chose d'extraordinaire
+aux gens qu'elle voyait pour la première
+fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables
+qu'elle. Avant de dîner, elles s'étaient amusées
+à contrefaire les gestes du curé, que d'une
+pièce voisine elles voyaient se promener dans le
+salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises
+tellement en train de moqueries, que pendant tout
+le dîner ce furent des chuchotements continuels,
+des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes
+ridicules. Tantôt c'était le chien qui se
+grattait d'une drôle de manière, ou bien qui, en
+posant sa patte sur les genoux de Julie pour lui
+demander à manger, avait fait tomber sa serviette,
+ou bien Emilie avait bu dans son verre,
+avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de
+Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant
+le trop montrer, de peur que le curé ne
+remarquât la cause de son mécontentement; mais
+le soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda
+très-sérieusement sa fille, lui fit sentir l'indécence
+et même la bêtise d'une pareille conduite,
+et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui
+permettrait plus de revoir ses compagnes, qui
+l'entretenaient dans cette délestable habitude.
+Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir
+sur les motifs de ses actions, elle lui demanda
+ce qu'avaient donc de si extraordinaire
+les discours du curé de Vallonay.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, il disait si singulièrement les
+choses!</p>
+
+<p>&mdash;Comme quoi, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on
+prenait plus de mouches avec une cuillerée de
+miel qu'avec un baril de vinaigre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Julie, il me semble que cette
+maxime n'a jamais été mieux appliquée, et qu'il
+aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé
+en ce moment qu'on se fait aimer des gens par
+des choses qui leur plaisent, et non par des moqueries
+et des choses désagréables.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il a cité à papa, qui le savait bien
+apparemment, ce vers de La Fontaine:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Plus fait douceur que violence.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire... qui veut dire... et Julie,
+probablement un peu impatientée de la conversation,
+ne songeait en ce moment qu'à tirer de
+toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé
+dans la chef de sa boite à ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut dire, reprit madame de Vallonay,
+que vous feriez beaucoup mieux de défaire doucement
+le noeud de cordon que de le serrer en le
+tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous
+auriez grand besoin qu'on vous rappelât souvent
+les adages du curé.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, ce n'en sont pas moins des
+choses que tout le monde sait, et c'est ce qui fait
+que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à
+rire avec ces demoiselles.</p>
+
+<p>&mdash;Que tout le monde sait? que vous savez,
+vous, Julie?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que oui, maman.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, à qui tout le monde peut apprendre
+quelque chose? vous, qui trouveriez à vous
+instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine,
+si vous étiez bien en état de le comprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria
+Julie très-piquée, ce conte pour les tout petits
+enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à
+ma petite soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, celui qu'il a fait pour elle à
+l'occasion de cette mauvaise gravure que je lui
+ai donnée, où l'on voit madame Croque-Mitaine
+avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits
+enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! maman, et c'est ce conte-là où
+vous croyez que j'apprendrai quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, parce que je ne suis pas bien sûre que
+vous ayez assez d'esprit pour en sentir l'utilité.
+Allons, voyons, voilà le papier, lisez... lissez
+donc.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le
+lire tout haut: si ma dignité n'est pas blessée de
+l'entendre, la vôtre apparemment ne sera pas
+blessée de le lire.</p>
+
+<p>Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier
+et lut tout haut le conte qui suit:</p>
+
+<blockquote><p>
+MADAME CROQUE-MITAINE</p>
+
+<p>CONTE.</p>
+
+
+<p>&mdash;Viens vite, viens vite, Paul, disait à son
+frère cadet la petite Louise, nous avons plus de
+temps qu'il ne nous en faut: la marchande de
+fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue
+voisine; maman est à s'habiller; avant qu'elle
+ait fini nous serons revenus, toi avec ton fouet,
+moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons
+un à maman pour lui faire plaisir.</p>
+
+<p>Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher
+avec lui aussi vite que le permettaient leurs
+petites jambes. Louise avait neuf ans, et Paul
+n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus
+jolis enfants que l'on puisse voir. Louise avait
+une robe de percale bien blanche, une ceinture
+couleur de rose dessinait sa petite taille, elle
+admirait, en marchant, ses souliers ronges, et
+ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles
+sur ses épaules: ceux de Paul n'étaient ni moins
+blonds ni moins beaux; il portait un habit de
+nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à
+points à jour. Tout cela n'était rien auprès du
+plaisir qui les attendait; leur mère leur avait promis
+de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on
+devait partir dans une heure. A la campagne, où
+ils avaient habité jusque-là, on leur permettait de
+courir dans le parc, quelquefois même dans le
+village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait
+bien défendu de se hasarder jamais hors de la
+porte cochère; mais l'habitude de cette réserve
+n'était pas encore prise: d'ailleurs, pour aller à
+Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet,
+Paul d'un fouet, avec lequel il voulait fouetter
+les chevaux de son papa, qui lui avait promis de
+l'asseoir auprès de lui sur le devant de la calèche,
+et ils se pressaient d'aller les acheter à
+l'insu de leur mère, avec l'argent qu'elle venait
+de leur donner pour leur pension de semaine.</p>
+
+<p>Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on
+les laisser aller seuls dans la rue, à leur âge?
