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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:44:10 -0700 |
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Toutes les lettres de +M. d'Aubecourt le père à sa belle-fille étaient remplies +de plaintes sur la dureté des temps, sur son +obstination à suivre des démarches inutiles, à +quoi il ne manquait jamais d'ajouter que, pour +lui, il lui serait bien impossible de vivre à Paris, +ayant déjà assez de peine à se tirer d'affaire +chez lui, où il mangeait ses choux et ses pommes +de terre. Ce n'était pas qu'il ne fût assez riche; +mais il était disposé à se tourmenter sur sa dépense; +et madame d'Aubecourt, quelle que fût +l'extrême économie avec laquelle elle vivait à +Paris, vit bien qu'elle ne pourrait le tranquilliser +qu'en allant vivre sous ses yeux.</p> + +<p>Elle partit avec ses enfants au mois de janvier +1799, pour se rendre à Guicheville; c'était le +nom de la terre de M. d'Aubecourt. Alphonse +avait alors quatorze ans, et Lucie près de douze: +renfermés depuis deux ans à Paris, où leur +mère, accablée d'affaires, ne pouvait guère s'occuper +d'eux, ils furent enchantés de partir pour +la campagne, et s'inquiétèrent fort peu de ce que +leur dit madame d'Aubecourt sur les précautions +qu'ils auraient à prendre pour ne pas importuner +et impatienter leur grand-père, que l'âge et la +goutte portaient assez habituellement au mécontentement +et à la tristesse. Ils montèrent pleins +de joie dans la diligence; cependant, à mesure +que le froid les gagnait, leurs idées se rembrunissaient. +Une nuit passée en voiture acheva de +les abattre; et quand ils arrivèrent le lendemain +au soir à l'endroit où ils devaient quitter la diligence, +ils se sentaient le coeur serré comme si +depuis la veille il leur était arrivé un grand malheur. +Il fallait faire encore une lieue pour arriver +à Guicheville; il fallait la faire à pied, à travers +une campagne couverte de neige, car +M. d'Aubecourt n'avait envoyé au-devant d'eux +qu'un paysan accompagné d'un âne pour porter +leurs paquets. Quand il proposa de partir, Lucie, +d'un air effrayé, regarda sa mère comme pour lui +demander si cela était possible. Madame d'Aubecourt +lui fit observer que puisque leur conducteur +était bien venu de Guicheville à l'endroit où elles +étaient, rien ne s'opposait à ce que de l'endroit +où elles étaient elles allassent à Guicheville.</p> + +<p>Pour Alphonse, du moment où il avait retrouvé +la liberté de ses jambes, il avait repris toute sa +gaieté. Il se mit à marcher devant pour éclairer, +disait-il, le chemin, sondant les ornières, qu'il +appelait des <i>précipices</i>; causant avec l'âne, qu'il +tâchait d'engager à hennir, et faisant un tel bruit +de <i>gare à vous! gare la fondrière!</i> qu'on l'aurait +pris à lui tout seul pour une caravane; il +parvint à égayer tellement Lucie, qu'en arrivant +elle avait oublié le froid, la nuit, la neige. Leurs +rires, en traversant la cour du château, attirèrent +deux ou trois vieux domestiques qui, de temps +immémorial, n'avaient pas entendu rire à Guicheville; +le gros chien en aboya avec des hurlements, +comme d'un bruit qui lui était tout-à-fait +inconnu. Ils continuaient dans l'antichambre, +lorsqu'on vit paraître M. d'Aubecourt à la porte +du salon. «Quel train!» dit-il. Ce mot rétablit +le calme, et les voyant tous les trois mouillés et +crottés de la tête aux pieds:</p> + +<p>—Si vous aviez voulu venir il y a six mois, +comme je vous en pressais continuellement... +dit-il à madame d'Aubecourt; mais il n'y a pas +eu moyen de vous faire entendre raison.</p> + +<p>Madame d'Aubecourt s'excusa doucement, et +M. d'Aubecourt les mena dans un grand salon à +boiseries jaunes et à meubles rouges, où, auprès +d'un petit feu et d'une seule chandelle, ses enfants +eurent le temps de reprendra toute leur +tristesse. Au bout d'un instant ils entendirent +mademoiselle Raymond, la femme de charge, qui +se fâchait contre le paysan qui les avait amenés +de ce qu'il avait placé leurs paquets sur une +chaise au lieu de les mettre sur une table.</p> + +<p>—Voila déjà, disait-elle avec humeur, qu'on +commence à mettre ma maison en désordre.</p> + +<p>L'instant d'après, Alphonse, altéré par le violent +exercice qu'il avait donné à sa poitrine, sortit +pour boire un verre d'eau, et peut-être aussi +pour se désennuyer un instant en quittant le +salon. Il eut le malheur de boire dans le gobelet +de son grand-père; mademoiselle Raymond, qui +s'en aperçut, accourut comme si le feu eût été à +la maison.</p> + +<p>—On ne boit pas, dit-elle, dans le gobelet de +Monsieur.</p> + +<p>Alphonse s'excusa sur ce qu'il ne le savait pas. +Mademoiselle Raymond voulut lui prouver qu'il +devait le savoir; Alphonse répliqua. Mademoiselle +Raymond continua à se fâcher, et Alphonse, +se fâchant à son tour, répondit à mademoiselle +Raymond quelques mots assez peu polis, et rentra +dans le salon en fermant la porte très-fort. +Mademoiselle Raymond y entra l'instant d'après, +et ferma la porte avec une précaution marquée, +et d'une voix encore toute agitée par la colère, +elle dit à M. d'Aubecourt:</p> + +<p>—Comme vous n'aimez pas qu'on ferme les +portes fort, vous aurez la bonté de le dire vous-même +à monsieur votre petit-fils, car moi, il ne +me permet pas de lui parler.</p> + +<p>—Que voulez-vous! mademoiselle Raymond, +répondit M. d'Aubecourt, c'est comme cela qu'on +élève les enfants aujourd'hui; c'est à nous à plier +devant eux.</p> + +<p>Heureusement que madame d'Aubecourt se +trouva à côté de son fils; elle lui serra le bras +pour l'empêcher de répondre à son grand-père; +mais il trépigna d'impatience et garda le silence +jusqu'à l'heure du souper: à table, on ne mangea +guère, et l'on parla moins encore; et aussitôt +après madame d'Aubecourt demanda la permission +de s'aller reposer. Lorsqu'ils furent dans +la chambre que devaient habiter madame d'Aubecourt +et sa fille, Lucie, qui s'était contenue +jusqu'alors, se mit à pleurer; et Alphonse, se +promenant dans la chambre avec agitation, disait:</p> + +<p>—Cela commence joliment! puis il reprenait:</p> + +<p>—Que mademoiselle Raymond s'avise de me +parler encore sur ce ton-là!</p> + +<p>—Alphonse, lui dit sa mère avec un peu de +sévérité, songez que vous êtes chez votre grand-père.</p> + +<p>—Oui, mais je ne suis pas chez mademoiselle +Raymond.</p> + +<p>—Vous êtes dans un lieu où la volonté de +votre grand-père est qu'on la traite avec égard.</p> + +<p>—A la bonne heure, quand elle ne viendra pas +crier aux oreilles.</p> + +<p>—Je le crois bien, vraiment, que vous ne manqueriez +pas d'égards envers elle si elle était avec +vous ce qu'elle doit être.</p> + +<p>—Autrement, je ne lui dois rien.</p> + +<p>—Vous lui devez tout ce que vous devez aux +volontés de votre grand-père, à qui vous manqueriez +essentiellement en maltraitant une femme +qui a sa confiance. Il y a des personnes, +Alphonse, dont il nous est ordonné de respecter +jusqu'aux caprices, car nous devons leur épargner +même les mécontentements injustes; puis +elle ajouta plus tendrement: Mes enfants, vous +ne connaissez pas encore l'humeur et l'injustice; +ni votre père ni moi ne vous y avons accoutumés; +mais vous auriez tort d'imaginer que vous +puissiez passer votre vie, ainsi que vous l'avez +passée jusqu'à présent, sans que rien blesse vos +droits, ou que rien vous oblige à contraindre vos +mouvements quand ils n'ont rien da condamnable. +Il faut que vous commenciez à apprendre, +toi, Alphonse, à réprimer ta vivacité, qui pourrait +te faire commettre des fautes graves; et toi, +Lucie, à surmonter ta faiblesse, qui te rendrait +malheureuse. Elle ajouta en souriant: Nous ferons +ensemble notre apprentissage de patience et +de courage.</p> + +<p>Ses enfante l'embrassèrent tendrement: ils +étaient remplis de confiance en elle, et elle avait, +d'ailleurs, dans le caractère, une douceur à laquelle +il était impossible de résister. Lucie fut +toute consolée par ses paroles. Alphonse s'alla +coucher, en l'assurant cependant qu'il était si +agité, qu'il était bien sûr de ne pas dormir de la +nuit; et il n'eut pas plus tôt la tête sur le chevet +qu'il s'endormit pour jusqu'au lendemain matin.</p> + +<p>En s'éveillant, il fut tout étonné d'entendre le +ramage des oiseaux. Il s'était persuadé, depuis +la veille, que les oiseau ne devaient pas chanter +à Guicheville. Pour eux, trompés par un beau +soleil et un temps doux qui fondaient la neige, +ils s'étaient persuadés qu'ils entraient au printemps. +Cette idée les avait mis en gaieté. +Alphonse se mit en gaieté comme eux. Il alla +parcourir le parc avec des sabots que sa mère lui +avait achetés la veille. Il revint ensuite chercher +sa soeur, la conduisit, un peu malgré elle, dans +les boues du parc, d'où elle ne se tirait pas aussi +bien que lui. Elle trouva d'abord les sabots bien +lourds, bien incommodes; elle pensa en laisser +un dans un trou, et fut deux ou trois fois au moment +de se désespérer. Alphonse, tantôt l'aidant, +tantôt se moquant, lui promettait de l'aguerrir; +il revint content de tout et disposé à passer beaucoup +de choses à mademoiselle Raymond. Il la +trouva de moins mauvaise humeur que la veille. +Madame d'Aubecourt n'avait point amené de +femme de chambre, en sorte que mademoiselle +Raymond lui avait proposé, pour la servir, une +jeune paysanne nommée <i>Gothon</i>, dont elle était +la marraine, et que madame d'Aubecourt avait +acceptée avec sa grâce et son amabilité ordinaires, +disant que de la main de mademoiselle Raymond +elle était sûre qu'elle lui conviendrait. +Mademoiselle Raymond, enchantée, s'était redressée, +s'était perdue dans quelques phrases de +compliments, et avait fini par assurer que mademoiselle +Lucie avait l'air doux comme madame +sa mère, et que M. Alphonse, quoiqu'un peu vif, +était extrêmement aimable.</p> + +<p>Les dispositions de M. d'Aubecourt se ressentirent +de ce retour de bienveillance. Quand mademoiselle +Raymond avait de l'humeur, tout le +monde en avait dans la maison, car tout le monde +était grondé. C'était au fond une assez bonne +fille, mais facile à fâcher, sujette aux préventions, +et qui, accoutumée à être la maîtresse, +craignait tout ce qui pouvait gêner son autorité. +Quand elle vit que madame d'Aubecourt ne se +mêlait de rien dans la maison, elle perdit toute +l'aigreur que lui avait causée son arrivée. Monsieur +d'Aubecourt, qui avait été balancé entre le +désir de dépenser moins d'argent et la crainte +du dérangement que devait faire l'établissement +de sa belle-fille dans le château, se +rassura lorsqu'il sut que madame d'Aubecourt +avait refusé de faire des visites dans le voisinage, +disant que sa situation et celle de son mari +ne lui permettaient pas de voir personne. Elle +prenait d'ailleurs le plus grand soin de se conformer +à toutes ses habitudes; ainsi tout allait +assez bien, pourvu qu'Alphonse et Lucie ne parlassent +guère pendant le dîner, parce que M. d'Aubecourt, +accoutumé à manger seul, assurait que +le bruit le gênait; pourvu qu'ils eussent soin de +ne rira jamais que des lèvres, car un éclat de +rire faisait tressaillir M. d'Aubecourt comme un +coup de pistolet; et pourvu qu'ils n'entrassent +jamais dans son jardin particulier, qu'il soignait +lui-même, et dont il comptait chaque jour les +branches et bourgeons; il n'aurait pu, sans frissonner +de crainte, y voir entrer Alphonse, toujours +turbulent, et remuant de côté et d'autre; +et Lucie, dont le schall pendant pouvait, en passant, +accrocher et casser quelques branches.</p> + +<p>Madame d'Aubecourt était depuis six semaines +environ à Guicheville quand elle reçut une lettre +de son mari, qui lui apprenait qu'une de leurs +parentes, la petite Adélaïde d'Orly, habitait un +village à deux lieues de là. Adélaïde devait être +alors à peu près de l'âge de Lucie: elle avait +perdu sa mère en venant au monde, on l'avait +mise en nourrice chez une paysanne de la terre +de M. d'Orly; comme elle était extrêmement délicate +et que l'air du pays lui était bon, on l'y +avait laissée fort longtemps. La révolution était +arrivée, son père avait quitté la France, et ne +pouvant emmener avec lui un enfant de trois ans, +âge qu'elle avait alors, il avait pensé que le plus +sage était de la laisser encore chez sa nourrice, +où il espérait la venir bientôt reprendre. Les +choses avaient tourné autrement; M. d'Orly était +mort peu de temps après son arrivée en pays +étranger, ses biens avaient été vendus, et la +nourrice d'Adélaïde, devenue veuve, s'était remariée +et avait quitté le pays, emmenant Adélaïde, +qui n'avait plus qu'elle pour appui. On +avait été longtemps sans savoir où elle était +allée: enfin on venait de l'apprendre. M. d'Aubecourt, +qui l'avait su par un autre parent, recommandait +à sa femme d'aller voir Adélaïde.</p> + +<p>M. d'Orly était le neveu de M. d'Aubecourt le +père, et avait été ami intime de son fils; il lui +avait demandé en mourant de prendre soin de +sa fille. M. d'Aubecourt en avait parlé plusieurs +fois à son père dans ses lettres, celui-ci n'avait +jamais répondu sur ce point; d'où M. d'Aubecourt +avait conclu qu'il ignorait totalement ce +qu'elle était devenue. M. d'Aubecourt le père en +savait pourtant quelque chose. La nourrice ayant +appris, un an auparavant, qu'il était le grand-oncle +d'Adélaïde, était venue le voir. M. d'Aubecourt, +qui craignait tout ce qui pouvait le déranger +et lui coûter de l'argent, avait cherché à croire +qu'elle lui faisait un conte et qu'Adélaïde était +morte comme il l'avait entendu dire. Mademoiselle +Raymond, qui n'aimait pas les enfants, l'avait +confirmé dans cette opinion, qu'elle croyait +peut-être fondée, parce qu'on est porté à croire +ce que l'on désire. La nourrice, assez mal reçue, +et d'ailleurs ne se souciant pas qu'on lui ôtât Adélaïde, +qu'elle aimait comme son enfant, n'avait +pas insisté, et Adélaïde était toujours avec elle.</p> + +<p>Aussitôt que madame d'Aubecourt eut reçu +cette nouvelle, elle en parla à son beau-père, en +lui annonçant le projet d'aller voir Adélaïde.</p> + +<p>M. d'Aubecourt parut assez embarrassé, et mademoiselle +Raymond, qui se trouvait là, assura +madame d'Aubecourt que le chemin était très +mauvais et qu'il lui serait impossible d'y arriver. +Madame d'Aubecourt vit bien qu'ils savaient +déjà ce qu'elle avait cru leur apprendre, et que +son projet ne plaisait pas beaucoup à M. d'Aubecourt. +Cependant, quel que fût son désir de +l'obliger, elle ne crut pas devoir y renoncer. +L'extrême douceur de madame d'Aubecourt ne +l'empêchait pas d'être d'une grande fermeté sur +ce qu'elle regardait comme son devoir. Elle partit +donc un matin avec Lucie, enchantée de faire +connaissance avec sa cousine, et avec Alphonse, +ravi de faire quatre lieues à pied.</p> + +<p>En approchant du village, ils se demandaient +quelle tournure devait avoir leur cousine, élevée +parmi les paysans.</p> + +<p>—Peut-être cette tournure-là, dit Alphonse en +montrant une jeune fille qui accourait avec deux +ou trois petits garçons pour les voir passer. Il y +avait une mare le long du chemin qu'ils suivaient; +les enfants, pour les voir de plus près, se +mirent à courir dans la mare en les éclaboussant. +Alphonse voulut prendre des pierres pour +les leur jeter; sa mère l'en empêcha.</p> + +<p>—Cela serait pourtant plaisant, dit-il, si c'était +à ma cousine que j'eusse voulu jeter des +pierres.</p> + +<p>Lucie se récria contre cette idée, et l'un des +petits garçons ayant nommé la jeune fille <i>Marie</i>, +elle fut toute soulagée de ce que ce n'était +pas sa cousine Adélaïde d'Orly qu'elle avait vu +barboter de cette sorte avec une troupe de petits +polissons.</p> + +<p>Ils arrivèrent à la maison qu'habitait la nourrice +d'Adélaïde; ils la trouvèrent accablée d'une +maladie de langueur qui la minait depuis six +mois. Madame d'Aubecourt s'étant nommée, cette +pauvre femme, qui la connaissait, lui dit qu'elle +était bien heureuse de la voir avant de mourir; +que, comme elle ne pouvait plus sortir, elle avait +eu l'intention de faire écrire par le maire à monsieur +d'Aubecourt, car, disait-elle, not'fille (c'était +ainsi qu'elle appelait Adélaïde) n'aura plus personne +quand elle ne m'aura plus. Elle avait perdu +son second mari, elle n'avait pas d'enfants, et +elle ne doutait pas que ses beaux-frères ne vinssent, +aussitôt après sa mort, s'emparer de tout, +et chasser son enfant, qui alors n'aurait seulement +pas de pain, car elle n'avait rien à lui laisser; +et cette pauvre bonne femme se mit à pleurer. +Elle ajouta qu'elle avait été voir M. d'Aubecourt, +qui n'avait pas voulu l'écouter, et elle +commençait à se répandre en plaintes sur la dureté +des parents d'Adélaïde, qui la laissaient à la +charge d'une pauvre femme comme elle. Madame +d'Aubecourt l'interrompit pour lui demander si +elle avait des papiers. La fermière lui montra +une attestation du maire et de douze des principaux +habitants de la commune qu'elle avait quittée, +certifiant que l'enfant qu'elle emmenait avec +elle était bien réellement la fille de M. d'Orly, +baptisée sous le nom de <i>Marie-Adélaïde</i>, et un +autre du maire de la commune où elle se trouvait, +certifiant que la jeune fille qui vivait avec +elle sous le nom de <i>Marie</i> était bien la même que +celle qu'elle avait amenée dans sa commune, et +dont l'âge et le signalement se rapportaient +exactement à ceux de Marie-Adélaïde d'Orly.</p> + +<p>—Marie! s'écria Lucie lorsqu'elle entendit ce +nom.</p> + +<p>—Oui, vraiment, dit la fermière, la bonne +Vierge est sa vraie patronne, elle l'a sauvée d'une +grande maladie; on ne l'appelle que comme cela +dans le village.</p> + +<p>Lucie et son frère se regardèrent, et Alphonse +se mit à rire de l'idée qu'il avait pensé jeter des +pierres à sa cousine. Marie arriva dans ce moment +en chantant à pleine voix; elle portait une +bourrée qu'elle avait été ramasser, elle la jeta +à terre en entrant, et parut un peu étonnée de +voir chez sa nourrice les dames qu'elle avait +éclaboussées et le petit monsieur qui avait voulu +lui jeter des pierres.</p> + +<p>—Embrasse mademoiselle ta cousine, Marie, +lui dit sa nourrice, si toutefois elle veut bien le +permettre.</p> + +<p>Marie n'avançait pas, ni Lucie non plus.</p> + +<p>—Elle était faite pour avoir aussi de beaux +habits, dit la nourrice d'un air un peu piqué; +mais que pouvait de plus une pauvre femme +comme moi! Madame d'Aubecourt se hâta de répondre +à la nourrice que toute la famille lui +avait beaucoup d'obligations. Lucie, sur un +signe de sa mère, avait été, en rougissant, embrasser +sa cousine. Ce n'était pas par hauteur +qu'elle avait tardé d'abord; mais l'idée d'avoir +une cousine paysanne l'étonnait beaucoup, et +tout ce qui l'étonnait l'embarrassait. Marie, +aussi étonnée qu'elle, s'était laissé embrasser +sans remuer et sans le lui rendre. Madame d'Aubecourt +la prit par la main, l'attira vers elle +avec bonté, et remarqua combien elle ressemblait +à son père. La ressemblance, en effet, était +frappante. Marie était fort jolie, elle avait de +beaux yeux noirs très-vifs, et en même temps +très-doux, quoique les habitudes de son éducation +donnassent de la brusquerie à ses manières; +elle avait des dents charmantes, et aurait eu un +joli sourire s'il n'eût été gâté par la gaucherie, +l'embarras et l'habitude des mouvements forts; +son teint un peu hâlé était animé et brillant de +santé; elle était bien faite, grande pour son âge; +et si elle ne s'était pas tenue si mal, elle aurait +eu de la noblesse sous ses habits grossiers. Il fut +impossible de lui faire lever la tête ni répondre +un mot aux questions de madame d'Aubecourt. +La nourrice se désolait:</p> + +<p>—Elle est comme ça, disait-elle; si elle s'est +fourré quelque chose dans la tête, vous ne l'en +feriez pas sortir; et elle se mit à crier pour gronder +Marie, à qui cela ne parut pas faire la moindre +impression. Madame d'Aubecourt excusa +Marie sur son embarras, et dit qu'elle avait l'air +doux; alors la nourrice se mit à faire son éloge +avec autant de chaleur qu'elle en avait apporté +à se fâcher contre elle. Marie souriait et la regardait +avec amitié, mais toujours sans rien dire et +sans remuer de sa place.</p> + +<p>Madame d'Aubecourt promit à la nourrice +qu'elle entendrait bientôt parler d'elle, et emporta +les papiers de Marie, qu'elle lui confia avec un +peu de peine. Madame d'Aubecourt était bien +sûre qu'elle parviendrait à engager son beau-père +à la recevoir chez lui; il était le plus proche +parent qu'elle eût en France, et il était bien +impossible qu'il ne sentît pas ce que le devoir lui +prescrivait à son égard; mais elle savait quelle +contrariété cela lui causerait. Ses enfants ne parlèrent +d'autre chose pendant leur retour à Guicheville. +M. d'Aubecourt attendait avec quelqu'inquiétude +le résultat de la visite: il n'y avait +rien à opposer aux preuves qu'on lui apportait; +cependant il dit qu'il lui fallait encore des renseignements. +Madame d'Aubecourt écrivit à tous +ceux qui pouvaient lui en donner: ils furent tous +conformes aux premiers; il n'y eut plus moyen +de douter que Marie ne fût véritablement Adélaïde +d'Orly. Alors M. d'Aubecourt dit:</p> + +<p>—Je verrai.</p> + +<p>Mais la nourrice s'étant sentie plus mal et +n'entendant pas parler de madame d'Aubecourt, +qu'un gros rhume avait empêché de l'aller voir, +fit écrire à M. d'Aubecourt par le maire; on avait +su aussi, depuis qu'on parlait de Marie dans le +château, combien dans le pays on murmurait de +ce que M. d'Aubecourt avait abandonné sa petite-nièce. +La visite de madame d'Aubecourt chez +la nourrice avait répandu le bruit qu'il allait enfin +la recueillir. M. d'Aubecourt en entendait +parler au régisseur, au curé, et surtout à mademoiselle +Raymond, à qui cela donnait beaucoup +d'humeur, et qui par cette raison en parlait tous +les jours. M. d'Aubecourt, pour se débarrasser +d'une chose qui le tourmentait, donna son consentement +dans un moment d'impatience, et madame +d'Aubecourt se hâta d'en profiter. La situation +de Marie l'inquiétait véritablement, et elle +s'affligeait de tout ce temps non-seulement perdu +pour son éducation, mais employé à en recevoir +une mauvaise.</p> + +<p>Après avoir fait prévenir la nourrice du jour où +elle viendrait chercher Marie, ils partirent un +matin, elle et ses enfants, montés sur des ânes. +Celui qui devait emmener Marie était monté par +une paysanne que madame d'Aubecourt avait +louée pour servir la nourrice dans sa maladie, +que malheureusement elle prévoyait ne pouvoir +être longue; n'ayant pas les moyens de la récompenser +de ce qu'elle avait fait pour Marie, +elle voulait au moins s'acquitter de la manière +qui était en son pouvoir: elle lui avait déjà envoyé +quelques médicaments propres à son état, +et quelques provisions un peu plus délicates que +celles auxquelles elle était accoutumée. Au reste, +madame d'Aubecourt avait appris, avec une +extrême satisfaction, que cette bonne femme +jouissait d'une sorte d'aisance.</p> + +<p>En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; +ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on +leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une +excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice +ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie? +La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir +malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé +sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que +c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher, +s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée +qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher +d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros +et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans +un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait +immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt +alla à elle pour l'engager doucement à la +suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa +nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. +A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un +mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait, +puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce +qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas +un mot de Marie; seulement, quand la nourrice +pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient +à couler le long de ses joues. Enfin +madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait +venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de +ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:</p> + +<p>—Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; +ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ. +Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était +pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse +prit son autre bras en lui disant:</p> + +<p>—Allons, ma petite cousine. Mais en passant +auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour +l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes +ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme +elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant +encore obligée d'employer son autorité +pour les séparer.</p> + +<p>Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien +dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux +de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque +temps elle commence à sourire des caracoles +qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture. +Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de +s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant +tous les autres; elle court au secours de Lucie, +qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle +à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer +dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer, +elle oblige Lucie à prendre le sien, +qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir +à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait +la bonne intelligence entre les deux cousines. +Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à +la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et +son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la +vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt +la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. +Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle +Raymond, qui arrive en aboyant de +toutes ses forces: comme la plupart des chiens +élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens +mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il +s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie +lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au +milieu de la chambre; le chien jette les hauts +cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son +chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce +tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait +sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt +ne la forçait un peu à chercher ses expressions. +Alphonse la prévient en lui disant que si +son chien était mieux élevé, il ne se serait pas +attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle +Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt +d'un signe impose silence à son fils, qui +voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que +ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige +aussi à se contenir, s'en va emportant son chien +et tout son ressentiment.</p> + +<p>De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui +se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas +Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait +un peu trop, un autre coup de pied l'écartait +sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas +Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette; +et mademoiselle Raymond, toujours occupée à +courir après son chien, à le défendre de ses ennemis, +n'avait plus un moment de repos entre ses +craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion +pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes +les sottises; et les sottises de Marie étaient presque +aussi fréquentes que ses mouvements.</p> + +<p>Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup +devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever +la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant +les premiers jours, il était impossible de la +faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de +table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain +qu'elle allait manger en courant dans le jardin, +où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était +celui de la maison avec qui elle s'entendait le +mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, +ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement +adroite, apprenait à Alphonse à viser, +avec des pierres, les chats qui passaient dans les +gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux +fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une +appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond. +En revanche, il apprenait à sa cousine à +faire des armes, et ils rentraient souvent tous +deux le visage égratigné. Marie savait, avec des +épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir +grimper aux arbres et aux murs. Madame +d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet +exercice, et alors elle la grondait sévèrement. +Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans +la modestie: elle respectait beaucoup madame +d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui +désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était +plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne +comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne +l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier +tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois +le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse, +car elle avait confiance en lui; elle n'était +pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait +point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient +jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie +la dominait, elle ne pensait pas à autre chose. +Elle parlait fort peu et remuait presque toujours: +le mouvement était sa vie. Quand la timidité la +forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne +tournait pas pour elle au profit de la réflexion; +la contrainte où elle se trouvait absorbait tout +son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de +s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. +Elle ne faisait point, comme les autres jeunes +filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle +voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle +ne trouvait pas le château de Guicheville plus +beau que la maison de sa nourrice; elle avait +répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle +ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités +qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus +volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame +d'Aubecourt lui avait fait faire une robe +semblable à celle que Lucie portait tous les +jours: elle avait été enchantée de se voir mise +comme une dame; mais la robe était toujours +de travers, le cordon de la coulisse d'en haut +noué le plus souvent avec celui de la coulisse du +bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps +de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait +fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés +d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait +faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans +rien dire, car elle ne résistait jamais; mais +l'instant d'après le lacet avait été rompu et les +baleines brisées; on l'avait raccommodé deux +ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une +fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie +voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis +que cette fille était allée faire une course +dans le village, Marie s'était sauvée dans les +champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait +fallu la chercher une partie de la journée, et tout +avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait +de ne pas la voir revenir.</p> + +<p>Tous ces faits étaient recueillis avec soin par +mademoiselle Raymond, et elle n'avait pas de +peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel +de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie +ne pouvait s'accoutumer aux manières de sa cousine. +Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement +de son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, +dans la crainte que Marie ne donnât à +Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, +les laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait +même beaucoup moins son frère, qui, dès qu'il +avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour +partager avec elle des exercices qui ne convenaient +guère à Lucie; en sorte qu'un peu par +désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement +dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement +que lui fournissait perpétuellement la +conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en +causait à son tour avec sa marraine mademoiselle +Raymond, qui en entretenait M. d'Aubecourt. +Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne +s'en était pas directement ressenti; mais au bout +de quelque temps, lorsque Marie avait commencé +à s'accoutumer aux objets et aux personnes +qui l'entouraient, le cercle de ses sottises +s'était étendu et était parvenu jusqu'à lui. Depuis +qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y +parlait guère sans crier; et si elle se tournait +pour voir quelque chose, c'était d'un mouvement +si brusque, que d'un coup de son coude elle jetait +son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si +elle grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre +quelque chose, elle renversait le fauteuil et +tombait avec: un des bras se brisait, et l'un des +pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait +à côté. Alphonse avait bien averti Marie de +ne pas entrer dans le jardin de son grand-père; +mais cet avis était oublié dès que le jardin se +trouvait être le chemin le plus court pour aller +d'un endroit à un autre, que le volant y était +tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un +chat ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt +trouvait toujours une branche de rosier cassée, +une plate-bande enfoncée; et toujours mademoiselle +Raymond, dont la fenêtre donnait sur le +jardin, avait vu Marie entrer ou sortir. Ces griefs +multipliés aigrissaient d'autant plus M. d'Aubecourt, +qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, +mais par des phrases détournées; tantôt disant +qu'à son âge on ne pouvait guère espérer d'être +maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on +s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce +qui leur déplaisait; tantôt assurant qu'on pouvait +faire de son jardin tout ce qu'on voudrait, et +qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt +entendait tout cela, et s'en désolait; et comme +elle voyait la présence de Marie causer à M. d'Aubecourt +une agitation toujours croissante, elle +l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.</p> + +<p>Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, +elle sentait bien que le seul moyen d'obtenir +quelque chose de Marie était de gagner sa +confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, +en la quittant fort peu, en s'intéressant +d'abord aux choses qui l'amusaient et lui plaisaient; +en tâchant de lui faire prendre du plaisir +à celles qu'elle ne connaissait pas encore; en +causant avec elle pour tâcher de l'obliger à réfléchir, +et pour conduire à quelques idées son esprit +naturellement vif, mais dépourvu de toute culture. +Si elle en eût été la maîtresse, elle lui +aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie, +d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité +pour les choses graves; on plutôt, sans +user de sévérité, elle serait parvenue à conduire +Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de +cela, obligée de gronder sons cesse pour des fautes +légères, mais qui indisposaient sérieusement +M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus de +moyens d'appuyer d'une manière particulière sur +les choses plus importantes. D'ailleurs il arriva +que, pour la première fois de sa vie, M. d'Aubecourt +eut une violente attaque de goutte; comme +il ne pouvait plus se promener dans sa maison et +dans son jardin, la société de sa belle-fille lui devint +nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque +pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus +souvent livrée à elle-même, sans autre surveillant +ni précepteur qu'Alphonse.</p> + +<p>Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison +de Marie le rendait raisonnable; son défaut +d'éducation lui faisait mieux sentir les avantages +de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots +grossiers qui lui échappaient quelquefois; il lui +apprenait à parler français, la grondait quand il +lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait +déjà reprochée, et par les conseils de sa mère il +lui faisait répéter la leçon de lecture qu'elle lui +donnait tous les matins. Elle faisait avec plaisir +ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait +bien avec elle, et dont la présence ne l'embarrassait +jamais, parce qu'il avait les mêmes +goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa +leçon de lecture, quand il voyait qu'elle avait +soin de prononcer les mots comme il les lui enseignait, +il ne souffrait pas patiemment qu'on +l'accusât; il aimait à vanter son adresse et son +intelligence dans leurs jeux, la vivacité et en +même temps la douceur de son caractère.