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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:54 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le portrait de Dorian Gray
+
+Author: Oscar Wilde
+
+Release Date: November 28, 2004 [EBook #14192]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed
+Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE
+
+ * * * * *
+
+OSCAR WILDE
+
+
+
+
+LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY
+
+(TRADUIT DE L'ANGLAIS)
+
+Deuxième Édition
+
+ALBERT SAVINE, ÉDITEUR
+
+PARIS
+
+12, RUE DES PYRAMIDE
+
+1893
+
+ * * * * *
+
+PRÉFACE
+
+ * * * * *
+
+
+Un artiste est un créateur de belles choses.
+
+Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.
+
+Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec
+de nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles choses.
+
+L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes
+de la critique.
+
+Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont
+corrompus sans être séduisants. Et c'est une faute.
+
+Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les
+cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance.
+
+Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la
+Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal
+écrit. C'est tout.
+
+Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de
+Caliban apercevant sa face dans un miroir.
+
+Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de
+Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.
+
+La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la
+moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.
+
+L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies
+peuvent être prouvées.
+
+L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un
+artiste amène un maniérisme impardonnable du style.
+
+L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.
+
+Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art.
+
+Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme,
+le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la
+sensation, c'est le métier de comédien. Tout art est à la fois surface
+et symbole.
+
+Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls.
+
+Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.
+
+C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète réellement.
+
+Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre
+est nouvelle, complexe et viable.
+
+Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec
+lui-même.
+
+Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi
+longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose
+inutile est de l'admirer intensément.
+
+L'Art est tout à fait inutile.
+
+OSCAR WILDE.
+
+
+
+
+LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY
+
+
+
+
+I
+
+
+L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une
+légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la
+porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des
+églantiers.
+
+D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu,
+fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton
+pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur
+de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient à peine
+pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de
+temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur
+les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant
+une sorte d'effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres
+de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art
+nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du
+mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans
+les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses
+baies dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce
+grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note
+bourdonnante d'un orgue éloigné.
+
+Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait
+grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en
+face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil
+Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait
+causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.
+
+Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art
+avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face
+et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux,
+mit les doigts sur ses paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans
+son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.
+
+--Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous
+ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer
+l'année prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande
+et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de
+monde qu'il m'a été impossible de voir les tableaux, ce qui était
+épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui
+était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit
+convenable....
+
+--Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le peintre
+en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de
+lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.
+
+Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les
+minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au
+bout de sa cigarette opiacée.
+
+--Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle
+raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres
+peintres? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt
+que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est
+ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la
+renommée, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous
+mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait
+les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque
+émotion.
+
+--Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis
+réellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-même là-dedans.
+
+Lord Henry s'étendit sur le divan en riant....
+
+--Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même chose.
+
+--Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si
+vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre
+rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune
+Adonis qui a l'air fait d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher,
+c'est Narcisse lui-même, tandis que vous!... Il est évident que votre
+face respire l'intelligence et le reste.... Mais la beauté, la réelle
+beauté finit où commence l'expression intellectuelle. L'intellectualité
+est en elle-même un mode d'exagération, et détruit l'harmonie de
+n'importe quelle face. Au moment où l'on s'asseoit pour penser, on
+devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d'horrible. Voyez les
+hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont
+parfaitement hideux! Excepté, naturellement, dans l'Église. Mais dans
+l'Église, ils ne pensent point. Un évèque dit à l'âge de quatre-vingts
+ans ce qu'on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en
+est qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont
+vous ne m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine
+réellement, n'a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C'est une admirable
+créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver
+les fleurs absentes, et nous rafraîchir l'intelligence en été. Ne vous
+flattez pas, Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.
+
+--Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je sais bien
+que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais
+même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules?... Je vous dis la
+vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions physiques et
+intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers
+l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de
+ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce
+rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir à leur aise et bâiller au
+spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la
+défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans
+être troublés, indifférents et tranquilles. Il n'importunent personne,
+ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune,
+Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art aussi imparfait
+qu'il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous
+pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terriblement....
+
+--Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil
+Hallward.
+
+--Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément,
+je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à
+aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous
+faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des
+choses nous paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte
+cette ville, je ne dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais
+tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en
+quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je
+suis sûr que vous devez me croire fou à m'entendre parler ainsi?...
+
+--Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous
+semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est
+qu'il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties.
+Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je
+fais. Quand nous nous rencontrons--et nous nous rencontrons de temps à
+autre, quand nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le
+due--nous nous contons les plus absurdes histoires de l'air le plus
+sérieux du monde. Dans cet ordre d'idées, ma femme m'est supérieure.
