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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le portrait de Dorian Gray + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: November 28, 2004 [EBook #14192] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + +BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE + + * * * * * + +OSCAR WILDE + + + + +LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY + +(TRADUIT DE L'ANGLAIS) + +Deuxième Édition + +ALBERT SAVINE, ÉDITEUR + +PARIS + +12, RUE DES PYRAMIDE + +1893 + + * * * * * + +PRÉFACE + + * * * * * + + +Un artiste est un créateur de belles choses. + +Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art. + +Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec +de nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles choses. + +L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes +de la critique. + +Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont +corrompus sans être séduisants. Et c'est une faute. + +Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les +cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance. + +Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la +Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal +écrit. C'est tout. + +Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de +Caliban apercevant sa face dans un miroir. + +Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de +Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir. + +La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la +moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait. + +L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies +peuvent être prouvées. + +L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un +artiste amène un maniérisme impardonnable du style. + +L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose. + +Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art. + +Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme, +le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la +sensation, c'est le métier de comédien. Tout art est à la fois surface +et symbole. + +Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls. + +Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole. + +C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète réellement. + +Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre +est nouvelle, complexe et viable. + +Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec +lui-même. + +Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi +longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose +inutile est de l'admirer intensément. + +L'Art est tout à fait inutile. + +OSCAR WILDE. + + + + +LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY + + + + +I + + +L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une +légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la +porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des +églantiers. + +D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu, +fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton +pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur +de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient à peine +pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de +temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur +les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant +une sorte d'effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres +de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art +nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du +mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans +les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses +baies dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce +grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note +bourdonnante d'un orgue éloigné. + +Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait +grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en +face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil +Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait +causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures. + +Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art +avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face +et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, +mit les doigts sur ses paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans +son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller. + +--Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous +ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer +l'année prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande +et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de +monde qu'il m'a été impossible de voir les tableaux, ce qui était +épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui +était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit +convenable.... + +--Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le peintre +en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de +lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part. + +Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les +minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au +bout de sa cigarette opiacée. + +--Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle +raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres +peintres? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt +que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est +ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la +renommée, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous +mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait +les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque +émotion. + +--Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis +réellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-même là-dedans. + +Lord Henry s'étendit sur le divan en riant.... + +--Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même chose. + +--Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si +vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre +rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune +Adonis qui a l'air fait d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher, +c'est Narcisse lui-même, tandis que vous!... Il est évident que votre +face respire l'intelligence et le reste.... Mais la beauté, la réelle +beauté finit où commence l'expression intellectuelle. L'intellectualité +est en elle-même un mode d'exagération, et détruit l'harmonie de +n'importe quelle face. Au moment où l'on s'asseoit pour penser, on +devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d'horrible. Voyez les +hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont +parfaitement hideux! Excepté, naturellement, dans l'Église. Mais dans +l'Église, ils ne pensent point. Un évèque dit à l'âge de quatre-vingts +ans ce qu'on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en +est qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont +vous ne m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine +réellement, n'a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C'est une admirable +créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver +les fleurs absentes, et nous rafraîchir l'intelligence en été. Ne vous +flattez pas, Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde. + +--Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je sais bien +que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais +même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules?... Je vous dis la +vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions physiques et +intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers +l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de +ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce +rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir à leur aise et bâiller au +spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la +défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans +être troublés, indifférents et tranquilles. Il n'importunent personne, +ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune, +Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art aussi imparfait +qu'il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous +pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terriblement.... + +--Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil +Hallward. + +--Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire. + +--Et pourquoi? + +--Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément, +je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à +aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous +faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des +choses nous paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte +cette ville, je ne dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais +tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en +quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je +suis sûr que vous devez me croire fou à m'entendre parler ainsi?... + +--Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous +semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est +qu'il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties. +Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je +fais. Quand nous nous rencontrons--et nous nous rencontrons de temps à +autre, quand nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le +due--nous nous contons les plus absurdes histoires de l'air le plus +sérieux du monde. Dans cet ordre d'idées, ma femme m'est supérieure. +Elle n'est jamais embarrassée pour les dates, et je le suis toujours; +quand elle s'en rend compte, elle ne me fait point de scène; parfois je +désirerais qu'elle m'en fît; mais elle se contente de me rire au nez. + +--Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit +Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous +crois un très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être +vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et +jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement +une pose. + +--Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je +connaisse, s'exclama en riant lord Henry. + +Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent +sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de lauriers. Le +soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites +tremblaient sur le gazon. + +Après un silence, lord Henry tira sa montre. + +--Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir, +j'aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à +l'heure. + +--Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à terre? + +--Vous la savez.... + +--Mais non, Harry. + +--Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez +pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je +désire en connaître la vraie raison. + +--Je vous l'ai dite. + +--Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup +trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin.... + +--Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout +portrait peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du +modèle. Le modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui +qui est révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la toile +colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas +ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le +secret de mon âme! + +Lord Henry se mit à rire.... + +--Et quel est-il? + +--Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie. + +--Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon. + +--Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je +crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le +croirez-vous.... + +Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite +aux pétales roses et l'examinant: + +--Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant +attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à +croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient +incroyables. + +Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de +lilas se balancèrent dans l'air languide. Une cigale stridula près du +mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on +entendit frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux +comme s'il avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil +Hallward, se demandant ce qui allait se passer. + +--Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois, +j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres, +pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à +autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages. +Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de +change, peut en arriver à avoir la réputation d'un être civilisé. +J'étais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec +des douairières lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand +soudain je perçus obscurément que quelqu'un m'observait. Je me tournai +à demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se +rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me +poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple +personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle +m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même. +Je ne veux aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez, +Harry, combien ma vie est indépendante. J'ai toujours été mon +maître--je l'avais, tout au moins toujours été, jusqu'au jour de ma +rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous +expliquer ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait +traverser une crise terrible. J'eus l'étrange sensation que le destin +me réservait d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et +me disposai à quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me +faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action. +Je ne vis point d'autre issue pour m'échapper. + +--La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil. +La conscience est le surnom de la fermeté. C'est tout. + +--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas +non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif--c'était peut-être +l'orgueil, car je suis très orgueilleux--je me précipitai vers la +porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. «Vous +n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward», +s'écria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?... + +--Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, excepté +en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs +doigts nerveux.... + +--Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à des Altesses, et à +des personnes portant Étoiles et Jarretières, à des dames mûres, +affublées de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla +de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontrée une +fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de me lancer. Je crois +que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et qu'on en parlait +dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les +étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai +face à face avec le jeune homme dont la personnalité m'avait si +singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de nouveau nos +regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais je +demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un à l'autre. Peut-être +après tout, n'était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il +est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable; +j'en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il +avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître. + +--Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune +homme, demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un précis +rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu'elle me présenta une +fois à un apoplectique et truculent gentleman, couvert d'ordres et de +rubans et sur lui, me souffla à l'oreille, sur un mode tragique, les +plus abasourdissants détails, qui durent être perçus de chaque personne +alors dans le salon. Cela me mit en fuite; j'aime connaître les gens par +moi-même.... Lady Brandon traite exactement ses invités comme un +commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et +coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous +intéresser au personnage. + +--Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment +Hallward. + +--Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu'à +ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi, +que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray? + +--Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant garçon! Sa +pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce +qu'il fait, ou plutôt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il +joue du piano.... Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher M. Gray?» + +Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes +amis. + +--L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement d'amitié, et +c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant +une autre marguerite. + +Hallward secoua la tête.... + +--Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amitié +ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier. +Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous +intéresse. + +--Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en arrière son +chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches +d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de +turquoise de ce ciel d'été. + +«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence entre les +gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades +pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne +saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai +point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine +puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m'apprécient. Est-ce +très vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.» + +--Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant à votre manière +de sélection, je dois être pour vous un simple camarade. + +--Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade.... + +--Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose! + +--Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon frère aîné ne veut +pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter. + +--Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin. + +--Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis +m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que +chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les +mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la +démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du +grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et +l'immoralité sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un +de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre +Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette même +masse fut absolument magnifique--et je suis parfaitement convaincu que +le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait. + +--Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer, +et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi. + +Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant +avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin: + +--Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me +faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un véritable +Anglais--ce qui est toujours une chose téméraire--il ne cherche jamais à +savoir si l'idée est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il +attache quelque importance est de découvrir ce que l'on en pense +soi-même. D'ailleurs la valeur d'une idée n'a rien à voir avec la +sincérité de l'homme qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes +chances pour que l'idée soit intéressante en proportion directe du +caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée +par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier. +Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques, +sociologiques ou métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que +leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que +n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous +vu souvent? + +--Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque +jour. Il m'est absolument nécessaire. + +--Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose +que de votre art.... + +--Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je +pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque +importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un +nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle +personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour +les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray +me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins, +que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela +d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. Cela ne veut point dire +que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après lui ou que sa +beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art +ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite +depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure +de ma vie. Mais, d'une manière indécise et curieuse--je m'étonnerais que +vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggéré une manière d'art +entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau. Je vois +les choses différemment; je les pense différemment. Je puis maintenant +vivre une existence qui m'était cachée auparavant. «Une forme rêvée en +des jours de pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais +c'est exactement ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible +de cet adolescent--car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien +qu'il ait plus de vingt ans--la simple présence visible de cet +adolescent!... Ah! je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte +de ce que cela signifie! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes +d'une école nouvelle, d'une école qui unirait la passion de l'esprit +romantique à la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de +l'âme, quel rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces +deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité +qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian +Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une +somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des +meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce +que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi. +Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première +fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que +j'avais toujours cherché...et toujours manqué. + +--Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!... + +Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le +jardin.... Il revint un instant après.... + +--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous +ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent +dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est +une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le +trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le +subtil de certaines nuances. C'est tout. + +--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de +nouveau lord Henry. + +--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas +non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette +étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en +sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et +je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne +sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans +cette chose, Harry--trop de moi-même!... + +--Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent +combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un +coeur brisé se tire à plusieurs éditions. + +--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de +belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous +vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect +autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. +Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le +monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray. + +--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec +vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi, +Dorian Gray vous aime-t-il?.. + +Le peintre sembla réfléchir quelques instants. + +--Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le +flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui +dire des choses que certes je serais désolé d'avoir dites. D'ordinaire, +il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans +l'atelier à parler de mille choses. De temps à autre, il est +horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la +peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon âme entière à un être qui la +traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour +sa vanité, comme la parure d'un jour d'été.... + +--Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous +fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose +à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que +la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous +instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de +quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et +de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien +informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé +est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où +l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose +cotée au-dessus de sa réelle valeur. + +«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque +jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus +ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui +reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal +conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et +indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous +m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et +le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir +peu romanesque....» + +--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray +existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de +la même façon que moi. Vous changez trop souvent. + +--Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux +qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est +la trahison qui en connaît les tragédies. + +Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent, +commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air +satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase. + +Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des +lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages +passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien, +pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres! +beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de +sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être +les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette +pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward; +s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord +Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des +pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il +aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes +vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à +elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le +fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel +inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il +pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward.... + +--Mon cher ami, je me souviens. + +--Vous vous souvenez de quoi, Harry? + +--Où j'entendis le nom de Dorian Gray. + +--Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de +sourcils.... + +--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil.... +C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la +connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien +l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis +assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme. +Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau +jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était +très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup +représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des +taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé +savoir que c'était votre ami. + +--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su. + +--Et pourquoi? + +--Je ne désire pas que vous le connaissiez. + +--Vous ne désirez pas que je le connaisse?... + +--Non.... + +--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en +entrant dans le jardin. + +--Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en +riant lord Henry. + +Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux +clignotants: + +--Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment. + +L'homme s'inclina et retourna sur ses pas. + +Hallward regarda lord Henry.... + +--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle +nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous +m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer; +votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque +pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à +mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui. +Faites attention, Harry, je vous en conjure.... + +Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres +malgré sa volonté.... + +--Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant +Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison. + + + + + +II + + +En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur +tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la +Forêt» de Schumann. + +--Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les +apprenne. C'est tout à fait charmant. + +--Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian.... + +--Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait +grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du +piano d'une manière pétulante et volontaire.... + +Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il +s'arrêta court.... + +--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez +avec quelqu'un.... + +--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui +disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout +gâter.... + +--Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord +Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent +de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être +aussi... une de ses victimes.... + +--Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua Dorian +avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de +l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma +promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos, +plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté à la +seule pensée d'aller la voir. + +--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée, +et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie. +L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano, +elle fait du bruit pour deux.... + +--C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en +éclatant de rire.... + +Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec +ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa +chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance; +on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de +l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé. +Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?.. + +--Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie, +M. Gray, trop charmant.... + +Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes. + +Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses +pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière +remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se +décidant: + +--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en +voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et +regarda Dorian Gray. + +--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il. + +--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de +mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la +tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais +pas m'occuper de philanthropie. + +--Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si +assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en +irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez +pas absolument à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne +m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder +avec vos modèles? + +Hallward se mordit les lèvres.... + +--Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des +lois pour chacun, excepté pour lui. + +Lord Henry prit son chapeau et ses gants. + +--Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un +rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me +voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours +chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vous viendrez: je serais +désolé de ne pas vous rencontrer. + +--Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais +aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est +horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir +l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste. + +--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit +Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je +ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je +comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie +de rester. + +--Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»? + +Le peintre se mit à rire. + +--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et +maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et +tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son +influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même.... + +Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en +faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà +pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils +formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si +belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit: + +--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut +bien le dire? + +--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray. +Toute influence est immorale...immorale, au point de vue +scientifique.... + +--Et pourquoi? + +--Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un +peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles, +elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus +siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés, +sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur +d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le +développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce +que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes +aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir +que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils +nourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de +faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en +eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute +morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les +deux choses qui nous gouvernent. Et encore.... + +--Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit +garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre +dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu. + +--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, +avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement +caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si +un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner +une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une +réalité à chaque rêve--je crois que le monde subirait une telle poussée +nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales +pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose +de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre +nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est +tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis +pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en +nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec +son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste +que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de +se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister, +et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues; +avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait +illégal et monstrueux. + +«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans +la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent +aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec +votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu +des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de +terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel +colorerait de honte vos joues.... + +--Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous m'embarrassez. Je ne +sais que vous répondre. J'ai une réponse à vous faire que je ne puis +trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grâce! Laissez-moi +essayer de penser! + +Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les +lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait +avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à +fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de +lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits +sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus--avaient touché +quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais +qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui. + +La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois. +Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle +crée en nous.... + +Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien +limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile +magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique +aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi +douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque +chose de plus réel que les mots? + +Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point +comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain +ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les +flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela? + +Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il +connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait +vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles +avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait +seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il +s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il +avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?.. +Ce garçon était vraiment intéressant. + +Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le +caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite +qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas +attention au long silence planant dans l'atelier. + +--Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai +besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est +suffocant.... + +--Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne pense à +rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez parfaitement +immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres +demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu +vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette +merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut +pas croire un mot de ce qu'il dit. + +--Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison +pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté. + +--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit, +riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je +vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet +atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une +boisson quelconque aux fraises. + +--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra, +je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du +portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop +longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera +sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà. + +Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face +ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum +comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son +épaule.... + +--Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que +les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens. + +L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les +feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés. +Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve +dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement +dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses +lèvres frissonnantes. + +--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie, +guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes +une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout +ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez. + +Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait +s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face +de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée, +l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa +voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches, +pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix +elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles. +Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu +que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il +connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé; +quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le +mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était +ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment.... +--Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à +boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous +abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas +d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment. + +--Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il +s'asseyait au fond du jardin. + +--C'est pour vous de toute importance, M. Gray. + +--Tiens, et pourquoi? + +--Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est +la seule chose désirable. + +--Je ne m'en soucie pas. + +--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand +vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de +sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour +viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez +actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une +figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous +l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, +car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du +monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres +de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être +discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de +ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus +quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que +superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins +superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des +merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur +l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non +l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que +les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années +à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira +avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de +triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus +triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites. +Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps +est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses. + +«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous +souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous +l'avez!... + +«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant +d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun +et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge. +Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien +perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous +effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous +pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre +personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour +un temps! + +«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience +de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous +quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me +fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir +vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si +peu!... Les fleurs se dessèchent, mais elles refleurissent.... Cet +arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine +qu'il l'est à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs +pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre illumineront le +vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre +jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va +s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!... +Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de +ce dont nous fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous +n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien +n'est au monde que la jeunesse!... + +Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La +branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita, +tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des +globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange +intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés +de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une +nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression, +ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de +céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le +calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança +dans le vide, doucement.... + +Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des +signes réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en souriant.... + +--Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment +et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et +paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et +blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur, +une grive se mit à chanter. + +--Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord +Henry le regardant. + +--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai +toujours!... + +--«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je +l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les +romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans +signification, désormais. La seule différence qui existe entre un +caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus +longtemps»... + +Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras +de lord Henry: + +--Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il, +rougissant de sa propre audace.... + +Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose.... + +Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et +l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et +venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le +silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte, +une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser +sur toute chose. + +Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en +regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait, +mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils +crispés.... + +--Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres +de vermillon sur le coin gauche de la toile. + +Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art +d'une ressemblance merveilleuse. + +--Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il. +C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous +regarder. + +L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve. + +--Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme. + +--Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme +un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé. + +--Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray? + +Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se +tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues +rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux, +car il se _reconnut_ pour la première fois. Il demeura quelque temps +immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre +la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en +lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les +compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des +exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite +oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord +Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse, +l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point +nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en +sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où +sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la +grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres +passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait +façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux, +baroque.... + +Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa +comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son +être.... + +L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les +obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur.... + +--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de +l'adolescent, qu'il ne comprenait pas.... + +--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il +pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous +donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!... + +--Ce n'est pas ma propriété, Harry. + +--A qui est-ce donc alors? + +--A Dorian, pardieu! répondit le peintre. + +--Il est bien heureux.... + +--Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore +fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai +vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune. +Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si +cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune, +et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je +donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais.... +Mon âme, même!... + +--Vous trouveriez difficilement un pareil +arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire.... + +--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre. + +Dorian Gray se tourna vers lui. + +--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne +vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine +autant, plutôt.... + +Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à +entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai +qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées. + +--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou +que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de +temps m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais +maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on +perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison +tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je +m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai! + +Hallward pâlit et prit sa main. + +--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami +tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être +jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau +qu'aucune d'elles? + +--Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis +jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai. +Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si +cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais +rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle +ironie, un jour! Quelle terrible ironie! + +Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains. +Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les +coussins, à genoux comme s'il priait.... + +--Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement. + +Lord Henry leva les épaules. + +--Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!... + +--Ce n'est pas.... + +--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?... + +--Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il. + +--Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry. + +--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs +amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce +que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après +tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse +abîmer nos trois vies. + +Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle +baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située +sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts, +parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient +quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à +palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile.... + +Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se +précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à +l'autre bout de l'atelier. + +--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre! + +--Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre +froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de +vous.... + +--L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de +moi-même. + +--Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni, +encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez +bon de «vous-même». + +Il traversa la chambre et sonna pour le thé. + +--Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien +présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples. + +--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers +refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté +sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je +m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour +prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il +n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après +tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de +ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce +méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi.... + +--Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le +pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de +m'appeler un méchant garçon.... + +--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai +avant qu'il ne fût fait. + +--Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray, +et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que +vous êtes extrêmement jeune. + +--Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry. + +--Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis.... + +On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé +qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de +tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de +Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un +valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes +s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était +sous les couvercles des plats. + +--Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau +quelque part. + +--J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je +puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou +que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je +pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le +charme de la candeur. + +--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a +mis, on est parfaitement horrible. + +--Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est +détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul +élément de quelque couleur dans la vie moderne. + +--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry. + +--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du +portrait?... + +--Devant les deux. + +--J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme. + +--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil. + +--Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses +à faire. + +--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble. + +--Je le désire beaucoup.... + +Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea +vers le portrait. + +--Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement. + +--Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant +vers lui. Suis-je réellement comme cela? + +--Oui, vous êtes comme cela. + +--C'est vraiment merveilleux, Basil. + +--Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais, +ajouta Hallward.... C'est quelque chose. + +--Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même +en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à +faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et +ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent; +voilà tout ce qu'on en sait. + +--N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner +avec moi. + +--Je ne le puis, Basil. + +--Pourquoi? + +--Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui. + +--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque +assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller. + +Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête.... + +--Je vous en conjure.... + +Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les +guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé. + +--Je veux sortir, Basil, décida-t-il. + +--Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le +plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez +bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. +Venez me voir bientôt, demain si possible. + +--Certainement.... + +--Vous n'oublierez pas.... + +--Naturellement.... + +--Et...Harry? + +--Moi non plus, Basil. + +--Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le +jardin ce matin.... + +--Je l'ai oublié.... + +--Je compte sur vous. + +--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord +Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai +chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi. + +Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un +sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face. + + + + + +III + + +Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon +Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux +garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les +étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux +par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père +avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle +était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un +caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit +point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme +particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du +bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le +plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait +démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé +alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se +mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire +absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais +préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la +plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses +mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette +teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon +avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du +bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté +lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait +jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros +pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il +tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel +homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses +principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de +ses préjugés. + +Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, +habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur +un numéro du _Times_. + +--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne +heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux +heures, et visibles avant cinq. + +--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin +de vous demander quelque chose. + +--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin, +asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, +aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout. + +--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils +deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y +a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et +je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune +homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire +aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin +d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un +renseignement inutile. + +--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais, +Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises. +Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai +entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que +voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à +l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il +n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui! + +--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit +lord Henry, languide. + +--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses +sourcils blancs et broussailleux. + +--Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui +il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une +Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa +mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque +tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je +m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire +sa connaissance. + +--Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le petit-fils de +Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois bien que +j'étais à son baptême. C'était une extraordinairement belle fille, cette +Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un +jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un +régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me +rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvre diable fut +tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il y eut une vilaine +histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque +brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya, +monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son +homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi, +Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il +reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la +parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans +l'espace d'une année. Ainsi donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié +cela. Quelle espèce de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit +être un bien beau gars. + +--Il est très beau, affirma lord Henry. + +--J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux +gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien +fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes +les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. Celui-ci +haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était bien! Il +vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus honteux. +La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se +querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une +histoire. Un mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il +a mieux traité son petit-fils que ces drôles. + +--Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera +très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a +dit. Et.... sa mère était vraiment belle! + +--Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que j'aie +vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle +l'a lait. Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou: +Elle était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le +furent. Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes, +merveilleuses! + +Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. Elle lui +rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût après +lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules, +quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au sujet de +Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus de jeunes +Anglaises assez bonnes pour lui? + +--C'est assez élégant en ce moment d'épouser des Américaines, oncle +Georges. + +--Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord +Fermor en frappant du point sur la table. + +--Les paris sont pour les Américaines. + +--Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle. + +--Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au +steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor +n'a guère de chances. + +--Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup +d'argent? + +Lord Henry secoua la tête. + +--Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que les +Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour partir. + +--Ce sont des marchands de cochons, je suppose? + +--Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu +dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la plus +lucrative, après la politique. + +--Est-elle jolie? + +--Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines agissent +de la sorte. C'est le secret de leurs charmes. + +--Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles +nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes. + +--Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles +sont si empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle +Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps; +merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce +qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens. + +--Où déjeunez-vous Harry? + +--Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier +protégé. + +--Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer +avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme croit-elle +donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des chèques en +faveur de ses vilains drôles. + +--Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun +effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur +caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation +et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de +Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square. + +Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi +crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord Henry comme un +étrange quoique moderne roman. Une très belle femme risquant tout pour +une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout à coup +brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin +un enfant né dans les larmes. + +La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul à la +tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux fond de +tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant, +meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est exquis, on +trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour +donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été charmant +au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres +frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui +au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage +ravi. Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il +répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque chose de +terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice +qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y +laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme +par un écho, avec en plus toute la musique de la passion et de la +jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu'un fluide +subtil ou un étrange parfum: c'était là, une véritable jouissance, peut +être la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi borné et +aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps grossièrement charnel en ses +plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il était un +merveilleux échantillon d'humanité, cet adolescent que, par un si +étrange hasard, il avait rencontré dans l'atelier de Basil; on en +pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la +blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont +conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût pu tirer. Il +eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle +beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, comme il était intéressant, +au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une façon inédite de +regarder l'existence suggérée par la simple présence d'un être +inconscient de tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond +des bois et court dans les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non +apeurée, parce qu'en l'âme qui le recherchait avait été évoquée la +merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses +merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au +symbole, comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus +parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela +était étrange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire. +N'était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, qui l'avait le premier +analysé? N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre +polychrome d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était +extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans +le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide +portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. Il +ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant +dans ce fils de l'Amour et de la Mort. + +Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut qu'il avait +dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, il revint sur +ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit +qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied +et pénétra dans la salle à manger. + +--En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la +tête. + +Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise restée +vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la +table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues. +En face était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et +d'un excellent caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant +ces proportions amples et architecturales que nos historiens +contemporains appellent obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse. +Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement, +qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie privée +s'inquiétait des meilleures cuisines, dînant avec les Tories et opinant +avec les Libéraux, selon une règle très sage et très connue. La place de +gauche était occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de +beaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse +habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe, +dit tout ce qu'il avait à dire avant l'âge de trente ans. + +La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de +sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée +qu'elle faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement +pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, médiocrité +intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un exposé ministériel à +la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette façon +intensément sérieuse qui est, il l'avait souvent remarqué, +l'impardonnable erreur où tombent les gens excellents et à laquelle +aucun d'eux ne peut échapper. + +--Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse, +lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il +épousera réellement cette séduisante jeune personne? + +--Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse. + +--Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra. + +--Je sais de bonne source que son père tient un magasin de nouveautés en +Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain. + +--Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas. + +--Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés américaines? +demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa grosse main levée. + +--Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu de +caille. + +La duchesse parut embarrassée. + +--Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, il ne +sait jamais ce qu'il dit. + +--Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et il commença +une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'épuiser un +sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son +droit d'interrompre. + +--Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! s'exclama-t-elle; +vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout à +fait injuste! + +--Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais été découverte, dit +M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est à peine +connue. + +--Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, répondit +la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont très +jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à Paris. Je +voudrais pouvoir en faire autant. + +--On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à Paris, +chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors d'usage. + +--Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? demanda la +duchesse. + +--Ils vont en Amérique, dit lord Henry. + +--Sir Thomas se renfrogna. + +--J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, dit-il +à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les +gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure +que c'est un enseignement que cette visite. + +--Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation, +demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage. + +Sir Thomas leva les mains. + +--M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes +pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire +ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement +intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la +leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument +raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les +Américains. + +--Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force brutale, +mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste +dans son empire. Cela confond l'intelligence. + +--Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré. + +--Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire. + +--Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet. + +--Était-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est +possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour +éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand les +vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger. + +--Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!... +Je suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je +suis tout à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader +à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure +qu'il y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent. + +--Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et +regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui +lui répondait. + +--Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe. + +--Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance, +dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec +cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque +chose de terriblement maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir +des couleurs, de la beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des +plaies sociales, mieux cela vaut. + +--Cependant, l'East End soulève un important problème, dit gravement sir +Thomas avec un hochement de tête. + +--Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème de l'esclavage +et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves. + +Le politicien le regarda avec anxiété. + +--Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il. + +Lord Henry se mit à rire. + +--Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la température, +répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation +philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va à la banqueroute, +avec sa dépense exagérée de sympathie, je proposerais d'en appeler à la +science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mérite des émotions +est de nous égarer, et le mérite de la science est de n'être pas +émouvant. + +--Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme +Vandeleur. + +--Terriblement graves! répéta lady Agathe. + +Lord Henry regarda M. Erskine. + +--L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le péché originel +du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait +bien différente. + +--Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais +toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car +je ne trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable +de la regarder en face sans rougir. + +--Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry. + +--Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille +femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je +voudrais bien que vous m'appreniez à redevenir jeune! + +Il réfléchit un moment. + +--Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commis dans +vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus la table. + +--D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle. + +--Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune +on n'a guère qu'à recommencer ses folies. + +--C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en pratique. + +--Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres pincées. Lady +Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraître amusée. M. Erskine +écoutait. + +--Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie. +Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et +s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont +leurs propres erreurs. + +Un rire courut autour de la table.... + +Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait échapper +pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de +paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la philosophie, une +philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vêtue de +fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de lierres, dansant +comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du +lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des +nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme pressoir où le +sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses +membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs noirs +de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les +regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi +son auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait +aiguiser son esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination. +Il fut brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à +eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de flûte. Dorian +Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, les sourires +se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement devenait plus grave dans +ses yeux sombres. + +Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salle à +manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer à la duchesse +que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un désespoir +comique. + +--Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois +rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit +présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement +furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup +trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je +parte, chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait +délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos +idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple, +êtes-vous libre mardi! + +--Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec +une révérence. + +--Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez à +venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des +autres dames. + +Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et +prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras. + +--Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous pas? + +--J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écrire moi-même, +monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un roman, en effet, mais un roman +qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irréel. +Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littéraire excepté +pour les journaux, les bibles et les encyclopédies; moins que tous les +peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beauté littéraire. + +--J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu +moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a +longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de +vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement +tout ce que vous nous avez dit en déjeunant. + +--J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry en +souriant. Etait-ce tout à fait mal? + +--Très mal, certainement; je vous considère comme extrêmement dangereux, +et si quelque chose arrivait à notre bonne duchesse, nous vous +regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais à +causer de la vie avec vous. La génération à laquelle j'appartiens est +ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la vie de Londres, +venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en +buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de posséder. + +--J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande faveur. +L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite. + +--Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec un salut +courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre excellente +tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous y dormons. + +--Vous tous, M. Erskine? + +--Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à une +académie littéraire anglaise. + +Lord Henry sourit et se leva. + +--Je vais au Parc, dit-il. + +Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras. + +--Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il. + +--Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le +voir. + +--Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que +j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le +temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous. + +--Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant. +Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir +avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez. + + + + + +IV + +Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en un luxueux +fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lord Henry à +Mayfair. C'était, en son genre, un charmant réduit, avec ses hauts +lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crème rehaussé de +moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de +soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une statuette de Clodion à +côté d'un exemplaire des «Cent Nouvelles» relié pour Marguerite de +Valois par Clovis Eve, et semé des pâquerettes d'or que cette reine +avait choisies pour emblème. Dans de grands vases bleus de Chine, des +tulipes panachées étaient rangées sur le manteau de la cheminée. La vive +lumière abricot d'un jour d'été londonien entrait à flots à travers les +petits losanges de plombs des fenêtres. + +Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en retard par +principe, son opinion étant que la ponctualité était un vol sur le +temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt +nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait trouvée +sur un des rayons de la bibliothèque. Le tic-tac monotone de l'horloge +Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir.... + +Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit. + +--Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il. + +--J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix +claire. + +Il leva vivement les yeux et se dressa.... + +--Je vous demande pardon. Je croyais.... + +--Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que +je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos +photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept. + +--Non, pas dix-sept, lady Henry? + +--Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la nuit +dernière. + +Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de +myosotis. C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient +toujours conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête. + +Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour +n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses illusions. +Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait qu'à être +désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invétérée +d'aller à l'église. + +--C'était à _Lohengrin_, lady Henry, je crois? + +--Oui, c'était à ce cher _Lohengrin_. J'aime Wagner mieux que personne. +Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être entendu. +C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?... + +Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et elle se +mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit en +secouant la tête. + +--Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais +pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend +de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une +conversation. + +--Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours +ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les +connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je +l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai +un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois, +ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être +des étrangers. Ils le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre +le deviennent bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part +et c'est un hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous +n'êtes jamais venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis +point offrir d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir +des étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici +Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais +plus quoi, et j'ai trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante +conversation sur la musique. Nous avons tout à fait les mêmes idées. +Non! je crois nos idées tout à fait différentes, mais il a été vraiment +aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu. + +--Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry élevant ses +sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un sourire +amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, Dorian; j'ai été à +Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai dû +marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes +choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit. + +--Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant le +silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de +l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous +dînez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez +Lady Thornbury. + +--Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte +derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit +dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de +frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé. + +--N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il après +quelques bouffées. + +--Pourquoi, Harry? + +--Parce qu'elles sont trop sentimentales. + +--Mais j'aime les personnes sentimentales. + +--Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les +femmes par curiosité: tous sont désappointés. + +--Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop +amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout +ce que vous dites. + +--De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une pause. + +--D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant. + +Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.» + +--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry. + +--Qui est-ce? + +--Elle s'appelle Sibyl Vane. + +--Je n'en ai jamais entendu parler. + +--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale. + +--Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe +décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une +façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur +l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de +l'intelligence sur les moeurs. + +--Harry, pouvez-vous dire? + +--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce +moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je +ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes, +les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles; +si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez +guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait +agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour +essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus +brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est +fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre +fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y +a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle, +et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se +respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la +connaissez-vous? + +--Ah! Harry, vos idées me terrifient. + +--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous? + +--Depuis trois semaines. + +--Et comment l'avez-vous rencontrée? + +--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi.... +Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré. +Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant +des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre +dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais +Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité +folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me +fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un +exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh +bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de +quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec +ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés +splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en +réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte +de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette +merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à +propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de +l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai +vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et +farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je +passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de +gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus +étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un +ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant +brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge, +mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une +servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui +m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en +vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne +pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher +Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de +toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.» + +--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne +faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire +le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez +toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont +rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un +pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est +que le commencement. + +--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade. + +--Non, je la crois profonde. + +--Que voulez-vous dire? + +--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les +véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité, +je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination. +La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie +intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je +l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a +bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que +d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre. +Continuez votre récit. + +--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à +face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la +salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et +d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième +classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de +spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument +vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais +qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des +oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible +consommation de noix. + +--Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais. + +--Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me +demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le +programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry? + +--Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez +ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce +qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en +politique, _les grands-pères ont toujours tort_. (En français dans +le texte.) + +--Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et +Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir +jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque +sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte. +Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant +un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau +se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé, +avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une +figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il +jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a +leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le +parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut +pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez +une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une +fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé, +des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des +pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma +vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait +insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux +de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune +fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa +voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas +tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa +parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus +haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois +lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que +l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait +des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage +des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et +celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand +je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose +différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas, +Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je +vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant, +Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien, +aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans +la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des +chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait +en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et +faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains +noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je +l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes +ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à +leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît +leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les +pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans +le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs +sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont +parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une +actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne +d'amour est une actrice. + +--Parce que j'en ai tant aimé, Dorian. + +--Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures +peintes. + +--Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a +quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry. + +--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane. +--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais, +vous me direz ce que vous ferez. + +--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout +vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je +commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me +comprendriez. + +--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne +commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très +obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les +allumettes comme un gentil garçon...merci--où en sont vos relations +avec Sibyl Vane. + +Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu: + +--Harry! Sibyl Vane est sacrée. + +--Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées, +Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi +vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on +est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par +abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la +connaissez, en tout cas, j'imagine? + +--Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre, +le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et +m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je +m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des +siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je +compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais +bu trop de Champagne ou d'autre chose. + +--Je n'en suis pas surpris. + +--Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui +répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement +désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques +étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre. + +--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger +par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher. + +--Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens, +dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et +je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il +recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir, +naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde +révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts. +C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire +pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq +banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait +avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire. + +--C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font +faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la +poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois +à Miss Sibyl Vane? + +--Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y +décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins +je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me +conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux, +n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance? + +--Non, je ne trouve pas. + +--Mon cher Harry, pourquoi donc? + +--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce +qu'il advint de la petite? + +--Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une +enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui +parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son +pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif +grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre +compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il +s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que +je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt +l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.» + +--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment! + +--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de +théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille +femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de +peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs. + +--Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en +examinant ses bagues. + +--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne +m'intéressait pas. + +--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans +les tragédies des autres. + +--Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient? +De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque +soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus +merveilleuse. + +--Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je +pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais +pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais. + +--Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours +ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian +ouvrant ses yeux bleus étonnés. + +--Vous venez toujours si horriblement tard. + +--Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il, +même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à +l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis +rempli d'angoisse! + +--Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas? + +Il secoua la tête. + +--Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette. + +--Quand est-elle Sibyl Vane? + +--Jamais. + +--Je vous en félicite. + +--Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde +en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je +vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse +aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi +comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux! +Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en +deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs +cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je +l'adore! + +Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de +fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité. + +Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il +était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait +rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était +développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était +sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée. + +--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin. + +--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces +soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez +certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif. +Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit +mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela +sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai +convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi. + +--Cela serait impossible, mon cher enfant. + +--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé +de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent +que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur +époque. + +--Bien, quand irons-nous? + +--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette +demain. + +--Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil. + +--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il +faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir +dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo. + +--Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou +une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne +dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire? + +--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à +moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre, +spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la +peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que +je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je +ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me +donne de bons conseils. + +Lord Henry sourit: + +--On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin. +C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité. + +--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu +philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela. + +--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans +ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses +préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie +connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais +artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne +présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai +grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs +sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont +pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de +second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème +qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent +réaliser. + +--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant +son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la +table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais. +Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir. + +Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent +et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé +au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour +quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en +était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet +d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais +les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires +et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et +finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui +paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par +comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque +regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne +pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni +empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son +imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait +des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait +les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait +les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors, +quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter +l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs +de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se +séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent, +il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On +ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations. + +Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses +yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des +mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était +tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration +devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il +l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque +chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même +ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient +révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet +de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse +directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps, +une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment +ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses +chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture. + +Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée +de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu +conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle +figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de +la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!... +Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les +joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au +sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses +rouges. + +L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de +l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les +sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire +où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions +psychiques. + +Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et +quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles! +L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le +corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait +Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un +mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de +l'esprit. + +Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une +science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la +vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous +comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique. +C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les +moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement, +ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des +caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il +fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y +a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose +comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment +démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et +que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le +commettrons encore bien des fois, et avec plaisir. + +Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la +seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des +passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et +qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion +soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince +intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la +curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce +n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle +contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le +travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à +l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus +dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, +nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles +mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il +arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les +autres nous en faisons une sur nous-mêmes. + +Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la +porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de +s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le +soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des +maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal +ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la +vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela +finirait. + +Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme +sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il +lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane. + + + + + +V + + +--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille, +ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits +fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres, +était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si +contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi! + +Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth +sur la tête de sa fille. + +--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je +vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été +très bon pour nous et nous lui devons de l'argent. + +La jeune fille leva une tête boudeuse. + +--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour +vaut mieux que l'argent. + +--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour +acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela, +Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très +aimable. + +--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me +parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre. + +--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua +la vieille femme en gémissant. + +Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire. + +--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant +s'occupe de nous. + +Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une +respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes. +Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux +de sa robe. + +--Je l'aime! dit-elle simplement. + +--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste +grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille. + +L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses +yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis +ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils +s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La +Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui +soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de +sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa +passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait +recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à +sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses +paupières étaient chaudes de son souffle. + +Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage. +Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au +mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la +ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les +lèvres fines remuaient, et elle