</p> + +<p>En effet, comme il le faisait remarquer à sa +mère, on n'avait jamais vu Marie en colère, jamais +on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, +ni se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à +obliger, le peloton de laine n'était pas plus tôt à +terre qu'elle l'avait ramassé, et elle était toujours +arrivée la première pour aller chercher le +mouchoir de madame d'Aubecourt à l'autre bout +de la chambre. Si en déjeunant elle voyait un +pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque +tout son pain; et un jour qu'un chat s'était +jeté sur Zizi et le maltraitait, Marie, malgré les +égratignures et la colère du chat, l'arracha de +dessus le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, +et le jeta bien loin, en se fâchant pour la première +fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il +riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. +Alphonse rit encore davantage de la colère de sa +cousine, mais il la raconta à sa mère. Lucie, qui +avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, +et celle-ci à mademoiselle Raymond; mais +mademoiselle Raymond était si animée contre +Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose +qui venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât +lui-même.</p> + +<p>Cependant ces différents traits de la bonté de +Marie commençaient à donner à sa cousine plus +d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait, +Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup +d'activité à un ornement destiné au reposoir +qui devait être élevé dans la cour du château; +Marie l'avait vue travailler avec beaucoup +de plaisir. Elle avait un grand respect pour les +cérémonies de l'église; c'était là à peu près toute +l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa +pauvre nourrice. Privée longtemps de curé et de +messes, elle les avait infiniment regrettés; lorsque +les pratiques de la religion avaient recommencé, +cela avait été pour elle une grande joie, +et Marie l'avait partagée, quoique sans en bien +connaître la raison, car sa doctrine ne s'étendait +pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand +les petits garçons de son village proféraient quelqu'impiété, +et elle leur disait que le bon Dieu les +punirait. Elle avait appris les prières pour chanter +à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait +un peu Lucie, parce que cela faisait regarder +de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait +faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: +c'était d'ailleurs un moyen d'être sûre qu'elle se +tiendrait tranquille à l'église. Elle y allait volontiers +parce que sa nourrice lui avait dit de prier +Dieu pour elle; et elle avait cru faire une oeuvre +méritoire en se tenant auprès du métier de Lucie, +tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir, +pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles +et lui présenter ses ciseaux.</p> + +<p>Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les +champs pour ne pas retourner à Guicheville, on +ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous +prétexte de la punir, mais en effet parce que la +pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait +plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait +été plusieurs fois sans en être reconnue: elle +veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât +de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle +désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, +distraite par une foule d'objets, n'y pensait que +de temps en temps, et alors elle manifestait une +grande impatience de revoir sa nourrice; elle +était loin de la croire en danger, et se flattait, +comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle +serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La +veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle +voit arriver un paysan du village de sa nourrice; +elle court à lui, lui demande comment elle se +porte, et si elle sera bientôt en état de venir à +Guicheville.</p> + +<p>—Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant +la tête, elle n'ira plus que dans l'autre +monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.</p> + +<p>Marie est frappée comme d'un coup de foudre; +cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante, +elle demande au paysan si sa nourrice +est donc devenue plus malade, comment, et depuis +quand.</p> + +<p>—Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, +depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été +déclinant, c'est ce qui l'a achevée.</p> + +<p>Le paysan se trompait, car dans le peu de moments +de connaissance dont elle avait joui depuis +ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être +tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il +disait était le bruit du village. Marie, pleurant et +sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait +s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le +supplie de demander à sa mère de lui permettre +d'aller voir sa nourrice.</p> + +<p>—Je reviendrai, disait-elle en joignant les +mains; dites que je lui promets de revenir, de +revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.</p> + +<p>Alphonse tout ému courait demander à sa mère +la permission que sollicitait Marie; il rencontre +sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient +d'annoncer que la nourrice est morte de la veille +au soir. Le paysan avait couché à la ville, et +ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin +Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander +que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai! +Et son air était si suppliant, ses sanglots +si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher +de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent +un signe pour la tranquilliser, et coururent vers +leur mère pour l'instruire du désir de Marie.</p> + +<p>Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre +en ce moment la mort de sa nourrice. +Quoique la santé de Marie fût en général très bonne, +elle avait eu depuis quelques jours deux +ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle +grandissait beaucoup, et elle craignait que cette +nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver +Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet +que dans quelques jours elle fera ce qu'elle +voudra; mais elle lui dit que dans ce moment +cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même +sont occupées à travailler pour la fête du +lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en +croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa +nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu +plus tranquille. Mais Marie, pour la première +fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur +son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa +pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée, +au chagrin qu'elle avait de la voir partir, +et alors elle jette des cris de douleur; elle +prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille +Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur +son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense +que c'est le lendemain une grande fête, et que ce +sera le moment de demander à Dieu qu'il rende +la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est +pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter +cette grâce il n'y a rien de mieux que de +contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir +qu'on va dresser dans la cour du château: +en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort +de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller +chercher dans un certain endroit du parc qu'elle +a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont +elle veut faire des bouquets et des guirlandes; +mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une +forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les +arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, +et dans tout le reste du parc, presque tout est +bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer +de rencontrer de quoi faire un bouquet. En +cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin +de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait +une odeur charmante; elle pense que si elle en +prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: +elle commence par en cueillir avec précaution en +différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris +une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant +de l'autre côté du reposoir; son zèle et son +goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant +dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à +songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne +verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait, +et que personne ne saura ce qu'elle a fait; +alors elle oublie toute prudence, et le jardin est +presqu'entièrement dépouillé.</p> + +<p>Au moment où elle achevait sa récolte, elle +voit de la terrasse passer sur le chemin qui se +trouve au-dessous du parc le paysan qui lui +avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de +dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait +trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on +le lui a promis.</p> + +<p>—Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous +ne la reverrez plus, mademoiselle Marie: on vous +trompe, mais cela ne me regarde pas.</p> + +<p>En disant ces mots, il donne un coup de talon +à son cheval et s'en va. Marie, dans le plus grand +trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la cour +si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique +les paroles du paysan. Elle trouve la fille de cuisine +qui tirait un seau d'eau au puits; elle lui demande +si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la +veille savoir des nouvelles de sa nourrice.</p> + +<p>—Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce +n'était pas la peine. Marie s'inquiète, la questionne; +elle refuse de lui répondre.</p> + +<p>—Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit +que je ne la verrais plus?</p> + +<p>—Apparemment, répond la servante, qu'il a +ses raisons pour cela; et elle s'en va en disant +qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie, quoiqu'il +ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa +nourrice soit morte, s'inquiète pourtant, parce +qu'elle voit qu'on lui cache quelque chose. Timide +à questionner, elle ne sait comment elle +apprendra ce qu'elle veut savoir. Elle voit une +petite porte de la cour ouverte. Marie avait si +longtemps couru seule dans les champs, qu'elle +ne peut croire qu'il y ait un grand mal à cela; +accoutumée à céder à tous ses mouvements et à +ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis +que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée +à aller savoir elle-même des nouvelles +de sa nourrice.</p> + +<p>Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée +d'inquiétude tantôt pour sa nourrice, tantôt pour +elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une faute; +mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. +Elle pense à ce que dira Alphonse, qui, toujours +prêt à l'excuser auprès des autres, revient ensuite +la gronder, quelquefois même assez sévèrement, +et à qui elle a promis, quelques jours auparavant, +d'être plus docile et plus attentive à +ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense +que c'est peut-être parce qu'elle ne s'est soumise +à rien de ce qu'on voulait d'elle que le bon Dieu +l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce +n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste +ses jugements. Cependant elle ne songe +pas à revenir, elle ne saurait plus comment rentrer; +et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la +consoler, lui cause un plaisir auquel elle ne peut +pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure qu'elle +approche, elle s'en occupe plus vivement et avec +plus de joie. Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée +se dissipent; elle se hâte, elle arrive au +village, court à la porte de sa nourrice et la trouve +fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser +deviner la vérité.</p> + +<p>—Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà +tout ce qu'elle peut demander à une voisine +qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un +air triste.</p> + +<p>—Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. +Marie, tremblante et les mains jointes, s'appuie +contre le mur.</p> + +<p>—On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la +voisine.</p> + +<p>—En terre... hier... comment... où l'a-t-on +portée?</p> + +<p>—A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.</p> + +<p>Marie éprouve un mouvement impossible à rendre +en apprenant que la veille, si près d'elle, le +convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien. +Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; +il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour +sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait +perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la +reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte +et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps +la voisine lui raconte que cette pauvre femme a +repris sa connaissance quelque temps avant sa +mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie; +qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville, +que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la +voir. Marie pleure encore davantage. La voisine +veut l'engager à retourner à Guicheville; mais +Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien +longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, +parvient à lui faire boire un peu de lait et manger +un morceau de pain; ensuite, quand elle la +voit plus calme elle recommence à vouloir lui +persuader de retourner à Guicheville; mais Marie, +qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter +l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à +qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle? +Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si +elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, +je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent +à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre, +c'est ce que Marie sent bien; mais comme +la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui +est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la +raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle +sache que cela est nécessaire, car Marie +n'a jamais appris à faire usage de la raison pour +gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.</p> + +<p>Enfin la voisine voyant, après deux heures de +sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et +que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans +rien dire et sans se décider à rien, elle prend le +parti d'envoyer à Guicheville avertir madame +d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs, +où elle a été chercher son fils pour le charger de +la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle +la cherche inutilement dans tout le village; enfin +on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin +qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne +qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était +allée en effet, mais non pas par le chemin direct, +de peur de rencontrer quelqu'un des habitants +du château. Comme le fils de la voisine n'était +pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite +par le chemin le plus court avertir au château +qu'on doit la chercher de ce côté-là.</p> + +<p>Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, +une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait +retenu dans sa chambre encore pour huit jours, +s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter +d'une belle matinée pour aller voir ses +fleurs.</p> + +<p>En approchant de son jardin, appuyé sur le +bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le +chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs +qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est +éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait +laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît +ses roses panachées, ses géranium tricolores; +il les ramasse avec anxiété, les examine, +regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la +tête et dit:</p> + +<p>—C'est le chapeau de mademoiselle Marie!</p> + +<p>Il double le pas pour arriver à son jardin; il +semble que l'ennemi y ait passé, des branches +sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts +pour aller chercher une fleur qui se trouvait au +milieu; une plate-bande est toute bouleversée, +parce que Marie y est tombée tout de son long, +et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose +nouvellement greffée.</p> + +<p>M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute +l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé +à les voir respecter de tout le monde, est +si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, +que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait +marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras +de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il +se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au +secours.</p> + +<p>En ce moment arrive madame d'Aubecourt, +appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète +de ne trouver nulle part.</p> + +<p>—Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, +voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre +M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau +rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend +rien à tout cela; mais elle court à son beau-père, +qui lui dit d'une voix faible:</p> + +<p>—Elle me fera mourir. On le transporte sur +son lit, où il demeure longtemps dans le même +état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent +la respiration, la goutte lui est remontée dans la +poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque. +Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer +silence à mademoiselle Raymond, qui répète +à chaque instant:</p> + +<p>—C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a +mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble +l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne +sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère +qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il +faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.</p> + +<p>—Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt +d'une voix basse et interrompue par les étouffements, +cherche-la bien, pour qu'elle achève de +me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure +de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne +fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera +pas devant lui sans sa permission.</p> + +<p>Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle +Raymond appelle la méchanceté de Marie +s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse +est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise +intention de sa part; mais accoutumé à un +grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas +qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à +prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. +Les domestiques parlent entre eux de +tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne +s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de +la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la +bien employer et la rendra aimable et utile aux +autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, +très-souvent ne les écoutait pas quand +ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances. +Elle ne manquait pas de rire quand elle +voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait +dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était +louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces +choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui +on les disait.</p> + +<p>Presque toute la matinée s'était passée dans +les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé +au village de la nourrice n'était pas encore revenu, +lorsque le curé vint au château et fit demander +madame d'Aubecourt. Comme il sortait de +l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré +le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il +lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue +Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan +lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait +que Marie devait être dans le cimetière. Ils y +allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la +haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se +mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser +la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à +pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra +jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment +Marie pensait qu'elle était seule sur la terre +et que personne ne prenait plus intérêt à elle; +elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.</p> + +<p>Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais +le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée, +alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se +trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter +son beau-père, qui commençait à être mieux, +mais que la moindre agitation pouvait faire retomber +dans l'état d'où il sortait, et elle savait +bien que ni mademoiselle Raymond ni personne +de la maison ne parviendrait à ramener Marie. +Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et +comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce +moment au château, de peur que le bruit n'en +vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria +de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait +avec lui sa soeur, ancienne religieuse.</p> + +<p>Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva +Marie toujours dans la même attitude. +Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque +crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si +abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner +au château, qu'elle éprouva une certaine joie à +voir quelqu'un qu'elle connaissait.</p> + +<p>—Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en +l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son +visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous, +continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt +a été si frappé de l'ingratitude que vous +lui avez montrée en dévastant le jardin que vous +savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé +malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée +entre les angoisses que lui donnait l'état de +son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la +douleur de votre méchanceté.</p> + +<p>—Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, +ce n'était pas méchanceté, je vous assure +bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu +m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et +elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et +en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément +touché de sa douleur et de sa simplicité, +s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui +dit avec plus de douceur:</p> + +<p>—Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière +de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que +d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de +désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage +avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants? +Si quelque chose peut affliger l'âme des justes, +vous avez contristé celle de votre nourrice, qui +vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était +une digne femme. Elle avait repris sa connaissance +quelques heures avant sa mort, j'allai la +voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me +parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne +me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait +pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; +je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage +de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre +femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. +Elle m'a bien souvent chagrinée aussi, +parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que +je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le +curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre, +d'être bien obéissante avec madame +d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre +devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.</p> + +<p>Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. +Elle s'était remise à genoux, les mains +jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice +elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner +les chagrins qu'elle lui avait donnés. Après que +le curé l'eut exhortée encore quelque temps, elle +lui dit à voix basse:</p> + +<p>—M. le curé, je vous en prie, demandez pardon +pour moi à madame d'Aubecourt, demandez +pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je +ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout +ce qu'ils voudront.</p> + +<p>—Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous +sera dorénavant permis de les voir. M. d'Aubecourt +est si indigné contre vous, que votre nom +seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne +puissiez pas rentrer au château.</p> + +<p>Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de +foudre: elle venait de s'attacher à l'idée de faire +tout ce qu'il lui serait possible pour plaire à ses +parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle +jeta presque des cris de désespoir. Le curé eut +beaucoup de peine à la calmer, en l'assurant qu'il +travaillerait à obtenir son pardon, et que, si elle +voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait +bien réussir. Elle se laissa emmener sans résistance; +il la conduisit chez lui, et la remit à sa +soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, +et dont la première intention avait été de +réprimander Marie; mais quand elle la vit si +malheureuse et si soumise, elle ne put songer +qu'à la consoler.</p> + +<p>Le curé retourna au château dire à madame +d'Aubecourt ce qu'il avait fait; elle et Lucie furent +touchées, comme il l'avait été, des sentiments +de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux +mouillés de larmes et brillants de joie, s'écria:</p> + +<p>—Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien +dit, mais il avait bien pensé que Marie ne pouvait +pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu +que, comme on ne pouvait pas songer pour le +moment à faire rentrer Marie au château, elle +resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt, +en quittant Paris, avait vendu quelques +bijoux qui lui restaient, et dont elle avait destiné +le prix à servir à l'entretien de ses enfants et au +sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya +d'avance un quartier de la pension de Marie, car +elle savait bien que ce n'était pas le moment de +rien demander à M. d'Aubecourt.</p> + +<p>Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent +de cet arrangement, qui n'éloignait pas Marie, +et Alphonse se promettait bien d'aller lui continuer +ses leçons de lecture; mais le lendemain, +le curé vint leur annoncer que sa soeur avait reçu +une lettre de sa supérieure, qui l'engageait à venir +se réunir avec elle et quelques autres religieuses +du même couvent qu'elle avait rassemblées. +Il ajouta que sa soeur comptait partir sur-le-champ, +et que, si on y consentait, elle emmènerait +Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque +temps. Alphonse fut prêt à se révolter contre +cette proposition; mais sa mère lui fit sentir la +nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre +congé de Marie, qui devait partir le lendemain. +Elle avait été extrêmement affligée en +apprenant la manière dont on disposait d'elle. +Elle sentait bien mieux son attachement pour ses +parents depuis qu'elle était obligée de s'en séparer; +il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, +et elle disait en pleurant:</p> + +<p>—On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et +elle est morte. Mais elle était devenue docile; et +d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le nom +de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui +imposait beaucoup. Quand elle entendit arriver +madame d'Aubecourt et ses enfants, elle commença +à trembler bien fort, et si elle eût été la +Marie d'autrefois, elle se serait enfuie; mais un +regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta. Lucie, +en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si +touchée de cette marque d'affection, quand elle +attendait de la sévérité, qu'elle embrassa Lucie +de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse +était tout triste, elle n'osait trop lui parler ni le +regarder; il lui dit:</p> + +<p>—Marie, nous sommes tous bien tristes de ce +que vous nous quittez. Il n'en dit pas davantage, +car il avait le cour gros, et il savait qu'un homme +ne doit pas se laisser trop aller à montrer +sa tristesse; mais Marie vit bien qu'il n'était +pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt lui +dit:</p> + +<p>—Mon enfant, vous nous avez causé à tous +un grand chagrin, en nous forçant à nous séparer +de vous; mais j'espère que tout se réparera, +et que par votre bonne conduite vous nous donnerez +les moyens de vous faire revenir.</p> + +<p>Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura +qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle +l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.</p> + +<p>On fut étonné du changement qu'avaient produit +en elle deux jours de malheur et de réflexion. +Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait, +elle se tenait tranquille sur sa chaise, et +déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse, +dans la crainte de faire ou de dire quelque +chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci +effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur +cousine; mais ils savaient que c'était une personne +très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre +véritablement de la sévérité des personnes +vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et +qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter. +Alphonse donna à Marie un livre où il la +pria de lire tous les jours une page pour l'amour +de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi +une petite écritoire d'argent pour quand elle +saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent, +ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli +d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce +que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame +d'Aubecourt lui donna une robe de toile +qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux +jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils +se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant +bien plus véritablement que pendant les deux +mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils +étaient bien plus raisonnables.</p> + +<p>Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le +calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné +dans le village de ce qu'on avait renvoyé +Marie. Comme mademoiselle Raymond avait +laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit +que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle +Raymond elle-même n'était pas aimée, +en sorte que cela intéressa davantage pour Marie. +Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie +parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits +garçons du village que c'était Zizi qui était +la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond +pour Marie; et quand elle passait dans les rues +avec Zizi, elle entendait dire:</p> + +<p>—Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle +Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans +les champs, ce qui augmentait son humeur contre +Marie.</p> + +<p>Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme +il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur, +depuis que Marie n'y était plus il avait +cessé d'en avoir contre elle; il permettait que +madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les +lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait +compte de la bonne conduite de Marie; enfin, +comme madame d'Aubecourt était la personne +du monde qui savait le mieux persuader les choses +raisonnables, parce qu'on était gagné par sa +douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance, +elle le détermina à payer la petite pension +de Marie, et même il lui envoya une robe. +Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes +nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et +lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être +agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il +serait bien content d'eux, il leur accordât la +chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au +monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait +qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête +de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un +joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret +de tapisserie pour mettre son pied malade.</p> + +<p>Marie fut enchantée en recevant cette lettre, +qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même. +Le frère d'une des religieuses, qui avait +un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle +habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait +donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie +de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt +pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis, +comment les envoyer?</p> + +<p>Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se +trouva qu'un parent de la supérieure devait aller +précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville. +Il eut la complaisance de prendre les arbres +sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer +de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués +dans la route. Les arbres arrivèrent en bon +état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; +et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt +les trouva à la porte de son jardin, comme +s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: +<i>Marie repentante, à son bienfaiteur</i>, écrite en +gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait +encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en +fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où +il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on +lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait, +il serait fort aise de la ravoir au château. +Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt +et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut +sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait +fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame +Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire +dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient +des contes, que cela lui avait fait bien de +la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les +livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, +de lui en indiquer un où elle pût lire tous +les jours plus d'une page pour l'amour de lui. +Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande +de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce +qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait +dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait +pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée +le jour de son départ. Ces commissions furent +faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa +mère, lui indiqua l'<i>Histoire sainte</i>; Lucie lui envoya, +par une occasion, deux garnitures de +fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour +elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture +anglaise pour mettre tous les dimanches avec +sa robe.</p> + +<p>De ce moment, les enfants redoublèrent de +soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie +écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui +avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur +des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu +les instructions de celui qui les avait apportés, +entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, +et par occasion arrosait les fleurs de +M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement +à lui pour le soin de son jardin, que souvent +il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire: +Lucie était aussi appelée au conseil, madame +d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le +jardin était devenu l'occupation de toute la famille, +et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux +que lorsqu'il s'en occupait tout seul.