+Elle n'est jamais embarrassée pour les dates, et je le suis toujours;
+quand elle s'en rend compte, elle ne me fait point de scène; parfois je
+désirerais qu'elle m'en fît; mais elle se contente de me rire au nez.
+
+--Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit
+Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous
+crois un très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être
+vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et
+jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement
+une pose.
+
+--Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je
+connaisse, s'exclama en riant lord Henry.
+
+Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent
+sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de lauriers. Le
+soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites
+tremblaient sur le gazon.
+
+Après un silence, lord Henry tira sa montre.
+
+--Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir,
+j'aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à
+l'heure.
+
+--Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à terre?
+
+--Vous la savez....
+
+--Mais non, Harry.
+
+--Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez
+pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je
+désire en connaître la vraie raison.
+
+--Je vous l'ai dite.
+
+--Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup
+trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin....
+
+--Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout
+portrait peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du
+modèle. Le modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui
+qui est révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la toile
+colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas
+ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le
+secret de mon âme!
+
+Lord Henry se mit à rire....
+
+--Et quel est-il?
+
+--Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.
+
+--Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.
+
+--Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je
+crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le
+croirez-vous....
+
+Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite
+aux pétales roses et l'examinant:
+
+--Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant
+attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à
+croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient
+incroyables.
+
+Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de
+lilas se balancèrent dans l'air languide. Une cigale stridula près du
+mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on
+entendit frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux
+comme s'il avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil
+Hallward, se demandant ce qui allait se passer.
+
+--Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois,
+j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres,
+pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à
+autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages.
+Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de
+change, peut en arriver à avoir la réputation d'un être civilisé.
+J'étais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec
+des douairières lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand
+soudain je perçus obscurément que quelqu'un m'observait. Je me tournai
+à demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se
+rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me
+poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple
+personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle
+m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même.
+Je ne veux aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez,
+Harry, combien ma vie est indépendante. J'ai toujours été mon
+maître--je l'avais, tout au moins toujours été, jusqu'au jour de ma
+rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous
+expliquer ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait
+traverser une crise terrible. J'eus l'étrange sensation que le destin
+me réservait d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et
+me disposai à quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me
+faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action.
+Je ne vis point d'autre issue pour m'échapper.
+
+--La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil.
+La conscience est le surnom de la fermeté. C'est tout.
+
+--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
+non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif--c'était peut-être
+l'orgueil, car je suis très orgueilleux--je me précipitai vers la
+porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. «Vous
+n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward»,
+s'écria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...
+
+--Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, excepté
+en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs
+doigts nerveux....
+
+--Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à des Altesses, et à
+des personnes portant Étoiles et Jarretières, à des dames mûres,
+affublées de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla
+de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontrée une
+fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de me lancer. Je crois
+que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et qu'on en parlait
+dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les
+étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai
+face à face avec le jeune homme dont la personnalité m'avait si
+singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de nouveau nos
+regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais je
+demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un à l'autre. Peut-être
+après tout, n'était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il
+est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable;
+j'en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il
+avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître.
+
+--Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune
+homme, demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un précis
+rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu'elle me présenta une
+fois à un apoplectique et truculent gentleman, couvert d'ordres et de
+rubans et sur lui, me souffla à l'oreille, sur un mode tragique, les
+plus abasourdissants détails, qui durent être perçus de chaque personne
+alors dans le salon. Cela me mit en fuite; j'aime connaître les gens par
+moi-même.... Lady Brandon traite exactement ses invités comme un
+commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et
+coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous
+intéresser au personnage.
+
+--Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment
+Hallward.
+
+--Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu'à
+ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi,
+que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?
+
+--Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant garçon! Sa
+pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce
+qu'il fait, ou plutôt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il
+joue du piano.... Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher M. Gray?»
+
+Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes
+amis.
+
+--L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement d'amitié, et
+c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant
+une autre marguerite.
+
+Hallward secoua la tête....
+
+--Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amitié
+ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier.
+Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous
+intéresse.
+
+--Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en arrière son
+chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches
+d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de
+turquoise de ce ciel d'été.
+
+«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence entre les
+gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades
+pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne
+saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai
+point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine
+puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m'apprécient. Est-ce
+très vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.»
+
+--Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant à votre manière
+de sélection, je dois être pour vous un simple camarade.
+
+--Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade....
+
+--Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose!
+
+--Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon frère aîné ne veut
+pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter.
+
+--Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.
+
+--Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis
+m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que
+chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les
+mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la
+démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du
+grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et
+l'immoralité sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un
+de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre
+Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette même
+masse fut absolument magnifique--et je suis parfaitement convaincu que
+le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.