sourit.... + +Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la +gênait. + +--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais +pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour +lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et +cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort +inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement +fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant? + +La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues, +et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl +courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa. + +--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père. +Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste. +Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans. +Ah! puisse-je être toujours heureuse! + +--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et +puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout +cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en +Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous +montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est +riche.... + +--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse! + +Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui +deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle +serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un +jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait +la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose +de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa +soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait. +Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait +mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine +que ce tableau devait être touchant. + +--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le +jeune homme avec un grognement amical. + +--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle; +vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre +et à le pincer. + +James Vane regarda sa soeur avec tendresse. + +--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois +bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y +tiens pas. + +--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane, +ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se +mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il +était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il +aurait augmenté le pathétique de la situation. + +--Pourquoi pas, mère, je le pense. + +--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie +avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les +colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous +aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres. + +--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître. +Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre, +vous et Sibyl. Je le hais. + +--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais +venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais +que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom +Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se +moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de +m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous +allions au Parc! + +--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les +gens chics qui vont au Parc. + +--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de +son veston. + +Il hésita un moment. + +--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre +toilette. + +Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant +l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus.... + +Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la +vieille, immobile dans son fauteuil: + +--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il. + +--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage. + +Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se +trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se +troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait +toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune +observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre. +Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par +d'étranges et soudaines défaites. + +--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer, +James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie +vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués +sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent +dans les meilleures familles. + +--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous +avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce +que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas +qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle. + +--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl. + +--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et +passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que +cela veut dire? + +--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre +profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages. +Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque +notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore +savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux +que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est +toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et +les fleurs qu'il envoie sont délicieuses. + +--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement. + +--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom. +Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un +membre de l'aristocratie. + +James Vane se mordit la lèvre.... + +--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle! + +--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance +particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune +raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que +c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela +pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un +charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le +monde les a remarquées. + +Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les +vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose +lorsque Sibyl entra en courant.... + +--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il? + +--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au +revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes +chemises; aussi ne vous inquiétez pas. + +--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral. + +Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque +chose dans son regard l'avait effrayée. + +--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille. + +Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et +les ranimèrent. + +--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond +cherchant une galerie imaginaire. + +--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté. + +Il détestait les affectations maternelles. + +Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise +s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air +étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi +gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud +marchant une rose à la main. + +Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le +regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion +d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et +qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement +inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses +lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir +d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du +bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et +de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant +aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas +toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt +être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré +dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent +à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire +les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à +Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers. +Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse +qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée +par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois +fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il +n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les +hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il +serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa +voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en +train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la +sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se +marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison +magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait +qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas +follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle +connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque +courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher. +Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui, +et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux. + +Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il +était plein de la tristesse de quitter son _home_. + +Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout +inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la +position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait +rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un +curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte, +et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi +la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl +et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs +parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient. +Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle, +une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase +hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il +avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient +suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un +coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une +contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la +lèvre inférieure. + +--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je +fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque +chose.... + +--Que voulez-vous que je vous dise? + +--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas, +répondit-elle en lui souriant. + +Il haussa les épaules. + +--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier, +Sibyl. + +Elle rougit.... + +--Que voulez-vous dire, Jim? + +--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en +avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien. + +--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je +l'aime! + +--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui +est-il? j'ai le droit de le savoir. + +--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant +garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez +jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez +quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le +monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir +au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je +jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir +assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer +le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se +surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du +bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une +révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince +Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis +pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté +entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On +devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et +maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie +ronde de fleurs dans le ciel bleu. + +--C'est un gentleman, dit le frère revêche. + +--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus? + +--Il veut faire de vous une esclave! + +--Je frémis à l'idée d'être libre! + +--Il faut vous méfier de lui. + +--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit. + +--Sibyl, vous êtes folle! + +Elle se mit à rire et lui prit le bras. + +--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour, +vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez +pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser +que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai +jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile. +Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi +j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons +passer tout ce beau monde. + +Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes +semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un +nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles +aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons. + +Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses +projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles +comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne +pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres +moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque +temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision +d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture +découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames. + +Elle bondit sur ses pieds. + +--Le voici! cria-t-elle. + +--Qui? dit Jim Vane. + +--Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria. + +Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras: + +--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir! +s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant +eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait +disparu du Pare. + +--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le +montrer. + +--Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au +ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!... + +Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air +comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame +tout près d'eux ricanait. + +--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle. + +Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait +de ce qu'il avait dit. + +Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La +tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua +la tête. + +--Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais +caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses? +Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et +malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend +meilleur et tout ce que vous dites est très mal. + +--J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous +sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je +voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie +d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas +signé. + +--Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de +ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne +veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait +bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais +de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas? + +--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse. + +--Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle. + +--Et lui? + +--Lui aussi, toujours! + +--Il fera bien! + +Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était +après tout qu'un enfant.... + +A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de +leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et +Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour +qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant +que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait +les scènes quelles qu'elles fussent. + +Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme +était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet +étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant +lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui +caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle +affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit. + +Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il +entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les +mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe +tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la +rue, il percevait le bourdonnement qui dévorait chacune des minutes lui +restant à vivre là.... + +Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains. +Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà +dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de +crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de +dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent, +il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs +yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea.... + +--Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas +et ses yeux vaguèrent par la chambre. + +--Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Étiez-vous mariée +avec mon père? + +Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le +moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des +mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se +sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un +désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une +réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement. +C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition. + +--Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie. + +--Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les +poings. + +Elle secoua la tête: + +--Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous +deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre +lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de +hautes relations. + +Un juron s'échappa de ses lèvres: + +--Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl.... +C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le +dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui! + +Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille +femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains. + +--Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme +s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa. + +--Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon +père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte +maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à +surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma +soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un +chien. Je le jure!... + +La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait +et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux +yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus +librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira +réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans +cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles +et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il +fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de +vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita +le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture. +Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola +en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie, +maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se +rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace; +elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien +qu'un jour ils en riraient tous ensemble. + + + + + +VI + +--Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que +Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel +Bristol, où un dîner pour trois personnes avait été commandé. + +--Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au +domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique, +j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement point +une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, bien +que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis. + +--Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa réponse. + +Hallward sursauta en fronçant les sourcils.... + +--Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible! + +--C'est ce qu'il y a de plus vrai. + +--Avec qui? + +--Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil. + +--Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!... + +--Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes +choses de temps à autre, mon cher Basil. + +--Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, Harry. + +--Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais je n'ai pas +dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a là une +grande différence. Je me souviens parfaitement d'avoir été marié, mais +je ne me rappelle plus d'avoir été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai +jamais été fiancé. + +--Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa position, +à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une personne +pareillement au-dessous de lui. + +--Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez qu'à lui +dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait +une chose manifestement stupide, il est certainement poussé à la faire +pour les plus nobles motifs. + +--J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas +voir Dorian lié à quelque vile créature, qui dégraderait sa nature et +ruinerait son intelligence. + +--Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry, +sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est +belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a +singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens; +oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce +soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous. + +--Vous êtes sérieux? + +--Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment. + +--Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long +en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez +l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part. + +--Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage. +C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis +au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à +ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que +peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que +soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le +trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle +fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?... +Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant? +Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte +du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les +altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant, +il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils +gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus +qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus +hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme. +En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse +dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable. +J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera +passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par +quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude. + +--Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, +Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était +gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que +vous ne prétendez l'être. + +Lord Henry se mit à rire. + +--La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous +sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur, +tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le +voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous +estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier +les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au +voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que +je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est +gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez +gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au +mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes +liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être +élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi. + +--Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit +l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et +serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout +ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant +il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie. + +Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait +extraordinairement beau. + +--J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit Hallward, +mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos fiançailles. Harry +les connaissait. + +--Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en +mettant sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il +disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef; +vous nous raconterez comment cela est arrivé. + +--Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme ils +prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En +vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce +petit restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis +me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde. +Naturellement les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais +Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses +habits de garçon, elle était parfaitement adorable. Elle portait un +pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des +hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau +vert surmonté d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon +doublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait +toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre +atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une +pâle rose entourée de fouilles sombres. Quant à son jeu!... vous la +verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je restais dans la loge +obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'étais à Londres, +au XIXe siècle. J'étais bien loin avec mon amour dans une forêt que +jamais homme ne vit. Le rideau tombé, j'allais dans les coulisses et lui +parlai. Comme nous étions assis l'un à côté de l'autre, un regard brilla +soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes +lèvres. Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je +ressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans un point +de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait +comme un blanc narcisse; elle tomba à mes genoux et me baisa les +mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en +empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a même +pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley +sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai ma majorité avant un +an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil, +de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans les +drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler +ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde +autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche. + +--Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement. + +--L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la +tête. + +--Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai dans un +verger à Vérone. + +Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif. + +--A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et que +vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!... + +--Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne +lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et +elle me répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le +monde entier n'est rien, comparé a elle. + +--Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry, +beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler +mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours +souvenir. + +Hallward lui mit la main sur le bras. + +--Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les +autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate +pour cela. + +Lord Henry regarda par dessus la table. + +--Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette question +pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui excuse +toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont toujours les +femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons aux +femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire +n'est pas moderne. + +Dorian Gray sourit et remua la tête. + +--Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas +attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous +verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la +peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre +comment quelqu'un peut humilier l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane. +J'ai besoin de l'élever sur un piédestal d'or, et de voir le monde +estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un +voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un +voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle, +sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que +vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous m'avez connu. +Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me +fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnées +et cependant délicieuses théories. + +--Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade. + +--Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles sur le +plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry.... + +--Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, répondit-il +de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer +comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à moi. Le plaisir +est le caractère distinctif de la Nature, son signe d'approbation.... +Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous +sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux. + +--Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil Hallward. + +--Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant +lord Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui +reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry? + +--Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-il en +caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre, comme +être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. Sa propre +vie--voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables, +si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues +morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vérité, +l'individualisme est réellement le plus haut but. La moralité moderne +consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je considère que le +fait par un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps, +est une action de la plus scandaleuse immoralité. + +--Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement +pour soi, fit remarquer le peintre. + +--Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que +le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent +offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux péchés, +comme toutes les choses belles, sont le privilège des riches. + +--On paie souvent d'autre manière qu'en argent.... + +--De quelle autre manière, Basil? + +--Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience +de sa propre infamie.... + +Lord Henry leva ses épaules.... + +--Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les médiévales +émotions sont périmées.... Elles peuvent servir à la fiction, j'en +conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait, +les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme +civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce +que peut être un plaisir. + +--Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer +quelqu'un. + +--Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, répondit-il, jouant +avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes nous traitent +exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous adorent, mais +sont toujours à nous demander quelque chose. + +--Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous +l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont créé +l'amour en nous; elles ont droit de le redemander. + +--Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward. + +--Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry. + +--Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent +aux hommes l'or même de leurs vies. + +--Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un +petit change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel +Français l'a dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres, +mais nous empêchent toujours d'en venir à bout. + +--Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime +autant. + +--Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de café, +hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la fine-champagne, et des +cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous +permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de +cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est +exquis, et ça vous laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui, +Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous représente tous les péchés que +vous n'avez eu le courage de commettre. + +--Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant +sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait +placé sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, voua +concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que vous +n'avez jamais connu.» + +--J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute +nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en ait plus +pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir. +J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie. +Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé, +Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon _brougham_. +Vous nous suivrez dans un _hansom_. + +Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout leurs +cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un lourd ennui +semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant +cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu +arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit +lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du +petit _brougham_ qui marchait devant lui. Une étrange sensation de +désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui +comme par le passé. La vie était survenue entre eux.... + +Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses +étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le théâtre, +il lui sembla qu'il était plus vieux d'années.... + + + + + +VII + + +Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de monde, +et le gras _manager_ juif, qui les reçut à la porte du théâtre rayonnait +d'une oreille à l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les +escorta jusqu'à leur loge avec une sorte d'humilité pompeuse, en agitant +ses grasses mains chargées de bijoux et parlant de sa voix la plus +aiguë. + +Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais; +il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban.... + +Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce dernier même se +décida à lui témoigner sa sympathie d'une façon formelle en lui serrant +la main et l'affirmant qu'il était heureux d'avoir rencontré un homme +qui avait découvert un réel talent et faisait banqueroute pour un poëte. + +Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur +était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un +monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries +avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les +balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du théâtre +et partageaient des oranges avec des filles habillées de couleurs +voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient au parterre. +Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. Un bruit de +bouchons sautant arrivait du bar. + +--Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry. + +--Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est +divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute +chose quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude +et commune, aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle +entre en scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils +pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un +violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont +la même chair et le même sang que soi-même. + +--La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne crois pas, +s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie +avec sa lorgnette. + +--Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi, +ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous +aimez doit le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que +vous nous avez décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses +contemporains, c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune +fille peut donner une âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir +une, si elle peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies +furent sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme, +leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est +digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce +mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je +l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez +été incomplet. + +--Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais +que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie +parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure +que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune +fille à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce +qu'il y a de bon en moi.... + +Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire +d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle +était adorable à voir--une des plus adorables créatures même, pensait +lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal +dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire abattu, comme +l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses lèvres en +regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. Elle recula de +quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler. + +Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement, +comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à +l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!» + +La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo, dans ses +habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre +attaqua quelques mesures de musique, et la danse commença.... + +Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl +Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps +s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un +roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc +lys. Ses mains étaient faites d'un pur ivoire. + +Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun +signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots +qu'elle avait à dire: + + Good pilgrim, you do wrong your hand too much + Which mannerly dévotion shows in this; + For saints have hands that pilgrims' hands do touch + And palm to palm is holy palmers' kiss.... + + (Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main + Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion. + Les saintes mêmes ont des mains + que peuvent toucher les mains des pèlerins + Et cette étreinte est un pieux baiser....) + +et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt +artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de +l'intonation, c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute +la vie du vers était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la +passion. + +Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses amis +n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient +tout à fait désappointés. + +Ils savaient que la scène du balcon du second acte était l'épreuve +décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils l'attendaient +tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne à rien. + +Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune; +c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable et il +devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans son +rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait +au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau passage. + + Thou knowest the mask of night is on my face, + Else would a maiden blush bepaint my cheek + For that which thou hast heard me speak to-night.... + + (Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage, + Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue + Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.) + +fut déclamé avec la pitoyable précision d'une écolière instruite dans la +récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur +le balcon et qu'elle eut à dire les admirables vers: + + Although I joy in thee, + I have no joy of this contract to-night: + It is too rash, too unadvised, too sudden; + Too like the lightning, which doth cease to be + Eve one can say: «It lightens!» Sweet, good-night! + This bud of love by Summer's ripening breath + May prove a beauteous flower when next we meet.... + + (Quoique tu fasses ma joie + Je ne puis goûter cette nuit toutes + les joies de notre rapprochement + Il est trop brusque, trop imprévu trop soudain, + Trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être + Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» Doux, ami, bonne nuit. + Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été. + Pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue....) + +Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de +signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle +paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était +simplement du mauvais art; l'échec était parfait. + +Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, du +parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ils +commencèrent à s'agiter, à parler haut, à siffler.... Le _manager_ +israëlite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de +rage. L'on eût dit que la seule personne calme était la jeune fille. + +Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva +et mit son pardessus.... + +--Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer. +Allons-nous-en.... + +--Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune homme d'une voix +rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre votre +soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tous deux. + +--Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous viendrons la +voir quelque autre soir. + +--Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle me semble, à +moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée. Hier, ce fut +une grande artiste; ce soir, c'est une actrice médiocre et commune. + +--Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus +merveilleuse chose que l'art. + +--Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord +Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici +davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs, +je suppose que vous ne désirez point que votre femme joue; par +conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette +comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle +connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une +expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment +intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent +absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si +tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une émotion +malséante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes +en buvant à la beauté de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que +désirez-vous de plus? + +--Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil, +vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate! + +Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres tremblèrent et +se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et +cacha sa face dans ses mains.... + +--Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre. +Et les deux jeunes gens sortirent ensemble. + +Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva +sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était pâle, mais +dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, interminable. La moitié +de l'auditoire était sortie, en faisant un bruit grossier de lourds +souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le dernier acte fut joué +devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des +grognements. + +Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses +vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de +triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise; +une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes +souriaient à quelque mystérieux secret connu d'elle seule. + +Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée d'une +joie infinie. + +--Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle. + +--Horriblement! répondit-il, la considérant avec stupéfaction.... +Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, n'est-ce pas? Vous ne +vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas idée de ce que +j'ai souffert! + +La jeune fille sourit.... + +--Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et +musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa +bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez +maintenant, n'est-ce pas? + +--Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur.... + +--Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours +mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!... + +Il leva les épaules. + +--Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez +jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes +amis et moi. + +Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait +en proie à une extase de bonheur!... + +--Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais +que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour +le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais +une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma +joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en +tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils +à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne +connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô +mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez +appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois +de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais +joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience +que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de +lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je +devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas _mes mots_, que ce +n'était pas ce que je _devais_ dire!... Vous m'avez élevée dans quelque +chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une +réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement +l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je +suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra +jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame? +Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait +quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que +je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la +connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis +à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre? +Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être +seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens +pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu! +Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même +si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi, +désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!... + +Il tomba sur le sofa et détourna la tête. + +--Vous avez tué mon amour! murmura-t-il. + +Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien. +Elle vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux. +Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un +frémissement. + +Il se dressa soudain et marcha vers la porte. + +--Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez dérouté mon +esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma curiosité! Vous n'avez +plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous étiez admirable, +parce que vous étiez intelligente et géniale, parce que vous réalisiez +les rêves des grands poëtes et que vous donniez une forme, un corps, aux +ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! vous êtes stupide et +bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insensé je +fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux +plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne +pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois.... +Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous +avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous +connaissez peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!... +Vous n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide, +fameuse, magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté +mon nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième +ordre! + +La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une +voix qui s'arrêta dans la gorge: + +--Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!... + +--Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien, +répondit-il amèrement. + +Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure, +elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras +et le regarda dans les yeux. Il l'éloigna.... + +--Ne me touchez pas, cria-t-il. + +Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses pieds, elle +resta sans mouvement, comme une fleur piétinée. + +--Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis désolée +d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le temps; mais +j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour +pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne +m'aviez pas embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés.... +Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le +supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien! +Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous, +pouvez-vous m'oublier à cause de ce soir? Je veux tant travailler et +essayer de faire des progrès. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime +mieux que tout au monde! Après tout, c'est la seule fois que je t'ai +déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû me montrer mieux qu'une +artiste.... C'était fou de ma part... et cependant, je n'ai pu faire +autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!... + +Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le +plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses +lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a toujours quelque +chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a cessé +d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses larmes +et ses sanglots l'ennuyaient.... + +--Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être +cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de +toutes mes illusions.... + +Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante, +elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un +aveugle et semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta +le foyer. Quelques instants après, il était dehors.... + +Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir +vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtes sombres et +devant des maisons aux façades hostiles.... Des femmes, avec des voix +enrouées et des rires éraillés l'avaient appelé. Il avait rencontré de +chancelants ivrognes jurant, se grommelant à eux-mêmes des choses comme +des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des +seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures. + +A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se +dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes +perlées.... De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulèrent +doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein du +parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un réconfort à sa +peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les +voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il +le remercia, s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les +mangea distraitement. Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la +fraîcheur de la lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant +des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila +devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous +le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes +nues attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux +alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les +énormes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les +pavés raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais.... +Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des +pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des +graines.... + +Au bout de quelques instants, il héla un _hansom_ et se fit conduire +chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui +le square silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires.... +Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme +de l'argent.... D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait; +il ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de +nacre.... + +Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelque gondole +dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux panneaux de +chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; ils +semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les +éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une table, +traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à coucher, +une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée que, dans son goût +naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de curieuses +tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde +délabrée de Selby Royal où elles s'étaient conservées. + +Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son +portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il +entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le +premier bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint +sur ses pas, s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de +lumière traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu +changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y avait +comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment +étrange!... + +Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une +brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des +coins obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait +surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La +palpitante lumière montrait des lignes de cruauté autour de la bouche +comme si lui-même, après avoir fait quelque horrible chose, les +surprenait sur sa face dans un miroir. + +Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits +amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se +regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne +tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait +dire? + +Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de +nouveau.... Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était +hors de doute que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas! +La chose était horriblement apparente.... + +Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui +revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le +portrait avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il +avait énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce +tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut +donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses +passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc être +marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-même +garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son adolescence! + +Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont +impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, cependant, +le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de cruauté! + +Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette enfant, non la +sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait donné son +amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait désappointé. +Elle s'était montrée quelconque, indigne.... Tout de même, un sentiment +de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostrée à +ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec +quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... Pourquoi avait-il été +fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui avait-elle été donnée? Mais +n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait duré la +pièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur des +éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait +blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?... +D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour +supporter les chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à +cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir +quelqu'un à qui elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait +dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de +Sibyl Vane? Elle ne lui était rien. + +Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa +vie, en révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre +beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le regarder +encore? + +Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible nuit +qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un coup, +cette même tache écarlate qui rend les hommes déments s'était étendue +dans son esprit.... Le portrait n'avait pas changé. C'était folie d'y +songer.... + +Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel +sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin. +Ses yeux d'azur rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié, +non pour lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était +déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se ternirait.... Les +rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour chaque péché +qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant +peu à peu sa beauté.... Mais il ne pécherait pas!... + +Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa +conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus +lord Henry--il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles théories +empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans le jardin de +Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses. + +Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs, +l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir. +Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été égoïste et +cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils +seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, serait belle et pure. + +Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le +portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle +horreur!» pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut +sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut +dissiper toutes ses noires pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un +écho affaibli de son amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta +encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée, +semblaient parler d'elle aux fleurs.... + + + + + +VIII + + +Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet était +venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il +dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard +au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre +et il arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres +sur un petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de +satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes +fenêtres.... + +--Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant. + +--Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement. + +--Une heure un quart, Monsieur. + +Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de thé, se +mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord Henry, et avait +été apportée le matin même. Il hésita un moment et la mit de côté. Il +ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection +ordinaire de cartes, d'invitations à dîner, de billets pour des +expositions privées, des programmes de concerts de charité, et tout ce +que peut recevoir un jeune homme à la mode chaque matin, durant la +saison. Il trouva une lourde facture, pour un nécessaire de toilette +Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas encore eu le courage +d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que +nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses +nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de +prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à lui avancer +n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux les +plus raisonnables. + +Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire +brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau +froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce +par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part +à quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais +comme entourée de l'irréalité d'un rêve.... + +Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et s'assit +devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table mise +près de la fenêtre ouverte. + +Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé +d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon, +rempli de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se +sentit parfaitement heureux. + +Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait placé +devant le portrait et il tressaillit.... + +--Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais +fermer la fenêtre.... + +Dorian secoua la tête. + +--Je n'ai pas froid, murmura-t-il. + +Était-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou était-ce +simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montré une +expression de cruauté, là où avait été peinte une expression de joie. +Sûrement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée +était absurde. Ça serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil; +elle l'amuserait. + +Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans la +pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette touche de +cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il craignit presque que le +valet quittât la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore +contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était sûr. + +Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se +dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de +rester. Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le +domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le +regarda. + +--Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir. + +L'homme s'inclina et disparut.... + +Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un +divan aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait +curieusement cet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue +doré, frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,--se +demandant s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la +vie d'un homme. + +Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser là? A quoi +bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... Sinon, cela ne valait +la peine que l'on s'en occupât.... + +Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens +découvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?... +Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait à revoir son propre +tableau. Basil le ferait sûrement. + +Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet +infernal état de doute!... + +Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à +contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à +face se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!... + +Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans +étonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment +indéfinissable d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut +arrivé, cela lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y +avait-il quelques subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en +formes et en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se +pouvait-il qu'ils l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que +ce qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque +autre et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers +le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en +frémissant d'horreur!... + +Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait +conscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il +n'était pas trop tard pour réparer ses torts. + +Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel cèderait +à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble +passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à +travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la +conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des +opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit. + +Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le +péché!... C'était un signe avertisseur des désastres prochains que les +hommes préparent à leurs âmes! + +Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double +carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas.... + +Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser +ensemble; il tentait de trouver son chemin à travers le labyrinthe +d'ardente passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi +penser?... Enfin, il se dirigea vers la table et rédigea une lettre +passionnée à la jeune fille qu'il avait aimée, implorant son pardon, et +s'accusant de démence. + +Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux +cris de douleur.... + +Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches.... Quand nous nous +blâmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous blâmer. +C'est la confession, non le prêtre, qui nous donne l'absolution. Quand +Dorian eût terminé sa lettre, il se sentit pardonné. + +On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors la voix de +lord Henry: + +--Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne +puis supporter de vous voir ainsi barricadé.... + +Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna à +nouveau, puis très fort.... + +Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le +nouveau genre de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela +devenait nécessaire, le quitter, si cet inévitable parti s'imposait. + +Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, et ôta le +verrou de la porte. + +--Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lord Henry en +entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela. + +--A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme. + +--Naturellement, répondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en +retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, à un certain +point de vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous +êtes allé dans les coulisses après la pièce? + +--Oui.... + +--J'en étais sûr. Vous lui fîtes une scène? + +--Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant. +Je ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m'a appris à me mieux +connaître. + +--Ah! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cette façon. +J'avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vous arrachant vos +beaux cheveux bouclés.... + +--Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tête en souriant.... +Je suis à présent parfaitement heureux.... Je sais ce qu'est la +conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est +la plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry, +au moins devant moi. J'ai besoin d'être bon.... Je ne puis me faire à +l'idée d'avoir une vilaine âme.... + +--Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en +félicite, mais par quoi allez-vous commencer. + +--Mais, par épouser Sibyl Vane.... + +--Épouser Sibyl Vane! s'écria lord Henry, sursautant et le regardant +avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian.... + +--Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un éreintement du +mariage; ne le développez pas. Ne me dites plus rien de nouveau +là-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane de l'épouser; je +ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme.... + +--Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reçu ma lettre?... Je +vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon +domestique. + +--Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue, +Harry. Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine. +Vous m'empoisonnez la vie avec vos épigrammes. + +--Vous ne connaissez donc rien?... + +--Que voulez-vous dire?... + +Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant à côté de Dorian Gray, lui +prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant étroitement: + +--Dorian, lui dit-il, ma lettre--ne vous effrayez pas!--vous informait +de la mort de Sibyl Vane!... + +Un cri de douleur jaillit des lèvres de l'adolescent; il bondit sur ses +pieds, s'arrachant de l'étreinte de lord Henry: + +--Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible +mensonge! Comment osez-vous dire cela? + +--C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans +les journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vous dire de ne recevoir +personne jusqu'à mon arrivée. Il y aura une enquête dans laquelle il ne +faut pas que vous soyez mêlé. Des choses comme celle-là, mettent un +homme a la mode à Paris, mais à Londres on a tant de préjugés.... Ici, +on ne débute jamais avec un scandale; on réserve cela pour donner un +intérêt à ses vieux jours. J'aime à croire qu'on ne connaît pas votre +nom au théâtre; s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit +aux alentours de sa loge? Ceci est de toute importance? + +Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il était terrassé +d'épouvante.... Il balbutia enfin d'une voix étouffée: + +--Harry, vous parlez d'enquête? Que voulez-vous dire? Sibyl +aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite! +Dites-moi tout!... + +--Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le +public puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu'elle allait quitter le +théâtre avec sa mère, vers minuit et demie environ, elle dit qu'elle +avait oublié quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps, +mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le +plancher de sa loge. Elle avait avalé quelque chose par erreur, quelque +chose de terrible dont on fait usage dans les théâtres. Je ne sais ce +que c'était, mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de +céruse là-dedans. Je croirais volontiers à de l'acide prussique, car +elle semble être morte instantanément.... + +--Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme. + +--Oui, c'est vraiment tragique, c'est sûr, mais il ne faut pas que vous +y soyez mêlé. J'ai vu dans le _Standard_ qu'elle avait dix-sept ans; +j'aurais cru qu'elle était plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et +savait si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dîner avec +moi, et après nous irons à l'Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le +monde sera là. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera +quelques jolies femmes.... + +--Ainsi, j'ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tuée aussi +sûrement que si j'avais coupé sa petite gorge avec un couteau...et +cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux +n'en chanteront pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller +dîner avec vous: j'irai de là à l'Opéra, et, sans doute, j'irai souper +quelque part ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!... +Si j'avais lu cela dans un livre, Harry, je pense que j'en aurais +pleuré.... Maintenant que cela arrive, et à moi, cela me semble beaucoup +trop stupéfiant pour en pleurer!... Tenez, voici la première lettre +d'amour passionnée que j'ai jamais écrite de ma vie; ne trouvez-vous pas +étrange que cette première lettre d'amour soit adressée à une fille +morte!... Peuvent-elles sentir, ces choses blanches et silencieuses que +nous appelons les morts? Sibyl! Peut-elle sentir, savoir, écouter? Oh! +Harry, comme je l'aimais! Il me semble qu'il y a des années!... + +«Elle m'était tout.... Vint cet affreux soir--était-ce la nuit +dernière?--où elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle m'expliqua +pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas ému: je la croyais +sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'épouvanta! Je ne puis vous +dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner à elle; +je sentis que je m'étais mal conduit...et maintenant elle est morte! +Mon Dieu! Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel +danger je suis, et rien n'est là pour m'en garder! Elle aurait fait cela +pour moi! Elle n'avait point le droit de se tuer.... Ce fut égoïste de +sa part. + +--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette et tirant +de sa poche une boîte d'allumettes dorée, la seule manière dont une +femme puisse réformer un homme est de l'importuner de telle sorte qu'il +perd tout intérêt possible à l'existence. Si vous aviez épousé cette +jeune fille, vous auriez été malheureux; vous l'auriez traitée +gentiment; on peut toujours être bon envers les personnes desquelles on +attend rien. Mais elle aurait bientôt découvert que vous lui étiez +absolument indifférent, et quand une femme a découvert cela de son mari, +ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux +que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de l'adultère, +qui aurait pu être abject, qu'en somme je n'aurais pas permis, mais je +vous assure en tous les cas, que tout cela eut été un parfait +malentendu. + +--C'est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, en marchant +de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela était de mon +devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empêché de +faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une +fois, qu'il pesait une fatalité sur les bonnes résolutions, qu'on les +prenait toujours trop tard. La mienne en est un exemple.... + +--Les bonnes résolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre les +lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité et leur résultat est +_nil_. De temps à autre, elles nous donnent quelques luxueuses émotions +stériles qui possèdent, pour les faibles, un certain charme. Voilà ce +que l'on peut en déduire. On peut les comparer à des chèques qu'un homme +tirerait sur une banque où il n'aurait point de compte ouvert. + +--Harry, s'écria Dorian Gray venant s'asseoir près de lui, pourquoi +est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme je voudrais le faire; +je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas? + +--Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzaine pour qu'il +vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, répondit lord Henry avec +son doux et mélancolique sourire. + +Le jeune homme fronça les sourcils. + +--Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait +plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis +vraiment pas, je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne +suis affecté par cette chose comme je le devrais être; elle me semble +simplement être le merveilleux épilogue d'un merveilleux drame. Cela a +toute la beauté terrible d'une tragédie grecque, une tragédie dans +laquelle j'ai pris une grande part, mais dans laquelle je ne fus point +blessé. + +--Oui, en vérité, c'est une question intéressante, dit lord Henry qui +trouvait un plaisir exquis à jouer sur l'égoïsme inconscient de +l'adolescent, une question extrêmement intéressante.... Je m'imagine que +la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les +véritables tragédies de la vie se passent d'une manière si peu +artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur +incohérence absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose, +leur entier manque de style. Elles nous affectent tout ainsi que la +vulgarité; elles nous donnent une impression de la pure force brutale et +nous nous révoltons contre cela. Parfois, cependant, une tragédie +possédant des éléments artistiques de beauté, traverse notre vie; si ces +éléments de beauté sont réels, elle en appelle a nos sens de l'effet +dramatique. Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs, mais +les spectateurs de la pièce, ou plutôt nous sommes les deux. Nous nous +surveillons nous mêmes et le simple intérêt du spectacle nous séduit. + +«Qu'est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe? Une femme +s'est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me +soit jamais arrivée; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de +mes jours. Les femmes qui m'ont adoré--elles n'ont pas été nombreuses, +mais il y en a eu--ont voulu continuer, alors que depuis longtemps +j'avais cessé d'y prêter attention, ou elles de faire attention à moi. +Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre, +elles entament le chapitre des réminiscences.... Oh! la terrible mémoire +des femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation +intellectuelle cela révèle! On peut garder dans sa mémoire la couleur de +la vie, mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires.... + +--Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian. + +--Je n'en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. La vie a +toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, les choses +durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison, +comme manière artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait +mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce +fut la proposition de sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours +un moment ennuyeux: cela vous remplit de la terreur de l'éternité. Eh +bien! le croyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady +Hampshire, assis au dîner près de la dame en question et elle insista +pour recommencer de nouveau, en déblayant le passé et ratissant le +futur. J'avais enterré mon roman dans un lit d'asphodèles; elle +prétendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais pas gâté sa vie. Je +suis autorisé à croire qu'elle mangea énormément; aussi ne ressentis-je +aucune anxiété.... Mais quel manque de goût elle montra! + +«Le seul charme du passé est que c'est le passé, et les femmes ne savent +jamais quand la toile est tombée; elles réclament toujours un sixième +acte, et proposent de continuer le spectacle quand l'intérêt s'en est +allé.... Si on leur permettait d'en faire à leur gré, toute comédie +aurait une fin tragique, et toute tragédie finirait en farce. Elles sont +délicieusement artificielles, mais elles n'ont aucun sens de l'art. + +«Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des +femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait +pour vous. Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en +portant des couleurs sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en +une femme qui porte du mauve, quelque soit son âge, ou dans une femme de +trente-cinq ans affectionnant les rubans roses; cela veut toujours dire +qu'elles ont eu des histoires. D'autres trouvent une grande consolation +à la découverte inopinée des bonnes qualités de leurs maris. Elles font +parade de leur félicité conjugale, comme si c'était le plus fascinant +des péchés. La religion en console d'autres encore. Ses mystères ont +tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le +comprendre. En plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous +êtes un pécheur. La conscience fait de nous des égoïstes.... Oui, il n'y +a réellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la +vie moderne, et je n'ai point encore mentionné la plus importante. + +--Quelle est-elle, Harry? demanda indifféremment le jeune homme. + +--La consolation évidente: prendre un nouvel adorateur quand on en perd +un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours une femme.... +Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait être dissemblable des +femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau dans +sa mort. + +«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miracles se +produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses avec lesquelles +nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....» + +--Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez.... + +--Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraie +cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts +primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins +restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être +dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai jamais vu +dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous devez être +charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui +me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant +parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout.... + +--Qu'était-ce, Harry? + +--Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les héroïnes +de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, Ophélie, qu'elle +mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogéne! + +--Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la +face dans ses mains. + +--Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier rôle.... Mais +il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge clinquante +comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque tragédie +jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril +Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la réalité, et elle n'est +jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce +fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, les rendant plus +adorables par sa présence, comme un roseau à travers lequel passe la +musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité. + +«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la gâta; elle en +mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; couvrez-vous le front +de cendres parce que Cordélie a été étranglée; invectivez le ciel parce +que la fille de Brabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos +larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci était moins réelle que +celles-là....» + +Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, à +pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs +des objets s'évanouissaient paresseusement. + +Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête.... + +--Vous m'avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il avec un soupir de +soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en quelque +sorte, j'en étais effrayé et je n'osais me l'exprimer à moi-même. Comme +vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce qui est +arrivé; ce fut une merveilleuse expérience, c'est tout. Je ne crois pas +que la vie me réserve encore quelque chose d'aussi merveilleux. + +--La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec votre +extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable de faire. + +--Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, ridé!... +Alors?... + +--Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous +aurez à combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont +apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté. Nous vivons dans un +siècle qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être beau. +Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de +mieux à faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous +sommes plutôt en retard comme vous le voyez. + +--Je pense que je vous rejoindrai à l'Opéra, Harry. Je suis trop fatigué +pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la loge de votre +soeur? + +--Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur +la porte? Je suis désolé que vous ne veniez dîner. + +--Ça ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous suis +bien obligé pour tout ce que vous m'avez dit; vous êtes certainement mon +meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous. + +--Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian, +répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant +neuf heures et demie, j'espère. Souvenez-vous que la Patti chante.... + +Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et au bout +d'un instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies. +Dorian s'impatientait, voulant déjà être parti, et il lui semblait que +Victor n'en finissait pas.... + +Aussitôt qu'il fut sorti, il se précipita vers le paravent et découvrit +la peinture. + +Non! Rien n'était changé de nouveau dans le portrait; il avait su la +mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les événements de la vie alors +qu'ils arrivaient. La cruauté méchante qui gâtait les fines lignes de la +bouche, avait apparu, sans doute, au moment même où la jeune fille avait +bu le poison.... Ou bien était-il indifférent aux événements? +Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l'âme. Il s'étonnait, +espérant que quelque jour, il verrait le changement se produire devant +ses yeux et cette pensée le fit frémir. + +Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait été! Elle avait souvent mimé la mort +au théâtre. La mort l'avait touchée et prise avec elle. Comment +avait-elle joué cette ultime scène terrifiante? L'avait-elle maudit en +mourant? Non! elle était morte par amour pour lui, et l'amour, +désormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout racheté par le +sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à ce +qu'elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, au +théâtre.... Quand il penserait à elle, ce serait comme à une +prestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour y +montrer la réalité suprême de l'Amour. Une prestigieuse figure tragique! +Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenant de son air enfantin, +de ses manières douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante +grâce. Il les refoula en hâte, et regarda de nouveau le portrait. + +Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire son choix. Son +choix n'avait-il été déjà fait? Oui, la vie avait décidé pour lui...la +vie, et aussi l'âpre curiosité qu'il en avait.... L'éternelle jeunesse, +l'infinie passion, les plaisirs subtils et secrets, les joies ardentes +et les péchés plus ardents encore--toutes ces choses il devait les +connaître. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voilà tout!... + +Une sensation de douleur le poignit on pensant à la désagrégation que +subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de +Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui, +maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il +s'était assis devant son portrait, s'émerveillant de sa beauté, presque +énamouré d'elle comme il lui sembla maintes fois.... Devait-elle +s'altérer, à présent, à chaque péché auquel il céderait? Cela +deviendrait-il un monstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque +chambre cadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent +léché l'or éclatant de sa chevelure ondée? Quelle dérision sans mesure! + +Un instant, il songea à prier pour que cessât l'horrible sympathie +existant entre lui et le portrait. Une prière l'avait faite; peut-être +une prière la pouvait-elle détruire?... + +Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de +rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût +paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner?... +D'ailleurs cela dépendait-il de sa volonté?... + +Etait-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution? +Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pensée +pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence +ne pouvait-elle s'exercer sur les choses mortes ou inorganiques? Ne +pouvaient-elles, les choses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou +désir conscients, vibrer à l'unisson de nos humeurs ou de nos passions, +l'atome appelant l'atome dans un amour secret ou une étrange affinité. +Mais la raison était sans importance. Il ne tenterait plus par la +prière un si terrible pouvoir. Si la peinture devait s'altérer, rien ne +pouvait l'empêcher. C'était clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y +aurait un véritable plaisir à guetter ce changement? Il pourrait suivre +son esprit dans ses pensées secrètes; ce portrait lui serait le plus +magique des miroirs. Comme il lui avait révélé son propre corps, il lui +révélerait sa propre âme. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le +portrait, lui, resterait sur la lisière frissonnante du printemps et de +l'été. Quand le sang lui viendrait à la face, laissant derrière un +masque pallide de craie aux yeux plombés, il garderait la splendeur de +l'adolescence. Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait; le +pouls de sa vie ne s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, il +serait fort, et léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait +à l'image peinte sur la toile? Il serait sauf: tout était là!... + +Souriant, il replaça le paravent dans la position qu'il occupait devant +le portrait, et passa dans la chambre où l'attendait son valet. Une +heure plus tard, il était à l'Opéra, et lord Henry s'appuyait sur le dos +de son fauteuil. + + + + + +IX + + +Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra. + +--Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je +suis venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais +que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé un +mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien triste soirée, +craignant qu'une première tragédie soit suivie d'une autre. Vous auriez +dû me télégraphier dès que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par +hasard dans la dernière édition du _Globe_ au club. Je vins aussitôt ici +et je fus vraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous +dire combien j'ai eu le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous +devez souffrir. Mais où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la +pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis +l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas? +Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler. +Pauvre femme! Dans quel état elle devait être! Son unique enfant!... Que +disait-elle? + +--Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits +coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement +contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. J'étais à l'Opéra, +vous auriez dû y venir. J'ai rencontré pour la première lois lady +Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous étions dans sa loge. Elle est tout à +fait charmante et la Patti a chanté divinement. Ne parlez pas de choses +horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si +elle n'était jamais arrivée. C'est seulement l'expression, comme dit +Harry, qui donne une réalité aux choses. Je dois dire que ce n'était pas +l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon +je crois. Mais il n'est pas au théâtre. C'est un marin, ou quelque chose +comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en +train de peindre? + +--Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward avec une vibration de +tristesse dans la voix. Vous avez été à l'Opéra pendant que Sibyl Vane +reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler +d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant +que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un tombeau +pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs réservées a ce +petit corps lilial! + +--Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria Dorian en se +levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le +passé est le passé. + +--Vous appelez hier le passé? + +--Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que +les gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une +émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un chagrin aussi +facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la +merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable et les +dominer. + +--Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé +complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune +homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais +alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée +des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous +parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence +d'Harry qui a fait cela, je le vois bien.... + +Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants à +considérer la pelouse fleurie et ensoleillée. + +--Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous +dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain. + +--Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque +jour. + +--Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se +retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous? + +--Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste, +tristement. + +--Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur +l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane +s'était suicidée.... + +--Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le regardant +avec une expression d'horreur.... + +--Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire +accident. Certainement, elle s'est suicidée. + +L'autre enfonça sa tête dans ses mains. + +--C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait. + +--Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus +grandes tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs +ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles, +quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce +qui s'en suit. Comme Sibyl était différente! Elle a vécu sa plus belle +tragédie. Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle +joua, la nuit où vous la vîtes, elle joua mal parce qu'elle avait +compris la réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle +mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au +domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute +l'inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais +comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si +vous étiez venu hier, à un certain moment--vers cinq heures et demie +peut-être ou six heures moins le quart--, vous m'auriez trouvé en +larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la +nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément. +Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne d'ailleurs ne +le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes cruellement injuste, +Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre +part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout comme +une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a +racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt ans de sa +vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste, +je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put surpasser +son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon à mourir +d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon cher Basil, +si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui est +arrivé ou à le considérer à un point de vue assez artistique. N'est-ce +pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des arts»? Je me rappelle +avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié en vélin, +où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune +homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble à Marlow, ce +jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de +toutes les misères de l'existence. J'aime les belles choses que l'on +peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les +laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, parés; il y a +beaucoup à tirer de ces choses. Mais le tempérament artistique qu'elles +créent ou du moins révèlent est plus encore pour moi. Devenir le +spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est échapper aux +souffrances terrestres. Je sais bien que je vous étonne en vous parlant +ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis développé. J'étais un +écolier lorsque vous me connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de +nouvelles passions, de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis +différent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais +vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien +que vous êtes meilleur que lui.... Vous n'êtes pas plus fort, vous avez +trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nous étions heureux +ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce +que je suis. Il n'y a rien de plus à dire! + +Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui était très +cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art. Il ne put +supporter l'idée de lui faire plus longtemps des reproches. Après tout, +son indifférence pouvait n'être qu'une humeur passagère; il y avait en +lui tant de bonté et tant de noblesse. + +--Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous +parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement +que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette +après-midi. Vous a-t-on convoqué? + +Dorian secoua la tête et une expression d'ennui passa sur ses traits à +ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et +de si vulgaire! + +--Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il. + +--Mais elle, le connaissait certainement? + +--Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit à +personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très curieux de +savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement que je +m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. Il faudra +que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle +quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques +lambeaux de phrases pathétiques. + +--J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir. +Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de +vous. + +--Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait impossible! +s'écria-t-il en se reculant. + +Le peintre le regarda en face.... + +--Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai +fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi +avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le +regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce +paravent, Dorian. C'est vraiment désobligeant de la part de votre +domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose +était changé ici quand je suis entré. + +--Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je +lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois, +et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop +crûment sur le portrait. + +--Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable. +Laissez-moi voir.... + +Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce. + +Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s'élança entre +le peintre et le paravent. + +--Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux +pas. + +--Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. Pourquoi ne +la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant. + +--Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur +que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait +sérieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en +demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini +entre nous!... + +Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde +stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était blême +de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux +semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait.... + +--Dorian! + +--Ne parlez pas! + +--Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le +voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant +vers la fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir +mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il +faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis +d'ici-là; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas +maintenant? + +--L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un +étrange effroi. + +Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le mystère +de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose--il ne savait quoi--se +passerait avant.... + +--Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. Georges +Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition spéciale qui +ouvrira rue de Sèze dans la première semaine d'octobre. Le portrait ne +sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement +vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez sûrement absent +de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un paravent, vous +n'avez guère à vous en soucier. + +Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait +qu'il courait un horrible danger. + +--Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais, +s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez +pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule +différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous +ne pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au +monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la +même chose à Harry. + +Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que +lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à moitié en +riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez à Basil +pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a +été pour moi une révélation.» Oui, Basil aussi, peut-être, avait son +secret. Il essaierait de le connaître.... + +--Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit +dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le +vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer +mon portrait? + +Le peintre frissonna malgré lui. + +--Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous +ririez sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de +ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est +bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous +voulez que la meilleure de mes oeuvres soit à jamais cachée au monde, +j'accepte.... Votre amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute +renommée. + +--Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le +droit de le savoir. + +Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait +remplacée. Il était résolu à connaître le secret de Basil Hallward. + +--Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et +répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une chose +curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord, +mais qui s'est révélée à vous soudainement? + +--Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son fauteuil de +ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrayés. + +--Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir +entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre +personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé, +âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible +incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous +autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux +de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je +n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez loin de +moi, vous étiez encore présent dans mon art.... + +«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C'eût +été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends à peine +moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face à face +et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être, +car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre, +non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je +m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase nouvelle. +Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une délicate armure, en +Adonis armé d'un épieu poli et en costume de chasseur. Couronné de +lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème +d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez +penché sur l'étang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des +eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela +avait été ce que l'art pouvait être, de l'inconscience, de l'idéal, de +l'à-peu près. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je +résolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous êtes +maintenant, non dans les costumes des temps révolus, mais dans vos +propres vêtements et dans votre époque. Fût-ce le réalisme du sujet ou +la simple idée de votre propre personnalité, se présentant ainsi à moi +sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant +que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me +semblaient révéler mon secret. Je m'effrayais que chacun pût connaître +mon idolâtrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de +moi-même dans cette oeuvre. C'est alors que je résolus de ne jamais +permettre que ce portrait fut exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais +alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait +pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais +pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis tout seul en face de +lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours après qu'il +eût quitté mon atelier, dès que je fus débarrassé de l'intolérable +fascination de sa présence, il me sembla que j'avais été fou en +imaginant y avoir vu autre chose que votre beauté et plus de choses que +je n'en pouvais peindre. Et même maintenant je ne puis m'empêcher de +sentir l'erreur qu'il y a à croire que la passion éprouvée dans la +création puisse jamais se montrer dans l'oeuvre créée. L'art est +toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur +nous parlent de forme et de couleur, voilà tout. Il me semble souvent +que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le révèle. Aussi lorsque +je reçus cette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le +clou de mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me le +refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut +être montré. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je +viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry, vous êtes fait +pour être aimé.... + +Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et +un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il était sauvé +pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre d'une infinie pitié +pour le peintre qui venait de lui faire une si étrange confession, et il +se demandait si lui-même pourrait jamais être ainsi dominé par la +personnalité d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'être très dangereux, +mais c'était tout. Il était trop habile et trop cynique pour qu'on put +vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait +d'une aussi étrange idolâtrie? Était-ce là une de ces choses que la vie +lui réservait?... + +--Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez +réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu? + +--J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait +très curieux. + +--Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde? + +Dorian secoua la tête. + +--Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous +laisser face à face avec ce tableau. + +--Vous y arriverez un jour? + +--Jamais! + +--Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous +avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influencé mon +talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez +pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!... + +--Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous +sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment. + +--Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; maintenant +que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est allé. +Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots. + +--C'était une confession très désappointante. + +--Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le +tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir.... + +--Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais il +ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux +amis; nous devons nous en tenir là.... + +--Il vous reste Harry! dit le peintre tristement. + +--Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry passe ses +journées à dire des choses incroyables et ses soirées à faire des choses +invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne +crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai à +vous aussitôt, Basil. + +--Vous poserez encore pour moi? + +--Impossible! + +--Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne +rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette chance. + +--Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser +pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie +propre.... Je viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi +agréable. + +--Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec +tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez +pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y +pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous éprouvez. + +Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme il +connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était étrange qu'au +lieu d'avoir été forcé de révéler son propre secret, il avait réussi +presque par hasard, à arracher le secret de son ami! Comme cette +étonnante confession l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de +jalousie du peintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques +extravagants, ses curieuses réticences, il comprenait tout maintenant et +il en éprouva une contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir +quelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque. + +Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à tout prix. Il +ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux regards. +Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le laisser, même une +heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre accès. + + + + +X + + +Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si +cet homme avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le +valet était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian +alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda. +Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait. +C'était un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de +ce côté. Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes. + +Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir lui +parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer +immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet +sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être +était-ce un simple effet de son imagination? + +Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses +mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la +bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude. + +--La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est +toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et +nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous, +monsieur, pas du tout présentable. + +--Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef, +simplement.... + +--Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y +allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa +Seigneurie est morte. + +Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait gardé un +souvenir détestable. + +--Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pièce, et +c'est tout. Donnez-moi la clef. + +--Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son +trousseau d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite +l'avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous +proposez d'habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement. + +--Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est très +bien. + +Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du ménage. +Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. Elle se +retira en minaudant. + +Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et +regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit +de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail +vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait trouvé dans un +couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir à envelopper +l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle déjà servi de drap +mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa +propre corruption, pire même que la corruption de la mort, une chose +capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce +que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image peinte +sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce. Ils +la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image +durerait; elle serait toujours vivante. + +Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la véritable +raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil l'eût aidé à +résister à l'influence de lord Henry et aux influences encore plus +empoisonnées de son propre tempérament. L'amour qu'il lui portait--car +c'était réellement de l'amour--n'avait rien que de noble et +d'intellectuel. Ce n'était pas cette simple admiration physique de la +beauté qui naît des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'était +un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann, +et Shakespeare lui-même. Oui, Basil eût pu le sauver. Mais il était trop +tard, maintenant. Le passé pouvait être anéanti. Les regrets, les +reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur était +inévitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur +terrible issue, des rêves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur +perverse réalité. + +Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le +couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le +portrait était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas +changé et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux +d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait. +L'expression seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté. +En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures, +comme les remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient +futiles! Combien futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait +de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses +traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au même instant on +frappa à la porte, il passait de l'autre côté du paravent au moment où +son domestique entra. + +--Les encadreurs sont là, monsieur. + +Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas +qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque chose +de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant à sa +table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui envoyer +quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver à +huit heures un quart le soir. + +--Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et +faites entrer ces hommes. + +Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard +lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec un +jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit homme +florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était +fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes qui +avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il +attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en +faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait +tout le monde. Rien que le voir était une joie. + +--Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains +charnues et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour +moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre +de toute beauté, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du +vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait +admirablement à un sujet religieux, M. Gray. + +--Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement de monter, M. +Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois guère en +ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement +faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et +je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes. + +--Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être agréable. +Quelle est cette oeuvre d'art? + +--La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la +transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle +ne soit pas abîmée en montant. + +--Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant, +avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues chaînes +de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous le porter, M. +Gray? + +--Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me +suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que +ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est +plus large. + +Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils commencèrent à +monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau très volumineux et +de temps en temps, en dépit des obséquieuses protestations de M. +Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif déplaisir à voir +un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un +coup de main. + +--C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme, +haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son +front dénudé. + +--Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la +porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et +dissimuler son âme aux yeux des hommes. + +Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans, non, +vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il était +enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une grande pièce, +bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir spécialement pour +son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mère, +et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir à distance. +Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. C'était bien là, la vaste +_cassone_ italienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux +aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'était si souvent caché +étant enfant. C'étaient encore les rayons de bois vernis remplis des +livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue au mur la +même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient +aux échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers +cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs +poings gantés. Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants +de son enfance solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de +lui. Il se rappela la pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui +sembla horrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu. +Combien peu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie +lui réservait! + +Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi éloignée des +regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait +pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait +devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait. +Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la +corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était +assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y +avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte.... +Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de +ces péchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair--de ces +péchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leur charme et +leur subtilité. Peut-être un jour l'expression cruelle abandonnerait la +bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le +chef-d'oeuvre de Basil Hallward. + +Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par +semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur +du vice, mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient +creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux +flétris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient +leur brillant; la bouche affaissée et entr'ouverte aurait cette +expression grossière ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle +aurait le cou ridé, les mains aux grosses veines bleues, le corps déjeté +de ce grand père qui avait été si dur pour lui, dans son enfance. Le +tableau devait être caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement. + +--Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en +se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à +autre chose. + +--Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui +soufflait encore; où le mettrons-nous? + +--Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit +accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci. + +--Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur? + +Dorian tressaillit.... + +--Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas +des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s'il avait +essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie. + +--Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis très obligé +de la bonté que vous avez eue de venir ici. + +--Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous servir! + +Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui +regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits +grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi +merveilleusement beau. + +Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et +mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder +l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte. + +En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq heures +passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite table de bois +noir parfumé, délicatement incrustée de nacre,--un cadeau de lady +Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui +passait tous les hivers au Caire--se trouvait un mot de lord Henry avec +un livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux +tranches salles. Un numéro de la troisième édition de la _St-James +Gazette_ était déposée sur le plateau à thé. Victor était évidemment +revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontré les hommes dans le hall +alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'était pas enquis auprès +d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l'absence du +tableau, l'avait même sans doute déjà remarquée en apportant le thé. Le +paravent n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au +mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la +maison et tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible +d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de +personnes riches exploitées toute leur vie par un domestique qui avait +lu une lettre, surpris une conversation, ramassé une carte avec une +adresse, ou trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de +dentelle. + +Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord Henry. +Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre +qui pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un +quart. Il ouvrit négligemment la _St-James Gazette_ et la parcourut. Une +marque au crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut +attentivement le paragraphe suivant: + +«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE--Une enquête a été faite ce matin à +Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le +décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée au Théâtre +Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Une grande sympathie +a été témoignée à la mère de la défunte qui se montra très affectée +pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant celui du Dr Birrell +qui a dressé le bulletin de décès de la jeune fille.» + +Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher dans +la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela était +affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il en voulut un +peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. C'était stupide de sa +part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet +homme savait assez d'anglais pour cela. + +Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? Après +tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray +et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne +l'avait pas tuée. + +Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoyé. +Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support octogonal +aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de quelques +étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le +volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; au +bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange +qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes, +exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant lui en un muet +cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux; des +choses qu'il n'avait jamais imaginées se révélaient à lui graduellement. + +C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude +psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de +réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les modes de +penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d'esprit par +lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces +renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi +bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore +Péchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à +la fois, plein d'argot et d'archaïsmes, d'expressions techniques et de +phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces +fins artistes de l'école française; les _Symbolistes_. Il s'y trouvait +des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de +couleurs. La vie des sans y était décrite dans des termes de philosophie +mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases +spirituelles d'un saint du moyen âge ou les confessions morbides d'un +pécheur moderne. C'était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs +d'encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La +simple cadence des phrases, l'étrange monotonie de leur musique toute +pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés, +évoquaient dans l'esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se +succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant +inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un +ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une étoile solitaire, éclairait +les fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu'il lui fut possible +de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé +l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine déposer le +livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours près de son +lit, et s'habilla pour dîner. + +Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il trouva lord +Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très ennuyé. + +--J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entièrement de +votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a tellement intéressé +que j'en ai oublié l'heure. + +--Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se levant. + +--Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y a une +grande différence. + +--Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry. + +Et ils passèrent dans la salle à manger. + + + + +XI + + +Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l'influence de ce +livre; il serait peut-être plus juste de dire qu'il ne songea jamais à +s'en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande +marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes +couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs variées et +les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait, +par moments, avoir perdu tout contrôle. + +Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les +influences romanesques et scientifiques s'étaient si étrangement +confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même; et à la +vérité, ce livre lui semblait être l'histoire de sa propre vie, écrite +avant qu'il ne l'eût vécue. + +A un certain point de vue, il était plus fortuné que le fantastique +héros du roman. Il ne connut jamais--et jamais n'eut aucune raison de +connaître--cette indéfinissable et grotesque horreur des miroirs, des +surfaces de métal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne +heure dans la vie du jeune Parisien à la suite du déclin prématuré +d'une beauté qui avait été, jadis, si remarquable.... + +C'était presque avec une joie cruelle--la cruauté ne trouve-t-elle sa +place dans toute joie comme en tout plaisir?--qu'il lisait la dernière +partie du volume, avec sa réellement tragique et quelque peu emphatique +analyse de la tristesse et du désespoir de celui qui perd, lui-même, ce +que dans les autres et dans le monde, il a le plus chèrement apprécié. + +Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil Hallward, et +bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Même ceux qui +avaient entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de +temps à autres, d'étranges rumeurs sur son mode d'existence courussent +dans Londres, devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire à son +déshonneur quand ils le voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un +être que le monde n'aurait souillé. Les hommes qui parlaient +grossièrement entre eux faisaient silence quand ils l'apercevaient. Il y +avait quelque chose dans la pureté de sa face qui les faisait se taire. +Sa simple présence semblait leur rappeler la mémoire de l'innocence +qu'ils avaient ternie. Ils s'émerveillaient de ce qu'un être aussi +gracieux et charmant, eût pu échapper à la tare d'une époque à la fois +aussi sordide et aussi sensuelle. + +Souvent, en revenant à la maison d'une de ses absences mystérieuses et +prolongées qui donnèrent naissance à tant de conjectures parmi ceux qui +étaient ses amis, ou qui pensaient l'être, il montait à pas de loup +là-haut, à la chambre fermée, en ouvrait la porte avec une clef qui ne +le quittait jamais, et là, un miroir à la main, en face du tableau de +Basil Hallward, il confrontait la face devenue vieillissante et +mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans la +glace.... L'acuité du contraste augmentait son plaisir. Il devint de +plus en plus enamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à +la déliquescence de son âme. + +Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et +monstrueuses délices, les stigmates hideux qui déshonoraient ce front +ridé ou se tordaient autour de la bouche épaisse et sensuelle, se +demandant quels étaient les plus horribles, des signes du péché ou des +marques de l'âge.... Il plaçait ses blanches mains à côté des mains +rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps +se déformant et des membres las. + +Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre imprégnée +de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la petite taverne +mal famée située près des Docks, qu'il avait accoutumé de fréquenter, +déguisé et sous un faux nom, il pensait à la ruine qu'il attirait sur +son âme, avec un désespoir d'autant plus poignant qu'il était purement +égoïste. Mais rares étaient ces moments. + +Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le premier en +lui, alors qu'ils étaient assis dans le jardin du peintre leur ami, +semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il voulait +connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient plus +insatiable à mesure qu'il les satisfaisait. + +Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois +ou deux par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la +saison, il ouvrait aux invités sa maison splendide et avait les plus +célèbres musiciens du moment pour charmer ses hôtes des merveilles de +leur art. Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henry +l'assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuse et le +rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquis montré dans +la décoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de +fleurs exotiques, ses nappes brodées, sa vaisselle antique d'argent et +d'or. + +Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent +voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu'ils avaient +souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant quelque chose +de la culture réelle de l'étudiant avec la grâce, la distinction ou les +manières parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait être de ceux +dont parle le Dante, de ceux qui cherchent à se rendre «parfaits par le +culte de la Beauté». Comme Gautier, il était «celui pour qui le monde +visible existe»... + +Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des arts, +celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation. La mode, +par quoi ce qui est réellement fantastique devient un instant universel, +et le Dandysme, qui, à sa manière, est une tentative proclamant la +modernité absolue de la Beauté, avaient, naturellement, retenu son +attention. Sa façon de s'habiller, les manières particulières que, de +temps à autre, il affectait, avaient une influence marquée sur les +jeunes mondains des bals de Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall +Mall, qui le copiaient en toutes choses, et s'essayaient à reproduire le +charme accidentel de sa grâce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire +et niais. + +Car, bien qu'il fût prêt à accepter la position qui lui était offerte à +son entrée dans la vie, et qu'il trouvât, à la vérité, un plaisir +curieux à la pensée qu'il pouvait devenir pour le Londres de nos jours, +ce que dans l'impériale Rome de Néron, l'auteur du _Satyricon_ avait +été, encore, au fond de son coeur, désirait-il être plus qu'un simple +_Arbiter Elegantiarum_, consulté sur le port d'un bijou, le noeud d'une +cravate ou le maniement d'une canne. + +Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui aurait sa +philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouverait dans la +spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation. + +Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été décrié, +les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant les passions et +les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont conscience +d'affronter avec des formes d'existence moins hautement organisées. + +Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait +jamais été comprise, que les hommes étaient restés brutes et sauvages +parce que le monde avait cherché à les affamer par la soumission ou les +anéantir par la douleur, au lieu d'aspirer à les faire les éléments +d'une nouvelle spiritualité, dont un instinct subtil de Beauté était la +dominante caractéristique. Comme il se figurait l'homme se mouvant dans +l'histoire, il fut hanté par un sentiment de défaite.... Tant avaient +été vaincus et pour un but si mesquin. + +Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes +monstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dont l'origine +était la peur, et dont le résultat avait été une dégradation infiniment +plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur +ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son ironie merveilleuse, +faisant se nourrir l'anachorète avec les animaux du désert, et donnant à +l'ermite les bêtes de la plaine pour compagnons. Certes, il pouvait y +avoir, comme lord Harry l'avait prophétisé, un nouvel Hédonisme qui +recréerait la vie, et la tirerait de ce grossier et déplaisant +puritanisme revivant de nos jours. Ce serait l'affaire de +l'intellectualité, certainement; il ne devait être accepté aucune +théorie, aucun système impliquant le sacrifice d'un mode d'expérience +passionnelle. Son but, vraiment, était l'expérience même, et non les +fruits de l'expérience quels qu'ils fussent, doux ou amers. Il ne devait +pas plus être tenu compte de l'ascétisme qui amène la mort des sens que +du dérèglement vulgaire qui les émousse; mais il fallait apprendre à +l'homme à concentrer sa volonté sur les instants d'une vie qui n'est +elle-même qu'un instant. + +Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés avant +l'aube, ou bien après l'une de ces nuits sans rêves qui nous rendent +presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits d'horreur et de +joie informe, alors qu'à travers les cellules du cerveau se glissent des +fantômes plus terribles que la réalité elle-même, animés de cette vie +ardente propre à tous les grotesques, et qui prête à l'art gothique son +endurante vitalité--cet art étant, on peut croire, spécialement l'art de +ceux dont l'esprit a été troublé par la maladie de la rêverie.... + +Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent +trembler.... Sous de ténébreuses formes fantastiques, des ombres muettes +se dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent.... + +Au dehors, c'est l'éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des +ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent +soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse, comme +s'il craignait d'en éveiller les dormeurs, qui auraient alors à +rappeler le sommeil de sa cave de pourpre. + +Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par degrés, +les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et nous guettons +l'aurore refaisant à nouveau le monde. + +Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies éteintes +sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre à demi-coupé +que nous lisions, ou la fleur montée que nous portions au bal, ou la +lettre que nous avions peur de lire ou que nous avons lue trop +souvent.... Rien ne nous semble changé. + +Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que nous +connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes; et alors +s'empare de nous un terrible sentiment de la continuité nécessaire de +l'énergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes stéréotypées, ou un +sauvage désir, peut-être, que nos paupières s'ouvrent quelque matin sur +un monde qui aurait été refait à nouveau dans les ténèbres pour notre +plaisir--un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et +de nouvelles couleurs, qui serait changé, qui aurait d'autres secrets, +un monde dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune +survivance, même sous forme consciente d'obligation ou de regret, la +remembrance même des joies ayant son amertume, et la mémoire des +plaisirs, ses douleurs. + +C'était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian Gray, l'un +des seuls, le seul objet même de la vie; dans sa course aux sensations, +ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet élément d'étrangeté +si essentiel au roman; il adopterait certains modes de pensée qu'il +savait étrangers à sa nature, n'abandonnerait à leurs captieuses +influences, et ayant, de cette façon, saisi leurs couleurs et satisfait +sa curiosité intellectuelle, les laisserait avec cette sceptique +indifférence qui n'est pas incompatible avec une réelle ardeur de +tempérament et qui en est même, suivant certains psychologistes +modernes, une nécessaire condition. + +Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion +catholique romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu +pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement +réel que tous les sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son +superbe dédain de l'évidence des sens, que par la simplicité primitive +de ses éléments et l'éternel pathétique de la Tragédie humaine qu'il +cherche à symboliser. + +Il aimait à s'agenouiller sur les froids pavés de marbre, et à +contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartant +lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou élevant +l'ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu'on croirait +parfois être, en vérité, le _panis coelestis_, le pain des anges--ou, +revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l'hostie dans le +calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les encensoirs fumants, +que des enfants vêtus de dentelles et d'écarlate balançaient gravement +dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le séduisaient infiniment. En +s'en allant, il s'étonnait devant les confessionnaux obscurs, et +s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, écoutant les hommes et les +femmes souffler à travers la grille usée l'histoire véritable de leur +vie. + +Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrêter son développement +intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un système, +et ne prit point pour demeure définitive, une auberge tout juste +convenable au séjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans +étoiles et sans lune. + +Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer +d'étrangeté les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble +toujours l'accompagner, l'émut pour un temps.... + +Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes du +darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les pensées +et les passions des hommes dans quelque cellule perlée du cerveau, ou +dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant à la conception de la +dépendance absolue de l'esprit à certaines conditions physiques, +morbides ou sanitaires, normales ou malades. + +Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne lui sembla +avoir d'importance comparée à la Vie elle-même. Il eût profondément +conscience de la stérilité de la spéculation intellectuelle quand on la +sépare de l'action et de l'expérience. Il perçut que les sens, non moins +que l'âme, avaient aussi leurs mystères spirituels et révélés. + +Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection, +distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant +d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point +de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie +sensorielle, et essaya de découvrir leurs relations véritables; ainsi +l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des +passionnés; la violette évoque la mémoire des amours défuntes, le musc +rend dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent +d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses +influences des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen +parfumé, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard +indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de +l'aloès dont il est dit qu'il chasse la mélancolie de l'âme. + +D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans une +longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de +laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles gypsies +tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves Tunisiens +aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux +luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des +tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces +Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau +ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à +capuchon ou d'horribles vipères cornues. + +Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le +réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin +et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir. + +Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments +qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou +parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de +l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer. + +Il possédait le mystérieux _juruparis_ des Indiens du Rio Negro qu'il +n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler +les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et à la +flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des sons +pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites d'ossements +humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et +les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui donnent +une note de douceur singulière. + +Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand +on les secouait, le long _clarin_ des Mexicains dans lequel le musicien +ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le _ture_ rude des tribus +de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perchées tout le jour dans de +hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on, à trois lieues de +distance; le _teponaztli_ aux deux langues vibrantes de bois, que l'on +bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique obtenu du suc laiteux +des plantes; des cloches d'Astèques, dites _yolt_, réunies en grappes, +et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents +semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans +le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si +éclatante description. + +Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il éprouva +un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, avait ses +monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses. + +Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans +sa loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié de bonheur, +le _Tannhauser_, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le +prélude de la tragédie de sa propre âme. + +La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal +déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume +couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des +années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais. + +Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeant dans +leurs boîtes les pierres variées qu'il avait réunies, par exemple, le +chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumière de la lampe, le +cymophane aux fils d'argent, le péridot couleur pistache, les topazes +roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux écarlate aux étoiles +tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de +flamme, les spinelles oranges et violacées et les améthystes aux couches +alternées de rubis et de saphyr. + +Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la +pierre de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir +d'Amsterdam trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse +incomparable de couleur, et il eut une turquoise _de la vieille roche_ +qui fit l'envie de tous les connaisseurs. + +Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la +«Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un serpent qui avait +des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre, +il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la vallée du Jourdain +des serpents «portant sur leurs dos des colliers d'émeraude.» + +Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon +qui faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de +pourpre» on pouvait endormir le monstre et le tuer. + +Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un +homme invisible, et l'agate des Indes le faisait éloquent. La cornaline +apaisait la colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'améthyste +chassait les fumées de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les démons +et l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La sélénite +croissait et déclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait +découvrir les voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d'un +chevreau. + +Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un +crapaud nouvellement tué, qui était un antidote certain contre les +poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope était +un charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on +découvrait dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs +de tout danger venant du feu. + +Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis dans sa +main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes du palais de +Jean-le-Prêtre étaient «faites de sardoines, au milieu desquelles était +incrustée la corne d'une vipère cornue, ce qui faisait que nul homme +portant du poison ne pouvait entrer.» Au fronton, l'on voyait «deux +pommes d'or dans lesquelles étaient enchâssées deux escarboucles» de +sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles éclairaient +la nuit. + +Dans l'étrange roman de Lodge «Une perle d'Amérique» il est écrit que +dans la chambre de la reine, on pouvait voir «toutes les chastes femmes +du monde, vêtues d'argent, regardant à travers de beaux miroirs de +chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'émeraudes vertes». Marco +Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans la +bouche des morts. + +Un monstre marin s'était enamouré de la perle qu'un plongeur rapportait +au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré sept lunes sur la perte +du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dans une grande fosse, il +s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouvé bien que +l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pièces d'or à qui +le découvrirait.... Le roi de Malabar montra à un certain Vénitien un +rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il adorait. + +Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite à Louis XII +de France, son cheval était bardé de feuilles d'or, si l'on en croit +Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui répandaient +une éclatante lumière. Charles d'Angleterre montait à cheval avec des +étriers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait un +costume, évalué à trente mille marks, couvert de rubis balais. + +Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement, comme +portant «un pourpoint rehaussé d'or, le plastron brodé de diamants et +autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi +d'énormes balais.» + +Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'émeraudes +retenues par des filigranes d'or. Edouard Il donna à Piers Gaveston une +armure d'or rouge semée d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de +turquoises et un heaume emperlé.... Henry II portait des gants enrichis +de pierreries montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie +cousu de vingt rubis et de cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de +Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles +piriformes et semé de saphyrs. + +Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe +et la décoration! Cela semblait encore merveilleux à lire, ces fastes +luxueux des temps abolis! + +Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui +tenaient lieu de fresques dans les salles glacées des nations du Nord. +Comme il s'absorbait dans ce sujet--il avait toujours eu une +extraordinaire faculté d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il +entreprît--il s'assombrit à la pensée de la ruine que le temps apportait +sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait +échappé.... + +Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaient fleuri +et étaient mortes bien des fois, et des nuits d'horreur répétaient +l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas changé!... Nul hiver +n'abîma sa face, ne ternit sa pureté florale. Quelle différence avec les +choses matérielles! Où étaient-elles maintenant? + +Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux +avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient tissé pour le +plaisir d'Athèné?... Où, l'énorme velarium que Néron avait tendu devant +le Colisée de Rome, cette voile titanesque de pourpre sur laquelle +étaient représentés les cieux étoilés et Apollon conduisant son quadrige +de blancs coursiers aux rênes d'or?... + +Il s'attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour le Prêtre +du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes les friandises et les +viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le drap mortuaire du roi +Chilpéric brodé de trois cents abeilles d'or, les robes fantastiques qui +excitèrent l'indignation de l'évêque de Pont, où étaient représentés +«des lions, des panthères, des ours, des dogues, des forêts, des +rochers, des chasseurs, en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans +la nature» et le costume porté une fois par Charles d'Orléans dont les +manches étaient adornées des vers d'une chanson commençant par: + + _Madame, je suis tout joyeux_.... + +L'accompagnement musical des paroles était tissé en fils d'or, et chaque +note ayant la forme carrée du temps, était faite de quatre perles.... + +Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut préparée à +Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; «elle était décorée de treize +cent vingt et un perroquets brodés et blasonnés aux armes du Roi, en +plus de cinq cent soixante et un papillons dont les ailes portaient les +armes de la reine, le tout d'or». + +Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir +velours parsemé de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en +étaient de damas; sur leur champ or et argent étaient brodés des +couronnes de verdure et des guirlandes, les bords frangés de perles, et +la chambre qui contenait ce lit était entourée de devises découpées dans +un velours noir et placées sur un fond d'argent. Louis XIV avait des +cariatides vêtues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais. + +Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait de brocard +d'or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses +supports étaient d'argent doré, merveilleusement travaillé, chargés à +profusion de médaillons émaillés ou de pierreries. Il avait été pris +près de Vienne dans un camp turc et l'étendard de Mahomet avait flotté +sous les ors tremblants de son dais. + +Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler les plus +délicieux spécimens qu'il lui fut possible de découvrir de l'art +textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de +Delhi finement tissées de palmes d'or et piquées d'ailes iridescentes de +scarabées; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en +Orient _air tissé_, _eau courante_ ou _rosée du soir_; d'étranges +étoffes historiées de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment +travaillées; des livres reliés en satin fauve ou en soie d'un bleu +prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des +figures; des dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de +rigides velours espagnols; des broderies georgiennes aux coins dorés et +des _Foukousas_ japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux +plumages multicolores et fulgurants. + +Il eut aussi une particulière passion pour les vêtements +ecclésiastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se +rattachant au service de l'Église. + +Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouest de sa +maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimens de ce qui +est réellement les habillements de la «Fiancée du Christ» qui doit se +vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps +anémié par les macérations, usé par les souffrances recherchées, blessé +des plaies qu'elle s'infligea. + +Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or damassée, +ornée d'un dessin courant de grenades dorées posées sur des fleurs à six +pétales cantonnées de pommes de pin incrustées de perles. Les orfrois +représentaient des scènes de la vie de la Vierge, et son Couronnement +était brodé au chef avec des soies de couleurs; c'était un ouvrage +italien du XVe siècle. + +Une autre chape était en velours vert, brochée de feuilles d'acanthe +cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longue tige; les détails +en étaient traités au fil d'argent et des cristaux colorés s'y +rencontraient; une tête de Séraphin y figurait, travaillée au fil d'or; +les orfrois étaient diaprés de soies rouges et or, et parsemés de +médaillons de plusieurs saints et martyrs, parmi lesquels +Saint-Sébastien. + +Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or +et de soie bleue, des damas de soie jaune, des étoffes d'or, où était +figurée la Passion et la Crucifixion, brodées de lions, de paons et +d'autres emblèmes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie +rosée, décorées de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des nappes +d'autel de velours écarlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles de +calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de +penser aux usages mystiques à quoi tout cela avait répondu. + +Car ces trésors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son +habitation ravissante, lui étaient un moyen d'oubli, lui étaient une +manière d'échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu'il ne pouvait +supporter. + +Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute son enfance +s'était passée, il avait pendu de ses mains, le terrible portrait dont +les traits changeants lui démontraient la dégradation réelle de sa vie, +et devant il avait posé en guise de rideau un pallium de pourpre et +d'or. + +Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d'oublier la hideuse +chose peinte, et recouvrant sa légèreté de coeur, sa joie insouciante, +se replongeait passionnément dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se +glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des +_Blue Gate Fields_, et il y restait des jours, jusqu'à ce qu'il en fut +chassé. A son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant +alternativement sa reproduction et lui-même, bien que rempli, d'autres +fois, de cet orgueil de l'individualisme qui est une demie fascination +du péché, et souriant, avec un secret plaisir, à l'ombre informe portant +le fardeau qui aurait dû être sien. + +Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre +et vendit la villa qu'il partageait à Trouville avec lord Henry, de même +que la petite maison aux murs blancs qu'il possédait à Alger où ils +avaient demeuré plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire à l'idée d'être +séparé du tableau qui avait une telle part dans sa vie, et s'effrayait à +penser que pendant son absence quelqu'un pût entrer dans la chambre, +malgré les barres qu'il avait fait mettre à la porte. + +Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne, bien +qu'il conservât, sous la turpitude et la laideur des traits, une +ressemblance marquée avec lui; mais que pourrait-il apprendre à celui +qui le verrait? Il rirait à ceux qui tenteraient de le railler. Ce +n'était pas lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie +et cette honte? Le croirait-on même s'il l'avouait? + +Il craignait quelque chose, malgré tout.... Parfois quand il était dans +sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes gens de sa +classe dont il était le chef reconnu, étonnant le comté par son luxe +déréglé et l'incroyable splendeur de son mode d'existence, il quittait +soudainement ses hôtes, et courait subitement à la ville s'assurer que +la porte n'avait été forcée et que le tableau s'y trouvait encore.... +S'il avait été volé? Cette pensée le remplissait d'horreur!... Le monde +connaîtrait alors son secret.... Ne le connaissait-il point déjà? + +Car bien qu'il fascinât la plupart des gens, beaucoup le méprisaient. Il +fut presque blackboulé dans un club de West-End dont sa naissance et sa +position sociale lui permettaient de plein droit d'être membre, et l'on +racontait qu'une fois, introduit dans un salon du _Churchill_, le duc de +Berwick et un autre gentilhomme se levèrent et sortirent aussitôt d'une +façon qui fut remarquée. De singulières histoires coururent sur son +compte alors qu'il eût passé sa vingt-cinquième année. Il fut colporté +qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots étrangers dans une +taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il fréquentait des +voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les mystères de leur art. + +Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il +reparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l'un à l'autre dans +les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou le regardaient avec +des yeux quêteurs et froids comme s'ils étaient déterminés à connaître +son secret. + +Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manques d'égards; +d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses manières franches +et débonnaires, son charmant sourire d'enfant, et l'infinie grâce de sa +merveilleuse jeunesse, semblaient une réponse suffisante aux calomnies, +comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut remarqué, +toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis, semblaient +le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement adoré, et, pour +lui, avaient bravé la censure sociale et défié les convenances, +devenaient pâles de honte ou d'horreur quand il entrait dans la salle +où elles se trouvaient. + +Mais ces scandales soufflés à l'oreille accrurent pour certains, au +contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un +élément de sécurité. La société, la société civilisée tout au moins, +croit difficilement du mal de ceux qui sont riches et beaux. Elle sent +instinctivement que les manières sont de plus grande importance que la +morale, et, à ses yeux, la plus haute respectabilité est de moindre +valeur que la possession d'un bon chef. + +C'est vraiment une piètre consolation que de se dire d'un homme qui vous +a fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que sa vie privée est +irréprochable. Même l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter +des _entrées_ servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour +sur ce sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup à dire à ce +propos, car les règles de la bonne société sont, ou pourraient être, les +mêmes que celles de l'art. La forme y est absolument essentielle. Cela +pourrait avoir la dignité d'un cérémonial, aussi bien que son irréalité, +et pourrait combiner le caractère insincère d'une pièce romantique avec +l'esprit et la beauté qui nous font délicieuses de semblables pièces. +L'insincérité est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est +simplement une méthode à l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos +personnalités. + +C'était du moins, l'opinion de Dorian Gray. + +Il s'étonnait de la psychologie superficielle qui consiste à concevoir +le _Moi_ dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de +confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme était un être +composé de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe +et multiforme créature qui portait en elle d'étranges héritages de +doutes et de passions, et dont la chair même était infectée des +monstrueuses maladies de la mort. + +Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture de sa +maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le +sang coulait en ses veines. + +Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses «Memoires on +the Reigns of Queen Elizabeth and King James» qu'«il fut choyé par la +cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemps...» Était-ce +la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque étrange +germe empoisonné ne s'était-il communiqué de génération en génération +jusqu'à lui? N'était-ce pas quelque reste obscur de cette grâce flétrie +qui l'avait fait si subitement et presque sans cause, proférer dans +l'atelier de Basil Hallward cette prière folle qui avait changé sa +vie?... + +Là, en pourpoint rouge brodé d'or, dans un manteau couvert de +pierreries, la fraise et les poignets piqués d'or, s'érigeait sir +Anthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d'argent et de sable. +Quel avait été le legs de cet homme? Lui avait-il laissé, cet amant de +Giovanna de Naples, un héritage de péché et de honte? N'étaient-elles +simplement, ses propres actions, les rêves que ce mort n'avait osé +réaliser? + +Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à la coiffe de +gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches aux crevés de satin +rosé. Une fleur était dans sa main droite, et sa gauche étreignait un +collier émaillé de blanches roses de Damas. Sur la table à côté d'elle, +une pomme et une mandoline.... Il y avait de larges rosettes vertes sur +ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les étranges +histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son +tempérament était-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes paupières +semblaient curieusement le regarder. + +Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudrés et ses mouches +fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face était hâlée et +saturnienne, et ses lèvres sensuelles se retroussaient avec dédain. Sur +ses mains jaunes et décharnées chargées de bagues, retombaient des +manchettes de dentelle précieuse. Il avait été un des dandies du +dix-huitième siècle et, dans sa jeunesse, l'ami de lord Ferrars. + +Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince Régent dans +ses plus fâcheux jours et l'un des témoins de son mariage secret avec +madame Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses +cheveux châtains et sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il +transmises? Le monde l'avait jugé infâme; il était des orgies de Carlton +House. L'étoile de la Jarretière brillait à sa poitrine.... + +A côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle créature aux +lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, coulait en lui. Comme +tout cela lui parut curieux! + +Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux lèvres humides, +rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle lui avait +légué sa beauté, et sa passion pour la beauté des autres. Elle riait à +lui dans une robe lâche de Bacchante; il y avait des feuilles de vigne +dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe qu'elle +tenait. Les carnations de la peinture étaient éteintes, mais les yeux +restaient quand même merveilleux par leur profondeur et le brillant du +coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche. + +On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa propre race, +plus proches peut-être encore comme type et tempérament, et beaucoup ont +sur vous une influence dont vous êtes conscient. Il semblait parfois à +Dorian Gray que l'histoire du monde n'était que celle de sa vie, non +comme s'il l'avait vécue en actions et en faits, mais comme son +imagination la lui avait créée, comme elle avait été dans son cerveau, +dans ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces +étranges et terribles figures qui avaient passé sur la scène du monde, +qui avalent fait si séduisant le péché, et le mal si subtil; il lui +semblait que par de mystérieuses voies, leurs vies avaient été la +sienne. + +Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie, avait +lui-même connu ces rêves étranges; il raconte dans le septième chapitre, +comment, de lauriers couronné, pour que la foudre ne le frappât, il +s'était assis comme Tibère, dans un jardin à Caprée, lisant les livres +obscènes d'Eléphantine ce pendant que des nains et des paons se +pavanaient autour de lui, et que le joueur de flûte raillait le +balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait riboté dans les écuries +avec les palefreniers aux chemises vertes, et soupé dans une mangeoire +d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme Domitien, il +avait erré à travers des corridors bordés de miroirs de marbre, les yeux +hagards à la pensée du couteau qui devait finir ses jours, malade de cet +ennui, de ce terrible _tedium vitae_, qui vient à ceux auxquels la vie +n'a rien refusé. Il avait lorgné, à travers une claire émeraude, les +rouges boucheries du Cirque, et, dans une litières de perles et de +pourpre, que tiraient des mules ferrées d'argent, il avait été porté par +la Via Pomegranates à la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait, +des hommes crier: _Nero Caesar_!... + +Comme Héliogabale, il s'était fardé la face, et parmi des femmes, avait +filé la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour l'unir au +Soleil dans un mariage mystique. + +Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux +chapitres suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou +par des émaux adroitement incrustés, étaient peintes les figures +terribles et belles de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont +fait monstrueux et déments: Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et +teignit ses lèvres d'un poison écarlate, de façon à ce que son amant +suçât la mort en baisant la chose morte qu'il idolâtrait; Pietro Barbi, +le Vénitien, que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le +titre de _Formosus_, et dont la tiare, évaluée à deux cent mille +florins, fut le prix d'un péché terrible; Gian Maria Visconti, qui se +servait de lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri +fut couvert de roses par une prostituée qui l'avait aimé!... + +Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à côté de +lui, son manteau teint du sang de Pérot; Pietro Ratio, le jeune +cardinal-archevêque de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la +beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui reçut L'honora +d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli de +nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçon dont il se +servait dans les fêtes comme de Gammée ou de Halas; Zeppelin, dont la +mélancolie ne pouvait être guérie que par le spectacle de la mort, +ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le +vin,--Ezzelin, fils du démon, fut-il dit, qui trompa son père aux dés, +alors qu'il lui jouait son âme!... + +Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les +torpides veines duquel fut infusé, par un docteur juif, le sang de trois +adolescents; Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri +mini, dont l'effigie fut brûlée à Rome, comme ennemi de Dieu et des +hommes, qui étrangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison +à Givra d'ester dans une coupe d'émeraude, et bâtit une église païenne +pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!... + +Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frère qu'un +lépreux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la +passion démentielle ne put seulement être guérie que par des cartes +sarrasines où étaient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de la +Folie! + +Et s'évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de son chapeau +garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des acanthes, Griffonnait +Baguions, qui tua Astre et sa fiancée, Simplette et son page, mais dont +la grâce était telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place +jaune de Perlouse, ceux qui le haïssaient ne purent que pleurer, et +qu'avalant qui l'avait maudit, le bénit!... + +Une horrible fascination s'émanait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le +jour ils troublèrent son imagination. La Renaissance connut d'étranges +façons d'empoisonner: par un casque ou une torche allumée, par un gant +brodé ou un éventail en diamanté, par une boule de senteur dorée, ou par +une chaîne d'ambre.... + +Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre!... + +Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal comme un mode +nécessaire à la réalisation de son concept de la Beauté. + + + + + +XII + + +C'était le neuf novembre, la veille de son trente-huitième +anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard. + +Il sortait vers onze heures de chez lord Henry où il avait dîné, et +était enveloppé d'épaisses fourrures, la nuit étant très froide et +brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de South Audley Street, un +homme passa tout près de lui dans le brouillard, marchant très vite, le +col de son lustre gris relevé. Il avait une valise à la main. Dorian le +reconnut. C'était Basil Hallward. Un étrange sentiment de peur qu'il ne +put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun signe de reconnaissance et +continua rapidement son chemin dans la direction de sa maison.... + +Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aperçut s'arrêtant sur le trottoir et +l'appelant. Quelques instants après, sa main s'appuyait sur son bras. + +--Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre +bibliothèque jusqu'à neuf heures. Finalement j'eus pitié de votre +domestique fatigué et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois à +Paris par le train de minuit et j'avais particulièrement besoin de vous +voir avant mon départ. Il me semblait que c'était vous, ou du moins +votre fourrure, lorsque nous nous sommes croisés. Mais je n'en étais pas +sûr. Ne m'aviez-vous pas reconnu? + +--Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais à peine reconnaître +Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part, mais +je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y +a des éternités que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous +reviendrez bientôt. + +--Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention +de prendre un atelier à Paris et de m'y retirer jusqu'à ce que j'aie +achevé un grand tableau que j'ai dans la tête. Toutefois, ce n'était pas +de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Laissez-moi +entrer un moment; j'ai quelque chose à vous dire. + +--J'en suis charmé. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit +nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte +avec son passe-partout. + +La lumière du réverbère luttait contre le brouillard; Hallward tira sa +montre. + +--J'ai tout le temps, répondit-il. Le train ne part qu'à minuit quinze +et il est à peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous +chercher quand je vous ai rencontré. Vous voyez, je n'attendrai pas pour +mon bagage; je l'ai envoyé d'avance; je n'ai avec moi que cette valise +et je peux aller aisément à Victoria en vingt minutes. + +Dorian le regarda et sourit. + +--Quelle tenue de voyage pour un peintre élégant! Une valise gladstone +et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et +songez qu'il ne faut pas parler de choses sérieuses. Il n'y a plus rien +de sérieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'être. + +Hallward secoua la tête en entrant et suivit Dorian dans la +bibliothèque. Un clair feu de bois brillait dans la grande cheminée. Les +lampes étaient allumées et une cave à liqueurs hollandaise en argent +tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal taillé +étaient disposés sur une petite table de marqueterie. + +--Vous voyez que votre domestique m'avait installé comme chez moi, +Dorian. Il m'a donné tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures +cigarettes à bouts dorés. C'est un être très hospitalier, que j'aime +mieux que ce Français que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce Français, +à propos? + +Dorian haussa les épaules. + +--Je crois qu'il a épousé la femme de chambre de lady Radley et l'a +établie à Paris comme couturière anglaise. _L'anglomanie_ est très à la +mode là-bas, parait-il. C'est bien idiot de la part des Français, +n'est-ce pas? Mais, après tout, ce n'était pas un mauvais domestique. Il +ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu à m'en plaindre. On imagine +souvent des choses absurdes. Il m'était très dévoué et sembla très peiné +quand il partit. Encore un brandy-and-soda? Préférez-vous du vin du Rhin +à l'eau de seltz? J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la +chambre à côté. + +--Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre ôtant son chapeau et son +manteau et les jetant sur la valise qu'il avait déposée dans un coin. Et +maintenant, cher ami, je veux vous parler sérieusement. Ne vous +renfrognez pas ainsi, vous me rendez la tâche plus difficile.... + +--Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacité ordinaire, en se jetant +sur le sofa. J'espère qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis fatigué de +moi-même ce soir. Je voudrais être dans la peau d'un autre. + +--C'est à propos de vous-même, répondit Hallward d'une voix grave et +pénétrée, il faut que je vous le dise. Je vous tiendrai seulement une +demi-heure. + +Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura: + +--Une demi-heure! + +--Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument +dans votre propre intérêt que je parle. Je pense qu'il est bon que vous +sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte. + +--Je ne désire pas les connaître. J'aime les scandales sur les autres, +mais ceux qui me concernent ne m'intéressent point. Ils n'ont pas le +mérite de la nouveauté. + +-Ils doivent vous intéresser, Dorian. Tout gentleman est intéressé à son +bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de vous comme de quelqu'un de +vil et de dégradé. Certes, vous avez votre situation, votre fortune et +le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas tout. Vous pensez +bien que je ne crois pas à ces rumeurs. Et puis, je ne puis y croire +lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-même sur la figure d'un +homme. Il ne peut être caché. On parle quelquefois de vices secrets; il +n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre +de lui-même dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses +paupières, ou même dans la forme de ses mains. Quelqu'un--je ne dirai +pas son nom, mais vous le connaissez--vint l'année dernière me demander +de faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien +entendu dire encore sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit +un prix extravagant, je refusai. Il y avait quelque chose dans le dessin +de ses doigts que je haïssais. Je sais maintenant que j'avais +parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une horreur. Mais +vous, Dorian, avec votre visage pur, éclatant, innocent, avec votre +merveilleuse et inaltérée jeunesse, je ne puis rien croire contre vous. +Et cependant je vous vois très rarement; vous ne venez plus jamais à mon +atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos +qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se +fait-il Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du +club dès que vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne +veulent ni aller chez vous ni vous inviter chez elles? Vous étiez un ami +de lord Tavelé. Je l'ai rencontré à dîner la semaine dernière. Votre nom +fut prononcé au cours de la conversation à propos de ces miniatures que +vous avez prêtées à l'exposition du Duale. Tavelé eût une moue +dédaigneuse et dit que vous pouviez peut-être avoir beaucoup de goût +artistique, mais que vous étiez un homme qu'on ne pouvait permettre à +aucune jeune fille pure de connaître et qu'on ne pouvait mettre en +présence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que j'étais un de vos +amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il me le dit +en face devant tout le monde. C'était horrible! Pourquoi votre amitié +est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre garçon qui +servait dans les Gardes et qui se suicida, vous étiez son grand ami. Et +sir Henry Ashton qui dût quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et +lui étiez inséparables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin? +Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrière compromise? J'ai +rencontré son père hier dans St-James Street. Il me parut brisé de honte +et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence +m'eut-il à présent? Quel gentleman en voudrait pour ami?... + +--Arrêtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez +rien, dit Dorian Gray se mordant les lèvres. + +Et avec une nuance d'infini mépris dans la voix: + +--Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit où j'arrive? C'est +parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il connaît quelque +chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines, +comment son récit pourrait-il être sincère? Vous me questionnez sur +Henry Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris à l'un ses vices et à +l'autre ses débauches! Si le fils imbécile de Kent prend sa femme sur le +trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom +de ses amis ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde +en Angleterre. Les bourgeois font au dessert un étalage de leurs +préjugés moraux, et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le +libertinage de leurs supérieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du +beau monde et dans les meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient. +Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait de la distinction et un cerveau, +pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne après lui. Et +quelles sortes d'existences mènent ces gens qui posent pour la moralité? +Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays natal de +l'hypocrisie. + +--Dorian, s'écria Hallward, là n'est pas la question. L'Angleterre est +assez vilaine, je le sais, et la société anglaise a tous les torts. +C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur. Et +vous ne l'avez pas été. Ou a le droit de juger un homme d'après +l'influence qu'il a sur ses amis: les vôtres semblent perdre tout +sentiment d'honneur, de bonté, de pureté. Vous les avez remplis d'une +folie de plaisir. Ils ont roulé dans des abîmes; vous les y avez +laissés. Oui, vous les y avez abandonnés et vous pouvez encore sourire, +comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et +Harry êtes inséparables; et pour cette raison, sinon pour une autre, +vous n'auriez pas dû faire du nom de sa soeur une risée. + +--Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!... + +--Il faut que je parle et il faut que vous écoutiez! Vous écouterez!... +Lorsque vous rencontrâtes lady Gwendoline, aucun souffle de scandale ne +l'avait effleurée. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme respectable dans +Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc? Quoi, +ses enfants eux-mêmes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres +histoires: on raconte qu'on vous a vu à l'aube, vous glisser hors +d'infâmes demeures et pénétrer furtivement, déguisé, dans les plus +immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies, peuvent-elles être +vraies, ces histoires?... + +«Quand je les entendis la première fois, j'éclatai de rire. Je les +entends maintenant et cela me fait frémir. Qu'est-ce que c'est que votre +maison de campagne et la vie qu'on y mène?... Dorian, vous ne savez pas +ce que l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux +pas vous sermonner. Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout +homme qui s'improvisait prédicateur, commençait toujours par dire cela +et s'empressait aussitôt de manquer à sa parole. Moi je veux vous +sermonner. Je voudrais vous voir mener une existence qui vous ferait +respecter du monde. Je voudrais que vous ayez un nom sans tache et une +réputation pure. Je voudrais que vous vous débarrassiez de ces gens +horribles dont vous faites votre société. Ne haussez pas ainsi les +épaules.... Ne restez pas si indifférent.... Votre influence est grande; +employez-la au bien, non au mal. On dit que vous corrompez tous ceux qui +deviennent vos intimes et qu'il suffit que vous entriez dans une maison, +pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais si c'est vrai ou +non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donné des détails +dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester était un de mes +plus grands amis à Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui +avait écrite, mourante et isolée dans sa villa de Menton. Votre nom +était mêlé à la plus terrible confession que je lus jamais. Je lui dis +que c'était absurde, que je vous connaissais à fond et que vous étiez +incapable de pareilles choses. Vous connaître! Je voudrais vous +connaître! Mais avant de répondre cela, il aurait fallu que je voie +votre âme. + +--Voir mon âme! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et +pâlissant de terreur.... + +--Oui, répondit Hallward, gravement, avec une profonde émotion dans la +voix, voir votre âme.... Mais Dieu seul peut la voir! + +Un rire d'amère raillerie tomba des lèvres du plus jeune des deux +hommes. + +--Vous la verrez vous-même ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe, +venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la +regarderiez-vous pas? Vous pourrez le raconter ensuite à tout le monde, +si cela vous plaît. Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne +m'en aimera que plus. Je connais notre époque mieux que vous, quoique +vous en bavardiez si fastidieusement. Venez, vous dis-je! Vous avez +assez péroré sur la corruption. Maintenant, vous allez la voir face à +face!... Il y avait comme une folie d'orgueil dans chaque mot qu'il +proférait. Il frappait le sol du pied selon son habituelle et puérile +insolence. Il ressentit une effroyable joie à la pensée qu'un autre +partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le tableau, +origine de sa honte, serait toute sa vie accablé du hideux souvenir de +ce qu'il avait fait. + +--Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans +ses yeux sévères. Je vais vous montrer mon âme! Vous allez voir cette +chose qu'il est donné à Dieu seul de voir, selon vous!... + +Hallward recula.... + +--Ceci est un blasphème, Dorian, s'écria-t-il. Il ne faut pas dire de +telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien.... + +--Vous croyez?... Il rit de nouveau. + +--J'en suis sûr. Quant à ce que je vous ai dit ce soir, c'est pour votre +bien. Vous savez que j'ai toujours été pour vous un ami dévoué. + +--Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez à dire.... + +Une contraction douloureuse altéra les traits du peintre. Il s'arrêta un +instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, après +tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la +dixième partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait dû souffrir!... +Alors il se redressa, marcha vers la cheminée, et se plaçant devant le +feu, considéra les bûches embrasées aux cendres blanches comme givre et +la palpitation des flammes. + +--J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute. + +Il se retourna.... + +--Ce que j'ai à dire est ceci, s'écria-t-il. Il faut +que vous me donniez une réponse aux horribles accusations portées contre +vous. Si vous me dites qu'elles sont entièrement fausses du commencement +à la fin, je vous croirai. Démentez-les, Dorian, démentez-les! Ne +voyez-vous pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que +vous êtes méchant, et corrompu, et couvert de honte!... + +Dorian Gray sourit; ses lèvres se plissaient dans un rictus de +satisfaction. + +--Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de +ma vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre où il est +écrit; je vous le montrerai si vous venez avec moi. + +--J'irai avec vous si vous le désirez, Dorian.... Je m'aperçois que j'ai +manqué mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain. Mais +ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut, +c'est une réponse à ma question. + +--Elle vous sera donnée là-haut; je ne puis vous la donner ici. Ce n'est +pas long à lire.... + + + + +XIII + + +Il sortit de la chambre, et commença à monter, Basil Hallward le suivant +de près. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la +nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur +l'escalier. Un vent qui s'élevait fit claquer les fenêtres. + +Lorsqu'ils atteignirent le palier supérieur, Dorian posa la lampe sur le +plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure. + +--Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse. + +--Oui! + +--J'en suis heureux, répondit-il souriant. Puis il ajouta un peu +rudement: + +--Vous êtes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce +qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le +pensez. + +Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid +les enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange +foncé. Il tressaillit.... + +--Fermez la porte derrière vous, souffla-t-il en posant la lampe sur la +table. Hallward regarda autour de lui, profondément étonné. La chambre +paraissait n'avoir pas été habitée depuis des années. Une tapisserie +flamande fanée, un tableau couvert d'un voile, une vieille _cassone_ +italienne et une grande bibliothèque vide en étaient tout l'ameublement +avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait une bougie à demi +consumée posée sur la cheminée, il vit que tout était couvert de +poussière dans la pièce et que le tapis était en lambeaux. Une souris +s'enfuit effarée derrière les lambris. Il y avait une odeur humide de +moisissure. + +--Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'âme, Basil? Écartez ce +rideau, vous allez voir la mienne!... + +Sa voix était froide et cruelle.... + +--Vous êtes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comédie? murmura le +peintre en fronçant le sourcil. + +--Vous n'osez pas? Je l'ôterai moi-même, dit le jeune homme, arrachant +le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet.... + +Un cri d'épouvante jaillit des lèvres du peintre, lorsqu'il vit à la +faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la +toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de +dégoût et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il être la face, la propre face +de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas +entièrement gâté cette beauté merveilleuse. De l'or demeurait dans la +chevelure éclaircie et la bouche sensuelle avait encore de son écarlate. +Les yeux boursouflés avaient gardé quelque chose de la pureté de leur +azur, et les courbes élégantes des narines finement ciselées et du cou +puissamment modelé n'avaient pas entièrement disparu. Oui, c'était bien +Dorian lui-même. Mais qui avait fait cela? Il lui sembla reconnaître sa +peinture, et le cadre était bien celui qu'il avait dessiné. L'idée +était monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha +de la toile. Dans le coin gauche son nom était tracé en hautes lettres +de vermillon pur.... + +C'était une odieuse parodie, une infâme, ignoble satire! Jamais il +n'avait fait cela.... Cependant, c'était bien là son propre tableau. Il +le savait, et il lui sembla que son sang, tout à l'heure brûlant, se +gelait tout à coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait +dire? Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian +avec les yeux d'un fou. Ses lèvres tremblaient et sa langue desséchée ne +pouvait articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il était +tout humide d'une sueur froide. + +Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, le +regardant avec cette étrange expression qu'on voit sur la figure de ceux +qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce +n'était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable. C'était l'expression +d'un spectateur avec, peut-être, une lueur de triomphe dans ses yeux. Il +avait ôté la fleur de sa boutonnière et la respirait avec affectation. + +--Que veut dire tout cela? s'écria enfin Hallward. Sa propre voix +résonna avec un éclat inaccoutumé à ses oreilles. + +--Il y a des années, lorsque j'étais un enfant, dit Dorian Gray, +froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontré, vous m'avez +flatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous m'avez présenté +à un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de la jeunesse, et vous avez +fait ce portrait qui me révéla le miracle de la beauté. Dans un moment +de folie que, même maintenant, je ne sais si je regrette ou non, je fis +un voeu, que vous appellerez peut-être une prière.... + +--Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose +impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la +toile. Les couleurs que j'ai employées étaient de quelque mauvaise +composition.... Je vous dis que cette chose est impossible! + +--Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant à la +fenêtre et appuyant son front aux vitraux glacés. + +--Vous m'aviez dit que vous l'aviez détruit? + +--J'avais tort, c'est lui qui m'a détruit! + +--Je ne puis croire que c'est là mon tableau. + +--Ne pouvez-vous y voir votre idéal? dit Dorian amèrement. + +--Mon idéal, comme vous l'appelez.... + +--Comme vous l'appeliez!... + +--Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous étiez pour +moi un idéal comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la +face d'un satyre. + +--C'est la face de mon âme! + +--Seigneur! Quelle chose j'ai idolâtrée! Ce sont là les yeux d'un +démon!... + +--Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'écria Dorian, +avec un geste farouche de désespoir. + +Hallward se retourna vers le portrait et le considéra. + +--Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est là ce que vous avez fait +de votre vie, vous devez être encore plus corrompu que ne l'imaginent +ceux qui parlent contre vous! + +Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La +surface semblait n'avoir subi aucun changement, elle était telle qu'il +l'avait laissée. C'était du dedans, apparemment, que la honte et +l'horreur étaient venues. Par le moyen de quelque étrange vie +intérieure, la lèpre du péché semblait ronger cette face. La pourriture +d'un corps au fond d'un tombeau humide était moins effrayante!... + +Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis +où elle s'écrasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se +laissa tomber dans le fauteuil près de la table et ensevelit sa face +dans ses mains. + +--Bonté divine! Dorian, quelle leçon! quelle terrible leçon! + +Il n'y eut pas de réponse, mais il put entendre le jeune homme qui +sanglotait à la fenêtre. + +--Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris à dire +dans notre enfance? «Ne nous laissez pas tomber dans la tentation. +Pardonnez-nous nos péchés, purifiez-nous de nos iniquités!» Redisons-le +ensemble. La prière de votre orgueil a été entendue; la prière de votre +repentir sera aussi entendue! Je vous ai trop adoré! J'en suis puni. +Vous vous êtes trop aimé.... Nous sommes tous deux punis! + +Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux +obscurcis de larmes. + +--Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il. + +--Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de +nous rappeler une prière. N'y a-t-il pas un verset qui dit: «Quoique vos +péchés soient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme la neige?» + +--Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant! + +--Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon +Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde? + +Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indéfinissable +sentiment de haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui +était suggéré par cette figure peinte sur la toile, soufflé dans son +oreille par ces lèvres grimaçantes.... Les sauvages instincts d'une bête +traquée s'éveillaient en lui et il détesta cet homme assis à cette table +plus qu'aucune chose dans sa vie!... + +Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le +coffre peint en face de lui. Son oeil s'y arrêta. Il se rappela ce que +c'était: un couteau qu'il avait monté, quelques jours avant pour couper +une corde et qu'il avait oublié de remporter. Il s'avança doucement, +passant près d'Hallward. Arrivé derrière celui-ci, il prit le couteau et +se retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son +fauteuil.... Dorian bondit sur lui, lui enfonça le couteau derrière +l'oreille, tranchant la carotide, écrasant la tête contre la table et +frappant à coups furieux.... + +Il y eut un gémissement étouffé et l'horrible bruit du sang dans la +gorge. Trois fois les deux bras s'élevèrent convulsivement, agitant +grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crispés.... Il frappa +deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commença à +ruisseler par terre. Il s'arrêta un instant appuyant toujours sur la +tête.... Puis il jeta le couteau sur la table et écouta. + +Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le +tapis usé. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison était +absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il +resta penché sur la rampe cherchant à percer l'obscurité profonde et +silencieuse du vide. Puis il ôta la clef de la serrure, rentra et +s'enferma dans la chambre.... + +L'homme était toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table, +la tête penchée, le dos courbé, avec ses bras longs et fantastiques. +N'eût été le trou rouge et béant du cou, et la petite mare de caillots +noirs qui s'élargissait sur la table, on aurait pu croire que cet homme +était simplement endormi. + +Comme cela avait été vite fait!... Il se sentait étrangement calme, et +allant vers la fenêtre, il l'ouvrit et s'avança sur le balcon. Le vent +avait balayé le brouillard et le ciel était comme la queue monstrueuse +d'un paon, étoilé de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans la rue et vit +un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de lumière de +sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur cramoisie +d'un coupé qui rôdait éclaira le coin de la rue, puis disparut. Une +femme enveloppée d'un châle flottant se glissa lentement le long des +grilles du square; elle avançait en chancelant. De temps en temps, elle +s'arrêtait pour regarder derrière elle; puis, elle entonna une chanson +d'une voix éraillée. Le policeman courut à elle et lui parla. Elle s'en +alla en trébuchant et en éclatant de rire.... Une bise âpre passa sur le +square. Les lumières des gaz vacillèrent, blêmissantes, et les arbres +dénudés entrechoquèrent leurs branches rouillées. Il frissonna et rentra +en fermant la fenêtre.... + +Arrivé à la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il +n'avait pas jeté les yeux sur l'homme assassiné. Il sentit que le secret +de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le +fatal portrait auquel toute sa misère était due était sorti de sa vie. +C'était assez.... + +Alors il se rappela la lampe. Elle était d'un curieux travail mauresque, +faite d'argent massif incrustée d'arabesques d'acier bruni et ornée de +grosses turquoises. Peut-être son domestique remarquerait-il son absence +et des questions seraient posées.... Il hésita un instant, puis rentra +et la prit sur la table. Il ne put s'empêcher de regarder le mort. Comme +il était tranquille! Comme ses longues mains étaient horriblement +blanches! C'était une effrayante figure de cire.... + +Ayant fermé la porte derrière lui, il descendit l'escalier +tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles +eussent poussé des gémissements. + +Il s'arrêta plusieurs fois et attendit.... Non, tout était +tranquille.... Ce n'était que le bruit de ses pas.... + +Lorsqu'il fut dans la bibliothèque, il aperçut la valise et le pardessus +dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard +secret dissimulé dans les boiseries où il gardait ses étranges +déguisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les brûler +plus tard. Alors il tira sa montre. Il était deux heures moins vingt. + +Il s'assit et se mit à réfléchir.... Tous les ans, tous les mois +presque, des hommes étaient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de +faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque +rouge étoile s'était approchée trop près de la terre.... Et puis, +quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitté sa +maison à onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des +domestiques étaient à Selby Royal. Son valet était couché.... Paris! +Oui. C'était à Paris que Basil était parti et par le train de minuit, +comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes particulières de +réserve, il se passerait des mois avant que des soupçons pussent naître. +Des mois! Tout pouvait être détruit bien avant.... + +Une idée subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau +et sortit dans le vestibule. Là, il s'arrêta, écoutant le pas lourd et +ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumière de +sa lanterne sourde qui se reflétait dans une fenêtre. Il attendit, +retenant sa respiration.... + +Après quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant +la porte tout doucement derrière lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq +minutes environ, son domestique apparut, à moitié habillé, paraissant +tout endormi. + +--Je suis fâché de vous avoir réveillé, Francis, dit-il en entrant, mais +j'avais oublié mon passe-partout. Quelle heure est-il?... + +--Deux heures dix, monsieur, répondit l'homme regardant la pendule et +clignotant des yeux. + +--Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra m'éveiller +demain à neuf heures, j'ai quelque chose à faire. + +--Très bien, monsieur. + +--Personne n'est venu ce soir? + +--M. Hallward, monsieur. Il est resté ici jusqu'à onze heures, et il est +parti pour prendre le train. + +--Oh! je suis fâché de ne pas l'avoir vu. A-t-il laissé un mot? + +--Non, monsieur, il a dit qu'il vous écrirait de Paris, s'il ne vous +retrouvait pas au club. + +--Très bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain à neuf heures. + +--Non, monsieur. + +L'homme disparut dans le couloir, en traînant ses savates. + +Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra +dans la bibliothèque. Il marcha de long on large pendant un quart +d'heure, se mordant les lèvres, et réfléchissant. Puis il prit sur un +rayon le _Blue Book_ et commença à tourner les pages.... «Alan Campbell, +152, Hertford Street, Mayfair». Oui, c'était là l'homme qu'il lui +fallait.... + + + + +XIV + + +Le lendemain matin à neuf heures, son domestique entra avec une tasse de +chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait +paisiblement sur le côté droit, la joue appuyée sur une main. On eût dit +un adolescent fatigué par le jeu ou l'étude. + +Le valet dut lui toucher deux fois l'épaule avant qu'il ne s'éveillât, +et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses lèvres, +comme s'il sortait de quelque rêve délicieux. Cependant il n'avait +nullement rêvé. Sa nuit n'avait été troublée par aucune image de plaisir +ou de peine; mais la jeunesse sourit sans raisons: c'est le plus +charmant de ses privilèges. + +Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit à boire à petits +coups son chocolat. Le pâle soleil de novembre inondait la chambre. Le +ciel était pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'était +presque une matinée de mai. Peu à peu les événements de la nuit +précédente envahirent sa mémoire, marchant sans bruit de leurs pas +ensanglantés!... Ils se reconstituèrent d'eux-mêmes avec une terrible +précision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et +un instant, le même étrange sentiment de haine contre Basil Hallward +qui l'avait poussé à le tuer lorsqu'il était assis dans le fauteuil, +l'envahit et le glaça d'un frisson. Le mort était encore là-haut lui +aussi, et dans la pleine lumière du soleil, maintenant. Cela était +horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les ténèbres, non +pour le grand jour.... + +Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade +ou fou. Il y avait des péchés dont le charme était plus grand par le +souvenir que par l'acte lui-même, d'étranges triomphes qui +récompensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient à +l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils +apportaient ou pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'était +pas de ceux-là. C'était un souvenir à chasser de son esprit; il fallait +l'endormir de pavots, l'étrangler enfin de peur qu'il ne l'étranglât +lui-même.... + +Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en +hâte; il s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant +longuement sa cravate et son épingle et changeant plusieurs fois de +bagues. Il mit aussi beaucoup de temps à déjeûner, goûtant aux divers +plats, parlant à son domestique d'une nouvelle livrée qu'il voulait +faire faire pour ses serviteurs à Selby, tout en décachetant son +courrier. Une des lettres le fit sourire, trois autres l'ennuyèrent. Il +relut plusieurs fois la même, puis la déchira avec une légère expression +de lassitude: «Quelle terrible chose, qu'une mémoire de femme! comme dit +lord Henry...» murmura-t-il.... + +Après qu'il eut bu sa tasse de café noir, il s'essuya les lèvres avec +une serviette, fit signe à son domestique d'attendre et s'assit à sa +table pour écrire deux lettres. Il en mit une dans sa poche et tendit +l'autre au valet: + +--Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est +absent de Londres, demandez son adresse. + +Dès qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit à faire des +croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs +d'architecture, puis des figures humaines. Il remarqua tout à coup que +chaque figure qu'il avait tracée avait une fantastique ressemblance avec +Basil Hallward. Il tressaillit et se levant, alla à sa bibliothèque où +il prit un volume au hasard. Il était déterminé à ne pas penser aux +derniers événements tant que cela ne deviendrait pas absolument +nécessaire. + +Une fois allongé sur le divan, il regarda le titre du livre. C'était une +édition Charpentier sur Japon des «Émaux et Camées» de Gautier, ornée +d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure était de cuir jaune citron, +estampée d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre lui +avait été offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages, ses +yeux tombèrent sur le poëme de la main de Lacenaire, la main froide et +jaune «_du supplice encore mal lavée_» aux poils roux et aux «doigts de +faune». Il regarda ses propres doigts blancs et fuselés et frissonna +légèrement malgré lui.... Il continua à feuilleter le volume et s'arrêta +à ces délicieuses stances sur Venise: + + Sur une gamme chromatique. + Le sein de perles ruisselant, + La Vénus de l'Adriatique + Sort de l'eau son corps rose et blanc. + + Les dômes, sur l'azur des ondes, + Suivant la phrase au pur contour, + S'enflent comme des gorges rondes + Que soulève un soupir d'amour. + + L'esquif aborde et me dépose, + Jetant son amarre au pilier, + Devant une façade rose, + Sur le marbre d'un escalier. + +Comme cela était exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les +vertes lagunes de la cité couleur de rose et de perle, assis dans une +gondole noire à la proue d'argent et aux rideaux traînants. Ces simples +vers lui rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succèdant +lentement à l'horizon du Lido. L'éclat soudain des couleurs évoquait ces +oiseaux à la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut +campanile fouillé comme un rayon de miel, ou se promènent avec tant de +grâce sous les sombres et poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux +mi-clos, se répétant à lui même: + + Devant une façade rose, + Sur le marbre d'un escalier.... + +Toute Venise était dans ces doux vers.... Il se remémora l'automne qu'il +y avait vécu et le prestigieux amour qui l'avait poussé à de délicieuses +et délirantes folies. Il y a des romans partout. Mais Venise, comme +Oxford, était demeuré le véritable cadre de tout roman, et pour le vrai +romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait accompagné +une partie du temps et s'était féru du Tintoret. Pauvre Basil! quelle +horrible mort!... + +Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforçant d'oublier. Il +lut ces vers délicieux sur les hirondelles du petit café de Smyrne +entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les +grains d'ambre de leurs chapelets et que les marchands enturbannés +fument leurs longues pipes à glands, et se parlent gravement; ceux sur +l'Obélisque de la place de la Concorde qui pleure des larmes de granit +sur son exil sans soleil, languissant de ne pouvoir retourner près du +Nil brûlant et couvert de lotus où sont des sphinx, et des ibis roses et +rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, des crocodiles aux petits +yeux de béryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse; il se mit à +rêver sur ces vers, qui chantent un marbre souillé de baisers et nous +parlent de cette curieuse statue que Gautier compare à une voix de +contralto, le «_monstre charmant_» couché dans la salle de porphyre du +Louvre. Bientôt le livre lui tomba des mains.... Il s'énervait, une +terreur l'envahissait. Si Alan Campbell allait être absent d'Angleterre? +Des jours passeraient avant son retour. Peut-être refuserait-il de +venir. Que faire alors? Chaque moment avait une importance vitale. Ils +avaient été grands amis, cinq ans auparavant, presque inséparables, en +vérité. Puis leur intimité s'était tout à coup interrompue. Quand ils se +rencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais +jamais Alan Campbell. + +C'était un jeune homme très intelligent, quoiqu'il n'appréciât guère les +arts plastiques malgré une certaine compréhension de la beauté poétique +qu'il tenait entièrement de Dorian. Sa passion dominante était la +science. A Cambridge, il avait dépensé la plus grande partie de son +temps à travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour +les sciences naturelles. Il était encore très adonné à l'étude de la +chimie et avait un laboratoire à lui, dans lequel il s'enfermait tout +le jour, au grand désespoir de sa mère qui avait rêvé pour lui un siège +au Parlement et conservait une vague idée qu'un chimiste était un homme +qui faisait des ordonnances. Il était très bon musicien, en outre, et +jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En +fait, c'était la musique qui les avait rapprochés, Dorian et lui; la +musique, et aussi cette indéfinissable attraction fine Dorian semblait +pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerçait souvent +même inconsciemment. Ils s'étaient rencontrés chez lady Berkshire le +soir où Rubinstein y avait joué et depuis on les avait toujours vus +ensemble à l'Opéra et partout où l'on faisait de bonne musique. Cette +intimité se continua pendant dix-huit mois. Campbell était constamment +ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square. Pour lui, comme pour bien +d'autres, Dorian Gray était le parangon de tout ce qui est merveilleux +et séduisant dans la vie. Une querelle était-elle survenue entre eux, +nul ne le savait.... Mais on remarqua tout à coup qu'ils se parlaient à +peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait toujours de +bonne heure des réunions où Dorian Gray était présent. De plus, il avait +changé; il avait d'étranges mélancolies, semblait presque détester la +musique, ne voulait plus jouer lui-même, alléguant pour excuse, quand on +l'en priait, que ses études scientifiques l'absorbaient tellement qu'il +ne lui restait plus le temps de s'exercer. Et cela était vrai. Chaque +jour la biologie l'intéressait davantage et son nom fut prononcé +plusieurs fois dans des revues de science à propos de curieuses +expériences. + +C'était là l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il regardait +la pendule. A mesure que les minutes s'écoulaient, il devenait +horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau +prisonnier; sa marche était saccadée, ses mains étrangement froides. + +L'attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcher avec des +pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse +rafale au-dessus des bords de quelque précipice béant. Il savait ce qui +l'attendait, il le voyait, et frémissant, il pressait de ses mains +moites ses paupières brûlantes comme pour anéantir sa vue, ou renfoncer +à jamais dans leurs orbites les globes de ses yeux. C'était en vain.... +Son cerveau avait sa propre nourriture dont il se sustentait et la +vision, rendue grotesque par la terreur, se déroulait en contorsions, +défigurée douloureusement, dansant devant lui comme un mannequin immonde +et grimaçant sous des masques changeants. Alors, soudain, le temps +s'arrêta pour lui, et cette force aveugle, à la respiration lente, cessa +son grouillement.... D'horribles pensées, dans cette mort du temps, +coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... L'ayant +contemplé, l'horreur le pétrifia.... + +Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses +yeux effarés.... + +--M. Campbell, monsieur, dit l'homme. + +Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres desséchées et la +couleur revint à ses joues. + +--Dites-lui d'entrer, Francis. + +Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avait disparu. + +L'homme s'inclina et sortit.... Un instant après, Alan Campbell entra, +pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir accusé de ses cheveux et +de ses sourcils. + +--Alan! que c'est aimable à vous!... je vous remercie d'être venu. + +--J'étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez vous, Gray. Mais +comme vous disiez que c'était une question de vie ou de mort.... + +Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une +nuance de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé sur Dorian. +Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et +paraissait ne pas remarquer l'accueil qui lui était fait.... + +--Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une +personne. Asseyez-vous. + +Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s'assit en face de +lui. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infinie compassion +se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire était +affreux!... + +Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dit +tranquillement, épiant l'effet de chaque mot sur le visage de celui +qu'il avait fait demander: + +--Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cette maison, +une chambre où nul autre que moi ne pénétra, un homme mort est assis +près d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne bronchez +pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et +comment il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que +vous avez à faire est ceci.... + +--Arrêtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous +venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse +absolument d'être mêlé a votre vie. Gardez pour vous vos horribles +secrets. Ils ne m'intéressent plus désormais.... + +--Alan, ils auront à vous intéresser.... Celui-ci vous intéressera. +J'en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je n'y puis rien +moi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je suis forcé de +vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas à choisir.... Alan, vous +êtes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y rapporte. +Vous avez fait des expériences. Ce que vous avez à faire maintenant, +c'est de détruire ce corps qui est là-haut, de le détruire pour qu'il +n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme entrer dans ma +maison. On le croit en ce moment à Paris. On ne remarquera pas son +absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera +de sa présence ici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le +transformiez, avec tout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que +je pourrai jeter au vent. + +--Vous êtes fou, Dorian! + +--Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian! + +--Vous êtes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un +doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne +veux rien avoir à démêler avec cette histoire quelle qu'elle soit. +Croyez-vous que je veuille risquer ma réputation pour vous?... Que +m'importe cette oeuvre diabolique que vous faites?... + +--Il s'est suicidé, Alan.... + +--J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit là? Vous, j'imagine? + +--Refusez-vous encore de faire cela pour moi? + +--Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me +soucie guère de la honte qui vous attend. Vous les méritez toutes. Je ne +serai pas fâché de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment +osez-vous me demander à moi, parmi tous les hommes, de me mêler à cette +horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractères. Votre +ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie, +entre autre choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me décider à +faire un pas pour vous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez +quelqu'autre de vos amis; ne vous adressez pas à moi.... + +--Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tué.... Vous ne savez pas tout ce +qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait été mon existence, il a plus +contribué à la faire ce qu'elle fut et à la perdre que ce pauvre Harry. +Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le résultat est le même. + +--Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est à cela que vous en êtes venu? Je +ne vous dénoncerai pas, ça n'est pas mon affaire.... Cependant, même +sans mon intervention, vous serez sûrement arrêté. Nul ne commet un +crime sans y joindre quelque maladresse. Mais je ne veux rien avoir à +faire avec ceci.... + +--Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci.... Attendez, +attendez un moment, écoutez-moi.... Écoutez seulement, Alan.... Tout ce +que je vous demande, c'est de faire une expérience scientifique. Vous +allez dans les hôpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y +faites ne vous émeuvent point. Si dans un de ces laboratoires fétides ou +une de ces salles de dissection, vous trouviez cet homme couché sur une +table de plomb sillonnée de gouttières qui laissent couler le sang, vous +le regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se +dresserait sur votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de +mal. Au contraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien +de l'humanité, ou augmenter le trésor scientifique du monde, satisfaire +une curiosité intellectuelle ou quelque chose de ce genre.... Ce que je +vous demande, c'est ce que vous avez déjà fait souvent. En vérité, +détruire un cadavre doit être beaucoup moins horrible que ce que vous +êtes habitué à faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il +y ait contre moi. S'il est découvert, je suis perdu; et il sera sûrement +découvert si vous ne m'aidez pas!... + +--Je n'ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis +simplement indifférent à toute l'affaire. Elle ne m'intéresse pas.... + +--Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste +au moment où vous arriviez, je défaillais de terreur. Vous connaîtrez +peut-être un jour vous-même cette terreur.... Non! ne pensez pas a cela. +Considérez la chose uniquement au point de vue scientifique. Vous ne +vous informez point d'où viennent les cadavres qui servent à vos +expériences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je vous en ai trop +dit là-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous fûmes amis, +Alan! + +--Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts. + +--Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est là-haut ne s'en +ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et les bras +étendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas à mon secours, je suis +perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils +me pendront pour ce que j'ai fait!... + +--Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolument de me +mêler à tout cela. C'est de la folie de votre part de me le demander. + +--Vous refusez? + +--Oui. + +--Je vous en supplie, Alan! + +--C'est inutile. + +Le même regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il +étendit la main, prit une feuille de papier et traça quelques mots. Il +relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la +table. Cela fait, il se leva et alla à la fenêtre. + +Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A +mesure qu'il lisait, une pâleur affreuse décomposait ses traits, il se +renversa sur sa chaise. Son coeur battait à se rompre. + +Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et +vint se poser derrière lui, la main appuyée sur son épaule. + +--Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez +laissé aucune alternative. J'avais une lettre toute prête, la voici. +Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie; +si vous ne m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en +résultera.... Mais vous allez m'aider. Il est impossible que vous me +refusiez maintenant. J'ai essayé de vous épargner. Vous me rendrez la +justice de le reconnaître.... Vous fûtes sévère, dur, offensant. Vous +m'avez traité comme nul homme n'osa jamais le faire--nul homme vivant, +tout au moins. J'ai tout supporté. Maintenant c'est à moi à dicter les +conditions. + +Campbell cacha sa tête entre ses mains; un frisson le parcourut.... + +--Oui, c'est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous les +connaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en +fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la.... + +Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit à trembler de +tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la cheminée lui parut +diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun était trop +lourd pour être porté. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait +lentement son front, et que la honte dont il était menacé l'avait +atteint déjà. La main posée sur son épaule lui pesait comme une main de +plomb, intolérablement. Elle semblait le broyer. + +--Eh bien!... Alan! il faut vous décider. + +--Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu +changer la situation.... + +--Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus. + +Il hésita un instant. + +--Y a-t-il du feu dans cette chambre haute? + +--Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante. + +--Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire. + +--Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Écrivez ce qu'il vous faut sur +une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le +chercher. + +Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivit sur une +enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut +attentivement; puis il sonna et le donna à son domestique avec l'ordre +de revenir aussitôt que possible et de rapporter les objets demandés. + +Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se leva nerveusement +et s'approcha de la cheminée. Il semblait grelotter d'une sorte de +fièvre. Pendant près de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla. +Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pièce et le tic-tac de +l'horloge résonnait comme des coups de marteau.... + +Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian, +vit que ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait dans cette face +désespérée une pureté et une distinction qui le mirent hors de lui. + +--Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il. + +--Fi! Alan, vous m'avez sauvé la vie, dit Dorian. + +--Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous êtes allé de corruptions en +corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que vous +me forcez à faire, ce n'est pas à votre vie que je songe.... + +--Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour +moi la millième partie de la pitié que j'ai pour vous. + +Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à la fenêtre du +jardin. + +Campbell ne répondit rien.... + +Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et le domestique +entra, portant avec une grande boîte d'acajou pleine de drogues, un long +rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme +étrange. + +--Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il à Campbell. + +--Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission à +vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les +orchidées à Selby? + +--Harden, monsieur. + +--Oui, Harden.... Vous allez aller à Richmond voir Harden lui-même, et +vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchidées que je n'en avais +commandé, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... Non, +pas de blanches du tout.... Le temps est délicieux, Francis, et +Richmond est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous +ennuyer avec cela. + +--Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne? + +Dorian regarda Campbell. + +--Combien de temps demandera votre expérience, Alan? dit-il d'une voix +calme et indifférente, comme si la présence d'un tiers lui donnait un +courage inattendu. + +Campbell tressaillit et se mordit les lèvres.... + +--Environ cinq heures, répondit-il. + +--Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie, +Francis. Ou plutôt, attendez, préparez-moi ce qu'il faudra pour +m'habiller. Vous aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pas ici, de +sorte que je n'aurai plus besoin de vous. + +--Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant. + +--Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est +lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets. + +Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit dominé. +Ils sortirent ensemble. + +Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et la mit dans +la serrure. Puis il s'arrêta, les yeux troublés, frissonnant.... + +--Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il. + +--Ça m'est égal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell froidement. + +Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperçut en plein soleil +les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le +parquet, le rideau déchiré était étendu. Il se rappela que la nuit +précédente il avait oublié pour la première fois de sa vie, de cacher +le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en frémissant. + +Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait +sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang? Quelle chose +horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet +immobile et silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et +grotesque dont l'ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant +qu'elle n'avait pas bougé et était toujours là, telle qu'il l'avait +laissée.... + +Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les +yeux à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement, résolu à ne +pas jeter même un regard vers le cadavre.... Puis, s'arrêtant et +ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le cadre.... + +Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixés sur +les arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit +Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objets métalliques +nécessaires à son horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil +Hallward s'étaient jamais rencontrés, et dans ce cas ce qu'ils avaient +pu penser l'un de l'autre. + +--Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui. + +Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu le cadavre +renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune et +luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la +serrure.... Alan s'enfermait.... + +Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la +bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme. + +--J'ai fait ce que vous m'avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant, +adieu! Ne nous revoyons plus jamais! + +--Vous m'avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian, +simplement. + +Dès que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide +nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la +table avait disparu.... + + + + + +XV + + +Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée +d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray était introduit dans +le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés. + +Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un +état de sauvage excitation, mais l'élégante révérence qu'il eut vers la +main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse +qu'à l'ordinaire. Peut-être n'est-on jamais plus à l'aise que lorsqu'on +a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray +ce soir-là, n'eût pu imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi +horrible qu'aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne +pouvaient avoir tenu le couteau d'un assassin, ni ces lèvres souriantes +blasphémé Dieu. Malgré lui il s'étonnait du calme de son esprit et pour +un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d'avoir une vie +double. + +C'était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady +Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d'une +femme qui avait gardé de beaux restes d'une remarquable laideur. Elle +s'était montrée l'excellente épouse d'un de nos plus ennuyeux +ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée +de marbre, qu'elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des +hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l'art +français, de la cuisine française et de l'esprit français quand elle +pouvait l'atteindre.... + +Dorian était un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle +était ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse. + +--Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement +amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jeté pour vous mon bonnet par +dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas à vous alors! +D'ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés +à prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. Et puis, +ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu'il n'y +aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!... + +Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux.... Ainsi qu'elle +l'expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées +lui était tombée à l'improviste, et pour comble de malheur, avait amené +son mari avec elle. + +--Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui +souffla-t-elle à l'oreille.... Certes, je vais passer chaque été avec +eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme +comme moi aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les +réveille réellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mènent. +C'est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure, +car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il +n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps +de la Reine Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous après dîner. Il ne +faut pas aller vous asseoir près d'eux. Vous resterez près de moi et +vous me distrairez.... + +Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'était +certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient +inconnus et les autres étaient: Ernest Harrowden, un de ces médiocres +entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas +d'ennemis, mais qui n'en sont pas moins détestés de leurs amis; Lady +Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez +recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si +parfaitement banale qu'à son grand désappointement, personne n'eut +jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte; Mme Erlynne, +personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d'un +délicieux bégaiement; Lady Alice Chapman, la fille de l'hôtesse, triste +et mal fagotée, lotie d'une de ces banales figures britanniques qu'on ne +se rappelle jamais; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux +favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait +qu'une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d'idées.... + +Dorian regrettait presque d'être venu, lorsque lady Narborough regardant +la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses +volutes prétentieuses de bronze doré, s'écria: + +--Comme c'est mal à Henry Wotton d'être si en retard! J'ai envoyé ce +matin chez lui à tout hasard et il m'a promis de ne pas nous manquer. + +Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la +porte s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son +charme à quelque insincère compliment, l'ennui le quitta. + +Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans +son assiette sans qu'il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le +gronder pour ce qu'elle appelait: «une insulte à ce pauvre Adolphe qui a +composé le _menu_ exprès pour vous.» De temps en temps lord Henry le +regardait, s'étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier +remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif +semblait en augmenter. + +--Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le _chaud-froid,_ +qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas à votre aise? + +--Il est amoureux, s'écria lady Narborough, et je crois qu'il a peur de +me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le +serais certainement.... + +--Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas été +amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté +Londres. + +--Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s'écria +la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre! + +--C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady +Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et +vos robes courtes. + +--Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je +me souviens très bien de l'avoir vue à Vienne il y a trente ans.... +Etait-elle assez _décolletée_ alors! + +--Elle est encore _décolletée_, répondit-il, prenant une olive de ses +longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à +une _édition de luxe_ d'un mauvais roman français. Elle est vraiment +extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est +étonnant: lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent +parfaitement dorés de chagrin! + +--Pouvez-vous dire, Harry!... s'écria Dorian. + +--C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'hôtesse. Mais, +vous dites son troisième mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire +que Ferrol est le quatrième? + +--Certainement, lady Narborough. + +--Je n'en crois pas un mot. + +--Demandez plutôt à M. Gray, c'est un de ses plus intimes amis. + +--Est-ce vrai, M. Gray? + +--Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si +comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs +embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun +d'eux n'en avait. + +--Quatre maris!... Ma parole c'est _trop de zèle_!... + +--_Trop d'audace_, lui ai-je dit, repartit Dorian. + +--Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je +ne le connais pas. + +--Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des +criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups. + +Lady Narborough le frappa de son éventail. + +--Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve +extrêmement méchant!... + +--Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la +tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes +en excellents termes. + +--Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s'écria la +vieille dame, hochant la tête. + +Lord Henry redevint sérieux un moment. + +--C'est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu'on a +aujourd'hui de dire derrière le dos des gens ce qui est.... absolument +vrai!... + +--N'est-il pas incorrigible? s'écria Dorian, se renversant sur le +dossier de sa chaise. + +--Je l'espère bien! dit en riant l'hôtesse. Mais si en vérité, vous +adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me +remarie aussi, afin d'être à la mode. + +--Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord +Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une +femme se remarie c'est qu'elle détestait son premier époux. Quand un +homme se remarie, c'est qu'il adorait sa première femme. Les femmes +cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur. + +--Narborough n'était pas parfait! s'écria la vieille dame. + +--S'il l'avait été, vous ne l'eussiez point adoré, fut la réponse. Les +femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles +nous passeront tout, même notre intelligence.... Vous ne m'inviterez +plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est +entièrement vrai. + +--Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous +aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne +pourrait se marier. Vous seriez un tas d'infortunés célibataires.... Non +pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les +hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des +hommes mariés. + +--«_Fin de siècle_!...», murmura lord Henry. + +--«_Fin de globe_!...», répondit l'hôtesse. + +--Je voudrais que ce fut la _Fin du globe_, dit Dorian avec un soupir. +La vie est une grande désillusion. + +--Ah, mon cher ami! s'écria lady Narborough mettant ses gants, ne me +dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on +comprend que c'est la vie qui l'a épuisé. Lord Henry est très méchant et +je voudrais souvent l'avoir été moi-même; mais vous, vous êtes fait pour +être bon, vous êtes si beau!... Je vous trouverai une jolie femme. Lord +Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se marier?... + +--C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord +Henry en s'inclinant. + +--Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour +lui. Je parcourrai ce soir le «Debrett» avec soin et dresserai une liste +de toutes les jeunes filles à marier. + +--Avec leurs âges, lady Narborough? demanda Dorian. + +--Certes, avec leurs âges, dûment reconnus.... Mais il ne faut rien +faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que _le Morning Post_ +appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux! + +--Que de bêtises on dit sur les mariages heureux! s'écria lord Henry. Un +homme peut être heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps +qu'il ne l'aime pas!... + +--Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille +dame et en faisant un signe vers lady Ruxton. + +--Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un +admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit. +Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je +veux que ce soit un choix parfait. + +--J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, +répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne +compagnie? + +--Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille +pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous +n'aviez pas fini votre cigarette. + +--Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me +limiterai à l'avenir. + +--N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une +chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est +aussi bon qu'une fête. + +Lady Ruxton le regarda avec curiosité. + +--Il faudra venir m'expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry; la +théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant +majestueusement.... + +--Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales, +cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons. + +Les hommes éclatèrent de rire et M. Chapman remonta solennellement du +bout de la table et vint s'asseoir à la place d'honneur. Dorian Gray +alla se placer près de lord Henry. M. Chapman se mit a parler très haut +de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en +nommant ses adversaires. Le mot _doctrinaire_--mot plein de terreurs +pour l'esprit britannique--revenait de temps en temps dans sa +conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l'art oratoire. Il +élevait l'«Union Jack» sur le pinacle de la Pensée. (Nom familier donné +au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidité héréditaire de la race--qu'il +dénommait jovialement le bon sens anglais--était, comme il le +démontrait, le vrai rempart de la Société. + + +Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian. + +--Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal à +votre aise à table? + +--Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout. + +--Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait +folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait à Selby. + +--Elle m'a promis de venir le vingt. + +--Est-ce que Monmouth y sera aussi? + +--Oh! oui, Harry.... + +--Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse. +Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle +manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds +d'argile qui rendent précieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort +jolis, mais ils ne sont pas d'argile; des pieds de porcelaine blanche, +si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il +le durcit. Elle a eu des aventures.... + +--Depuis quand est-elle mariée? demanda Dorian. + +--Depuis une éternité, m'a-t-elle dit. Je crois, d'après l'armorial, que +ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter +pour une éternité. Qui viendra encore? + +--Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffroy +Clouston, les habitués.... J'ai invité Lord Grotrian. + +--Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je +le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son +éducation toujours trop parfaite. C'est une figure très moderne. + +--Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu'il aille +à Monte-Carlo avec son père. + +--Ah! quel peste que ces gens! Tâchez donc qu'il vienne. A propos, +Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'était pas +encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentré tout droit +chez vous? + +Dorian le regarda brusquement. + +--Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois +heures. + +--Êtes-vous allé au club? + +--Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres.... Non, je veux dire, +je ne suis pas allé au club.... Je me suis promené. Je ne sais plus ce +que j'ai fait.... Comme vous êtes indiscret, Harry! Vous voulez toujours +savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai +fait.... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir +l'heure exacte; j'avais oublié ma clef et mon domestique a dû m'ouvrir. +S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez. + +Lord Henry haussa les épaules. + +--Comme si cela m'intéressait, mon cher ami! Montons au salon--Non, +merci, M. Chapman, pas de sherry.... + +--Il vous est arrivé quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est. +Vous n'êtes pas vous-même ce soir. + +--Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux. +J'irai vous voir demain ou après demain. Faites mes excuses à lady +Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre. + +--Très bien, Dorian. J'espère que je vous verrai demain au thé; la +Duchesse viendra. + +--Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant. + +En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chassée +l'envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui +avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore +besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se +révoltait à l'idée de les toucher de ses mains. + +Cependant il fallait que ce fut fait. Il se résigna et quand il eut +fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où +il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu +brûlait dans la cheminée; il y jeta encore une bûche. L'odeur de cuir +roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts +d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit faiblir, presque +malade; et ayant allumé des pastilles d'Alger dans un brûle-parfums de +cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre +de toilette au musc. + +Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait +fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un +grand cabinet florentin, en ébène incrusté d'ivoire et de lapis. Il le +regardait comme si c'eût été un objet capable de le ravir et de +l'effrayer tout à la fois et comme s'il eût contenu quelque chose qu'il +désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir +fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses +paupières s'abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient +une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva +du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l'ouvrit et pressa un +bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement. +Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite +boîte de laque vieil or, délicatement travaillée; les côtés en étaient +ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des +glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte. +Elle contenait une pâte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur +forte et pénétrante.... + +Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres.... Il grelottait, +quoique l'atmosphère de la pièce fut extraordinairement chaude, puis il +s'étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la +boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre. + +Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit +épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d'un cache-nez, se +glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un _hansom_ +attelé d'un bon cheval. Il le héla, et donna à voix basse une adresse au +cocher. + +L'homme secoua la tête. + +--C'est trop loin pour moi, murmura-t-il. + +--Voilà un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si +vous allez vite. + +--Très bien, monsieur, répondit l'homme, vous y serez dans une heure, et +ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son +cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve. + + + + +XVI + + +Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient +fantômatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se +fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de femmes se séparaient +aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient des bars; en d'autres, +des ivrognes braillaient et criaient.... + +Étendu dans le _hansom_, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian +Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande +ville; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits +le jour de leur première rencontre: «Guérir l'âme par le moyen des sens +et les sens au moyen de l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait +souvent essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où +l'on peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des +vieux péchés s'abolit par la folie des péchés nouveaux. + +La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps +à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les +réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites +et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et +dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval, +trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du _hansom_ étaient +ouatées d'une brume grise.... + +«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme.» Ces +mots sonnaient singulièrement à son oreille.... Oui, son âme était +malade à la mort.... Était-il vrai que les sens la pouvaient guérir?... +Un sang innocent avait été versé.... Comment racheter cela? Ah! il +n'était point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible, +possible encore était l'oubli, et il était déterminé à oublier cette +chose, à en abolir pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase +une vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui +avait-il parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des +autres? Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles, +impossibles à endurer.... + +Le _hansom_ allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il.... +Il abaissa la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin +d'opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains délicates +se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval avec sa +canne. + +Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son tour, et +l'homme se tut.... + +La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile +noire d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable, +et il s'effraya de voir le brouillard s'épaissir. + +Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se +raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille d'où +sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya comme +ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le +cheval trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au galop.... + +Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et éveillèrent +les échos des rues mal pavées.... Les fenêtres n'étaient point +éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques se silhouettaient +contre des jalousies illuminées; il les observait curieusement. Elles se +remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il +les détesta.... Une rage sombre était dans son coeur. + +Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte +ouverte, et deux hommes coururent après la voiture l'espèce de cent +yards; le cocher les frappa de son fouet. + +Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes pensées.... +Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de Dorian Gray +répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui lui parlait +d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé la parfaite expression +de son humeur, et justifié, par l'approbation intellectuelle, les +sentiments qui le dominaient.... D'une cellule à l'autre de son cerveau +rampait la même pensée; et le sauvage désir de vivre, le plus terrible +de tous les appétits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de +son être. La laideur qu'il avait haïe parce qu'elle fait les choses +réelles, lui devenait chère pour cette raison; la laideur était la seule +réalité. + +Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une +vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, étaient plus +vraies, dans leur intense actualité d'impression, que toutes les formes +gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; c'était ce qu'il lui +fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre.... + +Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée d'une sombre +ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des cheminées +des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; des guirlandes de +blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rêve.... + +--C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix +rauque du cocher par la trappe. + +Dorian tressaillit et regarda autour de lui.... + +--C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti hâtivement du +cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il +marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une +lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait +et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au +long cours qui faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un +mackintosh mouillé. + +Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à autre pour +voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, il +atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures +misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. Il s'arrêta +et frappa un coup particulier. + +Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et +il y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit doucement, et +il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui s'effaça dans +l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert +déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant écarté, il entra +dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de +troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz répandaient une +lumière éclatante qui se déformait dans les glaces pleines de chiures de +mouches, situées en face. De graisseux réflecteurs d'étain à côtes se +trouvaient derrière, frissonnants disques de lumière.... Le plancher +était couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur +renversée. + +Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à charbon de bois +jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches. +Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras croisés était +étendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait +tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux +qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de +dégoût.... + +--Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en +riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se +mit à geindre. + +Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une +chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches +détraquées, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir +profond, et ses narines palpitèrent de plaisir.... + +En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train +d'allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec +hésitation. + +--Vous ici, Adrien, murmura Dorian. + +--Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement. Personne ne +veut plus me fréquenter à présent.... + +--Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre. + +--Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la note.... +Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, ajouta-t-il avec +un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je +pense que j'en ai eu de trop.... + +Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui +gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques.... +Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux, +l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, et +quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies; +ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La mémoire, comme +une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à autre, il voyait les +yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester +là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il avait besoin d'être +dans un lieu où personne ne sût qui il était; il aurait voulu s'échapper +de lui-même.... + +--Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant. + +--Sur le quai?... + +--Oui.... + +--Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici.. + +Dorian leva les épaules. + +--Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont +beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore +meilleure.... + +--C'est tout à fait pareil.... + +--Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin. + +--Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme. + +--Ça ne fait rien. + +Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar. + +Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça un hideux +salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les +femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à bavarder. Dorian leur +tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose à Adrien Singleton. + +Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de +l'une des femmes: + +--Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle. + +--Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied. +Que désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus.... + +Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la femme, et +s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tête et +rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne +la regardait envieusement.... + +--Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas +de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux +maintenant.... + +--Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit +Dorian un moment après. + +--Peut-être!... + +--Bonsoir, alors. + +--Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches, +essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir. + +Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le +rideau, un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui +avait pris l'argent. + +--C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix éraillée. + +--Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela! + +Elle fit claquer ses doigts.... + +--C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce pas? +glapit-elle derrière lui. + +Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda +autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor +se fermant.... Il se précipita dehors en courant.... + +Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine. + +Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il +s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait, +comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il +mordit ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout, +qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour +supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa +propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur +était que l'on eût à payer si souvent pour une seule faute, car il +fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchés avec les hommes, +la Destinée ne ferme jamais ses comptes. + +Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que +les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du +corps, chaque cellule de la cervelle, semblent être animés de mouvements +effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le +libre exercice de leur volonté; ils marchent vers une fin terrible comme +des automates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même est +morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à la +rébellion son attrait, et son charme à la désobéissance; car tous les +péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont +des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, étoile du matin, +tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!... + +Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme assoiffée de +révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus.... Comme il +pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumé souvent de prendre +pour abréger son chemin vers l'endroit mal famé où il allait, il se +sentit subitement saisi par derrière, et avant qu'il eût le temps de se +défendre, il était violemment projeté contre le mur; une main brutale +lui étreignait la gorge!... + +Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha, de son +cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le déclic d'un +revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé vers sa tête, et la +forme obscure d'un homme court et râblé.... + +--Que voulez-vous? balbutia-t-il. + +--Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!... + +--Vous êtes fou! Que vous ai-je fait? + +--Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur! +Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je +jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années, +sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont +mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous +appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Réconciliez-vous avec +Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!... + +Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur.... + +--Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu +parler d'elle, vous êtes fou.... + +--Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai que je suis +James Vane, vous allez mourir! + +Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!... + +--A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous +confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord +régler cela.... Une minute! Pas plus!... + +Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait +penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!... + +--Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte? +Vite, dites-moi!... + +--Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait +rien.... + +--Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant.... +Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!... + +James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire, +puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade.... + +Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle +suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable +dans laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer +avait toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la +jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il +ne devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y +avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas l'homme +qui avait détruit sa vie.... + +Il le lâcha, et recula.... + +--Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer! + +Dorian Gray respira.... + +--Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le +regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point +chercher à vous venger vous-même. + +--Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un mot +que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse +piste. + +--Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui +pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons +et descendant doucement la rue. + +James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la +tête aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un +instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumière, +et s'approcha de lui à pas de loup.. Il sentit une main qui se posait +sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'était une des femmes +qui buvaient au bar. + +--Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui +sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes +précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû le tuer! Il a +beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!.. + +--Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je n'ai +besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme! +L'homme que je veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine +un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang. + +La femme eut un rire amer.... + +--A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près de +dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis? + +--Vous mentez! cria James Vane. + +Elle leva les mains au ciel. + +--Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle.... + +--Devant Dieu!... + +--Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de +ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa +belle figure! Il y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a +pas beaucoup changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle +avec un regard mélancolique. + +--Vous le jurez?... + +--Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez pas, +gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver +un logement cette nuit. + +Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais +Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie +aussi.... + + + + +XVII + + +Une semaine plus tard, Dorian Gray était assis dans la serre de Selby +Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un +homme de soixante ans, à l'air fatigué, était parmi ses hôtes. C'était +l'heure du thé, et la douce lumière de la grosse lampe couverte de +dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines délicats +et l'argent repoussé du service; la duchesse présidait la réception. + +Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses +lèvres d'un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorian lui +soufflait. Lord Henry était étendu sur une chaise d'osier drapée de +soie, les regardant. Sur un divan de couleur pêche, lady Narborough +feignait d'écouter la description que lui faisait le duc du dernier +scarabée brésilien dont il venait d'enrichir sa collection. + +Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient des gâteaux à +quelques dames. La société était composée de douze personnes et l'on en +attendait plusieurs autres pour le jour suivant. + +--De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y +déposant sa tasse. J'espère que Dorian vous fait part de mon plan de +rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une idée charmante. + +--Mais je n'ai pas besoin d'être rebaptisée, Harry, répliqua la +duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très satisfaite de mon +nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien. + +--Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour +tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux +fleurs.... Hier, je cueillis une orchidée pour ma boutonnière. C'était +une adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés +capitaux. Distraitement, je demandais à l'un des jardiniers comment elle +s'appelait. Il me répondit que c'était un beau spécimen de +_Robinsoniana_ ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste +vérité, mais nous avons perdu la faculté de donner de jolis noms aux +objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits; +mon unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le réalisme +vulgaire en littérature. L'homme qui appellerait une bêche, une bêche, +devrait être forcé d'en porter une; c'est la seule chose qui lui +conviendrait.... + +--Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle. + +--Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian. + +--Je le reconnais à ce trait, s'exclama la duchesse. + +--Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil. +On ne peut se débarrasser d'une étiquette. Je refuse le titre. + +--Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies lèvres. + +--Vous voulez que je défende mon trône, alors?... + +--Oui. + +--Je dirai les vérités de demain. + +--Je préfère les fautes d'aujourd'hui, répondit la duchesse. + +--Vous me désarmez, Gladys, s'écria-t-il, imitant son opiniâtreté. + +--De votre bouclier, Harry, non de votre lance.... + +--Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec son inclinaison de +main. + +--C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trop haut. + +--Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux +être beau que bon. Mais d'un autre côté, personne n'est plus disposé que +je ne le suis à reconnaître qu'il vaut mieux être bon que laid. + +--La laideur est alors un des sept péchés capitaux, s'écria la duchesse. +Qu'advient-il de votre comparaison sur les orchidées?... + +--La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne +Tory, ne devez les mésestimer. + +--La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre +Angleterre ce qu'elle est. + +--Vous n'aimez donc pas votre pays? + +--J'y vis. + +--C'est que vous en censurez le meilleur! + +--Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous? +interrogea-t-il. + +--Que dit-elle de nous? + +--Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert boutique. + +--Est-ce de vous, Harry? + +--Je vous le donne. + +--Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai. + +--Vous n'avez rien à craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent +jamais dans une description. + +--Ils sont pratiques. + +--Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leur grand +livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vice par +l'hypocrisie. + +--Cependant, nous avons fait de grandes choses. + +--Les grandes choses nous furent imposées, Gladys. + +--Nous en avons porté le fardeau. + +--Pas plus loin que le _Stock Exchange_. + +Elle secoua la tête. + +--Je crois dans la race, s'écria-t-elle. + +--Elle représente les survivants de la poussée. + +--Elle suit son développement. + +--La décadence m'intéresse plus. + +--Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle. + +--Une maladie. + +--L'Amour? + +--Une illusion. + +--La religion? + +--Une chose qui remplace élégamment la Foi. + +--Vous êtes un sceptique. + +--Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi. + +--Qu'êtes-vous? + +--Définir est limiter. + +--Donnez-moi un guide. + +--Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans le labyrinthe. + +--Vous m'égarez.... Parlons d'autre chose. + +--Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y a des ans, le +Prince Charmant. + +--Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'écria Dorian Gray. + +--Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, remarqua avec enjouement +la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a épousée, d'après +ses principes scientifiques, que comme le meilleur spécimen qu'il a pu +trouver du papillon moderne. + +--J'espère du moins que l'idée ne lui viendra pas de vous transpercer +d'une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant. + +--Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie.... + +--Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse? + +--Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement, +parce que j'arrive à neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il +faut que je sois habillée pour huit heures et demie. + +--Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congédier. + +--Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous +souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady +Hilstone?.... Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est +gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir. Eh bien! il +a été fait avec rien; tous les jolis chapeaux sont faits de rien. + +--Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry.... +Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour être +populaire, il faut être médiocre. + +--Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et les femmes +gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les +médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles +comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez +jamais.... + +--Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian. + +--Ah! alors, vous n'avez jamais réellement aimé, M. Gray, répondit la +duchesse sur un ton de moquerie triste. + +--Ma chère Gladys, s'écria lord Henry, comment pouvez-vous dire cela? La +passion vit par sa répétition et la répétition convertit en art un +penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois qu'on +ait jamais aimé. La différence d'objet n'altère pas la sincérité de la +passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie +au plus qu'une grande expérience, et le secret de la vie est de la +reproduire le plus souvent possible. + +--Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry? demanda la duchesse +après un silence. + +--Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord Henry. + +Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda +Dorian Gray: + +--Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle. + +Dorian hésita un instant; il rejeta sa tête en arrière, et riant: + +--Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse. + +--Même quand il a tort? + +--Harry n'a jamais tort, Duchesse. + +--Et sa philosophie vous rend heureux? + +--Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je +n'ai cherché que le plaisir. + +--Et vous l'avez trouvé, M. Gray? + +--Souvent, trop souvent.... + +La duchesse soupira.... + +--Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne +la trouverai pas ce soir. + +--Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse, s'écria Dorian +en se levant et marchant dans la serre.... + +--Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sa cousine. +Faites attention. Il est fascinant.... + +--S'il ne l'était pas, il n'y aurait point de combat. + +--Les Grecs affrontent les Grecs, alors? + +--Je suis du côté des Troyens; ils combattaient pour une femme. + +--Ils furent défaits.... + +--Il y a des choses plus tristes que la défaite, répondit-elle. + +--Vous galopez, les rênes sur le cou.... + +--C'est l'allure qui nous fait vivre. + +--J'écrirai cela dans mon journal ce soir. + +--Quoi? + +--Qu'un enfant brûlé aime le feu. + +--Je ne suis pas même roussie; mes ailes sont intactes. + +--Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite. + +--Le courage a passé des hommes aux femmes. C'est une nouvelle +expérience pour nous. + +--Vous avez une rivale. + +--Qui? + +--Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore. + +--Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est +fatal, à nous qui sommes romantiques. + +--Romantiques! Vous avez toute la méthode de la science. + +--Les hommes ont fait notre éducation. + +--Mais ne vous ont pas expliquées.... + +--Décrivez-nous comme sexe, fut le défi. + +--Des sphinges sans secrets. + +Elle le regarda, souriante.... + +--Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai +pas dit la couleur de ma robe. + +--Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys. + +--Ce serait une reddition prématurée. + +--L'Art romantique procède par gradation. + +--Je me garderai une occasion de retraite. + +--A la manière des Parthes?... + +--Ils trouvèrent la sécurité dans le désert; je ne pourrais le faire. + +--Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, répondit-il.... + +A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un +gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d'un corps lourd!... +Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux +remplis de crainte, lord Henry se précipita parmi les palmes pendantes, +et trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pavé de briques, +évanoui, comme mort.... + +Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au bout de +quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec une expression +effarée.... + +--Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf ici, +Harry?... + +Un tremblement le prit.... + +--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c'est une simple syncope, voilà +tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieux pour vous que vous ne +veniez pas au dîner; je prendrai votre place. + +--Non, j'irai dîner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre dîner. +Je ne veux pas être seul! + +Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une +sauvage et insouciante gaieté dans les manières; mais de temps à autre, +un frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaquée comme +un blanc mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane, +le guettant!... + + + + + +XVIII + + +Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la +journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir, +indifférent à la vie cependant.... La crainte d'être surveillé, chassé, +traqué, commençait à le dominer. Il tremblait quand un courant d'air +remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre +les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses résolutions +dissipées, à ses regrets ardents.... Quand il fermait les yeux, il +revoyait la figure du matelot le regardant à travers la vitre embuée, et +l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son +coeur!... + +Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité la +vengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideuses formes du +châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il y avait quelque chose +de fatalement logique dans l'imagination. C'est l'imagination qui met le +remords à la piste du péché.... C'est l'imagination qui fait que le +crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le monde commun des +faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons récompensés; le +succès est donné aux forts, et l'insuccès aux faibles; c'est tout.... + +D'ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison, les +gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient +été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la +remarque.... Décidément c'était une simple illusion; le frère de Sibyl +Vane n'était pas revenu pour le tuer. Il était parti sur son vaisseau +pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout cas, il +était sauf.... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le savoir; +le masque de la jeunesse l'avait sauvé. + +Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu'une illusion, +n'était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de +pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se +mouvoir!... Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et +nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins +silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant à l'oreille +dans les fêtes, réveillant de leurs doigts glacés quand il dormirait!... +A cette pensée rampant dans son esprit, il pâlit, et soudainement l'air +lui parut se refroidir.... + +Oh! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son ami! +Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène! Il la voyait +encore! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté d'horreur!... + +Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée d'écarlate, +surgissait l'image de son crime! + +Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si +son coeur éclatait!... + +Ce ne fut que le troisième jour qu'il se hasarda à sortir. Il y avait +quelque chose dans l'air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin +d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre; +mais ce n'était pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui +avaient causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet +excès d'angoisse qui avait cherché à gâter, à mutiler la perfection de +son calme; il en est toujours ainsi avec les tempéraments subtils et +finement trempés; leurs passions fortes doivent ou plier ou les +meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas elles-mêmes. Les +chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandes amours +et les vrais chagrins s'anéantissent par leur propre plénitude.... + +Il s'était convaincu qu'il avait été la victime de son imagination +frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec compassion et +quelque mépris. + +Après le déjeuner du matin, il se promena près d'une heure avec la +duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour +rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu +sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de métal +bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie du lac entouré +de roseaux.... + +Au coin d'un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le frère +de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il sauta +à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la jument +au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les branches tombées +et les broussailles rudes. + +--Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il. + +--Pas très bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois +qu'elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerons dans les +terres.... Dorian flâna à côté de lui.... L'air était vif et +aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris +rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës +des fusils qui se succédaient, l'intéressèrent et le remplirent d'un +sentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l'insouciance du +bonheur, par l'indifférence hautaine de la joie.... + +Soudain, d'une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux, avec +ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de +derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un bouquet +d'aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose +de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian +qui s'écria: «Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...» + +--Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le lièvre +bondissait dans le fourré, il tira.... On entendit deux cris, celui du +lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d'un homme mortellement +frappé,--ce qui est autrement horrible! + +--Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel âne, +que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il +de toute la force de ses poumons. Un homme est blessé!... + +Le garde général arriva courant, un bâton à la main. + +--Où, monsieur? cria-t-il, où est-il? + +Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne. + +--Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant vers le +fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrière?... Vous +m'avez gâté ma chasse d'aujourd'hui.... + +Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, écartant les branches.... Au +bout d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil. +Il se retourna, terrifié.... Il lui semblait que le malheur le suivait +où il allait.... Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme était +réellement mort, et l'affirmative réponse du garde. Le bois lui parut +soudain hanté de figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une +myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix.... Un grand faisan à +gorge dorée s'envola dans les branches au-dessus d'eux. + +Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble, +comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait +sur son épaule; il tressaillit et regarda autour de lui.... + +--Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est +close pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer. + +--Je voudrais qu'elle fut close à jamais, Harry, répondit-il amèrement. +Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est.... + +Il ne put achever.... + +--Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entière dans la +poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à la maison.... + +Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l'avenue pendant près de +cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers lord +Henry et lui dit avec un soupir profond: + +--C'est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage! + +--Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon +cher ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi +se mettait-il devant les fusils? Ça ne nous regarde pas.... C'est +naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les +rabatteurs; ça fait croire qu'on est un mauvais fusil, et cependant +Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... Mais pourquoi parler de +cela?... + +Dorian secoua la tête: + +--Mauvais présage, Harry!... J'ai idée qu'il va arriver quelque chose de +terrible à l'un d'entre nous.... A moi, peut-être.... + +Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux.... + +Lord Henry éclata de rire.... + +--La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul +péché pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, cette +affaire ne nous amènera pas de désagréments, à moins que les rabatteurs +n'en bavardent en dînant; je leur défendrai d'en parler.... Quant aux +présages, ça n'existe pas: la destinée ne nous envoie pas de hérauts; +elle est trop sage.... ou trop cruelle pour cela. D'ailleurs, que +pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans le monde +un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son +existence contre la vôtre?... + +--Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez +pas!... Je dis vrai.... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus +heureux que moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de +la mort qui me terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans +l'air lourd autour de moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrière ces +arbres, un homme qui me guette, qui m'attend!... + +Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante +main gantée.... + +--Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je +m'imagine qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous +voulez mettre sur la table, ce soir.... Vous êtes vraiment nerveux, mon +cher! Il vous faudra voir le médecin, quand vous retournerez à la +ville.... Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s'approcher le +jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté de lord +Henry, et sortit une lettre qu'il tendit à son maître. + +--Sa Grâce m'a dit d'attendre une réponse, murmura-t-il. + +Dorian mit la lettre dans sa poche. + +--Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement. + +L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison. + +--Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en +riant lord Henry. C'est une des qualités que j'admire le plus en elles. +Une femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la +regardera.... + +--Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce +moment, vous vous égarez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne +l'aime pas. + +--Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui +fait que vous êtes parfaitement appariés. + +--Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations +aucune base scandaleuse. + +--La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry, +allumant une cigarette. + +--Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un épigramme. + +--Les gens vont à l'autel de leur propre consentement, fut la réponse. +--Je voudrais aimer! s'écria Dorian Gray avec une intonation +profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que j'ai perdu +la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré en moi-même. Ma +personnalité m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de m'évader, de +voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'être venu ici. Je pense +que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour qu'on prépare le yacht. +Sur un yacht, on est en sécurité.... + +--Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le +dire? Vous savez que je vous aiderais. + +--Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et d'ailleurs +ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a bouleversé. +J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne +m'arrive. + +--Quelle folie! + +--Je l'espère.... mais je ne puis m'empêcher d'y penser.... Ah! voici la +duchesse, elle a l'air d'Arthémise dans un costume tailleur.... Vous +voyez que nous revenions, duchesse.... + +--J'ai appris ce qui est arrivé, M. Gray, répondit-elle. Ce pauvre +Geoffrey est tout à fait contrarié.... Il paraîtrait que vous l'aviez +conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C'est curieux! + +--Oui, c'est très curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela. +Quelque caprice, je crois; ce lièvre avait l'air de la plus jolie des +choses vivantes.... Mais je suis fâché qu'on vous ait rapporté +l'accident. C'est un odieux sujet.... + +--C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur +psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme +c'eut été intéressant!... J'aimerais connaître quelqu'un qui eût commis +un vrai meurtre. + +--Que c'est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce +pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indisposé!... Il va se +trouver mal!... + +Dorian se redressa avec un effort et sourit. + +--Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités; +c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas +entendu ce qu'Harry disait.... Était-ce mal? Vous me le direz une autre +fois. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en +excuserez, n'est-ce pas?... + +Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre à la +terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry +tourna vers la duchesse ses yeux fatigués. + +--L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il. + +Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le paysage.... + +--Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin. + +Il secoua la tête: + +--La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme. +La brume rend plus merveilleuses les choses. + +--On peut perdre son chemin. + +--Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys. + +--Quel est-il? + +--La désillusion. + +--C'est mon début dans la vie, soupira-t-elle. + +--Il vous vint couronné.... + +--Je suis fatigué des feuilles de fraisier. + +--Elles vous vont bien. + +(La feuille de fraisier est l'ornement héraldique, en +Angleterre, des _couronnes_ ducales. (N.D.T.)) + +--Seulement en public.... + +--Vous les regretterez. + +--Je n'en perdrai pas un pétale. + +--Monmouth a des oreilles. + +--La vieillesse est dure d'oreille. + +--N'a-t-il jamais été jaloux? + +--Je voudrais qu'il l'eût été. + +Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose... + +--Que cherchez-vous? demanda-t-elle. + +--La mouche de votre fleuret, répondit-il.... Vous l'avez laissée +tomber. + +--J'ai encore le masque, dit-elle en riant. + +--Il fait vos yeux plus adorables! + +Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans un +fruit écarlate.... + +Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur +dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue +subitement un fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur +infortuné, tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa +mort. Il s'était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait dit, par +hasard, en manière de plaisanterie cynique. + +A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de préparer ses +malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit +heures et demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à +Selby Royal; c'était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans +le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de sang. + +Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu'il allait à la ville +consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités pendant son +absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa à la porte, et +son valet vint l'avertir que le garde principal désirait lui parler.... +Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres: + +--Faites-le entrer, dit-il après un instant d'hésitation. Comme l'homme +entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l'ouvrant +devant lui: + +--Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin, +Thornton, dit-il, en prenant une plume. + +--Oui, monsieur, dit le garde-chasse. + +--Est-ce que le pauvre garçon était marié? Avait-il de la famille? +demanda Dorian d'un air ennuyé. S'il en est ainsi, je ne la laisserai +pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez +nécessaire. + +--Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la +liberté de venir vous voir. + +--Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous +dire? N'était-il pas l'un de vos hommes?... + +--Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin. + +La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait +soudainement cessé de battre. + +--Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?... + +--Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la +marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment. + +--A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers +l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son +nom?... + +--Rien qu'un peu d'argent, et un revolver à six coups. Nous n'avons +découvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossière. Une +sorte de matelot, croyons-nous.... + +Dorian bondit sur ses pieds.... Une espérance terrible le traversa.... +Il s'y cramponna follement.... + +--Où est le corps? s'écria-t-il. Vite, je veux le voir! + +--Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme. Les gens +n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent +qu'un cadavre apporte le malheur. + +--La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites à un palefrenier de +m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-même aux +écuries. Ça économisera du temps. + +Moins d'un quart d'heure après, Dorian Gray descendait au grand galop la +longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une +procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin. +Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrière et le désarçonna +presque. Il la cingla à l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air +comme une flèche; les pierres volaient sous ses sabots.... + +Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la +cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l'un d'eux. Dans +l'écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit +que le corps était là; il se précipita vers la porte et mit la main au +loquet.... + +Il hésita un moment, sentant qu'il était sur la pente d'une découverte +qui referait ou gâterait à jamais sa vie.... Puis il poussa la porte et +entra. + +Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme +habillé d'une chemise grossière et d'un pantalon bleu. Un mouchoir +taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à côté de lui +dans une bouteille, grésillait.... + +Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever +lui-même le mouchoir.... Il dit à un garçon de ferme de venir. + +--Ôtez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en +s'appuyant au montant de la porte. + +Quand le valet eût fait ce qu'il lui commandait, il s'avança.... Un cri +de joie jaillit de ses lèvres! L'homme qui avait été tué dans le fourré +était James Vane!... + +Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre.... + +Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient +pleins de larmes, car il se savait la vie sauve.... + + + + + +XIX + + +--Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'écria lord Henry, +trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de +rose. Vous êtes absolument parfait. Ne changez pas, de grâce.... + +Dorian Gray hocha la tête: + +--Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en +veux plus faire. J'ai commencé hier mes bonnes actions. + +--Où étiez-vous hier? + +--A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge. + +--Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon +à la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les +gens qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés; la +civilisation n'est d'aucune manière, une chose facile à atteindre. Il +n'y a que deux façons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les +gens de la campagne n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre; +aussi stagnent-ils.... + +--La culture ou la corruption, répéta Dorian.... Je les ai un peu +connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent +se trouver réunis. Car j'ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer; je +pense que je le suis déjà. + +--Vous ne m'avez pas encore dit quelle était votre bonne action; ou bien +me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon +pendant qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de +fraises aromatiques, et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen +d'une cuiller tamisée en forme de coquille. + +--Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je +raconterai à tout le monde.... J'ai épargné une femme. Cela semble vain, +mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle était très belle et +ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui +m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme +cela me semble loin!... Hetty n'était pas de notre classe, +naturellement; c'était une simple fille de village. Mais je l'aimais +réellement; je suis sûr que je l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de +mai que nous avons eu, j'avais pris l'habitude d'aller la voir deux ou +trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger. +Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous +devions partir ensemble ce matin à l'aube.... Soudainement, je me +décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l'avais trouvée.... + +--J'aime à croire que la nouveauté de l'émotion doit vous avoir donné +un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je +puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons +conseils et...brisé son coeur.... C'était le commencement de votre +réforme? + +--Harry, vous êtes méchant! Vous ne devriez pas dire ces choses +abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas brisé; elle pleura, cela +s'entend, et ce fut tout. Mais elle n'est point déshonorée; elle peut +vivre, comme Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci. + +--Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se +renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières +sont curieusement enfantines.... Pensez-vous que désormais, cette jeune +fille se contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se +mariera quelque jour à un rude charretier ou à un paysan grossier; le +fait de vous avoir rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son +mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire +que j'augure bien de votre grand renoncement.... Pour un début, c'est +pauvre.... En outre savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas à +présent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré +par des nénuphars, comme Ophélie?... + +--Je ne veux penser à cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de +cette façon, vous suggérez les tragédies les plus sérieuses.... Je suis +désolé de vous en avertir, mais je ne fais plus attention à ce que vous +me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir ainsi. Pauvre Hetty! Comme +je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, j'aperçus sa figure blanche +à la fenêtre, comme un bouquet de jasmin.... Ne parlons plus de cela, et +n'essayez pas de me persuader que la première bonne action que j'aie +faite depuis des années, le premier petit sacrifice de moi-même que je +me connaisse, soit une sorte de péché. J'ai besoin d'être meilleur. Je +deviens meilleur.... Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville? Je n'ai +pas été au club depuis plusieurs jours. + +--On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil. + +--J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant +un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils. + +--Mon cher ami, on n'a parlé de cela que pendant six semaines, et le +public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de +conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bien partagé, +récemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell; +à présent, c'est la disparition mystérieuse d'un artiste. On croit à +Scotland-Yard que l'homme à l'ulster gris qui quitta Londres pour Paris, +le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, et la +police française déclare que Basil n'est jamais venu à Paris. J'aime à +penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu à +San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco +toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit être une ville +délicieuse; elle possède toutes les attractions du monde futur.... + +--Que pensez-vous qu'il soit arrivé à Basil? demanda Dorian levant son +verre de Bourgogne à la lumière et s'émerveillant lui-même du calme avec +lequel il discutait ce sujet. + +--Je n'en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n'est +point là mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser. +La mort est la seule chose qui m'ait jamais terrifié. Je la hais!... + +--Pourquoi, dit paresseusement l'autre. + +--Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis +doré d'une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à tout de nos jours, +excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deux seules choses au +dix-neuvième siècle que l'on ne peut expliquer.... Allons prendre le +café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec +qui ma femme est partie interprétait Chopin d'une manière exquise.... +Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un peu triste +sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise +habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes; +peut être est-ce celles-là que l'on regrette le plus; elles sont une +partie essentielle de la personnalité. + +Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre +voisine, s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires +blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café, il s'arrêta, et +regardant lord Henry, lui dit: + +--Harry, ne vous est-il jamais venu à l'idée que Basil avait été +assassiné? + +Lord Henry eut un bâillement: + +--Basil était très connu et portait toujours une montre Waterbury.... +Pourquoi l'aurait-on assassiné? Il n'était pas assez habile pour avoir +des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; mais +un homme peut peindre comme Velasquez et être aussi terne que possible. +Basil était réellement un peu lourdaud.... Il m'intéressa une fois, +quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu'il avait +pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art. + +--J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans +la voix. Mais ne dit-on pas qu'il a été assassiné? + +--Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble guère probable. Je sais +qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'était pas +homme à les fréquenter. Il n'était pas curieux; c'était son défaut +principal. + +--Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassiné Basil? +dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait. + +--Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui ne +vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime. +Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis désolé de +blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais je vous assure que +c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes inférieures; +je ne les blâme d'ailleurs nullement. J'imagine que le crime est pour +elles ce que l'art est à nous, simplement une méthode de se procurer +d'extraordinaires sensations. + +--Une méthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un +homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime? Ne me +racontez pas cela!... + +--Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en +riant lord Henry. C'est là un des plus importants secrets de +l'existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une +faute; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer après +dîner.... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il +a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez; mais je +ne puis.... Il a dû tomber d'un omnibus dans la Seine, et le conducteur +n'en a point parlé.... Oui, telle a été probablement sa fin.... Je le +vois très bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes +péniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux. +Voyez-vous, je ne crois pas qu'il eût fait désormais une belle oeuvre. +Pendant les dix dernières années, sa peinture s'en allait beaucoup. +Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla +chatouiller la tête d'un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au +plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se balançait sur un +bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, il fit se mouvoir la +dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses prunelles +semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et en +arrière. + +--Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa +poche, sa peinture s'en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu +quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent +d'être grands amis, il cessa d'être un grand artiste. Qu'est-ce qui vous +sépara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia +jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fâcheux. A propos qu'est donc +devenu cet admirable portrait qu'il avait peint d'après vous? Je crois +ne point l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernière main. Ah! oui, je +me souviens que vous m'avez dit, il y a des années, l'avoir envoyé à +Selby et qu'il fut égaré ou volé en route. Vous ne l'avez jamais +retrouvé?... Quel malheur! C'était vraiment un chef-d'oeuvre! Je me +souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir acheté +maintenant. Il appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors, +ses oeuvres montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de +bonnes intentions qui fait qu'un homme mérite d'être appelé un +représentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le +retrouver? Vous auriez dû en mettre. + +--Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai +jamais aimé. Je regrette d'avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de +tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d'une +pièce connue, _Hamlet_, je crois.... Voyons, que disent-ils?... + + Like the painting of a sorrow, + A face without a heart + + (Comme la peinture d'un chagrin + Une figure sans coeur) + +«Oui, c'était tout à fait cela.... + +Lord Henry se mit à rire.... + +--Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur, +répondit-il s'enfonçant dans un fauteuil. + +Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano. +«_Like the painting of a sorrow_» répéta-t-il «_a face without a +heart_.» + +L'autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés.... + +--A propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, «quel profit y +a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd--comment diable +était-ce?--sa propre âme?» + +Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrêta et regardant son ami: + +--Pourquoi me demandez-vous cela, Harry? + +--Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je +vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une +réponse. Voilà tout. J'étais au Parc dimanche dernier et près de l'Arche +de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vêtus qui écoutaient +quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais, +j'entendis cet homme proposant cette question à son auditoire. Elle me +frappa comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de +ce genre. «Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un +cercle de figures blanches et maladives sous un toit inégal de +parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent comme un +cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chose vraiment +belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au +prophète que l'art avait une âme, mais que l'homme n'en avait pas. Je +crains, cependant, qu'il ne m'eût point compris. + +--Non, Harry. L'âme est une terrible réalité. On peut l'acheter, la +vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y +a une âme en chacun de nous. Je le sais. + +--En êtes-vous bien sûr, Dorian? + +--Absolument sûr. + +--Ah! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est absolument +sûr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalité de la Foi et la leçon du +Roman. Comme vous êtes grave! Ne soyez pas aussi sérieux. Qu'avons-nous +de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps? Rien.... +Nous sommes débarrassés de notre croyance à l'âme.... Jouez-moi quelque +chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on jouant, dites-moi tout +bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque +secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, usé, +jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais été +plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que +je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout à fait +extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. Je +voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma +jeunesse je ferais tout au monde, excepté de prendre de l'exercice, de +me lever de bonne heure ou d'être respectable.... O jeunesse! Rien ne te +vaut! Quelle absurdité de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les +seuls hommes dont j'écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont +plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a +révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis +toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion +sur un évènement d'hier, ils vous donnent gravement les opinions +courantes en 1820, alors qu'on portait des bas longs...qu'on croyait à +tout et qu'on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous +jouez-là est délicieux! J'imagine que Chopin a dû l'écrire à Majorque, +pendant que la mer gémissait autour de sa villa et que l'écume salée +éclaboussait les vitres? C'est exquisément romantique. C'est une grâce +vraiment, qu'un art nous soit laissé qui n'est pas un art d'imitation! +Ne vous arrêtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble que +vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. J'ai +mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le +drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût +jeune. Je suis étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah! Dorian, +que vous êtes heureux! Quelle vie exquise que la vôtre! Vous avez goûté +longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les raisins mûrs contre +votre palais. Rien ne vous a été caché. Et tout cela vous fût comme le +son d'une musique: vous n'en avez pas été atteint. Vous êtes toujours le +même. + +--Je ne suis pas le même, Harry. + +--Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de vos +jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présent un être +accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes actuellement sans +défaut.... Ne hochez pas la tête; vous le savez bien. Cependant, ne vous +faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volonté ou les +intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules +lentement élaborées où se cache la pensée et où les passions ont leurs +rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. Mais un ton de couleur +entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous +avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d'un +poëme oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale que vous +ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend +notre existence. Browning l'a écrit quelque part, mais nos sens nous le +font imaginer aisément. Il y a des moments où l'odeur du _lilas blanc_ +me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de toute ma vie. +Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé contre +nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous +êtes le type que notre époque demande et qu'elle craint d'avoir trouvé. +Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni modelé une statue, +ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même!... Votre art, +ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours +sont vos sonnets. + +Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure: + +--Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus +vivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses +extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez +tout, je crois bien que vous vous éloigneriez de moi. Vous riez? Ne riez +pas.... + +--Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano +et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel +qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous +jouez, elle va se rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons +au club, alors. La soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il +y a quelqu'un au _White_ qui désire infiniment faire votre connaissance: +le jeune lord Pool, l'aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà vos +cravates et m'a demandé de vous être présenté. Il est tout à fait +charmant, et me fait presque songer à vous. + +--J'espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens +fatigué ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est près de onze heures, +et je désire me coucher de bonne heure. + +--Restez.... Vous n'avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait +dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux. C'était d'un +sentiment que je n'avais encore jamais entendu. + +--C'est parce que je vais devenir bon, répondit-il souriant. Je suis +déjà un peu changé. + +--Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons +toujours deux amis. + +--Pourtant, vous m'avez un jour empoisonné avec un livre. Je n'oublierai +pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à +personne. Il est malfaisant. + +--Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez bientôt +devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout le monde +contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués. Vous êtes trop +charmant pour faire cela. D'ailleurs, ça ne sert à rien. Nous sommes ce +que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant à être empoisonné +par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L'art n'a aucune +influence sur les actions; il annihile le désir d'agir, il est +superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les +livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne discutons +pas de littérature.... Venez demain, je monte à cheval à onze heures. +Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mènerai ensuite +déjeuner chez lady Branksome. C'est une femme charmante, elle désire +vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait acheter. Pensez-vous +venir? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite duchesse? Elle dit +qu'elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous fatigué de Gladys? Je le +pensais. Sa manière d'esprit vous donne sur les nerfs.... Dans tous les +cas, soyez ici à onze heures. + +--Faut-il vraiment que je vienne, Harry? + +--Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a +jamais eu autant de lilas depuis l'année où j'ai fait votre +connaissance. + +--Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry.... + +Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s'il eût eu encore quelque +chose à dire. Puis il soupira et sortit.... + + + + + +XX + + +Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur +son bras, et ne mit même pas son foulard autour de son cou. Comme il se +dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue +de soirée passèrent près de lui. Il entendit l'un d'eux souffler à +l'autre: «C'est Dorian Gray...!» Il se remémora sa joie de jadis alors +que les gens se le désignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui. +Il était fatigué, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La moitié du +charme qu'il trouvait au petit village où il avait été si souvent +dernièrement, venait de ce que personne ne l'y connaissait. + +Il avait souvent dit à là jeune fille dont il s'était fait aimer qu'il +était pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit qu'il +était méchant; elle s'était mise à rire, et lui avait répondu que les +méchants étaient toujours très vieux et très laids. Quel joli rire elle +avait. On eût dit la chanson d'une grive...! Comme elle était gracieuse +dans ses robes de cotonnade et ses grande chapeaux. Elle ne savait rien +de la vie, mais elle possédait tout ce que lui, avait perdu. + +Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui +l'attendait.... Il l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la +bibliothèque, et commença à songer à quelques-unes des choses que lord +Henry lui avait dites.... + +Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un +ardent et sauvage désir pour la pureté sans tache de son +adolescence--son adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait +une fois appelée. Il se rendait compte qu'il avait terni son âme, +corrompu son esprit, et qu'il s'était créé d'horribles remords; qu'il +avait eu sur les autres une désastreuse influence, et qu'il y avait +trouvé une mauvaise joie; que de toutes les vies qui avaient traversé la +sienne et qu'il avait souillées, la sienne était encore la plus belle et +la plus remplie de promesses.... + +Tout cela était-il irréparable? N'était-il plus pour lui, +d'espérance?... + +Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui où il avait +demandé que le portrait assumât le poids de ses jours, et qu'il gardât, +lui, la splendeur impolluée de l'éternelle jeunesse! + +Tout son malheur était dû à cela! N'eût-il pas mieux valu que chaque +péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et sûre punition! Il y a une +purification dans le châtiment. La prière de l'homme à un Dieu juste +devrait-être, non pas: Pardonnez-nous nos péchés! Mais: Frappez-nous +pour nos iniquités!... + +Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donné il y +avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire +riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette +nuit d'horreur, alors qu'il avait pour la première fois, surpris un +changement dans le fatal portrait, et jeta ses regards chargés de +pleurs sur l'ovale poli. + +Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aimé, lui avait écrit une +lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres: «Le monde est +changé parce que vous êtes fait d'ivoire et d'or. Les courbes de vos +lèvres écrivent à nouveau l'histoire!» + +Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta plusieurs fois. + +Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir à terre, il +en écrasa les éclats sous son talon!... C'était sa beauté qui l'avait +perdu, cette beauté et cette jeunesse pour lesquelles il avait tant +prié; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne pas être tachée. Sa +beauté ne lui avait été qu'un masque, sa jeunesse qu'une raillerie. + +Qu'était la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et prématuré, un temps +d'humeurs futiles, de pensées maladives.... Pourquoi avait-il voulu +porter sa livrée.... La jeunesse l'avait perdu. + +Il valait mieux ne pas songer au passé! Rien ne le pouvait changer.... +C'était à lui-même, à son propre futur, qu'il fallait songer.... + +James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière de Selby; +Alan Campbell s'était tué une nuit dans son laboratoire, sans révéler le +secret qu'il l'avait forcé de connaître; l'émotion actuelle soulevée +autour de la disparition de Basil Hallward, s'apaiserait bientôt: elle +diminuait déjà. Il était parfaitement sauf à présent. + +Ce n'était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward qui l'oppressait; +c'était la mort vivante de son âme. + +Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie; il ne pouvait +pardonner cela: c'était le portrait qui avait tout fait.... Basil lui +avait dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord +écoutées avec patience. Ce meurtre avait été la folie d'un moment, après +tout.... Quant à Alan Campbell, s'il s'était suicidé, c'est qu'il +l'avait bien voulu.... Il n'en était pas responsable. + +Une vie nouvelle...! Voilà ce qu'il désirait; voilà ce qu'il +attendait.... Sûrement elle avait déjà commencé! Il venait d'épargner un +être innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il serait +bon.... + +Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la +chambre fermée n'avait pas changé. Sûrement il ne pouvait être aussi +épouvantable qu'il l'avait été? Peut-être, si sa vie se purifiait, en +arriverait-il à chasser de sa face tout signe de passion mauvaise! +Peut-être les signes du mal étaient-ils déjà partis.... S'il allait s'en +assurer...! + +Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il débarrait la porte, +un sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune et s'attarda sur +ses lèvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait à +tous les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla +qu'il était déjà débarrassé de son fardeau. + +Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait +accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le +portrait.... + +Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun +changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la +ride torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...! + +La chose était encore plus abominable--plus abominable, s'il était +possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main paraissait +plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y voyait.... + +Alors, il trembla.... Était-ce simplement la vanité qui avait provoqué +son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une nouvelle +sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire moqueur? +Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus +belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?... + +Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle +semblait s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les +doigts ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si +le sang avait dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui +n'avait pas tenu le couteau!... + +Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser? +C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit à rire.... +Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le +croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; tout ce qui +lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait brûlé.... Le monde +dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il +persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était de se +confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation +publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs +péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien +ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime.... + +Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut +importait peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir +injuste, ce miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité? +Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y +avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait +le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanité, il l'avait +épargnée; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par +curiosité, il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait +maintenant. + +Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours +écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait +qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le +portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant +d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son changement et +sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir.... +Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez lui, il était +rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir. +Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple +souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait été +comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience.... Il le +détruirait!... + + * * * * * + +Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait +frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à ce +qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le peintre, +il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il +tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il +tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux +avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en +frappa le tableau!... + + * * * * * + +Il y eut un grand cri, et une chute!... + +Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effarés +s'éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux +gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrêtèrent et +regardèrent la grande maison. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils eussent +rencontré un policeman, et le ramenèrent avec eux. L'homme sonna +plusieurs fois, mais on ne répondit pas. Excepté une lumière à une +fenêtre des étages supérieurs, la maison était sombre.... Au bout d'un +instant, il s'en alla, se posta à côté sous une porte cochère, et +attendit. + +--A qui est cette maison, constable? demanda le plus âgé des deux +gentlemen. + +--A M. Dorian Gray, Monsieur, répondit le policeman. + +En s'en allant, ils se regardèrent l'un l'autre et ricanèrent: l'un +d'eux était l'oncle de sir Henry Ashton.... + +Dans les communs de la maison, les domestiques à moitié habillés, se +parlaient à voix basse; la vieille Mistress Leaf sanglotait en se +tordant les mains; Francis était pâle comme un mort. + +Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et +un des laquais. Ils frappèrent sans qu'on leur répondit. Ils appelèrent; +tout était silencieux. Enfin, après avoir essayé vainement de forcer la +porte, ils grimpèrent sur le toit et descendirent par le balcon. Les +fenêtres cédèrent aisément; leurs ferrures étaient vieilles.... + +Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu ou mur, un splendide portrait +de leur maître tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la +splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté. + +Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un +poignard au coeur!... Son visage était flétri, ridé, repoussant!... Ce +ne fut qu'à ses bagues qu'ils purent reconnaître qui il était.... + + + + +FIN + + +Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY *** + +***** This file should be named 14192-8.txt or 14192-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/1/9/14192/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/14192-8.zip b/old/14192-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2fcd079 --- /dev/null +++ b/old/14192-8.zip diff --git a/old/14192-h.zip b/old/14192-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..599940f --- /dev/null +++ b/old/14192-h.zip diff --git a/old/14192-h/14192-h.htm b/old/14192-h/14192-h.htm new file mode 100644 index 0000000..a2c7e02 --- /dev/null +++ b/old/14192-h/14192-h.htm @@ -0,0 +1,8186 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Le portrait de Dorian Gray</title> + <meta name="author" content="Oscar Wilde"> + +<style type="text/css"> + + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + +</style> + +</head> + <body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le portrait de Dorian Gray + +Author: Oscar Wilde + +Release Date: November 28, 2004 [EBook #14192] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed +Proofreading Team. + + + + + + +</pre> + + <!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> + <p><a href="#LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY"><b>LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY</b></a><br /> + <a href="#I"><b>I</b></a><br /> + <a href="#II"><b>II</b></a><br /> + <a href="#III"><b>III</b></a><br /> + <a href="#IV"><b>IV</b></a><br /> + <a href="#V"><b>V</b></a><br /> + <a href="#VI"><b>VI</b></a><br /> + <a href="#VII"><b>VII</b></a><br /> + <a href="#VIII"><b>VIII</b></a><br /> + <a href="#IX"><b>IX</b></a><br /> + <a href="#X"><b>X</b></a><br /> + <a href="#XI"><b>XI</b></a><br /> + <a href="#XII"><b>XII</b></a><br /> + <a href="#XIII"><b>XIII</b></a><br /> + <a href="#XIV"><b>XIV</b></a><br /> + <a href="#XV"><b>XV</b></a><br /> + <a href="#XVI"><b>XVI</b></a><br /> + <a href="#XVII"><b>XVII</b></a><br /> + <a href="#XVIII"><b>XVIII</b></a><br /> + <a href="#XIX"><b>XIX</b></a><br /> + <a href="#XX"><b>XX</b></a><br /> + <a href="#FIN"><b>FIN</b></a><br /> + </p> + <!-- End Autogenerated TOC. --> + <br /> + <br /> + + <h2>BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE</h2> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>OSCAR WILDE</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h1><a name="LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY" id="LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY"></a>LE + PORTRAIT DE DORIAN GRAY</h1> + <p>(TRADUIT DE L'ANGLAIS)</p> + <p>Deuxième Édition</p> + <p>ALBERT SAVINE, ÉDITEUR</p> + <p>PARIS</p> + <p>12, RUE DES PYRAMIDE</p> + <p>1893</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>PRÉFACE</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Un artiste est un créateur de belles choses.</p> + <p>Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.</p> + <p>Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec de + nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles + choses.</p> + <p>L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes de + la critique.</p> + <p>Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont corrompus sans + être séduisants. Et c'est une faute.</p> + <p>Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les + cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance.</p> + <p>Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la + Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal + écrit. C'est tout.</p> + <p>Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil + à la rage de Caliban apercevant sa face dans un miroir.</p> + <p>Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à + la rage de Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.</p> + <p>La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la + moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.</p> + <p>L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies + peuvent être prouvées.</p> + <p>L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un + artiste amène un maniérisme impardonnable du style.</p> + <p>L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.</p> + <p>Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art.</p> + <p>Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme, le + type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la sensation, c'est le + métier de comédien. Tout art est à la fois surface et + symbole.</p> + <p>Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et + périls.</p> + <p>Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.</p> + <p>C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète + réellement.</p> + <p>Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre est + nouvelle, complexe et viable.</p> + <p>Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec + lui-même.</p> + <p>Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi + longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose inutile est + de l'admirer intensément.</p> + <p>L'Art est tout à fait inutile.</p> + <p>OSCAR WILDE.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h1>LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY</h1> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="I" id="I"></a>I</h2> + <p>L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une + légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il + vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des + églantiers.</p> + <p>D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu, + fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton pouvait tout + juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur de miel d'un arbour, dont + les tremblantes branches semblaient à peine pouvoir supporter le poids d'une + aussi flamboyante splendeur; et de temps à autre, les ombres fantastiques des + oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant la large + fenêtre, produisant une sorte d'effet japonais momentané, le faisant + penser à ces peintres de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le + moyen d'un art nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la + vitesse et du mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans + les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses baies + dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore + ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note bourdonnante + d'un orgue éloigné.</p> + <p>Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait + grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en face, + était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil Hallward, dont + la disparition soudaine quelques années auparavant, avait causé un + grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.</p> + <p>Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art avait si + subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face et parut s'y + attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses + paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans son cerveau quelque + étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.</p> + <p>—Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez + jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer l'année + prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande et trop + vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de monde qu'il m'a + été impossible de voir les tableaux, ce qui était + épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui + était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit + convenable....</p> + <p>—Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le + peintre en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait + se moquer de lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.</p> + <p>Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les + minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au + bout de sa cigarette opiacée.</p> + <p>—Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle raison + donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres peintres? Vous + remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt que vous + l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est ridicule de votre + part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la renommée, c'est de n'en + pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous mettrait au-dessus de tous les jeunes gens + de l'Angleterre, et rendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore + ressentir quelque émotion.</p> + <p>—Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis + réellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-même là-dedans.</p> + <p>Lord Henry s'étendit sur le divan en riant....</p> + <p>—Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même + chose.</p> + <p>—Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si + vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre rude et forte + figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune Adonis qui a l'air fait + d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher, c'est Narcisse lui-même, + tandis que vous!... Il est évident que votre face respire l'intelligence et le + reste.... Mais la beauté, la réelle beauté finit où + commence l'expression intellectuelle. L'intellectualité est en elle-même + un mode d'exagération, et détruit l'harmonie de n'importe quelle face. + Au moment où l'on s'asseoit pour penser, on devient tout nez, ou tout front, + ou quelque chose d'horrible. Voyez les hommes ayant réussi dans une profession + savante, combien ils sont parfaitement hideux! Excepté, naturellement, dans + l'Église. Mais dans l'Église, ils ne pensent point. Un + évèque dit à l'âge de quatre-vingts ans ce qu'on lui + apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en est + qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont vous ne + m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine réellement, n'a + jamais pensé. Je suis sûr de cela. C'est une admirable créature + sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver les fleurs absentes, + et nous rafraîchir l'intelligence en été. Ne vous flattez pas, + Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.</p> + <p>—Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je sais bien + que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais même + fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules?... Je vous dis + la vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions + physiques et intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la + piste à travers l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas + être différent de ses contemporains. Les laids et les sots sont les + mieux partagés sous ce rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir à + leur aise et bâiller au spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la + connaissance de la défaite leur est épargnée. Ils vivent comme + nous voudrions vivre, sans être troublés, indifférents et + tranquilles. Il n'importunent personne, ni ne sont importunés. Mais vous, avec + votre rang et votre fortune, Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art + aussi imparfait qu'il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous + souffrirons tous pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons + terriblement....</p> + <p>—Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil + Hallward.</p> + <p>—Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.</p> + <p>—Et pourquoi?</p> + <p>—Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément, + je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à + aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous faire la vie + moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des choses nous + paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne + dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais tout mon plaisir. + C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en quelque sorte, elle apporte dans la + vie une part de romanesque.... Je suis sûr que vous devez me croire fou + à m'entendre parler ainsi?...</p> + <p>—Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous + semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est qu'il + fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties. Je ne + sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je fais. Quand + nous nous rencontrons—et nous nous rencontrons de temps à autre, quand + nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le due—nous nous contons + les plus absurdes histoires de l'air le plus sérieux du monde. Dans cet ordre + d'idées, ma femme m'est supérieure. Elle n'est jamais + embarrassée pour les dates, et je le suis toujours; quand elle s'en rend + compte, elle ne me fait point de scène; parfois je désirerais qu'elle + m'en fît; mais elle se contente de me rire au nez.</p> + <p>—Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, + dit Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous crois un + très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être + vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et jamais vous ne + faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement une pose.</p> + <p>—Etre naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse, + s'exclama en riant lord Henry.</p> + <p>Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent + sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de + lauriers. Le soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites + tremblaient sur le gazon.</p> + <p>Après un silence, lord Henry tira sa montre.</p> + <p>—Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir, j'aimerais + avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout + à l'heure.</p> + <p>—Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à + terre?</p> + <p>—Vous la savez....</p> + <p>—Mais non, Harry.</p> + <p>—Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez pourquoi + vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je désire en + connaître la vraie raison.</p> + <p>—Je vous l'ai dite.</p> + <p>—Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup + trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin....</p> + <p>—Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout portrait + peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du modèle. Le + modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui qui est + révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la + toile colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle + je n'exhiberai pas ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui + le secret de mon âme!</p> + <p>Lord Henry se mit à rire....</p> + <p>—Et quel est-il?</p> + <p>—Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.</p> + <p>—Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.</p> + <p>—Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je crois + bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le + croirez-vous....</p> + <p>Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite aux + pétales roses et l'examinant:</p> + <p>—Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en + regardant attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et + quant à croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient + incroyables.</p> + <p>Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de + lilas se balancèrent dans l'air languide. Une cigale stridula près du + mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on entendit + frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux comme s'il + avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil Hallward, se demandant ce qui + allait se passer.</p> + <p>—Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois, + j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres, pauvres + artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à autre, + juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages. Avec un habit et une + cravate blanche, tout le monde, même un agent de change, peut en arriver + à avoir la réputation d'un être civilisé. J'étais + donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec des douairières + lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand soudain je + perçus obscurément que quelqu'un m'observait. Je me tournai à + demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se + rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me + poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple + personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle + m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même. Je + ne veux aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez, + Harry, combien ma vie est indépendante. J'ai toujours été mon + maître—je l'avais, tout au moins toujours été, jusqu'au + jour de ma rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous expliquer + ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait traverser une crise + terrible. J'eus l'étrange sensation que le destin me réservait + d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et me disposai à + quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me faisait agir ainsi, il y avait + une sorte de lâcheté dans mon action. Je ne vis point d'autre issue pour + m'échapper.</p> + <p>—La conscience et la lâcheté sont réellement les + mêmes choses, Basil. La conscience est le surnom de la fermeté. C'est + tout.</p> + <p>—Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non + plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif—c'était peut-être + l'orgueil, car je suis très orgueilleux—je me précipitai vers la + porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. «Vous + n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward», + s'écria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...</p> + <p>—Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, + excepté en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses + longs doigts nerveux....</p> + <p>—Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à + des Altesses, et à des personnes portant Etoiles et Jarretières, + à des dames mûres, affublées de tiares gigantesques et de nez de + perroquets.... Elle parla de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement + rencontrée une fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de + me lancer. Je crois que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et + qu'on en parlait dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les + étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, + je me trouvai face à face avec le jeune homme dont la personnalité + m'avait si singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de + nouveau nos regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma + volonté, mais je demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un + à l'autre. Peut-être après tout, n'était-ce pas si + téméraire, mais simplement inévitable. Il est certain que nous + nous serions parlé sans présentation préalable; j'en suis + sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il avait + senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous + connaître.