</p> + +<p>Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre +à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:</p> + +<p>—Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa +pensée, que Marie les soignerait à présent avec +autant de plaisir et d'attention que nous.</p> + +<p>Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder +M. d'Aubecourt.</p> + +<p>—Pauvre Marie! dit tendrement madame +d'Aubecourt. Son ton n'était pas triste, car elle +commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.</p> + +<p>—Nous la reverrons, nous la reverrons, dit +M. d'Aubecourt. On ne poursuivit pas la conversation +pour le moment; mais deux jours après, +comme ils étaient tous dans le salon, madame +d'Aubecourt reçut une lettre de madame Sainte-Thérèse, +qui lui mandait que vers le printemps +de l'année suivante elle comptait aller passer +trois ou quatre mois avec son frère avant de s'établir +définitivement dans l'endroit où elle était, +et que, comme elle désirait que Marie édifiât le +village de Guicheville, où elle avait donné mauvais +exemple, elle l'y mènerait faire sa première +communion. Lucie poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.</p> + +<p>C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire +sa première communion. Alphonse, tout ému, +regardait son grand-père.</p> + +<p>—Oui, mais, dit-il après un instant de silence, +ensuite Marie s'en ira.</p> + +<p>—Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, +on pourra voir.</p> + +<p>Lucie, assise auprès de son grand-père, se +laissa glisser à genoux sur le tabouret qu'il avait +à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur les +mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, +il y sentit couler deux larmes de joie. Alphonse +tremblant ne disait rien, mais ses mains étaient +fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression +du bonheur était sur sa physionomie.</p> + +<p>—Si c'est une aussi bonne enfant que vous +deux, dit M. d'Aubecourt attendri, je serai enchanté +qu'elle revienne avec nous.</p> + +<p>—Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux +enfants de madame d'Aubecourt, le coeur gros de +satisfaction. Ils n'en dirent pas davantage, dans +la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait +la tranquillité, et les avait accoutumés à +contenir leurs mouvements; mais ils étaient bien +heureux.</p> + +<p>La satisfaction fut grande dans tout le château; +on avait oublié les défauts de Marie, et on avait +plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule +eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût +méchante; mais quand elle avait une fois des +préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs, +à force de lui reprocher son éloignement pour +Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres +domestiques se firent un petit triomphe de son +retour, il lui déplut encore davantage. Mais +insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu +beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt, +qui avait moins besoin d'elle depuis +qu'il était environné d'une société plus aimable, +et qui craignait moins son humeur, parce que +madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de +donner lui-même des ordres, et le délivrait de +mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna +donc rien de son déplaisir à ses maîtres, +et l'on attendit avec une grande impatience la +fin de février, où devait arriver Marie.</p> + +<p>Elle arriva dans les premiers jours de mars. +Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie +allaient tous les jours attendre la diligence qui +passait devant le château. Enfin elle arrêta, et +ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent +d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie, +tant elle était bien tenue, tant elle avait pris +l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras +de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame +d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut; +tous les domestiques accoururent, Zizi accourut +aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement +lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait +de son ancienne aversion pour Marie. Philippe +lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des +cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait +lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses +bras, et l'emporta en s'écriant:</p> + +<p>—Pauvre bête! tu peux compter à présent que +tu n'as pas longtemps à vivre.</p> + +<p>Les domestiques l'entendirent, et regardèrent +de travers mademoiselle Raymond et Zizi.</p> + +<p>On conduisit Marie au château, où madame +Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère, +avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt +avait permis qu'on la lui amenât. Il était +dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec +timidité et embarras.</p> + +<p>—Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, +nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et +vous le soignerez comme nous.</p> + +<p>Marie entra, marchant avec une grande précaution, +de peur de gâter quelque chose en passant. +M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir: +elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient +auprès des petits arbres qu'elle avait donnés +à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra +comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui +montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient, +les premières fleurs qui commençaient à +paraître. Marie regardait tout cela avec un bien +grand intérêt, trouvait tout bien joli.</p> + +<p>—Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant +M. d'Aubecourt.</p> + +<p>Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait +qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la +main avec une vivacité charmante, car on voyait +bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle +se contenait par raison. Elle parlait peu, elle +n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à +merveille, et seulement toujours en rougissant. +Elle était timide comme une personne qui a +connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité. +Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait +éprouver près d'elle la crainte qu'inspire +le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance +en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle +venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup +les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient +espéré que Marie resterait au château toute la +journée, et que même, peut-être à la fin de cette +journée, ils obtiendraient davantage; mais madame +Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant +commencé les exercices de sa première communion, +il fallait qu'elle demeurât dans la retraite +jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne +sortirait point, excepté pour s'aller promener, et +même que son cousin et sa cousine ne la pourraient +venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut +bien se soumettre à cet arrangement. Quoique +madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive +austérité, qui tenait aux habitudes du couvent +où madame Sainte-Thérèse avait passé la +plus grande partie de sa vie, c'était une personne +si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations +pour les soins et les services qu'elle avait rendus +à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. +Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se +récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses +manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt +les approuva, et consentit positivement +à ce qu'aussitôt après sa première communion +Marie revînt habiter le château.</p> + +<p>Il fut décidé que les premières communions du +village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là +madame d'Aubecourt et ses enfants iraient +tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, +où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle +les voyait aussi tous les dimanches à l'église, +où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; +mais elle leur disait quelques mots en sortant de +l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement, +on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se +perdait point de vue, on se parlait mutuellement +de ses occupations. Marie avait lu toute son +<i>Histoire sainte</i>, Alphonse lui indiqua d'autres +livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses +lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau, +ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans +dire:</p> + +<p>—Je le montrerai à Marie.</p> + +<p>Tout le monde était heureux à Guicheville, et +on espérait de l'être bientôt davantage.</p> + +<p>La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, +également pleines de piété et de ferveur, +la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte. +Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener +Marie, qui devait la donner, ainsi que sa +soeur, pour exemple aux jeunes filles du village. +Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais +le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne +souffraient aucun divertissement, ni même aucune +distraction. Il voulut du moins contribuer, +autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui +étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait +faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles; +Alphonse voulut qu'elles eussent aussi +les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent +que lui avait donné son grand-père pour +ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour +cette occasion, il les envoya acheter à la ville +voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait +pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout +faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que +madame d'Aubecourt, et avec sa permission, +l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, +par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant +par un petit billet, de les mettre le jour de sa +première communion.</p> + +<p>Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, +c'était presque son seul mérite; du reste, +brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout +en aversion mademoiselle Raymond; et comme +il était, avec son père, le seul des gens de la maison +qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait +à la contrarier tant qu'il en trouvait +l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il +ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque +chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:</p> + +<p>—C'est bien dommage qu'on ne vous laisse +pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait +de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, +et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait +dans un coin, ce qui n'arrivait guère, +parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le +laisser aller tout seul, il lui attachait des branches +d'épines à la queue, un bâton dans les jambes, +ou une papillote au museau; enfin il imaginait +tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle +Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.</p> + +<p>Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que +Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise +absolument comme elle, il avait recommandé à +Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; +et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il +ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par +dessus le mur du jardin, qui était assez bas. +Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait +sur une petite éminence qu'on avait faite fort +près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. +Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet +d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il +vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long +du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme +elle approchait, Philippe trouve sous sa main un +des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache +dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. +La pierre arrive: mademoiselle Raymond, +qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi +quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit +au front, où elle lui fait une assez large blessure. +Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie +sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait +parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute +pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le +pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans +voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais +qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui, +sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et +s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond +ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé +était pour affaire à la ville voisine, et ne devait +revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce +qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant, +quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre +aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui +aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a +jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le +croire; elle va cependant avec mademoiselle +Raymond trouver Marie dans le jardin.</p> + +<p>Marie, en les voyant arriver, cache son paquet +sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore +ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe +avait fait quelque chose de mal; et pour ne +pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne +voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant +elle rougissait, pâlissait, car elle craignait +qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait +pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant, +est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle +Raymond lui dit:</p> + +<p>—Voilà donc, mademoiselle Marie, comme +vous employez l'avant-veille de votre première +communion! On dira après cela, dans le village, +que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer +mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie +rougissait encore plus de l'idée que Philippe +avait fait une si mauvaise action.</p> + +<p>—Est-il possible, Marie, lui dit madame +Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une +pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie +hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:</p> + +<p>—Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; +mais ce serait encore un divertissement bien +indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous +vous préparez.</p> + +<p>—Madame, dit Marie, je puis vous assurer +que je n'ai pas jeté de pierre.</p> + +<p>—Elle est apparemment venue toute seule, dit +mademoiselle Raymond avec aigreur; et montrant +l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la +pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui +venir que du jardin et d'un endroit élevé. Madame +Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de sévérité, +et Marie tremblante ne sait répondre autre +chose, sinon:</p> + +<p>—Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté +de pierre.</p> + +<p>—Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle +Raymond, c'est qu'il y a à parier que mademoiselle +Marie ne fera pas sa première communion +après-demain.</p> + +<p>—Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue +indigne, répondit madame Sainte-Thérèse. +Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond +s'en va raconter au château son aventure +et dire que probablement Marie ne fera pas sa +première communion. Elle rappelle le talent qu'avait +Marie pour attraper à coups de pierre les +chats qui passaient sous les gouttières, et elle +ajoute:</p> + +<p>—Elle en fait un bel usage!</p> + +<p>Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, +court interroger Philippe, pour savoir si, quand +il a fait sa commission, il s'est aperçu de quelque +chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air +triste. Philippe l'assure que non, se garde bien +de lui dire comment il lui a fait passer le paquet, +et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse +ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, +inquiète, écrit à madame Sainte-Thérèse, qui lui +répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est arrivé, +mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit +pas bien coupable; et dans la journée du lendemain, +on apprend par Gothon, qui l'a su de la +servante du curé, que Marie a pleuré presque +tout le jour, que madame Sainte-Thérèse la traite +très-sévèrement, et la fait même jeûner le matin +au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse +au curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir +du confessionnal en pleurant avec des sanglots. +Madame d'Aubecourt s'approche de madame +Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera +pas sa première communion le lendemain. Madame +Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et +assez sévère, lui répond:</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>Comme elles étaient dans l'église, elles ne se +disent rien de plus, Marie, en passant, jette sur +sa cousine un regard qui, malgré ses larmes, +exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit +tout bas un mot à madame Sainte-Thérèse, qui +l'emmène, et Lucie entre dans le confessionnal. +Après avoir fini sa confession, elle se préparait à +demander timidement au curé ce qu'elle désirait +tant de savoir; mais avant qu'elle ait osé commencer +sa phrase, on vint chercher le curé pour +un malade, et il s'en va précipitamment sans +qu'elle ait pu lui parler.</p> + +<p>Elle passa toute la soirée et la nuit dans une +anxiété inexprimable, d'autant qu'elle se reprochait +toutes les pensées qu'elle dérobait à la +sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu +pour sa cousine, unissant ainsi sa dévotion à ses +désirs, et l'idée du bonheur qui se préparait pour +elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. +Le matin arrivé, elle s'habilla sans parler, +recueillant toutes ses pensées pour n'en pas laisser +échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle +embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt +et à sa mère leur bénédiction, qu'ils lui donnèrent +avec bien de la joie. M. d'Aubecourt dit +qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous +soupirèrent de ce qu'il n'était pas présent à +cette cérémonie; et après un moment de silence +ils se rendirent à l'église.</p> + +<p>Les jeunes filles qui devaient faire leur première +communion y étaient déjà, rassemblées. +Lucie, malgré son recueillement, les parcourut +des yeux en un instant: Marie n'y était pas. +Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui +la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines +à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, +et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle +à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle +Raymond, Gothon et les premières du +village.</p> + +<p>—Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait +mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas, +car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs +fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, +prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle +avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre +nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, +et, violemment émue, elle priait Dieu de +toutes ses forces, lui demandant de la préserver +de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la +contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient +dans un état qu'elle ne pouvait presque +plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la +sacristie. Marie parait, conduite par le curé et +madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la +tête, belle comme les anges, et pure comme eux. +Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église. +Marie traverse le choeur en s'inclinant devant +l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur +et madame d'Aubecourt, pour leur demander +leur bénédiction.</p> + +<p>—Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être +entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu +aussi vous bénira.</p> + +<p>Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux +au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir, +dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage +de la protection céleste sur toutes les actions de +sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, +bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis +qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage +rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie +avec autant de respect que d'affection. Madame +d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès +de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un +mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard, +reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt, +exprimait un bonheur que les paroles +n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de +madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses +filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les +deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel. +Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions +qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver +mal; Marie la soutint: ses regards brillaient +d'une joie angélique.</p> + +<p>La communion reçue, les deux cousines retournèrent +à leurs places, prièrent ensemble, et +après avoir passé une partie de la matinée dans +l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait +invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie +et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles +étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, +les domestiques, paraissaient heureux; mais +cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit +de troubler le calme parfait dont devaient +jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous +les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût, +aux deux jeunes cousines. On les servait avec une +sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir +aucun orgueil.</p> + +<p>Après être retournée dans l'après-midi à l'église +avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au +château. La soirée fut bien douce et même un peu +gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les +deux cousines à sourire. Marie trouva dans la +chambre où elles couchaient, auprès de celle de +madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de +Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient +désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain, +partagea les occupations de Lucie et +surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima +bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle +Raymond étant tombée malade quelque +temps après, Marie, qui était forte, active, et qui +avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice, +lui rendit tant de services, alla si souvent +dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant +de soin chaque fois de caresser Zizi, et même +quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, +que tous les deux changèrent de sentiment à son +égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la +grognait encore quelquefois, alors mademoiselle +Raymond le grondait et demandait pardon pour +lui à Marie.</p> + +<p>Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, +à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé; +elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse +l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée +avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien +dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît +chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait +été bien malheureuse pendant ces deux jours; +qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le +parti de le consulter en confession, bien sûre +alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé +de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce +qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées. +Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui +l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal, +c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement, +en lui rappelant sa pauvre nourrice, +portée en terre précisément le même jour et +au même moment l'année précédente. Alphonse +gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire +jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire +à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue +tranquille de ce côté, se console de n'être plus si +maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt +et ses enfants, en la débarrassant de +beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et +que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle +comme une personne fidèle et attachée flattent +son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit +sensiblement, et qu'on entend chanter et +rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu +gronder pendant quelques années.</p> + +<p>M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a +retrouvé que peu de chose de ses biens, mais +cependant assez pour faire vivre sa femme et ses +enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, +parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune +de sa mère, et même à celle de son père, qui était +mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt +le père est son tuteur; et comme elle +jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable, +elle trouve mille moyens d'en faire partager +les jouissances à cette famille qui lui est si chère; +enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser +Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus +d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus +aimable. Lucie est transportée de joie de devenir +réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt +est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne +manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire +jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous +les ans un service à Guicheville, et toute la famille +regarde comme un devoir d'y venir assister, +pour honorer la personne qui a si généreusement +pris soin de l'enfance de Marie.</p> +<br><br><br> +<a id="c02" name="c02"></a> + + +<h3>LA VIEILLE GENEVIÈVE</h3> + +<p>—Vous ne savez faire que des bêtises! Comme +vous attachez ridiculement cette épingle! Vous +me serrez tout de travers: je serai horriblement +habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais +rien vu de si maladroit.</p> + +<p>C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline +parlait à la vieille Geneviève, qui, depuis +qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de la +servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute +enfant, ne s'attendait guère à en être un jour +traitée de cette manière; mais on remarquait que +depuis quelque temps Emmeline, naturellement +douce et bonne, et même assez timide, prenait +avec les domestiques des airs de hauteur auxquels +on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait +plus lorsqu'à table ils lui donnaient une +assiette; elle se faisait servir sans leur dire +jamais <i>je vous prie</i>. Jusqu'à ce moment Emmeline, +lorsqu'elle traversait, à la suite de sa mère, +une antichambre où tous les domestiques se +levaient sur leur passage, n'avait jamais pu +s'empêcher de répondre par un léger signe de +tête à cette marque de leur déférence; mais alors +elle semblait croire qu'il était de sa dignité de +passer au milieu d'eux la tête plus haute qu'à +l'ordinaire: on aurait pu remarquer cependant +qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un +effort pour prendre ces manières qui ne lui étaient +pas naturelles. Sa mère, madame d'Altier, qui +commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus +d'une fois reprise; aussi Emmeline n'osait-elle +pas trop s'y livrer en sa présence. Elle les affectait +surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame +de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée +depuis dix-huit mois, très-gâtée durant toute son +enfance, parce qu'elle était fort riche et n'avait +point de parents; gâtée actuellement par sa +belle-mère, qui avait fort désiré qu'elle épousât +son fils, et gâtée aussi par son mari, qui, presque +aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle +voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, +elle se gênait encore bien moins pour ses domestiques +que pour les autres; aussi disait-elle sans +cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que +les tons durs et impérieux qu'elle prenait avec +eux les entraînaient quelquefois à lui manquer +de respect, et que la bizarrerie de ses caprices +leur faisait perdre patience.</p> + +<p>Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait +faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y +avait rien de mieux que d'imiter les manières de +sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, +parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans +la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait +à la campagne un château voisin. Elle n'avait +pourtant pas osé déployer toute son impertinence +avec les gens de sa mère, tous vieux domestique +accoutumés à être bien traités, et qui, la première +fois qu'Emmeline aurait voulu prendre +avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient +bien pu se mettre à rire sans en faire ni +plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec +eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas +moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir; +mais en la comparant avec sa mère, qui +était si peu empressée d'user du droit qu'elle +avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.</p> + +<p>Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et +s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre +à sa domination; mais elle s'en dédommageait +sur Geneviève, qui, née dans la terre de +M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un +grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille +de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs +jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement +attachée au château, où seulement on était depuis +vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement +à quelques offices subalternes; en sorte +que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne, +madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, +l'avait prise chez elle pour aider Emmeline +à s'habiller et faire le service de sa chambre, +elle s'était crue montée en grade, mais sans +en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle +Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis +deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui +elle devait porter respect, et de qui elle devait +tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait +à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes +les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en +aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop +bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait +rien, seulement elle se dépêchait le plus +qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, +ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en +était que plus maladroite et plus maltraitée.</p> + +<p>Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre +d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire +une commission dans le village, comme Geneviève +continuait ce qu'elle avait commencé, +Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on +ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève +lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait +après son déjeuner pour dessiner, elle ne +trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait, +et qu'il fallait cependant du temps pour tout. +Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se +taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui +de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa +fille et lui dit:</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu +raison dans votre discussion avec Geneviève? +C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un +domestique, ce serait une chose terriblement +fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût +tort.</p> + +<p>—Mais, maman, répondit Emmeline un peu +honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui +dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut +bien la faire finir.</p> + +<p>—Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir +entendu ses raisons ou de les avoir examinées, +qu'elles ne peuvent pas être bonnes?</p> + +<p>—Il me semble, maman, qu'un domestique a +toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on +lui dit.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a +raison et qu'on lui commande une chose impossible.</p> + +<p>—Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours +les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas +les faire.</p> + +<p>—Je reconnais les propos de votre cousine: je +voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez +d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas +prendre ceux des autres.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit +Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne +fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.</p> + +<p>—Si vous n'avez d'autres moyens pour vous +en faire servir que ceux que vous avez employés +tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je +vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non +pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne +pour cela.</p> + +<p>Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme +que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec +sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes +deux convinrent que madame d'Altier ne savait +pas se faire servir. Emmeline était en malheur +ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle +avait cette conversation avec sa cousine; en la +finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. +Madame d'Altier se mit à rire du babil de +ces deux petites personnes, qui prétendaient juger +sa conduite. Elle haussa un peu les épaules +en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement, +et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour +ranger quelques branches qui gênaient le passage. +Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt +qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui +criaient parce qu'ils avaient faim.</p> + +<p>—En effet, dit madame d'Altier, il est clair, +comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas +me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment +qu'on me croie plus raisonnable et moins +pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent +Geneviève qui, posant à terre, jetant presque +ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir +tant qu'elle put du côté de la maison.</p> + +<p>—Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai +oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle +Emmeline, comme elle me l'avait +ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle +tout essoufflée.</p> + +<p>—Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; +je vois que vous avez, pour vous faire servir, +encore plus de talent que mes dindons.</p> + +<p>Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa +cousine en dessous, comme c'était sa coutume +lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait. +Madame de Serres, qui se croyait interrompue +dans ses importantes conférences avec Emmeline, +et qui n'osait trop déployer toutes ses belles +idées devant sa tante, dont elle craignait la raison +et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller +dans le voisinage faire une visite, accompagné +de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses +courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour +aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et +Emmeline alla soigner ses fleurs.</p> + +<p>—Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la +terrasse où étaient rangés les vases qui servaient +à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé +toutes mes roses, il n'y a plus une fleur +sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les +rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire, +elle ne pense à rien.</p> + +<p>—Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, +qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher +à vos pots, de peur de les casser.