+Et Louise tirait Paul par la main pour marcher
+plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet
+qui venait au grand trot derrière eux leur fit encore
+doubler le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet,
+Mais le cabriolet courait aussi; Louise, effrayée,
+tourna à droite au lieu de tourner à gauche, et
+dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la
+marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore,
+à chaque instant il s'approchait davantage;
+le bruit des roues étourdissait Louise, qui le
+croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle
+rue; le cabriolet prend le même chemin, et,
+au détour, le cheval trottant au milieu du ruisseau,
+fait voler une pluie d'eau et de boue, et en
+couvre nos deux enfants tout effarés.</p>
+
+<p>Paul fond en larmes à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder;
+et elle jetait des regards inquiets et douloureux
+tantôt autour d'elle, tantôt sur sa robe
+de percale encore plus abîmée que le gilet de
+Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Serons-nous bientôt chez la marchande de
+joujoux? demanda Paul en pleurant toujours,
+mais plus bas.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas,
+dit Louise, car je crois que nous avons été trop
+loin; en reprenant notre chemin nous y serons
+bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se
+serrant contre les maisons, dans l'espoir de n'être
+pas vue: elle ne savait cependant pas comment
+elle pourrait entrer, d'abord chez la marchande
+de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec
+sa robe ainsi arrangée.</p>
+
+<p>Toutes les rues se ressemblent, et quand on est
+enfant on ne connaît que celle où l'on demeure:
+Louise ne reprit point le chemin par où le cabriolet
+l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle
+s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait
+le bras de Paul, qui, ne pouvant marcher aussi
+vite, lui disait en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent
+une petite ruelle qui ressemblait assez à une rue
+voisine de leur maison, et par où Louise avait
+passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent
+point d'issue, et au lieu de leur chemin, ils
+aperçurent....... madame Croque-Mitaine, fouillant
+avec son croc dans un tas de haillons.</p>
+
+<p>Vous connaissez madame Croque-Mitaine,
+vous avez vu son dos voûté, ses yeux rouges, son
+nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains
+sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses
+sabots, sa hotte, et ce long bâton avec lequel
+elle tate, examine toutes les ordures qu'elle rencontre.</p>
+
+<p>Au bruit que faisaient les deux enfants en courant,
+elle lève la tête, les regarde, et devine sans
+peine, à leur air épouvanté, aux larmes qui coulent
+encore sur les joues de Paul et à celles qui
+gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient
+pas être où ils sont.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous là? leur demande-t-elle.</p>
+
+<p>Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait
+contre une borne en serrant Paul encore plus
+fort.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas de langue? continue madame
+Croque-Mitaine; vous avez cependant de
+bien bonnes jambes pour courir; et elle prend
+Louise par la main en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui
+t'est arrivé?</p>
+
+<p>Louise était si peu accoutumée à parler à des
+gens qu'elle ne connaissait pas, les contes que sa
+bonne avait eu la sottise de lui faire sur les vieilles
+femmes qui emportent les enfants, les rides,
+l'air grognon, le costume et les premiers mots
+de madame Croque-Mitaine lui avaient fait une
+telle peur que, malgré le radoucissement de ton
+de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la vieille, je vois bien que je
+n'en obtiendrai pas une parole. Je ne veux pour
+tant pas les laisser là, ces pauvres enfants. Dis
+moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous
+venez et où vous allez; es-tu muet comme ta
+soeur?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons chez la marchande de joujoux,
+dit Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous nous sommes perdus en route, reprit
+Louise, qui commençait à se rassurer un
+peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maman ne vous avait certainement
+pas permis de sortir, reprit la vieille.</p>
+
+<p>Et Louise baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, venez d'abord chez moi, que
+je vous débarbouille; vous êtes presque aussi
+crottés que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'écria Louise, qui recommençait
+à s'effrayer au souvenir des histoires de sa
+bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire, <i>non</i>? crains-tu
+que je te mange? Ah! je vois qu'on vous a fait
+peur de madame Croque-Mitaine; mais soyez
+tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua
+l'a dit.</p>
+
+<p>Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était
+que ce qu'elles sont toutes, une pauvre vieille
+femme qui n'avait d'autre ressource pour gagner
+son pain que de ramasser ça et là des haillons
+qu'elle vendait ensuite à des gens aussi pauvres
+qu'elle.</p>
+
+<p>Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la
+main les deux enfants, qui ne marchaient encore
+qu'avec hésitation, et s'achemina le long d'une
+grande rue.</p>
+
+<p>Tout le monde regardait avec étonnement et la
+conductrice et ceux qu'elle conduisait; leurs jolis
+habits, tout éclaboussés qu'ils étaient, faisaient
+avec les siens un singulier contraste, et l'on
+voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils
+avaient essuyé par leur faute quelque mésaventure.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en vérité, disait un homme, que
+ce sont là les deux enfants que j'ai rencontrés
+tout-à-l'heure et qui s'en allaient si gaiement en
+se tenant par la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que leur est-il arrivé? demandait un autre.</p>
+
+<p>Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur
+dont elle n'était pas encore bien guérie, presser
+la marche de madame Croque-Mitaine pour échapper
+aux regards des curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, attendez donc, lui disait
+celle-ci; ne me tirez pas si fort; j'ai ma hotte à
+porter, moi, je ne peux pas aller si vite.</p>
+
+<p>Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison
+où l'on entrait par une porte à moitié pourrie.
+Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait passer
+les enfants devant elle, entre après eux, pose
+sa hotte et appelle une petite fille en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon
+pour laver ces pauvres petits! Charlotte
+sort d'un coin où elle filait du gros chanvre; elle
+était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que
+deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci,
+en la voyant, se sentit un peu rassurée. Charlotte
+la débarbouilla elle-même pendant que la
+vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon
+était bien grossier, et les bonnes n'y allaient
+pas avec précaution. Paul dit en pleurant qu'on
+frottait trop fort; mais Louise était trop humiliée
+pour oser s'en plaindre.</p>
+
+<p>Quand cette opération fut finie:</p>
+
+<p>&mdash;A présent, dit la vieille, vous allez me dire
+où vous demeurez, pour que je vous y reconduise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt
+Louise.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier;
+allons donc, ce n'est pas loin d'ici; et elle sortit
+avec nos enfants tout-à-fait rassurés.</p>
+
+<p>Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait
+plus vite. Une fois arrivée dans la rue d'Anjou,
+Louise alla droit à sa porte. Ils trouvèrent, en y
+entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait
+depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques
+avaient parcouru différentes rues;
+leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie
+pour aller à leur poursuite. La portière, en les
+voyant, poussa un cri de joie et monta avec eux
+dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la
+bonne, qui était au désespoir de les avoir si mal
+surveillés; et Louise courut se jeter dans ses
+bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir.