</p> + <p>—Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune homme, + demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un précis rapide de + chacun de ses invités. Je me souviens qu'elle me présenta une fois + à un apoplectique et triculent gentleman, couvert d'ordres et de rubans et sur + lui, me souffla à l'oreille, sur un mode tragique, les plus abasourdissants + détails, qui durent être perçus de chaque personne alors dans le + salon. Cela me mit en fuite; j'aime connaître les gens par moi-même.... + Lady Brandon traite exactement ses invités comme un commissaire-priseur ses + marchandises. Elle explique les manies et coutumes de chacun, mais oublie + naturellement tout ce qui pourrait vous intéresser au personnage.</p> + <p>—Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment + Hallward.</p> + <p>—Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit + qu'à ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi, + que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?</p> + <p>—Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant + garçon! Sa pauvre chère mère et moi, étions + inséparables. Tout à fait oublié ce qu'il fait, ou plutôt, + je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il joue du piano.... Ne serait-ce pas + plutôt du violon, mon cher M. Gray?»</p> + <p>Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous + devînmes amis.</p> + <p>—L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement + d'amitié, et c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en + cueillant une autre marguerite.</p> + <p>Hallward secoua la tête....</p> + <p>—Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte + d'amitié ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier. + Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous + intéresse.</p> + <p>—Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en + arrière son chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les + floches d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond + de turquoise de ce ciel d'été.</p> + <p>«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence + entre les gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades pour + leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne saurait + trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai point un seul qui soit + un sot; ce sont tous hommes d'une certaine puissance intellectuelle et, par + conséquent, ils m'apprécient. Est-ce très vain de ma part d'agir + ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.»</p> + <p>—Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant + à votre manière de sélection, je dois être pour vous un + simple camarade.</p> + <p>—Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade....</p> + <p>—Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose!</p> + <p>—Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon + frère aîné ne veut pas mourir, et mes plus jeunes semblent + vouloir l'imiter.</p> + <p>—Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.</p> + <p>—Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis + m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que + chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les mêmes + défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la + démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du grand + monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et l'immoralité + sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un de ces + défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre + Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette + même masse fut absolument magnifique—et je suis parfaitement convaincu + que le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.</p> + <p>—Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer, et, je + sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.</p> + <p>Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant + avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin:</p> + <p>—Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me + faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un + véritable Anglais—ce qui est toujours une chose + téméraire—il ne cherche jamais à savoir si l'idée + est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il attache quelque importance + est de découvrir ce que l'on en pense soi-même. D'ailleurs la valeur + d'une idée n'a rien à voir avec la sincérité de l'homme + qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes chances pour que + l'idée soit intéressante en proportion directe du caractère + insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée par + aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier. + Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques, sociologiques ou + métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que leurs principes, et + j'aime encore mieux les personnes sans principes que n'importe quoi au monde. Parlons + encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous vu souvent?</p> + <p>—Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque + jour. Il m'est absolument nécessaire.</p> + <p>—Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose que de + votre art....</p> + <p>—Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je + pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque importance dans + l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un nouveau moyen d'art, et + la seconde l'avènement d'une nouvelle personnalité artistique. Ce que + la découverte de la peinture fut pour les Vénitiens, la face + d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray me le sera quelque jour. Ce + n'est pas simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j'en prends des + esquisses; j'ai fait tout cela d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. + Cela ne veut point dire que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après + lui ou que sa beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien + que l'Art ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite depuis + ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure de ma vie. Mais, + d'une manière indécise et curieuse—je m'étonnerais que + vous puissiez me comprendre—sa personne m'a suggéré une + manière d'art entièrement nouvelle, un mode d'expression + entièrement nouveau. Je vois les choses différemment; je les pense + différemment. Je puis maintenant vivre une existence qui m'était + cachée auparavant. «Une forme rêvée en des jours de + pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais c'est exactement + ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible de cet + adolescent—car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien qu'il ait + plus de vingt ans—la simple présence visible de cet adolescent!... Ah! + je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte de ce que cela signifie! + Inconsciemment, il définit pour moi les lignes d'une école nouvelle, + d'une école qui unirait la passion de l'esprit romantique à la + perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de l'âme, quel + rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces deux + choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une + idéalité qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est + Dorian Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une somme + si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des + meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce que, tandis + que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi. + Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première + fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que j'avais toujours + cherché...et toujours manqué.</p> + <p>—Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian + Gray!...</p> + <p>Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le jardin.... + Il revint un instant après....</p> + <p>—Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous ne + verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent dans ma + pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion + comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le trouve dans les courbes + de certaines lignes, dans l'adorable et le subtil de certaines nuances. C'est + tout.</p> + <p>—Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de + nouveau lord Henry.</p> + <p>—Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non le + vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette étrange + idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en sait rien; + il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux découvrir + mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne sera jamais mis sous un + microscope.... Il y a trop de moi-même dans cette chose, Harry—trop de + moi-même!...</p> + <p>—Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils + savent combien la passion utilement divulguée aide à la vente. + Aujourd'hui un coeur brisé se tire à plusieurs éditions.</p> + <p>—Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de + belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous vivons dans + un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect + autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté. Quelque jour + je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le monde ne verra jamais mon + portrait de Dorian Gray.</p> + <p>—Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec vous. + Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi, Dorian Gray vous + aime-t-il?..</p> + <p>Le peintre sembla réfléchir quelques instants.</p> + <p>—Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il + m'aime.... Je le flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange + plaisir à lui dire des choses que certes je serais désolé + d'avoir dites. D'ordinaire, il est tout à fait charmant avec moi, et nous + passons des journées dans l'atelier à parler de mille choses. De temps + à autre, il est horriblement étourdi et semble trouver un réel + plaisir à me faire de la peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon + âme entière à un être qui la traite comme une fleur + à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour sa vanité, + comme la parure d'un jour d'été....</p> + <p>—Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... + Peut-être vous fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est + une triste chose à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus + longtemps que la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine + à nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de + quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et de faits, + dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien informé: + voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé + est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, + où l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose + cotée au-dessus de sa réelle valeur.</p> + <p>«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... + Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça + n'est plus ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... + Vous le lui reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est + mal conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et + indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous m'avez + dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et le + désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir + peu romanesque....»</p> + <p>—Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray existera, + je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de la + même façon que moi. Vous changez trop souvent.</p> + <p>—Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux + qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de + l'amour; c'est la trahison qui en connaît les tragédies.</p> + <p>Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent, + commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille + et un air satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.</p> + <p>Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des lierres.... + Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages passa sur le gazon.... Quel + charme s'émanait de ce jardin! Combien, pensait lord Henry, étaient + délicieuses les émotions des autres! beaucoup plus délicieuses + que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de sa propre âme et les + passions de ses amis, telles lui paraissaient être les choses notables de la + vie. Il se représentait, en s'amusant à cette pensée, le lunch + assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward; s'il + était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y + rencontrer lord Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur + l'entretien des pauvres, et la nécessité d'établir des maisons + de secours modèles. Il aurait entendu chaque classe prêcher l'importance + des différentes vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point + à elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la + nécessité de l'épargne, et le fainéant éloquemment + vaticiné sur la dignité du travail.... Quel inappréciable + bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il pensait + à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....</p> + <p>—Mon cher ami, je me souviens.</p> + <p>—Vous vous souvenez de quoi, Harry?</p> + <p>—Où j'entendis le nom de Dorian Gray.</p> + <p>—Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger + froncement de sourcils....</p> + <p>—Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil.... C'était chez ma + tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la connaissance d'un + «merveilleux» jeune homme qui voulait bien l'accompagner dans le East-End + et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis assurer qu'elle ne me parla jamais de lui + comme d'un beau jeune homme. Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que + peut être un beau jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit + qu'il était très sérieux et qu'il avait un bon caractère. + Je m'étais du coup représenté un individu avec des lunettes et + des cheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes + pieds.... J'aurais aimé savoir que c'était votre ami.</p> + <p>—Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.</p> + <p>—Et pourquoi?</p> + <p>—Je ne désire pas que vous le connaissiez.</p> + <p>—Vous ne désirez pas que je le connaisse?...</p> + <p>—Non....</p> + <p>—M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en entrant + dans le jardin.</p> + <p>—Vous allez bien être forcé de me le présenter, + maintenant, s'écria en riant lord Henry.</p> + <p>Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux + clignotants:</p> + <p>—Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un + moment.</p> + <p>L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.</p> + <p>Hallward regarda lord Henry....</p> + <p>—Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle + nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous m'avez + rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer; votre + influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gens + intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à mon art le + charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui. Faites + attention, Harry, je vous en conjure....</p> + <p>Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres + malgré sa volonté....</p> + <p>—Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant + Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="II" id="II"></a>II</h2> + <p>En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, + leur tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de + la Forêt» de Schumann.</p> + <p>—Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les + apprenne. C'est tout à fait charmant.</p> + <p>—Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....</p> + <p>—Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait + grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du piano + d'une manière pétulante et volontaire....</p> + <p>Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord + Henry, et il s'arrêta court....</p> + <p>—Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez + avec quelqu'un....</p> + <p>—C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui + disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de + tout gâter....</p> + <p>—Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, + dit lord Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé + souvent de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être + aussi... une de ses victimes....</p> + <p>—Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, + répliqua Dorian avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui + avais promis de l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement + oublié ma promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos, + plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté + à la seule pensée d'aller la voir.</p> + <p>—Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute + dévouée, et je ne crois pas qu'il y ait réellement + matière à fâcherie. L'auditoire comptait sur un duo; quant ma + tante Agathe se met au piano, elle fait du bruit pour deux....</p> + <p>—C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit + Dorian en éclatant de rire....</p> + <p>Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec ses + lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa + chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance; on y + trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de + l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé. Comment + s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..</p> + <p>—Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie, + M. Gray, trop charmant....</p> + <p>Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à + cigarettes.</p> + <p>Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses + pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière + remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se + décidant:</p> + <p>—Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en + voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et regarda Dorian + Gray.</p> + <p>—Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.</p> + <p>—Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de + mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la tête.... + D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais pas m'occuper de + philanthropie.</p> + <p>—Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si + assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en irai + certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez pas absolument + à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne m'avez-vous dit souvent que + vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder avec vos modèles?</p> + <p>Hallward se mordit les lèvres....</p> + <p>—Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des + lois pour chacun, excepté pour lui.</p> + <p>Lord Henry prit son chapeau et ses gants.</p> + <p>—Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un + rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. + Venez me voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque + toujours chez moi vers cinq heures. Ecrivez-moi quand vous viendrez: je serais + désolé de ne pas vous rencontrer.</p> + <p>—Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en + vais aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est horriblement + ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir l'air aimable. + Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.</p> + <p>—Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit + Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je ne parle + jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je comprends que se soit + agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie de rester.</p> + <p>—Mais que va penser la personne qui m'attend à + l'«Orléans»?</p> + <p>Le peintre se mit à rire.</p> + <p>—Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et + maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et tâchez de + n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son influence est + mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....</p> + <p>Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en faisant + une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait + déjà pris en affection; il était si différent de Basil, + tous deux ils formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix + si belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:</p> + <p>—Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut bien le + dire?</p> + <p>—J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray. Toute + influence est immorale...immorale, au point de vue scientifique....</p> + <p>—Et pourquoi?</p> + <p>—Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner + un peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles, + elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus + siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des + péchés, sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique + étrangère, l'acteur d'une pièce qui ne fut point écrite + pour elle. Le but de la vie est le développement de la personnalité. + Réaliser sa propre nature: c'est ce que nous tâchons tous de faire. Les + hommes sont effrayés d'eux-mêmes aujourd'hui. Ils ont oublié le + plus haut de tous les devoirs, le devoir que l'on se doit à soi-même. + Naturellement ils sont charitables. Ils nourissent le pauvre et vêtent le + loqueteux; mais ils laissent crever de faim leurs âmes et vont nus. Le courage + nous a quittés; peut-être n'en eûmes-nous jamais! La terreur de la + Société, qui est la base de toute morale, la terreur de Dieu, qui est + le secret de la religion: voilà les deux choses qui nous gouvernent. Et + encore....</p> + <p>—Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon + petit garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de + surprendre dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais + vu.</p> + <p>—Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec + cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement + caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je + crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait + donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque + pensée, une réalité à chaque rêve—je crois + que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en + oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers + l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, + de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre nous est + épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement + semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. + Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en nous et nous + empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec son + péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que + le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de se + débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui + résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est + défendues; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses + ont fait illégal et monstrueux.</p> + <p>«Ceci a été dit que les grands évènements du + monde prennent place dans la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, + seulement, que prennent aussi place les grands péchés du monde. Vous, + M. Gray, vous-même avec votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance + rose-blanche, vous avez eu des passions qui vous ont effrayé, des + pensées qui vous rempli de terreur, des jours de rêve et des nuits de + rêve dont le simple rappel colorerait de honte vos joues....</p> + <p>—Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous + m'embarrassez. Je ne sais que vous répondre. J'ai une réponse à + vous faire que je ne puis trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par + grâce! Laissez-moi essayer de penser!</p> + <p>Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les lèvres + entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait avoir + obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à fait + nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de lui-même. + Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits—mots dits sans doute par + hasard et chargés de paradoxes voulus—avaient touché quelque + corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant + mais qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.</p> + <p>La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait + troublé bien des fois. Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt + un nouveau chaos qu'elle crée en nous....</p> + <p>Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien limpides, + éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile magie + est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique aux choses informes, + et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi douce que celle du + luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque chose de plus réel que les + mots?</p> + <p>Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point comprises; il + les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain ardemment colorée. Il + pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les flammes! Pourquoi ne + s'était-il jamais douté de cela?</p> + <p>Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il + connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait vivement + intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles + avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait seize ans et + qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il + s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. + Il avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché + le but?.. Ce garçon était vraiment intéressant.</p> + <p>Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le + caractérisait; il possédait cette élégance, cette + délicatesse parfaite qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il + ne faisait pas attention au long silence planant dans l'atelier.</p> + <p>—Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian + Gray. J'ai besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est + suffocant....</p> + <p>—Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne + pense à rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous + étiez parfaitement immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les + lèvres demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que + Harry a pu vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette + merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut pas + croire un mot de ce qu'il dit.</p> + <p>—Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la + raison pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.</p> + <p>—Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit, riposta + Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je vous + accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet atelier.... Basil, + faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une boisson quelconque aux + fraises.</p> + <p>—Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra, je lui + dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du + portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop longtemps. + Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce + sera sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.</p> + <p>Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face + ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum comme un vin + précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son épaule....</p> + <p>—Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme + que les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.</p> + <p>L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les + feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé + leurs fils dorés. Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que + l'on trouve dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines + finement dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le + carmin de ses lèvres frissonnantes.</p> + <p>—Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie, + guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. + Vous êtes une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez + savoir, tout ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.</p> + <p>Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait + s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face de lui. + Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée, + l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa voix + languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches, + pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa + voix elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles. Il + lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu que cet + étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis + des mois, il connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas + changé; quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait + découvert le mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait + ainsi. Il n'était ni une petite fille, ni un collégien; c'était + ridicule, vraiment.... —Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. + Parker nous a servi à boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous + pourriez vous abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne + risquez pas d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.</p> + <p>—Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il + s'asseyait au fond du jardin.</p> + <p>—C'est pour vous de toute importance, M. Gray.</p> + <p>—Tiens, et pourquoi?</p> + <p>—Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse + est la seule chose désirable.</p> + <p>—Je ne m'en soucie pas.</p> + <p>—Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand vous serez + vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de sa + griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour + viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que + vous alliez actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une + figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous l'avez.... Et + la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même, car + elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du + monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres de cette + coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être discuté; + c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de ceux qui la + possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus quand vous l'aurez + perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que superficielle, cela peut + être, mais tout au moins elle est moins superficielle que la Pensée. + Pour moi, la Beauté est la merveille des merveilles. Il n'y a que les gens + bornés qui ne jugent pas sur l'apparence. Le vrai mystère du monde est + le visible, non l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que + les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années + à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté + s'évanouira avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup + qu'il n'est plus de triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais + sur ces menus triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que + des défaites. Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de + terrible. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.</p> + <p>«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. + Vous souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous + l'avez!...</p> + <p>«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant + d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du + commun et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre + âge. Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien + perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous effraie.... Un + nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en + être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalité que vous + ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps!</p> + <p>«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience de + ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous + quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me fallait + vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous + voir vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si + peu!... Les fleurs se déssèchent, mais elles refleurissent.... Cet + arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine qu'il l'est + à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs + pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre + illumineront le vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre + jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va s'affaiblissant, + nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!... Tous, nous deviendrons + d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de ce dont nous + fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous n'avons pas eu le + courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien n'est au monde que la + jeunesse!...</p> + <p>Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La + branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita, + tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des + globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet + étrange intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous + sommes préoccupés de problèmes qui nous effraient, quand nous + sommes ennuyés par une nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons + trouver d'expression, ou terrifiés par une obsédante pensée + à qui nous nous sentons forcés de céder.... Bientôt + l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le calice tacheté + d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança dans le vide, + doucement....</p> + <p>Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des signes + réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en + souriant....</p> + <p>—Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en + ce moment et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et + paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et blancs + voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur, une grive se + mit à chanter.</p> + <p>—Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda + lord Henry le regardant.</p> + <p>—Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai + toujours!...</p> + <p>—«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand + je l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les romans + en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans signification, + désormais. La seule différence qui existe entre un caprice et une + éternelle passion est que le caprice...dure plus longtemps»...</p> + <p>Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras de lord + Henry:</p> + <p>—Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il, + rougissant de sa propre audace....</p> + <p>Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....</p> + <p>Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et + l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et venues + de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le silence.... Dans + les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte, une poussière + dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser sur toute chose.</p> + <p>Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en regardant + alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait, mordillant le bout de l'un de + ses gros pinceaux, les sourcils crispés....</p> + <p>—Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes + lettres de vermillon sur le coin gauche de la toile.</p> + <p>Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art + d'une ressemblance merveilleuse.</p> + <p>—Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il. + C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous regarder.</p> + <p>L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.</p> + <p>—Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la + plate-forme.</p> + <p>—Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui + posé comme un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.</p> + <p>—Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. + Gray?</p> + <p>Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se + tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues rougirent un + moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux, car il se <i>reconnut</i> + pour la première fois. Il demeura quelque temps immobile, admirant, se doutant + que Hallward lui parlait, sans comprendre la signification de ses paroles. Le sens de + sa propre beauté surgit en lui comme une révélation. Il ne + l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les compliments de Basil Hallward lui avait + semblé être simplement des exagérations charmantes + d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite + oubliés...son caractère n'avait point été + influencé par eux. Lord Henry Wotton était venu avec son étrange + panégyrique de la jeunesse, l'avertissement terrible de sa + brièveté. Il en avait été frappé à point + nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre + beauté, il en sentait la pleine réalité s'épandre en lui. + Oui, un jour viendrait où sa face serait ridée et plissée, ses + yeux creusés et sans couleur, la grâce de sa figure brisée et + déformée. L'écarlate de ses lèvres passerait, comme se + ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait façonner son âme + abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux, baroque....</p> + <p>Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le + traversa comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de + son être....</p> + <p>L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les + obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....</p> + <p>—Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du + silence de l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....</p> + <p>—Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il pas. + C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous donnerai ce que vous + voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...</p> + <p>—Ce n'est pas ma propriété, Harry.</p> + <p>—A qui est-ce donc alors?</p> + <p>—A Dorian, pardieu! répondit le peintre.</p> + <p>—Il est bien heureux....</p> + <p>—Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore + fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai + vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera + jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si cela pouvait changer; + si c'était moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait + vieillir!... Pour cela, pour cela je donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde + que je ne donnerais.... Mon âme, même!...</p> + <p>—Vous trouveriez difficilement un pareil arrangement, cria lord Henry, en + éclatant de rire....</p> + <p>—Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.</p> + <p>Dorian Gray se tourna vers lui.</p> + <p>—Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne vous + suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine autant, + plutôt....</p> + <p>Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu + habitué à entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc + arrivé? C'est vrai qu'il semblait désolé; sa face était + toute rouge et ses joues allumées.</p> + <p>—Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou + que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de temps + m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais + maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on perd + tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison + tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je m'apercevrai + que je vieillis, je me tuerai!</p> + <p>Hallward pâlit et prit sa main.</p> + <p>—Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami tel + que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être jaloux des + choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau qu'aucune + d'elles?</p> + <p>—Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis + jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai. Chaque moment + qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si cela pouvait changer! Si + ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais rester tel que je suis!... Pourquoi + avez-vous peint cela? Quelle ironie, un jour! Quelle terrible ironie!</p> + <p>Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains. + Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les coussins, + à genoux comme s'il priait....</p> + <p>—Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.</p> + <p>Lord Henry leva les épaules.</p> + <p>—Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...</p> + <p>—Ce n'est pas....</p> + <p>—Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...</p> + <p>—Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, + souffla-t-il.</p> + <p>—Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord + Henry.</p> + <p>—Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs amis, + mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce que + j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après tout + qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse abîmer nos trois + vies.</p> + <p>Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face + pâle baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table + située sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses + doigts, parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient + quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à palette.... + Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....</p> + <p>Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se précipitant + vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à l'autre + bout de l'atelier.</p> + <p>—Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!</p> + <p>—Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit + le peintre froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de + vous....</p> + <p>—L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de + moi-même.</p> + <p>—Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, + «vous» serez verni, encadré, et expédié chez + «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de + «vous-même».</p> + <p>Il traversa la chambre et sonna pour le thé.</p> + <p>—Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien + présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.</p> + <p>—J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers refuges + des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté sur + les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je + m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour + prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, + mais il n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas + après tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas + à propos de ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me + l'abandonner. Ce méchant garçon n'en a pas aussi réellement + besoin que moi....</p> + <p>—Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le + pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne + de m'appeler un méchant garçon....</p> + <p>—Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai avant + qu'il ne fût fait.</p> + <p>—Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu + méchant, M. Gray, et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous + fait souvenir que vous êtes extrêmement jeune.</p> + <p>—Je me serais carrément révolté ce matin, lord + Henry.</p> + <p>—Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....</p> + <p>On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à + thé qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de tasses + et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de Géorgie.... + Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un valet. Dorian Gray + se leva et servit le thé. Les deux hommes s'acheminèrent paresseusement + vers la table, et examinèrent ce qui était sous les couvercles des + plats.</p> + <p>—Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du + nouveau quelque part.</p> + <p>—J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je + puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis + indisposé, ou que je suis empêché de venir par suite d'un + engagement postérieur. Je pense que cela serait plutôt une jolie excuse; + elle aurait tout le charme de la candeur.</p> + <p>—C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a mis, + on est parfaitement horrible.</p> + <p>—Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe + siècle est détestable. C'est sombre, déprimant.... Le + péché est réellement le seul élément de quelque + couleur dans la vie moderne.</p> + <p>—Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry. + —Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du + portrait?...</p> + <p>—Devant les deux.</p> + <p>—J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le + jeune homme.</p> + <p>—Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.</p> + <p>—Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas + de choses à faire.</p> + <p>—Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.</p> + <p>—Je le désire beaucoup....</p> + <p>Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se + dirigea vers le portrait.</p> + <p>—Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.</p> + <p>—Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, + s'avançant vers lui. Suis-je réellement comme cela?</p> + <p>—Oui, vous êtes comme cela.</p> + <p>—C'est vraiment merveilleux, Basil.</p> + <p>—Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais, + ajouta Hallward.... C'est quelque chose.</p> + <p>—Voici bien des affaires à propos de fidélité! + s'écria lord Henry. Même en amour, c'est purement une question de + tempérament, cela n'a rien à faire avec notre propre volonté. + Les jeunes gens veulent être fidèles et ne le sont point; les vieux + veulent être infidèles et ne le peuvent; voilà tout ce qu'on en + sait.</p> + <p>—N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... + Restez dîner avec moi.</p> + <p>—Je ne le puis, Basil.</p> + <p>—Pourquoi?</p> + <p>—Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.</p> + <p>—Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il + manque assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.</p> + <p>Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....</p> + <p>—Je vous en conjure....</p> + <p>Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les guettait + de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.</p> + <p>—Je veux sortir, Basil, décida-t-il.</p> + <p>—Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le + plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez bien de ne pas + perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. Venez me voir bientôt, + demain si possible.</p> + <p>—Certainement....</p> + <p>—Vous n'oublierez pas....</p> + <p>—Naturellement....</p> + <p>—Et...Harry?</p> + <p>—Moi non plus, Basil.</p> + <p>—Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions + dans le jardin ce matin....</p> + <p>—Je l'ai oublié....</p> + <p>—Je compte sur vous.</p> + <p>—Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord + Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai chez + vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.</p> + <p>Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un + sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="III" id="III"></a>III</h2> + <p>Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon + Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux garçon bon + vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par + les étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré + comme généreux par la Société, car il nourrissait ceux + qui savaient l'amuser. Son père avait été notre ambassadeur + à Madrid, au temps où la reine Isabelle était jeune et Prim + inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un caprice, dans un moment de + contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit point l'ambassade de Paris, + poste pour lequel il se considérait comme particulièrement + désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du bon anglais de + ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le plaisir. Le fils, + qui avait été le secrétaire de son père, avait + démissionné en même temps que celui-ci, un peu + légèrement avait-on pensé alors, et quelques mois après + être devenu chef de sa maison il se mettait sérieusement à + l'étude de l'art très aristocratique de ne faire absolument rien. Il + possédait deux grandes maisons en ville, mais préférait vivre + à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la plupart de ses + repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses mines de charbon des + comtés du centre, mais il s'excusait de cette teinte d'industrialisme en + disant que le fait de posséder du charbon avait pour avantage de permettre + à un gentleman de brûler décemment du bois dans sa propre + cheminée. En politique, il était Tory, excepté lorsque les + Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait + jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était + un héros pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis + qu'il tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel + homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses + principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à + dire en faveur de ses préjugés.</p> + <p>Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, habillé + d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur un + numéro du <i>Times</i>.</p> + <p>—Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne + heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant + deux heures, et visibles avant cinq.</p> + <p>—Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin de + vous demander quelque chose.</p> + <p>—De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin, + asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, aujourd'hui, + s'imaginent que l'argent est tout.</p> + <p>—Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils + deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y a que ceux + qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et je ne paie jamais les + miennes. Le crédit est le capital d'un jeune homme et on en vit d'une + façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire aux fournisseurs de Dartmoor + et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin d'un renseignement, non pas d'un + renseignement utile bien sûr, mais d'un renseignement inutile.</p> + <p>—Bien! je puis vous dire tout ce que contient un <i>Livre-Bleu</i> anglais, + Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des + bêtises. Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais + j'ai entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que + voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à + l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il n'est pas un + gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!</p> + <p>—M. Dorian Gray n'appartient pas au <i>Livre-Bleu</i>, oncle George, dit lord + Henry, languide.</p> + <p>—M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses + sourcils blancs et broussailleux.</p> + <p>—Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je + sais qui il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère + était une Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de + sa mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous + avez connu presque tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir + connue. Je m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens + seulement de faire sa connaissance.</p> + <p>—Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le + petit-fils de Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois + bien que j'étais à son baptême. C'était une + extraordinairement belle fille, cette Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes + en se sauvant avec un jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, + subalterne dans un régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. + Certainement, je me rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. + Le pauvre diable fut tué en duel à Spa quelques mois après leur + mariage. Il y eut une vilaine histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un + bas aventurier, quelque brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le + paya, monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son + homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi, + Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il + reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la parole. Oh oui! + ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans l'espace d'une année. Ainsi + donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié cela. Quelle espèce + de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit être un + bien beau gars.</p> + <p>—Il est très beau, affirma lord Henry.</p> + <p>—J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux + gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien fait les + choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes + les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. + Celui-ci haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était + bien! Il vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus + honteux. La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se + querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une histoire. Un + mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il a mieux + traité son petit-fils que ces drôles.</p> + <p>—Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera + très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a + dit. Et.... sa mère était vraiment belle!</p> + <p>—Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que + j'aie vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle l'a lait. + Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou: Elle + était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le furent. + Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes, merveilleuses!</p> + <p>Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. + Elle lui rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût + après lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages + ridicules, quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au + sujet de Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus + de jeunes Anglaises assez bonnes pour lui?</p> + <p>—C'est assez élégant en ce moment d'épouser des + Américaines, oncle Georges.</p> + <p>—Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord Fermor + en frappant du point sur la table.</p> + <p>—Les paris sont pour les Américaines.</p> + <p>—Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.</p> + <p>—Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au + steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor n'a + guère de chances.</p> + <p>—Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup + d'argent?</p> + <p>Lord Henry secoua la tête.</p> + <p>—Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que + les Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour + partir.</p> + <p>—Ce sont des marchands de cochons, je suppose?</p> + <p>—Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai + entendu dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la + plus lucrative, après la politique.</p> + <p>—Est-elle jolie?</p> + <p>—Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines + agissent de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.</p> + <p>—Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles + nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.</p> + <p>—Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles sont si + empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle Georges, je serais en + retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps; merci pour vos bons + renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce qui concerne mes + nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.</p> + <p>—Où déjeunez-vous Harry?</p> + <p>—Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier + protégé.</p> + <p>—Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer + avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme + croit-elle donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des + chèques en faveur de ses vilains drôles.</p> + <p>—Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun + effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur + caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation et + sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de Burlington Street et se + dirigea dans la direction de Berkeley square.</p> + <p>Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi + crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord + Henry comme un étrange quoique moderne roman. Une très belle femme + risquant tout pour une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout + à coup brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, + et enfin un enfant né dans les larmes.</p> + <p>La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul + à la tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux + fond de tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant, + meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est + exquis, on trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour + donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été + charmant au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres + frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui + au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage ravi. + Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il + répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque + chose de terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun + exercice qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y + laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées + répétées comme par un écho, avec en plus toute la musique + de la passion et de la jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, + ainsi qu'un fluide subtil ou un étrange parfum: c'était là, une + véritable jouissance, peut être la plus parfaite de nos jouissances dans + un temps aussi borné et aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps + grossièrement charnel en ses plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... + C'est qu'il était un merveilleux échantillon d'humanité, cet + adolescent que, par un si étrange hasard, il avait rencontré dans + l'atelier de Basil; on en pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait + la grâce, et la blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur + que nous ont conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût + pu tirer. Il eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur + qu'une telle beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, + comme il était intéressant, au point de vue du psychologue! Un art + nouveau, une façon inédite de regarder l'existence + suggérée par la simple présence d'un être inconscient de + tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond des bois et court dans + les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non apeurée, parce qu'en + l'âme qui le recherchait avait été évoquée la + merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses + merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au symbole, + comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus parfaites qu'elles + rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela était étrange! Il + se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire. N'était-ce pas Platon, + cet artiste en pensées, qui l'avait le premier analysé? + N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre polychrome + d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était + extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans + le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide + portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. + Il ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant dans + ce fils de l'Amour et de la Mort.</p> + <p>Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut + qu'il avait dépassé la maison de sa tante, et souriant en + lui-même, il revint sur ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le + majordome lui dit qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne + au valet de pied et pénétra dans la salle à manger.</p> + <p>—En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la + tête.</p> + <p>Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise + restée vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de + la table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues. En face + était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et d'un excellent + caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant ces + proportions amples et architecturales que nos historiens contemporains appellent + obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse. Elle avait à sa + droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement, qui cherchait sa voie dans la + vie publique, et dans la vie privée s'inquiétait des meilleures + cuisines, dînant avec les Tories et opinant avec les Libéraux, selon une + règle très sage et très connue. La place de gauche était + occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de beaucoup de charme + et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse habitude de + silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe, dit tout ce qu'il + avait à dire avant l'âge de trente ans.</p> + <p>La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de sa + tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée qu'elle + faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement + pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, + médiocrité intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un + exposé ministériel à la Chambre des Communes, avec qui elle + conversait de cette façon intensément sérieuse qui est, il + l'avait souvent remarqué, l'impardonnable erreur où tombent les gens + excellents et à laquelle aucun d'eux ne peut échapper.</p> + <p>—Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse, + lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il + épousera réellement cette séduisante jeune personne?</p> + <p>—Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.</p> + <p>—Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.</p> + <p>—Je sais de bonne source que son père tient un magasin de + nouveautés en Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.</p> + <p>—Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.</p> + <p>—Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés + américaines? demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa + grosse main levée.</p> + <p>—Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu + de caille.</p> + <p>La duchesse parut embarrassée.</p> + <p>—Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, + il ne sait jamais ce qu'il dit.</p> + <p>—Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et + il commença une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent + d'épuiser un sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et + profita de son droit d'interrompre.</p> + <p>—Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! + s'exclama-t-elle; vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout + à fait injuste!</p> + <p>—Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais + été découverte, dit M. Erskine. Pour ma part, je dirai + volontiers qu'elle est à peine connue.</p> + <p>—Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, + répondit la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont + très jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à + Paris. Je voudrais pouvoir en faire autant.</p> + <p>—On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à + Paris, chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors + d'usage.</p> + <p>—Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? + demanda la duchesse.</p> + <p>—Ils vont en Amérique, dit lord Henry.</p> + <p>—Sir Thomas se renfrogna.</p> + <p>—J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, + dit-il à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les + gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure que + c'est un enseignement que cette visite.</p> + <p>—Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation, + demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.</p> + <p>Sir Thomas leva les mains.</p> + <p>—M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes + pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire + ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement + intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la + leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument raisonnable, + je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les Américains.</p> + <p>—Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force + brutale, mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste + dans son empire. Cela confond l'intelligence.</p> + <p>—Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré.</p> + <p>—Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.</p> + <p>—Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.</p> + <p>—Etait-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est + possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour + éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand + les vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.</p> + <p>—Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!... Je + suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je suis tout + à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader + à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure qu'il + y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent.</p> + <p>—Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et + regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui lui + répondait.</p> + <p>—Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe.</p> + <p>—Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance, + dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec cela. + C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque chose de terriblement + maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir des couleurs, de la + beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des plaies sociales, mieux cela + vaut.</p> + <p>—Cependant, l'East End soulève un important problème, dit + gravement sir Thomas avec un hochement de tête.</p> + <p>—Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème + de l'esclavage et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves.</p> + <p>Le politicien le regarda avec anxiété.</p> + <p>—Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.</p> + <p>Lord Henry se mit à rire.</p> + <p>—Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la + température, répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la + contemplation philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va + à la banqueroute, avec sa dépense exagérée de sympathie, + je proposerais d'en appeler à la science pour nous remettre dans le droit + chemin. Le mérite des émotions est de nous égarer, et le + mérite de la science est de n'être pas émouvant.</p> + <p>—Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme + Vandeleur.</p> + <p>—Terriblement graves! répéta lady Agathe.</p> + <p>Lord Henry regarda M. Erskine.</p> + <p>—L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le + péché originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, + l'Histoire serait bien différente.</p> + <p>—Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais + toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car je ne + trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable + de la regarder en face sans rougir.</p> + <p>—Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord + Henry.</p> + <p>—Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille + femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je voudrais bien + que vous m'appreniez à redevenir jeune!</p> + <p>Il réfléchit un moment.</p> + <p>—Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez + commis dans vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus + la table.</p> + <p>—D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle.</p> + <p>—Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune on + n'a guère qu'à recommencer ses folies.</p> + <p>—C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en + pratique.</p> + <p>—Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres + pincées. Lady Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à + paraître amusée. M. Erskine écoutait.</p> + <p>—Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie. + Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et + s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont leurs + propres erreurs.</p> + <p>Un rire courut autour de la table....</p> + <p>Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait + échapper pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant + de paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la + philosophie, une philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, + vêtue de fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de + lierres, dansant comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant + du lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle + comme des nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme + pressoir où le sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait + ses membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs + noirs de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les regards + de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi son + auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait aiguiser son + esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination. Il fut + brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à + eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de + flûte. Dorian Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, + les sourires se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement + devenait plus grave dans ses yeux sombres.</p> + <p>Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée + dans la salle à manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer + à la duchesse que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un + désespoir comique.</p> + <p>—Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois + rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit + présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement + furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup trop + fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je parte, + chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait + délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos + idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple, + êtes-vous libre mardi!</p> + <p>—Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec une + révérence.</p> + <p>—Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez + à venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des autres + dames.</p> + <p>Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et prenant + près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.</p> + <p>—Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous + pas?</p> + <p>—J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en + écrire moi-même, monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un + roman, en effet, mais un roman qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et + aussi irréel. Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public + littéraire excepté pour les journaux, les bibles et les + encyclopédies; moins que tous les peuples du monde, les Anglais ont le sens de + la beauté littéraire.</p> + <p>—J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu + moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a + longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de vous appeler + ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement tout ce que vous nous + avez dit en déjeunant.</p> + <p>—J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry + en souriant. Etait-ce tout à fait mal?</p> + <p>—Très mal, certainement; je vous considère comme + extrêmement dangereux, et si quelque chose arrivait à notre bonne + duchesse, nous vous regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, + j'aimerais à causer de la vie avec vous. La génération à + laquelle j'appartiens est ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la + vie de Londres, venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du + plaisir en buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de + posséder.</p> + <p>—J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande + faveur. L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite.</p> + <p>—Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec + un salut courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre + excellente tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous + y dormons.</p> + <p>—Vous tous, M. Erskine?</p> + <p>—Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à + une académie littéraire anglaise.</p> + <p>Lord Henry sourit et se leva.</p> + <p>—Je vais au Parc, dit-il.</p> + <p>Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.</p> + <p>—Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.</p> + <p>—Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le + voir.</p> + <p>—Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que j'aille + avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le temps. Personne ne + parle aussi merveilleusement que vous.</p> + <p>—Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant. + Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir avec + moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2> + <p>Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était + allongé en un luxueux fauteuil, dans la petite bibliothèque de la + maison de lord Henry à Mayfair. C'était, en son genre, un charmant + réduit, avec ses hauts lambris de chêne olivâtre, sa frise et son + plafond crème rehaussé de moulure, et son tapis de Perse couleur brique + aux longues franges de soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une + statuette de Clodion à côté d'un exemplaire des «Cent + Nouvelles» relié pour Marguerite de Valois par Clovis Eve, et + semé des paquerettes d'or que cette reine avait choisies pour emblème. + Dans de grands vases bleus de Chine, des tulipes panachées étaient + rangées sur le manteau de la cheminée. La vive lumière abricot + d'un jour d'été londonnien entrait à flots à travers les + petits losanges de plombs des fenêtres.</p> + <p>Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en + retard par principe, son opinion étant que la ponctualité était + un vol sur le temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt + nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait + trouvée sur un des rayons de la bibliothèque. Le tictac monotone de + l'horloge Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir....</p> + <p>Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.</p> + <p>—Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.</p> + <p>—J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix + claire.</p> + <p>Il leva vivement les yeux et se dressa....</p> + <p>—Je vous demande pardon. Je croyais....</p> + <p>—Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut + que je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos + photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.</p> + <p>—Non, pas dix-sept, lady Henry?</p> + <p>—Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la + nuit dernière.</p> + <p>Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de myosotis. + C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient toujours + conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête.</p> + <p>Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour + n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses + illusions. Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait + qu'à être désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait + la manie invétérée d'aller à l'église.</p> + <p>—C'était à <i>Lohengrin</i>, lady Henry, je crois?</p> + <p>—Oui, c'était à ce cher <i>Lohengrin</i>. J'aime Wagner mieux que + personne. Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être + entendu. C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...</p> + <p>Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et + elle se mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit + en secouant la tête.</p> + <p>—Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais + pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend de mauvaise, + c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une conversation.</p> + <p>—Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends + toujours ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les + connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je l'adore; + mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai un culte pour les + pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois, ainsi que me le disait + Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être des étrangers. Ils + le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre le deviennent + bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part et c'est un + hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous n'êtes jamais + venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis point offrir + d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir des + étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici Harry! + Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais plus quoi, et j'ai + trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante conversation sur la musique. + Nous avons tout à fait les mêmes idées. Non! je crois nos + idées tout à fait différentes, mais il a été + vraiment aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu.</p> + <p>—Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry + élevant ses sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un + sourire amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, + Dorian; j'ai été à Wardour Street chercher un morceau de vieux + brocard et j'ai dû marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de + toutes choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit.</p> + <p>—Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant + le silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de + l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous dînez + dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez Lady + Thornbury.</p> + <p>—Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte + derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé + la nuit dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de + frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé.</p> + <p>—N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il + après quelques bouffées.</p> + <p>—Pourquoi, Harry?</p> + <p>—Parce qu'elles sont trop sentimentales.</p> + <p>—Mais j'aime les personnes sentimentales.</p> + <p>—Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les + femmes par curiosité: tous sont désappointés.</p> + <p>—Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop + amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout ce + que vous dites.</p> + <p>—De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une + pause.</p> + <p>—D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.</p> + <p>Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt + commun.»</p> + <p>—Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.</p> + <p>—Qui est-ce?</p> + <p>—Elle s'appelle Sibyl Vane.</p> + <p>—Je n'en ai jamais entendu parler.</p> + <p>—Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.</p> + <p>—Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe + décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une + façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la + matière sur l'intelligence, de même que les hommes représentent + le triomphe de l'intelligence sur les moeurs.</p> + <p>—Harry, pouvez-vous dire?</p> + <p>—Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce moment, + aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je ne croyais. Je + trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes, les naturelles, et les + fardées. Les femmes naturelles sont très utiles; si vous voulez + acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez + guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à + fait agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour + essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus + brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est fini. + Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre fille, elle + est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y a que cinq femmes + dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle, et deux d'entre elles ne peuvent + être reçues dans une société qui se respecte. A propos, + parlez-moi de votre génie. Dopais quand la connaissez-vous?</p> + <p>—Ah! Harry, vos idées me terrifient.</p> + <p>—Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?</p> + <p>—Depuis trois semaines.</p> + <p>—Et comment l'avez-vous rencontrée?</p> + <p>—Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi.... + Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais + rencontré. Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la + vie. Pendant des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait + battre dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais + Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité folle + quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me fascinaient. D'autres + me remplissaient de terreur. Il y avait comme un exquis poison dans l'air. J'avais la + passion de ces sensations.... Eh bien, un soir, vers sept heures, je résolus + de sortir en quête de quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux + Londres, avec ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses + péchés splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque + chose en réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une + sorte de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette merveilleuse + soirée où nous dînâmes ensemble pour la première + fois, à propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de + l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai vers l'Est et me + perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et farouches et de squares + aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je passai devant un absurde petit + théâtre tout flamboyant de ses rampes de gaz et de ses affiches + multicolores. Un hideux juif portant le plus étonnant gilet que j'aie vu de ma + vie, se tenait à l'entrée, fumant un ignoble cigare. Il avait des + boucles graisseuses et un énorme diamant brillait sur le plastron taché + de sa chemise. «Voulez-vous une loge, mylord? me dit-il dès qu'il + m'aperçut en ôtant son chapeau avec une servilité importante. Il + y avait quelque chose en lui, Harry, qui m'amusa. C'était un vrai monstre. + Vous rirez de moi, je le sais, mais en vérité j'entrai et je payai + cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne pourrais dire comment cela se fit, + et pourtant si ce n'eût été, mon cher Harry, si ce n'eût + été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de toute ma + vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»</p> + <p>—Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne faut + pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire le premier roman + de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez toujours amoureux. Une + <i>grande passion</i> est le lot de ceux qui n'ont rien à faire. C'est la seule + utilité des classes désoeuvrées dans un pays. N'ayez crainte. + Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est que le commencement.</p> + <p>—Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, + maussade.</p> + <p>—Non, je la crois profonde.</p> + <p>—Que voulez-vous dire?</p> + <p>—Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les + véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur + fidélité, je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur + défaut d'imagination. La fidélité est à la vie + sentimentale ce que la stabilité est à la vie intellectuelle, + simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je l'analyserai un jour. + La passion de la propriété est en elle. Il y a bien des choses que nous + abandonnerions si nous n'avions peur que d'autres puissent les ramasser. Mais je ne + veux pas vous interrompre. Continuez votre récit.</p> + <p>—Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face + à face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à + contempler la salle. C'était une clinquante décoration de cornes + d'abondance et d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de + troisième classe. Les galeries et le parterre étaient tout à + fait bondés de spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales + étaient absolument vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je + supposais qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des oranges + et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible consommation de + noix.</p> + <p>—Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.</p> + <p>—Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je + commençais à me demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je + jetai les yeux sur le programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?</p> + <p>—Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères + aimaient assez ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens + vivement que ce qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. + En art, comme en politique, <i>les grands-pères ont toujours tort</i>. (En + français dans le texte.)</p> + <p>—Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était + «Roméo et Juliette»; je dois avouer que je fus un peu + contrarié à l'idée de voir jouer Shakespeare dans un pareil + bouiboui. Cependant, j'étais en quelque sorte intrigué. A tout hasard + je me décidai à attendre le premier acte. Il y avait un maudit + orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant un piano en ruines + qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau se leva, la pièce + commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé, + avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une + figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu + près aussi laid. Il jouait comme ces comédiens de bas étage qui + ajoutent leurs insanités a leurs rôles et semblait être dans les + termes les plus amicaux avec le parterre. Ils étaient tous deux aussi + grotesques que les décors; on eut pu se croire dans une baroque foraine. Mais + Juliette! Harry, imaginez une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une + figure comme une fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées + châtain foncé, des yeux de passion aux profondeurs violettes et des + lèvres comme des pétales de rose. C'était la plus adorable + créature que j'aie vue de ma vie. Vous m'avez dit une fois que le + pathétique vous laissait insensible. Mais cette beauté, cette simple + beauté eut rempli vos yeux de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus + à peine voir cette jeune fille qu'à travers la buée de larmes + qui me monta aux paupières. Et sa voix! jamais je n'ai entendu une pareille + voix. Elle parlait très bas tout d'abord, avec des notes profondes et + mélodieuses: comme si sa parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce + fut un peu plus haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un + hautbois lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que + l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait des + moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage des + violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et celle de + Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand je ferme les yeux, je + les entends, et chacune d'elle dit une chose différente. Je ne sais laquelle + suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas, Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans + la vie. Tous les soirs je vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour + suivant, Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau + italien, aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant + dans la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, + vêtue du pourpoint et des chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle + était folle et se trouvait en face d'un roi coupable à qui elle donnait + à porter de la rue et faisait prendre des herbes amères. Elle + était innocente et les mains noires de la jalousie étreignaient sa + gorge frêle comme un roseau. Je l'ai vue dans tous les temps et dans tous les + costumes. Les femmes ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont + limitées à leur époque. Aucune magie ne peut jamais les + transfigurer. On connaît leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On + peut toujours les pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune + d'elles. Elles conduisent dans le parc le matin et babillent aux thés de + l'après-midi. Elles ont leurs sourires stéréotypés et + leurs manières à la mode. Elles sont parfaitement limpides. Mais une + actrice! Combien différente est une actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous + pas dit que le seul être digne d'amour est une actrice.</p> + <p>—Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.</p> + <p>—Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures + peintes.</p> + <p>—Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a + quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.</p> + <p>—Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane. + —Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais, + vous me direz ce que vous ferez.</p> + <p>—Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout + vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je commettais + un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me comprendriez.</p> + <p>—Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne + commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très + obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi—passez-moi les allumettes + comme un gentil garçon...merci—où en sont vos relations avec + Sibyl Vane.</p> + <p>Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:</p> + <p>—Harry! Sibyl Vane est sacrée.</p> + <p>—Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être + recherchées, Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement + pénétrante. Mais pourquoi vous inquiéter? Je suppose qu'elle + sera à vous quelque jour. Quand on est amoureux, on s'abuse d'abord + soi-même et on finit toujours par abuser les autres. C'est ce que le monde + appelle un roman. Vous la connaissez, en tout cas, j'imagine?</p> + <p>—Certes, je la connais. Dès la première soirée que je + fus à ce théâtre, le vilain juif vint tourner autour de ma loge + à la fin du spectacle et m'offrit de me conduire derrière la toile pour + me présenter à elle. Je m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette + était morte depuis des siècles et que son corps reposait dans un + tombeau de marbre à Vérone. Je compris à son regard de morne + stupeur qu'il eut l'impression que j'avais bu trop de Champagne ou d'autre chose.</p> + <p>—Je n'en suis pas surpris.</p> + <p>—Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui + répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement + désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques + étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à + vendre.</p> + <p>—Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger par + les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.</p> + <p>—Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses + moyens, dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du + théâtre et je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des + cigares qu'il recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir, + naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde + révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des + arts. C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire + pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq banqueroutes + étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait + avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.</p> + <p>—C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de + gens font faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se + ruiner pour la poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour + la première fois à Miss Sibyl Vane?</p> + <p>—Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais + m'y décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait + regardé, du moins je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra + résolu à me conduire sur le théâtre, si bien que je + consentis. C'est curieux, n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa + connaissance?</p> + <p>—Non, je ne trouve pas.</p> + <p>—Mon cher Harry, pourquoi donc?</p> + <p>—Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce qu'il + advint de la petite?</p> + <p>—Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une + enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui parlais + de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son pouvoir. Je crois + que nous étions un peu énervés. Le vieux juif grimaçait + dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre compte, tandis + que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il s'obstinait à + m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que + je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien + plutôt l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»</p> + <p>—Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!</p> + <p>—Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un + héros de théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa + mère, une vieille femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot + dans une sorte de peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours + meilleurs.</p> + <p>—Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, + en examinant ses bagues.</p> + <p>—Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne + m'intéressait pas.</p> + <p>—Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans les + tragédies des autres.</p> + <p>—Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe + d'où elle vient? De sa petite tête à son pied mignon, elle est + divine, absolument. Chaque soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle + est plus merveilleuse.</p> + <p>—Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec + moi. Je pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais pas, + mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.</p> + <p>—Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours + ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, + dit Dorian ouvrant ses yeux bleus étonnés.</p> + <p>—Vous venez toujours si horriblement tard.</p> + <p>—Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, + s'écria-t-il, même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; + et quand je songe à l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps + d'ivoire, je suis rempli d'angoisse!</p> + <p>—Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?</p> + <p>Il secoua la tête.</p> + <p>—Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera + Juliette.</p> + <p>—Quand est-elle Sibyl Vane?</p> + <p>—Jamais.</p> + <p>—Je vous en félicite.</p> + <p>—Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes + héroïnes du monde en une seule personne. Elle est plus qu'une + individualité. Vous riez, je vous ai dit qu'elle avait du génie. Je + l'aime; il faut que je me fasse aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de + la vie, dites-moi comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre + Roméo jaloux! Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en + deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs cendres, les + réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je l'adore!</p> + <p>Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de + fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement + surexcité.</p> + <p>Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il était + différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il + avait rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était + développé comme une fleur, épanoui en ombelles + d'écarlate. Son âme était sortie, de sa retraite cachée, + et le désir l'avait rencontrée.</p> + <p>—Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.</p> + <p>—Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces + soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous + reconnaîtrez certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du + juif. Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit + mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela + sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai + convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.</p> + <p>—Cela serait impossible, mon cher enfant.</p> + <p>—Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct + consommé de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez + dit souvent que c'étaient les personnalités et non les talents qui + remuaient leur époque.</p> + <p>—Bien, quand irons-nous?</p> + <p>—Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette + demain.</p> + <p>—Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai + Basil.</p> + <p>—Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il + faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir dans le + premier acte, quand elle rencontre Roméo.</p> + <p>—Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un + thé ou une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne + dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?</p> + <p>—Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal + à moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre, + spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la + peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que je m'en + délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je ne + voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me donne de bons + conseils.</p> + <p>Lord Henry sourit:</p> + <p>—On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus + besoin. C'est ce que j'appelle l'abîme de la + générosité.</p> + <p>—Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu + philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.</p> + <p>—Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans ses + oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses + préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que + j'aie connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de + mauvais artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne + présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand + poète, un vrai grand poète, est le plus prosaïque des êtres. + Mais les poètes inférieurs sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils + riment mal, plus ils sont pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre + de sonnets de second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le + poème qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème + qu'ils n'osent réaliser.</p> + <p>—Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant son + mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la table. Cela doit + être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais. Imogène + m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.</p> + <p>Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se + baissèrent et il se mit à réfléchir. Certes, peu + d'êtres l'avaient jamais intéressé au même point que Dorian + Gray et même la passion de l'adolescent pour quelque autre lui causait une + affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en était content. Il se + devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet + d'études. Il avait toujours été dominé par le goût + des sciences, mais les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru + vulgaires et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à + s'analyser lui-même et finissait par analyser les autres. La vie humaine, + voilà ce qui paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre + chose par comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque + regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne pouvait + supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni empêcher les vapeurs + sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son imagination de monstrueuses + fantaisies et de rêves difformes. Il y avait des poisons si subtils que pour + connaître leurs propriétés, il fallait les éprouver + soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait les avoir + supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors, quelle + récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter l'âpre + et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs de + l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se + séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles + discordent, il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait + le prix? On ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.</p> + <p>Il avait conscience—et cette pensée faisait étinceler de + plaisir ses yeux d'agate brune—que c'était à cause de certains + mots de lui, des mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian + Gray s'était tournée vers cette blanche jeune fille et était + tombée en adoration devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa + propre création. Il l'avait fait s'ouvrir prématurément à + la vie. Cela était bien quelque chose. Les gens ordinaires attendent que la + vie leur découvre elle-même ses secrets, mais au petit nombre, à + l'élite, ses mystères étaient révélés avant + que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet de + l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse directement + aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps, une + personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment ainsi en + son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses chefs-d'oeuvres, tout + comme la poésie, la sculpture ou la peinture.</p> + <p>Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La + poussée de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait + peu à peu conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. + Avec sa belle figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi + s'inquiéter de la façon dont cela finirait, ou si cela, même + devait avoir une fin!... Il était comme une de ses gracieuses figures d'un + spectacle, dont les joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins + nous éveillent au sentiment de la beauté, et dont les blessures sont + comme des roses rouges.</p> + <p>L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de + l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de + spiritualité. Les sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. + Qui pourrait dire où cessent les impulsions de la chair et où + commencent les suggestions psychiques.</p> + <p>Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! + Et quelle difficulté de décider entre les prétentions des + diverses écoles! L'âme était-elle une ombre recluse dans la + maison du péché! Ou bien le corps ne faisait-il réellement qu'un + avec l'âme, comme le pensait Giordano Bruno. La séparation de l'esprit + et de la matière était un mystère et c'était un + mystère aussi que l'union de la matière et de l'esprit.</p> + <p>Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une science si + absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la + vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et + nous comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur + éthique. C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. + Les moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière + d'avertissement, ont réclamé pour elle une efficacité + éthique dans la formation des caractères, l'ont vantée comme + quelque chose qui nous apprenait ce qu'il fallait suivre, et nous montrait ce que + nous devions éviter. Mais il n'y a aucun pouvoir actif dans + l'expérience. Elle est aussi peu de chose comme mobile que la conscience + elle-même. Tout ce qui est vraiment démontré, c'est que notre + avenir pourra être ce que fut notre passé et que le péché + où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le + commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.</p> + <p>Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale + était la seule par laquelle on put arriver à quelque analyse + scientifique des passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait + pour lui et qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa + passion soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène + psychologique de mince intérêt. Sans doute la curiosité y entrait + pour une grande part, la curiosité et le désir d'acquérir une + nouvelle expérience; cependant ce n'était pas une passion simple mais + plutôt une complexe. Ce qu'elle contenait de pur instinct sensuel de + puberté avait été transformé par le travail de + l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à l'adolescent + étranger aux sens et n'en était pour cela que plus dangereux. Les + passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, nous tyrannisent plus fortement + que toutes les autres. Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels nous + sommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faire une + expérience sur les autres nous en faisons une sur nous-mêmes.</p> + <p>Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la + porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de s'habiller + pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le soleil couchant + enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des maisons d'en face. Les + carreaux étincelaient comme des plaques de métal ardent. Au-dessus, le + ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la vitalité + impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela finirait.</p> + <p>Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un + télégramme sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il + était de Dorian Gray. Il lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage + à Sibyl Vane.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="V" id="V"></a>V</h2> + <p>—Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille, + ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits + fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire + lumière des fenêtres, était assise dans l'unique fauteuil du + petit salon pauvre. «Je suis si contente! répétait-elle, il faut + que vous soyez contente aussi!</p> + <p>Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth sur la + tête de sa fille.</p> + <p>—Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que + lorsque je vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs + a été très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.</p> + <p>La jeune fille leva une tête boudeuse.</p> + <p>—De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça + veut dire? L'amour vaut mieux que l'argent.</p> + <p>—M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et + pour acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela, + Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été + très aimable.</p> + <p>—Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la + manière dont il me parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers + la fenêtre.</p> + <p>—Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, + répliqua la vieille femme en gémissant.</p> + <p>Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.</p> + <p>—Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince + Charmant s'occupe de nous.</p> + <p>Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une + respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres + tremblantes. Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux + de sa robe.</p> + <p>—Je l'aime! dit-elle simplement.</p> + <p>—Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un + geste grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la + vieille.</p> + <p>L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses + yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; + puis ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils s'ouvrirent + de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La Sagesse aux + lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui soufflant cette prudence + inscrite au livre de couardise sous le nom de sens commun. Elle n'écoutait + pas. Elle était libre dans la prison de sa passion. Son prince, le Prince + Charmant était avec elle. Elle avait recouru à la Mémoire pour + le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à sa recherche et il + était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses + paupières étaient chaudes de son souffle.</p> + <p>Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et + d'espionnage. Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait + songer au mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la + ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les + lèvres fines remuaient, et elle sourit....</p> + <p>Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la + gênait.</p> + <p>—Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? + Moi, je sais pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être + l'Amour lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et + cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort inférieure + à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement + fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince + Charmant?</p> + <p>La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues, et + ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. + Sibyl courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.</p> + <p>—Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre + père. Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste. + Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans. Ah! + puisse-je être toujours heureuse!</p> + <p>—Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à + l'amour. Et puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. + Tout cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en + Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous montrer + moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, + s'il est riche....</p> + <p>—Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!</p> + <p>Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui deviennent + si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle serra sa fille entre ses + bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un jeune garçon aux cheveux bruns + hérissés entra dans la chambre. Il avait la figure pleine, de grands + pieds et de grandes mains et quelque chose de brutal dans ses mouvements. Il n'avait + pas la distinction de sa soeur. On eût eu peine à croire à la + proche parenté qui les unissait. Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua + son sourire. Elle élevait mentalement son fils à la dignité d'un + auditoire. Elle était certaine que ce tableau devait être touchant.</p> + <p>—Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le jeune + homme avec un grognement amical.</p> + <p>—Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle; + vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre + et à le pincer.</p> + <p>James Vane regarda sa soeur avec tendresse.</p> + <p>—Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois bien + que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y tiens pas.</p> + <p>—Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane, ramassant + en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se mettant + à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce + qu'il était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à + l'heure. Il aurait augmenté le pathétique de la situation.</p> + <p>—Pourquoi pas, mère, je le pense.</p> + <p>—Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie + avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les + colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous + aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.</p> + <p>—La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en + connaître. Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le + théâtre, vous et Sibyl. Je le hais.</p> + <p>—Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais + venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais que + vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom Hardy, + qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se moque de + vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de m'avoir + conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si + nous allions au Parc!</p> + <p>—Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il + n'y a que les gens chics qui vont au Parc.</p> + <p>—Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche + de son veston.</p> + <p>Il hésita un moment.</p> + <p>—Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre + toilette.</p> + <p>Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant l'escalier et ses + petits pieds trottinèrent au-dessus....</p> + <p>Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la vieille, + immobile dans son fauteuil:</p> + <p>—Mère, mes affaires sont-elles préparées? + demanda-t-il.</p> + <p>—Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son + ouvrage.</p> + <p>Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se trouvait + seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté + naturelle se troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait + toujours s'il ne soupçonnaît rien. Comme il ne faisait aucune + observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à + geindre. Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles + attaquent par d'étranges et soudaines défaites.</p> + <p>—J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer, + James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie vous-même. Vous + auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués sont une + classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent + dans les meilleures familles.</p> + <p>—Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. + Mais vous avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de + vie. Tout ce que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas + qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.</p> + <p>—James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.</p> + <p>—J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre + et passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que cela veut + dire?</p> + <p>—Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre + profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages. + Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était + lorsque notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis + encore savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux + que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est toujours + extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et les fleurs + qu'il envoie sont délicieuses.</p> + <p>—Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.</p> + <p>—Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore + révélé son nom. Je crois que c'est très romanesque de sa + part. C'est probablement un membre de l'aristocratie.</p> + <p>James Vane se mordit la lèvre....</p> + <p>—Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!</p> + <p>—Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma + surveillance particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a + aucune raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que c'est + un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela pourrait être + un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un charmant couple. Ses + allures sont tout à fait à son avantage. Tout le monde les a + remarquées.</p> + <p>Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les + vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose lorsque + Sibyl entra en courant....</p> + <p>—Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y + a-t-il?</p> + <p>—Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux + quelquefois. Au revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est + emballé excepté mes chemises; aussi ne vous inquiétez pas.</p> + <p>—Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.</p> + <p>Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et + quelque chose dans son regard l'avait effrayée.</p> + <p>—Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.</p> + <p>Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la + vieille et les ranimèrent.</p> + <p>—Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond + cherchant une galerie imaginaire.</p> + <p>—Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.</p> + <p>Il détestait les affectations maternelles.</p> + <p>Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère + brise s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air + étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en + compagnie d'une aussi gracieuse et distinguée jeune fille. C'était + comme un jardinier rustaud marchant une rose à la main.</p> + <p>Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le regard + inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion d'être + regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et + qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement + inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses + lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir d'autant + plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du bateau + où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et + de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en + l'arrachant aux méchants <i>bushrangers</i> aux chemises rouges. Car il ne serait + pas toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt + être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Etre claquemuré + dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent à + vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire les + voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à + Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers. Avant une + semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse qu'on ait + découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture + gardée par six policemen à cheval. Les <i>bushrangers</i> les attaqueraient + trois fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il n'irait pas + du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les hommes + s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il serait un superbe + éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa voiture, il + rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en train d'enlever + sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la sauverait. Elle deviendrait + sûrement amoureuse de lui; ils se marieraient et reviendraient à Londres + où ils habiteraient une maison magnifique. Oui, il aurait des aventures + charmantes. Mais il faudrait qu'il se conduisit bien, n'usât point sa + santé et ne dépensât pas follement son argent. Elle n'avait qu'un + an de plus que lui, mais elle connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui + écrivit à chaque courrier et qu'il dit ses prières tous les + soirs avant de se coucher. Dieu était très bon et veillerait sur lui. + Elle prierait aussi pour lui, et dans quelques années il reviendrait + parfaitement riche et heureux.</p> + <p>Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il + était plein de la tristesse de quitter son <i>home</i>.</p> + <p>Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout + inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la + position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait rien de bon. + C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un curieux + instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte, et qui pour + cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi la futilité et la + vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl et pour le + bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs parents; en vieillissant + ils les jugent; quelquefois ils les oublient. Sa mère! Il avait en + lui-même une question à résoudre à propos d'elle, une + question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase hasardée qu'il + avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il + avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient + suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à + l'esprit comme un coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans + une contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la + lèvre inférieure.</p> + <p>—Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria + Sibyl, et je fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque + chose....</p> + <p>—Que voulez-vous que je vous dise?</p> + <p>—Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas, + répondit-elle en lui souriant.</p> + <p>Il haussa les épaules.</p> + <p>—Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier, + Sibyl.</p> + <p>Elle rougit....</p> + <p>—Que voulez-vous dire, Jim?</p> + <p>—Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en + avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.</p> + <p>—Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. + Je l'aime!</p> + <p>—Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune + homme. Qui est-il? j'ai le droit de le savoir.</p> + <p>—Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant + garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez + jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez + quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le monde l'aime, et + moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir au théâtre ce + soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je jouerai! Pensez donc, Jim! + être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir assis en face de moi! Jouer pour + son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. + Etre amoureuse, c'est se surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie + à tous ses fainéants du bar. Il me prêchait comme un dogme; ce + soir, il m'annoncera comme une révélation, je le sens. Et c'est son + oeuvre à lui seul, au Prince Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de + grâces. Mais je suis pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que + ça fait? Quand la pauvreté entre sournoisement par la porte, l'amour + s'introduit par la fenêtre. On devrait refaire nos proverbes. Ils ont + été inventés en hiver et maintenant voici l'été, + c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie ronde de fleurs dans le ciel + bleu.</p> + <p>—C'est un gentleman, dit le frère revêche.</p> + <p>—Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?</p> + <p>—Il veut faire de vous une esclave!</p> + <p>—Je frémis à l'idée d'être libre!</p> + <p>—Il faut vous méfier de lui.</p> + <p>—Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.</p> + <p>—Sibyl, vous êtes folle!</p> + <p>Elle se mit à rire et lui prit le bras.</p> + <p>—Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour, + vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez pas l'air + si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser que, bien que + vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai jamais été. La + vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile. Maintenant ce + sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi j'en ai + découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons passer tout ce + beau monde.</p> + <p>Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes semblaient + de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un nuage tremblant + d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles aux couleurs + vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.</p> + <p>Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de + ses projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les + paroles comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, + ne pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des + lèvres moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à + éveiller. Après quelque temps, elle devint silencieuse, Soudain elle + saisit au passage la vision d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et + dans une voiture découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.</p> + <p>Elle bondit sur ses pieds.</p> + <p>—Le voici! cria-t-elle.</p> + <p>—Qui? dit Jim Vane.</p> + <p>—Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.</p> + <p>Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:</p> + <p>—Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir! + s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant + eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait disparu du Pare.</p> + <p>—Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le montrer.</p> + <p>—Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au + ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...</p> + <p>Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient + l'air comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une + dame tout près d'eux ricanait.</p> + <p>—Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.</p> + <p>Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait de + ce qu'il avait dit.</p> + <p>Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du + monument. La tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua + la tête.</p> + <p>—Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais + caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines + choses? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et + malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend meilleur et tout + ce que vous dites est très mal.</p> + <p>—J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère + ne vous sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je + voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie d'envoyer tout + promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas signé.</p> + <p>—Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des + héros de ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant + à jouer. Je ne veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le + parfait bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais de mal + à ceux que j'aime, n'est-ce pas?</p> + <p>—Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.</p> + <p>—Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.</p> + <p>—Et lui?</p> + <p>—Lui aussi, toujours!</p> + <p>—Il fera bien!</p> + <p>Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était + après tout qu'un enfant....</p> + <p>A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa + tout près de leur misérable logis de Euston Road. Il était plus + de cinq heures, et Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista + pour qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant + que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il + détestait les scènes quelles qu'elles fussent.</p> + <p>Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme + était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre + cet étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant + lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui caressèrent + les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle affection. Ses yeux + étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.</p> + <p>Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il entra. + Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les mouches + voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe tachée. A travers + le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la rue, il percevait le + bourdonnement qui devorait chacune des minutes lui restant à vivre + là....</p> + <p>Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans + ses mains. Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait + déjà dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le + regardait, pénétrée de crainte. Les mots tombaient de ses + lèvres, machinalement. Un mouchoir de dentelle déchiré + s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent, il se leva et + alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs yeux se rencontrèrent. + Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....</p> + <p>—Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne + répondit pas et ses yeux vaguèrent par la chambre.</p> + <p>—Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. + Etiez-vous mariée avec mon père?</p> + <p>Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le moment + terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des mois, elle + attendait craintivement était enfin venu et elle ne se sentait pas + effrayée. C'était vraiment pour elle comme un désappointement. + La question ainsi vulgairement posée demandait une réponse directe. La + situation n'avait pas été amenée graduellement. C'était + cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.</p> + <p>—Non, répondit-elle, étonnée de la brutale + simplicité de la vie.</p> + <p>—Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en + serrant les poings.</p> + <p>Elle secoua la tête:</p> + <p>—Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous + deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre + lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il + avait de hautes relations.</p> + <p>Un juron s'échappa de ses lèvres:</p> + <p>—Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez + pas Sibyl.... C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le + dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!</p> + <p>Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille femme. Sa + tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.</p> + <p>—Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme + s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.</p> + <p>—Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant + de mon père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte + maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à + surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma + soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un chien. Je le + jure!...</p> + <p>La folle exagération de la menace, le geste passionné qui + l'accompagnait et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus + intéressante aux yeux de la mère. Elle était familiarisée + avec ce ton. Elle respira plus librement, et pour la première fois depuis des + mois, elle admira réellement son fils. Elle aurait aimé à + poursuivre cette scène dans cette note émouvante, mais il coupa court. + On avait descendu les malles et préparé les couvertures. La bonne de la + logeuse allait et venait, il fallut marchander le cocher. Les instants étaient + absorbés par de vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau + désappointement qu'elle agita le mouchoir de dentelle par la fenêtre + quand son fils partit en voiture. Elle sentait qu'une magnifique occasion + était perdue. Elle se consola en disant à Sibyl la désolation + qui serait désormais, dans sa vie, maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un + enfant à surveiller. Elle se rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne + dit rien de la menace; elle avait été vivement et dramatiquement + exprimée. Elle sentait bien qu'un jour ils en riraient tous ensemble.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2> + <p>—Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que Hallward + venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel Bristol, où + un dîner pour trois personnes avait été commandé.</p> + <p>—Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au + domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique, + j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement + point une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, + bien que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis.</p> + <p>—Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa + réponse.</p> + <p>Hallward sursauta en fronçant les sourcils....</p> + <p>—Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!</p> + <p>—C'est ce qu'il y a de plus vrai.</p> + <p>—Avec qui?</p> + <p>—Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.</p> + <p>—Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...</p> + <p>—Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes choses de + temps à autre, mon cher Basil.</p> + <p>—Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, + Harry.</p> + <p>—Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. + Mais je n'ai pas dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se + marier. Il y a là une grande différence. Je me souviens parfaitement + d'avoir été marié, mais je ne me rappelle plus d'avoir + été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai jamais + été fiancé.</p> + <p>—Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa + position, à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une + personne pareillement au-dessous de lui.</p> + <p>—Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez + qu'à lui dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois + qu'un homme fait une chose manifestement stupide, il est certainement poussé + à la faire pour les plus nobles motifs.</p> + <p>—J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais + pas voir Dorian lié à quelque vile créature, qui + dégraderait sa nature et ruinerait son intelligence.</p> + <p>—Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry, sirotant + un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est belle, et il + ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a singulièrement + hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens; oui, il + a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce soir, si notre ami ne + manque pas au rendez-vous.</p> + <p>—Vous êtes sérieux?</p> + <p>—Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en + ce moment.</p> + <p>—Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long en + large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez l'approuver! Il y + a là un paradoxe de votre part.</p> + <p>—Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage. + C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis au monde pour + combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à ce que + disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que peuvent faire les + gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que soit le mode + d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le trouve tout à + fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle fille qui joue Juliette et se + propose de l'épouser. Pourquoi pas?... Croyez-vous que s'il épousait + Messaline, il en serait moins intéressant? Vous savez que je ne suis pas un + champion du mariage. Le seul mécompte du mariage est qu'il fait celui qui le + le consomme un altruiste; et les altruistes sont sans couleur; ils manquent + d'individualité. Cependant, il est certains tempéraments que le mariage + rend plus complexes. Ils gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils + sont forcés d'avoir plus qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement + organisés, et être plus hautement organisé, je m'imagine, est + l'objet de l'existence de l'homme. En plus, aucune expérience n'est à + mépriser, et quoi que l'on puisse dire contre le mariage, ce n'est point une + expérience dédaignable. J'espère que Dorian Gray fera de cette + jeune fille sa femme, l'adorera passionnément pendant six mois, et se laissera + ensuite séduire par quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse + étude.</p> + <p>—Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Harry; + vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était + gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous + êtes meilleur que vous ne prétendez l'être.</p> + <p>Lord Henry se mit à rire.</p> + <p>—La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous + sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur, + tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous + gratifions le voisin de la possession de vertus qui nous sont un + bénéfice. Nous estimons notre banquier dans l'espérance qu'il + saura faire fructifier les fonds à lui confiés, et nous trouvons de + sérieuses qualités au voleur de grands chemins qui épargnera nos + poches. Je pense tout ce que je dis. J'ai le plus grand mépris pour + l'optimisme. Aucune vie n'est gâtée, si ce n'est celle dont la + croissance est arrêtée. Si vous voulez gâter un caractère, + vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au mariage, ce serait + idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes liaisons entre les hommes + et les femmes; elles ont le charme d'être élégantes.... Mais + voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.</p> + <p>—Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit + l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et + serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme + tout ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et + cependant il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma + vie.</p> + <p>Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait + extraordinairement beau.</p> + <p>—J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit + Hallward, mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos + fiançailles. Harry les connaissait.</p> + <p>—Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en mettant + sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il disait. + Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef; vous nous raconterez + comment cela est arrivé.</p> + <p>—Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme + ils prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En vous + quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce petit + restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis me dirigeai + vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde. Naturellement + les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais Sibyl!... Ah! si + vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses habits de garçon, + elle était parfaitement adorable. Elle portait un pourpoint de velours mousse + avec des manches de nuance cannelle, des hauts-de-chausses marron-clair aux lacets + croisés, un joli petit chapeau vert surmonté d'une plume de faucon + tenue par un diamant et un capuchon doublé de rouge foncé. Elle ne me + sembla jamais plus exquise. Elle avait toute la grâce de cette figurine de + Tanagra que vous avez dans votre atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui + donnaient l'air d'une pâle rose entourée de fouilles sombres. + Quant à son jeu!... vous la verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je + restais dans la loge obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que + j'étais à Londres, au XIXe siècle. J'étais bien loin avec + mon amour dans une forêt que jamais homme ne vit. Le rideau tombé, + j'allais dans les coulisses et lui parlai. Comme nous étions assis l'un + à côté de l'autre, un regard brilla soudain dans ses yeux que je + n'avais encore surpris. Je lui tendis mes lèvres. Nous nous embrassâmes. + Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je ressentis. Il me sembla que toute ma vie + était centralisée dans un point de joie couleur de rose. Elle + fut prise d'un tremblement et vacillait comme un blanc narcisse; elle tomba à + mes genoux et me baisa les mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais + je ne puis m'en empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne + l'a même pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes + tuteurs; lord Radley sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai + ma majorité avant un an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, + n'est-ce pas, Basil, de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma + femme dans les drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit + à parler ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras + de Rosalinde autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche.</p> + <p>—Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.</p> + <p>—L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la + tête.</p> + <p>—Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai + dans un verger à Vérone.</p> + <p>Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif.</p> + <p>—A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et + que vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!...</p> + <p>—Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne + lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et elle me + répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le + monde entier n'est rien, comparé a elle.</p> + <p>—Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry, beaucoup + plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler mariage dans de semblables + situations et elles nous en font toujours souvenir.</p> + <p>Hallward lui mit la main sur le bras.</p> + <p>—Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les + autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate + pour cela.</p> + <p>Lord Henry regarda par dessus la table.</p> + <p>—Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette + question pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui + excuse toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont + toujours les femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons + aux femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire n'est + pas moderne.</p> + <p>Dorian Gray sourit et remua la tête.</p> + <p>—Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais + pas attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous verrez + Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la peine serait une brute, + une brute sans coeur. Je ne puis comprendre comment quelqu'un peut humilier + l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane. J'ai besoin de l'élever sur un + piédestal d'or, et de voir le monde estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce + que c'est que le mariage? Un voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne + vous moquez pas! C'est un voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa + confiance me fera fidèle, sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je + regrette tout ce que vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous + m'avez connu. Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl + Vane me fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, + empoisonnées et cependant délicieuses théories.</p> + <p>—Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.</p> + <p>—Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles + sur le plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry....</p> + <p>—Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, + répondit-il de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la + revendiquer comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à + moi. Le plaisir est le caractère distinctif de la Nature, son signe + d'approbation.... Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand + nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.</p> + <p>—Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil + Hallward.</p> + <p>—Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant lord + Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui + reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry?</p> + <p>—Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, + répliqua-t-il en caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle + de son verre, comme être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. + Sa propre vie—voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos + semblables, si on désire être un faquin ou un puritain, on peut + étendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En + vérité, l'individualisme est réellement le plus haut but. La + moralité moderne consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je + considère que le fait par un homme cultivé, de se ranger sous le + drapeau de son temps, est une action de la plus scandaleuse immoralité.</p> + <p>—Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement + pour soi, fit remarquer le peintre.</p> + <p>—Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que + le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent + offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux + péchés, comme toutes les choses belles, sont le privilège des + riches.</p> + <p>—On paie souvent d'autre manière qu'en argent....</p> + <p>—De quelle autre manière, Basil?</p> + <p>—Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience de sa + propre infamie....</p> + <p>Lord Henry leva ses épaules....</p> + <p>—Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les + médiévales émotions sont périmées.... Elles + peuvent servir à la fiction, j'en conviens.... Les seules choses dont peut + user la fiction sont, en fait, les choses qui ne peuvent plus nous servir.... + Croyez-moi, un homme civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une + brute ne saura ce que peut être un plaisir.</p> + <p>—Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer + quelqu'un.</p> + <p>—Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, + répondit-il, jouant avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les + femmes nous traitent exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous + adorent, mais sont toujours à nous demander quelque chose.</p> + <p>—Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles + nous l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont + créé l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.</p> + <p>—Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward.</p> + <p>—Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.</p> + <p>—Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent aux + hommes l'or même de leurs vies.</p> + <p>—Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un petit + change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel Français l'a + dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres, mais nous + empêchent toujours d'en venir à bout.</p> + <p>—Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous + aime autant.</p> + <p>—Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de + café, hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la + fine-champagne, et des cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je + ne vous permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de cigarettes. La + cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est exquis, et ça vous + laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui, Dorian, vous m'aimerez + toujours. Je vous représente tous les péchés que vous n'avez eu + le courage de commettre.</p> + <p>—Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant + sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait placé + sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, + vous concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que + vous n'avez jamais connu.»</p> + <p>—J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute + nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en + ait plus pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir. + J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie. + Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé, + Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon <i>brougham</i>. Vous nous + suivrez dans un <i>hansom</i>.</p> + <p>Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout + leurs cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un + lourd ennui semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant + cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu + arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit + lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du + petit <i>brougham</i> qui marchait devant lui. Une étrange sensation de + désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui + comme par le passé. La vie était survenue entre eux....</p> + <p>Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses + étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le + théâtre, il lui sembla qu'il était plus vieux + d'années....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2> + <p>Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de + monde, et le gras <i>manager</i> juif, qui les reçut à la porte du + théâtre rayonnait d'une oreille à l'autre d'un onctueux et + tremblotant sourire. Il les escorta jusqu'à leur loge avec une sorte + d'humilité pompeuse, en agitant ses grasses mains chargées de bijoux et + parlant de sa voix la plus aiguë.</p> + <p>Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais; il + venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....</p> + <p>Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce + dernier même se décida à lui témoigner sa sympathie d'une + façon formelle en lui serrant la main et l'affirmant qu'il était + heureux d'avoir rencontré un homme qui avait découvert un réel + talent et faisait banqueroute pour un poëte.</p> + <p>Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur + était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un + monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries + avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les + balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du + théâtre et partageaient des oranges avec des filles habillées de + couleurs voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient + au parterre. Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. + Un bruit de bouchons sautant arrivait du bar.</p> + <p>—Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry.</p> + <p>—Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle + est divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute chose + quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude et commune, + aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle entre en + scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils pleurent, et rient + comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un violon; elle les spiritualise, en + quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont la même chair et le même sang que + soi-même.</p> + <p>—La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne + crois pas, s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie + avec sa lorgnette.</p> + <p>—Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi, + ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous aimez doit + le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que vous nous avez + décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses contemporains, + c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune fille peut donner une + âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir une, si elle + peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies furent + sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme, + leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est digne de + toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce mariage est normal; je ne + le pensai pas d'abord, mais maintenant je l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane + pour vous; sans elle vous auriez été incomplet.</p> + <p>—Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je + savais que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie + parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure + que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune fille + à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce + qu'il y a de bon en moi....</p> + <p>Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire + d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle + était adorable à voir—une des plus adorables créatures + même, pensait lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose + d'animal dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire + abattu, comme l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses + lèvres en regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. + Elle recula de quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler.</p> + <p>Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement, + comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à + l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!»</p> + <p>La scène représentait la salle du palais de Capulet, et + Roméo, dans ses habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres + amis. L'orchestre attaqua quelques mesures de musique, et la danse + commença....</p> + <p>Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl + Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps + s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un roseau. Les + courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc lys. Ses mains + étaient faites d'un pur ivoire.</p> + <p>Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun + signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots qu'elle + avait à dire:</p> + <span style="margin-left: 5em;">Good pilgrim, you do wrong your hand too + much</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Which mannerly dévotion shows in + this;</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">For saints have hands that pilgrims' hands do + touch</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">And palm to palm is holy palmers' + kiss....</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">(Bon pèlerin, vous êtes trop + sévère pour votre main</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse + dévotion.</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Les saintes mêmes ont des mains</span><br /> + <span style="margin-left: 6em;">que peuvent toucher les mains des + pèlerins</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Et cette étreinte est un pieux + baiser....)</span><br /> + + <p>et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt + artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de l'intonation, + c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute la vie du vers + était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la + passion.</p> + <p>Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses + amis n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient + tout à fait désappointés.</p> + <p>Ils savaient que la scène du balcon du second acte était + l'épreuve décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils + l'attendaient tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne + à rien.</p> + <p>Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune; + c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable + et il devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans + son rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait + au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau + passage.</p> + <span style="margin-left: 5em;">Thou knowest the mask of night is on my + face,</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Else would a maiden blush bepaint my + cheek</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">For that which thou hast heard me speak + to-night....</span><br /> + <span style="margin-left: 4.5em;">(Tu sais que le masque de la nuit est sur mon + visage,</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma + joue</span><br /> + <span style="margin-left: 5em;">Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire + cette nuit.)</span><br /> + + <p>fut déclamé avec la pitoyable précision d'une + écolière instruite dans la récitation par un professeur de + deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur le balcon et qu'elle eut à + dire les admirables vers:</p> + <span style="margin-left: 16em;">Although I joy in thee,</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">I have no joy of this contract + to-night:</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">It is too rash, too unadvised, too + sudden;</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Too like the lightning, which doth cease to + be</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Eve one can say: «It lightens!» Sweet, + good-night!</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">This bud of love by Summer's ripening + breath</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">May prove a beauteous flower when next we + meet....</span><br /> + <span style="margin-left: 9em;">(Quoique tu fasses ma joie</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Je ne puis goûter cette nuit + toutes</span><br /> + <span style="margin-left: 9.5em;">les joies de notre rapprochement</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Il est trop brusque, trop imprévu trop + soudain,</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Trop semblable à l'éclair qui a + cessé d'être</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» + Doux, ami, bonne nuit.</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de + l'été.</span><br /> + <span style="margin-left: 5.5em;">Pourra devenir une belle fleur, à notre + prochaine entrevue....)</span><br /> + + <p>Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de + signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle + paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était simplement du + mauvais art; l'échec était parfait.</p> + <p>Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, + du parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la + pièce. Ils commencèrent à s'agiter, à parler haut, + à siffler.... Le <i>manager</i> israëlite, debout au fond du parterre, + frappait du pied et jurait de rage. L'on eût dit que la seule personne calme + était la jeune fille.</p> + <p>Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva et mit + son pardessus....</p> + <p>—Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer. + Allons-nous-en....</p> + <p>—Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune + homme d'une voix rauque et amère. Je suis désespéré de + vous avoir fait perdre votre soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à + tous deux.</p> + <p>—Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous + viendrons la voir quelque autre soir.</p> + <p>—Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle + me semble, à moi, insensible et froide. Elle est entièrement + changée. Hier, ce fut une grande artiste; ce soir, c'est une actrice + médiocre et commune.</p> + <p>—Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus + merveilleuse chose que l'art.</p> + <p>—Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord Henry.... + Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici davantage. Ce n'est pas bon + pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs, je suppose que vous ne désirez + point que votre femme joue; par conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire + qu'elle joue Juliette comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, + et si elle connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une + expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment + intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent absolument + rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si tragique! Le secret de rester + jeune est de ne jamais avoir une émotion malséante. Venez au club avec + Basil et moi, nous fumerons des cigarettes en buvant à la beauté de + Sibyl Vane; elle est certainement belle: que désirez-vous de plus?</p> + <p>—Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil, + vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate!</p> + <p>Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres + tremblèrent et se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la + cloison et cacha sa face dans ses mains....</p> + <p>—Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre. + Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.</p> + <p>Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva sur le + troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était + pâle, mais dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, + interminable. La moitié de l'auditoire était sortie, en faisant un + bruit grossier de lourds souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le + dernier acte fut joué devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des + murmures ou des grognements.</p> + <p>Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses + vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de triomphe + éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise; une sorte de + rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes souriaient à + quelque mystérieux secret connu d'elle seule.</p> + <p>Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée + d'une joie infinie.</p> + <p>—Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle.</p> + <p>—Horriblement! répondit-il, la considérant avec + stupéfaction.... Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, + n'est-ce pas? Vous ne vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas + idée de ce que j'ai souffert!</p> + <p>La jeune fille sourit....</p> + <p>—Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix + traînante et musicale, comme s'il eût été plus doux que + miel aux rouges pétales de sa bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, + mais vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?</p> + <p>—Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....</p> + <p>—Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours + mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...</p> + <p>Il leva les épaules.</p> + <p>—Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne + pouvez jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes + amis et moi.</p> + <p>Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle + paraissait en proie à une extase de bonheur!...</p> + <p>—Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je + croyais que la seule réalité de la vie était le + théâtre: c'était seulement pour le théâtre que je + vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais une nuit + Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma joie, et + les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en tout!... Les gens + grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils à des dieux! J'errais + parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne connaissais que des + ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô mon bel amour! + et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez + appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour + la première fois de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de + ce que j'avais joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus + la conscience que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que + faux était le clair de lune du verger, que les décors étaient + odieux, que les mots que je devais dire étaient menteurs, qu'ils + n'étaient pas <i>mes mots</i>, que ce n'était pas ce que je <i>devais</i> + dire!... Vous m'avez élevée dans quelque chose de plus haut, dans + quelque chose dont tout l'art n'est qu'une réflexion. Vous m'avez fait + comprendre ce qu'était véritablement l'amour! Mon amour! Mon amour! + Prince Charmant! Prince de ma vie! Je suis écoeurée des ombres! Vous + m'êtes plus que tout ce que l'art pourra jamais être! Que puis-je avoir + de commun avec les fantoches d'un drame? Quand j'arrivai ce soir, je ne pus + comprendre comment cela m'avait quittée. Je pensais que j'allais être + merveilleuse et je m'aperçus que je ne pouvais rien faire. Soudain, la + lumière se fit en moi, et la connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis + siffler, et je me mis à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que + le nôtre? Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où + nous puissions être seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion + que je ne ressens pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle + comme le feu! Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. + Même si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour + moi, désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu + m'as faite!...</p> + <p>Il tomba sur le sofa et détourna la tête.</p> + <p>—Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.</p> + <p>Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien. Elle + vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux. Elle + s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un + frémissement.</p> + <p>Il se dressa soudain et marcha vers la porte.</p> + <p>—Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez + dérouté mon esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma + curiosité! Vous n'avez plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous + étiez admirable, parce que vous étiez intelligente et géniale, + parce que vous réalisiez les rêves des grands poëtes et que vous + donniez une forme, un corps, aux ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! + vous êtes stupide et bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous + aimer! Quel insensé je fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus + vous voir! Je ne veux plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre + nom! Vous ne pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois.... + Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous + avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous connaissez + peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!... Vous + n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide, fameuse, + magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté mon + nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième + ordre!</p> + <p>La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une voix + qui s'arrêta dans la gorge:</p> + <p>—Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous + jouez!...</p> + <p>—Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien, + répondit-il amèrement.</p> + <p>Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure, elle + traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras et le regarda dans + les yeux. Il l'éloigna....</p> + <p>—Ne me touchez pas, cria-t-il.</p> + <p>Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses + pieds, elle resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.</p> + <p>—Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis + désolée d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le + temps; mais j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour pour + vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne m'aviez pas + embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés.... + Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le supporter! Oh! + ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien! Il ne voulait + pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous, pouvez-vous m'oublier à cause + de ce soir? Je veux tant travailler et essayer de faire des progrès. Ne me + sois pas cruel parce que je t'aime mieux que tout au monde! Après tout, c'est + la seule fois que je t'ai déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû + me montrer mieux qu'une artiste.... C'était fou de ma part ... et cependant, + je n'ai pu faire autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...</p> + <p>Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le + plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses + lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a + toujours quelque chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a + cessé d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses + larmes et ses sanglots l'ennuyaient....</p> + <p>—Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être + cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de + toutes mes illusions....</p> + <p>Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante, elle + se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un aveugle et + semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta le foyer. + Quelques instants après, il était dehors....</p> + <p>Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir + vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des + voûtes sombres et devant des maisons aux façades hostiles.... Des + femmes, avec des voix enrouées et des rires éraillés l'avaient + appelé. Il avait rencontré de chancelants ivrognes jurant, se + grommelant à eux-mêmes des choses comme des singes monstrueux. Des + enfants grotesques se pressaient devant des seuils; des cris, des jurons, partaient + des cours obscures.</p> + <p>A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se + dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes + perlées.... De lourdes charettes remplies de lys vacillants roulèrent + doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein + du parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un reconfort à sa + peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les + voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il le remercia, + s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les mangea distraitement. + Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la fraîcheur de la + lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant + des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila + devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous + le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes nues + attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux alentours + des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les énormes chevaux de + camions glissaient ou frappaient du pied sur les pavés raboteux, faisant + sonner leurs cloches et leurs harnais.... Quelques conducteurs gisaient endormis sur + des piles de sacs. Des pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, + voltigeaient, picorant des graines....</p> + <p>Au bout de quelques instants, il héla un <i>hansom</i> et se fit conduire chez + lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui le square + silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires.... Le ciel + s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme de l'argent.... + D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait; il + ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de + nacre....</p> + <p>Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de + quelque gondole dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux + panneaux de chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; + ils semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les + éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une + table, traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à + coucher, une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée + que, dans son goût naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de + curieuses tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde + délabrée de Selby Royal où elles s'étaient + conservées.</p> + <p>Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son + portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il entra + dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le premier + bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint sur ses pas, + s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de lumière + traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu + changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y + avait comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment + étrange!...</p> + <p>Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une + brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des coins + obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait surprise + dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La palpitante lumière + montrait des lignes de cruauté autour de la bouche comme si lui-même, + après avoir fait quelque horrible chose, les surprenait sur sa face dans un + miroir.</p> + <p>Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits + amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se + regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne + tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait + dire?</p> + <p>Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de nouveau.... + Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était hors de doute + que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas! + La chose était horriblement apparente....</p> + <p>Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui revint ce + qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le portrait + avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il avait + énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce + tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut + donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses + passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc + être marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que + lui-même garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son + adolescence!</p> + <p>Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont + impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, + cependant, le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de + cruauté!</p> + <p>Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette + enfant, non la sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait + donné son amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait + désappointé. Elle s'était montrée quelconque, indigne.... + Tout de même, un sentiment de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son + esprit, prostrée à ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il + se rappela avec quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... + Pourquoi avait-il été fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui + avait-elle été donnée? Mais n'avait-il pas souffert aussi? + Pendant les trois heures qu'avait duré la pièce, il avait vécu + des siècles de douleur, des éternités sur des + éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait + blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?... + D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour supporter les + chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à cela.... + Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir quelqu'un à qui + elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait dit et lord Henry + connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de Sibyl Vane? Elle ne lui + était rien.</p> + <p>Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa vie, en + révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre + beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le + regarder encore?</p> + <p>Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible + nuit qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un + coup, cette même tache écarlate qui rend les hommes déments + s'était étendue dans son esprit.... Le portrait n'avait pas + changé. C'était folie d'y songer....</p> + <p>Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel + sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin. Ses yeux d'azur + rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié, non pour + lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était + déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se + ternirait.... Les rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour + chaque péché qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres + taches, recouvrant peu à peu sa beauté.... Mais il ne pècherait + pas!...</p> + <p>Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa + conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus lord + Henry—il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles + théories empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans + le jardin de Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses.</p> + <p>Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs, + l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir. + Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été + égoïste et cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de + jadis; ils seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, + serait belle et pure.</p> + <p>Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le portrait, + frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle horreur!» + pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut sur le gazon, il + poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut dissiper toutes ses noires + pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un écho affaibli de son + amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta encore. + Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée, semblaient parler + d'elle aux fleurs....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2> + <p>Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet + était venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il + dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard + au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre et il + arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres sur un + petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de satin olive, aux + dessins bleus, tendus devant les trois grandes fenêtres....</p> + <p>—Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.</p> + <p>—Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.</p> + <p>—Une heure un quart, Monsieur.</p> + <p>Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de + thé, se mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord + Henry, et avait été apportée le matin même. Il + hésita un moment et la mit de côté. Il ouvrit les autres, + nonchalamment. Elles contenaient la collection ordinaire de cartes, d'invitations + à dîner, de billets pour des expositions privées, des programmes + de concerts de charité, et tout ce que peut recevoir un jeune homme à + la mode chaque matin, durant la saison. Il trouva une lourde facture, pour un + nécessaire de toilette Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas + encore eu le courage d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne + comprenaient point que nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les + seules choses nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises + propositions de prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à + lui avancer n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux + les plus raisonnables.</p> + <p>Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire + brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau + froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce + par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part à + quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais + comme entourée de l'irréalité d'un rêve....</p> + <p>Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et + s'assit devant un léger déjeuner à la française, servi + sur une petite table mise près de la fenêtre ouverte.</p> + <p>Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé + d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon, rempli + de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se sentit + parfaitement heureux.</p> + <p>Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait + placé devant le portrait et il tressaillit....</p> + <p>—Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais fermer + la fenêtre....</p> + <p>Dorian secoua la tête.</p> + <p>—Je n'ai pas froid, murmura-t-il.</p> + <p>Etait-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou + était-ce simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait + montré une expression de cruauté, là où avait + été peinte une expression de joie. Sûrement, une toile peinte ne + pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée était absurde. Ça + serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil; elle + l'amuserait.</p> + <p>Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans + la pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette + touche de cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il + craignit presque que le valet quittât la chambre, car il savait, il savait + qu'il courrait encore contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était + sûr.</p> + <p>Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se + dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de rester. + Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le domestique + demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le regarda.</p> + <p>—Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.</p> + <p>L'homme s'inclina et disparut....</p> + <p>Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un divan + aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait curieusement cet + objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue doré, frappé + et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,—se demandant + s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la vie d'un + homme.</p> + <p>Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser + là? A quoi bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... + Sinon, cela ne valait la peine que l'on s'en occupât....</p> + <p>Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens découvraient + le portrait et en constataient l'horrible changement?... Que ferait-il, si Basil + Hallward venait et demandait à revoir son propre tableau. Basil le ferait + sûrement.</p> + <p>Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet + infernal état de doute!...</p> + <p>Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à + contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à face + se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!...</p> + <p>Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans étonnement, + il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment indéfinissable + d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut arrivé, cela + lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y avait-il quelques + subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en formes et + en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se pouvait-il qu'ils + l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que ce + qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque autre + et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers le divan, il + s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en frémissant + d'horreur!...</p> + <p>Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait conscient de son + injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il n'était pas trop + tard pour réparer ses torts.</p> + <p>Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel + cèderait à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus + noble passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à + travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la + conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des + opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.</p> + <p>Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le + péché!... C'était un signe avertisseur des désastres + prochains que les hommes préparent à leurs âmes!</p> + <p>Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double carillon.... + Dorian Gray ne bougeait pas....</p> + <p>Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser + ensemble; il tentait de trouver son chemin à travers le labyrinthe d'ardente + passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi penser?... Enfin, il se + dirigea vers la table et rédigea une lettre passionnée à la + jeune fille qu'il avait aimée, implorant son pardon, et s'accusant de + démence.</p> + <p>Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux cris de + douleur....</p> + <p>Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches.... Quand nous + nous blâmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous + blâmer. C'est la confession, non le prêtre, qui nous donne l'absolution. + Quand Dorian eût terminé sa lettre, il se sentit pardonné.</p> + <p>On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors la voix de + lord Henry:</p> + <p>—Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne puis + supporter de vous voir ainsi barricadé....</p> + <p>Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna à + nouveau, puis très fort....</p> + <p>Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le nouveau genre + de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela devenait nécessaire, + le quitter, si cet inévitable parti s'imposait.</p> + <p>Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, et ôta + le verrou de la porte.</p> + <p>—Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lord + Henry en entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela.</p> + <p>—A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.</p> + <p>—Naturellement, répondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en + retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, à un certain point de + vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous êtes allé + dans les coulisses après la pièce?</p> + <p>—Oui....</p> + <p>—J'en étais sûr. Vous lui fîtes une scène?</p> + <p>—Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant. Je + ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m'a appris à + me mieux connaître.</p> + <p>—Ah! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cette + façon. J'avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vous + arrachant vos beaux cheveux bouclés....</p> + <p>—Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tête en + souriant.... Je suis à présent parfaitement heureux.... Je sais ce + qu'est la conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est la + plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry, au moins devant + moi. J'ai besoin d'être bon.... Je ne puis me faire à l'idée + d'avoir une vilaine âme....</p> + <p>—Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en + félicite, mais par quoi allez-vous commencer.</p> + <p>—Mais, par épouser Sibyl Vane....</p> + <p>—Epouser Sibyl Vane! s'écria lord Henry, sursautant et le regardant + avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....</p> + <p>—Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un éreintement du + mariage; ne le développez pas. Ne me dites plus rien de nouveau + là-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane de + l'épouser; je ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....</p> + <p>—Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reçu ma lettre?... Je + vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon domestique.</p> + <p>—Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue, Harry. + Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine. Vous m'empoisonnez + la vie avec vos épigrammes.</p> + <p>—Vous ne connaissez donc rien?...</p> + <p>—Que voulez-vous dire?...</p> + <p>Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant à côté de Dorian + Gray, lui prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant + étroitement:</p> + <p>—Dorian, lui dit-il, ma lettre—ne vous effrayez pas!—vous + informait de la mort de Sibyl Vane!...</p> + <p>Un cri de douleur jaillit des lèvres de l'adolescent; il bondit sur ses + pieds, s'arrachant de l'étreinte de lord Henry:</p> + <p>—Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible mensonge! + Comment osez-vous dire cela?</p> + <p>—C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans les + journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vous dire de ne recevoir personne + jusqu'à mon arrivée. Il y aura une enquête dans laquelle il ne + faut pas que vous soyez mêlé. Des choses comme celle-là, mettent + un homme a la mode à Paris, mais à Londres on a tant de + préjugés.... Ici, on ne débute jamais avec un scandale; on + réserve cela pour donner un intérêt à ses vieux jours. + J'aime à croire qu'on ne connaît pas votre nom au théâtre; + s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit aux alentours de sa loge? Ceci + est de toute importance?</p> + <p>Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il était + terrassé d'épouvante.... Il balbutia enfin d'une voix + étouffée:</p> + <p>—Harry, vous parlez d'enquête? Que voulez-vous dire? Sibyl + aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite! Dites-moi + tout!...</p> + <p>—Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le public + puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu'elle allait quitter le + théâtre avec sa mère, vers minuit et demie environ, elle dit + qu'elle avait oublié quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps, + mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le plancher de sa + loge. Elle avait avalé quelque chose par erreur, quelque chose de terrible + dont on fait usage dans les théâtres. Je ne sais ce que c'était, + mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de céruse + là-dedans. Je croirais volontiers à de l'acide prussique, car elle + semble être morte instantanément....</p> + <p>—Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.</p> + <p>—Oui, c'est vraiment tragique, c'est sûr, mais il ne faut pas que vous + y soyez mêlé. J'ai vu dans le <i>Standard</i> qu'elle avait dix-sept ans; + j'aurais cru qu'elle était plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et savait + si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dîner avec moi, et + après nous irons à l'Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le + monde sera là. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera + quelques jolies femmes....</p> + <p>—Ainsi, j'ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tuée + aussi sûrement que si j'avais coupé sa petite gorge avec un couteau...et + cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux n'en chanteront + pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller dîner avec vous: j'irai + de là à l'Opéra, et, sans doute, j'irai souper quelque part + ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!... Si j'avais lu cela dans un + livre, Harry, je pense que j'en aurais pleuré.... Maintenant que cela arrive, + et à moi, cela me semble beaucoup trop stupéfiant pour en pleurer!... + Tenez, voici la première lettre d'amour passionnée que j'ai jamais + écrite de ma vie; ne trouvez-vous pas étrange que cette première + lettre d'amour soit adressée à une fille morte!... Peuvent-elles + sentir, ces choses blanches et silencieuses que nous appelons les morts? Sibyl! + Peut-elle sentir, savoir, écouter? Oh! Harry, comme je l'aimais! Il me semble + qu'il y a des années!...</p> + <p>«Elle m'était tout.... Vint cet affreux soir—était-ce la + nuit dernière?—où elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle + m'expliqua pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas ému: je la + croyais sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'épouvanta! Je ne puis + vous dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner à elle; + je sentis que je m'étais mal conduit...et maintenant elle est morte! Mon Dieu! + Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel danger je suis, et rien + n'est là pour m'en garder! Elle aurait fait cela pour moi! Elle n'avait point + le droit de se tuer.... Ce fut égoïste de sa part.</p> + <p>—Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette et + tirant de sa poche une boîte d'allumettes dorée, la seule manière + dont une femme puisse réformer un homme est de l'importuner de telle sorte + qu'il perd tout intérêt possible à l'existence. Si vous aviez + épousé cette jeune fille, vous auriez été malheureux; + vous l'auriez traitée gentiment; on peut toujours être bon envers les + personnes desquelles on attend rien. Mais elle aurait bientôt découvert + que vous lui étiez absolument indifférent, et quand une femme a + découvert cela de son mari, ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte + de pimpants chapeaux que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de + l'adultère, qui aurait pu être abject, qu'en somme je n'aurais pas + permis, mais je vous assure en tous les cas, que tout cela eut été un + parfait malentendu.</p> + <p>—C'est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, en marchant + de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela était de mon + devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empêché de + faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une fois, qu'il + pesait une fatalité sur les bonnes résolutions, qu'on les prenait + toujours trop tard. La mienne en est un exemple....</p> + <p>—Les bonnes résolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre + les lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité et leur + résultat est <i>nil</i>. De temps à autre, elles nous donnent quelques + luxueuses émotions stériles qui possèdent, pour les faibles, un + certain charme. Voilà ce que l'on peut en déduire. On peut les comparer + à des chèques qu'un homme tirerait sur une banque où il n'aurait + point de compte ouvert.</p> + <p>—Harry, s'écria Dorlan Gray venant s'asseoir près de lui, + pourquoi est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme je voudrais le + faire; je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?</p> + <p>—Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzaine pour + qu'il vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, répondit lord Henry avec + son doux et mélancolique sourire.</p> + <p>Le jeune homme fronça les sourcils.</p> + <p>—Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait + plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis vraiment pas, + je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne suis affecté par + cette chose comme je le devrais être; elle me semble simplement être le + merveilleux épilogue d'un merveilleux drame. Cela a toute la beauté + terrible d'une tragédie grecque, une tragédie dans laquelle j'ai pris + une grande part, mais dans laquelle je ne fus point blessé.</p> + <p>—Oui, en vérité, c'est une question intéressante, dit + lord Henry qui trouvait un plaisir exquis à jouer sur l'égoïsme + inconscient de l'adolescent, une question extrêmement intéressante.... + Je m'imagine que la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les + véritables tragédies de la vie se passent d'une manière si peu + artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur incohérence + absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose, leur entier manque de style. + Elles nous affectent tout ainsi que la vulgarité; elles nous donnent une + impression de la pure force brutale et nous nous révoltons contre cela. + Parfois, cependant, une tragédie possédant des éléments + artistiques de beauté, traverse notre vie; si ces éléments de + beauté sont réels, elle en appelle a nos sens de l'effet dramatique. + Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs, mais les spectateurs de + la pièce, ou plutôt nous sommes les deux. Nous nous surveillons nous + mêmes et le simple intérêt du spectacle nous séduit.</p> + <p>«Qu'est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe? Une + femme s'est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me + soit jamais arrivée; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de mes + jours. Les femmes qui m'ont adoré—elles n'ont pas été + nombreuses, mais il y en a eu—ont voulu continuer, alors que depuis longtemps + j'avais cessé d'y prêter attention, ou elles de faire attention à + moi. Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre, elles + entament le chapitre des réminiscences.... Oh! la terrible mémoire des + femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation intellectuelle cela + révèle! On peut garder dans sa mémoire la couleur de la vie, + mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires....</p> + <p>—Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.</p> + <p>—Je n'en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. + La vie a toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, les + choses durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison, comme + manière artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait mourir. + Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce fut la proposition de + sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours un moment ennuyeux: cela vous + remplit de la terreur de l'éternité. Eh bien! le croyez-vous, il y a + une semaine, je me trouvai chez lady Hampshire, assis au dîner près de + la dame en question et elle insista pour recommencer de nouveau, en déblayant + le passé et ratissant le futur. J'avais enterré mon roman dans un lit + d'asphodèles; elle prétendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais + pas gâté sa vie. Je suis autorisé à croire qu'elle mangea + énormément; aussi ne ressentis-je aucune anxiété.... Mais + quel manque de goût elle montra!</p> + <p>«Le seul charme du passé est que c'est le passé, et les femmes + ne savent jamais quand la toile est tombée; elles réclament toujours un + sixième acte, et proposent de continuer le spectacle quand + l'intérêt s'en est allé.... Si on leur permettait d'en faire + à leur gré, toute comédie aurait une fin tragique, et toute + tragédie finirait en farce. Elles sont délicieusement artificielles, + mais elles n'ont aucun sens de l'art.</p> + <p>«Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des + femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait pour vous. + Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en portant des couleurs + sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en une femme qui porte du mauve, + quelque soit son âge, ou dans une femme de trente-cinq ans affectionnant les + rubans roses; cela veut toujours dire qu'elles ont eu des histoires. D'autres + trouvent une grande consolation à la découverte inopinée des + bonnes qualités de leurs maris. Elles font parade de leur + félicité conjugale, comme si c'était le plus fascinant des + péchés. La religion en console d'autres encore. Ses mystères ont + tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le comprendre. En + plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous êtes un + pécheur. La conscience fait de nous des égoïstes.... Oui, il n'y a + réellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la vie + moderne, et je n'ai point encore mentionné la plus importante.</p> + <p>—Quelle est-elle, Harry? demanda indifféremment le jeune homme.</p> + <p>—La consolation évidente: prendre un nouvel adorateur quand on en + perd un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours une + femme.... Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait être + dissemblable des femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau + dans sa mort.</p> + <p>«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils + miracles se produisent. Ils nous font croire à la réalité des + choses avec lesquelles nous jouons, comme le roman, la passion, + l'amour....»</p> + <p>—Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....</p> + <p>—Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la + vraie cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts + primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins + restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être + dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai + jamais vu dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous + devez être charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, + qui me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant parfaitement + vrai, et qui me donne la clef de tout....</p> + <p>—Qu'était-ce, Harry?</p> + <p>—Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les + héroïnes de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, + Ophélie, qu'elle mourait comme Juliette, et ressuscitait comme + Imogéne!</p> + <p>—Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la face + dans ses mains.</p> + <p>—Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier + rôle.... Mais il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge + clinquante comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque + tragédie jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de + Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la + réalité, et elle n'est jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un + songe..., comme ce fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, + les rendant plus adorables par sa présence, comme un roseau à travers + lequel passe la musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité.</p> + <p>«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la + gâta; elle en mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; + couvrez-vous le front de cendres parce que Cordélié a été + étranglée; invectivez le ciel parce que la fille de Brabantio est + trépassée, mais ne gaspillez pas vos larmes sur le cadavre de Sibyl + Vane; celle-ci était moins réelle que celles-là....»</p> + <p>Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, + à pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs des + objets s'évanouissaient paresseusement.</p> + <p>Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête....</p> + <p>—Vous m'avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il + avec un soupir de soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en + quelque sorte, j'en étais effrayé et je n'osais me l'exprimer à + moi-même. Comme vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce + qui est arrivé; ce fut une merveilleuse expérience, c'est tout. Je ne + crois pas que la vie me réserve encore quelque chose d'aussi merveilleux.</p> + <p>—La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec + votre extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable de faire.</p> + <p>—Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, ridé!... + Alors?...</p> + <p>—Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous aurez + à combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont + apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté. Nous vivons dans un + siècle qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être + beau. Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de mieux + à faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous sommes + plutôt en retard comme vous le voyez.</p> + <p>—Je pense que je vous rejoindrai à l'Opéra, Harry. Je suis + trop fatigué pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la + loge de votre soeur?</p> + <p>—Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur la + porte? Je suis désolé que vous ne veniez dîner.</p> + <p>—Ça ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous + suis bien obligé pour tout ce que vous m'avez dit; vous êtes + certainement mon meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.</p> + <p>—Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian, + répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant neuf + heures et demie, j'espère. Souvenez-vous que la Patti chante....</p> + <p>Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et au bout d'un + instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies. Dorian s'impatientait, + voulant déjà être parti, et il lui semblait que Victor n'en + finissait pas....</p> + <p>Aussitôt qu'il fut sorti, il se précipita vers le paravent et + découvrit la peinture.</p> + <p>Non! Rien n'était changé de nouveau dans le portrait; il avait su la + mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les événements de la vie alors + qu'ils arrivaient. La cruauté méchante qui gâtait les fines + lignes de la bouche, avait apparu, sans doute, au moment même où la + jeune fille avait bu le poison.... Ou bien était-il indifférent aux + événements? Connaissait-il simplement ce qui se passait dans + l'âme. Il s'étonnait, espérant que quelque jour, il verrait le + changement se produire devant ses yeux et cette pensée le fit + frémir.</p> + <p>Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait été! Elle avait souvent + mimé la mort au théâtre. La mort l'avait touchée et prise + avec elle. Comment avait-elle joué cette ultime scène terrifiante? + L'avait-elle maudit en mourant? Non! elle était morte par amour pour lui, et + l'amour, désormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout racheté + par le sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à ce + qu'elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, au + théâtre.... Quand il penserait à elle, ce serait comme à + une prestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour y + montrer la réalité suprême de l'Amour. Une prestigieuse figure + tragique! Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenant de son air + enfantin, de ses manières douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante + grâce. Il les refoula en hâte, et regarda de nouveau le portrait.</p> + <p>Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire son choix. Son + choix n'avait-il été déjà fait? Oui, la vie avait + décidé pour lui...la vie, et aussi l'âpre curiosité qu'il + en avait.... L'éternelle jeunesse, l'infinie passion, les plaisirs subtils et + secrets, les joies ardentes et les péchés plus ardents + encore—toutes ces choses il devait les connaître. Le portrait assumerait + le poids de sa honte, voilà tout!...</p> + <p>Une sensation de douleur le poignit on pensant à la + désagrégation que subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, + moquerie gamine de Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces + lèvres peintes, qui, maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et + des jours, il s'était assis devant son portrait, s'émerveillant de sa + beauté, presque énamouré d'elle comme il lui sembla maintes + fois.... Devait-elle s'altérer, à présent, à chaque + péché auquel il céderait? Cela deviendrait-il un monstrueux et + dégoûtant objet à cacher dans quelque chambre cadenassée, + loin de la lumière du soleil qui avait si souvent léché l'or + éclatant de sa chevelure ondée? Quelle dérision sans mesure!</p> + <p>Un instant, il songea à prier pour que cessât l'horrible sympathie + existant entre lui et le portrait. Une prière l'avait faite; peut-être + une prière la pouvait-elle détruire?...</p> + <p>Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de + rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût paraître, + à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner?... + D'ailleurs cela dépendait-il de sa volonté?...</p> + <p>Etait-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution? Quelque + raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pensée pouvait exercer + une influence sur un organisme vivant, cette influence ne pouvait-elle s'exercer sur + les choses mortes ou inorganiques? Ne pouvaient-elles, les choses extérieures + à nous-mêmes, sans pensée ou désir conscients, vibrer + à l'unisson de nos humeurs ou de nos passions, l'atome appelant l'atome dans + un amour secret ou une étrange affinité. Mais la raison était + sans importance. Il ne tenterait plus par la prière un si terrible pouvoir. Si + la peinture devait s'altérer, rien ne pouvait l'empêcher. C'était + clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y aurait un véritable plaisir + à guetter ce changement? Il pourrait suivre son esprit dans ses pensées + secrètes; ce portrait lui serait le plus magique des miroirs. Comme il lui + avait révélé son propre corps, il lui révélerait + sa propre âme. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le portrait, lui, + resterait sur la lisière frissonnante du printemps et de l'été. + Quand le sang lui viendrait à la face, laissant derrière un masque + pallide de craie aux yeux plombés, il garderait la splendeur de l'adolescence. + Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait; le pouls de sa vie ne + s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, il serait fort, et + léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait à l'image + peinte sur la toile? Il serait sauf: tout était là!...</p> + <p>Souriant, il replaça le paravent dans la position qu'il occupait devant le + portrait, et passa dans la chambre où l'attendait son valet. Une heure plus + tard, il était à l'Opéra, et lord Henry s'appuyait sur le dos de + son fauteuil.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2> + <p>Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra.</p> + <p>—Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je suis + venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais + que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé + un mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien + triste soirée, craignant qu'une première tragédie soit suivie + d'une autre. Vous auriez dû me télégraphier dès que vous + en avez entendu parler. Je l'ai lu par hasard dans la dernière édition + du <i>Globe</i> au club. Je vins aussitôt ici et je fus vraiment + désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous dire combien j'ai eu + le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous devez souffrir. Mais + où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la + pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis + l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas? Mais j'eus + peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler. Pauvre femme! Dans quel + état elle devait être! Son unique enfant!... Que disait-elle?</p> + <p>—Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits + coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement + contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. + J'étais à l'Opéra, vous auriez dû y venir. J'ai + rencontré pour la première lois lady Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous + étions dans sa loge. Elle est tout à fait charmante et la Patti a + chanté divinement. Ne parlez pas de choses horribles. Si l'on ne parlait + jamais d'une chose, ce serait comme si elle n'était jamais arrivée. + C'est seulement l'expression, comme dit Harry, qui donne une réalité + aux choses. Je dois dire que ce n'était pas l'unique enfant de la pauvre + femme. Il y a un fils, un charmant garçon je crois. Mais il n'est pas au + théâtre. C'est un marin, ou quelque chose comme cela. Et maintenant + parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en train de peindre?</p> + <p>—Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward + avec une vibration de tristesse dans la voix. Vous avez été à + l'Opéra pendant que Sibyl Vane reposait dans la mort en un sordide logis? Vous + pouvez me parler d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, + avant que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un + tombeau pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs + réservées a ce petit corps lilial!</p> + <p>—Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria + Dorian en se levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le + passé est le passé.</p> + <p>—Vous appelez hier le passé?</p> + <p>—Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que les + gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une + émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un + chagrin aussi facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être + à la merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable + et les dominer.</p> + <p>—Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé + complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune homme + qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais alors vous + étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée + des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous + parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence d'Harry qui + a fait cela, je le vois bien....</p> + <p>Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants + à considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.</p> + <p>—Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous + dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain.</p> + <p>—Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque jour.</p> + <p>—Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se + retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?</p> + <p>—Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste, + tristement.</p> + <p>—Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur + l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane + s'était suicidée....</p> + <p>—Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le + regardant avec une expression d'horreur....</p> + <p>—Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire + accident. Certainement, elle s'est suicidée.</p> + <p>L'autre enfonça sa tête dans ses mains.</p> + <p>—C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.</p> + <p>—Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus grandes + tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs ont + l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles, quelque chose + d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce qui s'en suit. Comme Sibyl + était différente! Elle a vécu sa plus belle tragédie. + Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle joua, + la nuit où vous la vites, elle joua mal parce qu'elle avait compris la + réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle + mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au domaine + d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute l'inutilité + pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais + comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si vous + étiez venu hier, à un certain moment—vers cinq heures et demie + peut-être ou six heures moins le quart—, vous m'auriez trouvé en + larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la + nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément. + Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne + d'ailleurs ne le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes + cruellement injuste, Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de + votre part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout + comme une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a + racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt + ans de sa vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi + injuste, je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put + surpasser son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon + à mourir d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon + cher Basil, si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui + est arrivé ou à le considérer à un point de vue assez + artistique. N'est-ce pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des + arts»? Je me rappelle avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit + volume relié en vélin, où je cueillis ce mot délicieux. + Encore ne suis-je pas comme ce jeune homme dont vous me parliez lorsque nous + fûmes ensemble à Marlow, ce jeune homme qui disait que le satin jaune + pouvait nous consoler de toutes les misères de l'existence. J'aime les belles + choses que l'on peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les + laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, + parés; il y a beaucoup à tirer de ces choses. Mais le + tempérament artistique qu'elles créent ou du moins + révèlent est plus encore pour moi. Devenir le spectateur de sa propre + vie, comme dit Harry, c'est échapper aux souffrances terrestres. Je sais bien + que je vous étonne en vous parlant ainsi. Vous n'avez pas compris comment je + me suis développé. J'étais un écolier lorsque vous me + connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de nouvelles passions, de nouvelles + pensées, des idées nouvelles. Je suis différent, mais vous ne + devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais vous serez toujours mon ami. + Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien que vous êtes meilleur que lui.... + Vous n'êtes pas plus fort, vous avez trop peur de la vie, mais vous êtes + meilleur. Comme nous étions heureux ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et + ne me querellez pas, je suis ce que je suis. Il n'y a rien de plus à dire!</p> + <p>Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui + était très cher, et sa personnalité avait marqué le + tournant de son art. Il ne put supporter l'idée de lui faire plus longtemps + des reproches. Après tout, son indifférence pouvait n'être qu'une + humeur passagère; il y avait en lui tant de bonté et tant de + noblesse.</p> + <p>—Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous + parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement + que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette + après-midi. Vous a-t-on convoqué?</p> + <p>Dorian secoua la tète et une expression d'ennui passa sur ses traits + à ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose + de si brutal et de si vulgaire!</p> + <p>—Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.</p> + <p>—Mais elle, le connaissait certainement?</p> + <p>—Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit + à personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très + curieux de savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement + que je m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. + Il faudra que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle + quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques lambeaux de + phrases pathétiques.</p> + <p>—J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir. Mais + il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de vous.</p> + <p>—Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait + impossible! s'écria-t-il en se reculant.</p> + <p>Le peintre le regarda en face....</p> + <p>—Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai + fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi + avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le regarder. + C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce paravent, Dorian. C'est + vraiment désobligeant de la part de votre domestique de cacher ainsi mon + oeuvre. Il me semblait que quelque chose était changé ici quand je suis + entré.</p> + <p>—Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je lui + laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois, et c'est tout. + Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop crûment sur + le portrait.</p> + <p>—Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable. + Laissez-moi voir....</p> + <p>Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce.</p> + <p>Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il + s'élança entre le peintre et le paravent.</p> + <p>—Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le + veux pas.</p> + <p>—Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. + Pourquoi ne la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.</p> + <p>—Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur que je + ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait sérieux, + je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en demander. Mais, songez-y, + si vous touchez au paravent, tout est fini entre nous!...</p> + <p>Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde + stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était + blême de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux + semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....</p> + <p>—Dorian!</p> + <p>—Ne parlez pas!</p> + <p>—Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le voulez + pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant vers la + fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir mon + oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il faudra sans + doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis d'ici-là; ainsi, + devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas maintenant?</p> + <p>—L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un + étrange effroi.</p> + <p>Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le + mystère de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose—il ne + savait quoi—se passerait avant....</p> + <p>—Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. + Georges Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition + spéciale qui ouvrira rue de Sèze dans la première semaine + d'octobre. Le portrait ne sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez + facilement vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez + sûrement absent de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un + paravent, vous n'avez guère à vous en soucier.</p> + <p>Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait qu'il + courait un horrible danger.</p> + <p>—Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais, + s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez + pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule + différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous ne + pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au + monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la + même chose à Harry.</p> + <p>Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que + lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à + moitié en riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, + demandez à Basil pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a + dit, et cela a été pour moi une révélation.» Oui, + Basil aussi, peut-être, avait son secret. Il essaierait de le + connaître....</p> + <p>—Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit dans + les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le vôtre, je + vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer mon portrait?</p> + <p>Le peintre frissonna malgré lui.</p> + <p>—Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous ririez + sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de ces choses. Si + vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est bien.... Je pourrai, du + moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous voulez que la meilleure de mes + oeuvres soit à jamais cachée au monde, j'accepte.... Votre + amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute renommée.</p> + <p>—Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le + droit de le savoir.</p> + <p>Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait + remplacée. Il était résolu à connaître le secret de + Basil Hallward.</p> + <p>—Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et + répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une + chose curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord, + mais qui s'est révélée à vous soudainement?</p> + <p>—Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son + fauteuil de ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et + effrayés.</p> + <p>—Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir + entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, + votre personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus + dominé, âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la + visible incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, + nous autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux de + tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je + n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez + loin de moi, vous étiez encore présent dans mon art....</p> + <p>«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. + C'eût été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends + à peine moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face + à face et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux + peut-être, car il y a un péril dans de telles adorations, le + péril de les perdre, non moindre que celui de les conserver.... Les semaines + passaient et je m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase + nouvelle. Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une + délicate armure, en Adonis armé d'un épieu poli et en costume de + chasseur. Couronné de lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la + proue de la trirème d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et + bourbeux. Vous vous étiez penché sur l'étang limpide d'un + paysage grec, mirant dans l'argent des eaux silencieuses, la merveille de votre + propre visage. Et tout cela avait été ce que l'art pouvait être, + de l'inconscience, de l'idéal, de l'à-peu prés. Un jour, jour + fatal, auquel je pense quelquefois, je résolus de peindre un splendide + portrait de vous tel que vous êtes maintenant, non dans les costumes des temps + révolus, mais dans vos propres vêtements et dans votre époque. + Fût-ce le réalisme du sujet ou la simple idée de votre propre + personnalité, se présentant ainsi à moi sans entours et sans + voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant que j'y travaillais, chaque coup + de pinceau, chaque touche de couleur me semblaient révéler mon secret. + Je m'effrayais que chacun pût connaître mon idolâtrie. Je sentis, + Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de moi-même dans cette oeuvre. C'est + alors que je résolus de ne jamais permettre que ce portrait fut exposé. + Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais alors vous ne vous rendiez pas compte + de ce que tout cela signifiait pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de + moi, je ne m'en souciais pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis + tout seul en face de lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours + après qu'il eût quitté mon atelier, dès que je fus + débarrassé de l'intolérable fascination de sa présence, + il me sembla que j'avais été fou en imaginant y avoir vu autre chose + que votre beauté et plus de choses que je n'en pouvais peindre. Et même + maintenant je ne puis m'empêcher de sentir l'erreur qu'il y a à croire + que la passion éprouvée dans la création puisse jamais se + montrer dans l'oeuvre créée. L'art est toujours plus abstrait que nous + ne l'imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur, + voilà tout. Il me semble souvent que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il + ne le révèle. Aussi lorsque je reçus cette offre de Paris, je + résolus de faire de votre portrait le clou de mon exposition. Je ne + soupçonnais jamais que vous pourriez me le refuser. Je vois maintenant que + vous aviez raison. Ce portrait ne peut être montré. Il ne faut pas m'en + vouloir, Dorian, de tout ce que je viens de vous dire. Comme je le disais une fois + à Harry, vous êtes fait pour être aimé....