+
+--Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer,
+et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.
+
+Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant
+avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin:
+
+--Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me
+faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un véritable
+Anglais--ce qui est toujours une chose téméraire--il ne cherche jamais à
+savoir si l'idée est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il
+attache quelque importance est de découvrir ce que l'on en pense
+soi-même. D'ailleurs la valeur d'une idée n'a rien à voir avec la
+sincérité de l'homme qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes
+chances pour que l'idée soit intéressante en proportion directe du
+caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée
+par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier.
+Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques,
+sociologiques ou métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que
+leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que
+n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous
+vu souvent?
+
+--Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque
+jour. Il m'est absolument nécessaire.
+
+--Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose
+que de votre art....
+
+--Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je
+pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque
+importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un
+nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle
+personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour
+les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray
+me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins,
+que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela
+d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. Cela ne veut point dire
+que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après lui ou que sa
+beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art
+ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite
+depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure
+de ma vie. Mais, d'une manière indécise et curieuse--je m'étonnerais que
+vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggéré une manière d'art
+entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau. Je vois
+les choses différemment; je les pense différemment. Je puis maintenant
+vivre une existence qui m'était cachée auparavant. «Une forme rêvée en
+des jours de pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais
+c'est exactement ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible
+de cet adolescent--car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien
+qu'il ait plus de vingt ans--la simple présence visible de cet
+adolescent!... Ah! je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte
+de ce que cela signifie! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes
+d'une école nouvelle, d'une école qui unirait la passion de l'esprit
+romantique à la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de
+l'âme, quel rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces
+deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité
+qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian
+Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une
+somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des
+meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce
+que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi.
+Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première
+fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que
+j'avais toujours cherché...et toujours manqué.
+
+--Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...
+
+Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le
+jardin.... Il revint un instant après....
+
+--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous
+ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent
+dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est
+une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le
+trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le
+subtil de certaines nuances. C'est tout.
+
+--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de
+nouveau lord Henry.
+
+--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
+non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette
+étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en
+sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et
+je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne
+sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans
+cette chose, Harry--trop de moi-même!...
+
+--Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent
+combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un
+coeur brisé se tire à plusieurs éditions.
+
+--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de
+belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous
+vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect
+autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté.
+Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le
+monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.
+
+--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec
+vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi,
+Dorian Gray vous aime-t-il?..
+
+Le peintre sembla réfléchir quelques instants.
+
+--Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le
+flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui
+dire des choses que certes je serais désolé d'avoir dites. D'ordinaire,
+il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans
+l'atelier à parler de mille choses. De temps à autre, il est
+horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la
+peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon âme entière à un être qui la
+traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour
+sa vanité, comme la parure d'un jour d'été....
+
+--Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous
+fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose
+à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que
+la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous
+instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de
+quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et
+de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien
+informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé
+est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où
+l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose
+cotée au-dessus de sa réelle valeur.
+
+«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque
+jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus
+ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui
+reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal
+conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et
+indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous
+m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et
+le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir
+peu romanesque....»
+
+--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray
+existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de
+la même façon que moi. Vous changez trop souvent.
+
+--Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux
+qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est
+la trahison qui en connaît les tragédies.
+
+Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent,
+commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air
+satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.
+
+Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des
+lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages
+passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien,
+pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres!
+beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de
+sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être
+les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette
+pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward;
+s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord
+Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des
+pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il
+aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes
+vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à
+elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le
+fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel
+inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il
+pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....
+
+--Mon cher ami, je me souviens.
+
+--Vous vous souvenez de quoi, Harry?
+
+--Où j'entendis le nom de Dorian Gray.
+
+--Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de
+sourcils....
+
+--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil....
+C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la
+connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien
+l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis
+assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme.
+Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau
+jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était
+très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup
+représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des
+taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé
+savoir que c'était votre ami.
+
+--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne désire pas que vous le connaissiez.
+
+--Vous ne désirez pas que je le connaisse?...
+
+--Non....
+
+--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en
+entrant dans le jardin.
+
+--Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en
+riant lord Henry.
+
+Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux
+clignotants:
+
+--Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment.
+
+L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.
+
+Hallward regarda lord Henry....
+
+--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle
+nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous
+m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer;
+votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque
+pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à
+mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui.
+Faites attention, Harry, je vous en conjure....
+
+Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres
+malgré sa volonté....
+
+--Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant
+Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.