+Dans ce moment même rentra leur mère, en
+proie aux plus cruelles angoisses: transportée
+de bonheur en les retrouvant, elle ne songeait
+pas à les gronder comme ils le méritaient.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous
+fait? leur demanda-t-elle en les prenant sur ses
+genoux et en les couvrant de baisers et de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se sont perdus, Madame, dit madame
+Croque-Mitaine, car Louise n'osait répondre. Je
+les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin
+d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des
+bouquets pour elle et pour vous, et un fouet pour
+son frère, mais sûrement c'était sans votre permission.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute
+tremblante; et c'est vous, bonne femme, qui me
+les avez ramenés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller
+chez moi; ils ont sans doute été éclaboussés
+par quelque fiacre: si vous aviez vu
+comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse,
+aurait voulu cacher sa robe couverte de
+boue, tandis que Paul montrait son gilet à sa
+mère, lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me
+faudra un autre gilet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud;
+je suis encore toute tremblante de la peur
+que vous m'avez causée. Il est déjà tard, votre
+papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas
+sortis seuls et sans ma permission, vous ne vous
+seriez ni salis ni perdus, et nous serions à présent
+sur la route de Saint-Cloud; il est juste que
+vous soyez punis de votre faute: allez changer
+d'habits.</p>
+
+<p>Paul avait grande envie de pleurer et de grogner,
+mais Louise sentait la justice de ce que
+venait de dire sa mère, le prit par la main et sortit
+de la chambre avec lui et sa bonne.</p>
+
+<p>Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ces pauvres enfants avaient bien peur de
+moi, Madame, lui dit la vieille; ils ne voulaient
+pas se laisser emmener, et j'ai eu grand'peine à
+les faire entrer dans mon taudis.</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous ai d'obligations! reprit la mère,
+sans vous ils ne seraient pas encore ici, et Dieu
+sait ce qui leur serait arrivé! que je vous ai d'obligations!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille
+s'était perdue et que vous l'eussiez retrouvée,
+vous en auriez fait autant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fille, bonne femme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect:
+ce n'est pas pour dire, mais Charlotte est
+bien gentille.</p>
+
+<p>Louise rentrait sur ces entrefaites.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite
+Charlotte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire
+une visite?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Viens avec moi, ma fille.</p>
+
+<p>Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là,
+sur sa proposition, elle fit à la hâte un paquet de
+leurs robes encore fort bonnes, de trois chemises,
+d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires
+de bas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa
+mère; et Louise enchantée dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je crois que tout lui ira bien; elle
+n'est guère plus grande que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-nous chez vous, bonne femme,
+dit la mère à madame Croque-Mitaine, qui se réjouissait
+beaucoup de cette visite.</p>
+
+<p>&mdash;Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas?
+lui demanda Louise en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort
+pas sans ma permission; et elles descendirent
+bien vite.</p>
+
+<p>On ne resta pas longtemps en route. Louise
+courait presque. En entrant dans la maison, madame
+Croque-Mitaine se répandit en excuses sur
+le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà
+été chercher Charlotte dans le coin où elle filait
+encore. La petite fille était un peu honteuse de
+se montrer si mal vêtue devant une belle dame.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa
+mère; faites la révérence; Madame est la maman
+de mademoiselle Louise, que vous avez débarbouillée
+tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame,
+qu'elle l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte,
+n'osant regarder une belle dame, regardait
+Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre
+sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet,
+un fichu, pour avoir ensuite le plaisir de la
+contempler.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera
+quand elle voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous
+bien aise de demeurer près de Louise!
+Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander
+ce qu'elle devait répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez donc, Mademoiselle, lui dit
+celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai
+une proposition à lui faire. Ma portière s'en va,
+je n'en ai encore retenu aucune à sa place: voulez-vous
+prendre la loge, bonne femme? Personne
+ne rentre tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup
+de peine. Madame Croque-Mitaine se trouva
+trop heureuse de cette offre; c'était une condition
+bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive
+reconnaissance. On convint que son établissement
+se ferait le lendemain. Louise s'en retourna
+avec sa maman. Son père, qui venait de rentrer,
+la gronda encore un peu d'une faute dont elle
+n'avait pas senti d'abord toute l'étendue; et
+Louise, en reconnaissant son tort, dit cependant
+que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de
+mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et
+qu'elle aimait bien mieux avoir eu l'occasion de
+faire plaisir à Charlotte qu'être allée à Saint-Cloud.
+</p></blockquote>
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay
+à Julie quand elle eut fini, quelles sont les utiles
+réflexions que vous tirez du conte de madame
+Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien,
+comme si elle eût cru que sa mère se moquait
+d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée
+de répondre:</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant,
+si vous me l'avez fait lire pour m'apprendre
+qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui
+ramassent des haillons dans les rues, je crois que
+je savais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'y voyez pas autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir?
+c'est une chose qu'on n'a plus guère besoin d'apprendre
+à mon âge.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise, dit madame de Vallonay
+en souriant d'un air un peu moqueur, que cette
+leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais
+vous n'en voyez pas d'autres?</p>
+
+<p>&mdash;Que pourrait-il donc y avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai
+pas, vous pourriez trouver que je vous apprends
+des choses que tout le monde sait; cherchez.</p>
+
+<p>En disant ces mots, madame de Vallonay passa
+dans le cabinet de son mari, à qui elle avait à
+parler, et laissa Julie dans le sien avec son ouvrage,
+ses livres d'histoire et sa sonate à étudier.