</p> + +<p>—Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit +madame d'Altier.</p> + +<p>—Oh! oui, Madame.</p> + +<p>—Je suis bien aise, dit madame d'Altier en +regardant sa fille, de voir que je puis être servie +sans me <i>faire servir</i>.</p> + +<p>—Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui +avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.</p> + +<p>—Non; mais probablement, à la moindre chose +qu'elle vous casse, vous la grondez tellement +qu'elle n'ose plus s'y exposer.</p> + +<p>—Il le faut bien, maman, dit Emmeline en +montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève +est si maladroite, si peu attentive, que... +Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui +échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille +pièces.</p> + +<p>—Elle est si maladroite, reprend madame +d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous +arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée +des mêmes soins.</p> + +<p>—En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, +ce qui m'arrive est bien assez désagréable, +sans encore...</p> + +<p>—Eh bien! quoi, ma fille?</p> + +<p>Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; +madame d'Altier la prit par la main, +la fit asseoir près d'elle et lui dit:</p> + +<p>—Quand votre humeur sera passée, ma fille, +nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les +mains de sa mère, qui lui dit:</p> + +<p>—Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce +qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre +peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un +de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels +vous savez que vous pouvez choisir!</p> + +<p>—Non, maman, mais...</p> + +<p>—Ce s'est pas pour votre anémone qui ne +porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que +vous vouliez remettre dans les plates-bandes; +vous vous êtes épargné la peine de la dépoter. +Emmeline sourit.</p> + +<p>—Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là +on éprouve toujours quelque chose de +désagréable qui fait qu'on n'aime pas...</p> + +<p>—A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et +c'est cependant ce moment-là que vous prenez +pour gronder et maltraiter Geneviève quand il +lui arrive quelque malheur de ce genre, comme +pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.</p> + +<p>—Mais, maman, elle est obligée de prendre +garde à ce qu'elle fait.</p> + +<p>—Plus que vous, Emmeline, quand vous vous +occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle +prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en +pouvez prendre, et que son application à vous +servir lui fasse éviter des maladresses que vous +n'auriez pas évitées pour vous-même?</p> + +<p>—Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis +bien assez punie; au lieu qu'elle...</p> + +<p>—Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, +vous avoir causer un moment d'impatience. Et +non-seulement c'est là votre opinion, mais vous +voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez +très-mauvais qu'elle voulût vous prouver +que vous avez tort.</p> + +<p>—Sûrement, maman, il serait très-ridicule +que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je +lui dis quelque chose.</p> + +<p>—Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, +Geneviève doit se dire: Je suis domestique, +ainsi mon devoir est de conserver de la raison, +de la patience pour mademoiselle Emmeline, +qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge, +mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma +nature rendaient en certains moments mes devoirs +plus difficiles, je dois tout surmonter avec +courage, de peur de causer à mademoiselle +Emmeline un moment d'attente ou de contrariété +qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice +me blesse, si l'humeur me révolte, si les +fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, +je dois cependant m'y soumettre en +considérant que mademoiselle Emmeline est une +pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander +mieux.</p> + +<p>—Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement +piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement +pour penser ces choses-là.</p> + +<p>En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée +et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.</p> + +<p>—Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à +madame d'Altier, que ma femme de chambre me +quitte: elle a choisi le moment où elle était en +voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je +l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en +retournera comme elle voudra; vous voudrez bien +me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. +Je l'avais bien longtemps avant mon mariage; +elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui +convient mieux. Comptez sur l'attachement de +ces gens-là!</p> + +<p>—Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement +madame d'Altier.</p> + +<p>—Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; +j'en aurais pris une autre si je l'avais +trouvée.</p> + +<p>Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait +plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement +continuel de ce qu'un domestique n'est +pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs +années, quand le maître trouve tout simple de ne +se pas soucier du domestique qui l'a servi tout +ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa +tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. +Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa +cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola, +en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait +de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle +Brogniard, la femme de chambre de madame +d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de +tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi +droite et faisait la révérence aussi régulièrement +que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante +personnes. Il fut convenu que, comme il +faisait beau et que le chemin était assez court à +travers la campagne, elle s'en irait à pied, +qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle +Brogniard, et qu'en passant elles iraient +prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque +sur le chemin. Elles partirent peu de temps +après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées +à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors, +se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à +pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure +la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se +mettre en route, la campagne était pleine d'eau +et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. +Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue +en voiture; Emmeline, un peu choquée de +ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de +loin arriver Geneviève avec un paquet:</p> + +<p>—Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève +qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.</p> + +<p>—Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers +fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard; +j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette +humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.</p> + +<p>—Vous auriez pu au moins, par la même occasion, +reprit Emmeline avec humeur, m'apporter +mes brodequins.</p> + +<p>—Mademoiselle ne me l'avait pas dit.</p> + +<p>—Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien +dit non plus.</p> + +<p>—Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle +Brogniard en appuyant d'un ton +sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en +aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, +je vous en remercie infiniment.</p> + +<p>—Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, +en aidant mademoiselle Brogniard à passer +sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement +piquée de ce que Geneviève se croyait +plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard +qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter +sur ce que mademoiselle Brogniard était +la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais +comme mademoiselle Brogniard répondait fort +peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations +sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant +du grand chemin, madame de Serres aperçut +avec un transport de joie sa voiture qui revenait +au petit pas. Elle s'y élança.</p> + +<p>—Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà +au château, il n'est pas nécessaire que vous +m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite, +cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous +épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans +songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces +boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue +du château de sa mère. Emmeline y pensa, et +vit bien que le système de sa cousine, de ne pas +s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, +rentrait dans un système beaucoup plus général, +qui était de ne s'occuper de personne.</p> + +<p>Ces réflexions et les représentations de sa mère +épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs +et quelques caprices; mais Emmeline ne +savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait +jamais que d'un ton sec et bref, et lui +commandait toujours. Elle ne s'informait pas si +la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile +ou plus commode à faire d'une autre manière ou +bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais +à rien de ce qui la regardait: Emmeline +avait pensé que cette espèce de familiarité lui +donnait l'air d'une enfant.</p> + +<p>A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille +allèrent avec madame de Serres passer quelques +jours dans un château du voisinage. Madame de +Lignéville, maîtresse de ce château, était une +jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur +charmante, et remarquable surtout par sa bonté +envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient +depuis son enfance; sa concierge était son +ancienne gouvernante, et madame de Lignéville +n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa +maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa +personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable, +sa gouvernante était devenue aussi +soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire +obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette +gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et +n'en était pas pour cela moins zélée et moins +respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu +à son père; son jardinier l'avait vue naître, +et lui racontait encore quelquefois comme quoi, +dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux +d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous +l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se +fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans +qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air +d'un avertissement auquel on s'empressait de se +rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville +eût jamais grondé ses gens, et ils ne le +croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait +d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient +de leur tort plutôt que de la réprimande +de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement +que cette bonté de madame de Ligneville +ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de +dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air +bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que +madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se +faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de +gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât +quelquefois des petits airs hautains et capricieux +de sa cousine, on traitait madame de Ligneville +avec bien plus de respect et d'amitié.</p> + +<p>Elles étaient chez elle depuis deux jours, +quand toute la société du château fut invitée pour +le lendemain à une fête qui se donnait à quelques +lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville +eurent envie d'y aller en costume de paysannes +du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya +chercher, et qui devait servir de modèle; +mais madame de Ligneville, en le voyant, le +trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait +que sa femme de chambre n'eût pas le temps de +le finir pour le lendemain, parce qu'on devait +partir de bonne heure.</p> + +<p>—Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, +que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi +ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère, +dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par +Justine, qui est, je crois, la cousine de votre +Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait +pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, +c'est le moyen de n'en rien obtenir.</p> + +<p>Madame de Ligneville ne répondit point; elle +s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments +aux autres. Madame de Serres alla vite +donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. +Le soir, quand madame de Serres remonta chez +elle, le costume était assez avancé; mais il n'était +pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle +ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il +fallait recommencer. Justine dit que cela était +impossible, à moins de passer la nuit. Madame +de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, +et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine +dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était +fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame +de Serres lui dit qu'elle était une impertinente, +et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain +à son réveil, ou pour ne plus se présenter +devant elle.</p> + +<p>Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument +au point où elle l'avait laissée en se couchant. +Justine lui dit que comme Madame paraissait +avoir l'intention de la renvoyer, elle venait +lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta, +lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne +voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle +Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant +de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de +Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la +maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit +beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter +sur son compte plusieurs aventures pareilles. +A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à +l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait +percer. Elle ne parla point du tout de son habit; +madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, +comptant bien ne pas mettre le sien, quand +même il serait fait; et Emmeline, fort triste, +parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas +fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien, +qui lui allait très-bien, commençait à trouver que +madame de Serres avait eu grand tort de traiter +Justine de cette manière.</p> + +<p>Après le déjeuner on allait se séparer pour les +toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre +de madame de Ligneville, pour voir une fleur +singulière que lui avait apportée son jardinier. +Comme on y était, Sophie entra aussi par une des +petites portes de l'intérieur de l'appartement, +tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville +entièrement fini, et le plus joli du monde; +tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder +madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant, +s'empressa de le louer.</p> + +<p>—En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville +très-embarrassée, j'y avais renoncé, car +je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.</p> + +<p>—Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma +cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de +bonne heure.</p> + +<p>Cette cousine, c'était Justine. Madame de +Serres rougit encore davantage, et madame de +Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes +eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès +ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule +qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame +de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline +mit le sien. Comme madame de Ligneville +prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent +presque toute la journée l'une près de l'autre, +ce que madame d'Altier trouva très-bon, +parce que madame de Ligneville était extrêmement +raisonnable; et Emmeline la trouva si +bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. +Deux ou trois fois madame de Ligneville +dit en regardant sa robe:</p> + +<p>—Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut +que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé. +Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui +plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu +de temps auparavant elle aurait regardé comme +au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en +même temps qu'il pouvait être doux de recevoir +des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa +beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle +revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait +éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui +la retint assez longtemps dans son lit. Un jour, +pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit +Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour +d'elle, dire:</p> + +<p>—Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, +quoique je sois sûre que quand elle se portera +bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit +humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. +Pendant sa convalescence elle eut aussi +besoin bien souvent de ses secours. Comme elle +était très-faible, Geneviève lui était nécessaire +presque pour tous les mouvements qu'elle voulait +faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre +que c'est bien peu de chose que la dignité +et l'autorité d'un être qui ne peut rien par +lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont +besoin des maîtres pour le soutien de leur existence, +les maîtres, que l'habitude de l'aisance a +accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans +cesse besoin des domestiques pour l'agrément +et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans +la suite qu'un domestique laborieux et honnête +trouve toujours un maître qui le paye, au lieu +qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de +trouver un domestique qui le serve avec zèle et +affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il +importe que les domestiques soient contents. Elle +revint à son caractère naturel, qui était de desirer +que l'on fût content d'elle, et trouva que +c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus +commode.</p> +<br><br><br> + +<a id="c03" name="c03"></a> +<h3>AGLAÉ ET LÉONTINE<br> + +ou<br> + +LES TRACASSERIES.</h3> + + +<p>Aglaé vivait dans une ville de province avec +sa grand'mère, madame Lacour, veuve d'un +notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance, +et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, +elle vivait fort agréablement, ne fréquentant +que les personnes de sa classe, sans rechercher +celles qui se distinguaient par un rang plus +élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait +tous les jeudis son assemblée, et passait les autres +soirées chez des personnes de ses amies. +Aglaé, qui l'accompagnait toujours, y retrouvait +nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son +âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le +jeudi, chez madame Lacour. L'été, on faisait des +parties hors de la ville, on allait passer la journée +au jardin de l'une ou de l'autre des personnes +de la société. Ces jardins étaient fort près, les +jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus +âgées sur des ânes; on allait courir dans les +champs, on revenait le soir bien las, main bien +content, et on recommençait quelques jours +après.</p> + +<p>Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée +de ses camarades, mais elle avait particulièrement +pour amis Hortense Guimont et Gustave +son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense +avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins; +Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins +familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait +beaucoup; elle avait même pour lui une sorte de +respect, parce que Gustave était un jeune homme +fort avancé pour son âge, très-estimé dans la +manière dont il faisait ses études, et qu'on regardait +comme destiné à faire son chemin d'une +manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient +vu enfant commençaient à ne plus dire <i>le +petit Guimont</i>, mais <i>le jeune Guimont</i>, quelques-uns +même <i>monsieur Guimont</i>. Les parents le donnaient +pour modèle à leurs fils; les jeunes gens +étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu'avec +déférence.</p> + +<p>Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable +et raisonnable. M. Guimont, leur père, +les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût très-recherché +par tout ce qu'il y avait de plus distingué +dans la ville, non-seulement à cause de ses +talents comme médecin, mais à cause de son +esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu +mener ses enfants dans les sociétés qu'il fréquentait +lui-même quelquefois.</p> + +<p>—Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les +gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant +à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les +moyens d'être reçu dans le monde d'une manière +agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux +pas lui en donner le goût avant d'être sûr qu'il +pourra s'y maintenir honorablement.</p> + +<p>On lui disait quelquefois:</p> + +<p>—Avec les connaissances que vous avez, vous +pourriez pousser votre fils.</p> + +<p>Il répondait:</p> + +<p>—Si mon fils a du mérite, il se poussera de +lui-même; s'il n'en a pas, je ne veux pas le pousser +à quelque place où il ne ferait que découvrir +son incapacité; et il ajoutait:</p> + +<p>—Gustave est beaucoup plus avancé que je ne +l'étais quand j'ai commencé, car je crois qu'on +pourra être disposé à l'estimer à cause de moi; +c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup +mieux que moi, car je ne puis faire qu'on l'estime +à cause de lui. Cependant M. Guimont n'avait +pu résister entièrement aux importunités de +quelques personnes qui l'aimaient beaucoup et +qui l'avaient extrêmement pressé de leur amener +son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé +très-mal à son aise au milieu des personnes dont +il n'était pas l'égal, qui pensaient lui faire honneur +en le recevant, et avec des jeunes gens +qu'il ne pouvait traiter comme camarades. Il +craignait d'être trop froid, et ne voulait pas cependant +être trop poli, parce qu'un excès de politesse +aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, +parce qu'il sentait que ces prévenances +n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son +père de ne l'y plus conduire, et songea seulement +à acquérir tant de mérite personnel, qu'il +pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même, +de faire honneur à son tour à ceux qui le +recevraient, et de les voir attacher du prix à ses +prévenances.</p> + +<p>Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, +qui était une femme fort raisonnable et amie de +son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère +avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune +personne en province, qui marquait assez de +désir de s'instruire, et dont madame Lacour l'avait +prié de revoir les extraits. Gustave était un +maître très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup +plus sa désapprobation que celle de sa grand'mère: +quand Gustave était mécontent, c'était +Hortense qui les remettait bien ensemble; et +même, comme elle était un peu plus âgée et plus +habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses +extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave, +tant elle avait peur qu'il ne la trouvât en faute. +Malgré cela ils vivaient en très-bonne intelligence, +et, après sa soeur, Aglaé était la personne +en qui Gustave avait le plus de confiance: elle +en était très-fière, car tous les jeunes gens et +les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient +grand cas de l'amitié de Gustave. +Les gens riches et la noblesse qui habitaient +la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; +l'été, tout le monde allait dans ses terres: la ville +n'en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les +sociétés de madame Lacour; mais comme elle +était plus tranquille, le moindre mouvement y +faisait impression. On fut donc extrêmement occupé +de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille +Léontine. M. d'Armilly venait d'acheter une +terre dans les environs: le château était inhabitable, +et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée +d'en diriger les travaux, il était venu s'établir +à la ville, mais il n'y habitait que très-peu, +couchant presque toujours dans une ferme voisine +pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa +fille avec une personne de confiance qui lui servait +de gouvernante, et qui aurait été capable de +la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée +elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui +gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé +faire absolument sa volonté.</p> + +<p>Léontine, sotte comme un enfant gâté, était +d'une hauteur excessive. Elle avait quinze ans: +c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules +dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait +quelques parents d'un assez grand nom, elle +avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées +et avait pris quelques-uns des airs +d'une femme en y joignant toutes les sottises +d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son +père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître +de poste un des plus grands propriétaires des environs, +elle avait cru devoir soutenir sa dignité +par des tons convenables. Elle avait demandé s'il +y avait en ce moment dans la ville quelqu'un à +voir. On lui avait indiqué madame Lacour, +M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, +gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé +quelques-unes des personnes plus connues qu'elle +savait y habiter, personne n'y était alors; et +Léontine, contente d'avoir au moins fait connaître +par ses questions quelles étaient les sociétés +qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie +qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la +moitié des airs ridicules qu'elle avait préparés +pour montrer le dédain que lui inspiraient les +autres noms.</p> + +<p>Réduite à la société de sa gouvernante et à +quelques courses qu'elle faisait avec son père au +château que l'on bâtissait, Léontine n'avait trouvé +d'autre divertissement que de choisir dans ses +robes ce qu'il y avait de plus nouveau, ce qu'elle +imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire +en province, et aller tous les jours à la promenade +de la ville étaler ses grâces méprisantes. +Tout le monde la regardait, c'était ce qu'elle désirait: +tout le monde se moquait d'elle sans +qu'elle s'en doutât, mais en secret toutes les jeunes +filles commençaient à l'imiter. On remarquait +déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute, +et qu'il s'était fait une innovation dans la manière +d'attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné +et retourné son chapeau de deux ou trois manières +pour lui donner quelque chose de l'air de +celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou +trois façons d'arranger les plis de son châle.</p> + +<p>Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué +d'Aglaé, qui n'en était pas convenue, mais qui +avait en secret pris beaucoup d'humeur contre +Gustave de ce qu'il n'avait pas senti le mérite +d'un noeud qu'elle avait trouvé moyen de placer +précisément comme l'était celui de Léontine la +veille.</p> + +<p>L'agitation était générale: Hortense même, si +accoutumée à déférer aux opinions de son frère, +s'était déjà disputée deux fois avec lui, parce +qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait +été apportée par Léontine, ce n'était pas une +raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et que, si elle +était jolie, il était raisonnable de la prendre. +Gustave, presqu'aussi enfant dans son genre +qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu'on imitât +en rien Léontine, tant il avait d'humeur de +l'importance qu'on mettait à tout ce qui venait +d'elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne +fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de +son père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait +sourdement pour savoir ce qu'elle mangeait +à son déjeuner. On savait si elle avait +bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait +que les observateurs l'avaient entendue avec peu +d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, +on s'appelait à la fenêtre.</p> + +<p>Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la +maison de madame Lacour lorsqu'un matin Léontine +vint avec sa gouvernante, mademoiselle +Champré, lui rendre visite. Le mari de madame +Lacour, longtemps notaire dans une autre province, +avait rendu de grands services à M. d'Armilly +dans ses affaires: celui-ci ayant su que sa +veuve habitait la ville, avait recommandé à sa +fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires +lui permissent d'y aller lui-même; et Léontine, +qui commençait à s'ennuyer, ne fut pas fâchée +d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. +Madame Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé +l'extrême intérêt qu'on prenait à tout ce que +faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue +de sa visite; mais Aglaé rougit dix fois avant +qu'elle lui adressât la parole, et dix fois encore +en lui répondant.</p> + +<p>Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de +prendre de certains airs avec les gens qui ne +sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la simplicité +les dérange à chaque instant. Lorsqu'on +n'est pas soutenu par la concurrence, et l'exemple +des autres, par l'affectation de ceux qui nous +entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, +et les tons étudiés de l'impertinence ne reviennent +que par instants et comme par souvenir. +Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on +n'aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son +indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé +déclara qu'elle était charmante.</p> + +<p>C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame +Lacour, on ne parla d'autre chose que de +la visite du matin.</p> + +<p>—Elle s'est donc enfin décidée, disaient les +unes; il faut croire qu'elle nous fera aussi l'honneur +de venir nous voir; et elles étaient choquées +de ce que Léontine avait commencé par +madame Lacour. D'autres se retranchaient dans +leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient +fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient +ce qu'elle avait dit, calculaient le jour où +elle irait voir ou madame André, ou madame +Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien +ne pas aller voir madame Simon, qu'elles ne jugeaient +pas être d'aussi bonne compagnie qu'elles, +et commençaient à convenir que cela serait +tout simple. Les jeunes filles répétaient dans +leur coin à peu près les mêmes choses que leurs +mères, et avec plus de volubilité encore. Pour +Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait +du ton le plus important et le plus animé, lorsqu'elle +s'aperçut que Gustave, dans son coin, +haussait les épaules en souriant d'un air ironique: +cela la déconcerta prodigieusement; mais +comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus +d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait +volontiers continué toute la soirée cette conversation. +Ce ne fut qu'à son grand déplaisir qu'on +parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener +ce sujet à chaque instant.</p> + +<p>—C'est précisément, disait-elle, ce que me +racontait ce matin mademoiselle Léontine d'Armilly. +Si on parlait d'un site des environs:</p> + +<p>—Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas +encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du +chaud qu'il avait fait dans la journée.</p> + +<p>—Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait +Aglaé, a été bien étonnée de trouver l'appartement +de ma bonne-maman si frais.</p> + +<p>En ce moment elle se balançait sur sa chaise; +les deux pieds de devant de la chaise glissèrent +en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune +de leur côté. Tout le monde accourut pour relever +Aglaé, Gustave comme les autres; mais +quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:</p> + +<p>—Apparemment, dit-il, que c'est comme cela +que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. Tout +le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère, +ne prononça plus le nom de Léontine, mais +elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu'elle +n'osât pas trop le bouder, il est certain +qu'elle commençait à perdre toute sa confiance +en lui, car elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui +parler de ce qui, en ce moment, l'occupait le +plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se +trouvait mal à son aise avec ceux qu'elle aimait +le mieux, parce qu'ils ne partageaient pas les +ridicules plaisirs de sa vanité.</p> + +<p>Les autres, tout en se moquant de l'importance +qu'elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent +autant à l'attendre: pendant trois ou quatre +jours, à l'heure où elle était venue chez madame +Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre +sur leur propre, de tenir l'oreille au guet, et +Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle +avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, +Aglaé, qui n'osa pas trop parler de son déjeuner, +parce que Gustave était là, dit seulement +que le lendemain Léontine devait venir la prendre +pour qu'elles allassent ensemble à la promenade. +Toutes les camarades d'Aglaé se redressèrent +d'un air piqué; on voyait toute l'humeur +que leur donnait cette préférence; une d'elles, +nommée <i>Laurette</i>, moins fière et plus étourdie +que les autres, dit à Aglaé:</p> + +<p>—Eh bien! je demanderai à maman la permission +d'aller à cette heure-là chez toi; de cette manière +je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort +embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit +que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu'elle +ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette +dit que cela lui était bien égal, qu'elle trouverait +de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ +la partie à deux ou trois autres +jeunes personnes, qui l'acceptèrent en disant:</p> + +<p>—Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être +si fières. Une des mères entendit tout cela: heureusement +que ce n'était pas celle de Laurette, +car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit +pas moins quelques mots sur l'importance qu'il y +avait à s'exposer à des affronts, et tint plusieurs +autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés +par les jeunes personnes. La soirée se passa de +la manière la plus désagréable. Madame Lacour, +qui était incommodée, était restée chez elle. Le +soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher +ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi +Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur +Guimont pour éviter de parler à Hortense +et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement, +quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que +même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé +plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient +être désagréables à Aglaé. Si elle y eût +réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée +pour tenir compagnie à Léontine ne valait +pas ce qu'il lui faisait souffrir d'embarras avec +ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne +sentait pas combien c'est s'abaisser que de se +croire honorée d'une pareille distinction. +Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait +été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. +On voyait dans son maintien l'orgueil +qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention, et +en même temps son embarras envers Léontine, +avec qui elle n'était pas à son aise, craignant +toujours de dire quelque chose qui ne lui parût +pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, +c'est qu'elle se rendait ridicule, sans s'en +inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de personnes +avec qui elle était destinée à vivre, tandis +que l'idée de paraître ridicule à une seule qu'elle +connaissait à peine, et qu'elle devait peut-être +voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait +causé un chagrin inexprimable. Tout le monde +s'était rendu à la promenade. Les mères passaient +auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent, quelques-unes +en disant un mot d'humeur qu'elle mourait +de peur que Léontine n'entendit. Quelques +jeunes personnes se redressèrent aussi: tous les +jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, +ce jour-là, l'air si commun et une si +mauvaise tournure, qu'ils furent extrêmement +mécontents de la manière dont elle leur rendit +leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où +Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà +demandé le nom et la profession de plusieurs, et +Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce +qu'elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à +présenter; quand elle prévoyait quelque critique +à faire sur leur personne ou leur tournure, elle +se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la +soupçonnât de ne s'en pas apercevoir; jamais elle +n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à +ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense +et son frère.