</p> + <p>Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et un + sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il + était sauvé pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre + d'une infinie pitié pour le peintre qui venait de lui faire une si + étrange confession, et il se demandait si lui-même pourrait jamais + être ainsi dominé par la personnalité d'un ami. Lord Henry avait + ce charme d'être très dangereux, mais c'était tout. Il + était trop habile et trop cynique pour qu'on put vraiment l'aimer. Pourrait-il + jamais exister quelqu'un qui le remplirait d'une aussi étrange + idolâtrie? Etait-ce là une de ces choses que la vie lui + réservait?...</p> + <p>—Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez + réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu?</p> + <p>—J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait + très curieux.</p> + <p>—Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?</p> + <p>Dorian secoua la tête.</p> + <p>—Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous laisser + face à face avec ce tableau.</p> + <p>—Vous y arriverez un jour?</p> + <p>—Jamais!</p> + <p>—Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous + avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment + influencé mon talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous + ne savez pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!...</p> + <p>—Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous + sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment.</p> + <p>—Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; + maintenant que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est + allé. Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.</p> + <p>—C'était une confession très désappointante.</p> + <p>—Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le + tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir....</p> + <p>—Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais + il ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux amis; + nous devons nous en tenir là....</p> + <p>—Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.</p> + <p>—Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry + passe ses journées à dire des choses incroyables et ses soirées + à faire des choses invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que + j'aimerais. Mais je ne crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je + viendrai à vous aussitôt, Basil.</p> + <p>—Vous poserez encore pour moi?</p> + <p>—Impossible!</p> + <p>—Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne + rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette + chance.</p> + <p>—Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser pour + vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie propre.... Je + viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi agréable.</p> + <p>—Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec + tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez + pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y pouvons rien. Je + comprends parfaitement ce que vous éprouvez.</p> + <p>Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme + il connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était + étrange qu'au lieu d'avoir été forcé de + révéler son propre secret, il avait réussi presque par hasard, + à arracher le secret de son ami! Comme cette étonnante confession + l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de jalousie du peintre, sa + dévotion farouche, ses panégyriques extravagants, ses curieuses + réticences, il comprenait tout maintenant et il en éprouva une + contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir quelque chose de + tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque.</p> + <p>Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à + tout prix. Il ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux + regards. Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le + laisser, même une heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre + accès.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="X" id="X"></a>X</h2> + <p>Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si cet homme + avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le valet + était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian alluma une + cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda. Il y pouvait voir + parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait. C'était un masque + placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de ce côté. + Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes.</p> + <p>Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir + lui parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer + immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet sortit, que + ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être était-ce un + simple effet de son imagination?</p> + <p>Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses + mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la + bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude.</p> + <p>—La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est + toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et nettoyer + avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous, monsieur, pas + du tout présentable.</p> + <p>—Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef, + simplement....</p> + <p>—Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y + allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa Seigneurie est + morte.</p> + <p>Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait + gardé un souvenir détestable.</p> + <p>—Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette + pièce, et c'est tout. Donnez-moi la clef.</p> + <p>—Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son trousseau + d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite l'avoir + retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous proposez d'habiter + là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement.</p> + <p>—Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est + très bien.</p> + <p>Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du + ménage. Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. + Elle se retira en minaudant.</p> + <p>Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et + regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit + de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail + vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait + trouvé dans un couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir + à envelopper l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle + déjà servi de drap mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une + chose qui avait sa propre corruption, pire même que la corruption de la mort, + une chose capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce que + les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image + peinte sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa + grâce. Ils la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image + durerait; elle serait toujours vivante.</p> + <p>Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la + véritable raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil + l'eût aidé à résister à l'influence de lord Henry + et aux influences encore plus empoisonnées de son propre tempérament. + L'amour qu'il lui portait—car c'était réellement de + l'amour—n'avait rien que de noble et d'intellectuel. Ce n'était pas + cette simple admiration physique de la beauté qui naît des sens et qui + meurt avec la fatigue des sens. C'était un tel amour qu'avaient connu Michel + Ange, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-même. Oui, Basil + eût pu le sauver. Mais il était trop tard, maintenant. Le passé + pouvait être anéanti. Les regrets, les reniements, ou l'oubli pourrait + faire cela. Mais le futur était inévitable. Il y avait en lui des + passions qui trouveraient leur terrible issue, des rêves qui projetteraient sur + lui l'ombre de leur perverse réalité.</p> + <p>Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le couvrait et + la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le portrait + était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas changé + et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux d'or, les yeux + bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait. L'expression + seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté. En + comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures, comme les + remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient futiles! Combien + futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait de cette + toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses traits et il jeta le riche + linceul sur le tableau. Au même instant on frappa à la porte, il passait + de l'autre côté du paravent au moment où son domestique + entra.</p> + <p>—Les encadreurs sont là, monsieur.</p> + <p>Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas + qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque + chose de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant + à sa table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui + envoyer quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver + à huit heures un quart le soir.</p> + <p>—Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et + faites entrer ces hommes.</p> + <p>Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard + lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec + un jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit + homme florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était + fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes + qui avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il + attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en faveur + de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait tout le monde. Rien + que le voir était une joie.</p> + <p>—Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains charnues + et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour moi l'honneur + de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre de toute beauté, + monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du vieux florentin. Cela vient je + crois de Fonthill.... Conviendrait admirablement à un sujet religieux, M. + Gray.</p> + <p>—Je suis fâché que vous vous soyez donné le + dérangement de monter, M. Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique + je ne sois guère en ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je + voulais seulement faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez + lourd et je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes.</p> + <p>—Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être + agréable. Quelle est cette oeuvre d'art?</p> + <p>—La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la + transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle + ne soit pas abîmée en montant.</p> + <p>—Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant, + avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues + chaînes de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous + le porter, M. Gray?</p> + <p>—Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me suivre. + Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que ce ne soit bien + haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est plus large.</p> + <p>Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils + commencèrent à monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau + très volumineux et de temps en temps, en dépit des obséquieuses + protestations de M. Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif + déplaisir à voir un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian + leur donnait un coup de main.</p> + <p>—C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme, + haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son + front dénudé.</p> + <p>—Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la + porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et + dissimuler son âme aux yeux des hommes.</p> + <p>Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre + ans, non, vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il + était enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une + grande pièce, bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir + spécialement pour son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance + avec sa mère, et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir + à distance. Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. + C'était bien là, la vaste <i>cassone</i> italienne avec ses moulures + dorées et ternies, ses panneaux aux peintures fantastiques, dans laquelle il + s'était si souvent caché étant enfant. C'étaient encore + les rayons de bois vernis remplis des livres de classe aux pages cornées. + Derrière, était tendue au mur la même tapisserie flamande + déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient aux + échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers cavalcadaient au + fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs poings gantés. + Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants de son enfance + solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de lui. Il se rappela la + pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui sembla horrible que le fatal + portrait dût être caché dans ce lieu. Combien peu il eût + imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie lui + réservait!</p> + <p>Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi + éloignée des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui + n'y pourrait pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la + toile pourrait devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la + verrait. Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la + corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était + assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y avait + aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte.... Quelque amour pouvait + traverser sa vie, la purifier et la délivrer de ces péchés + rampant déjà autour de lui en esprit et en chair—de ces + péchés étranges et non décrits auxquels le mystère + prête leur charme et leur subtilité. Peut-être un jour + l'expression cruelle abandonnerait la bouche écarlate et sensitive, et il + pourrait alors montrer au monde le chef-d'oeuvre de Basil Hallward.</p> + <p>Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par semaine, + l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur du vice, + mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient creuses et + flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux flétris, les marquant + d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient leur brillant; la bouche + affaissée et entr'ouverte aurait cette expression grossière ou ridicule + qu'ont les bouches des vieux. Elle aurait le cou ridé, les mains aux grosses + veines bleues, le corps déjeté de ce grand père qui avait + été si dur pour lui, dans son enfance. Le tableau devait être + caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement.</p> + <p>—Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en + se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à autre + chose.</p> + <p>—Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui soufflait + encore; où le mettrons-nous?</p> + <p>—Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit + accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci.</p> + <p>—Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?</p> + <p>Dorian tressaillit....</p> + <p>—Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant + pas des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le + terrasser s'il avait essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le + secret de sa vie.</p> + <p>—Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis + très obligé de la bonté que vous avez eue de venir ici.</p> + <p>—Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous + servir!</p> + <p>Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui regardait + Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits grossiers et + disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi merveilleusement beau.</p> + <p>Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et mit + la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder + l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.</p> + <p>En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq + heures passées et que le thé était déjà servi. Sur + une petite table de bois noir parfumé, délicatement incrustée do + nacre,—un cadeau de lady Radley, la femme de son tuteur, charmante malade + professionnelle qui passait tous les hivers au Caire—se trouvait un mot de lord + Henry avec un livre relié de jaune, à la couverture + légèrement déchirée et aux tranches salles. Un + numéro de la troisième édition de la <i>St-James Gazette</i> + était déposée sur le plateau à thé. Victor + était évidemment revenu. Il se demanda s'il n'avait pas + rencontré les hommes dans le hall alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne + s'était pas enquis auprès d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il + remarquerait sûrement l'absence du tableau, l'avait même sans doute + déjà remarquée en apportant le thé. Le paravent + n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au mur. + Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la maison et + tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible d'avoir un + espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de personnes riches + exploitées toute leur vie par un domestique qui avait lu une lettre, surpris + une conversation, ramassé une carte avec une adresse, ou trouvé sous un + oreiller une fleur fanée ou un lambeau de dentelle.</p> + <p>Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord + Henry. Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre qui + pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un quart. + Il ouvrit négligemment la <i>St-James Gazette</i> et la parcourut. Une marque au + crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut + attentivement le paragraphe suivant:</p> + <p>«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE— Une enquête a été + faite ce matin à Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du + District, sur le décès de Sibyl Vane, une jeune actrice + récemment engagée au Théâtre Royal, Holborn. On a conclu + à la mort par accident. Une grande sympathie a été + témoignée à la mère de la défunte qui se montra + très affectée pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant + celui du Dr Birrell qui a dressé le bulletin de décès de la + jeune fille.»</p> + <p>Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher + dans la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela + était affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il + en voulut un peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. + C'était stupide de sa part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor + pouvait l'avoir lu. Cet homme savait assez d'anglais pour cela.</p> + <p>Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? + Après tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray + et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne l'avait + pas tuée.</p> + <p>Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait + envoyé. Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support + octogonal aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de + quelques étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant + le volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; + au bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange + qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes, + exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant + lui en un muet cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé + prenait corps à ses yeux; des choses qu'il n'avait jamais imaginées se + révélaient à lui graduellement.</p> + <p>C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple + étude psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de + réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les + modes de penser des autres siècles, et de résumer en lui les + états d'esprit par lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple + artificialité ces renonciations que les hommes avaient follement + appelées Vertus, aussi bien que ces révoltes naturelles que les hommes + sages appellent encore Péchés. Le style en était curieusement + ciselé, vivant et obscur tout à la fois, plein d'argot et + d'archaïsmes, d'expressions techniques et de phrases travaillées, comme + celui qui caractérise les ouvrages de ces fins artistes de l'école + française; les <i>Symbolistes</i>. Il s'y trouvait des métaphores aussi + monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de couleurs. La vie des sans + y était décrite dans des termes de philosophie mystique. On ne savait + plus par instants si on lisait les extases spirituelles d'un saint du moyen âge + ou les confessions morbides d'un pécheur moderne. C'était un livre + empoisonné. De lourdes vapeurs d'encens se dégageaient de ses pages, + obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases, l'étrange monotonie + de leur musique toute pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment + répétés, évoquaient dans l'esprit du jeune homme, + à mesure que les chapitres se succédaient, une sorte de rêverie, + un songe maladif, le rendant inconscient de la chute du jour et de l'envahissement + des ombres. Un ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une + étoile solitaire, éclairait les fenêtres. Il lut à cette + blême lumière tant qu'il lui fut possible de lire. Enfin, après + que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé l'heure tardive, il se leva, + alla dans la chambre voisine déposer le livre sur la petite table florentine + qu'il avait toujours près de son lit, et s'habilla pour dîner.</p> + <p>Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il + trouva lord Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très + ennuyé.</p> + <p>—J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est + entièrement de votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a + tellement intéressé que j'en ai oublié l'heure.</p> + <p>—Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se + levant.</p> + <p>—Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y + a une grande différence.</p> + <p>—Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry.</p> + <p>Et ils passèrent dans la salle à manger.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2> + <p>Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l'influence de + ce livre; il serait peut-être plus juste de dire qu'il ne songea jamais + à s'en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à + grande marge de la première édition, et les avait fait relier de + différentes couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs + variées et les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il + semblait, par moments, avoir perdu tout contrôle.</p> + <p>Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les influences + romanesques et scientifiques s'étaient si étrangement confondues, lui + devint une sorte de préfiguration de lui-même; et à la + vérité, ce livre lui semblait être l'histoire de sa propre vie, + écrite avant qu'il ne l'eût vécue.</p> + <p>A un certain point de vue, il était plus fortuné que le fantastique + héros du roman. Il ne connut jamais—et jamais n'eut aucune raison de + connaître—cette indéfinissable et grotesque horreur des miroirs, + des surfaces de métal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne + heure dans la vie du jeune Parisien à la suite du déclin + prématuré d'une beauté qui avait été, jadis, si + remarquable....</p> + <p>C'était presque avec une joie cruelle—la cruauté ne + trouve-t-elle sa place dans toute joie comme en tout plaisir?—qu'il lisait la + dernière partie du volume, avec sa réellement tragique et quelque peu + emphatique analyse de la tristesse et du désespoir de celui qui perd, + lui-même, ce que dans les autres et dans le monde, il a le plus + chèrement apprécié.</p> + <p>Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil Hallward, et + bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Même ceux qui avaient + entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de temps à autres, + d'étranges rumeurs sur son mode d'existence courussent dans Londres, devenant + le potin des clubs, ne pouvaient croire à son déshonneur quand ils le + voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un être que le monde n'aurait + souillé. Les hommes qui parlaient grossièrement entre eux faisaient + silence quand ils l'apercevaient. Il y avait quelque chose dans la pureté de + sa face qui les faisait se taire. Sa simple présence semblait leur rappeler la + mémoire de l'innocence qu'ils avaient ternie. Ils s'émerveillaient de + ce qu'un être aussi gracieux et charmant, eût pu échapper à + la tare d'une époque à la fois aussi sordide et aussi sensuelle.</p> + <p>Souvent, en revenant à la maison d'une de ses absences mystérieuses + et prolongées qui donnèrent naissance à tant de conjectures + parmi ceux qui étaient ses amis, ou qui pensaient l'être, il montait + à pas de loup là-haut, à la chambre fermée, en ouvrait la + porte avec une clef qui ne le quittait jamais, et là, un miroir à la + main, en face du tableau de Basil Hallward, il confrontait la face devenue + vieillissante et mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans + la glace.... L'acuité du contraste augmentait son plaisir. Il devint de plus + en plus enamouré de sa propre beauté, de plus en plus + intéressé à la déliquescence de son âme.</p> + <p>Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et monstrueuses + délices, les stigmates hideux qui déshonoraient ce front ridé ou + se tordaient autour de la bouche épaisse et sensuelle, se demandant quels + étaient les plus horribles, des signes du péché ou des marques + de l'âge.... Il plaçait ses blanches mains à côté + des mains rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps se + déformant et des membres las.</p> + <p>Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre + imprégnée de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la + petite taverne mal famée située près des Docks, qu'il avait + accoutumé de fréquenter, déguisé et sous un faux nom, il + pensait à la ruine qu'il attirait sur son âme, avec un désespoir + d'autant plus poignant qu'il était purement égoïste. Mais rares + étaient ces moments.</p> + <p>Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le premier + en lui, alors qu'ils étaient assis dans le jardin du peintre leur ami, + semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il voulait + connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient plus + insatiable à mesure qu'il les satisfaisait.</p> + <p>Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois ou deux + par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la saison, il ouvrait aux + invités sa maison splendide et avait les plus célèbres musiciens + du moment pour charmer ses hôtes des merveilles de leur art. Ses petits + dîners, dans la composition desquels lord Henry l'assistait, étaient + remarqués, autant pour la sélection soigneuse et le rang de ceux qui y + étaient invités, que pour le goût exquis montré dans la + décoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de fleurs + exotiques, ses nappes brodées, sa vaisselle antique d'argent et d'or.</p> + <p>Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent voir dans + Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu'ils avaient souvent + rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant quelque + chose de la culture réelle de l'étudiant avec la grâce, la + distinction ou les manières parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait + être de ceux dont parle le Dante, de ceux qui cherchent à se rendre + «parfaits par le culte de la Beauté». Comme Gautier, il + était «celui pour qui le monde visible existe»...</p> + <p>Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des arts, celui + dont tous les autres ne paraissent que la préparation. La mode, par quoi ce + qui est réellement fantastique devient un instant universel, et le Dandysme, + qui, à sa manière, est une tentative proclamant la modernité + absolue de la Beauté, avaient, naturellement, retenu son attention. Sa + façon de s'habiller, les manières particulières que, de temps + à autre, il affectait, avaient une influence marquée sur les jeunes + mondains des bals de Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall Mall, qui le + copiaient en toutes choses, et s'essayaient à reproduire le charme accidentel + de sa grâce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire et niais.</p> + <p>Car, bien qu'il fût prêt à accepter la position qui lui + était offerte à son entrée dans la vie, et qu'il trouvât, + à la vérité, un plaisir curieux à la pensée qu'il + pouvait devenir pour le Londres de nos jours, ce que dans l'impériale Rome de + Néron, l'auteur du <i>Satyricon</i> avait été, encore, au fond de son + coeur, désirait-il être plus qu'un simple <i>Arbiter Elegantiarum</i>, + consulté sur le port d'un bijou, le noeud d'une cravate ou le maniement d'une + canne.</p> + <p>Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui + aurait sa philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouverait + dans la spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation.</p> + <p>Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été + décrié, les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant + les passions et les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont + conscience d'affronter avec des formes d'existence moins hautement + organisées.</p> + <p>Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait jamais + été comprise, que les hommes étaient restés brutes et + sauvages parce que le monde avait cherché à les affamer par la + soumission ou les anéantir par la douleur, au lieu d'aspirer à les + faire les éléments d'une nouvelle spiritualité, dont un instinct + subtil de Beauté était la dominante caractéristique. Comme il se + figurait l'homme se mouvant dans l'histoire, il fut hanté par un sentiment de + défaite.... Tant avaient été vaincus et pour un but si + mesquin.</p> + <p>Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes monstrueuses + de torture par soi-même et de renoncement, dont l'origine était la peur, + et dont le résultat avait été une dégradation infiniment + plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur + ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son ironie + merveilleuse, faisant se nourrir l'anachorète avec les animaux du + désert, et donnant à l'ermite les bêtes de la plaine pour + compagnons. Certes, il pouvait y avoir, comme lord Harry l'avait + prophétisé, un nouvel Hédonisme qui recréerait la vie, et + la tirerait de ce grossier et déplaisant puritanisme revivant de nos jours. Ce + serait l'affaire de l'intellectualité, certainement; il ne devait être + accepté aucune théorie, aucun système impliquant le sacrifice + d'un mode d'expérience passionnelle. Son but, vraiment, était + l'expérience même, et non les fruits de l'expérience quels qu'ils + fussent, doux ou amers. Il ne devait pas plus être tenu compte de + l'ascétisme qui amène la mort des sens que du dérèglement + vulgaire qui les émousse; mais il fallait apprendre à l'homme à + concentrer sa volonté sur les instants d'une vie qui n'est elle-même + qu'un instant.</p> + <p>Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés avant + l'aube, ou bien après l'une de ces nuits sans rêves qui nous rendent + presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits d'horreur et de joie + informe, alors qu'à travers les cellules du cerveau se glissent des + fantômes plus terribles que la réalité elle-même, + animés de cette vie ardente propre à tous les grotesques, et qui + prête à l'art gothique son endurante vitalité—cet art + étant, on peut croire, spécialement l'art de ceux dont l'esprit a + été troublé par la maladie de la rêverie....</p> + <p>Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent trembler.... + Sous de ténébreuses formes fantastiques, des ombres muettes se + dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....</p> + <p>Au dehors, c'est l'éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des + ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent soufflant des + collines, errant autour de la maison silencieuse, comme s'il craignait d'en + éveiller les dormeurs, qui auraient alors à rappeler le sommeil de sa + cave de pourpre.</p> + <p>Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par + degrés, les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et + nous guettons l'aurore refaisant à nouveau le monde.</p> + <p>Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies éteintes + sont où nous les avons laissées, et à côté, + gît le livre à demi-coupé que nous lisions, ou la fleur + montée que nous portions au bal, ou la lettre que nous avions peur de lire ou + que nous avons lue trop souvent.... Rien ne nous semble changé.</p> + <p>Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que + nous connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes; et + alors s'empare de nous un terrible sentiment de la continuité + nécessaire de l'énergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes + stéréotypées, ou un sauvage désir, peut-être, que + nos paupières s'ouvrent quelque matin sur un monde qui aurait + été refait à nouveau dans les ténèbres pour notre + plaisir—un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et de + nouvelles couleurs, qui serait changé, qui aurait d'autres secrets, un monde + dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune survivance, + même sous forme consciente d'obligation ou de regret, la remembrance même + des joies ayant son amertume, et la mémoire des plaisirs, ses douleurs.</p> + <p>C'était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian + Gray, l'un des seuls, le seul objet même de la vie; dans sa course aux + sensations, ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet + élément d'étrangeté si essentiel au roman; il adopterait + certains modes de pensée qu'il savait étrangers à sa nature, + n'abandonnerait à leurs captieuses influences, et ayant, de cette + façon, saisi leurs couleurs et satisfait sa curiosité intellectuelle, + les laisserait avec cette sceptique indifférence qui n'est pas incompatible + avec une réelle ardeur de tempérament et qui en est même, suivant + certains psychologistes modernes, une nécessaire condition.</p> + <p>Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion catholique + romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu pour lui un grand + attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement réel que tous les + sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son superbe dédain de + l'évidence des sens, que par la simplicité primitive de ses + éléments et l'éternel pathétique de la Tragédie + humaine qu'il cherche à symboliser.</p> + <p>Il aimait à s'agenouiller sur les froids pavés de marbre, et + à contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, + écartant lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou + élevant l'ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu'on + croirait parfois être, en vérité, le <i>panis coelestis</i>, le pain + des anges—ou, revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant + l'hostie dans le calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les + encensoirs fumants, que des enfants vêtus de dentelles et d'écarlate + balançaient gravement dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le + séduisaient infiniment. En s'en allant, il s'étonnait devant les + confessionnaux obscurs, et s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, écoutant + les hommes et les femmes souffler à travers la grille usée l'histoire + véritable de leur vie.</p> + <p>Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrêter son développement + intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un système, et ne + prit point pour demeure définitive, une auberge tout juste convenable au + séjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans étoiles et sans + lune.</p> + <p>Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer + d'étrangeté les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble + toujours l'accompagner, l'émut pour un temps....</p> + <p>Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes du + darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les pensées + et les passions des hommes dans quelque cellule perlée du cerveau, ou dans + quelque nerf blanc du corps, se complaisant à la conception de la + dépendance absolue de l'esprit à certaines conditions physiques, + morbides ou sanitaires, normales ou malades.</p> + <p>Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie + sur la vie ne lui sembla avoir d'importance comparée à la Vie + elle-même. Il eût profondément conscience de la + stérilité de la spéculation intellectuelle quand on la + sépare de l'action et de l'expérience. Il perçut que les sens, + non moins que l'âme, avaient aussi leurs mystères spirituels et + révélés.</p> + <p>Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection, + distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant + d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point de + disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie sensorielle, et essaya + de découvrir leurs relations véritables; ainsi l'encens lui sembla + l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des passionnés; la violette + évoque la mémoire des amours défuntes, le musc rend + dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent + d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses influences + des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen parfumé, + des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard indien qui rend malade, + de l'hovenia qui affole les hommes, et de l'aloès dont il est dit qu'il chasse + la mélancolie de l'âme.</p> + <p>D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et + dans une longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs + de laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles + gypsies tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves + Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux + luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des + tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces + Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou + d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à + capuchon ou d'horribles vipères cornues.</p> + <p>Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le + réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin + et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir.</p> + <p>Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments + qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou parmi + les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de + l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer.</p> + <p>Il possédait le mystérieux <i>juruparis</i> des Indiens du Rio Negro + qu'il n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler + les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et + à la flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des + sons pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites + d'ossements humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au + Chili, et les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui + donnent une note de douceur singulière.</p> + <p>Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand on + les secouait, le long <i>clarin</i> des Mexicains dans lequel le musicien ne doit pas + souffler, mais en aspirer l'air, le <i>ture</i> rude des tribus de l'Amazone, dont sonnent + les sentinelles perchées tout le jour dans de hauts arbres et que l'on peut + entendre, dit-on, à trois lieues de distance; le <i>teponaztli</i> aux deux langues + vibrantes de bois, que l'on bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique + obtenu du suc laiteux des plantes; des cloches d'Astèques, dites <i>yolt</i>, + réunies en grappes, et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands + serpents semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez + dans le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si + éclatante description.</p> + <p>Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il + éprouva un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, + avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.</p> + <p>Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans sa + loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié + de bonheur, le <i>Tannhauser</i>, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le + prélude de la tragédie de sa propre âme.</p> + <p>La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal + déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume + couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des + années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.</p> + <p>Il passait souvent des journées entières, rangeant et + dérangeant dans leurs boîtes les pierres variées qu'il avait + réunies, par exemple, le chrysobéryl vert olive qui devient rouge + à la lumière de la lampe, le cymophane aux fils d'argent, le + péridot couleur pistache, les topazes roses et jaunes, les escarboucles d'un + fougueux écarlate aux étoiles tremblantes de quatre rais, les pierres + de cinnamome d'un rouge de flamme, les spinelles oranges et violacées et les + améthystes aux couches alternées de rubis et de saphyr.</p> + <p>Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la pierre + de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir d'Amsterdam + trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse incomparable de + couleur, et il eut une turquoise <i>de la vieille roche</i> qui fit l'envie de tous les + connaisseurs.</p> + <p>Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la + «Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un + serpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque + d'Alexandre, il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la + vallée du Jourdain des serpents «portant sur leurs dos des colliers + d'émeraude.»</p> + <p>Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon qui + faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de pourpre» + on pouvait endormir le monstre et le tuer.</p> + <p>Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un homme + invisible, et l'agate des Indes le faisait éloquent. La cornaline apaisait la + colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'améthyste chassait les + fumées de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les démons et + l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La sélénite croissait + et déclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait + découvrir les voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d'un + chevreau.</p> + <p>Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un + crapaud nouvellement tué, qui était un antidote certain contre les + poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope était un + charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on découvrait + dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs de tout danger venant du + feu.</p> + <p>Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis dans sa + main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes du palais de + Jean-le-Prêtre étaient «faites de sardoines, au milieu desquelles + était incrustée la corne d'une vipère cornue, ce qui faisait que + nul homme portant du poison ne pouvait entrer.» Au fronton, l'on voyait + «deux pommes d'or dans lesquelles étaient enchâssées deux + escarboucles» de sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles + éclairaient la nuit.</p> + <p>Dans l'étrange roman de Lodge «Une perle d'Amérique» il + est écrit que dans la chambre de la reine, on pouvait voir «toutes les + chastes femmes du monde, vêtues d'argent, regardant à travers de beaux + miroirs de chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'émeraudes + vertes». Marco Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans + la bouche des morts.</p> + <p>Un monstre marin s'était enamouré de la perle qu'un plongeur + rapportait au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré sept lunes + sur la perte du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dans une grande fosse, + il s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouvé bien que + l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pièces d'or à qui + le découvrirait.... Le roi de Malabar montra à un certain + Vénitien un rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il + adorait.</p> + <p>Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite à Louis XII de + France, son cheval était bardé de feuilles d'or, si l'on en croit + Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui répandaient + une éclatante lumière. Charles d'Angleterre montait à cheval + avec des étriers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait + un costume, évalué à trente mille marks, couvert de rubis + balais.</p> + <p>Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement, + comme portant «un pourpoint rehaussé d'or, le plastron brodé de + diamants et autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi + d'énormes balais.»</p> + <p>Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'émeraudes + retenues par des filigranes d'or. Edouard II donna à Piers Gaveston une armure + d'or rouge semée d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de turquoises et + un heaume emperlé.... Henry II portait des gants enrichis de pierreries + montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie cousu de vingt rubis et de + cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de Charles le Téméraire, + dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles piriformes et + semé de saphyrs.</p> + <p>Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe et la + décoration! Cela semblait encore merveilleux à lire, ces fastes luxueux + des temps abolis!</p> + <p>Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui tenaient + lieu de fresques dans les salles glacées des nations du Nord. Comme il + s'absorbait dans ce sujet—il avait toujours eu une extraordinaire + faculté d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il + entreprît—il s'assombrit à la pensée de la ruine que le + temps apportait sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait + échappé....</p> + <p>Les étés succédaient aux étés, et les + jonquilles jaunes avaient fleuri et étaient mortes bien des fois, et des nuits + d'horreur répétaient l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas + changé!... Nul hiver n'abîma sa face, ne ternit sa pureté + florale. Quelle différence avec les choses matérielles! Où + étaient-elles maintenant?</p> + <p>Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux + avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient tissé pour le + plaisir d'Athèné?... Où, l'énorme velarium que + Néron avait tendu devant le Colisée de Rome, cette voile titanesque de + pourpre sur laquelle étaient représentés les cieux + étoilés et Apollon conduisant son quadrige de blancs coursiers aux + rênes d'or?...</p> + <p>Il s'attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour le + Prêtre du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes + les friandises et les viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le drap + mortuaire du roi Chilpéric brodé de trois cents abeilles d'or, les + robes fantastiques qui excitèrent l'indignation de l'évêque de + Pont, où étaient représentés «des lions, des + panthères, des ours, des dogues, des forêts, des rochers, des chasseurs, + en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans la nature» et le costume + porté une fois par Charles d'Orléans dont les manches étaient + adornées des vers d'une chanson commençant par</p> + <div class="blockquot"> + <p><i>Madame, je suis tout joyeux</i>....</p> + </div> + <p>L'accompagnement musical des paroles était tissé en fils d'or, et + chaque note ayant la forme carrée du temps, était faite de quatre + perles....</p> + <p>Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut + préparée à Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; «elle + était décorée de treize cent vingt et un perroquets + brodés et blasonnés aux armes du Roi, en plus de cinq cent soixante et + un papillons dont les ailes portaient les armes de la reine, le tout d'or».</p> + <p>Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir velours + parsemé de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en étaient de + damas; sur leur champ or et argent étaient brodés des couronnes de + verdure et des guirlandes, les bords frangés de perles, et la chambre qui + contenait ce lit était entourée de devises découpées dans + un velours noir et placées sur un fond d'argent. Louis XIV avait des + cariatides vêtues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais.</p> + <p>Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait de brocard d'or + de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses supports + étaient d'argent doré, merveilleusement travaillé, + chargés à profusion de médaillons émaillés ou de + pierreries. Il avait été pris près de Vienne dans un camp turc + et l'étendard de Mahomet avait flotté sous les ors tremblants de son + dais.</p> + <p>Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler les plus + délicieux spécimens qu'il lui fut possible de découvrir de l'art + textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de Delhi finement + tissées de palmes d'or et piquées d'ailes iridescentes de + scarabées; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en Orient + <i>air tissé</i>, <i>eau courante</i> ou <i>rosée du soir</i>; d'étranges + étoffes historiées de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment + travaillées; des livres reliés en satin fauve ou en soie d'un bleu + prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des figures; des + dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de rigides velours + espagnols; des broderies georgiennes aux coins dorés et des <i>Foukousas</i> + japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux plumages multicolores et + fulgurants.</p> + <p>Il eut aussi une particulière passion pour les vêtements + ecclésiastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se rattachant au + service de l'Église.</p> + <p>Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouest de sa + maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimens de ce qui est + réellement les habillements de la «Fiancée du Christ» qui + doit se vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps + anémié par les macérations, usé par les souffrances + recherchées, blessé des plaies qu'elle s'infligea.</p> + <p>Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or + damassée, ornée d'un dessin courant de grenades dorées + posées sur des fleurs à six pétales cantonnées de pommes + de pin incrustées de perles. Les orfrois représentaient des + scènes de la vie de la Vierge, et son Couronnement était brodé + au chef avec des soies de couleurs; c'était un ouvrage italien du XVe + siècle.</p> + <p>Une autre chape était en velours vert, brochée de feuilles d'acanthe + cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longue tige; les + détails en étaient traités au fil d'argent et des cristaux + colorés s'y rencontraient; une tête de Séraphin y figurait, + travaillée au fil d'or; les orfrois étaient diaprés de soies + rouges et or, et parsemés de médaillons de plusieurs saints et martyrs, + parmi lesquels Saint-Sébastien.</p> + <p>Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or et de soie + bleue, des damas de soie jaune, des étoffes d'or, où était + figurée la Passion et la Crucifixion, brodées de lions, de paons et + d'autres emblèmes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie + rosée, décorées de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des + nappes d'autel de velours écarlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles + de calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de penser aux + usages mystiques à quoi tout cela avait répondu.</p> + <p>Car ces trésors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son habitation + ravissante, lui étaient un moyen d'oubli, lui étaient une + manière d'échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu'il ne + pouvait supporter.</p> + <p>Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute son + enfance s'était passée, il avait pendu de ses mains, le terrible + portrait dont les traits changeants lui démontraient la dégradation + réelle de sa vie, et devant il avait posé en guise de rideau un pallium + de pourpre et d'or.</p> + <p>Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d'oublier la hideuse chose + peinte, et recouvrant sa légèreté de coeur, sa joie insouciante, + se replongeait passionnément dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se + glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des <i>Blue Gate + Fields</i>, et il y restait des jours, jusqu'à ce qu'il en fut chassé. A + son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant alternativement sa + reproduction et lui-même, bien que rempli, d'autres fois, de cet orgueil de + l'individualisme qui est une demie fascination du péché, et souriant, + avec un secret plaisir, à l'ombre informe portant le fardeau qui aurait + dû être sien.</p> + <p>Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre et + vendit la villa qu'il partageait à Trouville avec lord Henry, de même + que la petite maison aux murs blancs qu'il possédait à Alger où + ils avaient demeuré plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire à + l'idée d'être séparé du tableau qui avait une telle part + dans sa vie, et s'effrayait à penser que pendant son absence quelqu'un + pût entrer dans la chambre, malgré les barres qu'il avait fait mettre + à la porte.</p> + <p>Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne, bien qu'il + concervât, sous la turpitude et la laideur des traits, une ressemblance + marquée avec lui; mais que pourrait-il apprendre à celui qui le + verrait? Il rirait à ceux qui tenteraient de le railler. Ce n'était pas + lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie et cette honte? Le + croirait-on même s'il l'avouait?</p> + <p>Il craignait quelque chose, malgré tout.... Parfois quand il était + dans sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes + gens de sa classe dont il était le chef reconnu, étonnant le + comté par son luxe déréglé et l'incroyable splendeur de + son mode d'existence, il quittait soudainement ses hôtes, et courait subitement + à la ville s'assurer que la porte n'avait été forcée et + que le tableau s'y trouvait encore.... S'il avait été volé? + Cette pensée le remplissait d'horreur!... Le monde connaîtrait alors son + secret.... Ne le connaissait-il point déjà?</p> + <p>Car bien qu'il fascinât la plupart des gens, beaucoup le méprisaient. + Il fut presque blackboulé dans un club de West-End dont sa naissance et sa + position sociale lui permettaient de plein droit d'être membre, et l'on + racontait qu'une fois, introduit dans un salon du <i>Churchill</i>, le duc de Berwick et + un autre gentilhomme se levèrent et sortirent aussitôt d'une + façon qui fut remarquée. De singulières histoires coururent sur + son compte alors qu'il eût passé sa vingt-cinquième année. + Il fut colporté qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots + étrangers dans une taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il + fréquentait des voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les + mystères de leur art.</p> + <p>Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il reparaissait dans le + monde, les hommes se parlaient l'un à l'autre dans les coins, ou passaient + devant lui en ricanant, ou le regardaient avec des yeux quêteurs et froids + comme s'ils étaient déterminés à connaître son + secret.</p> + <p>Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manques + d'égards; d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses + manières franches et débonnaires, son charmant sourire d'enfant, et + l'infinie grâce de sa merveilleuse jeunesse, semblaient une réponse + suffisante aux calomnies, comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut + remarqué, toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis, + semblaient le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement adoré, et, + pour lui, avaient bravé la censure sociale et défié les + convenances, devenaient pâles de honte ou d'horreur quand il entrait dans la + salle où elles se trouvaient.</p> + <p>Mais ces scandales soufflés à l'oreille accrurent pour certains, au + contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un + élément de sécurité. La société, la + société civilisée tout au moins, croit difficilement du mal de + ceux qui sont riches et beaux. Elle sent instinctivement que les manières sont + de plus grande importance que la morale, et, à ses yeux, la plus haute + respectabilité est de moindre valeur que la possession d'un bon chef.</p> + <p>C'est vraiment une piètre consolation que de se dire d'un homme qui vous a + fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que sa vie privée est + irréprochable. Même l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter + des <i>entrées</i> servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour sur ce + sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup à dire à ce + propos, car les règles de la bonne société sont, ou pourraient + être, les mêmes que celles de l'art. La forme y est absolument + essentielle. Cela pourrait avoir la dignité d'un cérémonial, + aussi bien que son irréalité, et pourrait combiner le caractère + insincère d'une pièce romantique avec l'esprit et la beauté qui + nous font délicieuses de semblables pièces. L'insincérité + est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est simplement une + méthode à l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos + personnalités.</p> + <p>C'était du moins, l'opinion de Dorian Gray.</p> + <p>Il s'étonnait de la psychologie superficielle qui consiste à + concevoir le <i>Moi</i> dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de + confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme était un être + composé de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe et + multiforme créature qui portait en elle d'étranges héritages de + doutes et de passions, et dont la chair même était infectée des + monstrueuses maladies de la mort.</p> + <p>Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture de sa + maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le sang coulait en + ses veines.</p> + <p>Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses «Memoires + on the Reigns of Queen Elizabeth and King James» qu'«il fut choyé + par la cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemgs...» Etait-ce + la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque étrange germe + empoisonné ne s'était-il communiqué de génération + en génération jusqu'à lui? N'était-ce pas quelque reste + obscur de cette grâce flétrie qui l'avait fait si subitement et presque + sans cause, proférer dans l'atelier de Basil Hallward cette prière + folle qui avait changé sa vie?...</p> + <p>Là, en pourpoint rouge brodé d'or, dans un manteau couvert de + pierreries, la fraise et les poignets piqués d'or, s'érigeait sir + Anthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d'argent et de sable. Quel + avait été le legs de cet homme? Lui avait-il laissé, cet amant + de Giovanna de Naples, un héritage de péché et de honte? + N'étaient-elles simplement, ses propres actions, les rêves que ce mort + n'avait osé réaliser?</p> + <p>Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à la coiffe + de gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches aux crevés de + satin rose. Une fleur était dans sa main droite, et sa gauche + étreignait un collier émaillé de blanches roses de Damas. Sur la + table à côté d'elle, une pomme et une mandoline.... Il y avait de + larges rosettes vertes sur ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les + étranges histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son + tempérament était-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes + paupières semblaient curieusement le regarder.</p> + <p>Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudrés et ses mouches + fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face était hâlée + et saturnienne, et ses lèvres sensuelles se retroussaient avec dédain. + Sur ses mains jaunes et décharnées chargées de bagues, + retombaient des manchettes de dentelle précieuse. Il avait été + un des dandies du dix-huitième siècle et, dans sa jeunesse, l'ami de + lord Ferrars.</p> + <p>Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince Régent dans ses + plus fâcheux jours et l'un des témoins de son mariage secret avec madame + Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses cheveux châtains et + sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il transmises? Le monde l'avait + jugé infâme; il était des orgies de Carlton House. + L'étoile de la Jarretière brillait à sa poitrine....</p> + <p>A côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle + créature aux lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, + coulait en lui. Comme tout cela lui parut curieux!</p> + <p>Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux + lèvres humides, rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle + lui avait légué sa beauté, et sa passion pour la beauté + des autres. Elle riait à lui dans une robe lâche de Bacchante; il y + avait des feuilles de vigne dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe + qu'elle tenait. Les carnations de la peinture étaient éteintes, mais + les yeux restaient quand même merveilleux par leur profondeur et le brillant du + coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.</p> + <p>On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa propre race, + plus proches peut-être encore comme type et tempérament, et beaucoup ont + sur vous une influence dont vous êtes conscient. Il semblait parfois à + Dorian Gray que l'histoire du monde n'était que celle de sa vie, non comme + s'il l'avait vécue en actions et en faits, mais comme son imagination la lui + avait créée, comme elle avait été dans son cerveau, dans + ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces étranges et + terribles figures qui avaient passé sur la scène du monde, qui avalent + fait si séduisant le péché, et le mal si subtil; il lui semblait + que par de mystérieuses voies, leurs vies avaient été la + sienne.</p> + <p>Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie, avait + lui-même connu ces rêves étranges; il raconte dans le + septième chapitre, comment, de lauriers couronné, pour que la foudre ne + le frappât, il s'était assis comme Tibère, dans un jardin + à Caprée, lisant les livres obscènes d'Eléphantine ce + pendant que des nains et des paons se pavanaient autour de lui, et que le joueur de + flûte raillait le balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait riboté + dans les écuries avec les palefreniers aux chemises vertes, et soupé + dans une mangeoire d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme + Domitien, il avait erré à travers des corridors bordés de + miroirs de marbre, les yeux hagards à la pensée du couteau qui devait + finir ses jours, malade de cet ennui, de ce terrible <i>tedium vitae</i>, qui vient + à ceux auxquels la vie n'a rien refusé. Il avait lorgné, + à travers une claire émeraude, les rouges boucheries du Cirque, et, + dans une litières de perles et de pourpre, que tiraient des mules + ferrées d'argent, il avait été porté par la Via + Pomegranates à la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait, des hommes + crier: <i>Nero Caesar</i>!...</p> + <p>Comme Héliogabale, il s'était fardé la face, et parmi des + femmes, avait filé la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour + l'unir au Soleil dans un mariage mystique.</p> + <p>Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux chapitres + suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou par des émaux + adroitement incrustés, étaient peintes les figures terribles et belles + de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont fait monstrueux et déments: + Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et teignit ses lèvres d'un poison + écarlate, de façon à ce que son amant suçât la mort + en baisant la chose morte qu'il idolâtrait; Pietro Barbi, le Vénitien, + que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le titre de <i>Formosus</i>, et + dont la tiare, évaluée à deux cent mille florins, fut le prix + d'un péché terrible; Gian Maria Visconti, qui se servait de + lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri fut couvert de + roses par une prostituée qui l'avait aimé!...</p> + <p>Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à + côté de lui, son manteau teint du sang de Pérot; Pietro Ratio, le + jeune cardinal-archivêque de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la + beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui + reçut L'honora d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli + de nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçon dont il se servait + dans les fêtes comme de Gammée ou de Halas; Zeppelin, dont la + mélancolie ne pouvait être guérie que par le spectacle de la + mort, ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le + vin,—Ezzelin, fils du démon, fut-il dit, qui trompa son père aux + dés, alors qu'il lui jouait son âme!...</p> + <p>Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les torpides + veines duquel fut infusé, par un docteur juif, le sang de trois adolescents; + Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri mini, dont l'effigie fut + brûlée à Rome, comme ennemi de Dieu et des hommes, qui + étrangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison à Givra + d'ester dans une coupe d'émeraude, et bâtit une église + païenne pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!...</p> + <p>Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frère qu'un + lépreux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la passion + démentielle ne put seulement être guérie que par des cartes + sarrasines où étaient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de + la Folie!</p> + <p>Et s'évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de son + chapeau garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des acanthes, Griffonnait + Baguions, qui tua Astre et sa fiancée, Simplette et son page, mais dont la + grâce était telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place jaune + de Perlouse, ceux qui le haïssaient ne purent que pleurer, et qu'avalant qui + l'avait maudit, le bénit!...</p> + <p>Une horrible fascination s'émanait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le + jour ils troublèrent son imagination. La Renaissance connut d'étranges + façons d'empoisonner: par un casque ou une torche allumée, par un gant + brodé ou un éventail en diamanté, par une boule de senteur + dorée, ou par une chaîne d'ambre....</p> + <p>Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre!...</p> + <p>Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal comme un mode + nécessaire à la réalisation de son concept de la + Beauté.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2> + <p>C'était le neuf novembre, la veille de son trente-huitième + anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.</p> + <p>Il sortait vers onze heures de chez lord Henry où il avait + dîné, et était enveloppé d'épaisses fourrures, la + nuit étant très froide et brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de + South Audley Street, un homme passa tout près de lui dans le brouillard, + marchant très vite, le col de son lustre gris relevé. Il avait une + valise à la main. Dorian le reconnut. C'était Basil Hallward. Un + étrange sentiment de peur qu'il ne put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun + signe de reconnaissance et continua rapidement son chemin dans la direction de sa + maison....</p> + <p>Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aperçut s'arrêtant sur le trottoir + et l'appelant. Quelques instants après, sa main s'appuyait sur son bras.</p> + <p>—Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre + bibliothèque jusqu'à neuf heures. Finalement j'eus pitié de + votre domestique fatigué et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois + à Paris par le train de minuit et j'avais particulièrement besoin de + vous voir avant mon départ. Il me semblait que c'était vous, ou du + moins votre fourrure, lorsque nous nous sommes croisés. Mais je n'en + étais pas sûr. Ne m'aviez-vous pas reconnu?</p> + <p>—Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais à peine + reconnaître Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part, + mais je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y a des + éternités que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous reviendrez + bientôt.</p> + <p>—Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention de + prendre un atelier à Paris et de m'y retirer jusqu'à ce que j'aie + achevé un grand tableau que j'ai dans la tête. Toutefois, ce + n'était pas de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre + porte. Laissez-moi entrer un moment; j'ai quelque chose à vous dire.</p> + <p>—J'en suis charmé. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit + nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte avec son + passe-partout.</p> + <p>La lumière du réverbère luttait contre le brouillard; + Hallward tira sa montre.</p> + <p>—J'ai tout le temps, répondit-il. Le train ne part qu'à minuit + quinze et il est à peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous + chercher quand je vous ai rencontré. Vous voyez, je n'attendrai pas pour mon + bagage; je l'ai envoyé d'avance; je n'ai avec moi que cette valise et je peux + aller aisément à Victoria en vingt minutes.</p> + <p>Dorian le regarda et sourit.</p> + <p>—Quelle tenue de voyage pour un peintre élégant! Une valise + gladstone et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et songez + qu'il ne faut pas parler de choses sérieuses. Il n'y a plus rien de + sérieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'être.</p> + <p>Hallward secoua la tête en entrant et suivit Dorian dans la + bibliothèque. Un clair feu de bois brillait dans la grande cheminée. + Les lampes étaient allumées et une cave à liqueurs hollandaise + en argent tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal + taillé étaient disposés sur une petite table de marqueterie.</p> + <p>—Vous voyez que votre domestique m'avait installé comme chez moi, + Dorian. Il m'a donné tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures + cigarettes à bouts dorés. C'est un être très hospitalier, + que j'aime mieux que ce Français que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce + Français, à propos?</p> + <p>Dorian haussa les épaules.</p> + <p>—Je crois qu'il a épousé la femme de chambre de lady Radley et + l'a établie à Paris comme couturière anglaise. <i>L'anglomanie</i> + est très à la mode là-bas, parait-il. C'est bien idiot de la + part des Français, n'est-ce pas? Mais, après tout, ce n'était + pas un mauvais domestique. Il ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu à m'en + plaindre. On imagine souvent des choses absurdes. Il m'était très + dévoué et sembla très peiné quand il partit. Encore un + brandy-and-soda? Préférez-vous du vin du Rhin à l'eau de seltz? + J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la chambre à + côté.</p> + <p>—Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre ôtant son chapeau et son + manteau et les jetant sur la valise qu'il avait déposée dans un coin. + Et maintenant, cher ami, je veux vous parler sérieusement. Ne vous renfrognez + pas ainsi, vous me rendez la tâche plus difficile....</p> + <p>—Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacité ordinaire, en se + jetant sur le sofa. J'espère qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis + fatigué de moi-même ce soir. Je voudrais être dans la peau d'un + autre.</p> + <p>—C'est à propos de vous-même, répondit Hallward d'une + voix grave et pénétrée, il faut que je vous le dise. Je vous + tiendrai seulement une demi-heure.</p> + <p>Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura:</p> + <p>—Une demi-heure!</p> + <p>—Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument dans + votre propre intérêt que je parle. Je pense qu'il est bon que vous + sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte.</p> + <p>—Je ne désire pas les connaître. J'aime les scandales sur les + autres, mais ceux qui me concernent ne m'intéressent point. Ils n'ont pas le + mérite de la nouveauté.</p> + <p>-Ils doivent vous intéresser, Dorian. Tout gentleman est + intéressé à son bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de + vous comme de quelqu'un de vil et de dégradé. Certes, vous avez votre + situation, votre fortune et le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas + tout. Vous pensez bien que je ne crois pas à ces rumeurs. Et puis, je ne puis + y croire lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-même sur la figure d'un + homme. Il ne peut être caché. On parle quelquefois de vices secrets; il + n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre de + lui-même dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses paupières, + ou même dans la forme de ses mains. Quelqu'un—je ne dirai pas son nom, + mais vous le connaissez—vint l'année dernière me demander de + faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien entendu dire encore + sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit un prix extravagant, je refusai. + Il y avait quelque chose dans le dessin de ses doigts que je haïssais. Je sais + maintenant que j'avais parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une + horreur. Mais vous, Dorian, avec votre visage pur, éclatant, innocent, avec + votre merveilleuse et inaltérée jeunesse, je ne puis rien croire contre + vous. Et cependant je vous vois très rarement; vous ne venez plus jamais + à mon atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos + qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se fait-il + Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du club dès que + vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne veulent ni aller chez vous + ni vous inviter chez elles? Vous étiez un ami de lord Tavelé. Je l'ai + rencontré à dîner la semaine dernière. Votre nom fut + prononcé au cours de la conversation à propos de ces miniatures que + vous avez prêtées à l'exposition du Duale. Tavelé + eût une moue dédaigneuse et dit que vous pouviez peut-être avoir + beaucoup de goût artistique, mais que vous étiez un homme qu'on ne + pouvait permettre à aucune jeune fille pure de connaître et qu'on ne + pouvait mettre en présence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que + j'étais un de vos amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il + me le dit en face devant tout le monde. C'était horrible! Pourquoi votre + amitié est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre garçon + qui servait dans les Gardes et qui se suicida, vous étiez son grand ami. Et + sir Henry Ashton qui dût quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et lui + étiez inséparables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin? + Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrière compromise? J'ai + rencontré son père hier dans St-James Street. Il me parut brisé + de honte et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence + m'eut-il à présent? Quel gentleman en voudrait pour ami?...</p> + <p>—Arrêtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez + rien, dit Dorian Gray se mordant les lèvres.</p> + <p>Et avec une nuance d'infini mépris dans la voix:</p> + <p>—Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit où j'arrive? + C'est parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il connaît quelque + chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines, comment son + récit pourrait-il être sincère? Vous me questionnez sur Henry + Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris à l'un ses vices et à l'autre + ses débauches! Si le fils imbécile de Kent prend sa femme sur le + trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom de ses amis + ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde en Angleterre. Les + bourgeois font au dessert un étalage de leurs préjugés moraux, + et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le libertinage de leurs + supérieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du beau monde et dans les + meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient. Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait + de la distinction et un cerveau, pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne + après lui. Et quelles sortes d'existences mènent ces gens qui posent + pour la moralité? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays + natal de l'hypocrisie.</p> + <p>—Dorian, s'écria Hallward, là n'est pas la question. + L'Angleterre est assez vilaine, je le sais, et la société anglaise a + tous les torts. C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur. + Et vous ne l'avez pas été. Ou a le droit de juger un homme + d'après l'influence qu'il a sur ses amis: les vôtres semblent perdre + tout sentiment d'honneur, de bonté, de pureté. Vous les avez remplis + d'une folie de plaisir. Ils ont roulé dans des abîmes; vous les y avez + laissés. Oui, vous les y avez abandonnés et vous pouvez encore sourire, + comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et Harry êtes + inséparables; et pour cette raison, sinon pour une autre, vous n'auriez pas + dû faire du nom de sa soeur une risée.</p> + <p>—Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!...</p> + <p>—Il faut que je parle et il faut que vous écoutiez! Vous + écouterez!... Lorsque vous rencontrâtes lady Gwendoline, aucun souffle + de scandale ne l'avait effleurée. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme + respectable dans Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc? + Quoi, ses enfants eux-mêmes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres + histoires: on raconte qu'on vous a vu à l'aube, vous glisser hors + d'infâmes demeures et pénétrer furtivement, + déguisé, dans les plus immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies, + peuvent-elles être vraies, ces histoires?...</p> + <p>«Quand je les entendis la première fois, j'éclatai de rire. Je + les entends maintenant et cela me fait frémir. Qu'est-ce que c'est que votre + maison de campagne et la vie qu'on y mène?... Dorian, vous ne savez pas ce que + l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux pas vous sermonner. + Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout homme qui s'improvisait + prédicateur, commençait toujours par dire cela et s'empressait + aussitôt de manquer à sa parole. Moi je veux vous sermonner. Je voudrais + vous voir mener une existence qui vous ferait respecter du monde. Je voudrais que + vous ayez un nom sans tache et une réputation pure. Je voudrais que vous vous + débarrassiez de ces gens horribles dont vous faites votre + société. Ne haussez pas ainsi les épaules.... Ne restez pas si + indifférent.... Votre influence est grande; employez-la au bien, non au mal. + On dit que vous corrompez tous ceux qui deviennent vos intimes et qu'il suffit que + vous entriez dans une maison, pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais + si c'est vrai ou non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donné des + détails dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester était un + de mes plus grands amis à Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui + avait écrite, mourante et isolée dans sa villa de Menton. Votre nom + était mêlé à la plus terrible confession que je lus + jamais. Je lui dis que c'était absurde, que je vous connaissais à fond + et que vous étiez incapable de pareilles choses. Vous connaître! Je + voudrais vous connaître! Mais avant de répondre cela, il aurait fallu + que je voie votre âme.</p> + <p>—Voir mon âme! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et + pâlissant de terreur....</p> + <p>—Oui, répondit Hallward, gravement, avec une profonde émotion + dans la voix, voir votre âme.... Mais Dieu seul peut la voir!</p> + <p>Un rire d'amère raillerie tomba des lèvres du plus jeune des deux + hommes.</p> + <p>—Vous la verrez vous-même ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe, + venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la regarderiez-vous pas? Vous + pourrez le raconter ensuite à tout le monde, si cela vous plaît. + Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne m'en aimera que plus. Je connais + notre époque mieux que vous, quoique vous en bavardiez si fastidieusement. + Venez, vous dis-je! Vous avez assez péroré sur la corruption. + Maintenant, vous allez la voir face à face!... Il y avait comme une folie + d'orgueil dans chaque mot qu'il proférait. Il frappait le sol du pied selon + son habituelle et puérile insolence. Il ressentit une effroyable joie à + la pensée qu'un autre partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le + tableau, origine de sa honte, serait toute sa vie accablé du hideux souvenir + de ce qu'il avait fait.</p> + <p>—Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans ses + yeux sévères. Je vais vous montrer mon âme! Vous allez voir cette + chose qu'il est donné à Dieu seul de voir, selon vous!...</p> + <p>Hallward recula....</p> + <p>—Ceci est un blasphème, Dorian, s'écria-t-il. Il ne faut pas + dire de telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien....</p> + <p>—Vous croyez?... Il rit de nouveau.</p> + <p>—J'en suis sûr. Quant à ce que je vous ai dit ce soir, c'est + pour votre bien. Vous savez que j'ai toujours été pour vous un ami + dévoué.</p> + <p>—Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez à dire....</p> + <p>Une contraction douloureuse altéra les traits du peintre. Il s'arrêta + un instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, après + tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la dixième + partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait dû souffrir!... Alors il se + redressa, marcha vers la cheminée, et se plaçant devant le feu, + considéra les bûches embrasées aux cendres blanches comme givre + et la palpitation des flammes.</p> + <p>—J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute.</p> + <p>Il se retourna....</p> + <p>—Ce que j'ai à dire est ceci, s'écria-t-il. Il faut que vous + me donniez une réponse aux horribles accusations portées contre vous. + Si vous me dites qu'elles sont entièrement fausses du commencement à la + fin, je vous croirai. Démentez-les, Dorian, démentez-les! Ne voyez-vous + pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que vous êtes + méchant, et corrompu, et couvert de honte!...</p> + <p>Dorian Gray sourit; ses lèvres se plissaient dans un rictus de + satisfaction.</p> + <p>—Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de ma + vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre où il est écrit; + je vous le montrerai si vous venez avec moi.</p> + <p>—J'irai avec vous si vous le désirez, Dorian.... Je m'aperçois + que j'ai manqué mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain. + Mais ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut, c'est + une réponse à ma question.</p> + <p>—Elle vous sera donnée là-haut; je ne puis vous la donner ici. + Ce n'est pas long à lire....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2> + <p>Il sortit de la chambre, et commença à monter, Basil Hallward le + suivant de près. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la + nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur l'escalier. Un + vent qui s'élevait fit claquer les fenêtres.</p> + <p>Lorsqu'ils atteignirent le palier supérieur, Dorian posa la lampe sur le + plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure.</p> + <p>—Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse.</p> + <p>—Oui!</p> + <p>—J'en suis heureux, répondit-il souriant. Puis il ajouta un peu + rudement:</p> + <p>—Vous êtes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce + qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le pensez.</p> + <p>Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid les + enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange foncé. Il + tressaillit....</p> + <p>—Fermez la porte derrière vous, souffla-t-il en posant la lampe sur + la table. Hallward regarda autour de lui, profondément étonné. + La chambre paraissait n'avoir pas été habitée depuis des + années. Une tapisserie flamande fanée, un tableau couvert d'un voile, + une vieille <i>cassone</i> italienne et une grande bibliothèque vide en + étaient tout l'ameublement avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait + une bougie à demi consumée posée sur la cheminée, il vit + que tout était couvert de poussière dans la pièce et que le + tapis était en lambeaux. Une souris s'enfuit effarée derrière + les lambris. Il y avait une odeur humide de moisissure.</p> + <p>—Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'âme, Basil? Ecartez ce + rideau, vous allez voir la mienne!...</p> + <p>Sa voix était froide et cruelle....</p> + <p>—Vous êtes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comédie? murmura + le peintre en fronçant le sourcil.</p> + <p>—Vous n'osez pas? Je l'ôterai moi-même, dit le jeune homme, + arrachant le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet....</p> + <p>Un cri d'épouvante jaillit des lèvres du peintre, lorsqu'il vit + à la faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la + toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de + dégoût et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il être la face, la propre + face de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas + entièrement gâté cette beauté merveilleuse. De l'or + demeurait dans la chevelure éclaircie et la bouche sensuelle avait encore de + son écarlate. Les yeux boursouflés avaient gardé quelque chose + de la pureté de leur azur, et les courbes élégantes des narines + finement ciselées et du cou puissamment modelé n'avaient pas + entièrement disparu. Oui, c'était bien Dorian lui-même. Mais qui + avait fait cela? Il lui sembla reconnaître sa peinture, et le cadre + était bien celui qu'il avait dessiné. L'idée était + monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha de la toile. Dans + le coin gauche son nom était tracé en hautes lettres de vermillon + pur....</p> + <p>C'était une odieuse parodie, une infâme, ignoble satire! Jamais il + n'avait fait cela.... Cependant, c'était bien là son propre tableau. Il + le savait, et il lui sembla que son sang, tout à l'heure brûlant, se + gelait tout à coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait dire? + Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian avec les yeux d'un + fou. Ses lèvres tremblaient et sa langue desséchée ne pouvait + articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il était tout humide + d'une sueur froide.</p> + <p>Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, + le regardant avec cette étrange expression qu'on voit sur la figure de ceux + qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce + n'était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable. C'était + l'expression d'un spectateur avec, peut-être, une lueur de triomphe dans ses + yeux. Il avait ôté la fleur de sa boutonnière et la respirait + avec affectation.</p> + <p>—Que veut dire tout cela? s'écria enfin Hallward. Sa propre voix + résonna avec un éclat inaccoutumé à ses oreilles.</p> + <p>—Il y a des années, lorsque j'étais un enfant, dit Dorian + Gray, froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontré, vous m'avez + flatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous + m'avez présenté à un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de + la jeunesse, et vous avez fait ce portrait qui me révéla le miracle de + la beauté. Dans un moment de folie que, même maintenant, je ne sais si + je regrette ou non, je fis un voeu, que vous appellerez peut-être une + prière....</p> + <p>—Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose + impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la toile. Les + couleurs que j'ai employées étaient de quelque mauvaise composition.... + Je vous dis que cette chose est impossible!</p> + <p>—Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant à la + fenêtre et appuyant son front aux vitraux glacés.</p> + <p>—Vous m'aviez dit que vous l'aviez détruit?</p> + <p>—J'avais tort, c'est lui qui m'a détruit!</p> + <p>—Je ne puis croire que c'est là mon tableau.</p> + <p>—Ne pouvez-vous y voir votre idéal? dit Dorian amèrement.</p> + <p>—Mon idéal, comme vous l'appelez....</p> + <p>—Comme vous l'appeliez!...</p> + <p>—Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous étiez + pour moi un idéal comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la + face d'un satyre.</p> + <p>—C'est la face de mon âme!</p> + <p>—Seigneur! Quelle chose j'ai idolâtrée! Ce sont là les + yeux d'un démon!...</p> + <p>—Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'écria + Dorian, avec un geste farouche de désespoir.</p> + <p>Hallward se retourna vers le portrait et le considéra.</p> + <p>—Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est là ce que vous avez + fait de votre vie, vous devez être encore plus corrompu que ne l'imaginent ceux + qui parlent contre vous!</p> + <p>Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La surface semblait + n'avoir subi aucun changement, elle était telle qu'il l'avait laissée. + C'était du dedans, apparemment, que la honte et l'horreur étaient + venues. Par le moyen de quelque étrange vie intérieure, la lèpre + du péché semblait ronger cette face. La pourriture d'un corps au fond + d'un tombeau humide était moins effrayante!...</p> + <p>Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis où + elle s'écrasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se laissa tomber + dans le fauteuil près de la table et ensevelit sa face dans ses mains.</p> + <p>—Bonté divine! Dorian, quelle leçon! quelle terrible + leçon!</p> + <p>Il n'y eut pas de réponse, mais il put entendre le jeune homme qui + sanglotait à la fenêtre.</p> + <p>—Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris à + dire dans notre enfance? «Ne nous laissez pas tomber dans la tentation. + Pardonnez-nous nos péchés, purifiez-nous de nos + iniquités!» Redisons-le ensemble. La prière de votre orgueil a + été entendue; la prière de votre repentir sera aussi entendue! + Je vous ai trop adoré! J'en suis puni. Vous vous êtes trop + aimé.... Nous sommes tous deux punis!</p> + <p>Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux obscurcis de + larmes.</p> + <p>—Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il.</p> + <p>—Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de nous + rappeler une prière. N'y a-t-il pas un verset qui dit: «Quoique vos + péchés soient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme la + neige?»</p> + <p>—Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant!</p> + <p>—Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon + Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde?</p> + <p>Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indéfinissable sentiment de + haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui était + suggéré par cette figure peinte sur la toile, soufflé dans son + oreille par ces lèvres grimaçantes.... Les sauvages instincts d'une + bête traquée s'éveillaient en lui et il détesta cet homme + assis à cette table plus qu'aucune chose dans sa vie!...</p> + <p>Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le coffre peint en + face de lui. Son oeil s'y arrêta. Il se rappela ce que c'était: un + couteau qu'il avait monté, quelques jours avant pour couper une corde et qu'il + avait oublié de remporter. Il s'avança doucement, passant près + d'Hallward. Arrivé derrière celui-ci, il prit le couteau et se + retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son fauteuil.... Dorian + bondit sur lui, lui enfonça le couteau derrière l'oreille, tranchant la + carotide, écrasant la tête contre la table et frappant à coups + furieux....</p> + <p>Il y eut un gémissement étouffé et l'horrible bruit du sang + dans la gorge. Trois fois les deux bras s'élevèrent convulsivement, + agitant grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crispés.... Il frappa + deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commença à + ruisseler par terre. Il s'arrêta un instant appuyant toujours sur la + tête.... Puis il jeta le couteau sur la table et écouta.</p> + <p>Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le tapis + usé. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison était + absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il resta + penché sur la rampe cherchant à percer l'obscurité profonde et + silencieuse du vide. Puis il ôta la clef de la serrure, rentra et s'enferma + dans la chambre....</p> + <p>L'homme était toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table, la + tête penchée, le dos courbé, avec ses bras longs et fantastiques. + N'eût été le trou rouge et béant du cou, et la petite mare + de caillots noirs qui s'élargissait sur la table, on aurait pu croire que cet + homme était simplement endormi.</p> + <p>Comme cela avait été vite fait!... Il se sentait étrangement + calme, et allant vers la fenêtre, il l'ouvrit et s'avança sur le balcon. + Le vent avait balayé le brouillard et le ciel était comme la queue + monstrueuse d'un paon, étoilé de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans + la rue et vit un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de + lumière de sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur + cramoisie d'un coupé qui rôdait éclaira le coin de la rue, puis + disparut. Une femme enveloppée d'un châle flottant se glissa lentement + le long des grilles du square; elle avançait en chancelant. De temps en temps, + elle s'arrêtait pour regarder derrière elle; puis, elle entonna une + chanson d'une voix éraillée. Le policeman courut à elle et lui + parla. Elle s'en alla en trébuchant et en éclatant de rire.... Une bise + âpre passa sur le square. Les lumières des gaz vacillèrent, + blêmissantes, et les arbres dénudés entrechoquèrent leurs + branches rouillées. Il frissonna et rentra en fermant la fenêtre....</p> + <p>Arrivé à la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il + n'avait pas jeté les yeux sur l'homme assassiné. Il sentit que le + secret de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le fatal + portrait auquel toute sa misère était due était sorti de sa vie. + C'était assez....</p> + <p>Alors il se rappela la lampe. Elle était d'un curieux travail mauresque, + faite d'argent massif incrustée d'arabesques d'acier bruni et ornée de + grosses turquoises. Peut-être son domestique remarquerait-il son absence et des + questions seraient posées.... Il hésita un instant, puis rentra et la + prit sur la table. Il ne put s'empêcher de regarder le mort. Comme il + était tranquille! Comme ses longues mains étaient horriblement + blanches! C'était une effrayante figure de cire....</p> + <p>Ayant fermé la porte derrière lui, il descendit l'escalier + tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles eussent + poussé des gémissements.</p> + <p>Il s'arrêta plusieurs fois et attendit.... Non, tout était + tranquille.... Ce n'était que le bruit de ses pas....</p> + <p>Lorsqu'il fut dans la bibliothèque, il aperçut la valise et le + pardessus dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard + secret dissimulé dans les boiseries où il gardait ses étranges + déguisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les brûler + plus tard. Alors il tira sa montre. Il était deux heures moins vingt.</p> + <p>Il s'assit et se mit à réfléchir.... Tous les ans, tous les + mois presque, des hommes étaient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de + faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque rouge + étoile s'était approchée trop près de la terre.... Et + puis, quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitté sa + maison à onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des + domestiques étaient à Selby Royal. Son valet était + couché.... Paris! Oui. C'était à Paris que Basil était + parti et par le train de minuit, comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes + particulières de réserve, il se passerait des mois avant que des + soupçons pussent naître. Des mois! Tout pouvait être + détruit bien avant....</p> + <p>Une idée subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau et + sortit dans le vestibule. Là, il s'arrêta, écoutant le pas lourd + et ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumière de sa + lanterne sourde qui se reflétait dans une fenêtre. Il attendit, retenant + sa respiration....</p> + <p>Après quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant la + porte tout doucement derrière lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq minutes + environ, son domestique apparut, à moitié habillé, paraissant + tout endormi.</p> + <p>—Je suis fâché de vous avoir réveillé, Francis, + dit-il en entrant, mais j'avais oublié mon passe-partout. Quelle heure + est-il?...</p> + <p>—Deux heures dix, monsieur, répondit l'homme regardant la pendule et + clignotant des yeux.</p> + <p>—Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra + m'éveiller demain à neuf heures, j'ai quelque chose à faire.</p> + <p>—Très bien, monsieur.</p> + <p>—Personne n'est venu ce soir?</p> + <p>—M. Hallward, monsieur. Il est resté ici jusqu'à onze heures, + et il est parti pour prendre le train.</p> + <p>—Oh! je suis fâché de ne pas l'avoir vu. A-t-il laissé + un mot?</p> + <p>—Non, monsieur, il a dit qu'il vous écrirait de Paris, s'il ne vous + retrouvait pas au club.</p> + <p>—Très bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain à neuf + heures.</p> + <p>—Non, monsieur.</p> + <p>L'homme disparut dans le couloir, en traînant ses savates.</p> + <p>Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra dans la + bibliothèque. Il marcha de long on large pendant un quart d'heure, se mordant + les lèvres, et réfléchissant. Puis il prit sur un rayon le <i>Blue + Book</i> et commença à tourner les pages.... «Alan Campbell, 152, + Hertford Street, Mayfair». Oui, c'était là l'homme qu'il lui + fallait....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2> + <p>Le lendemain matin à neuf heures, son domestique entra avec une tasse de + chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait paisiblement sur le + côté droit, la joue appuyée sur une main. On eût dit un + adolescent fatigué par le jeu ou l'étude.</p> + <p>Le valet dut lui toucher deux fois l'épaule avant qu'il ne + s'éveillât, et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses + lèvres, comme s'il sortait de quelque rêve délicieux. Cependant + il n'avait nullement rêvé. Sa nuit n'avait été + troublée par aucune image de plaisir ou de peine; mais la jeunesse sourit sans + raisons: c'est le plus charmant de ses privilèges.</p> + <p>Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit à boire à petits + coups son chocolat. Le pâle soleil de novembre inondait la chambre. Le ciel + était pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'était presque + une matinée de mai. Peu à peu les événements de la nuit + précédente envahirent sa mémoire, marchant sans bruit de leurs + pas ensanglantés!... Ils se reconstituèrent d'eux-mêmes avec une + terrible précision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert + et un instant, le même étrange sentiment de haine contre Basil Hallward + qui l'avait poussé à le tuer lorsqu'il était assis dans le + fauteuil, l'envahit et le glaça d'un frisson. Le mort était encore + là-haut lui aussi, et dans la pleine lumière du soleil, maintenant. + Cela était horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les + ténèbres, non pour le grand jour....</p> + <p>Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade ou fou. Il + y avait des péchés dont le charme était plus grand par le + souvenir que par l'acte lui-même, d'étranges triomphes qui + récompensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient à + l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils apportaient ou + pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'était pas de + ceux-là. C'était un souvenir à chasser de son esprit; il fallait + l'endormir de pavots, l'étrangler enfin de peur qu'il ne + l'étranglât lui-même....</p> + <p>Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en hâte; il + s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant longuement sa cravate + et son épingle et changeant plusieurs fois de bagues. Il mit aussi beaucoup de + temps à déjeûner, goûtant aux divers plats, parlant + à son domestique d'une nouvelle livrée qu'il voulait faire faire pour + ses serviteurs à Selby, tout en décachetant son courrier. Une des + lettres le fit sourire, trois autres l'ennuyèrent. Il relut plusieurs fois la + même, puis la déchira avec une légère expression de + lassitude: «Quelle terrible chose, qu'une mémoire de femme! comme dit + lord Henry...» murmura-t-il....</p> + <p>Après qu'il eut bu sa tasse de café noir, il s'essuya les + lèvres avec une serviette, fit signe à son domestique d'attendre et + s'assit à sa table pour écrire deux lettres. Il en mit une dans sa + poche et tendit l'autre au valet:</p> + <p>—Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est absent de + Londres, demandez son adresse.</p> + <p>Dès qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit à faire des + croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs d'architecture, + puis des figures humaines. Il remarqua tout à coup que chaque figure qu'il + avait tracée avait une fantastique ressemblance avec Basil Hallward. Il + tressaillit et se levant, alla à sa bibliothèque où il prit un + volume au hasard. Il était déterminé à ne pas penser aux + derniers événements tant que cela ne deviendrait pas absolument + nécessaire.</p> + <p>Une fois allongé sur le divan, il regarda le titre du livre. C'était + une édition Charpentier sur Japon des «Emaux et Camées» de + Gautier, ornée d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure était de cuir + jaune citron, estampée d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre + lui avait été offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages, + ses yeux tombèrent sur le poëme de la main de Lacenaire, la main froide + et jaune «<i>du supplice encore mal lavée</i>» aux poils roux et aux + «doigts de faune». Il regarda ses propres doigts blancs et fuselés + et frissonna légèrement malgré lui.... Il continua à + feuilleter le volume et s'arrêta à ces délicieuses stances sur + Venise:</p> + <span style="margin-left: 7.5em;">Sur une gamme chromatique.</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Le sein de perles ruisselant,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">La Vénus de l'Adriatique</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Sort de l'eau son corps rose et blanc.</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Les dômes, sur l'azur des + ondes,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Suivant la phrase au pur contour,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">S'enflent comme des gorges rondes</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Que soulève un soupir d'amour.</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">L'esquif aborde et me dépose,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Jetant son amarre au pilier,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Devant une façade rose,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Sur le marbre d'un escalier.</span><br /> + + <p>Comme cela était exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les + vertes lagunes de la cité couleur de rose et de perle, assis dans une gondole + noire à la proue d'argent et aux rideaux traînants. Ces simples vers lui + rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succèdant lentement à + l'horizon du Lido. L'éclat soudain des couleurs évoquait ces oiseaux + à la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut campanile + fouillé comme un rayon de miel, ou se promènent avec tant de + grâce sous les sombres et poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux + mi-clos, se répétant à lui même:</p> + <span style="margin-left: 7.5em;">Devant une façade rose,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Sur le marbre d'un escalier....</span><br /> + + <p>Toute Venise était dans ces doux vers.... Il se remémora l'automne + qu'il y avait vécu et le prestigieux amour qui l'avait poussé à + de délicieuses et délirantes folies. Il y a des romans partout. Mais + Venise, comme Oxford, était demeuré le véritable cadre de tout + roman, et pour le vrai romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait + accompagné une partie du temps et s'était féru du Tintoret. + Pauvre Basil! quelle horrible mort!...</p> + <p>Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforçant d'oublier. Il lut + ces vers délicieux sur les hirondelles du petit café de Smyrne entrant + et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les grains d'ambre de + leurs chapelets et que les marchands enturbannés fument leurs longues pipes + à glands, et se parlent gravement; ceux sur l'Obélisque de la place de + la Concorde qui pleure des larmes de granit sur son exil sans soleil, languissant de + ne pouvoir retourner près du Nil brûlant et couvert de lotus où + sont des sphinx, et des ibis roses et rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, + des crocodiles aux petits yeux de béryl qui rampent dans la boue verte et + fumeuse; il se mit à rêver sur ces vers, qui chantent un marbre + souillé de baisers et nous parlent de cette curieuse statue que Gautier + compare à une voix de contralto, le «<i>monstre charmant</i>» + couché dans la salle de porphyre du Louvre. Bientôt le livre lui tomba + des mains.... Il s'énervait, une terreur l'envahissait. Si Alan Campbell + allait être absent d'Angleterre? Des jours passeraient avant son retour. + Peut-être refuserait-il de venir. Que faire alors? Chaque moment avait une + importance vitale. Ils avaient été grands amis, cinq ans auparavant, + presque inséparables, en vérité. Puis leur intimité + s'était tout à coup interrompue. Quand ils se rencontraient maintenant + dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais jamais Alan Campbell.</p> + <p>C'était un jeune homme très intelligent, quoiqu'il + n'appréciât guère les arts plastiques malgré une certaine + compréhension de la beauté poétique qu'il tenait + entièrement de Dorian. Sa passion dominante était la science. A + Cambridge, il avait dépensé la plus grande partie de son temps à + travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour les sciences + naturelles. Il était encore très adonné à l'étude + de la chimie et avait un laboratoire à lui, dans lequel il s'enfermait tout le + jour, au grand désespoir de sa mère qui avait rêvé pour + lui un siège au Parlement et conservait une vague idée qu'un chimiste + était un homme qui faisait des ordonnances. Il était très bon + musicien, en outre, et jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des + amateurs. En fait, c'était la musique qui les avait rapprochés, Dorian + et lui; la musique, et aussi cette indéfinissable attraction fine Dorian + semblait pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerçait + souvent même inconsciemment. Ils s'étaient rencontrés chez lady + Berkshire le soir où Rubinstein y avait joué et depuis on les avait + toujours vus ensemble à l'Opéra et partout où l'on faisait de + bonne musique. Cette intimité se continua pendant dix-huit mois. Campbell + était constamment ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square. Pour + lui, comme pour bien d'autres, Dorian Gray était le parangon de tout ce qui + est merveilleux et séduisant dans la vie. Une querelle était-elle + survenue entre eux, nul ne le savait.... Mais on remarqua tout à coup qu'ils + se parlaient à peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait + toujours de bonne heure des réunions où Dorian Gray était + présent. De plus, il avait changé; il avait d'étranges + mélancolies, semblait presque détester la musique, ne voulait plus + jouer lui-même, alléguant pour excuse, quand on l'en priait, que ses + études scientifiques l'absorbaient tellement qu'il ne lui restait plus le + temps de s'exercer. Et cela était vrai. Chaque jour la biologie + l'intéressait davantage et son nom fut prononcé plusieurs fois dans des + revues de science à propos de curieuses expériences.</p> + <p>C'était là l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il + regardait la pendule. A mesure que les minutes s'écoulaient, il devenait + horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau + prisonnier; sa marche était saccadée, ses mains étrangement + froides.</p> + <p>L'attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcher avec des + pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse rafale au-dessus + des bords de quelque précipice béant. Il savait ce qui l'attendait, il + le voyait, et frémissant, il pressait de ses mains moites ses paupières + brûlantes comme pour anéantir sa vue, ou renfoncer à jamais dans + leurs orbites les globes de ses yeux. C'était en vain.... Son cerveau avait sa + propre nourriture dont il se sustentait et la vision, rendue grotesque par la + terreur, se déroulait en contorsions, défigurée douloureusement, + dansant devant lui comme un mannequin immonde et grimaçant sous des masques + changeants. Alors, soudain, le temps s'arrêta pour lui, et cette force aveugle, + à la respiration lente, cessa son grouillement.... D'horribles pensées, + dans cette mort du temps, coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... + L'ayant contemplé, l'horreur le pétrifia....</p> + <p>Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses yeux + effarés....</p> + <p>—M. Campbell, monsieur, dit l'homme.</p> + <p>Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres + desséchées et la couleur revint à ses joues.</p> + <p>—Dites-lui d'entrer, Francis.</p> + <p>Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avait + disparu.</p> + <p>L'homme s'inclina et sortit.... Un instant après, Alan Campbell entra, + pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir + accusé de ses cheveux et de ses sourcils.</p> + <p>—Alan! que c'est aimable à vous!... je vous remercie d'être + venu.</p> + <p>—J'étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez + vous, Gray. Mais comme vous disiez que c'était une question de vie ou de + mort....</p> + <p>Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une nuance + de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé sur Dorian. + Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et paraissait ne pas + remarquer l'accueil qui lui était fait....</p> + <p>—Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une + personne. Asseyez-vous.</p> + <p>Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s'assit en face de lui. + Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infinie compassion se lisait + dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire était affreux!...</p> + <p>Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dit + tranquillement, épiant l'effet de chaque mot sur le visage de celui qu'il + avait fait demander:</p> + <p>—Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cette + maison, une chambre où nul autre que moi ne pénétra, un homme + mort est assis près d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne + bronchez pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et comment + il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que vous avez à + faire est ceci....</p> + <p>—Arrêtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous + venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse absolument + d'être mêlé a votre vie. Gardez pour vous vos horribles secrets. + Ils ne m'intéressent plus désormais....</p> + <p>—Alan, ils auront à vous intéresser.... Celui-ci vous + intéressera. J'en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je + n'y puis rien moi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je + suis forcé de vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas à choisir.... + Alan, vous êtes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y + rapporte. Vous avez fait des expériences. Ce que vous avez à faire + maintenant, c'est de détruire ce corps qui est là-haut, de le + détruire pour qu'il n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme + entrer dans ma maison. On le croit en ce moment à Paris. On ne remarquera pas + son absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera de sa + présence ici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le transformiez, + avec tout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que je pourrai + jeter au vent.</p> + <p>—Vous êtes fou, Dorian!</p> + <p>—Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!</p> + <p>—Vous êtes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un + doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne veux rien + avoir à démêler avec cette histoire quelle qu'elle soit. + Croyez-vous que je veuille risquer ma réputation pour vous?... Que m'importe + cette oeuvre diabolique que vous faites?...</p> + <p>—Il s'est suicidé, Alan....</p> + <p>—J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit là? Vous, j'imagine?</p> + <p>—Refusez-vous encore de faire cela pour moi?