+Lorsqu'elle revint il était dix heures. Au moment
+où elle ouvrit la porte, Julie fit un cri et sauta sur
+sa chaise d'un air tout effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda
+sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.</p>
+
+<p>&mdash;Peur! et de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous m'avez surprise!</p>
+
+<p>&mdash;Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez
+vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, venez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai une lettre à écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux que vous alliez vous coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, si vous le vouliez, en passant
+je porterais votre écritoire et la lampe dans
+votre chambre à coucher; vous y écririez bien
+plus commodément.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma fille, j'écrirai plus commodément
+ici: ne pouvez-vous donc vous aller coucher sans
+moi?</p>
+
+<p>Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit,
+et sans l'allumer, le bougeoir que sa mère
+lui avait ordonné de prendre. Elle semblait de
+temps en temps écouter avec inquiétude du côté
+de la porte. Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui
+prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant,
+que vous avez peur de rencontrer sur votre chemin
+madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua
+à sa mère qu'elle avait lu dans un livre qui était
+sur la table une histoire de voleurs et d'assassins
+qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait
+plus aller seule dans sa chambre, qui était
+séparée du cabinet par le salon et la chambre à
+coucher de sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions convenues, Julie, que vous ne
+liriez rien sans ma permission, et il me semble
+qu'il n'aurait pas été si inutile que madame Croque-Mitaine
+vous apprît à ne pas désobéir.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal,
+parce que c'est un livre pour les jeunes personnes
+où vous m'aviez déjà permis de lire quelques
+histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait attendre que je vous eusse permis
+de les lire toutes, et le conte de madame Croque-Mitaine
+aurait dû vous apprendre que les enfants
+ne doivent pas interpréter les volontés de leurs
+parents, parce que la plupart du temps ils n'en
+peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul
+croyaient comme vous ne pas faire un grand mal,
+et, comme vous, ils sont tombés précisément
+dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter.
+Allez, ma fille, allez vous coucher; et si la peur
+vous empêche de dormir, vous réfléchirez sur la
+morale de madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti;
+elle alluma le bougeoir le plus lentement qu'elle
+put, laissa en s'en allant la porte du cabinet ouverte
+pour avoir un peu moins peur, mais sa
+mère la rappela pour la fermer. Alors, se voyant
+seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la porte
+de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir
+sur ses pas; le coeur lui battit bien fort quand
+elle arriva dans sa chambre pour la seconde fois;
+elle n'entendait pas craquer une boiserie sans
+tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa
+mère fut rentrée. Ces ridicules frayeurs la troublèrent
+deux ou trois jours, sans qu'elle osât en
+parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame
+Croque-Mitaine; mais elle n'en était pas
+quitte.</p>
+
+<p>On avait donné à l'une des compagnes de Julie
+deux petites souris blanches, les plus jolies du
+monde; elles étaient renfermées dans un grand
+bocal de verre à travers duquel on les voyait. On
+avait suspendu au couvercle une espèce de petite
+roue qu'elles faisaient tourner avec leurs pattes,
+comme les écureuils, en essayant de grimper
+dessus, et elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup
+de chemin. Cette jeune personne n'avait pu
+les emporter à sa pension, et comme elle y devait
+rester encore un an, Julie l'avait priée de les lui
+prêter pour ce temps-là, promettant d'en avoir
+grand soin. En effet, Julie les soignait elle-même.
+Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des
+animaux pour en charger les domestiques; car
+elle pensait que ces choses-là ne peuvent amuser
+que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait
+pas la peine d'en avoir quand on ne s'en amusait
+pas. Julie leur donnait assez régulièrement
+à manger, mais elle oubliait souvent de fermer
+le bocal; alors elles s'échappaient. On les avait
+toujours rattrapées; mais un jour qu'elles étaient
+à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa
+coutume, la précaution de laisser la porte de sa
+chambre ouverte, un chat y entra, et Julie, qui
+arrivait dans ce moment, le vit, sans pouvoir
+l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se
+désespéra, s'écria vingt fois:</p>
+
+<p>&mdash;Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura
+bien que si elle avait su cela elle ne s'en serait
+pas chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la
+vit un peu consolée, tout votre malheur vient de
+ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte de
+madame Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! maman, dit Julie impatientée,
+qu'est-ce qu'il aurait fait à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer
+une chose sans s'être assuré de pouvoir
+la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint
+de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande
+de joujoux, ils n'examinèrent point s'ils
+seraient capables d'y arriver sans s'égarer et
+sans avoir peur des voitures; de même que vous
+n'avez point examiné, avant de vous charger des
+souris, si vous seriez capable de les bien soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, il fallait prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous seriez une étourdie, que les souris
+s'échapperaient d'un bocal ouvert, et que, quand
+elles seraient dehors, le chat les mangerait. C'est
+ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si
+vous aviez pu profiter de la morale de madame
+Croque-Mitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner
+la conversation, vous trouvez donc tout dans
+madame Croque-Mitaine?</p>
+
+<p>&mdash;J'y pourrais trouver encore beaucoup de
+choses, et si vous le voulez, nous en avons pour
+longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, maman, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais
+c'est à une condition, c'est que vous ne vous aviserez
+plus de croire que ce que disent des personnes
+raisonnables peut être un sujet de moquerie
+pour une petite fille comme vous; et que
+quand leur conversation vous ennuiera, au lien
+de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule,
+vous vous direz que c'est parce que vous n'avez
+pas assez d'esprit pour la comprendre, ou de raison
+pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y
+manquez, je vous remets, pour toute nourriture,
+à la morale de madame Croque-Mitaine.</p>
+<br><br><br>
+<a id="c06" name="c06"></a>
+
+
+<h3>LES PETITS BRIGANDS</h3>
+
+<p>&mdash;Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc,
+écoutez donc! criait Antoine à ses camarades,
+enfants du village de Macieux, qui jouaient au
+petit palet sur la pelouse devant le village. Une
+voiture de poste venait de passer; on avait jeté
+par la portière un papier renfermant des débris
+d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et
+comme il savait lire, parce qu'il était le fils du
+maître d'école du village, en mangeant les miettes
+du pâté il avait lu dans le papier, qui était
+le <i>Journal de l'Empire</i> du 2 février 1812, le paragraphe
+suivant:</p>
+
+<p>«<i>Berne, le 26 janvier 1812</i>.&mdash;Un certain
+nombre d'écoliers des deuxième et troisième classes
+de notre collège, âgés de douze à quatorze
+ans, qui avaient lu, dans leurs heures de récréation,
+des histoires romanesques de brigands, s'étaient
+réunis, avaient nommé un capitaine et des
+officiers, et s'étaient donné des noms de brigands.