</p> + +<p>—Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. +Elle mourait d'envie de leur faire faire connaissance +avec Léontine, car elle imaginait que cela +leur ferait plaisir comme à elle; et malgré ses +mécontentements, elle les aimait véritablement. +D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit, +de sa réputation, et elle était bien aise de +s'en parer auprès de Léontine; aussi se mit-elle +à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur, +disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout +le monde assurait qu'il était fait pour figurer à +Paris dans la <i>meilleure</i> société.</p> + +<p>—Il faudrait pour cela, ma chère, répondit +Léontine d'un air capable, qu'il prît un peu de +tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En +disant ces mots, elle jeta sur Hortense et +Gustave un coup d'oeil distrait et parla d'autre +chose.</p> + +<p>Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour +elle, qui s'était ainsi compromise: ils arrivaient +en ce moment près d'elle; elle aurait bien voulu +s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais +Léontine, qui avait la tête tournée d'un autre +côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit, +jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder +Gustave, un regard honteux et triste qui semblait +dire:</p> + +<p>—Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave +haussa les épaules de l'asservissement où s'était +réduite sa fiable petite amie.</p> + +<p>Le lendemain, il ne fut question dans la ville +que des impertinences d'Aglaé. L'une disait +qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait +qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une +troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en +se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens +étaient les uns pour, les autres contre. Gustave +était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air +triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts +d'Aglaé.</p> + +<p>Deux jours après, celle-ci mena Léontine se +promener au jardin de madame Lacour. Comme +elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé +la servante à lui porter du lait et des échaudés, +mais elle n'avait osé le dire à sa grand'mère, +de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait +engager ses amies à y venir aussi. Aglaé +aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le +tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas +si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, +qu'elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine +qu'elle n'aurait hasardé avec une personne +respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, +Laurette passa devant la porte; elle la vit +ouverte et entra. Elle revenait avec la servante +de la maison de chercher des fruits et de la salade +du jardin de son père; elle portait son panier +à son bras; elle avait sa robe de tous les +jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette +était peu soigneuse. La servante avait la +tournure et le ton grossier d'une paysanne; elle +rapportait dans un torchon un jambon qu'elle +avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour +l'attendrir et qu'elle avait été y chercher. Qu'on +juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite. +Si elle eût été une personne raisonnable, si elle +eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation, +accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui +voir les habitudes simples d'une petite fortune, +et par conséquent à les retrouver dans les personnes +de sa connaissance. Il n'aurait pas été +nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du +ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement +ne s'en pas cacher comme d'une chose +humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas +pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître +à Léontine que c'étaient elle et sa grand'mère +qui faisaient elles-mêmes leurs confitures, +préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes +et les fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, +aurait pu trouver qu'il était plus agréable de +n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même, +mais elle n'aurait certainement jamais +osé en faire un motif de dédain, car il y a dans +les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une +manière naturelle, sans honte et sans ostentation, +quelque chose qui impose aux personnes même +qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti, +n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette +avec la salade, et la servante avec son jambon; +mais tous les airs de dame qu'elle avait +voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition +de Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; +et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire +une place sur le gazon où elles étaient assises, +elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était +fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La +servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation. +Aglaé était au supplice; enfin Laurette +s'en alla, parce que la servante, assez mécontente +de ce qu'elle la faisait attendre, lui détailla, +pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire dans +la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, +où Laurette se rendit avec sa mère, on +raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine +dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité +personne, que Laurette y était venue par hasard, +et qu'elle ne lui avait seulement rien offert. On +s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu +que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille +fît de pareilles <i>malhonnêtetés</i>, on n'irait +pas le lendemain jeudi à son assemblée.</p> + +<p>Madame Lacour ne savait rien de tout cela: +malade depuis huit jours, elle n'avait vu que +M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces +caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant +ne valaient pas la peine qu'on y fît attention. +Elle recevait le jeudi pour la première fois, +et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle +s'imagina qu'on la croyait encore malade, et +voyant avancer l'heure, envoya sa servante chez +deux ou trois de ses voisines leur faire dire +qu'elle les attendait. Elles répondirent qu'elles +ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à +madame Lacour devant une vieille dame qui, +n'ayant pas de fille, n'avait pas cru devoir partager +le ressentiment qu'inspirait la conduite d'Aglaé: +d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles +et les commérages, elle était bien aise de savoir +ce qui se passerait chez madame Lacour, si on +tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en +penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à +Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour +marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:</p> + +<p>—Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, +après ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé? demanda madame +Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec +toutes les amplifications ordinaires en pareil cas, +les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. +Pendant ce récit, Aglaé, dans l'état le plus pénible, +s'excusait, tâchait de se justifier, niait quelques +faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha +pas madame Lacour d'être extrêmement +fâchée contre elle, et de lui dire d'un ton sévère +qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât +sur-le-champ faire des excuses à toutes ces +dames, mais que cela ne lui manquerait pas. +M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce +moment, la trouvèrent toute en larmes.</p> + +<p>—J'espère, au moins, dit madame Lacour, que +vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu'aux +enfants de mon ami Guimont, car je ne +vous le pardonnerais de ma vie.</p> + +<p>Hortense rougit un peu et courut embrasser +Aglaé. Gustave ne dit rien; mais madame Lacour +lui ayant demandé si ce n'était pas par mécontentement +contre Aglaé qu'il n'était pas venu +corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il +assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce que +confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. +Aglaé, tremblante, alla chercher son +papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux: +il corrigea les extraits, mais sans causer avec +Aglaé comme il avait coutume de faire; et lorsqu'il +eut fini, il alla se placer auprès de la partie +que faisait M. Guimont avec madame Lacour et +la vieille dame. Aglaé avait le coeur bien serré; +Hortense la consola du mieux qu'elle put, et lui +dit:</p> + +<p>—Nous allons avoir bien d'autres caquets; +une dame allemande, la princesse de Schwamberg, +vient d'arriver il y a deux heures; elle est +obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que +la gouvernante de ses filles, qu'elle aime beaucoup +et qui est comme son amie, est tombée malade. +Il se trouve que cette gouvernante, qui est +Française, est parente de mademoiselle Champré: +c'est mon père qui lui a appris qu'elle était +ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse +compte, avec la permission de M. d'Armilly, envoyer +ses filles passer une partie de leurs journées +chez mademoiselle Léontine.</p> + +<p>Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une +certaine satisfaction qu'elle verrait les princesses +d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement +de l'idée de se voir admise dans une société si +relevée: elle fit à Hortense beaucoup de questions +auxquelles celle-ci ne put répondre; son +père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs +la partie ayant fini et Gustave s'étant approché, +Aglaé se tut.</p> + +<p>Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée +pour qu'Aglaé osât lui demander la permission +d'aller chez Léontine, mais elle espérait +qu'elle enverrait peut-être pour l'engager à venir: +elle n'en entendit pas parler, ni le lendemain +non plus. Il avait été convenu que le dimanche +Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche +de son père. Madame Lacour, quand elle +l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; +mais enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement +déjà fait. Elle réprimanda encore +très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna +la plus grande politesse pour les personnes +de sa connaissance qu'elle rencontrerait. Aglaé +ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on +lui dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg +à la promenade, où la calèche devait les +prendre: elle court à la promenade, et se dépêche +en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, +disant qu'elle a bien craint de faire +attendre. Elle arrive au moment où Léontine +montait dans la calèche.</p> + +<p>—Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions +pas, car il n'y a pas de place.</p> + +<p>—Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous +pas dit...</p> + +<p>—Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine +d'un ton d'impatience, qu'il n'y a pas de +place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle +Champré et moi, cela fait quatre.</p> + +<p>Mademoiselle Champré veut dire un mot, +une des jeunes princesses propose de se serrer.</p> + +<p>—Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; +ce sera pour une autre fois.</p> + +<p>En ce moment le cocher était monté sur son +siége. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur, +et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite. +Toutes les personnes qui étaient à la promenade, +et qui s'étaient approchées pendant la +contestation, avaient été témoins de l'humiliation +d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements +de quelques-unes; elle leva les yeux, +et vit plusieurs des personnes de sa connaissance +la regarder d'un air moqueur: quelques autres +s'en allaient en levant les épaules. Elle se sauva, +le coeur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes +gens mal élevés la suivirent en se moquant +d'elle et en tenant derrière elle mille propos +qu'elle entendait: l'un d'eux se détacha, et, passant +devant elle, lui ôta son chapeau en disant:</p> + +<p>—C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine +d'Armilly. La servante qui accompagnait +Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant +que leurs parents en seraient instruits. Cela ne +fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries. +Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour +les éviter: elle arriva chez elle toute en nage et +en larmes. Questionnée par sa grand'mère, il fallut +bien lui avouer ce qui s'était passé: elle eut +encore le chagrin de s'entendre dire que cela +était bien fait, et qu'elle n'avait que ce qu'elle +méritait. Cependant, madame Lacour se promit, +sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire +une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, +qui avait une grande autorité dans toutes +les sociétés de la ville.</p> + +<p>Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne +serait pas sortie si sa grand'mère ne le lui avait +ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver +sur son chemin ceux qui s'étaient moqués +d'elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine +causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg, +et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait +vu personne, pas même Hortense; elle savait +que le mercredi toute la société devait aller au +jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: +elle s'affligeait de se voir ainsi abandonnée +de tout le monde, quand le mercredi elle vit +arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle la +croyait au jardin avec les autres. Hortense lui +dit qu'avec la permission de leur père, elle et +son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien +timidement pourquoi.</p> + +<p>—J'ai mieux aimé passer la journée avec +vous.</p> + +<p>—Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement +encore.</p> + +<p>—Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, +il n'a pas voulu y aller, parce que vous +n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne +crût pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit +qu'il ne reviendra plus que le moins qu'il pourra; +car, dit-il, je ne peux plus compter sur Aglaé, +qui abandonne d'anciens amis pour se faire la +complaisante de mademoiselle d'Armilly.</p> + +<p>Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de +la consoler; mais elle n'osait trop lui promettre +que son frère pût s'apaiser, car il lui avait paru +bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais +que l'amitié de Gustave était plus honorable que +le goût de fantaisie qu'avait pris pour elle un +instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense +et elle étaient assez tristement ensemble, +Gustave arrive; il avait l'air toujours un peu sérieux, +mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent +d'étonnement et de plaisir de le voir.</p> + +<p>—Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade +avec nous. J'ai demandé à mon père de +nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient +de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé +n'oserait plus se montrer à la promenade +après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir le +contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant +du jardin de madame Dufour, il faut qu'on +voie qu'elle a toujours ses... anciens amis pour la +soutenir.</p> + +<p>Il avait hésité, car il ne savait comment dire; +Aglaé, extrêmement émue, se jeta dans les bras +d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais +elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce +qu'il n'avait parlé que d'<i>anciens amis</i>.</p> + +<p>—Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant +sa tête sur l'épaule d'Hortense, n'êtes-vous donc +plus mes amis? Hortense l'embrassa, la rassura: +Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un +instant les yeux sur lui, vit qu'il avait l'air plus +doux et moins sérieux. Madame Lacour n'était +pas en ce moment dans la chambre, c'était pour +cela que Gustave avait répété ce qu'on venait +de lui dire; car, comme elle était encore incommodée, +on lui parlait le moins qu'on pouvait de +toutes ces tracasseries qui commençaient à la +chagriner, et qui auraient pu d'ailleurs la fâcher +sérieusement contre les personnes de sa société, +avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. +On lui demanda simplement de permettre qu'Aglaé +s'allât promener avec M. Guimont et ses enfants; +elle y consentit, volontiers, car elle était +enchantée de la voir en si bonne compagnie. +M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de son +père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait +un peu et n'osait lui rien dire; enfin une +pierre lui ayant accroché le pied de manière +qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui +demanda avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, +que cela commença à l'enhardir. Elle lui parla de +ses extraits, lui dit ce qu'elle avait fait, lui demanda +des conseils; ensuite elle se hasarda à lui +demander:</p> + +<p>—Est-ce que vous serez toujours fâché contre +moi?</p> + +<p>Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent +aux yeux d'Aglaé; elle les tenait baissés; Gustave +vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un +peu ému; mais ce qui nous afflige, c'est de voir +que vous ayez été si prompte à oublier vos amis +pour une étrangère.</p> + +<p>Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.</p> + +<p>—Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à +voix basse, car tout mon désir était de vous faire +faire connaissance avec Léontine.</p> + +<p>Gustave rougit et reprit un peu vivement:</p> + +<p>—Nous n'aurions pas fait connaissance avec +mademoiselle d'Armilly, ce n'est point là une société +pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec +des gens qui nous traitent en égaux.</p> + +<p>Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, +combien il avait dû être humilié pour elle de +l'espèce de respect avec lequel elle se tenait devant +Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi +depuis deux jours, et en ce moment la fierté de +Gustave l'en faisait rougir encore davantage.</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle après un moment de silence, +que dois-je faire avec Léontine, car elle +voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je +la rencontrer à la promenade?</p> + +<p>—Demandez-le à mon père, dit Gustave; car +il était trop raisonnable pour croire qu'il pût se +fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent de +M. Guimont, et Gustave lui répéta la question +d'Aglaé.</p> + +<p>—Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment +vous conduiriez-vous si c'était Laurette ou +mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse +que vous a faite mademoiselle d'Armilly? +vous ne vous brouilleriez pas pour cela avec +elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là; +mais comme il vous serait prouvé qu'elle +ne tient pas beaucoup à votre société, puisqu'elle +négligerait d'avoir pour vous les égards qui peuvent +vous rendre la sienne agréable, vous ne +vous y livreriez qu'avec beaucoup de réserve, +froidement et sans rien faire qui pût lui prouver +que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. +C'est de même qu'il faut vous conduire avec mademoiselle +d'Armilly. Selon les usages du monde, +vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche +et de plus grande naissance que vous; ces usages +ont des raisons bonnes ou mauvaises auxquelles +il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit +trouver tout simple que des gens qui vivent dans +une situation supérieure à la vôtre ne recherchent +pas votre société, et il faut supporter sans +humeur les petites distinctions qu'ils se croient +en droit d'obtenir.</p> + +<p>Mais personne n'est obligé de vivre avec des +gens qui ne vous traitent pas comme il vous convient; +ainsi il ne faut consentir à vivre avec une +personne qui n'est pas votre égale que quand +elle oublie absolument cette inégalité et vous +traite comme ses autres connaissances. Gustave +écoutait avec un grand plaisir ce discours de son +père, en qui il avait beaucoup de confiance, et +qui modérait quelquefois ses idées de fierté un +peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit +de se conduire envers Léontine avec toute la réserve +convenable.</p> + +<p>—Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle +vous reprendra, et ce sera toute la même chose. +Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne +pas le croire.</p> + +<p>—Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, +si elle avait toujours avec elle une personne +raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut +toujours l'accompagner.</p> + +<p>—Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, +tandis que de l'autre elle tenait celui de +Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu'un +qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma +bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas +avec elle, je n'irai jamais nulle part où Hortense +et Gustave ne puissent être avec moi.</p> + +<p>—Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, +à qui cet engagement faisait pourtant un +bien grand plaisir.</p> + +<p>—Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien +en ce moment que tout ce qu'il pouvait y avoir +de plus heureux et de plus honorable pour elle, +c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. +Ils arrivèrent à la promenade; tout le monde y +était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense, Gustave +marchait près d'elle d'un air fier et content; +les jeunes gens qui s'étaient moqués d'Aglaé la +saluèrent d'un air assez décontenancé; car monsieur +Guimont, qui les avait déjà réprimandés, +leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les +yeux. Aglaé rougit un peu; mais elle se sentait +protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. +Madame et mademoiselle Dufour passèrent: +M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le +bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, +à se promener avec eux; les autres personnes +qui étaient avec madame Dufour la suivirent, +et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, +qui avait été si mécontente d'elle. On ne +lui parla pas d'abord, et on laissa même échapper +quelques allusions assez peu agréables; mais la +présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il +avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes +ces tracasseries.</p> + +<p>Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais +à chaque mot désobligeant, Hortense pressait +plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait +d'elle pour lui témoigner une attention ou +lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait +bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais +elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec +mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s'approcha +d'elle, et lui dit quelques mots sur ce +qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener +deux jours auparavant. Mademoiselle Champré +avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien +sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles +de Schwamberg, qui étaient très-polies, +avaient été extrêmement fâchées du désagrément +qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine +avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion, +il fallait qu'elle réparât un peu un tort +qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle +fit ses excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait +rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce +silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent +encore Léontine, qui lui dit brusquement:</p> + +<p>—Voulez-vous faire un tour avec nous?</p> + +<p>—Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes +qui l'entouraient, je suis avec ces dames. +Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s'éloigna +d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit +un très-bon effet; on ne s'occupa plus que de +Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque tour +de promenade avec une attention qui finit par +l'embarrasser beaucoup, quoiqu'elle affectât un +air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le +lendemain jeudi, la plupart des connaissances de +madame Lacour revinrent chez elle; il y eut bien +quelques petites explications, mais les gens qui +aimaient la paix les interrompirent et les firent +cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra +bientôt dans l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles +de Schwamberg parties, Léontine voulut +ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne +pouvait sortir, et avec le consentement de sa +grand'mère, elle l'engagea à venir à leur assemblée. +Léontine, pour charmer son désoeuvrement, +y vint deux fois, et elle ne s'y plut pas. Au milieu +d'une société si absolument étrangère à ses manières +habituelles, elle ne savait quel air elle devait +prendre et se trouvait continuellement hors +de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait +fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais +maintenant elle savait que ce n'était pas d'elle +qu'il lui était important d'obtenir le suffrage. +Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et +finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de +son père d'aller passer le reste de l'été chez une +de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé conservèrent +encore quelque temps un peu d'humeur contre +elle; mais soutenue par l'amitié d'Hortense +et de Gustave, elle s'attacha à eux de plus en plus, +et finit par ne pas concevoir comment elle avait +pu préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait +dans leur société, la gêne et la contrainte +auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.</p> +<br><br><br> +<a id="c04" name="c04"></a> + +<h3>HÉLÈNE<br> + +OU<br> + +LE BUT MANQUÉ.</h3> + + +<p>—Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny +à sa fille, quand tu vas d'un côté tu regardes +de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit nulle +part.</p> + +<p>Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la +rue, à la promenade, en courant même dans les +champs, songeait beaucoup moins à regarder +devant elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté +ou d'autres les personnes dont elle pouvait être +remarquée, et à redoubler de grâces et de mines +lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux +Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses +épaules d'une manière gracieuse, de baisser les +yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder +les feuilles d'un air de distraction, selon +que ces différentes manières lui paraissaient plus +propres à la faire remarquer avec avantage, il +lui arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, +ou contre une personne qui venait devant +elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un +ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le +passer d'une manière sûre, elle était tombée au +milieu et s'était couverte de boue. Enfin, Hélène +ne faisait rien simplement comme une autre et +pour que la chose fût faite; elle ne marchait, ni +ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger +et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle +mettait à ses actions; et il est très-certain que si +on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé +moyen d'arranger son sommeil.</p> + +<p>Elle ne savait pas à quel point cet arrangement +nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il +aurait été pourtant bien facile de comprendre que +lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une +autre, il était impossible de bien faire, et par +conséquent d'être remarquée avantageusement. +Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à +qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait +à causer d'une manière plus animée avec la personne +qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait +plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa +gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas +véritablement, mais qu'elle pensait seulement à +avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui +d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes +n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait +si forcée, que personne ne pouvait imaginer +qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention +ne venait l'occuper. A la voir donner à un +pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus +qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait +aussi quand personne ne la voyait, et donnait de +bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la +remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, +mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône. +Sa pitié prenait alors un air d'exagération et +d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait +pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux +l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les +arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes +présentes, en sorte qu'on aurait dit que +c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient +son attendrissement.</p> + +<p>Madame d'Aubigny avait continuellement +repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait +en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée +de ses affectations les plus ridicules et les +plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait +aussi un peu plus habile à discerner celles qui +pourraient paraître trop choquantes; mais comme +aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait +que s'étudier un peu plus à les cacher, sans +pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait +il faudrait bien qu'elles parussent.</p> + +<p>—Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, +il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien +faire; et comme il n'y a rien de louable dans une +action que tu fais pour obtenir des éloges, il est +impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs +que de prendre les éloges et la réputation pour +son but est la manière de n'en obtenir jamais. +Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que +lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait +de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait +la saisir à la première occasion; et d'ailleurs, +quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?</p> + +<p>Dans la même maison que madame d'Aubigny +logeait une de ses parentes, madame de Villemontier, +qu'elle voyait habituellement, et dont la +fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était +tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle +ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène, +et se disputait continuellement à ce sujet +avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de +M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui, +après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui +le collège où il avait achevé ses études, était revenu +s'établir dans la maison, où on le respectait +comme un père, et où il s'occupait de l'éducation +de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne +se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont +l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule, +qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé +à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait +pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion, +que comme Hélène en avait toujours entendu +parler avec une grande considération chez madame +de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir +qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle +on le traitait, elle avait senti on grand +désir de gagner son estime. Ce désir était encore +augmenté par les éloges continuels qu'il faisait +de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; +malgré son amour-propre, elle n'était pas capable +d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle +méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les +aurait mérités en effet si elle ne les avait pas +cherchés. Mais son attention à se faire remarquer +de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle +aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il +par des plaisanteries un peu malignes +qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir +à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler +d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé +était un homme très-instruit: Hélène n'aurait +pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le +peu de science que peut posséder une jeune fille; +mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver +quelque occasion détournée de rappeler son +goût pour l'étude. On parlait de la promenade: +elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un +livre; on de ses grands chagrins était que sa +mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher; +et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée +le matin à son travail, si bien qu'elle y avait +passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé +n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses +malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.</p> + +<p>—Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, +je m'y suis mise à une heure moins un +quart; il était quatre heures quand j'ai regardé +pour la première fois à la pendule, cela fait plus +de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.</p> + +<p>—Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, +car vous les avez bien remarquées ensuite.</p> + +<p>Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait +pas moins le lendemain.</p> + +<p>Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient +ses soins pour sa mère, qui était d'une +santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame +d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement +tous les soirs son ouvrage chez madame +de Villemontier, n'y descendit ce jour-là +qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour +en rendre compte et avoir le plaisir de parler de +l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença +par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle +avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle +et presque sans connaissance, que l'abbé ne put +s'empêcher de dire:</p> + +<p>—Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène +a souffert de l'accident de madame sa mère; mais +je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame +d'Aubigny.</p> + +<p>Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un +peu malade encore, voulut absolument que sa +fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée +chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, +air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie +de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé +une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas +les questions auxquelles elle voulait répondre, +elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures +du matin, dit que sa mère avait été agitée +jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien +paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était +levée à ces différentes heures pour voir comment +était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure +qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût +permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait +absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda +l'heure à huit heures et demie, elle la demanda +à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là +Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur +la pendule sans que personne s'en aperçût. A +neuf heures moins une minute elle alla sonner; +sa mère lui demanda pourquoi.