</p> + <p>—Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me soucie + guère de la honte qui vous attend. Vous les méritez toutes. Je ne serai + pas fâché de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment + osez-vous me demander à moi, parmi tous les hommes, de me mêler à + cette horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractères. Votre + ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie, entre autre + choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me décider à faire un pas + pour vous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez quelqu'autre de vos + amis; ne vous adressez pas à moi....</p> + <p>—Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tué.... Vous ne savez pas tout ce + qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait été mon existence, il a plus + contribué à la faire ce qu'elle fut et à la perdre que ce pauvre + Harry. Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le résultat est le même.</p> + <p>—Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est à cela que vous en êtes + venu? Je ne vous dénoncerai pas, ça n'est pas mon affaire.... + Cependant, même sans mon intervention, vous serez sûrement + arrêté. Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse. Mais + je ne veux rien avoir à faire avec ceci....</p> + <p>—Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci.... Attendez, + attendez un moment, écoutez-moi.... Ecoutez seulement, Alan.... Tout ce que je + vous demande, c'est de faire une expérience scientifique. Vous allez dans les + hôpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y faites ne vous + émeuvent point. Si dans un de ces laboratoires fétides ou une de ces + salles de dissection, vous trouviez cet homme couché sur une table de plomb + sillonnée de gouttières qui laissent couler le sang, vous le + regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se dresserait sur + votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de mal. Au contraire, vous + penseriez probablement travailler pour le bien de l'humanité, ou augmenter le + trésor scientifique du monde, satisfaire une curiosité intellectuelle + ou quelque chose de ce genre.... Ce que je vous demande, c'est ce que vous avez + déjà fait souvent. En vérité, détruire un cadavre + doit être beaucoup moins horrible que ce que vous êtes habitué + à faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il y ait contre moi. + S'il est découvert, je suis perdu; et il sera sûrement découvert + si vous ne m'aidez pas!...</p> + <p>—Je n'ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis + simplement indifférent à toute l'affaire. Elle ne m'intéresse + pas....</p> + <p>—Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste au + moment où vous arriviez, je défaillais de terreur. Vous + connaîtrez peut-être un jour vous-même cette terreur.... Non! ne + pensez pas a cela. Considérez la chose uniquement au point de vue + scientifique. Vous ne vous informez point d'où viennent les cadavres qui + servent à vos expériences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je + vous en ai trop dit là-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous + fûmes amis, Alan!</p> + <p>—Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts.</p> + <p>—Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est là-haut ne + s'en ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et les bras + étendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas à mon secours, je suis + perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils me pendront + pour ce que j'ai fait!...</p> + <p>—Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolument de me + mêler à tout cela. C'est de la folie de votre part de me le + demander.</p> + <p>—Vous refusez?</p> + <p>—Oui.</p> + <p>—Je vous en supplie, Alan!</p> + <p>—C'est inutile.</p> + <p>Le même regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il + étendit la main, prit une feuille de papier et traça quelques mots. Il + relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la table. Cela + fait, il se leva et alla à la fenêtre.</p> + <p>Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A mesure + qu'il lisait, une pâleur affreuse décomposait ses traits, il se renversa + sur sa chaise. Son coeur battait à se rompre.</p> + <p>Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et vint + se poser derrière lui, la main appuyée sur son épaule.</p> + <p>—Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez + laissé aucune alternative. J'avais une lettre toute prête, la voici. + Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie; si vous ne + m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en résultera.... Mais vous + allez m'aider. Il est impossible que vous me refusiez maintenant. J'ai essayé + de vous épargner. Vous me rendrez la justice de le reconnaître.... Vous + fûtes sévère, dur, offensant. Vous m'avez traité comme nul + homme n'osa jamais le faire—nul homme vivant, tout au moins. J'ai tout + supporté. Maintenant c'est à moi à dicter les conditions.</p> + <p>Campbell cacha sa tête entre ses mains; un frisson le parcourut....</p> + <p>—Oui, c'est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous les + connaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en + fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....</p> + <p>Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit à + trembler de tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la cheminée lui parut + diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun était trop lourd + pour être porté. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait lentement + son front, et que la honte dont il était menacé l'avait atteint + déjà. La main posée sur son épaule lui pesait comme une + main de plomb, intolérablement. Elle semblait le broyer.</p> + <p>—Eh bien!... Alan! il faut vous décider.</p> + <p>—Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu changer + la situation....</p> + <p>—Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.</p> + <p>Il hésita un instant.</p> + <p>—Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?</p> + <p>—Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.</p> + <p>—Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.</p> + <p>—Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Ecrivez ce qu'il vous faut sur une + feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le chercher.</p> + <p>Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivit sur une + enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut attentivement; puis + il sonna et le donna à son domestique avec l'ordre de revenir aussitôt + que possible et de rapporter les objets demandés.</p> + <p>Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se leva nerveusement et + s'approcha de la cheminée. Il semblait grelotter d'une sorte de fièvre. + Pendant près de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla. Une mouche + bourdonnait bruyamment dans la pièce et le tic-tac de l'horloge + résonnait comme des coups de marteau....</p> + <p>Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian, vit que + ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait dans cette face + désespérée une pureté et une distinction qui le mirent + hors de lui.</p> + <p>—Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il.</p> + <p>—Fi! Alan, vous m'avez sauvé la vie, dit Dorian.</p> + <p>—Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous êtes allé de + corruptions en corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que + vous me forcez à faire, ce n'est pas à votre vie que je songe....</p> + <p>—Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour moi + la millième partie de la pitié que j'ai pour vous.</p> + <p>Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à la fenêtre + du jardin.</p> + <p>Campbell ne répondit rien....</p> + <p>Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et le domestique + entra, portant avec une grande boîte d'acajou pleine de drogues, un long + rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme + étrange.</p> + <p>—Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il à Campbell.</p> + <p>—Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission à + vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les + orchidées à Selby?</p> + <p>—Harden, monsieur.</p> + <p>—Oui, Harden.... Vous allez aller à Richmond voir Harden + lui-même, et vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchidées que + je n'en avais commandé, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... + Non, pas de blanches du tout.... Le temps est délicieux, Francis, et Richmond + est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous ennuyer avec cela.</p> + <p>—Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?</p> + <p>Dorian regarda Campbell.</p> + <p>—Combien de temps demandera votre expérience, Alan? dit-il d'une voix + calme et indifférente, comme si la présence d'un tiers lui donnait un + courage inattendu.</p> + <p>Campbell tressaillit et se mordit les lèvres....</p> + <p>—Environ cinq heures, répondit-il.</p> + <p>—Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie, Francis. Ou + plutôt, attendez, préparez-moi ce qu'il faudra pour m'habiller. Vous + aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pas ici, de sorte que je + n'aurai plus besoin de vous.</p> + <p>—Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant.</p> + <p>—Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est + lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.</p> + <p>Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit dominé. Ils + sortirent ensemble.</p> + <p>Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et la mit + dans la serrure. Puis il s'arrêta, les yeux troublés, + frissonnant....</p> + <p>—Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.</p> + <p>—Ça m'est égal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell + froidement.</p> + <p>Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperçut en plein soleil les + yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le parquet, le rideau + déchiré était étendu. Il se rappela que la nuit + précédente il avait oublié pour la première fois de sa + vie, de cacher le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en + frémissant.</p> + <p>Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait + sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang? Quelle chose + horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet immobile et + silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et grotesque dont + l'ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant qu'elle n'avait pas + bougé et était toujours là, telle qu'il l'avait + laissée....</p> + <p>Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les yeux + à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement, + résolu à ne pas jeter même un regard vers le cadavre.... Puis, + s'arrêtant et ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le + cadre....</p> + <p>Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixés sur les + arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit Campbell qui rentrait + la lourde caisse et les objets métalliques nécessaires à son + horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil Hallward s'étaient jamais + rencontrés, et dans ce cas ce qu'ils avaient pu penser l'un de l'autre.</p> + <p>—Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui.</p> + <p>Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu le + cadavre renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune + et luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la serrure.... Alan + s'enfermait....</p> + <p>Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la + bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme.</p> + <p>—J'ai fait ce que vous m'avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant, + adieu! Ne nous revoyons plus jamais!</p> + <p>—Vous m'avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian, + simplement.</p> + <p>Dès que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide + nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la table avait + disparu....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2> + <p>Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la + boutonnière ornée d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray + était introduit dans le salon de lady Narborough par des domestiques + inclinés.</p> + <p>Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un + état de sauvage excitation, mais l'élégante + révérence qu'il eut vers la main de la maîtresse de la maison fut + aussi aisée et aussi gracieuse qu'à l'ordinaire. Peut-être + n'est-on jamais plus à l'aise que lorsqu'on a quelque comédie à + jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray ce soir-là, n'eût pu + imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi horrible qu'aucun drame de notre + époque. Ces doigts délicats ne pouvaient avoir tenu le couteau d'un + assassin, ni ces lèvres souriantes blasphémé Dieu. Malgré + lui il s'étonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentit + profondément le terrible plaisir d'avoir une vie double.</p> + <p>C'était une réunion intime, bientôt transformée en + confusion par lady Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait + comme d'une femme qui avait gardé de beaux restes d'une remarquable laideur. + Elle s'était montrée l'excellente épouse d'un de nos plus + ennuyeux ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un + mausolée de marbre, qu'elle avait elle-même dessiné, et + marié ses filles à des hommes riches et mûrs, se consacrait + maintenant aux plaisirs de l'art français, de la cuisine française et + de l'esprit français quand elle pouvait l'atteindre....</p> + <p>Dorian était un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle + était ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.</p> + <p>—Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement + amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jeté pour vous mon bonnet par + dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas à vous alors! + D'ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si + occupés à prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. + Et puis, ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu'il n'y + aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...</p> + <p>Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux.... + Ainsi qu'elle l'expliqua à Dorian, derrière un éventail + usé, une de ses filles mariées lui était tombée à + l'improviste, et pour comble de malheur, avait amené son mari avec elle.</p> + <p>—Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui + souffla-t-elle à l'oreille.... Certes, je vais passer chaque été + avec eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme comme moi + aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les réveille + réellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mènent. C'est la + plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure, car ils + ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il + n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps de la Reine + Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous après dîner. Il ne faut pas aller + vous asseoir près d'eux. Vous resterez près de moi et vous me + distrairez....</p> + <p>Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'était + certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient + inconnus et les autres étaient: Ernest Harrowden, un de ces médiocres + entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas d'ennemis, + mais qui n'en sont pas moins détestés de leurs amis; Lady Ruxton, une + femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez recourbé, + qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si parfaitement + banale qu'à son grand désappointement, personne n'eut jamais voulu + croire à aucune médisance sur son compte; Mme Erlynne, personne aux + cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée + d'un délicieux bégaiement; Lady Alice Chapman, la fille de + l'hôtesse, triste et mal fagotée, lotie d'une de ces banales figures + britanniques qu'on ne se rappelle jamais; et enfin son mari, un être aux joues + rouges, aux favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait + qu'une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu + d'idées....</p> + <p>Dorian regrettait presque d'être venu, lorsque lady Narborough regardant la + grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses + volutes prétentieuses de bronze doré, s'écria:</p> + <p>—Comme c'est mal à Henry Wotton d'être si en retard! J'ai + envoyé ce matin chez lui à tout hasard et il m'a promis de ne pas nous + manquer.</p> + <p>Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la porte + s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son charme + à quelque insincère compliment, l'ennui le quitta.</p> + <p>Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient + dans son assiette sans qu'il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le + gronder pour ce qu'elle appelait: «une insulte à ce pauvre Adolphe qui a + composé le <i>menu</i> exprès pour vous.» De temps en temps lord Henry + le regardait, s'étonnant de son silence et de son air absorbé. Le + sommelier remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif semblait + en augmenter.</p> + <p>—Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le <i>chaud-froid,</i> + qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas à votre aise?</p> + <p>—Il est amoureux, s'écria lady Narborough, et je crois qu'il a peur + de me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le serais + certainement....</p> + <p>—Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas + été amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a + quitté Londres.</p> + <p>—Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, + s'écria la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!</p> + <p>—C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady + Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et vos robes + courtes.</p> + <p>—Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je me + souviens très bien de l'avoir vue à Vienne il y a trente ans.... + Etait-elle assez <i>décolletée</i> alors!</p> + <p>—Elle est encore <i>décolletée</i>, répondit-il, prenant une + olive de ses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble + à une <i>édition de luxe</i> d'un mauvais roman français. Elle est + vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est + étonnant: lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent + parfaitement dorés de chagrin!</p> + <p>—Pouvez-vous dire, Harry!... s'écria Dorian.</p> + <p>—C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'hôtesse. Mais, + vous dites son troisième mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire que + Ferrol est le quatrième?</p> + <p>—Certainement, lady Narborough.</p> + <p>—Je n'en crois pas un mot.</p> + <p>—Demandez plutôt à M. Gray, c'est un de ses plus intimes + amis.</p> + <p>—Est-ce vrai, M. Gray?</p> + <p>—Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si + comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs embaumés et + pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun d'eux n'en + avait.</p> + <p>—Quatre maris!... Ma parole c'est <i>trop de zèle</i>!...</p> + <p>—<i>Trop d'audace</i>, lui ai-je dit, repartit Dorian.</p> + <p>—Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je ne le + connais pas.</p> + <p>—Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe + des criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.</p> + <p>Lady Narborough le frappa de son éventail.</p> + <p>—Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve + extrêmement méchant!...</p> + <p>—Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la + tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes + en excellents termes.</p> + <p>—Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, + s'écria la vieille dame, hochant la tête.</p> + <p>Lord Henry redevint sérieux un moment.</p> + <p>—C'est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu'on + a aujourd'hui de dire derrière le dos des gens ce qui est.... absolument + vrai!...</p> + <p>—N'est-il pas incorrigible? s'écria Dorian, se renversant sur le + dossier de sa chaise.</p> + <p>—Je l'espère bien! dit en riant l'hôtesse. Mais si en + vérité, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra + que je me remarie aussi, afin d'être à la mode.</p> + <p>—Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord Henry. + Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une femme se + remarie c'est qu'elle détestait son premier époux. Quand un homme se + remarie, c'est qu'il adorait sa première femme. Les femmes cherchent leur + bonheur, les hommes risquent le leur.</p> + <p>—Narborough n'était pas parfait! s'écria la vieille dame.</p> + <p>—S'il l'avait été, vous ne l'eussiez point adoré, fut + la réponse. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons + pas mal, elles nous passeront tout, même notre intelligence.... Vous ne + m'inviterez plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est + entièrement vrai.</p> + <p>—Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous aimions + pas pour vos défauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne pourrait se + marier. Vous seriez un tas d'infortunés célibataires.... Non pas + cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les hommes + mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des + hommes mariés.</p> + <p>—«<i>Fin de siècle</i>!...», murmura lord Henry.</p> + <p>—«<i>Fin de globe</i>!...», répondit l'hôtesse.</p> + <p>—Je voudrais que ce fut la <i>Fin du globe</i>, dit Dorian avec un soupir. La vie + est une grande désillusion.</p> + <p>—Ah, mon cher ami! s'écria lady Narborough mettant ses gants, ne me + dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on + comprend que c'est la vie qui l'a épuisé. Lord Henry est très + méchant et je voudrais souvent l'avoir été moi-même; mais + vous, vous êtes fait pour être bon, vous êtes si beau!... Je vous + trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se + marier?...</p> + <p>—C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord + Henry en s'inclinant.</p> + <p>—Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour lui. Je + parcourrai ce soir le «Debrett» avec soin et dresserai une liste de + toutes les jeunes filles à marier.</p> + <p>—Avec leurs âges, lady Narborough? demanda Dorian.</p> + <p>—Certes, avec leurs âges, dûment reconnus.... Mais il ne faut + rien faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que <i>le Morning Post</i> + appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!</p> + <p>—Que de bêtises on dit sur les mariages heureux! s'écria lord + Henry. Un homme peut être heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps + qu'il ne l'aime pas!...</p> + <p>—Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille dame + et en faisant un signe vers lady Ruxton.</p> + <p>—Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes + vraiment un admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit. + Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je veux que ce + soit un choix parfait.</p> + <p>—J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, + répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne + compagnie?</p> + <p>—Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille + pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous + n'aviez pas fini votre cigarette.</p> + <p>—Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me limiterai + à l'avenir.</p> + <p>—N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une + chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est aussi bon qu'une + fête.</p> + <p>Lady Ruxton le regarda avec curiosité.</p> + <p>—Il faudra venir m'expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry; + la théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant + majestueusement....</p> + <p>—Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales, + cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.</p> + <p>Les hommes éclatèrent de rire et M. Chapman remonta solennellement + du bout de la table et vint s'asseoir à la place d'honneur. Dorian Gray alla + se placer près de lord Henry. M. Chapman se mit a parler très haut de + la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en nommant ses + adversaires. Le mot <i>doctrinaire</i>—mot plein de terreurs pour l'esprit + britannique—revenait de temps en temps dans sa conversation. Un préfixe + allitéré est un ornement à l'art oratoire. Il élevait + l'«Union Jack» sur le pinacle de la Pensée. (Nom familier + donné au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidité + héréditaire de la race—qu'il dénommait jovialement le bon + sens anglais—était, comme il le démontrait, le vrai rempart de la + Société.</p> + <p>Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.</p> + <p>—Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal à + votre aise à table?</p> + <p>—Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà + tout.</p> + <p>—Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à + fait folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait à Selby.</p> + <p>—Elle m'a promis de venir le vingt.</p> + <p>—Est-ce que Monmouth y sera aussi?</p> + <p>—Oh! oui, Harry....</p> + <p>—Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse. Elle est + très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle manque de ce charme + indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds d'argile qui rendent + précieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas + d'argile; des pieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont passé au + feu et ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. Elle a eu des + aventures....</p> + <p>—Depuis quand est-elle mariée? demanda Dorian.</p> + <p>—Depuis une éternité, m'a-t-elle dit. Je crois, d'après + l'armorial, que ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent + compter pour une éternité. Qui viendra encore?</p> + <p>—Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffroy + Clouston, les habitués.... J'ai invité Lord Grotrian.</p> + <p>—Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le + monde, mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois + exagérée et son éducation toujours trop parfaite. C'est une + figure très moderne.</p> + <p>—Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu'il aille + à Monte-Carlo avec son père.</p> + <p>—Ah! quel peste que ces gens! Tâchez donc qu'il vienne. A propos, + Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'était pas + encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentré tout droit chez + vous?</p> + <p>Dorian le regarda brusquement.</p> + <p>—Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois + heures.</p> + <p>—Etes-vous allé au club?</p> + <p>—Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres.... Non, je + veux dire, je ne suis pas allé au club.... Je me suis promené. Je ne + sais plus ce que j'ai fait.... Comme vous êtes indiscret, Harry! Vous voulez + toujours savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai + fait.... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à + savoir l'heure exacte; j'avais oublié ma clef et mon domestique a dû + m'ouvrir. S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.</p> + <p>Lord Henry haussa les épaules.</p> + <p>—Comme si cela m'intéressait, mon cher ami! Montons au + salon—Non, merci, M. Chapman, pas de sherry....</p> + <p>—Il vous est arrivé quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est. + Vous n'êtes pas vous-même ce soir.</p> + <p>—Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux. + J'irai vous voir demain ou après demain. Faites mes excuses à lady + Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.</p> + <p>—Très bien, Dorian. J'espère que je vous verrai demain au + thé; la Duchesse viendra.</p> + <p>—Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.</p> + <p>En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chassée + l'envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui avaient + fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore besoin de calme. Des + objets dangereux restaient à détruire. Il se révoltait à + l'idée de les toucher de ses mains.</p> + <p>Cependant il fallait que ce fut fait. Il se résigna et quand il eut + fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard + secret où il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un + grand feu brûlait dans la cheminée; il y jeta encore une bûche. + L'odeur de cuir roussi et du drap brûlé était insupportable. Il + lui fallut trois quarts d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit + faiblir, presque malade; et ayant allumé des pastilles d'Alger dans un + brûle-parfums de cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le + front avec du vinaigre de toilette au musc.</p> + <p>Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait + fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se + trouvait un grand cabinet florentin, en ébène incrusté d'ivoire + et de lapis. Il le regardait comme si c'eût été un objet capable + de le ravir et de l'effrayer tout à la fois et comme s'il eût contenu + quelque chose qu'il désirait et dont il avait peur. Sa respiration + était haletante. Un désir fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, + puis la jeta. Ses paupières s'abaissèrent, et les longues franges de + ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il + se leva du divan où il était étendu, alla vers le meuble, + l'ouvrit et pressa un bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire + sortit lentement. Ses doigts y plongèrent instinctivement et en + retirèrent une petite boîte de laque vieil or, délicatement + travaillée; les côtés en étaient ornés de petites + vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des glands de fils + métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte. Elle contenait + une pâte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur forte et + pénétrante....</p> + <p>Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres.... Il + grelottait, quoique l'atmosphère de la pièce fut extraordinairement + chaude, puis il s'étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins + vingt. Il remit la boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa + chambre.</p> + <p>Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit épaisse, + Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d'un cache-nez, se glissait hors + de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un <i>hansom</i> attelé d'un bon + cheval. Il le hêla, et donna à voix basse une adresse au cocher.</p> + <p>L'homme secoua la tête.</p> + <p>—C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.</p> + <p>—Voilà un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si + vous allez vite.</p> + <p>—Très bien, monsieur, répondit l'homme, vous y serez dans une + heure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son + cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2> + <p>Une pluie froide commençait à tomber, et les + réverbères luisaient fantômatiquement dans le brouillard humide. + Les public-houses se fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de + femmes se séparaient aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient + des bars; en d'autres, des ivrognes braillaient et criaient....</p> + <p>Etendu dans le <i>hansom</i>, son chapeau posé en arrière sur sa + tête, Dorian Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide + de la grande ville; il se répétait à lui-même les mots que + lord Henry lui avait dits le jour de leur première rencontre: + «Guérir l'âme par le moyen des sens et les sens au moyen de + l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait souvent + essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où l'on + peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des + vieux péchés s'abolit par la folie des péchés + nouveaux.</p> + <p>La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps + à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les + réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus + étroites et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin + et dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval, trottant + dans les flaques d'eau.... Les vitres du <i>hansom</i> étaient ouatées d'une + brume grise....</p> + <p>«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de + l'âme.» Ces mots sonnaient singulièrement à son oreille.... + Oui, son âme était malade à la mort.... Etait-il vrai que les + sens la pouvaient guérir?... Un sang innocent avait été + versé.... Comment racheter cela? Ah! il n'était point d'expiation!... + Mais quoique le pardon fut impossible, possible encore était l'oubli, et il + était déterminé à oublier cette chose, à en abolir + pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase une + vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui avait-il + parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des autres? + Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles, impossibles + à endurer....</p> + <p>Le <i>hansom</i> allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il.... Il abaissa + la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin d'opium + commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains + délicates se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval + avec sa canne.</p> + <p>Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son + tour, et l'homme se tut....</p> + <p>La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile noire + d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable, et il + s'effraya de voir le brouillard s'épaissir.</p> + <p>Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se + raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille + d'où sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya + comme ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le cheval + trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au + galop....</p> + <p>Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et + éveillèrent les échos des rues mal pavées.... Les + fenêtres n'étaient point éclairées, mais ça et + là, des ombres fantastiques se silhouettaient contre des jalousies + illuminées; il les observait curieusement. Elles se remuaient comme de + monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il les détesta.... + Une rage sombre était dans son coeur.</p> + <p>Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte ouverte, et deux + hommes coururent après la voiture l'espèce de cent yards; le cocher les + frappa de son fouet.</p> + <p>Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes + pensées.... Avec une hideuse réitération, les lèvres + mordues de Dorian Gray répétaient et répétaient encore la + phrase captieuse qui lui parlait d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y + eût trouvé la parfaite expression de son humeur, et justifié, par + l'approbation intellectuelle, les sentiments qui le dominaient.... D'une cellule + à l'autre de son cerveau rampait la même pensée; et le sauvage + désir de vivre, le plus terrible de tous les appétits humains, + vivifiait chaque nerf et chaque fibre de son être. La laideur qu'il avait + haïe parce qu'elle fait les choses réelles, lui devenait chère + pour cette raison; la laideur était la seule réalité.</p> + <p>Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une vie + désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, + étaient plus vraies, dans leur intense actualité d'impression, que + toutes les formes gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; + c'était ce qu'il lui fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait + libre....</p> + <p>Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée + d'une sombre ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des + cheminées des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; + des guirlandes de blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de + rêve....</p> + <p>—C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix rauque du + cocher par la trappe.</p> + <p>Dorian tressaillit et regarda autour de lui....</p> + <p>—C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti + hâtivement du cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait + promis, il marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une + lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait + et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au long cours qui + faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un mackintosh + mouillé.</p> + <p>Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à + autre pour voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, + il atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures + misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. + Il s'arrêta et frappa un coup particulier.</p> + <p>Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et il + y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit + doucement, et il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui + s'effaça dans l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau + vert déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant + écarté, il entra dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un + salon de danse de troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz + répandaient une lumière éclatante qui se déformait dans + les glaces pleines de chiures de mouches, situées en face. De graisseux + réflecteurs d'étain à côtes se trouvaient derrière, + frissonnants disques de lumière.... Le plancher était couvert d'un + sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur renversée.</p> + <p>Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à + charbon de bois jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents + blanches. Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras + croisés était étendu un matelot, et devant le bar aux peintures + criardes qui occupait tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se + moquaient d'un vieux qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de + dégoût....</p> + <p>—Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en riant, + comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se mit à + geindre.</p> + <p>Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une chambre + obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches détraquées, une + lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir profond, et ses narines + palpitèrent de plaisir....</p> + <p>En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train d'allumer + à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec + hésitation.</p> + <p>—Vous ici, Adrien, murmura Dorian.</p> + <p>—Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il + insoucieusement. Personne ne veut plus me fréquenter à + présent....</p> + <p>—Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre.</p> + <p>—Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la + note.... Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, + ajouta-t-il avec un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je + pense que j'en ai eu de trop....</p> + <p>Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui gisaient avec des + postures fantastiques sur des matelas en loques.... Ces membres + déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux, + l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, + et quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles + joies; ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La + mémoire, comme une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à + autre, il voyait les yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne + pouvait rester là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il + avait besoin d'être dans un lieu où personne ne sût qui il + était; il aurait voulu s'échapper de lui-même....</p> + <p>—Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.</p> + <p>—Sur le quai?...</p> + <p>—Oui....</p> + <p>—Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici..</p> + <p>Dorian leva les épaules.</p> + <p>—Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont + beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore + meilleure....</p> + <p>—C'est tout à fait pareil....</p> + <p>—Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand + besoin.</p> + <p>—Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.</p> + <p>—Ça ne fait rien.</p> + <p>Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.</p> + <p>Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, + grimaça un hideux salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets + devant eux. Les femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à + bavarder. Dorian leur tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose + à Adrien Singleton.</p> + <p>Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de l'une des + femmes:</p> + <p>—Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.</p> + <p>—Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied. Que + désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus....</p> + <p>Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la + femme, et s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la + tête et rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne + la regardait envieusement....</p> + <p>—Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas de + revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux + maintenant....</p> + <p>—Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? + dit Dorian un moment après.</p> + <p>—Peut-être!...</p> + <p>—Bonsoir, alors.</p> + <p>—Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches, + essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.</p> + <p>Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le rideau, + un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui avait pris + l'argent.</p> + <p>—C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix + éraillée.</p> + <p>—Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!</p> + <p>Elle fit claquer ses doigts....</p> + <p>—C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce + pas? glapit-elle derrière lui.</p> + <p>Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda autour + de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor se fermant.... Il + se précipita dehors en courant....</p> + <p>Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.</p> + <p>Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il + s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait, + comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il mordit + ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout, + qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour supporter encore + le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa propre vie, et la payait son + prix pour la vivre.... Le seul malheur était que l'on eût à payer + si souvent pour une seule faute, car il fallait payer toujours et encore.... Dans ses + marchés avec les hommes, la Destinée ne ferme jamais ses comptes.</p> + <p>Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que les hommes + appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du corps, chaque cellule de la + cervelle, semblent être animés de mouvements effrayants; les hommes et + les femmes, dans de tels moments, perdent le libre exercice de leur volonté; + ils marchent vers une fin terrible comme des automates. Le choix leur est + refusé et la conscience elle-même est morte, ou, si elle vit encore, ne + vit plus que pour donner à la rébellion son attrait, et son charme + à la désobéissance; car tous les péchés, comme les + théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont des + péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, + étoile du matin, tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...</p> + <p>Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme + assoiffée de révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en + plus.... Comme il pénétrait sous une arcade sombre, il avait + accoutumé souvent de prendre pour abréger son chemin vers l'endroit mal + famé où il allait, il se sentit subitement saisi par derrière, + et avant qu'il eût le temps de se défendre, il était violemment + projeté contre le mur; une main brutale lui étreignait la gorge!...</p> + <p>Il se défendit follement, et par un effort désespéré, + détacha, de son cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le + déclic d'un revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé + vers sa tête, et la forme obscure d'un homme court et rablé....</p> + <p>—Que voulez-vous? balbutia-t-il.</p> + <p>—Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...</p> + <p>—Vous êtes fou! Que vous ai-je fait?</p> + <p>—Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur! + Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je jure que + je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années, sans + guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont mortes. Je ne + savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous appelait. Par hasard, je l'ai + entendu ce soir. Réconciliez-vous avec Dieu, car, ce soir, vous allez + mourir!...</p> + <p>Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur....</p> + <p>—Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu parler + d'elle, vous êtes fou....</p> + <p>—Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai + que je suis James Vane, vous allez mourir!</p> + <p>Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...</p> + <p>—A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous confesser, + pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord régler cela.... Une + minute! Pas plus!...</p> + <p>Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait + penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!...</p> + <p>—Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est + morte? Vite, dites-moi!...</p> + <p>—Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait + rien....</p> + <p>—Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant.... + Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...</p> + <p>James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire, + puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....</p> + <p>Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle + suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable dans + laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer avait + toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la + jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il ne + devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y + avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas + l'homme qui avait détruit sa vie....</p> + <p>Il le lâcha, et recula....</p> + <p>—Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!</p> + <p>Dorian Gray respira....</p> + <p>—Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le regardant + sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point chercher + à vous venger vous-même.</p> + <p>—Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un + mot que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse piste.</p> + <p>—Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui + pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons et + descendant doucement la rue.</p> + <p>James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la tête + aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un instant, rampait le long + du mur suintant, fut un moment dans la lumière, et s'approcha de lui à + pas de loup.. Il sentit une main qui se posait sur son bras, et se retourna en + tressaillant.... C'était une des femmes qui buvaient au bar.</p> + <p>—Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui + sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes + précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû + le tuer! Il a beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..</p> + <p>—Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je + n'ai besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme! L'homme que je + veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine + un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang.</p> + <p>La femme eut un rire amer....</p> + <p>—A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près + de dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?</p> + <p>—Vous mentez! cria James Vane.</p> + <p>Elle leva les mains au ciel.</p> + <p>—Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle....</p> + <p>—Devant Dieu!...</p> + <p>—Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de ceux + qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa belle figure! Il + y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a pas beaucoup + changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle avec un regard + mélancolique.</p> + <p>—Vous le jurez?...</p> + <p>—Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez + pas, gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver un + logement cette nuit.</p> + <p>Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais Dorian + Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie aussi....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2> + <p>Une semaine plus tard, Dorian Gray était assis dans la serre de Selby + Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un homme + de soixante ans, à l'air fatigué, était parmi ses hôtes. + C'était l'heure du thé, et la douce lumière de la grosse lampe + couverte de dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines + délicats et l'argent repoussé du service; la duchesse présidait + la réception.</p> + <p>Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses lèvres + d'un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorian lui soufflait. Lord + Henry était étendu sur une chaise d'osier drapée de soie, les + regardant. Sur un divan de couleur pêche, lady Narborough feignait + d'écouter la description que lui faisait le duc du dernier scarabée + brésilien dont il venait d'enrichir sa collection.</p> + <p>Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient des gâteaux + à quelques dames. La société était composée de + douze personnes et l'on en attendait plusieurs autres pour le jour suivant.</p> + <p>—De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y + déposant sa tasse. J'espère que Dorian vous fait part de mon plan de + rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une idée charmante.</p> + <p>—Mais je n'ai pas besoin d'être rebaptisée, Harry, + répliqua la duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très + satisfaite de mon nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.</p> + <p>—Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour + tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux fleurs.... + Hier, je cueillis une orchidée pour ma boutonnière. C'était une + adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés + capitaux. Distraitement, je demandais à l'un des jardiniers comment elle + s'appelait. Il me répondit que c'était un beau spécimen de + <i>Robinsoniana</i> ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste + vérité, mais nous avons perdu la faculté de donner de jolis noms + aux objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits; mon + unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le réalisme vulgaire + en littérature. L'homme qui appellerait une bêche, une bêche, + devrait être forcé d'en porter une; c'est la seule chose qui lui + conviendrait....</p> + <p>—Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.</p> + <p>—Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.</p> + <p>—Je le reconnais à ce trait, s'exclama la duchesse.</p> + <p>—Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil. On + ne peut se débarrasser d'une étiquette. Je refuse le titre.</p> + <p>—Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies + lèvres.</p> + <p>—Vous voulez que je défende mon trône, alors?...</p> + <p>—Oui.</p> + <p>—Je dirai les vérités de demain.</p> + <p>—Je préfère les fautes d'aujourd'hui, répondit la + duchesse.</p> + <p>—Vous me désarmez, Gladys, s'écria-t-il, imitant son + opiniâtreté.</p> + <p>—De votre bouclier, Harry, non de votre lance....</p> + <p>—Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec son inclinaison de + main.</p> + <p>—C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trop haut.</p> + <p>—Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux + être beau que bon. Mais d'un autre côté, personne n'est plus + disposé que je ne le suis à reconnaître qu'il vaut mieux + être bon que laid.</p> + <p>—La laideur est alors un des sept péchés capitaux, + s'écria la duchesse. Qu'advient-il de votre comparaison sur les + orchidées?...</p> + <p>—La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne Tory, + ne devez les mésestimer.</p> + <p>—La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre + Angleterre ce qu'elle est.</p> + <p>—Vous n'aimez donc pas votre pays?</p> + <p>—J'y vis.</p> + <p>—C'est que vous en censurez le meilleur!</p> + <p>—Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous? + interrogea-t-il.</p> + <p>—Que dit-elle de nous?</p> + <p>—Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert + boutique.</p> + <p>—Est-ce de vous, Harry?</p> + <p>—Je vous le donne.</p> + <p>—Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.</p> + <p>—Vous n'avez rien à craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent + jamais dans une description.</p> + <p>—Ils sont pratiques.</p> + <p>—Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leur + grand livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vice par + l'hypocrisie.</p> + <p>—Cependant, nous avons fait de grandes choses.</p> + <p>—Les grandes choses nous furent imposées, Gladys.</p> + <p>—Nous en avons porté le fardeau.</p> + <p>—Pas plus loin que le <i>Stock Exchange</i>.</p> + <p>Elle secoua la tête.</p> + <p>—Je crois dans la race, s'écria-t-elle.</p> + <p>—Elle représente les survivants de la poussée.</p> + <p>—Elle suit son développement.</p> + <p>—La décadence m'intéresse plus.</p> + <p>—Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.</p> + <p>—Une maladie.</p> + <p>—L'Amour?</p> + <p>—Une illusion.</p> + <p>—La religion?</p> + <p>—Une chose qui remplace élégamment la Foi.</p> + <p>—Vous êtes un sceptique.</p> + <p>—Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.</p> + <p>—Qu'êtes-vous?</p> + <p>—Définir est limiter.</p> + <p>—Donnez-moi un guide.</p> + <p>—Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.</p> + <p>—Vous m'égarez.... Parlons d'autre chose.</p> + <p>—Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y + a des ans, le Prince Charmant.</p> + <p>—Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'écria Dorian Gray.</p> + <p>—Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, + remarqua avec enjouement la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a + épousée, d'après ses principes scientifiques, que comme le + meilleur spécimen qu'il a pu trouver du papillon moderne.</p> + <p>—J'espère du moins que l'idée ne lui viendra pas de vous + transpercer d'une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant.</p> + <p>—Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....</p> + <p>—Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?</p> + <p>—Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement, parce + que j'arrive à neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il faut que je + sois habillée pour huit heures et demie.</p> + <p>—Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congédier.</p> + <p>—Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous + souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady Hilstone?.... Vous ne + vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est gentil de votre part de faire semblant + de vous en souvenir. Eh bien! il a été fait avec rien; tous les jolis + chapeaux sont faits de rien.</p> + <p>—Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry.... + Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour être + populaire, il faut être médiocre.</p> + <p>—Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et les femmes + gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les + médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles + comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez jamais....</p> + <p>—Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.</p> + <p>—Ah! alors, vous n'avez jamais réellement aimé, M. Gray, + répondit la duchesse sur un ton de moquerie triste.</p> + <p>—Ma chère Gladys, s'écria lord Henry, comment pouvez-vous dire + cela? La passion vit par sa répétition et la répétition + convertit en art un penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois + qu'on ait jamais aimé. La différence d'objet n'altère pas la + sincérité de la passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons + avoir dans la vie au plus qu'une grande expérience, et le secret de la vie est + de la reproduire le plus souvent possible.</p> + <p>—Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry? demanda la + duchesse après un silence.</p> + <p>—Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord + Henry.</p> + <p>Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda Dorian + Gray:</p> + <p>—Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.</p> + <p>Dorian hésita un instant; il rejeta sa tête en arrière, et + riant:</p> + <p>—Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.</p> + <p>—Même quand il a tort?</p> + <p>—Harry n'a jamais tort, Duchesse.</p> + <p>—Et sa philosophie vous rend heureux?</p> + <p>—Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je + n'ai cherché que le plaisir.</p> + <p>—Et vous l'avez trouvé, M. Gray?</p> + <p>—Souvent, trop souvent....</p> + <p>La duchesse soupira....</p> + <p>—Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne la + trouverai pas ce soir.</p> + <p>—Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse, + s'écria Dorian en se levant et marchant dans la serre....</p> + <p>—Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sa + cousine. Faites attention. Il est fascinant....</p> + <p>—S'il ne l'était pas, il n'y aurait point de combat.</p> + <p>—Les Grecs affrontent les Grecs, alors?</p> + <p>—Je suis du côté des Troyens; ils combattaient pour une + femme.</p> + <p>—Ils furent défaits....</p> + <p>—Il y a des choses plus tristes que la défaite, + répondit-elle.</p> + <p>—Vous galopez, les rênes sur le cou....</p> + <p>—C'est l'allure qui nous fait vivre.</p> + <p>—J'écrirai cela dans mon journal ce soir.</p> + <p>—Quoi?</p> + <p>—Qu'un enfant brûlé aime le feu.</p> + <p>—Je ne suis pas même roussie; mes ailes sont intactes.</p> + <p>—Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite.</p> + <p>—Le courage a passé des hommes aux femmes. C'est une nouvelle + expérience pour nous.</p> + <p>—Vous avez une rivale.</p> + <p>—Qui?</p> + <p>—Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.</p> + <p>—Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est fatal, + à nous qui sommes romantiques.</p> + <p>—Romantiques! Vous avez toute la méthode de la science.</p> + <p>—Les hommes ont fait notre éducation.</p> + <p>—Mais ne vous ont pas expliquées....</p> + <p>—Décrivez-nous comme sexe, fut le défi.</p> + <p>—Des sphinges sans secrets.</p> + <p>Elle le regarda, souriante....</p> + <p>—Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai pas dit + la couleur de ma robe.</p> + <p>—Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys.</p> + <p>—Ce serait une reddition prématurée.</p> + <p>—L'Art romantique procède par gradation.</p> + <p>—Je me garderai une occasion de retraite.</p> + <p>—A la manière des Parthes?...</p> + <p>—Ils trouvèrent la sécurité dans le désert; je + ne pourrais le faire.</p> + <p>—Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, + répondit-il....</p> + <p>A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un + gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d'un corps + lourd!... Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux + remplis de crainte, lord Henry se précipita parmi les palmes pendantes, et + trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pavé de briques, + évanoui, comme mort....</p> + <p>Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au + bout de quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec une expression + effarée....</p> + <p>—Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf + ici, Harry?...</p> + <p>Un tremblement le prit....</p> + <p>—Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c'est une simple syncope, + voilà tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieux pour vous + que vous ne veniez pas au dîner; je prendrai votre place.</p> + <p>—Non, j'irai dîner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre + dîner. Je ne veux pas être seul!</p> + <p>Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une sauvage et + insouciante gaieté dans les manières; mais de temps à autre, un + frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaquée comme un blanc + mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane, le guettant!...</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2> + <p>Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la journée + dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir, indifférent + à la vie cependant.... La crainte d'être surveillé, + chassé, traqué, commençait à le dominer. Il tremblait + quand un courant d'air remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent + chassait contre les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses + résolutions dissipées, à ses regrets ardents.... Quand il + fermait les yeux, il revoyait la figure du matelot le regardant à travers la + vitre embuée, et l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur + son coeur!...</p> + <p>Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait + suscité la vengeance des ténèbres, et placé devant ses + yeux les hideuses formes du châtiment. La vie actuelle était un chaos, + mais il y avait quelque chose de fatalement logique dans l'imagination. C'est + l'imagination qui met le remords à la piste du péché.... C'est + l'imagination qui fait que le crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le + monde commun des faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons + récompensés; le succès est donné aux forts, et + l'insuccès aux faibles; c'est tout....</p> + <p>D'ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la + maison, les gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient + été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait + la remarque.... Décidément c'était une simple illusion; le + frère de Sibyl Vane n'était pas revenu pour le tuer. Il était + parti sur son vaisseau pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout + cas, il était sauf.... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le + savoir; le masque de la jeunesse l'avait sauvé.</p> + <p>Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu'une illusion, + n'était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de + pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se mouvoir!... + Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et nuits, les ombres de son crime + le regardaient de tous les coins silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui + soufflant à l'oreille dans les fêtes, réveillant de leurs doigts + glacés quand il dormirait!... A cette pensée rampant dans son esprit, + il pâlit, et soudainement l'air lui parut se refroidir....</p> + <p>Oh! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son + ami! Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène! Il la voyait + encore! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté + d'horreur!...</p> + <p>Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée + d'écarlate, surgissait l'image de son crime!</p> + <p>Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si son coeur + éclatait!...</p> + <p>Ce ne fut que le troisième jour qu'il se hasarda à sortir. Il y + avait quelque chose dans l'air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin + d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre; mais ce + n'était pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui avaient + causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet + excès d'angoisse qui avait cherché à gâter, à + mutiler la perfection de son calme; il en est toujours ainsi avec les + tempéraments subtils et finement trempés; leurs passions fortes doivent + ou plier ou les meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas + elles-mêmes. Les chagrins médiocres et les amours bornées + survivent. Les grandes amours et les vrais chagrins s'anéantissent par leur + propre plénitude....</p> + <p>Il s'était convaincu qu'il avait été la victime de son + imagination frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec + compassion et quelque mépris.</p> + <p>Après le déjeuner du matin, il se promena près d'une heure + avec la duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour + rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu + sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de + métal bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie + du lac entouré de roseaux....</p> + <p>Au coin d'un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le + frère de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il + sauta à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la + jument au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les + branches tombées et les broussailles rudes.</p> + <p>—Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.</p> + <p>—Pas très bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois + qu'elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerons dans les + terres.... Dorian flâna à côté de lui.... L'air + était vif et aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les + cris rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les + détonations aiguës des fusils qui se succédaient, + l'intéressèrent et le remplirent d'un sentiment de délicieuse + liberté. Il fut emporté par l'insouciance du bonheur, par + l'indifférence hautaine de la joie....</p> + <p>Soudain, d'une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant + eux, avec ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de + derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un + bouquet d'aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose + de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian qui + s'écria: «Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...»</p> + <p>—Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le + lièvre bondissait dans le fourré, il tira.... On entendit deux cris, + celui du lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d'un homme + mortellement frappé,—ce qui est autrement horrible!</p> + <p>—Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel + âne, que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il de + toute la force de ses poumons. Un homme est blessé!...</p> + <p>Le garde général arriva courant, un bâton à la + main.</p> + <p>—Où, monsieur? cria-t-il, où est-il?</p> + <p>Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.</p> + <p>—Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant + vers le fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en + arrière?... Vous m'avez gâté ma chasse d'aujourd'hui....</p> + <p>Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, écartant les branches.... Au bout + d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil. Il se retourna, + terrifié.... Il lui semblait que le malheur le suivait où il allait.... + Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme était réellement mort, et + l'affirmative réponse du garde. Le bois lui parut soudain hanté de + figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une myriade de pieds et un sourd + bourdonnement de voix.... Un grand faisan à gorge dorée s'envola dans + les branches au-dessus d'eux.</p> + <p>Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble, + comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait sur son + épaule; il tressaillit et regarda autour de lui....</p> + <p>—Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est close + pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.</p> + <p>—Je voudrais qu'elle fut close à jamais, Harry, répondit-il + amèrement. Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme + est....</p> + <p>Il ne put achever....</p> + <p>—Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge + entière dans la poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez + à la maison....</p> + <p>Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l'avenue + pendant près de cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers + lord Henry et lui dit avec un soupir profond:</p> + <p>—C'est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage!</p> + <p>—Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon cher + ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi se mettait-il + devant les fusils? Ça ne nous regarde pas.... C'est naturellement malheureux + pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les rabatteurs; ça fait croire qu'on + est un mauvais fusil, et cependant Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... + Mais pourquoi parler de cela?...</p> + <p>Dorian secoua la tête:</p> + <p>—Mauvais présage, Harry!... J'ai idée qu'il va arriver quelque + chose de terrible à l'un d'entre nous.... A moi, peut-être....</p> + <p>Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....</p> + <p>Lord Henry éclata de rire....</p> + <p>—La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul + péché pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, + cette affaire ne nous amènera pas de désagréments, à + moins que les rabatteurs n'en bavardent en dînant; je leur défendrai + d'en parler.... Quant aux présages, ça n'existe pas: la destinée + ne nous envoie pas de hérauts; elle est trop sage.... ou trop cruelle pour + cela. D'ailleurs, que pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans + le monde un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son + existence contre la vôtre?...</p> + <p>—Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez pas!... + Je dis vrai.... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus heureux que + moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de la mort qui me + terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans l'air lourd autour de + moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrière ces arbres, un homme qui me + guette, qui m'attend!...</p> + <p>Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante main + gantée....</p> + <p>—Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je m'imagine + qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous voulez mettre sur la table, + ce soir.... Vous êtes vraiment nerveux, mon cher! Il vous faudra voir le + médecin, quand vous retournerez à la ville.... Dorian eut un soupir de + soulagement en voyant s'approcher le jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda + hésitant du côté de lord Henry, et sortit une lettre qu'il tendit + à son maître.</p> + <p>—Sa Grâce m'a dit d'attendre une réponse, murmura-t-il.</p> + <p>Dorian mit la lettre dans sa poche.</p> + <p>—Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il + froidement.</p> + <p>L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.</p> + <p>—Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en + riant lord Henry. C'est une des qualités que j'admire le plus en elles. Une + femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la + regardera....</p> + <p>—Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce moment, + vous vous égarez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne l'aime pas.</p> + <p>—Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui fait + que vous êtes parfaitement appariés.</p> + <p>—Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations aucune + base scandaleuse.</p> + <p>—La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry, + allumant une cigarette.</p> + <p>—Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un + épigramme.</p> + <p>—Les gens vont à l'autel de leur propre consentement, fut la + réponse. —Je voudrais aimer! s'écria Dorian Gray avec une + intonation profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que + j'ai perdu la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré + en moi-même. Ma personnalité m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de + m'évader, de voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'être venu + ici. Je pense que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour + qu'on prépare le yacht. Sur un yacht, on est en sécurité....</p> + <p>—Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le + dire? Vous savez que je vous aiderais.</p> + <p>—Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et + d'ailleurs ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a + bouleversé. J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne + m'arrive.</p> + <p>—Quelle folie!</p> + <p>—Je l'espère.... mais je ne puis m'empêcher d'y penser.... Ah! + voici la duchesse, elle a l'air d'Arthémise dans un costume tailleur.... Vous + voyez que nous revenions, duchesse....</p> + <p>—J'ai appris ce qui est arrivé, M. Gray, répondit-elle. Ce + pauvre Geoffrey est tout à fait contrarié.... Il paraîtrait que + vous l'aviez conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C'est curieux!</p> + <p>—Oui, c'est très curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela. + Quelque caprice, je crois; ce lièvre avait l'air de la plus jolie des choses + vivantes.... Mais je suis fâché qu'on vous ait rapporté + l'accident. C'est un odieux sujet....</p> + <p>—C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur + psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme c'eut + été intéressant!... J'aimerais connaître quelqu'un qui + eût commis un vrai meurtre.</p> + <p>—Que c'est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce + pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indisposé!... Il va se trouver + mal!...</p> + <p>Dorian se redressa avec un effort et sourit.</p> + <p>—Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités; + c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas entendu ce + qu'Harry disait.... Etait-ce mal? Vous me le direz une autre fois. Je pense qu'il + vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en excuserez, n'est-ce pas?...</p> + <p>Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre à la + terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry + tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.</p> + <p>—L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.</p> + <p>Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le + paysage....</p> + <p>—Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.</p> + <p>Il secoua la tête:</p> + <p>—La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme. La + brume rend plus merveilleuses les choses.</p> + <p>—On peut perdre son chemin.</p> + <p>—Tous les chemins mènent au même point, ma chère + Gladys.</p> + <p>—Quel est-il?</p> + <p>—La désillusion.</p> + <p>—C'est mon début dans la vie, soupira-t-elle.</p> + <p>—Il vous vint couronné....</p> + <p>—Je suis fatigué des feuilles de fraisier.</p> + <p>—Elles vous vont bien.</p> + <p>(La feuille de fraisier est l'ornement héraldique, en Angleterre, des + <i>couronnes</i> ducales. (N.D.T.))</p> + <p>—Seulement en public....</p> + <p>—Vous les regretterez.</p> + <p>—Je n'en perdrai pas un pétale.</p> + <p>—Monmouth a des oreilles.</p> + <p>—La vieillesse est dure d'oreille.</p> + <p>—N'a-t-il jamais été jaloux?</p> + <p>—Je voudrais qu'il l'eût été.</p> + <p>Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...</p> + <p>—Que cherchez-vous? demanda-t-elle.</p> + <p>—La mouche de votre fleuret, répondit-il.... Vous l'avez + laissée tomber.</p> + <p>—J'ai encore le masque, dit-elle en riant.</p> + <p>—Il fait vos yeux plus adorables!</p> + <p>Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans + un fruit écarlate....</p> + <p>Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur dans + chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue subitement un + fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur infortuné, + tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa + mort. Il s'était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait + dit, par hasard, en manière de plaisanterie cynique.</p> + <p>A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de préparer ses + malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit heures et + demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à + Selby Royal; c'était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans + le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de + sang.</p> + <p>Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu'il allait + à la ville consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités + pendant son absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa à la + porte, et son valet vint l'avertir que le garde principal désirait lui + parler.... Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres:</p> + <p>—Faites-le entrer, dit-il après un instant d'hésitation. Comme + l'homme entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l'ouvrant + devant lui:</p> + <p>—Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin, Thornton, + dit-il, en prenant une plume.</p> + <p>—Oui, monsieur, dit le garde-chasse.</p> + <p>—Est-ce que le pauvre garçon était marié? Avait-il de + la famille? demanda Dorian d'un air ennuyé. S'il en est ainsi, je ne la + laisserai pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez + nécessaire.</p> + <p>—Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la + liberté de venir vous voir.</p> + <p>—Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous dire? + N'était-il pas l'un de vos hommes?...</p> + <p>—Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.</p> + <p>La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait + soudainement cessé de battre.</p> + <p>—Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...</p> + <p>—Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la + marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.</p> + <p>—A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers + l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son + nom?...</p> + <p>—Rien qu'un peu d'argent, et un revolver à six coups. Nous n'avons + découvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossière. Une + sorte de matelot, croyons-nous....</p> + <p>Dorian bondit sur ses pieds.... Une espérance terrible le traversa.... Il + s'y cramponna follement....</p> + <p>—Où est le corps? s'écria-t-il. Vite, je veux le voir!</p> + <p>—Il a été déposé dans une écurie vide de + la maison de ferme. Les gens n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs + maisons. Ils disent qu'un cadavre apporte le malheur.</p> + <p>—La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites à un palefrenier de + m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-même aux + écuries. Ça économisera du temps.</p> + <p>Moins d'un quart d'heure après, Dorian Gray descendait au grand galop la + longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une procession + spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin. Soudain, la jument broncha + devant un poteau de barrière et le désarçonna presque. Il la + cingla à l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air comme une flèche; + les pierres volaient sous ses sabots....</p> + <p>Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la cour. Il + sauta de la selle et remit les rênes à l'un d'eux. Dans l'écurie + la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit que + le corps était là; il se précipita vers la porte et mit la main + au loquet....</p> + <p>Il hésita un moment, sentant qu'il était sur la pente d'une + découverte qui referait ou gâterait à jamais sa vie.... Puis il + poussa la porte et entra.</p> + <p>Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme + habillé d'une chemise grossière et d'un pantalon bleu. Un mouchoir + taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à + côté de lui dans une bouteille, grésillait....</p> + <p>Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever lui-même + le mouchoir.... Il dit à un garçon de ferme de venir.</p> + <p>—Otez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en s'appuyant au + montant de la porte.</p> + <p>Quand le valet eût fait ce qu'il lui commandait, il s'avança.... Un + cri de joie jaillit de ses lèvres! L'homme qui avait été + tué dans le fourré était James Vane!...</p> + <p>Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre....</p> + <p>Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient + pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2> + <p>—Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'écria lord Henry, + trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de rose. Vous + êtes absolument parfait. Ne changez pas, de grâce....</p> + <p>Dorian Gray hocha la tête:</p> + <p>—Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en veux + plus faire. J'ai commencé hier mes bonnes actions.</p> + <p>—Où étiez-vous hier?</p> + <p>—A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.</p> + <p>—Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon + à la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les gens + qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés; la civilisation n'est + d'aucune manière, une chose facile à atteindre. Il n'y a que deux + façons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les gens de la campagne + n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre; aussi stagnent-ils....</p> + <p>—La culture ou la corruption, répéta Dorian.... Je les ai un + peu connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent se trouver + réunis. Car j'ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer; je pense que + je le suis déjà.</p> + <p>—Vous ne m'avez pas encore dit quelle était votre bonne action; ou + bien me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon pendant + qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de fraises aromatiques, + et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen d'une cuiller tamisée en + forme de coquille.</p> + <p>—Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je raconterai + à tout le monde.... J'ai épargné une femme. Cela semble vain, + mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle était très belle et + ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui + m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme cela me semble + loin!... Hetty n'était pas de notre classe, naturellement; c'était une + simple fille de village. Mais je l'aimais réellement; je suis sûr que je + l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de mai que nous avons eu, j'avais pris + l'habitude d'aller la voir deux ou trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra + dans un petit verger. Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. + Nous devions partir ensemble ce matin à l'aube.... Soudainement, je me + décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l'avais + trouvée....</p> + <p>—J'aime à croire que la nouveauté de l'émotion doit + vous avoir donné un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. + Mais je puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons + conseils et...brisé son coeur.... C'était le commencement de votre + réforme?</p> + <p>—Harry, vous êtes méchant! Vous ne devriez pas dire ces choses + abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas brisé; elle pleura, cela s'entend, et + ce fut tout. Mais elle n'est point déshonorée; elle peut vivre, comme + Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci.</p> + <p>—Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se + renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières sont + curieusement enfantines.... Pensez-vous que désormais, cette jeune fille se + contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se mariera quelque jour + à un rude charretier ou à un paysan grossier; le fait de vous avoir + rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son mari, et + elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire que j'augure bien de + votre grand renoncement.... Pour un début, c'est pauvre.... En outre + savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas à présent dans quelque + étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré + par des nénuphars, comme Ophélie?...</p> + <p>—Je ne veux penser à cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de + cette façon, vous suggérez les tragédies les plus + sérieuses.... Je suis désolé de vous en avertir, mais je ne fais + plus attention à ce que vous me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir + ainsi. Pauvre Hetty! Comme je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, + j'aperçus sa figure blanche à la fenêtre, comme un bouquet de + jasmin.... Ne parlons plus de cela, et n'essayez pas de me persuader que la + première bonne action que j'aie faite depuis des années, le premier + petit sacrifice de moi-même que je me connaisse, soit une sorte de + péché. J'ai besoin d'être meilleur. Je deviens meilleur.... + Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville? Je n'ai pas été au + club depuis plusieurs jours.</p> + <p>—On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.</p> + <p>—J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant un peu + de vin, et fronçant légèrement les sourcils.</p> + <p>—Mon cher ami, on n'a parlé de cela que pendant six semaines, et le + public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de conversation tous les + trois mois. Il a été cependant assez bien partagé, + récemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell; + à présent, c'est la disparition mystérieuse d'un artiste. On + croit à Scotland-Yard que l'homme à l'ulster gris qui quitta Londres + pour Paris, le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, + et la police française déclare que Basil n'est jamais venu à + Paris. J'aime à penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu + à San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco + toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit être une ville + délicieuse; elle possède toutes les attractions du monde futur....</p> + <p>—Que pensez-vous qu'il soit arrivé à Basil? demanda Dorian + levant son verre de Bourgogne à la lumière et s'émerveillant + lui-même du calme avec lequel il discutait ce sujet.</p> + <p>—Je n'en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n'est + point là mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser. La mort + est la seule chose qui m'ait jamais terrifié. Je la hais!...</p> + <p>—Pourquoi, dit paresseusement l'autre.</p> + <p>—Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le + treillis doré d'une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à + tout de nos jours, excepté à cela. La mort et la vulgarité sont + les deux seules choses au dix-neuvième siècle que l'on ne peut + expliquer.... Allons prendre le café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du + Chopin. Le gentleman avec qui ma femme est partie interprétait Chopin d'une + manière exquise.... Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un + peu triste sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise + habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes; peut + être est-ce celles-là que l'on regrette le plus; elles sont une partie + essentielle de la personnalité.</p> + <p>Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre voisine, + s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires blancs et noirs des + touches. Quand on apporta le café, il s'arrêta, et regardant lord Henry, + lui dit:</p> + <p>—Harry, ne vous est-il jamais venu à l'idée que Basil avait + été assassiné?</p> + <p>Lord Henry eut un bâillement:</p> + <p>—Basil était très connu et portait toujours une montre + Waterbury.... Pourquoi l'aurait-on assassiné? Il n'était pas assez + habile pour avoir des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; + mais un homme peut peindre comme Velasquez et être aussi terne que possible. + Basil était réellement un peu lourdaud.... Il m'intéressa une + fois, quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu'il avait + pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art.</p> + <p>—J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans la + voix. Mais ne dit-on pas qu'il a été assassiné?</p> + <p>—Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble guère probable. Je sais + qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'était pas homme + à les fréquenter. Il n'était pas curieux; c'était son + défaut principal.</p> + <p>—Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassiné Basil? + dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.</p> + <p>—Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui + ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime. + Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis + désolé de blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, + mais je vous assure que c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes + inférieures; je ne les blâme d'ailleurs nullement. J'imagine que le + crime est pour elles ce que l'art est à nous, simplement une méthode de + se procurer d'extraordinaires sensations.</p> + <p>—Une méthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un + homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime? Ne me racontez + pas cela!...</p> + <p>—Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en riant + lord Henry. C'est là un des plus importants secrets de l'existence. Je + croirais, cependant, que le meurtre est toujours une faute; on ne doit jamais rien + commettre dont on ne puisse causer après dîner.... Mais ne parlons plus + du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il a pu avoir une fin aussi romantique que + celle que vous supposez; mais je ne puis.... Il a dû tomber d'un omnibus dans + la Seine, et le conducteur n'en a point parlé.... Oui, telle a + été probablement sa fin.... Je le vois très bien sur le dos, + gisant sous les eaux vertes avec de lourdes péniches passant sur lui et de + longues herbes dans les cheveux. Voyez-vous, je ne crois pas qu'il eût fait + désormais une belle oeuvre. Pendant les dix dernières années, sa + peinture s'en allait beaucoup. Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la + chambre, alla chatouiller la tête d'un curieux perroquet de Java, un gros + oiseau au plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se + balançait sur un bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, il fit + se mouvoir la dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses prunelles + semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et + en arrière.</p> + <p>—Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa poche, + sa peinture s'en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu quelque chose. + Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent d'être + grands amis, il cessa d'être un grand artiste. Qu'est-ce qui vous + sépara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia + jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fâcheux. A propos qu'est donc devenu + cet admirable portrait qu'il avait peint d'après vous? Je crois ne point + l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernière main. Ah! oui, je me souviens que + vous m'avez dit, il y a des années, l'avoir envoyé à Selby et + qu'il fut égaré ou volé en route. Vous ne l'avez jamais + retrouvé?... Quel malheur! C'était vraiment un chef-d'oeuvre! Je me + souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir acheté maintenant. Il + appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors, ses oeuvres + montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de bonnes + intentions qui fait qu'un homme mérite d'être appelé un + représentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le retrouver? + Vous auriez dû en mettre.</p> + <p>—Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai + jamais aimé. Je regrette d'avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de + tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d'une + pièce connue, <i>Hamlet</i>, je crois.... Voyons, que disent-ils?...</p> + <span style="margin-left: 7.5em;">Like the painting of a sorrow,</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">A face without a heart</span><br /> + <span style="margin-left: 7em;">(Comme la peinture d'un chagrin</span><br /> + <span style="margin-left: 7.5em;">Une figure sans coeur)</span><br /> + + <p>«Oui, c'était tout à fait cela....</p> + <p>Lord Henry se mit à rire....</p> + <p>—Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur, + répondit-il s'enfonçant dans un fauteuil.</p> + <p>Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano. + «<i>Like the painting of a sorrow</i>» répéta-t-il «<i>a + face without a heart</i>.»</p> + <p>L'autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés....</p> + <p>—A propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, «quel profit + y a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd—comment diable + était-ce?—sa propre âme?»</p> + <p>Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrêta et regardant son ami:</p> + <p>—Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?</p> + <p>—Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je vous + le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une réponse. + Voilà tout. J'étais au Parc dimanche dernier et près de l'Arche + de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vêtus qui écoutaient + quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais, + j'entendis cet homme proposant cette question à son auditoire. Elle me frappa + comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de ce genre. + «Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un cercle de + figures blanches et maladives sous un toit inégal de parapluies ruisselants, + une phrase merveilleuse jeté au vent comme un cri par des lèvres + hystériques, tout cela était là une chose vraiment belle dans + son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au + prophète que l'art avait une âme, mais que l'homme n'en avait pas. Je + crains, cependant, qu'il ne m'eût point compris.</p> + <p>—Non, Harry. L'âme est une terrible réalité. On peut + l'acheter, la vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y + a une âme en chacun de nous. Je le sais.</p> + <p>—En êtes-vous bien sûr, Dorian?</p> + <p>—Absolument sûr.</p> + <p>—Ah! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est + absolument sûr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalité de la Foi et la + leçon du Roman. Comme vous êtes grave! Ne soyez pas aussi + sérieux. Qu'avons-nous de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre + temps? Rien.... Nous sommes débarrassés de notre croyance à + l'âme.... Jouez-moi quelque chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on + jouant, dites-moi tout bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez + avoir quelque secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, + usé, jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais + été plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le + premier jour que je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout + à fait extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. + Je voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma jeunesse je + ferais tout au monde, excepté de prendre de l'exercice, de me lever de bonne + heure ou d'être respectable.... O jeunesse! Rien ne te vaut! Quelle + absurdité de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les seuls hommes dont + j'écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont plus jeunes que moi. Ils + me paraissent marcher devant moi. La vie leur a révélé ses + dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis toujours. Je le fais + par principe. Si vous leur demandez leur opinion sur un évènement + d'hier, ils vous donnent gravement les opinions courantes en 1820, alors qu'on + portait des bas longs...qu'on croyait à tout et qu'on ne savait absolument + rien. Comme ce morceau que vous jouez-là est délicieux! J'imagine que + Chopin a dû l'écrire à Majorque, pendant que la mer + gémissait autour de sa villa et que l'écume salée + éclaboussait les vitres? C'est exquisément romantique. C'est une + grâce vraiment, qu'un art nous soit laissé qui n'est pas un art + d'imitation! Ne vous arrêtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble + que vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. + J'ai mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le drame de + la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût jeune. Je suis + étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah! Dorian, + que vous êtes heureux! Quelle vie exquise que la vôtre! Vous avez + goûté longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les + raisins mûrs contre votre palais. Rien ne vous a été + caché. Et tout cela vous fût comme le son d'une musique: vous n'en avez + pas été atteint. Vous êtes toujours le même.</p> + <p>—Je ne suis pas le même, Harry.</p> + <p>—Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de + vos jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à + présent un être accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes + actuellement sans défaut.... Ne hochez pas la tête; vous le savez bien. + Cependant, ne vous faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la + volonté ou les intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules + lentement élaborées où se cache la pensée et où + les passions ont leurs rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. + Mais un ton de couleur entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum + que vous avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers + d'un poëme oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale + que vous ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend + notre existence. Browning l'a écrit quelque part, mais nos sens nous le font + imaginer aisément. Il y a des moments où l'odeur du <i>lilas blanc</i> me + pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de + toute ma vie. Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé + contre nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous + êtes le type que notre époque demande et qu'elle craint d'avoir + trouvé. Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni modelé une + statue, ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même!... Votre art, + ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours sont + vos sonnets.</p> + <p>Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:</p> + <p>—Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus vivre + cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses extravagantes. + Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez tout, je crois bien que vous + vous éloigneriez de moi. Vous riez? Ne riez pas....</p> + <p>—Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano + et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel qui monte + dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous jouez, elle va se + rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons au club, alors. La + soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il y a + quelqu'un au <i>White</i> qui désire infiniment faire votre connaissance: le jeune + lord Pool, l'aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà + vos cravates et m'a demandé de vous être présenté. Il est + tout à fait charmant, et me fait presque songer à vous.</p> + <p>—J'espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens + fatigué ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est près de onze heures, + et je désire me coucher de bonne heure.</p> + <p>—Restez.... Vous n'avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait + dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux. C'était d'un + sentiment que je n'avais encore jamais entendu.</p> + <p>—C'est parce que je vais devenir bon, répondit-il souriant. Je suis + déjà un peu changé.</p> + <p>—Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons + toujours deux amis.</p> + <p>—Pourtant, vous m'avez un jour empoisonné avec un livre. Je + n'oublierai pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre + à personne. Il est malfaisant.</p> + <p>—Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez + bientôt devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout + le monde contre les péchés dont ils sont eux-mêmes + fatigués. Vous êtes trop charmant pour faire cela. D'ailleurs, ça + ne sert à rien. Nous sommes ce que nous sommes et serons ce que nous pourrons. + Quant à être empoisonné par un livre, on ne vit jamais rien de + pareil. L'art n'a aucune influence sur les actions; il annihile le désir + d'agir, il est superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux + sont les livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne + discutons pas de littérature.... Venez demain, je monte à cheval + à onze heures. Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous + mènerai ensuite déjeuner chez lady Branksome. C'est une femme + charmante, elle désire vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait + acheter. Pensez-vous venir? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite + duchesse? Elle dit qu'elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous + fatigué de Gladys? Je le pensais. Sa manière d'esprit vous donne sur + les nerfs.... Dans tous les cas, soyez ici à onze heures.</p> + <p>—Faut-il vraiment que je vienne, Harry?</p> + <p>—Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a + jamais eu autant de lilas depuis l'année où j'ai fait votre + connaissance.</p> + <p>—Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, + Harry....</p> + <p>Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s'il eût + eu encore quelque chose à dire. Puis il soupira et sortit....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2> + <p>Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur son + bras, et ne mit même pas son foulard autour de son cou. Comme il se dirigeait + vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue de soirée + passèrent près de lui. Il entendit l'un d'eux souffler à + l'autre: «C'est Dorian Gray...!» Il se remémora sa joie de jadis + alors que les gens se le désignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui. + Il était fatigué, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La + moitié du charme qu'il trouvait au petit village où il avait + été si souvent dernièrement, venait de ce que personne ne l'y + connaissait.</p> + <p>Il avait souvent dit à là jeune fille dont il s'était fait + aimer qu'il était pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit + qu'il était méchant; elle s'était mise à rire, et lui + avait répondu que les méchants étaient toujours très + vieux et très laids. Quel joli rire elle avait. On eût dit la chanson + d'une grive...! Comme elle était gracieuse dans ses robes de cotonnade et ses + grande chapeaux. Elle ne savait rien de la vie, mais elle possédait tout ce + que lui, avait perdu.</p> + <p>Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui l'attendait.... Il + l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la bibliothèque, et + commença à songer à quelques-unes des choses que lord Henry lui + avait dites....</p> + <p>Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un ardent et + sauvage désir pour la pureté sans tache de son adolescence—son + adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait une fois appelée. Il se + rendait compte qu'il avait terni son âme, corrompu son esprit, et qu'il + s'était créé d'horribles remords; qu'il avait eu sur les autres + une désastreuse influence, et qu'il y avait trouvé une mauvaise joie; + que de toutes les vies qui avaient traversé la sienne et qu'il avait + souillées, la sienne était encore la plus belle et la plus remplie de + promesses....</p> + <p>Tout cela était-il irréparable? N'était-il plus pour lui, + d'espérance?...</p> + <p>Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui où il avait + demandé que le portrait assumât le poids de ses jours, et qu'il + gardât, lui, la splendeur impolluée de l'éternelle jeunesse!</p> + <p>Tout son malheur était dû à cela! N'eût-il pas mieux + valu que chaque péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et + sûre punition! Il y a une purification dans le châtiment. La + prière de l'homme à un Dieu juste devrait-être, non pas: + Pardonnez-nous nos péchés! Mais: Frappez-nous pour nos + iniquités!...</p> + <p>Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donné il y + avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire riaient autour + comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette nuit d'horreur, alors qu'il + avait pour la première fois, surpris un changement dans le fatal portrait, et + jeta ses regards chargés de pleurs sur l'ovale poli.</p> + <p>Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aimé, lui avait écrit + une lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres: «Le + monde est changé parce que vous êtes fait d'ivoire et d'or. Les courbes + de vos lèvres écrivent à nouveau l'histoire!»</p> + <p>Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta + plusieurs fois.</p> + <p>Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir à terre, + il en écrasa les éclats sous son talon!... C'était sa + beauté qui l'avait perdu, cette beauté et cette jeunesse pour + lesquelles il avait tant prié; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne + pas être tachée. Sa beauté ne lui avait été qu'un + masque, sa jeunesse qu'une raillerie.</p> + <p>Qu'était la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et + prématuré, un temps d'humeurs futiles, de pensées maladives.... + Pourquoi avait-il voulu porter sa livrée.... La jeunesse l'avait perdu.</p> + <p>Il valait mieux ne pas songer au passé! Rien ne le pouvait changer.... + C'était à lui-même, à son propre futur, qu'il fallait + songer....</p> + <p>James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière + de Selby; Alan Campbell s'était tué une nuit dans son laboratoire, sans + révéler le secret qu'il l'avait forcé de connaître; + l'émotion actuelle soulevée autour de la disparition de Basil Hallward, + s'apaiserait bientôt: elle diminuait déjà. Il était + parfaitement sauf à présent.</p> + <p>Ce n'était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward qui + l'oppressait; c'était la mort vivante de son âme.</p> + <p>Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie; il ne pouvait + pardonner cela: c'était le portrait qui avait tout fait.... Basil lui avait + dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord écoutées + avec patience. Ce meurtre avait été la folie d'un moment, après + tout.... Quant à Alan Campbell, s'il s'était suicidé, c'est + qu'il l'avait bien voulu.... Il n'en était pas responsable.</p> + <p>Une vie nouvelle...! Voilà ce qu'il désirait; voilà ce qu'il + attendait.... Sûrement elle avait déjà commencé! Il venait + d'épargner un être innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il + serait bon....</p> + <p>Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la chambre + fermée n'avait pas changé. Sûrement il ne pouvait être + aussi épouvantable qu'il l'avait été? Peut-être, si sa vie + se purifiait, en arriverait-il à chasser de sa face tout signe de passion + mauvaise! Peut-être les signes du mal étaient-ils déjà + partis.... S'il allait s'en assurer...!</p> + <p>Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il débarrait la porte, un + sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune et s'attarda sur ses + lèvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait à tous + les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla qu'il était + déjà débarrassé de son fardeau.</p> + <p>Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait + accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le + portrait....</p> + <p>Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun + changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la ride + torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...!</p> + <p>La chose était encore plus abominable—plus abominable, s'il + était possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main + paraissait plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y + voyait....</p> + <p>Alors, il trembla.... Etait-ce simplement la vanité qui avait + provoqué son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une + nouvelle sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire + moqueur? Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus + belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?...</p> + <p>Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle semblait + s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les doigts + ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si le sang avait + dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui n'avait + pas tenu le couteau!...</p> + <p>Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser? + C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit + à rire.... Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se + confessait, qui le croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; + tout ce qui lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait + brûlé.... Le monde dirait simplement qu'il devenait fou.... On + l'enfermerait s'il persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était + de se confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation + publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs + péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, + rien ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son + crime....</p> + <p>Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut importait + peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir injuste, ce + miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité? + Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y avait lu quelque + chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire? Non, il n'y avait + rien de plus.... Par vanité, il l'avait épargnée; par + hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par curiosité, + il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait maintenant.</p> + <p>Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours + écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il + n'y avait qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le + portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant + d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son + changement et sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce + plaisir.... Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez + lui, il était rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le + voir. Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa + simple souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait + été comme une conscience. Oui, il avait été la + Conscience.... Il le détruirait!...</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait + frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à + ce qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le + peintre, il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il tuerait + le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il tuerait + le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux + avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en frappa le + tableau!...</p> + <hr style='width: 45%;' /> + <p>Il y eut un grand cri, et une chute!...</p> + <p>Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effarés + s'éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux + gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrêtèrent et + regardèrent la grande maison. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils + eussent rencontré un policeman, et le ramenèrent avec eux. L'homme + sonna plusieurs fois, mais on ne répondit pas. Excepté une + lumière à une fenêtre des étages supérieurs, la + maison était sombre.... Au bout d'un instant, il s'en alla, se posta à + côté sous une porte cochère, et attendit.</p> + <p>—A qui est cette maison, constable? demanda le plus âgé des + deux gentlemen.</p> + <p>—A M. Dorian Gray, Monsieur, repondit le policeman.</p> + <p>En s'en allant, ils se regardèrent l'un l'autre et ricanèrent: l'un + d'eux était l'oncle de sir Henry Ashton....</p> + <p>Dans les communs de la maison, les domestiques à moitié + habillés, se parlaient à voix basse; la vieille Mistress Leaf + sanglotait en se tordant les mains; Francis était pâle comme un + mort.</p> + <p>Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et un des + laquais. Ils frappèrent sans qu'on leur répondit. Ils + appelèrent; tout était silencieux. Enfin, après avoir + essayé vainement de forcer la porte, ils grimpèrent sur le toit et + descendirent par le balcon. Les fenêtres cédèrent + aisément; leurs ferrures étaient vieilles....</p> + <p>Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu ou mur, un splendide + portrait de leur maître tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la + splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté.</p> + <p>Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un + poignard au coeur!... Son visage était flétri, ridé, + repoussant!... Ce ne fut qu'à ses bagues qu'ils purent reconnaître qui + il était....</p> + <hr style="width: 65%;" /> + <h2><a name="FIN" id="FIN"></a>FIN</h2> + <p>Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis.</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY *** + +***** This file should be named 14192-h.htm or 14192-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/1/9/14192/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed +Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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