+Ils tenaient des assemblées secrètes dans lesquelles
+ils mangeaient et buvaient, et s'engageaient
+par serment à voler et à garder le secret
+sur toutes leurs opérations, etc.»</p>
+
+<p>C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils
+tous à la fois après l'avoir entendu, que cela est
+joli! il faut nous faire brigands. Charles, veux-tu
+en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait
+en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit
+Charles sans savoir ce que c'était. Charles était
+un bon garçon, mais qui avait un grand tort, c'était
+de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait
+défendu d'aller avec les autres petits garçons du
+village, presque tous très-mauvais sujets. Au lieu
+de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes
+les fois qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou
+avec l'autre; il leur donnait même rendez-vous
+aux endroits par où il devait passer quand son
+oncle l'envoyait quelque part. Quand il était avec
+eux, ils lui faisaient faire beaucoup de sottises
+qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne savait
+pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les
+voyait jeter des pierres dans les arbres pour abattre
+le fruit, marcher dans des champs de blé mûr
+ou gâter des plants d'asperges; il disait alors
+qu'il ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours.
+Il dit qu'il voulait bien être brigand, parce
+qu'il s'imagina que c'était un jeu.</p>
+
+<p>On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons.
+Les petits garçons coururent à un tas de
+fagots et en tirèrent les plus gros cotrets. Charles
+eut beau dire que ces fagots appartenaient à
+son oncle le curé, qui les avait achetés le matin,
+on lui répondit que les brigands n'avaient pas
+peur des messieurs, et que les messieurs du monde
+n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler.
+Charles riait de toutes ces sottises; et Simon,
+celui pour qui il avait le plus d'amitié, parce qu'il
+était gai et bon enfant, quoique bien mauvais
+sujet, ayant choisi un bâton pour lui, il le prit.
+Ils se mirent tous alors à remuer leurs bâtons
+en levant la tête et en se donnant la figure la plus
+méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent
+après cela ce qu'ils allaient faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut d'abord jurer que nous sommes des
+brigands, dit Antoine; et puis après, ajouta-t-il
+en regardant comment on disait dans son journal,
+nous volerons tout ce que nous trouverons.</p>
+
+<p>&mdash;Nous volerons! dit Charles, qui commençait
+à trouver ce jeu fort singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Sûrement, puisque nous sommes des brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne volerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous
+les petits garçons; tu es un brigand, tu voleras.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne volerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon,
+qui voulait toujours tout arranger; si tu ne voles
+pas, ce sera tant pis pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce
+sera tant pis pour toi, tu ne viendras pas boire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda
+l'un de la troupe. Charles dit que c'était de s'enivrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal;
+nous irons tous ensemble au cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;On vous y laissera bien aller! dit Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis
+on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une
+lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de
+permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent
+de tout le monde. Et les petits garçons se
+mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus
+fier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous
+sommes brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu,
+et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au
+petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche.
+Et Simon était assez disposé à aller prendre
+sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent
+qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en
+aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles
+aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine
+dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu
+l'histoire dans un vieux recueil latin et français
+où son père apprenait aux enfants à lire le latin,
+il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient
+autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang,
+qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être
+brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela
+charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment aurons-nous du sang? dit
+l'un d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;On se piquera le doigt, reprit un autre; justement
+j'ai une grosse épingle qui attache ma
+culotte.</p>
+
+<p>Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun
+se promettant bien intérieurement de ne pas piquer
+bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un
+grand embarras. On voulait que Louis, qui était
+le fils du marchand de vin, en allât voler chez
+son père. Louis dit que ce ne serait pas la première
+fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de
+peur d'être vu et battu. On lui disait que pour
+un brigand il était bien poltron, mais cependant
+personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon,
+qui était le plus hardi, en alla demander à
+la servante du cabaretier, qui l'aimait assez,
+parce que, quand il la rencontrait dans la rue,
+bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle
+lui en donna un peu qui était resté au fond d'une
+pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux
+sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença
+à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui
+faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique
+cela ne saignât pas du tout; les autres firent
+semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt
+bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu
+beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne
+voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un
+grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se
+fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti
+de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours
+en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot;
+les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il
+ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il
+était un traître qui voulait les dénoncer. Simon
+lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux,
+c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à
+Charles, d'autant que Simon venait de se battre
+pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils
+tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie
+de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être
+un brigand. Ils criaient encore plus fort:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis;
+et Simon lui portait le sabot à la bouche.
+Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait
+bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant
+que non, et fort en colère.</p>
+
+<p>Cependant sa colère ne tint pas contre Simon,
+qui le lendemain l'attendit à son passage dans la
+rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson
+qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de
+la boutique du charcutier du village. Charles
+avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais
+Simon lui avait tant dit que le saucisson était
+bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment
+il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse
+où ils mangeaient le saucisson; il le trouva
+en effet bien gros; ils lui racontèrent comment
+ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être
+vus par le marchand, les contes que Simon lui
+faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant
+qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles,
+qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles
+actions, que quand on lui proposa de goûter
+du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea.
+Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit
+inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout
+de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait
+il était plus tourmenté. Ce fut bien pis
+quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui
+fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait
+tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu:
+<i>Le bien d'autrui tu ne prendras</i>.</p>
+
+<p>Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient
+le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs,
+mais encore ceux qui achetaient sans
+payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient,
+et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre,
+mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient
+pris les autres.</p>
+
+<p>Charles pâlissait et rougissait tour à tour;
+heureusement il faisait sombre, son oncle n'en
+vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put
+s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper,
+il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à
+l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson
+qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit
+point. Sa conscience lui reprochait d'avoir
+participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait
+bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela
+était mal, car ils lui diraient:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger
+du saucisson.</p>
+
+<p>Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on
+ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât,
+à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on
+avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le
+peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable
+poids; mais comment le faire accepter au
+charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser
+ses camarades? ce que Charles ne voulait pas
+faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé
+par sa promesse. Il imagina d'aller placer
+quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent,
+sur la porte du charcutier, imaginant qu'il
+les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou
+trois fois devant la porte sans oser les mettre;
+enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il
+les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la
+rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas
+plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour
+de la boutique, et voyant que le marchand
+avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser.
+Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine
+se débattit; le marchand se retourna au
+bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique?
+dit-il en colère, car il se souvenait de ce
+qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles
+rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en;
+ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles,
+mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Lui comme un autre, disait Antoine entre
+ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait
+chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait
+dans une autre occasion. Il courut après Antoine
+pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils
+étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il
+n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait
+sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque
+de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait
+pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de
+n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours
+été.</p>
+
+<p>Comme il était là, triste et honteux, vinrent à
+passer Jacques et Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons
+un beau panier de pêches que la mère Nicolas
+allait porter à la ville et que nous avons été de
+dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser
+du bois auprès des murs du parc; nous l'avons
+caché là, dans le fossé; viens le voir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Charles, je ne veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques;
+il n'a pas eu la peine de le prendre; c'est un poltron
+de brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un brigand, dit Charles en
+colère, et je ne me soucie pas de vos pêches.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.</p>
+
+<p>Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu
+par un coup de poing; mais il était humilié,
+il se tut; et Jacques s'en alla en chantant
+de toutes ses forces, sur l'air <i>c'est un enfant</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'est un poltron,</p>
+<p>C'est un poltron.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Simon, lui répondit Charles, qui aurait
+voulu le convertir, c'est bien mal de voler et de
+fréquenter ceux qui volent.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu ne pensais pas cela hier.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu te repentiras encore demain,
+viens. Et Simon, qui avait l'habitude de lui faire
+faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je n'irai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa
+brusquement. Je vois bien que c'est que tu ne
+veux pas me donner ma revanche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Simon, comment le pourrais-je? je
+n'ai plus d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as toujours ces quatre sous que tu nous
+as gagnés à Louis et à moi.</p>
+
+<p>Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce
+qui lui était arrivé. Simon se mit à rire si fort,
+que Charles riait presque de voir rire Simon; cependant
+il s'impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Simon, les brigands ne rendent
+rien. Mais viens tantôt jouer au petit palet sur
+la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui
+te les a volés, nous trouverons bien moyen de les
+lui gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai
+pour moi tout seul.</p>
+
+<p>Comme Charles, malgré ses malheurs, était
+un peu plus content de lui, il dîna mieux qu'il n'avait
+soupé la veille. Cependant il songeait qu'il
+aurait été bien agréable de regagner à Antoine
+ses quatre sous. Le lendemain était dimanche;
+le curé lui donna la clef de son jardin, lui disant
+de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses
+paroissiennes, vieille et infirme, qui logeait à
+quatre ou cinq cents pas du village, et qui, pour
+venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin
+à faire en traversant le jardin du curé qu'en
+faisant le tour par les rues.</p>
+
+<p>Charles partit; il passait assez près de la
+pelouse; en passant il la regarda, et marcha plus
+lentement pour tâcher d'apercevoir ce que faisaient
+ses camarades qu'il y voyait rassemblés,
+En regardant et en marchant lentement, il approcha;
+il les vit jouant au petit palet, et approcha
+davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait.
+Simon le vit, l'appela, et lui proposa d'être
+de moitié. Charles ne répondit rien d'abord; Simon
+renouvela sa proposition: c'était contre
+Antoine qu'il jouait. Charles accepta, sans songer
+qu'il ne pouvait pas jouer, puisqu'il n'avait pas
+d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui
+revint au milieu de la partie; alors il lui prit une
+telle peur de perdre, qu'il ne respirait pas. Il
+examinait le jeu avec une attention inquiète; il
+crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui
+il était de moitié, trouvait moyen, en s'approchant
+pour mesurer, de pousser son palet de manière
+à faire croire qu'il avait gagné quand il
+avait perdu. Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne
+pas faire de tort à Simon? Était-ce pour ne pas
+perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était
+troublé. Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible,
+encore plus troublé que la veille. Il pensait
+que Simon avait triché, et que c'était de là
+que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût
+volé, ce n'était pas une raison pour le voler à son
+tour. Il aurait bien voulu demander à quelqu'un
+s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire
+il n'était pas obligé à restituer même celui
+qu'avait gagné Simon, puisqu'il n'avait pas
+averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le
+malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite,
+c'est de ne plus oser demander conseil à
+personne, même quand c'est pour la réparer. La
+conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il
+commençait à tâcher de s'étourdir pour ne plus
+la sentir. Il se mit donc à courir de toute sa force
+pour secouer ses idées; mais en arrivant à la
+porte de madame Brossier, il s'aperçut qu'il
+n'avait plus la clef du jardin. Il crut d'abord l'avoir
+perdue en courant, et la chercha quelque
+temps; mais il se ressouvint ensuite qu'il l'avait
+prêtée à Simon pour mesurer la distance des palets.