</p> + +<p>—Vous savez bien, maman, dit Cécile, que +c'est l'heure à laquelle vous devez prendre votre +bouillon.</p> + +<p>Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra +son ouvrage avec une grande précipitation, dans +la crainte de manquer l'heure.</p> + +<p>—Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes +bien ponctuelles et bien soigneuses.</p> + +<p>—Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant +Hélène avec un souris malin, mademoiselle +Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle +Hélène sa réputation.</p> + +<p>Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la +crainte de quelque nouveau sarcasme; mais madame +de Villemontier ayant prié l'abbé d'accompagner +Hélène pour revenir lui dire ensuite des +nouvelles de madame d'Aubigny, il prît le bougeoir +et la suivit; elle marchait si vite qu'il ne +pouvait la joindre.</p> + +<p>—Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant +près d'elle tout essoufflé, vous allez vous casser +le cou.</p> + +<p>—Je suis si pressée de savoir comment se +trouve maman!</p> + +<p>—Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant +son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude, +penser à tant d'autres choses! Pour +moi, si quelqu'un que j'aimasse beaucoup était +malade, je serais si occupé de sa maladie, qu'il +me serait bien impossible de remarquer ce +que je fais pour lui, encore moins de penser à +le faire remarquer aux autres; mais les femmes +ont la tête si forte!</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que +cette remarque embarrassait, vous ne pouvez +donc passer un moment sans me tourmenter?</p> + +<p>—C'est-à-dire sans vous admirer. On admire +les autres sur l'ensemble de leur vie et de leurs +actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles +se sont bien conduites longtemps de suite et en +diverses occasions; mais pour mademoiselle Hélène, +c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer; +chacune de ses actions, de ses pensées, chacun +de ses mouvements exige un éloge.</p> + +<p>Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et +le bougeoir placé comme s'il voulait lui bien montrer +sa figure moqueuse, appuyait sur chaque +marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de +parler ni d'arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène +s'échappa de son bras, bien contente d'en être +quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; +cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié +qui l'empêchait de lui en savoir mauvais gré.</p> + +<p>Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle +elle les prenait et du désir qu'elle montrait +d'obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger, +d'autant qu'il voyait que malgré son affectation +elle était réellement bonne et sensible.</p> + +<p>Madame d'Aubigny avait un vieux domestique +assez brutal, quoiqu'il lût toute la journée des +livres de morale et de dévotion; elle lui avait +permis de prendre avec lui un petit neveu à qui +il prétendait donner une belle éducation. Tous +les talents de cet homme pour enseigner se bornaient +à battre le petit François quand il ne savait +pas sa leçon d'histoire ou de catéchisme, et +François, à qui cette méthode ne donnait pas le +goût du travail, n'en savait jamais un mot et +était battu tous les jours. Un matin Hélène le +vit descendre l'escalier en pleurant tout haut; il +venait de recevoir sa correction ordinaire, et il +en devait recevoir deux fois autant s'il ne savait +pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé +faire une commission. Hélène lui conseilla de se +dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit +qu'il ne le pouvait pas.</p> + +<p>—Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; +et elle l'emmena dans l'appartement, où +elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant +d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour +voir madame d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.</p> + +<p>—Dépêche-toi donc, disait-elle à François, +pour qu'on ne sache pas que c'est moi qui t'ai +fait répéter.</p> + +<p>—Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, +à faire quelque chose de bien pour vous toute +seule!</p> + +<p>Hélène rougit de plaisir; c'était la première +fois qu'elle s'entendait louer sincèrement par lui. +Mais au même instant l'amour-propre prit la +place du bon sentiment qui l'avait animée; ses +manières cessèrent d'être naturelles; et quoi qu'elle +continuât absolument la même action, il +était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le +même principe.</p> + +<p>—Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez +bonne tout simplement, personne n'y regarde +plus.</p> + +<p>Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène +trouva moyen de venir à parler de François; +l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait +suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, +le comprit et s'arrêta; mais le caractère l'emportant, +une demi-heure après elle revint au même +sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait +près d'elle.</p> + +<p>—Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la +coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte; +en effet, cela vaudra mieux; et le voilà +qui commence:</p> + +<p>—Ce matin, François... et cela d'un ton si +emphatique et si plaisant, qu'Hélène fait tous ses +efforts pour l'engager à se taire.</p> + +<p>—Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et +lorsqu'il y aura quelque chose que vous voudrez +qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi +seulement par un signe. Hélène décontenancée +faisait semblant de ne pas entendre, et cependant +ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que +de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de +François; et dès ce moment l'abbé prit, comme +il le lui avait annoncé, le rôle de compère; dès +qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque +chose à son avantage, aussitôt prenant la parole, +il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements +elle laissait apercevoir l'intention de se +faire remarquer:</p> + +<p>—Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle +Hélène met à tout ce qu'elle fait. Lorsqu'elle +éclatait d'un rire bruyant et forcé:</p> + +<p>—Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le +monde, combien mademoiselle Hélène est gaie +aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle et lui +demandait tout bas:</p> + +<p>—Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes +fonctions? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il; +mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis parler +que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; +mais en même temps il mêlait à tout cela +quelque chose de si comique, et cependant de si +bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et +obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et +par la crainte que lui inspiraient les remarques +de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières +affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même +ne pouvait s'empêcher de le sentir.</p> + +<p>Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, +à chercher pour son amour-propre des +plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui +d'occuper d'elle à tous les instants du jour et +de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes. +Elle convient qu'elle le doit à l'abbé Rivière, +et dit que si toutes les jeunes personnes +disposées à la minauderie et à l'affectation avaient +de même, à côté d'elles, un abbé Rivière pour +leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle +produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne +prendraient pas longtemps la peine de se rendre +si ridicules.</p> +<br><br><br> +<a id="c05" name="c05"></a> + + + +<h3>ARMAND<br> + +ou<br> + +LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.</h3> + + +<p>Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans +la chambre de son fils Armand, le trouva dans +un violent accès de colère, et l'entendit qui disait +à son précepteur, l'abbé Durand:</p> + +<p>—Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien +que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus +fort; mais je vous avertis que je ne reconnais +pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je +vous détesterai comme un homme injuste et +comme on tyran.</p> + +<p>Après ce discours, Armand, en se retournant +avec un vif mouvement de dépit, aperçut son +père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte. +et le regardant d'un air calme et attentif. Armand +pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement +son père, qui, bien que très-bon, avait +dans la figure et dans les manières quelque chose +de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais +osé lui résister en face, ni se mettre en colère +devant lui: consterné, les yeux baissés, il +attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, +quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de +la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait +le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand +avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, +qui lui donnait des distractions.</p> + +<p>—Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton +sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on +n'a pas le droit de vous faire obéir?</p> + +<p>—Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à +vous que je disais cela.</p> + +<p>—C'est précisément à moi, puisque le pouvoir +qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits +sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis. +Ne le savez-vous pas?</p> + +<p>Armand le savait bien; mais il ne pouvait se +résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son +père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours +extrêmement désagréable, et la crainte seule +l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de +Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait +treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un +très-grand personnage, était habituellement +blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et +s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, +non pas qu'il les trouvât déraisonnables, +mais parce qu'on les lui commandait; et il avait +quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que +si les parents commandaient à leurs enfants, +c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus +forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, +qui savait cela, était bien aise de trouver +une occasion de s'expliquer avec lui.</p> + +<p>—Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice +en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt +à la réparer. Armand était embarrassé; mais son +père l'ayant encouragé à répondre:</p> + +<p>—Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous +me fassiez une injustice, seulement je ne comprends +pas trop comment il peut être juste que +les parents fassent faire leur volonté aux enfants; +car enfin les enfants ont leur volonté aussi, +et ils ont autant que les parents le droit de la +faire.</p> + +<p>—Apparemment que les enfants n'étant pas +raisonnables, ont besoin que leurs parents le +soient pour eux et les obligent à l'être.</p> + +<p>—Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent +pas être raisonnables, il me semble que c'est +eux que cela regarde, et je ne comprends pas +comment on peut avoir le droit de les obliger à +l'être.</p> + +<p>—Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant +de deux ans avait la fantaisie de mettre sa +main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre, +au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le +droit de l'en empêcher?</p> + +<p>—Oh! papa, quelle différence!</p> + +<p>—Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant +de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que +ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez +que l'âge fasse quelque différence, alors vous +conviendrez bien qu'un enfant de treize ans doit +en avoir moins qu'un homme de vingt.</p> + +<p>Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: +son père l'ayant engagé à dire ce qu'il +pensait:</p> + +<p>—Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire +contre cela quelque bonne raison que je ne trouve +pas; mais quand il serait avantageux pour les +enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends +pas qu'on puisse avoir le droit de faire du bien à +quelqu'un quand il ne le veut pas.</p> + +<p>—Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas +que je vous oblige à être raisonnable en m'obéissant?</p> + +<p>—Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...</p> + +<p>—Mais, moi, je le comprends fort bien; et +comme je ne veux pas que vous puissiez me croire +injuste, je vous promets de ne plus vous obliger +à m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le +désirez.</p> + +<p>—Que je désire que vous m'obligiez à vous +obéir, papa! dit Armand, moitié riant et moitié +boudeur, comme s'il eût cru que son père se moquait +de lui, vous savez bien qu'il est impossible +que je désire jamais cela.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en +veux avoir le plaisir; et dès ce moment je me démets +de mon autorité jusqu'au moment où vous +me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre +à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de +Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent +en même temps que les miens.</p> + +<p>L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de +Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s'y conformer; +pour celui-ci, il conservait toujours son +air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un +à l'autre d'un air incertain, comme pour voir si +la chose était sérieuse.</p> + +<p>—Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel +était l'acte d'obéissance qui déplaisait si fort à +Armand; mais d'après nos nouvelles conventions, +il doit en être dispensé.</p> + +<p>—Cela va sans dire, reprit l'abbé.</p> + +<p>—Allons, mon fils, dit en se levant M. de +Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté, +et songez bien à n'y renoncer que quand +vous serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous +préviens qu'alors, à mon tour, j'userai de mon +autorité sans scrupule.</p> + +<p>Armand le regardait partir d'un air stupéfait, +et ne pouvait croire ce qu'il lui disait. Pour premier +essai de sa liberté, il remit auprès de la +fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; +et l'abbé Durand, qui s'était remis à lire, le laissa +faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Seulement, +lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire +son thème:</p> + +<p>—Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous +prenez la peine de vous établir si bien, car je +suppose qu'à présent que vous êtes maître de +vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de +leçons.</p> + +<p>—Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand +d'un air très-piqué, où vous avez pu imaginer +cela: je ne suis apparemment pas assez enfant +pour qu'il soit nécessaire de me conduire à la +lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les +choses que je sais être raisonnables, je n'aurai +nullement besoin d'être contraint.</p> + +<p>—A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à +sa lecture; et Armand, pour prouver son dire, ne +regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre, +et fit son thème deux fois plus vite et deux fois +mieux qu'à l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît +compliment, et lui dit:</p> + +<p>—Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours +aussi bien.</p> + +<p>Armand était enchanté; cependant son plaisir +diminua un peu le soir, parce que, lorsqu'il demanda +à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:</p> + +<p>—Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous +prendre envie de marcher plus vite que moi, de +courir, d'enfiler une autre rue que celle par où je +voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et +je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne +peux pas me charger de conduire dans la rue un +étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand +se fâcha d'abord, et dit que cela n'avait +pas de raison; puis il dit à l'abbé:</p> + +<p>—Eh bien! je vous promets de ne pas marcher +plus vite que vous et d'aller où vous irez.</p> + +<p>—Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut +vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait +que je m'opposasse, et comme je n'en aurais +aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise +affaire.</p> + +<p>—Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous +obéir le temps de la promenade.</p> + +<p>—A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin +que vous renoncez à la convention, et que +vous rentrez sous l'autorité.</p> + +<p>—Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps +de la promenade.</p> + +<p>—Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement +faire votre volonté, mais me la faire faire à +moi; vous voulez que je reprenne l'autorité quand +cela vous est commode, et que j'y renonce quand +vous n'en voulez plus. Je vous dirai à mon tour: +Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l'autorité, +ce sera pour la garder: ainsi, mon cher +Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la +convention, ou à vous passer désormais de promenade.</p> + +<p>—Papa veut que je me promène, reprit Armand +d'un ton assez sec.</p> + +<p>—Oui; mais il n'exige pas que je me promène +pour vous quand je ne puis vous être bon à rien: +il n'avait de droit sur mes actions que par celui +qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait +une partie de son autorité, il était bien simple +qu'il réglât la manière dont il voulait que j'en +usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de +quoi aurais-je à lui rendre compte?</p> + +<p>—Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui +m'empêcherait de sortir seul.</p> + +<p>—Personne au monde ne s'y opposera, vous +êtes libre comme l'air.</p> + +<p>—La preuve que non, reprit étourdiment +Armand, la preuve que ce sont là des contes, +c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.</p> + +<p>—Point du tout, dit tranquillement l'abbé; +monsieur votre père désire que je vous donne +des leçons tant que vous en voudrez prendre; +mais cela ne vous oblige à rien: il désire aussi +que tant que je resterai chez lui, je partage la +chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître, +et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il +désire; mais, d'ailleurs, vous pouvez y faire +tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne +m'importuniez pas; car alors j'userais du droit +du plus fort pour vous en empêcher. Après cela, +sortez-en, rentrez-y, cela m'est égal: je vous verrai +faire les choses que je vous ai défendues autrefois, +sans m'en soucier le moins du monde; +et si vous voulez que nous convenions aussi de +ne nous parler ni nous regarder, je ne demande +pas mieux, cela me sera infiniment commode.</p> + +<p>—Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez +les choses!...</p> + +<p>—Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout +naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je +prenne à votre conduite, quand je n'en réponds +plus?</p> + +<p>—Je vous croyais plus d'amitié pour moi.</p> + +<p>—J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous +de quelqu'utilité? puis-je causer avec vous, comme +avec un de mes amis, des livres que je lis et +que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler +des idées qui m'intéressent, à vous qu'un +livre de morale endort, et qui n'aimez de l'histoire +que les batailles? pouvez-vous me rendre +quelque service? puis-je compter sur vous dans +quelques occasions où j'aurais besoin d'un bon +conseil ou d'un secours utile?</p> + +<p>—Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que +quand ils nous sont utiles; voilà une belle morale +et une belle amitié!</p> + +<p>—Je vous demande pardon, on les aime aussi +parce qu'on peut leur être utile; on s'attache à +eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme +cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse +à ce qu'ils font, par l'espérance qu'on a de leur +apprendre à bien faire; on les aime malgré leurs +défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de +corriger ces défauts; mais du moment où vous +m'ôtez toute influence sur votre conduite, où je +ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à +m'occuper de vous?</p> + +<p>—Mais enfin, nous avons passé plusieurs +années ensemble, vous m'avez vu tous les +jours.</p> + +<p>—Si on s'attachait à un enfant pour le voir +tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché +également à Henri, le fils du portier, qui +nous sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il +n'a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il +ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours +de bonne humeur, il me rend mille services, et +m'est utile beaucoup plus que vous ne pouvez +l'être.</p> + +<p>—Il serait pourtant singulier que vous aimassiez +Henri plus que moi.</p> + +<p>—Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que +lui, cela vient apparemment de ce que, comme +j'étais chargé de vous, la soumission que vous +étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un +désir de me satisfaire qui vous méritait mon +amitié; de ce que vos intérêts m'étant confiés, +j'agissais pour vous comme pour moi, et avec +plus d'affection encore que pour moi. Maintenant +vous vous êtes chargé de penser pour vous, je +n'ai plus à penser qu'à moi.</p> + +<p>Armand n'avait rien à répondre: il se disait +bien que le moyen de forcer les personnes dont il +dépendait à avoir tout autant d'affection pour +lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se +conduire aussi parfaitement que s'il était obligé +de faire leur volonté, et il se promit bien de +prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore +ni assez de raison ni assez de constance dans le +caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et +c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin +d'être conduit et contenu par la volonté des +autres; à lui tout seul il n'était pas encore capable +de mériter leur affection.</p> + +<p>Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de +ce qu'Armand ne profitait pas de sa liberté pour +abandonner toutes ses études, courir seul et faire +mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, +son caractère était bon, malgré les caprices qui +lui passaient quelquefois par la tête; et à treize +ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire +toujours ce qui est bien, on commence du moins +à le savoir, et à avoir le désir d'être regardé comme +raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux +raisonnements contre l'obéissance, il en avait +l'habitude, et aurait été fort embarrassé de faire +ouvertement une chose que lui avait défendue +son père ou son précepteur, de manière qu'elle +pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant, +le lendemain matin, que sa liberté pouvait +bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner +une tranche de jambon, chose qu'il aimait +beaucoup et qu'on ne lui permettait pas souvent. +Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans +ce moment avait quelqu'autre chose à faire, dit +qu'il ne pouvait pas y aller. Il était en général +assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent +fort en colère contre lui de ce qu'il ne lui +obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à +l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de +la nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, +Armand prit un ton beaucoup plus impérieux; +il se fâcha beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire, +et Henri s'en moqua davantage; il prétendit +même faire des leçons à Armand, en lui disant +que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu'il envoyât +chercher des choses à manger hors de la +maison, et lui rappelant qu'il avait été grondé +une fois que cela lui était arrivé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela vous fait, dit Armand +encore plus en colère; ne suis-je pas le maître de +vous envoyer où il me plaît?</p> + +<p>—Non, mon fils, dit M. de Saint-Marsin, qui +passait en ce moment; Henri n'est point à vos +ordres, il est aux miens.</p> + +<p>—Mais, mon papa, ne voulez-vous pas qu'il +me serve?</p> + +<p>—Assurément, mon fils, il a mes ordres pour +cela, et j'espère bien qu'il n'y manquera pas; +mais il vous servira d'après les ordres que je lui +donnerai, et non pas d'après ceux qu'il recevra +de vous.</p> + +<p>—Cependant, mon papa, il faut bien que je +lui demande ce dont j'aurai besoin.</p> + +<p>—Vous n'avez qu'à me le dire à moi; et ce que +je lui dirai de faire pour vous, il le fera.</p> + +<p>—Il me semble, mon papa, que vous m'aviez +souvent permis de lui donner mes commissions +moi-même?</p> + +<p>—C'était dans un temps où j'avais des choses +à vous permettre, parce que j'en avais à vous défendre. +Je pouvais alors sans risque vous laisser +quelqu'autorité chez moi, parce que, comme +vous ne pouviez faire que ce que je voulais, votre +autorité était subordonnée à la mienne. Je ne +craignais pas que vous donnassiez à mes gens +des ordres contraires à ma volonté, puisque j'avais +le droit de vous défendre ce qui ne me plaisait +pas; mais à présent que vous êtes le maître +de faire tout ce qui vous convient, si je vous +donnais le droit de commander à mes gens, il +pourrait vous convenir de les envoyer courir aux +quatre coins de Paris pendant que j'en aurais besoin +ici, et je n'aurais aucun moyen de vous en +empêcher. Vous leur diriez d'aller à droite, tandis +que je leur dirais d'aller à gauche; il y aurait +deux maîtres dans la maison, et cela ne se peut +pas. Mettez-vous dans la tête, mon fils, que vous +ne pouvez avoir d'autorité sur personne, sans que +je vous la donne, et que je ne puis vous en donner +que lorsque j'en ai sur vous pour vous obliger +à en faire un usage raisonnable. Puis, se +tournant vers le petit garçon, qui, tout en faisant +semblant d'être bien occupé à nettoyer les +souliers d'Armand, se divertissait beaucoup d'entendre +tout cela:</p> + +<p>—Entendez-vous, Henri, vous ferez bien exactement, +pour le service d'Armand, tout ce que je +vous dirai, mais jamais ce qu'il vous dira.</p> + +<p>—Il vaut bien la peine d'être libre! dit Armand +avec dépit.</p> + +<p>—Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je ne +vous empêche de rien, pas même de donner des +ordres à Henri, si cela vous fait plaisir: seulement +vous voudrez bien me laisser le maître à +mon tour de lui défendre de les exécuter.</p> + +<p>Il s'en alla en disant ces mots; et quand il fut +un peu loin, Henri se mit à rire en disant:</p> + +<p>—C'est bien joli de commander à ses gens +quand on en a.</p> + +<p>Armand était outré: il voulut donner un coup +de pied à Henri, qui s'esquiva en disant:</p> + +<p>—On ne m'a pas donné ordre de me laisser +battre, ainsi prenez garde! Et il prenait une +botte avec laquelle il se préparait à se défendre. +Armand, qui ne voulait pas se compromettre avec +lui, s'éloigna en lui disant qu'il était un insolent, +et qu'il le lui payerait quelque jour; mais Henri +n'en fit que rire et lui cria:</p> + +<p>—Oui, oui, je vous le payerai quand vous me +payerez le jambon que j'ai été vous chercher ce +matin.</p> + +<p>Ce souvenir redoubla l'humeur d'Armand; il +eut quelque envie de l'aller chercher lui-même; +mais outre qu'Armand n'était pas encore accoutumé +à l'idée de sortir seul, il était fier, et ne pouvait +se résoudre à entrer chez le charcutier, qui +d'ailleurs le connaissait pour l'avoir vu souvent +passer avec l'abbé Durand, et à qui il aurait été +fort embarrassé de dire pourquoi il venait lui-même +et tout seul. Pour pouvoir profiter de sa +liberté, il aurait fallu qu'Armand sût mieux se +tirer d'affaire, et se vaincre sur mille petites choses, +qu'il n'était capable de le faire. Il commençait +à trouver qu'on lui faisait payer bien cher +cette liberté, dont il ne savait guère comment +tirer quelque profit. Cependant il n'avait rien à +dire, on ne contraignait aucune de ses actions, +et il ne pouvait s'empêcher de convenir que +l'abbé Durand ne fût bien le maître de ne le pas +mener à la promenade, et son père de défendre à +ses gens de lui obéir: il sentait bien que les complaisances +qu'ils avaient pour lui ne pouvaient +être le fruit que de leur soumission pour eux; +seulement il se persuadait qu'en se conduisant +ainsi, son père et son précepteur abusaient du +besoin qu'il avait d'eux; il ne songeait pas que +quand on a besoin des gens, il faut se résoudre +à en dépendre.</p> + +<p>Comme il était de mauvaise humeur ce jour-là, +il prit mal ses leçons, les interrompit et ne les +acheva pas. La manière dont il les avait prises le +matin, le dégoûta d'en prendre le soir. Il passa +toute l'après-midi à jouer au volant dans la cour +avec Henri, qu'il fut fort aise de retrouver; mais, +quand il vit entrer son père, il se cacha. Tout le +reste de la journée, il craignit de le rencontrer, +de peur qu'il ne lui demandât s'il avait travaillé; +le soir il rentra tout embarrassé dans sa chambre, +osant à peine regarder l'abbé, qui cependant +ne lui dit rien, et fut avec lui comme à l'ordinaire. +Armand avait beau se dire qu'on n'avait plus le +droit de le gronder, qu'il était libre de faire ce +qu'il voulait, il était honteux de vouloir et de +faire des choses qui n'étaient pas raisonnables; +car l'homme le plus maître de ses actions n'est +pas plus libre de manquer à ses devoirs qu'un +enfant qu'on oblige à les remplir: mais toute la +différence, c'est qu'un homme a la raison et la +force de faire ce qu'il doit, et que c'est parce qu'un +enfant n'a pas encore cette force-là, qu'il faut +qu'il soit soutenu par la nécessité de l'obéissance. +Rien ne serait plus malheureux qu'un enfant livré +à lui-même: il ne saurait la moitié du temps ce +qu'il veut; il commencerait cent choses et n'en +achèverait aucune, et passerait sa vie sans savoir +comment. Celui même qui se croit raisonnable et +pense qu'à cause de cela on n'a pas besoin de lui +rien commander, ne s'aperçoit pas que toute sa +raison vient de ce qu'il fait sans répugnance et +sans humeur tout ce qu'on lui commande, et que +s'il n'avait personne pour le diriger, il ne saurait +jamais se conduire lui-même. Armand sentait un +peu tout cela, mais confusément; il n'y réfléchissait +pas beaucoup, et trouvait seulement qu'il +n'y avait pas grand plaisir à être libre.</p> + +<p>Le lendemain, qui était un dimanche, deux de +ses camarades vinrent le voir: c'étaient les fils +d'un ancien ami de M. de Saint-Marsin, deux +jeunes gens de quinze et seize ans, francs étourdis, +qui amusaient souvent Armand en lui racontant +des histoires de leur lycée, et les tours des +écoliers, mais qui le choquaient aussi quelquefois +par des manières grossières et peu convenables. +Eux, de leur côté, se moquaient souvent +d'Armand, qu'ils trouvaient trop rangé, trop propre, +trop élégant. Comme leur père était peu riche, +il ne les avait pas mis au lycée, mais il les +y envoyait tous les jours; et comme ils y allaient +seuls, ils riaient beaucoup de ce qu'Armand ne +pouvait faire un pas sans son précepteur. Il fut +enchanté de pouvoir leur dire qu'il était libre de +faite tout ce qu'il voulait.</p> + +<p>—C'est bon, dirent-ils, nous allons nous bien +divertir; nous irons à un endroit où nous avons +été dimanche dernier: on y joue à la balle avec +tous les gens du quartier, qui sont endimanchés; +ils crient, ils se battent, cela est tout-à-fait amusant. +Jules a pensé se faire rosser, dit l'un, par un +des joueurs, dont il s'était moqué parce qu'il ne +renvoyait jamais la balle; et Hippolyte, dit l'autre, +a eu le nez et les lèvres enflés trois jours +d'une balle qu'il avait reçue dans le visage; et +puis on boit de la bière. Quoiqu'on nous ait envoyés +pour rester ici toute la matinée, nous +comptions bien y aller, tu viendras avec nous.</p> + +<p>—Non, en vérité, dit Armand, je n'irai pas. +Cette partie lui semblait très-peu divertissante; +il ne se souciait ni de se mesurer avec un portefaix, +ni d'attraper des coups de balle, ni de boire +de la bière au cabaret.</p> + +<p>—Tu viendras, reprirent ses camarades; ah! +nous te dégourdirons, nous t'apprendrons à te +divertir.</p> + +<p>—Je veux me divertir à ma manière, disait +Armand; et il tâchait inutilement de retirer ses +bras qu'ils avaient pris, chacun d'un côté, pour +l'emmener malgré lui hors de la cour où ils se +trouvaient alors. Armand criait et se débattait; et +voyant son père à la fenêtre:</p> + +<p>—Papa, lui dit-il, empêchez-les donc de m'emmener +de force.</p> + +<p>—Moi! mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, +pourquoi voulez-vous que j'empêche ces Messieurs +de quelque chose? Vous savez bien qu'on +est libre ici. Mes amis, divertissez-vous tout à +votre fantaisie; Armand, faites toutes vos volontés, +je ne veux vous gêner en rien. Et il se retira +de la fenêtre. Les deux jeunes gens riaient de +toutes leurs forces, en répétant à Armand, qu'ils +tenaient serré par les deux bras:</p> + +<p>—Armand, faites toutes vos volontés; et voyant +bien que M. de Saint-Marsin leur laissait le champ +libre, ils se mirent à le faire courir dans la rue, +malgré ses cris et ses efforts. On disait, en les +voyant passer:</p> + +<p>—Voyez donc ces polissons qui se battent! +Armand avait en effet tout l'air d'un polisson; il +était sans cravate, sans chapeau, avec une redingote +sale et des bas mal attachés, et c'était +ce qui divertissait davantage ses malins camarades, +parce qu'ils savaient qu'Armand n'aimait +à se montrer que bien arrangé, et que quelquefois, +lorsqu'ils se promenaient ensemble, ils +avaient cru lui voir un air un peu fier de ce +qu'il était mieux mis qu'eux. Les remarques qu'il +entendait augmentaient son chagrin et sa colère.</p> + +<p>—Laissez-moi, disait-il, vous n'avez pas le +droit de me retenir malgré moi.</p> + +<p>—Empêche-nous-en, lui répondaient les autres. +Armand n'était fort qu'en raisonnements; +et pour obtenir qu'on ne l'entraînât pas malgré +lui, il fut obligé de promettre qu'il irait de bonne +grâce; mais il était indigné; et malgré sa promesse, +il aurait peut-être bien tenté de s'enfuir, +si ses deux persécuteurs ne l'avaient surveillé +avec soin.</p> + +<p>—Ne fais donc pas l'enfant, lui disaient-ils; tu +vas voir comme tu t'amuseras.</p> + +<p>Ils arrivèrent bientôt dans une espèce de jardin +de cabaret, où plusieurs hommes du peuple +jouaient à la balle. La première plaisanterie de +Jules fut de pousser Armand au milieu des +joueurs. Il reçut une balle dans l'oreille gauche; +et un coup de poing que lui donna dans l'épaule +droite, pour le repousser, celui dont il avait dérangé +le coup, le jeta sur les pieds d'un autre qui +le renvoya d'un second coup, en lui disant de +prendre garde à ce qu'il faisait: il n'avait pas encore +répondu à celui-ci, que la balle venant à rebondir +auprès de lui, un de ceux qui couraient +après pour la renvoyer, le jeta par terre et tomba +avec lui. Tout le monde riait, surtout Jules et +Hippolyte. Armand ne s'était jamais senti dans +une pareille colère; mais en voyant combien +cette colère était impuissante, son coeur se gonflait; +et si sa fierté ne l'eût retenu, il se fût mis +à pleurer: il se contint cependant; et s'éloignant +des joueurs, il saisit le moment où Jules et Hippolyte, +qui apparemment commençaient à trouver +la plaisanterie assez longue, ne prenaient +plus garde à lui; et sortant du jardin, il se mit à +marcher de toutes ses forces, pour arriver le plus +vite qu'il pourrait à la maison. Il tremblait de +crainte de voir arriver après lui Jules et Hippolyte: +il avait le coeur gros de colère et d'humiliation +de n'avoir pu ni se défendre ni se venger +de ceux qui avaient si indignement abusé de +leur force contre lui. Il arriva enfin, et trouva +son père qui sortait comme il rentrait, et qui lui +demanda d'un air assez moqueur s'il s'était bien +diverti à la promenade. Armand ne pouvait plus +se contenir; il lui dit que c'était une indignité +que d'avoir encouragé Jules et Hippolyte à l'emmener +de force.</p> + +<p>—Si c'est pour me punir, dit-il, de la convention +que vous avez eu l'air de faire avec moi, il +fallait me le dire, ce n'est pas moi qui vous l'ai +demandé.</p> + +<p>—Mon fils, reprit M. de Saint-Marsin, je n'ai +voulu vous punir de rien, je n'ai à vous punir de +rien, je n'en ai pas le droit; mais quel droit avais-je +aussi d'empêcher vos camarades de faire de +vous ce qui leur plaisait? Quand vous dépendiez +de moi, je pouvais dire: Je ne veux pas qu'il fasse +telle chose, par conséquent je ne veux pas qu'on +le force à la faire; je pouvais user de mon autorité +et même de ma force, s'il était nécessaire, +pour vous défendre de ceux qui voulaient vous +contraindre; je ne pouvais pas permettre qu'en +vous forçant à leur obéir, d'autres entreprissent +sur mes droits; mais à présent vous ne dépendez +que de vous-même, c'est à vous à vous défendre, à +dire: Je ne veux pas, et à voir ce que vaudra votre +volonté. Quand on veut ne dépendre de personne, +personne n'est obligé de vous secourir.