+
+
+
+
+
+II
+
+
+En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur
+tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la
+Forêt» de Schumann.
+
+--Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les
+apprenne. C'est tout à fait charmant.
+
+--Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....
+
+--Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait
+grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du
+piano d'une manière pétulante et volontaire....
+
+Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il
+s'arrêta court....
+
+--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez
+avec quelqu'un....
+
+--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui
+disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout
+gâter....
+
+--Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord
+Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent
+de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être
+aussi... une de ses victimes....
+
+--Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua Dorian
+avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de
+l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma
+promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos,
+plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté à la
+seule pensée d'aller la voir.
+
+--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée,
+et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie.
+L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano,
+elle fait du bruit pour deux....
+
+--C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en
+éclatant de rire....
+
+Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec
+ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa
+chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance;
+on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de
+l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé.
+Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..
+
+--Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie,
+M. Gray, trop charmant....
+
+Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes.
+
+Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses
+pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière
+remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se
+décidant:
+
+--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en
+voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et
+regarda Dorian Gray.
+
+--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.
+
+--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de
+mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la
+tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais
+pas m'occuper de philanthropie.
+
+--Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si
+assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en
+irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez
+pas absolument à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne
+m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder
+avec vos modèles?
+
+Hallward se mordit les lèvres....
+
+--Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des
+lois pour chacun, excepté pour lui.
+
+Lord Henry prit son chapeau et ses gants.
+
+--Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un
+rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me
+voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours
+chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vous viendrez: je serais
+désolé de ne pas vous rencontrer.
+
+--Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais
+aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est
+horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir
+l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.
+
+--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit
+Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je
+ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je
+comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie
+de rester.
+
+--Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»?
+
+Le peintre se mit à rire.
+
+--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et
+maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et
+tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son
+influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....
+
+Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en
+faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà
+pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils
+formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si
+belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:
+
+--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut
+bien le dire?
+
+--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray.
+Toute influence est immorale...immorale, au point de vue
+scientifique....
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un
+peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles,
+elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus
+siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés,
+sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur
+d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le
+développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce
+que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes
+aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir
+que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils
+nourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de
+faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en
+eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute
+morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les
+deux choses qui nous gouvernent. Et encore....
+
+--Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit
+garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre
+dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.
+
+--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas,
+avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement
+caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si
+un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner
+une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une
+réalité à chaque rêve--je crois que le monde subirait une telle poussée
+nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales
+pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose
+de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre
+nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est
+tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis
+pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en
+nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec
+son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste
+que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de
+se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister,
+et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues;
+avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait
+illégal et monstrueux.
+
+«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans
+la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent
+aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec
+votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu
+des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de
+terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel
+colorerait de honte vos joues....
+
+--Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous m'embarrassez. Je ne
+sais que vous répondre. J'ai une réponse à vous faire que je ne puis
+trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grâce! Laissez-moi
+essayer de penser!
+
+Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les
+lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait
+avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à
+fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de
+lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits
+sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus--avaient touché
+quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais
+qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.
+
+La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois.
+Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle
+crée en nous....
+
+Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien
+limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile
+magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique
+aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi
+douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque
+chose de plus réel que les mots?
+
+Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point
+comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain
+ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les
+flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela?
+
+Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il
+connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait
+vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles
+avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait
+seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il
+s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il
+avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?..
+Ce garçon était vraiment intéressant.
+
+Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le
+caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite
+qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas
+attention au long silence planant dans l'atelier.
+
+--Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai
+besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est
+suffocant....
+
+--Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne pense à
+rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez parfaitement
+immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres
+demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu
+vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette
+merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut
+pas croire un mot de ce qu'il dit.
+
+--Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison
+pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.
+
+--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit,
+riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je
+vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet
+atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une
+boisson quelconque aux fraises.
+
+--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra,
+je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du
+portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop
+longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera
+sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.
+
+Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face
+ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum
+comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son
+épaule....
+
+--Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que
+les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.
+
+L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les
+feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés.
+Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve
+dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement
+dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses
+lèvres frissonnantes.
+
+--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie,
+guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes
+une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout
+ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.
+
+Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait
+s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face
+de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée,
+l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa
+voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches,
+pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix
+elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles.
+Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu
+que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il
+connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé;
+quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le
+mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était
+ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment....
+--Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à
+boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous
+abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas
+d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.
+
+--Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il
+s'asseyait au fond du jardin.
+
+--C'est pour vous de toute importance, M. Gray.
+
+--Tiens, et pourquoi?