+Il retourna pour la lui demander; Simon
+n'y était pas, non plus que Jacques, les autres
+dirent qu'ils n'avaient pas la clef. Charles voulait
+courir après Simon.</p>
+
+<p>&mdash;N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le
+manquerais. Jouons plutôt une partie.</p>
+
+<p>Charles était en train de faire des fautes; il ne
+savait plus d'ailleurs si l'argent qu'il avait lui appartenait
+ou non; et il semble que les gens qui
+ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles
+et si embrouillés, qu'ils ne savent plus
+comment s'en tirer, abandonnent le soin de leur
+conscience et ne se soucient plus de faire bien ou
+mal, en sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant
+le moyen de réparer.</p>
+
+<p>Charles joua et perdit non-seulement un sou,
+mais quatre autres qu'il n'avait pas. Il voulait
+toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus
+jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait
+guère, parce qu'il était tout occupé de sa
+partie; cependant il avait demandé une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Simon ne reviendra pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, quand les poules auront des dents,
+avait répondu Antoine en se moquant. Charles
+l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait
+une dernière partie qui lui aurait probablement
+encore fait perdre ce qu'il n'avait pas, Jacques
+arrive en courant, et sans voir Charles, parce
+qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une
+certaine distance, et cependant à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien la clef du jardin, nous l'avons
+essayée; nous allons chercher des paniers. Charles
+entend qu'on parle de sa clef, et voit bien
+qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon
+eussent le temps de l'emporter. Il veut courir
+après Jacques, Antoine le retient:</p>
+
+<p>&mdash;Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.</p>
+
+<p>&mdash;Je te les payerai demain; mais je veux ravoir
+ma clef.</p>
+
+<p>&mdash;Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la
+mange?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler
+les fruits du jardin de mon oncle, comme le
+panier de pêches et le saucisson; et Charles se
+débattait toujours, et Antoine le retenait.</p>
+
+<p>&mdash;Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait
+les fruits qui sont à terre à se pourrir!
+Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait
+d'autres, se débattait encore plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien que vous me laissiez aller à
+la fin, disait Charles, et alors j'irai dire à mon oncle
+de se faire rendre sa clef.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me
+faire rendre mes quatre sous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.</p>
+
+<p>&mdash;Promets-le, foi de brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas brigand.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en
+se prenant la main et en se mettant à sauter autour
+de lui de manière à l'empêcher de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Promets foi de brigand. Charles trépignait,
+pleurait, faisait des efforts inutiles. Il lui fallut
+promettre foi de brigand qu'il ne dirait rien, et
+qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire
+qu'il donnerait ce qu'il n'avait pas; mais
+Charles s'était engagé, par ses premiers torts,
+dans une mauvaise route où il ne pouvait plus
+faire que des fautes.</p>
+
+<p>A peine libre, il se met à courir de toute sa
+force du côté de la maison; mais à quelque distance
+il rencontra son oncle, qui l'arrêta et lui
+demande s'il a remis la clef à madame Brossier.
+Charles, interdit, confus, bégaie et ne sait que
+répéter:</p>
+
+<p>&mdash;La clef, la clef... mon oncle, la clef....</p>
+
+<p>&mdash;L'as-tu perdue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de
+cette défaite. Le curé était un homme bon et
+tranquille, il ne se fâchait jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait
+presque plus jour.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la trouverons encore bien moins quand
+il fera tout-à-fait nuit. Et le voilà à chercher
+avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils
+rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient
+au village; le curé leur demande sa clef, ils répondent
+qu'ils ne l'ont pas trouvée, et Charles
+les entend avec indignation, en s'en allant, rire
+entre eux et dire:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle
+se retrouvera. Il les voit se mettre à courir, et
+pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son
+absence pour faire leur coup. Il tremble pour le
+bel abricotier de son oncle, si chargé de fruits,
+qu'on a été obligé d'en étayer quelques branches.
+Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit
+agneau qu'élève la servante du curé, que Charles
+aime à la folie, qui le reconnaît, accourt à lui,
+quand il le voit, de toute la longueur de sa corde,
+le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est
+attaché dans le jardin; si ces garnements allaient
+l'emmener et lui faire mal; il aurait beau bêler,
+la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin
+est assez éloigné de la maison, à laquelle il
+ne tient que par une petite allée qui passe le long
+des derrières de l'église. Il ne peut tenir à cette
+pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi
+aller; si quelqu'un a trouvé la clef, il pourrait
+entrer; je veux mettre quelque chose dans la serrure
+pour les empêcher d'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma
+serrure. Charles a déjà pris sa course. Le curé lui
+crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans la
+serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et
+court toujours; et le curé, voyant qu'il fait trop
+noir pour espérer de trouver sa clef, va faire une
+visite dans le village.</p>
+
+<p>Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille;
+Bébé est à la même place et vient lui
+lécher la main. Il respire, mais il craint à tout
+moment d'entendre arriver les petits brigands:
+que ferait-il alors? Charles s'est mis dans la plus
+cruelle alternative où puisse être un homme:
+celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre
+une mauvaise action qu'il pourrait prévenir.