</p> + +<p>—Ainsi, dit Armand d'un ton piqué, je vois +que, parce que je ne dépends pas de vous, si vous +me voyiez tuer, vous diriez que vous n'aviez pas +le droit de me défendre.</p> + +<p>—Oh! non, dit en souriant M. de Saint-Marsin, +je ne crois pas que ma réserve allât jusque-là; +cependant j'y penserai: je n'ai pas encore +examiné le cas, je ne sais pas bien jusqu'où vont +les devoirs d'un père envers un enfant qui ne +croit pas que son devoir l'oblige d'obéir à son +père. Écoutez donc, ce n'est pas ma faute, je n'avais +pas encore vu d'enfant qui eût de ces +idées-là.</p> + +<p>Il s'en alla en disant ces paroles. Armand, qui +voyait bien qu'on se moquait de lui, commençait +à s'ennuyer de toutes ces plaisanteries; mais en +même temps il commençait à s'aguerrir et à s'enhardir +dans l'idée de faire sa volonté. Auprès de +l'endroit où l'on jouait à la balle, il en avait vu +un autre où l'on tirait au blanc; cette idée lui +revint dans la tête quand il fut rentré. Son père, +à la campagne, commençait à lui apprendre à +tirer, et même à le mener quelquefois à la chasse, +ce qui l'amusait beaucoup; mais il ne voulait +pas que dans Paris Armand se servît d'armes à feu, +quelques protestations qu'il eût faites de s'en servir +avec prudence. C'était une des choses qu'Armand +désirait le plus, bien convaincu dans sa +sagesse que cela ne pouvait avoir aucun inconvénient. +Comme il ne se souciait pas d'aller tirer +avec les gens qu'il avait vus là, il pensa au +moins qu'il pouvait faire un blanc dans le jardin +de son père, ou bien faire la chasse aux moineaux. +Il alla chercher dans le cabinet de son père, où +ils étaient serrés, son fusil et des pistolets que +lui avait donnés un de ses oncles: il pensa bien +ne les pas trouver, car depuis qu'Armand jouissait +de sa liberté, de peur qu'il n'en abusât d'une +manière dangereuse, M. de Saint-Marsin avait +soin d'ôter la clef de l'endroit où se trouvaient +les armes; mais son valet de chambre la lui ayant +demandée pour prendre quelque chose dans cet +endroit, avait, malgré ses ordres, oublié de la retirer; +Armand trouva donc le fusil, les pistolets, +et de quoi les charger. En descendant dans le +jardin, il aperçut un chat qui passait sur une +corniche d'une maison voisine: il l'ajusta, le +manqua, continua son chemin, et se rendit dans +le jardin, où il tira à tort et à travers, et fit un +feu à alarmer tout le voisinage.</p> + +<p>Après avoir usé toutes ses munitions de guerre, +comme il revenait et traversait la cour, chargé +de tout son arsenal, un homme qui parlait très-vivement +avec le portier, s'élance vers lui en disant:</p> + +<p>—Ah! c'est lui! c'est lui! je le savais bien +que cela venait d'ici. C'est donc vous, Monsieur, +qui cassez mes glaces, mes meubles, qui avez +pensé tuer mon fils? Ah! vous me le payerez +bien, il faudra bien qu'on me paye; si on me refuse, +j'irai chercher la garde, je vous mènerai +chez le juge de paix! Et il était si en colère, que +ses paroles s'enfilaient sans qu'il se donnât le +temps de reprendre sa respiration; en même +temps il secouait Armand par le bras:</p> + +<p>—Oui, oui, je le mènerai chez le juge de paix, +disait-il aux commères du quartier, qui commençaient +à se rassembler à la porte et dans la cour.</p> + +<p>—Cela sera bien fait, disait l'une; avec ses +coups de fusil et de pistolet, on aurait dit que +l'ennemi était dans le quartier.</p> + +<p>—Les balles venaient frapper contre notre +mur, disait l'autre, je ne savais où me fourrer.</p> + +<p>—Notre pauvre Azor en aboyait comme un +désespéré, disait une troisième, et j'en suis encore +toute tremblante.</p> + +<p>—Il faudra bien qu'on me paye, reprenait +l'homme. Et Armand stupéfait, ne sachant ce qui +lui était arrivé, ce qu'on lui voulait, comprit +enfin que le coup de fusil qu'il avait adressé au +chat, et qu'il avait chargé à balles, de peur que +le petit plomb ne suffit pas pour le tuer, était entré +par la fenêtre au-dessous de laquelle régnait +la corniche qui servait de promenade au chat; +que cette fenêtre était celle d'une des plus belles +pièces d'un hôtel garni, où la balle avait été casser +une glace de deux mille francs, fracasser une +pendule, et avait fait tomber en passant le chapeau +du fils du maître de l'hôtel, qui se trouvait +auprès de la cheminée. Celui-ci, à chaque circonstance +qu'il rapportait, secouait le bras d'Armand, +qui cherchait inutilement à se faire lâcher +pour se sauver, et il disait:</p> + +<p>—Vous me le payerez comme je m'appelle +Bernard, et de plus l'amende, pour vous apprendre +à tirer dans les maisons.</p> + +<p>—Il serait, je crois, bien embarrassé de payer, +disait l'une des femmes.</p> + +<p>—S'il paye, reprenait l'autre, ce sera sur autre +chose que sur sa bourse.</p> + +<p>—Tout cela m'est égal, disait l'homme, il faut +qu'on me paye, n'importe qui. Où est M. de +Saint-Marsin? Je veux parler à M. de Saint-Marsin.</p> + +<p>—Me voici, dit M. de Saint-Marsin, qui rentrait +en ce moment, que me veut-on? Armand +pâlit, rougit en voyant arriver son père, et cependant +il se sentait un peu rassuré par sa présence. +Pendant qu'on expliquait à M. de Saint-Marsin +de quoi il s'agissait, il levait timidement les yeux +et les baissait aussitôt, comme un coupable qui +attend sa sentence. Quand M. de Saint-Marsin +eut compris la cause de tout ce trouble:</p> + +<p>—M. Bernard, dit-il, je suis très-fâché de ce +qui vous est arrivé, mais je n'y puis rien; si c'est +effectivement mon fils qui a cassé votre glace, +arrangez-vous avec lui, cela ne me regarde pas.</p> + +<p>—Il faut bien, Monsieur, que cela vous regarde, +reprenait M. Bernard; qu'est-ce qui me +payera!</p> + +<p>—Je l'ignore, Monsieur; mais si mon fils l'a +fait, c'est en mon absence, sans qu'on puisse +penser que j'y aie eu aucune part; je ne réponds +pas de ses actions. Et se tournant vers Armand:</p> + +<p>—Vous sentez, Armand, que cela est juste, +que je ne puis répondre de vos actions quand je +n'ai aucun moyen de vous faire faire ma volonté. +Armand, les yeux baissés, les mains jointes, ne +pouvait répondre; de grosses larmes coulaient +de ses yeux. M. Bernard, dans une colère terrible, +voulait mener M. de Saint-Marsin chez le +juge de paix.</p> + +<p>—Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de +Saint-Marsin, c'est à mon fils.</p> + +<p>—Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller +en prison.</p> + +<p>—Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y +puis que faire.</p> + +<p>—A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.</p> + +<p>—J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. +Armand, à chaque parole, laissait échapper +un profond sanglot et levait vers son père ses +yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas +à M. Bernard:</p> + +<p>—Voilà le commissaire de police qui passe. +Armand l'entendit, et jetant un grand cri, s'arracha +des mains de M. Bernard, et courut se réfugier +vers son père, qu'il embrassait de toutes +ses forces en lui disant:</p> + +<p>—O mon papa! au nom de Dieu, empêchez +que le commissaire ne m'emmène, ayez pitié de +moi... ne me laissez pas aller en prison!</p> + +<p>—Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou +qu'est-ce qui m'y oblige! N'avez-vous pas renoncé +à ma protection?</p> + +<p>—Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous +obéirai, je ferai tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Me le promettez-vous? désirez-vous que je +reprenne mon autorité?</p> + +<p>—Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous +voudrez, mais que je n'aille pas en prison.</p> + +<p>—Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se +retournant vers M. Bernard:</p> + +<p>—M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra +s'arranger sans le juge de paix; faites-moi le +plaisir de m'attendre ici un moment.</p> + +<p>Quand il fut rentré dans la maison:</p> + +<p>—Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas +abuser d'un moment de trouble; pensez-y bien, +êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous +maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne +vous dissimule pas que si M. Bernard porte +plainte, ce sera probablement contre moi, et qu'après +m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra +de vous empêcher de commettre à l'avenir +de pareilles actions. Vous croirez-vous alors +obligé de vous soumettre à mon autorité, et +voulez-vous attendre que le juge de paix vous +l'ordonne!</p> + +<p>—Oh! non, non, mon papa, disait Armand +confus en baisant la main de son père, qu'il couvrait +de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en +prie.</p> + +<p>—Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai +rien à vous pardonner; en vous donnant la liberté, +je savais bien que vous en abuseriez; je savais +bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous +exposais à faire des fautes; mais c'est pourquoi +vous devez sentir la nécessité de vous soumettre +quelquefois aux miennes.</p> + +<p>Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance +de tant d'indulgence et de bonté. M. de +Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit +qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva +pas heureusement aussi considérable que M. Bernard +l'avait dit d'abord. Cependant cela fut encore +assez cher; et Armand, qui se trouvait dans +le cabinet de son père le jour où l'on vint chercher +le paiement, n'osait lever les yeux, tant il +était honteux de sa faute.</p> + +<p>—Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait +M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent +avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs enfants, +puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas +seulement des fautes qu'ils payent que les parents +ont à répondre, c'est de toutes les fautes que +font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.</p> + +<p>—A qui donc en répondre, mon papa?</p> + +<p>—A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que +les hommes soient bons, raisonnables, éclairés +autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas exiger +des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. +C'est donc les parents qu'il a chargés de +l'éducation et de l'instruction de leurs enfants, +et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire +pour obliger les enfants à se laisser instruire et +se former au bien. D'un autre côté, comme le +monde veut aussi que les enfants soient élevés +d'une manière à devenir d'honnêtes gens, quand +ils se conduisent mal, qu'ils annoncent de mauvaises +inclinations, on le reproche aux pères: il +faut donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité +de les corriger, et qu'ils puissent diriger les +actions de leurs enfants, jusqu'à ce que ceux-ci +aient assez de force et de raison pour qu'on les en +rende eux-mêmes responsables.</p> + +<p>Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien +encore quelquefois de trouver l'obéissance fâcheuse; +mais il ne s'entêta plus dans ses idées, +parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un +enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes +les raisons.</p> +<br><br><br> + +<a id="c07" name="c07"></a> +<h3>JULIE<br> + +ou<br> + +LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.</h3> + +<p>Il y avait deux ans que madame de Vallonay +avait mis sa fille en pension, pour aller soigner +son mari, malade dans une place de guerre où il +commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner +parce qu'elle était à tout moment en danger +d'être attaquée. Les circonstances ayant changé, +monsieur et madame de Vallonay étaient revenus +à Paris et avaient retiré leur fille de la pension. +Julie avait treize ans, elle avait de l'esprit, +elle était assez avancée pour son âge; mais un +enfant de treize ans, quelque avancé qu'il soit, +ne comprend jamais tout ce que disent les personnes +plus âgées. Julie avait pris l'habitude de +regarder comme ridicules toutes les choses qu'elle +ne comprenait pas. Accoutumée au caquetage +des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient, +décidaient de tout, elle s'imaginait savoir +une chose dès qu'on en avait parlé à la pension. +Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il +s'était passé autrement; elle en était bien sûre, +car mademoiselle Joséphine l'avait entendu dire +dans ses vacances. Si on lui disait que telle ou +telle parure était de mauvais goût:</p> + +<p>—Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la +mode, car trois de ces demoiselles en ont fait +faire pour cet hiver. Il en était de même sur des +choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes +avait dit pour l'avoir entendu dire à ses parents, +sur la paix ou sur la guerre, sur le spectacle, où +elle n'avait jamais été, devenait une opinion +générale à laquelle Julie, non plus que ses +compagnes, ne pensait pas qu'on pût rien avoir +à opposer.</p> + +<p>Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, +que Julie, aussitôt qu'elle était sortie, ne +dit:</p> + +<p>—Mon Dieu, que monsieur ou madame <i>une +telle</i> a dit une chose ridicule! Sa mère lui laissait +exprimer ainsi ses opinions quand elle était +seule avec elle, pour avoir occasion de lui prouver +ou qu'elle n'avait pas compris ce qu'on avait +dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas elle-même +ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y +avait du monde, elle veillait soigneusement à ce +que sa fille ne se laissât aller à aucune inconvenance, +comme de parler bas en riant, ou en regardant +quelqu'un, de faire des mines à une personne +qui se trouvait de l'autre côté de la chambre, +ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher +de rire.</p> + +<p>Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement +un assez bon maintien dans le monde. +Mais un jour que deux ou trois de ses amies de +pension étaient venues dîner chez madame de +Vallonay, le curé de la terre de Vallonay, qui +était à Paris pour quelques affaires, y vint diner +aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, +qui disait de très-bonnes choses, seulement un +peu plus longuement qu'un autre, et qui entremêlait +tous ses discours de vieux adages tous +très-utiles à retenir, mais qui paraissaient fort +ridicules à Julie, parce qu'elle n'était pas accoutumée +à cette manière de parler. D'ailleurs, elle +n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de +Julie de trouver toujours quelque chose d'extraordinaire +aux gens qu'elle voyait pour la première +fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables +qu'elle. Avant de dîner, elles s'étaient amusées +à contrefaire les gestes du curé, que d'une +pièce voisine elles voyaient se promener dans le +salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises +tellement en train de moqueries, que pendant tout +le dîner ce furent des chuchotements continuels, +des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes +ridicules. Tantôt c'était le chien qui se +grattait d'une drôle de manière, ou bien qui, en +posant sa patte sur les genoux de Julie pour lui +demander à manger, avait fait tomber sa serviette, +ou bien Emilie avait bu dans son verre, +avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de +Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant +le trop montrer, de peur que le curé ne +remarquât la cause de son mécontentement; mais +le soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda +très-sérieusement sa fille, lui fit sentir l'indécence +et même la bêtise d'une pareille conduite, +et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui +permettrait plus de revoir ses compagnes, qui +l'entretenaient dans cette délestable habitude. +Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir +sur les motifs de ses actions, elle lui demanda +ce qu'avaient donc de si extraordinaire +les discours du curé de Vallonay.</p> + +<p>—Oh! maman, il disait si singulièrement les +choses!</p> + +<p>—Comme quoi, par exemple?</p> + +<p>—Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on +prenait plus de mouches avec une cuillerée de +miel qu'avec un baril de vinaigre.</p> + +<p>—Eh bien! Julie, il me semble que cette +maxime n'a jamais été mieux appliquée, et qu'il +aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé +en ce moment qu'on se fait aimer des gens par +des choses qui leur plaisent, et non par des moqueries +et des choses désagréables.</p> + +<p>—Et puis il a cité à papa, qui le savait bien +apparemment, ce vers de La Fontaine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Plus fait douceur que violence.</p> + </div> </div> + +<p>—Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.</p> + +<p>—Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, +probablement un peu impatientée de la conversation, +ne songeait en ce moment qu'à tirer de +toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé +dans la chef de sa boite à ouvrage.</p> + +<p>—Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, +que vous feriez beaucoup mieux de défaire doucement +le noeud de cordon que de le serrer en le +tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous +auriez grand besoin qu'on vous rappelât souvent +les adages du curé.</p> + +<p>—Mais, maman, ce n'en sont pas moins des +choses que tout le monde sait, et c'est ce qui fait +que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à +rire avec ces demoiselles.</p> + +<p>—Que tout le monde sait? que vous savez, +vous, Julie?</p> + +<p>—Je vous assure que oui, maman.</p> + +<p>—Vous, à qui tout le monde peut apprendre +quelque chose? vous, qui trouveriez à vous +instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, +si vous étiez bien en état de le comprendre?</p> + +<p>—Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria +Julie très-piquée, ce conte pour les tout petits +enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à +ma petite soeur?</p> + +<p>—Précisément, celui qu'il a fait pour elle à +l'occasion de cette mauvaise gravure que je lui +ai donnée, où l'on voit madame Croque-Mitaine +avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits +enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.</p> + +<p>—Comment! maman, et c'est ce conte-là où +vous croyez que j'apprendrai quelque chose?</p> + +<p>—Non, parce que je ne suis pas bien sûre que +vous ayez assez d'esprit pour en sentir l'utilité. +Allons, voyons, voilà le papier, lisez... lissez +donc.</p> + +<p>—Ah! maman!</p> + +<p>—Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le +lire tout haut: si ma dignité n'est pas blessée de +l'entendre, la vôtre apparemment ne sera pas +blessée de le lire.</p> + +<p>Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier +et lut tout haut le conte qui suit:</p> + +<blockquote><p> +MADAME CROQUE-MITAINE</p> + +<p>CONTE.</p> + + +<p>—Viens vite, viens vite, Paul, disait à son +frère cadet la petite Louise, nous avons plus de +temps qu'il ne nous en faut: la marchande de +fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue +voisine; maman est à s'habiller; avant qu'elle +ait fini nous serons revenus, toi avec ton fouet, +moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons +un à maman pour lui faire plaisir.</p> + +<p>Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher +avec lui aussi vite que le permettaient leurs +petites jambes. Louise avait neuf ans, et Paul +n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus +jolis enfants que l'on puisse voir. Louise avait +une robe de percale bien blanche, une ceinture +couleur de rose dessinait sa petite taille, elle +admirait, en marchant, ses souliers ronges, et +ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles +sur ses épaules: ceux de Paul n'étaient ni moins +blonds ni moins beaux; il portait un habit de +nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à +points à jour. Tout cela n'était rien auprès du +plaisir qui les attendait; leur mère leur avait promis +de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on +devait partir dans une heure. A la campagne, où +ils avaient habité jusque-là, on leur permettait de +courir dans le parc, quelquefois même dans le +village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait +bien défendu de se hasarder jamais hors de la +porte cochère; mais l'habitude de cette réserve +n'était pas encore prise: d'ailleurs, pour aller à +Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, +Paul d'un fouet, avec lequel il voulait fouetter +les chevaux de son papa, qui lui avait promis de +l'asseoir auprès de lui sur le devant de la calèche, +et ils se pressaient d'aller les acheter à +l'insu de leur mère, avec l'argent qu'elle venait +de leur donner pour leur pension de semaine.</p> + +<p>Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.</p> + +<p>—Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on +les laisser aller seuls dans la rue, à leur âge? +Et Louise tirait Paul par la main pour marcher +plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet +qui venait au grand trot derrière eux leur fit encore +doubler le pas.</p> + +<p>—Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, +Mais le cabriolet courait aussi; Louise, effrayée, +tourna à droite au lieu de tourner à gauche, et +dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la +marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, +à chaque instant il s'approchait davantage; +le bruit des roues étourdissait Louise, qui le +croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle +rue; le cabriolet prend le même chemin, et, +au détour, le cheval trottant au milieu du ruisseau, +fait voler une pluie d'eau et de boue, et en +couvre nos deux enfants tout effarés.</p> + +<p>Paul fond en larmes à l'instant.</p> + +<p>—Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.</p> + +<p>—Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; +et elle jetait des regards inquiets et douloureux +tantôt autour d'elle, tantôt sur sa robe +de percale encore plus abîmée que le gilet de +Paul.</p> + +<p>—Serons-nous bientôt chez la marchande de +joujoux? demanda Paul en pleurant toujours, +mais plus bas.</p> + +<p>—Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, +dit Louise, car je crois que nous avons été trop +loin; en reprenant notre chemin nous y serons +bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se +serrant contre les maisons, dans l'espoir de n'être +pas vue: elle ne savait cependant pas comment +elle pourrait entrer, d'abord chez la marchande +de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec +sa robe ainsi arrangée.</p> + +<p>Toutes les rues se ressemblent, et quand on est +enfant on ne connaît que celle où l'on demeure: +Louise ne reprit point le chemin par où le cabriolet +l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle +s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait +le bras de Paul, qui, ne pouvant marcher aussi +vite, lui disait en pleurant:</p> + +<p>—Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent +une petite ruelle qui ressemblait assez à une rue +voisine de leur maison, et par où Louise avait +passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent +point d'issue, et au lieu de leur chemin, ils +aperçurent....... madame Croque-Mitaine, fouillant +avec son croc dans un tas de haillons.</p> + +<p>Vous connaissez madame Croque-Mitaine, +vous avez vu son dos voûté, ses yeux rouges, son +nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains +sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses +sabots, sa hotte, et ce long bâton avec lequel +elle tate, examine toutes les ordures qu'elle rencontre.</p> + +<p>Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, +elle lève la tête, les regarde, et devine sans +peine, à leur air épouvanté, aux larmes qui coulent +encore sur les joues de Paul et à celles qui +gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient +pas être où ils sont.</p> + +<p>—Que faites-vous là? leur demande-t-elle.</p> + +<p>Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait +contre une borne en serrant Paul encore plus +fort.</p> + +<p>—N'avez-vous pas de langue? continue madame +Croque-Mitaine; vous avez cependant de +bien bonnes jambes pour courir; et elle prend +Louise par la main en lui disant:</p> + +<p>—Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui +t'est arrivé?</p> + +<p>Louise était si peu accoutumée à parler à des +gens qu'elle ne connaissait pas, les contes que sa +bonne avait eu la sottise de lui faire sur les vieilles +femmes qui emportent les enfants, les rides, +l'air grognon, le costume et les premiers mots +de madame Croque-Mitaine lui avaient fait une +telle peur que, malgré le radoucissement de ton +de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni répondre.</p> + +<p>—Allons, dit la vieille, je vois bien que je +n'en obtiendrai pas une parole. Je ne veux pour +tant pas les laisser là, ces pauvres enfants. Dis +moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous +venez et où vous allez; es-tu muet comme ta +soeur?</p> + +<p>—Nous allons chez la marchande de joujoux, +dit Paul.</p> + +<p>—Et nous nous sommes perdus en route, reprit +Louise, qui commençait à se rassurer un +peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.</p> + +<p>—Votre maman ne vous avait certainement +pas permis de sortir, reprit la vieille.</p> + +<p>Et Louise baissa les yeux.</p> + +<p>—Allons, allons, venez d'abord chez moi, que +je vous débarbouille; vous êtes presque aussi +crottés que moi.</p> + +<p>—Non, non! s'écria Louise, qui recommençait +à s'effrayer au souvenir des histoires de sa +bonne.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire, <i>non</i>? crains-tu +que je te mange? Ah! je vois qu'on vous a fait +peur de madame Croque-Mitaine; mais soyez +tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua +l'a dit.</p> + +<p>Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était +que ce qu'elles sont toutes, une pauvre vieille +femme qui n'avait d'autre ressource pour gagner +son pain que de ramasser ça et là des haillons +qu'elle vendait ensuite à des gens aussi pauvres +qu'elle.</p> + +<p>Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la +main les deux enfants, qui ne marchaient encore +qu'avec hésitation, et s'achemina le long d'une +grande rue.</p> + +<p>Tout le monde regardait avec étonnement et la +conductrice et ceux qu'elle conduisait; leurs jolis +habits, tout éclaboussés qu'ils étaient, faisaient +avec les siens un singulier contraste, et l'on +voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils +avaient essuyé par leur faute quelque mésaventure.</p> + +<p>—Je crois, en vérité, disait un homme, que +ce sont là les deux enfants que j'ai rencontrés +tout-à-l'heure et qui s'en allaient si gaiement en +se tenant par la main.</p> + +<p>—Que leur est-il arrivé? demandait un autre.</p> + +<p>Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur +dont elle n'était pas encore bien guérie, presser +la marche de madame Croque-Mitaine pour échapper +aux regards des curieux.</p> + +<p>—Attendez donc, attendez donc, lui disait +celle-ci; ne me tirez pas si fort; j'ai ma hotte à +porter, moi, je ne peux pas aller si vite.</p> + +<p>Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison +où l'on entrait par une porte à moitié pourrie. +Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait passer +les enfants devant elle, entre après eux, pose +sa hotte et appelle une petite fille en lui disant:</p> + +<p>—Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon +pour laver ces pauvres petits! Charlotte +sort d'un coin où elle filait du gros chanvre; elle +était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que +deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, +en la voyant, se sentit un peu rassurée. Charlotte +la débarbouilla elle-même pendant que la +vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon +était bien grossier, et les bonnes n'y allaient +pas avec précaution. Paul dit en pleurant qu'on +frottait trop fort; mais Louise était trop humiliée +pour oser s'en plaindre.</p> + +<p>Quand cette opération fut finie:</p> + +<p>—A présent, dit la vieille, vous allez me dire +où vous demeurez, pour que je vous y reconduise.</p> + +<p>—Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt +Louise.</p> + +<p>—Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; +allons donc, ce n'est pas loin d'ici; et elle sortit +avec nos enfants tout-à-fait rassurés.</p> + +<p>Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait +plus vite. Une fois arrivée dans la rue d'Anjou, +Louise alla droit à sa porte. Ils trouvèrent, en y +entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait +depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques +avaient parcouru différentes rues; +leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie +pour aller à leur poursuite. La portière, en les +voyant, poussa un cri de joie et monta avec eux +dans l'appartement.</p> + +<p>—Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la +bonne, qui était au désespoir de les avoir si mal +surveillés; et Louise courut se jeter dans ses +bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir. +Dans ce moment même rentra leur mère, en +proie aux plus cruelles angoisses: transportée +de bonheur en les retrouvant, elle ne songeait +pas à les gronder comme ils le méritaient.</p> + +<p>—Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous +fait? leur demanda-t-elle en les prenant sur ses +genoux et en les couvrant de baisers et de larmes.</p> + +<p>—Ils se sont perdus, Madame, dit madame +Croque-Mitaine, car Louise n'osait répondre. Je +les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin +d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des +bouquets pour elle et pour vous, et un fouet pour +son frère, mais sûrement c'était sans votre permission.</p> + +<p>—Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute +tremblante; et c'est vous, bonne femme, qui me +les avez ramenés?</p> + +<p>—Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller +chez moi; ils ont sans doute été éclaboussés +par quelque fiacre: si vous aviez vu +comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, +aurait voulu cacher sa robe couverte de +boue, tandis que Paul montrait son gilet à sa +mère, lui disant:</p> + +<p>—Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me +faudra un autre gilet.</p> + +<p>—Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; +je suis encore toute tremblante de la peur +que vous m'avez causée. Il est déjà tard, votre +papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas +sortis seuls et sans ma permission, vous ne vous +seriez ni salis ni perdus, et nous serions à présent +sur la route de Saint-Cloud; il est juste que +vous soyez punis de votre faute: allez changer +d'habits.</p> + +<p>Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, +mais Louise sentait la justice de ce que +venait de dire sa mère, le prit par la main et sortit +de la chambre avec lui et sa bonne.</p> + +<p>Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.</p> + +<p>—Ces pauvres enfants avaient bien peur de +moi, Madame, lui dit la vieille; ils ne voulaient +pas se laisser emmener, et j'ai eu grand'peine à +les faire entrer dans mon taudis.</p> + +<p>—Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, +sans vous ils ne seraient pas encore ici, et Dieu +sait ce qui leur serait arrivé! que je vous ai d'obligations!</p> + +<p>—Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille +s'était perdue et que vous l'eussiez retrouvée, +vous en auriez fait autant.</p> + +<p>—Vous avez une fille, bonne femme?</p> + +<p>—Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: +ce n'est pas pour dire, mais Charlotte est +bien gentille.</p> + +<p>Louise rentrait sur ces entrefaites.</p> + +<p>—Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite +Charlotte?</p> + +<p>—Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.</p> + +<p>—Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire +une visite?</p> + +<p>—Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.</p> + +<p>—Viens avec moi, ma fille.</p> + +<p>Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, +sur sa proposition, elle fit à la hâte un paquet de +leurs robes encore fort bonnes, de trois chemises, +d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires +de bas.</p> + +<p>—Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa +mère; et Louise enchantée dit:</p> + +<p>—Maman, je crois que tout lui ira bien; elle +n'est guère plus grande que moi.</p> + +<p>—Conduisez-nous chez vous, bonne femme, +dit la mère à madame Croque-Mitaine, qui se réjouissait +beaucoup de cette visite.</p> + +<p>—Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? +lui demanda Louise en rougissant.</p> + +<p>—Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort +pas sans ma permission; et elles descendirent +bien vite.</p> + +<p>On ne resta pas longtemps en route. Louise +courait presque. En entrant dans la maison, madame +Croque-Mitaine se répandit en excuses sur +le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà +été chercher Charlotte dans le coin où elle filait +encore. La petite fille était un peu honteuse de +se montrer si mal vêtue devant une belle dame.</p> + +<p>—Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa +mère; faites la révérence; Madame est la maman +de mademoiselle Louise, que vous avez débarbouillée +tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, +qu'elle l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, +n'osant regarder une belle dame, regardait +Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre +sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, +un fichu, pour avoir ensuite le plaisir de la +contempler.</p> + +<p>—Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera +quand elle voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous +bien aise de demeurer près de Louise! +Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander +ce qu'elle devait répondre.</p> + +<p>—Répondez donc, Mademoiselle, lui dit +celle-ci.</p> + +<p>—Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai +une proposition à lui faire. Ma portière s'en va, +je n'en ai encore retenu aucune à sa place: voulez-vous +prendre la loge, bonne femme? Personne +ne rentre tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup +de peine. Madame Croque-Mitaine se trouva +trop heureuse de cette offre; c'était une condition +bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive +reconnaissance. On convint que son établissement +se ferait le lendemain. Louise s'en retourna +avec sa maman. Son père, qui venait de rentrer, +la gronda encore un peu d'une faute dont elle +n'avait pas senti d'abord toute l'étendue; et +Louise, en reconnaissant son tort, dit cependant +que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de +mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et +qu'elle aimait bien mieux avoir eu l'occasion de +faire plaisir à Charlotte qu'être allée à Saint-Cloud. +</p></blockquote> + + +<p>—Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay +à Julie quand elle eut fini, quelles sont les utiles +réflexions que vous tirez du conte de madame +Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, +comme si elle eût cru que sa mère se moquait +d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée +de répondre:</p> + +<p>—En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, +si vous me l'avez fait lire pour m'apprendre +qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui +ramassent des haillons dans les rues, je crois que +je savais cela.</p> + +<p>—Et vous n'y voyez pas autre chose?</p> + +<p>—Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? +c'est une chose qu'on n'a plus guère besoin d'apprendre +à mon âge.</p> + +<p>—Je suis bien aise, dit madame de Vallonay +en souriant d'un air un peu moqueur, que cette +leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais +vous n'en voyez pas d'autres?</p> + +<p>—Que pourrait-il donc y avoir?</p> + +<p>—Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai +pas, vous pourriez trouver que je vous apprends +des choses que tout le monde sait; cherchez.</p> + +<p>En disant ces mots, madame de Vallonay passa +dans le cabinet de son mari, à qui elle avait à +parler, et laissa Julie dans le sien avec son ouvrage, +ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. +Lorsqu'elle revint il était dix heures. Au moment +où elle ouvrit la porte, Julie fit un cri et sauta sur +sa chaise d'un air tout effrayé.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda +sa mère.</p> + +<p>—Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.</p> + +<p>—Peur! et de quoi?</p> + +<p>—C'est que vous m'avez surprise!</p> + +<p>—Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez +vous coucher.</p> + +<p>—Maman, venez-vous!</p> + +<p>—Non, j'ai une lettre à écrire.</p> + +<p>—Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez +fini.</p> + +<p>—Non, je veux que vous alliez vous coucher.</p> + +<p>—Mais, maman, si vous le vouliez, en passant +je porterais votre écritoire et la lampe dans +votre chambre à coucher; vous y écririez bien +plus commodément.</p> + +<p>—Non, ma fille, j'écrirai plus commodément +ici: ne pouvez-vous donc vous aller coucher sans +moi?</p> + +<p>Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, +et sans l'allumer, le bougeoir que sa mère +lui avait ordonné de prendre. Elle semblait de +temps en temps écouter avec inquiétude du côté +de la porte. Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui +prenait.</p> + +<p>—Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, +que vous avez peur de rencontrer sur votre chemin +madame Croque-Mitaine.</p> + +<p>Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua +à sa mère qu'elle avait lu dans un livre qui était +sur la table une histoire de voleurs et d'assassins +qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait +plus aller seule dans sa chambre, qui était +séparée du cabinet par le salon et la chambre à +coucher de sa mère.</p> + +<p>—Nous étions convenues, Julie, que vous ne +liriez rien sans ma permission, et il me semble +qu'il n'aurait pas été si inutile que madame Croque-Mitaine +vous apprît à ne pas désobéir.</p> + +<p>—Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, +parce que c'est un livre pour les jeunes personnes +où vous m'aviez déjà permis de lire quelques +histoires.</p> + +<p>—Il fallait attendre que je vous eusse permis +de les lire toutes, et le conte de madame Croque-Mitaine +aurait dû vous apprendre que les enfants +ne doivent pas interpréter les volontés de leurs +parents, parce que la plupart du temps ils n'en +peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul +croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, +et, comme vous, ils sont tombés précisément +dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. +Allez, ma fille, allez vous coucher; et si la peur +vous empêche de dormir, vous réfléchirez sur la +morale de madame Croque-Mitaine.</p> + +<p>Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; +elle alluma le bougeoir le plus lentement qu'elle +put, laissa en s'en allant la porte du cabinet ouverte +pour avoir un peu moins peur, mais sa +mère la rappela pour la fermer. Alors, se voyant +seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la porte +de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir +sur ses pas; le coeur lui battit bien fort quand +elle arriva dans sa chambre pour la seconde fois; +elle n'entendait pas craquer une boiserie sans +tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa +mère fut rentrée. Ces ridicules frayeurs la troublèrent +deux ou trois jours, sans qu'elle osât en +parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame +Croque-Mitaine; mais elle n'en était pas +quitte.</p> + +<p>On avait donné à l'une des compagnes de Julie +deux petites souris blanches, les plus jolies du +monde; elles étaient renfermées dans un grand +bocal de verre à travers duquel on les voyait. On +avait suspendu au couvercle une espèce de petite +roue qu'elles faisaient tourner avec leurs pattes, +comme les écureuils, en essayant de grimper +dessus, et elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup +de chemin. Cette jeune personne n'avait pu +les emporter à sa pension, et comme elle y devait +rester encore un an, Julie l'avait priée de les lui +prêter pour ce temps-là, promettant d'en avoir +grand soin. En effet, Julie les soignait elle-même. +Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des +animaux pour en charger les domestiques; car +elle pensait que ces choses-là ne peuvent amuser +que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait +pas la peine d'en avoir quand on ne s'en amusait +pas. Julie leur donnait assez régulièrement +à manger, mais elle oubliait souvent de fermer +le bocal; alors elles s'échappaient. On les avait +toujours rattrapées; mais un jour qu'elles étaient +à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa +coutume, la précaution de laisser la porte de sa +chambre ouverte, un chat y entra, et Julie, qui +arrivait dans ce moment, le vit, sans pouvoir +l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se +désespéra, s'écria vingt fois:</p> + +<p>—Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura +bien que si elle avait su cela elle ne s'en serait +pas chargée.</p> + +<p>—Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la +vit un peu consolée, tout votre malheur vient de +ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte de +madame Croque-Mitaine.</p> + +<p>—Comment! maman, dit Julie impatientée, +qu'est-ce qu'il aurait fait à cela?</p> + +<p>—Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer +une chose sans s'être assuré de pouvoir +la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint +de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande +de joujoux, ils n'examinèrent point s'ils +seraient capables d'y arriver sans s'égarer et +sans avoir peur des voitures; de même que vous +n'avez point examiné, avant de vous charger des +souris, si vous seriez capable de les bien soigner.</p> + +<p>—Mais, maman, il fallait prévoir.</p> + +<p>—Que vous seriez une étourdie, que les souris +s'échapperaient d'un bocal ouvert, et que, quand +elles seraient dehors, le chat les mangerait. C'est +ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si +vous aviez pu profiter de la morale de madame +Croque-Mitaine.</p> + +<p>—Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner +la conversation, vous trouvez donc tout dans +madame Croque-Mitaine?</p> + +<p>—J'y pourrais trouver encore beaucoup de +choses, et si vous le voulez, nous en avons pour +longtemps.</p> + +<p>—Oh! non, non, maman, je vous en prie.</p> + +<p>—Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais +c'est à une condition, c'est que vous ne vous aviserez +plus de croire que ce que disent des personnes +raisonnables peut être un sujet de moquerie +pour une petite fille comme vous; et que +quand leur conversation vous ennuiera, au lien +de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, +vous vous direz que c'est parce que vous n'avez +pas assez d'esprit pour la comprendre, ou de raison +pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y +manquez, je vous remets, pour toute nourriture, +à la morale de madame Croque-Mitaine.</p> +<br><br><br> +<a id="c06" name="c06"></a> + + +<h3>LES PETITS BRIGANDS</h3> + +<p>—Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, +écoutez donc! criait Antoine à ses camarades, +enfants du village de Macieux, qui jouaient au +petit palet sur la pelouse devant le village. Une +voiture de poste venait de passer; on avait jeté +par la portière un papier renfermant des débris +d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et +comme il savait lire, parce qu'il était le fils du +maître d'école du village, en mangeant les miettes +du pâté il avait lu dans le papier, qui était +le <i>Journal de l'Empire</i> du 2 février 1812, le paragraphe +suivant:</p> + +<p>«<i>Berne, le 26 janvier 1812</i>.—Un certain +nombre d'écoliers des deuxième et troisième classes +de notre collège, âgés de douze à quatorze +ans, qui avaient lu, dans leurs heures de récréation, +des histoires romanesques de brigands, s'étaient +réunis, avaient nommé un capitaine et des +officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. +Ils tenaient des assemblées secrètes dans lesquelles +ils mangeaient et buvaient, et s'engageaient +par serment à voler et à garder le secret +sur toutes leurs opérations, etc.»</p> + +<p>C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.</p> + +<p>—Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils +tous à la fois après l'avoir entendu, que cela est +joli! il faut nous faire brigands. Charles, veux-tu +en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait +en ce moment.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit +Charles sans savoir ce que c'était. Charles était +un bon garçon, mais qui avait un grand tort, c'était +de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait +défendu d'aller avec les autres petits garçons du +village, presque tous très-mauvais sujets. Au lieu +de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes +les fois qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou +avec l'autre; il leur donnait même rendez-vous +aux endroits par où il devait passer quand son +oncle l'envoyait quelque part. Quand il était avec +eux, ils lui faisaient faire beaucoup de sottises +qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne savait +pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les +voyait jeter des pierres dans les arbres pour abattre +le fruit, marcher dans des champs de blé mûr +ou gâter des plants d'asperges; il disait alors +qu'il ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. +Il dit qu'il voulait bien être brigand, parce +qu'il s'imagina que c'était un jeu.</p> + +<p>On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. +Les petits garçons coururent à un tas de +fagots et en tirèrent les plus gros cotrets. Charles +eut beau dire que ces fagots appartenaient à +son oncle le curé, qui les avait achetés le matin, +on lui répondit que les brigands n'avaient pas +peur des messieurs, et que les messieurs du monde +n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. +Charles riait de toutes ces sottises; et Simon, +celui pour qui il avait le plus d'amitié, parce qu'il +était gai et bon enfant, quoique bien mauvais +sujet, ayant choisi un bâton pour lui, il le prit. +Ils se mirent tous alors à remuer leurs bâtons +en levant la tête et en se donnant la figure la plus +méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent +après cela ce qu'ils allaient faire.</p> + +<p>—Il faut d'abord jurer que nous sommes des +brigands, dit Antoine; et puis après, ajouta-t-il +en regardant comment on disait dans son journal, +nous volerons tout ce que nous trouverons.</p> + +<p>—Nous volerons! dit Charles, qui commençait +à trouver ce jeu fort singulier.</p> + +<p>—Sûrement, puisque nous sommes des brigands.</p> + +<p>—Je ne volerai pas.</p> + +<p>—Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous +les petits garçons; tu es un brigand, tu voleras.</p> + +<p>—Je ne volerai pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, +qui voulait toujours tout arranger; si tu ne voles +pas, ce sera tant pis pour toi.</p> + +<p>—Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce +sera tant pis pour toi, tu ne viendras pas boire.</p> + +<p>—Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda +l'un de la troupe. Charles dit que c'était de s'enivrer.</p> + +<p>—Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; +nous irons tous ensemble au cabaret.</p> + +<p>—On vous y laissera bien aller! dit Charles.</p> + +<p>—Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis +on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une +lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de +permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent +de tout le monde. Et les petits garçons se +mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus +fier.</p> + +<p>—Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous +sommes brigands.</p> + +<p>—Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, +et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au +petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche. +Et Simon était assez disposé à aller prendre +sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent +qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en +aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles +aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine +dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu +l'histoire dans un vieux recueil latin et français +où son père apprenait aux enfants à lire le latin, +il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient +autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang, +qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être +brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela +charmant.</p> + +<p>—Mais comment aurons-nous du sang? dit +l'un d'eux.</p> + +<p>—On se piquera le doigt, reprit un autre; justement +j'ai une grosse épingle qui attache ma +culotte.</p> + +<p>Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun +se promettant bien intérieurement de ne pas piquer +bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un +grand embarras. On voulait que Louis, qui était +le fils du marchand de vin, en allât voler chez +son père. Louis dit que ce ne serait pas la première +fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de +peur d'être vu et battu. On lui disait que pour +un brigand il était bien poltron, mais cependant +personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon, +qui était le plus hardi, en alla demander à +la servante du cabaretier, qui l'aimait assez, +parce que, quand il la rencontrait dans la rue, +bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle +lui en donna un peu qui était resté au fond d'une +pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux +sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença +à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui +faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique +cela ne saignât pas du tout; les autres firent +semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt +bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu +beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne +voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un +grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se +fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti +de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours +en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot; +les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il +ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il +était un traître qui voulait les dénoncer. Simon +lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, +c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à +Charles, d'autant que Simon venait de se battre +pour lui.</p> + +<p>—Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils +tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie +de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être +un brigand. Ils criaient encore plus fort:</p> + +<p>—Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; +et Simon lui portait le sabot à la bouche. +Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait +bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant +que non, et fort en colère.</p> + +<p>Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, +qui le lendemain l'attendit à son passage dans la +rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson +qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de +la boutique du charcutier du village. Charles +avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais +Simon lui avait tant dit que le saucisson était +bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment +il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse +où ils mangeaient le saucisson; il le trouva +en effet bien gros; ils lui racontèrent comment +ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être +vus par le marchand, les contes que Simon lui +faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant +qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles, +qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles +actions, que quand on lui proposa de goûter +du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. +Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit +inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout +de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait +il était plus tourmenté. Ce fut bien pis +quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui +fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait +tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu: +<i>Le bien d'autrui tu ne prendras</i>.</p> + +<p>Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient +le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs, +mais encore ceux qui achetaient sans +payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, +et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre, +mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient +pris les autres.</p> + +<p>Charles pâlissait et rougissait tour à tour; +heureusement il faisait sombre, son oncle n'en +vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put +s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, +il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à +l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson +qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit +point. Sa conscience lui reprochait d'avoir +participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait +bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela +était mal, car ils lui diraient:</p> + +<p>—Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger +du saucisson.</p> + +<p>Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on +ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât, +à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on +avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le +peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable +poids; mais comment le faire accepter au +charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser +ses camarades? ce que Charles ne voulait pas +faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé +par sa promesse. Il imagina d'aller placer +quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, +sur la porte du charcutier, imaginant qu'il +les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou +trois fois devant la porte sans oser les mettre; +enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il +les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la +rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas +plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour +de la boutique, et voyant que le marchand +avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser. +Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine +se débattit; le marchand se retourna au +bruit.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? +dit-il en colère, car il se souvenait de ce +qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles +rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; +ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles, +mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.</p> + +<p>—Lui comme un autre, disait Antoine entre +ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait +chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait +dans une autre occasion. Il courut après Antoine +pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils +étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il +n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait +sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque +de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait +pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de +n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours +été.</p> + +<p>Comme il était là, triste et honteux, vinrent à +passer Jacques et Simon.</p> + +<p>—Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons +un beau panier de pêches que la mère Nicolas +allait porter à la ville et que nous avons été de +dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser +du bois auprès des murs du parc; nous l'avons +caché là, dans le fossé; viens le voir.</p> + +<p>—Non, dit Charles, je ne veux pas.</p> + +<p>—Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; +il n'a pas eu la peine de le prendre; c'est un poltron +de brigand.</p> + +<p>—Je ne suis pas un brigand, dit Charles en +colère, et je ne me soucie pas de vos pêches.</p> + +<p>—Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.</p> + +<p>Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu +par un coup de poing; mais il était humilié, +il se tut; et Jacques s'en alla en chantant +de toutes ses forces, sur l'air <i>c'est un enfant</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est un poltron,</p> +<p>C'est un poltron.</p> + </div> </div> + +<p>—Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.</p> + +<p>—Simon, lui répondit Charles, qui aurait +voulu le convertir, c'est bien mal de voler et de +fréquenter ceux qui volent.</p> + +<p>—Bon! tu ne pensais pas cela hier.</p> + +<p>—Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.</p> + +<p>—Eh bien! tu te repentiras encore demain, +viens. Et Simon, qui avait l'habitude de lui faire +faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par le bras.</p> + +<p>—Non, non, je n'irai pas.</p> + +<p>—Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa +brusquement. Je vois bien que c'est que tu ne +veux pas me donner ma revanche.</p> + +<p>—Mais, Simon, comment le pourrais-je? je +n'ai plus d'argent.</p> + +<p>—Tu as toujours ces quatre sous que tu nous +as gagnés à Louis et à moi.</p> + +<p>Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce +qui lui était arrivé. Simon se mit à rire si fort, +que Charles riait presque de voir rire Simon; cependant +il s'impatientait.</p> + +<p>—Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.</p> + +<p>—Oh! dit Simon, les brigands ne rendent +rien. Mais viens tantôt jouer au petit palet sur +la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui +te les a volés, nous trouverons bien moyen de les +lui gagner.</p> + +<p>—Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.</p> + +<p>—Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai +pour moi tout seul.</p> + +<p>Comme Charles, malgré ses malheurs, était +un peu plus content de lui, il dîna mieux qu'il n'avait +soupé la veille. Cependant il songeait qu'il +aurait été bien agréable de regagner à Antoine +ses quatre sous. Le lendemain était dimanche; +le curé lui donna la clef de son jardin, lui disant +de l'aller porter à madame Brossier, l'une de ses +paroissiennes, vieille et infirme, qui logeait à +quatre ou cinq cents pas du village, et qui, pour +venir à la messe, avait beaucoup moins de chemin +à faire en traversant le jardin du curé qu'en +faisant le tour par les rues.</p> + +<p>Charles partit; il passait assez près de la +pelouse; en passant il la regarda, et marcha plus +lentement pour tâcher d'apercevoir ce que faisaient +ses camarades qu'il y voyait rassemblés, +En regardant et en marchant lentement, il approcha; +il les vit jouant au petit palet, et approcha +davantage peur savoir si c'était Simon qui gagnait. +Simon le vit, l'appela, et lui proposa d'être +de moitié. Charles ne répondit rien d'abord; Simon +renouvela sa proposition: c'était contre +Antoine qu'il jouait. Charles accepta, sans songer +qu'il ne pouvait pas jouer, puisqu'il n'avait pas +d'argent pour payer s'il perdait. Cette idée lui +revint au milieu de la partie; alors il lui prit une +telle peur de perdre, qu'il ne respirait pas. Il +examinait le jeu avec une attention inquiète; il +crut deux fois s'apercevoir que Simon, avec qui +il était de moitié, trouvait moyen, en s'approchant +pour mesurer, de pousser son palet de manière +à faire croire qu'il avait gagné quand il +avait perdu. Il n'osa rien dire. Était-ce pour ne +pas faire de tort à Simon? Était-ce pour ne pas +perdre! Il n'en savait rien lui-même, tant il était +troublé. Il gagna un sou, et s'en alla, s'il est possible, +encore plus troublé que la veille. Il pensait +que Simon avait triché, et que c'était de là +que venait son gain; que bien qu'Antoine l'eût +volé, ce n'était pas une raison pour le voler à son +tour. Il aurait bien voulu demander à quelqu'un +s'il avait le droit de garder cet argent, si au contraire +il n'était pas obligé à restituer même celui +qu'avait gagné Simon, puisqu'il n'avait pas +averti qu'il trichait. Mais à qui le demander? Le +malheur de ceux qui ont eu une mauvaise conduite, +c'est de ne plus oser demander conseil à +personne, même quand c'est pour la réparer. La +conscience de Charles le tourmentait si fort, qu'il +commençait à tâcher de s'étourdir pour ne plus +la sentir. Il se mit donc à courir de toute sa force +pour secouer ses idées; mais en arrivant à la +porte de madame Brossier, il s'aperçut qu'il +n'avait plus la clef du jardin. Il crut d'abord l'avoir +perdue en courant, et la chercha quelque +temps; mais il se ressouvint ensuite qu'il l'avait +prêtée à Simon pour mesurer la distance des palets. +Il retourna pour la lui demander; Simon +n'y était pas, non plus que Jacques, les autres +dirent qu'ils n'avaient pas la clef. Charles voulait +courir après Simon.</p> + +<p>—N'y va pas, dit Antoine; il va revenir, tu le +manquerais. Jouons plutôt une partie.</p> + +<p>Charles était en train de faire des fautes; il ne +savait plus d'ailleurs si l'argent qu'il avait lui appartenait +ou non; et il semble que les gens qui +ont eu le malheur de rendre leurs devoirs si difficiles +et si embrouillés, qu'ils ne savent plus +comment s'en tirer, abandonnent le soin de leur +conscience et ne se soucient plus de faire bien ou +mal, en sorte qu'ils vont toujours empirant, s'ôtant +le moyen de réparer.</p> + +<p>Charles joua et perdit non-seulement un sou, +mais quatre autres qu'il n'avait pas. Il voulait +toujours sa revanche, Antoine ne voulait plus +jouer, et Simon ne revenait pas. Charles n'y pensait +guère, parce qu'il était tout occupé de sa +partie; cependant il avait demandé une fois:</p> + +<p>—Est-ce que Simon ne reviendra pas?</p> + +<p>—Oui, oui, quand les poules auront des dents, +avait répondu Antoine en se moquant. Charles +l'avait à peine entendu. Pendant qu'il sollicitait +une dernière partie qui lui aurait probablement +encore fait perdre ce qu'il n'avait pas, Jacques +arrive en courant, et sans voir Charles, parce +qu'il commençait à faire sombre; il crie d'une +certaine distance, et cependant à demi-voix:</p> + +<p>—C'est bien la clef du jardin, nous l'avons +essayée; nous allons chercher des paniers. Charles +entend qu'on parle de sa clef, et voit bien +qu'on l'a retenu exprès pour que Jacques et Simon +eussent le temps de l'emporter. Il veut courir +après Jacques, Antoine le retient:</p> + +<p>—Paye-moi d'abord, dit-il, mes quatre sous.</p> + +<p>—Je te les payerai demain; mais je veux ravoir +ma clef.</p> + +<p>—Ta clef, n'as-tu pas peur qu'on ne te la +mange?</p> + +<p>—Non, mais je ne veux pas qu'on aille voler +les fruits du jardin de mon oncle, comme le +panier de pêches et le saucisson; et Charles se +débattait toujours, et Antoine le retenait.</p> + +<p>—Le grand mal, disait Louis, quand on ramasserait +les fruits qui sont à terre à se pourrir! +Et Charles, qui savait bien qu'on en prendrait +d'autres, se débattait encore plus fort.</p> + +<p>—Il faudra bien que vous me laissiez aller à +la fin, disait Charles, et alors j'irai dire à mon oncle +de se faire rendre sa clef.</p> + +<p>—Et moi je lui dirai, répondit Antoine, de me +faire rendre mes quatre sous.</p> + +<p>—Eh bien! laisse-moi aller; je ne dirai rien.</p> + +<p>—Promets-le, foi de brigand.</p> + +<p>—Je ne suis pas brigand.</p> + +<p>—Tu l'es, tu l'es, dirent les petits garçons en +se prenant la main et en se mettant à sauter autour +de lui de manière à l'empêcher de sortir.</p> + +<p>—Promets foi de brigand. Charles trépignait, +pleurait, faisait des efforts inutiles. Il lui fallut +promettre foi de brigand qu'il ne dirait rien, et +qu'il payerait les quatre sous le lendemain, c'est-à-dire +qu'il donnerait ce qu'il n'avait pas; mais +Charles s'était engagé, par ses premiers torts, +dans une mauvaise route où il ne pouvait plus +faire que des fautes.</p> + +<p>A peine libre, il se met à courir de toute sa +force du côté de la maison; mais à quelque distance +il rencontra son oncle, qui l'arrêta et lui +demande s'il a remis la clef à madame Brossier. +Charles, interdit, confus, bégaie et ne sait que +répéter:</p> + +<p>—La clef, la clef... mon oncle, la clef....</p> + +<p>—L'as-tu perdue?</p> + +<p>—Oui, mon oncle, dit Charles enchanté de +cette défaite. Le curé était un homme bon et +tranquille, il ne se fâchait jamais.</p> + +<p>—Eh bien! il faut la chercher.</p> + +<p>—Quoi! mon oncle, à cette heure! il ne fait +presque plus jour.</p> + +<p>—Nous la trouverons encore bien moins quand +il fera tout-à-fait nuit. Et le voilà à chercher +avec Charles, qui du moins en fait semblant. Ils +rencontrent Antoine et ses camarades qui rentraient +au village; le curé leur demande sa clef, ils répondent +qu'ils ne l'ont pas trouvée, et Charles +les entend avec indignation, en s'en allant, rire +entre eux et dire:</p> + +<p>—Elle se retrouvera, monsieur le curé, elle +se retrouvera. Il les voit se mettre à courir, et +pense qu'ils vont se dépêcher de profiter de son +absence pour faire leur coup. Il tremble pour le +bel abricotier de son oncle, si chargé de fruits, +qu'on a été obligé d'en étayer quelques branches. +Il tremble surtout pour Bébé, un charmant petit +agneau qu'élève la servante du curé, que Charles +aime à la folie, qui le reconnaît, accourt à lui, +quand il le voit, de toute la longueur de sa corde, +le caresse et mange de l'herbe dans sa main. Il est +attaché dans le jardin; si ces garnements allaient +l'emmener et lui faire mal; il aurait beau bêler, +la servante ne l'entendrait pas, parce que le jardin +est assez éloigné de la maison, à laquelle il +ne tient que par une petite allée qui passe le long +des derrières de l'église. Il ne peut tenir à cette +pensée.</p> + +<p>—Mon oncle, dit-il avec agitation, laissez-moi +aller; si quelqu'un a trouvé la clef, il pourrait +entrer; je veux mettre quelque chose dans la serrure +pour les empêcher d'ouvrir.</p> + +<p>—Non pas, dit le curé, vous me gâteriez ma +serrure. Charles a déjà pris sa course. Le curé lui +crie encore qu'il lui défend de rien mettre dans la +serrure. Charles promet qu'il n'y touchera pas, et +court toujours; et le curé, voyant qu'il fait trop +noir pour espérer de trouver sa clef, va faire une +visite dans le village.</p> + +<p>Charles arrive essoufflé; il trouve tout tranquille; +Bébé est à la même place et vient lui +lécher la main. Il respire, mais il craint à tout +moment d'entendre arriver les petits brigands: +que ferait-il alors? Charles s'est mis dans la plus +cruelle alternative où puisse être un homme: +celle de manquer à sa parole, ou de laisser commettre +une mauvaise action qu'il pourrait prévenir. +Son oncle lui a défendu de faire rien entrer +dans la serrure; mais il pense que l'échelle qui +sert à monter aux arbres, mise en travers de la +porte, pourra empêcher de l'ouvrir. Il commence +à la traîner avec beaucoup de peine, quand il +croit entendre plusieurs personnes parler bas le +long du mur et près de la porte, alors il sent +bien qu'il n'aura pas le temps d'y arriver avec +son échelle: il s'élance pour la retenir au moins de +toute sa force; mais en ce moment on vient de +mettre la clef dans la serrure, la porte s'ouvre +brusquement; Charles est presque renversé. Il +voit entrer les cinq petits brigands.</p> + +<p>—Sortez! sortez! leur dit-il en les repoussant, +sortez! ou je vais crier.</p> + +<p>—Va crier dehors, lui dit Jacques, et il le jette +hors du jardin, dont il ferme la porte après en +avoir retiré la clef. Charles, en effet, crie et +frappe, mais on lui jette par-dessus le mur un pot +à fleurs, qui lui fait bien mal en lui tombant sur +l'épaule: il en voit arriver un autre et juge qu'il +ne peut pas rester là. Alors, forcé de faire le tour, +il se hâte le plus qu'il peut, malgré ses craintes +qui rendent ses jambes tremblantes, trouve la +porte de la cour ouverte, passe par l'allée sans +avoir été vu de la maison, et entend de loin Bébé +bêler d'une manière si lamentable, que son coeur +est transi d'effroi.</p> + +<p>—Serre-lui le cou, disait Jacques, serre fort, +Charles pousse un grand cri. Simon saute sur lui, +lui met les mains devant la bouche; et aidé d'Antoine, +les y retient malgré les efforts de Charles, +tandis que les autres cherchent à serrer la corde +qui attache le cou de l'agneau à moitié étouffé. Le +pauvre Bébé pousse cependant encore un dernier +et faible bêlement: Charles l'entend; le désespoir +lui donne des forces, il s'arrache des mains qui le +retenaient, en criant:</p> + +<p>—Au secours! au secours! On l'a entendu: le +curé, qui le cherchait, la servante, qui vient faire +rentrer Bébé, arrivent et pressent le pas. Les petits +brigands se voient découverts; ils se dispersent +dans le jardin, et veulent se sauver, mais +ils ont fermé la porte. La servante en a déjà reconnu +et souffleté deux ou trois, tandis que Charles, +uniquement occupé de Bébé, le délie, le fait +respirer, et à genoux près de lui, l'embrasse en +pleurant et en essayant de l'engager à manger +de l'herbe qu'il lui présente. Après avoir sévèrement +tancé les petits brigands, et les avoir mis +à la porte, on revient auprès de Bébé. Charles +est tout étonné d'entendre la servante dire qu'ils +étaient quatre, et ne pas nommer Simon: il pense +qu'il a trouvé moyen de se sauver; mais dans la +petite allée où il marchait derrière les autres, +conduisant Bébé, qui, encore tout effrayé, avait +quelque peine à se laisser conduire, il aperçoit +Simon tapi derrière un gros lilas. Il est d'abord +prêt à crier, se souvenant que c'était Simon qui +lui avait mis les mains devant la bouche pendant +qu'on cherchait à étrangler Bébé; mais un +mouvement de générosité et le sentiment de ses +propres fautes le retiennent. Il lui fait signe de +le suivre doucement; et pendant que les autres +rentrent dans la maison, il lui donne les moyens +de s'échapper par la porte de la cour.</p> + +<p>Interrogé par le curé, Charles prit le parti +d'avouer humblement tous ses torts, et de demander +pardon à Dieu et à son oncle, qui le +traita avec bonté, mais lui imposa cependant une +pénitence. Charles lui demanda de vouloir bien +lui avancer la petite somme qu'il lui accordait +tous les mois, afin qu'il pût payer Antoine, lui +rendre même l'argent qu'il avait gagné peu loyalement +avec Simon, et rendre aussi quelque chose +au marchand de saucissons. Le curé y consentit, +quoiqu'il eût une grande répugnance à voir donner +de l'argent à Antoine, qui ne pouvait certainement +s'en servir que pour de mauvais usages. +Mais Charles le devait, et son oncle lui fit observer +que les inconvénients de la mauvaise conduite +avaient souvent des suites si longues, que, +même après qu'on était corrigé, elles vous obligeaient +encore à faire des choses auxquelles on +avait du regret. Quant à l'argent du marchand, +Charles ne voulait pas le donner lui-même: son +oncle trouva qu'il avait raison, parce qu'il y a +des fautes si honteuses, qu'à moins d'être forcé +de les avouer pour éviter un mensonge, on ne +doit s'en accuser que devant Dieu; son oncle lui +promit de le rendre, comme une restitution dont +on l'avait chargé. Charles craignait qu'on ne +soupçonnât d'où cela venait; son oncle lui dit +qu'après avoir si peu craint le soupçon en faisant +le mal, il fallait avoir le courage de s'y exposer +pour le réparer, et qu'une conduite irréprochable +était le seul moyen de rétablir sa réputation, +qui pourrait bien être altérée de cette +aventure.</p> + +<p>Elle le fut, en effet, pendant quelque temps. +Le curé, le lendemain, au prône, ayant parlé +contre le vol, sans nommer personne, et ayant +averti les parents de veiller sur leurs enfants, +qui prenaient des habitudes dangereuses, tous +ceux du village qui avaient des enfants furent +inquiets, et cherchèrent à savoir ce qu'il entendait +par-là. Les petits brigands furent terriblement +maltraités par leurs parents; mais ceux-ci +dirent ensuite que le plus mauvais sujet c'était +Charles, qui leur avait ouvert la porte et puis les +avait fait découvrir. Les petits garçons, de leur +côté, lui disaient des injures toutes les fois qu'ils +le rencontraient. Il n'y avait que Simon qui ne +fût pas en colère. Charles, quand il le voyait +par hasard, car il ne le cherchait plus, tâchait +de l'engager à prendre de meilleures habitudes. +Simon promettait et n'en faisait rien. Il devint +enfin si mauvais sujet, que Charles fut obligé +de ne plus lui parler; il cessa même d'en avoir +envie. Simon ayant cessé bientôt d'être bon enfant +et serviable, car il n'y a point de bonne qualité +qui tienne contre l'habitude de mal faire, et +point de sentiment que ne finisse par étouffer le +défaut de religion.</p> +<br><br> + +<h4>FIN.</h4> +<br><br> + + + +<h3>TABLE.</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"><a href="#c01">Marie ou la Fête-Dieu.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c02">La vieille Geneviève.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c03">Aglaé et Léontine ou les Tracasseries.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c04">Hélène ou le but manqué.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c05">Armand ou le petit Garçon indépendant.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c07">Julie ou la morale de madame Croque-Mitaine.</a></p> +<p class="i10"><a href="#c06">Les petits Brigands.</a></p> + </div> </div> + + +<h4>FIN DE LA TABLE.</h4> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14309 ***</div> +</body> +</html> |