+Son oncle lui a défendu de faire rien entrer
+dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui
+sert à monter aux arbres, mise en travers de la
+porte, pourra empêcher de l'ouvrir. Il commence
+à la traîner avec beaucoup de peine, quand il
+croit entendre plusieurs personnes parler bas le
+long du mur et près de la porte, alors il sent
+bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec
+son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de
+toute sa force; mais en ce moment on vient de
+mettre la clef dans la serrure, la porte s'ouvre
+brusquement; Charles est presque renversé. Il
+voit entrer les cinq petits brigands.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant,
+sortez! ou je vais crier.</p>
+
+<p>&mdash;Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette
+hors du jardin, dont il ferme la porte après en
+avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie et
+frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot
+à fleurs, qui lui fait bien mal en lui tombant sur
+l'épaule: il en voit arriver un autre et juge qu'il
+ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour,
+il se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes
+qui rendent ses jambes tremblantes, trouve la
+porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans
+avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé
+bêler d'une manière si lamentable, que son coeur
+est transi d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort,
+Charles pousse un grand cri. Simon saute sur lui,
+lui met les mains devant la bouche; et aidé d'Antoine,
+les y retient malgré les efforts de Charles,
+tandis que les autres cherchent à serrer la corde
+qui attache le cou de l'agneau à moitié étouffé. Le
+pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier
+et faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir
+lui donne des forces, il s'arrache des mains qui le
+retenaient, en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! On l'a entendu: le
+curé, qui le cherchait, la servante, qui vient faire
+rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les petits
+brigands se voient découverts; ils se dispersent
+dans le jardin, et veulent se sauver, mais
+ils ont fermé la porte. La servante en a déjà reconnu
+et souffleté deux ou trois, tandis que Charles,
+uniquement occupé de Bébé, le délie, le fait
+respirer, et à genoux près de lui, l'embrasse en
+pleurant et en essayant de l'engager à manger
+de l'herbe qu'il lui présente. Après avoir sévèrement
+tancé les petits brigands, et les avoir mis
+à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles
+est tout étonné d'entendre la servante dire qu'ils
+étaient quatre, et ne pas nommer Simon: il pense
+qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la
+petite allée où il marchait derrière les autres,
+conduisant Bébé, qui, encore tout effrayé, avait
+quelque peine à se laisser conduire, il aperçoit
+Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord
+prêt à crier, se souvenant que c'était Simon qui
+lui avait mis les mains devant la bouche pendant
+qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un
+mouvement de générosité et le sentiment de ses
+propres fautes le retiennent. Il lui fait signe de
+le suivre doucement; et pendant que les autres
+rentrent dans la maison, il lui donne les moyens
+de s'échapper par la porte de la cour.</p>
+
+<p>Interrogé par le curé, Charles prit le parti
+d'avouer humblement tous ses torts, et de demander
+pardon à Dieu et à son oncle, qui le
+traita avec bonté, mais lui imposa cependant une
+pénitence. Charles lui demanda de vouloir bien
+lui avancer la petite somme qu'il lui accordait
+tous les mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui
+rendre même l'argent qu'il avait gagné peu loyalement
+avec Simon, et rendre aussi quelque chose
+au marchand de saucissons. Le curé y consentit,
+quoiqu'il eût une grande répugnance à voir donner
+de l'argent à Antoine, qui ne pouvait certainement
+s'en servir que pour de mauvais usages.
+Mais Charles le devait, et son oncle lui fit observer
+que les inconvénients de la mauvaise conduite
+avaient souvent des suites si longues, que,
+même après qu'on était corrigé, elles vous obligeaient
+encore à faire des choses auxquelles on
+avait du regret. Quant à l'argent du marchand,
+Charles ne voulait pas le donner lui-même: son
+oncle trouva qu'il avait raison, parce qu'il y a
+des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé
+de les avouer pour éviter un mensonge, on ne
+doit s'en accuser que devant Dieu; son oncle lui
+promit de le rendre, comme une restitution dont
+on l'avait chargé. Charles craignait qu'on ne
+soupçonnât d'où cela venait; son oncle lui dit
+qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant
+le mal, il fallait avoir le courage de s'y exposer
+pour le réparer, et qu'une conduite irréprochable
+était le seul moyen de rétablir sa réputation,
+qui pourrait bien être altérée de cette
+aventure.</p>
+
+<p>Elle le fut, en effet, pendant quelque temps.
+Le curé, le lendemain, au prône, ayant parlé
+contre le vol, sans nommer personne, et ayant
+averti les parents de veiller sur leurs enfants,
+qui prenaient des habitudes dangereuses, tous
+ceux du village qui avaient des enfants furent
+inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait
+par-là. Les petits brigands furent terriblement
+maltraités par leurs parents; mais ceux-ci
+dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était
+Charles, qui leur avait ouvert la porte et puis les
+avait fait découvrir. Les petits garçons, de leur
+côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils
+le rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne
+fût pas en colère. Charles, quand il le voyait
+par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait
+de l'engager à prendre de meilleures habitudes.
+Simon promettait et n'en faisait rien. Il devint
+enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé
+de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir
+envie. Simon ayant cessé bientôt d'être bon enfant
+et serviable, car il n'y a point de bonne qualité
+qui tienne contre l'habitude de mal faire, et
+point de sentiment que ne finisse par étouffer le
+défaut de religion.</p>
+<br><br>
+
+<h4>FIN.</h4>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE.</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"><a href="#c01">Marie ou la Fête-Dieu.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c02">La vieille Geneviève.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c03">Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c04">Hélène ou le but manqué.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c05">Armand ou le petit Garçon indépendant.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c07">Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.</a></p>
+<p class="i10"><a href="#c06">Les petits Brigands.</a></p>
+ </div> </div>
+
+
+<h4>FIN DE LA TABLE.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles et Contes pour la jeunesse
+by Pauline Guizot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POUR LA JEUNESSE ***
+
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+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+</pre>
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