+
+--Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est
+la seule chose désirable.
+
+--Je ne m'en soucie pas.
+
+--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand
+vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de
+sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour
+viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez
+actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une
+figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous
+l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même,
+car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du
+monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres
+de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être
+discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de
+ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus
+quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que
+superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins
+superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des
+merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur
+l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non
+l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que
+les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années
+à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira
+avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de
+triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus
+triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites.
+Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps
+est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.
+
+«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous
+souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous
+l'avez!...
+
+«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant
+d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun
+et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge.
+Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien
+perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous
+effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous
+pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre
+personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour
+un temps!
+
+«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience
+de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous
+quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me
+fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir
+vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si
+peu!... Les fleurs se dessèchent, mais elles refleurissent.... Cet
+arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine
+qu'il l'est à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs
+pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre illumineront le
+vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre
+jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va
+s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!...
+Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de
+ce dont nous fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous
+n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien
+n'est au monde que la jeunesse!...
+
+Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La
+branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita,
+tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des
+globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange
+intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés
+de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une
+nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression,
+ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de
+céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le
+calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança
+dans le vide, doucement....
+
+Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des
+signes réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en souriant....
+
+--Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment
+et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et
+paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et
+blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur,
+une grive se mit à chanter.
+
+--Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord
+Henry le regardant.
+
+--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai
+toujours!...
+
+--«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je
+l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les
+romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans
+signification, désormais. La seule différence qui existe entre un
+caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus
+longtemps»...
+
+Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras
+de lord Henry:
+
+--Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il,
+rougissant de sa propre audace....
+
+Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....
+
+Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et
+l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et
+venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le
+silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte,
+une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser
+sur toute chose.
+
+Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en
+regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait,
+mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils
+crispés....
+
+--Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres
+de vermillon sur le coin gauche de la toile.
+
+Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art
+d'une ressemblance merveilleuse.
+
+--Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il.
+C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous
+regarder.
+
+L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.
+
+--Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.
+
+--Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme
+un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.
+
+--Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?
+
+Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se
+tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues
+rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux,
+car il se _reconnut_ pour la première fois. Il demeura quelque temps
+immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre
+la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en
+lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les
+compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des
+exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite
+oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord
+Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse,
+l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point
+nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en
+sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où
+sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la
+grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres
+passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait
+façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux,
+baroque....
+
+Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa
+comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son
+être....
+
+L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les
+obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....
+
+--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de
+l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....
+
+--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il
+pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous
+donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...
+
+--Ce n'est pas ma propriété, Harry.
+
+--A qui est-ce donc alors?
+
+--A Dorian, pardieu! répondit le peintre.
+
+--Il est bien heureux....
+
+--Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore
+fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai
+vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune.
+Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si
+cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune,
+et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je
+donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais....
+Mon âme, même!...
+
+--Vous trouveriez difficilement un pareil
+arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire....
+
+--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.
+
+Dorian Gray se tourna vers lui.
+
+--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne
+vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine
+autant, plutôt....
+
+Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à
+entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai
+qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées.
+
+--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou
+que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de
+temps m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais
+maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on
+perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison
+tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je
+m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai!
+
+Hallward pâlit et prit sa main.
+
+--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami
+tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être
+jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau
+qu'aucune d'elles?
+
+--Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis
+jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai.
+Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si
+cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais
+rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle
+ironie, un jour! Quelle terrible ironie!
+
+Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains.
+Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les
+coussins, à genoux comme s'il priait....
+
+--Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.
+
+Lord Henry leva les épaules.
+
+--Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...
+
+--Ce n'est pas....
+
+--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...
+
+--Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.
+
+--Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.
+
+--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs
+amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce
+que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après
+tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse
+abîmer nos trois vies.
+
+Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle
+baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située
+sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts,
+parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient
+quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à
+palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....
+
+Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se
+précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à
+l'autre bout de l'atelier.
+
+--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!
+
+--Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre
+froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de
+vous....
+
+--L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de
+moi-même.
+
+--Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni,
+encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez
+bon de «vous-même».
+
+Il traversa la chambre et sonna pour le thé.
+
+--Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien
+présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.
+
+--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers
+refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté
+sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je
+m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour
+prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il
+n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après
+tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de
+ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce
+méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi....
+
+--Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le
+pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de
+m'appeler un méchant garçon....
+
+--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai
+avant qu'il ne fût fait.
+
+--Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray,
+et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que
+vous êtes extrêmement jeune.
+
+--Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.
+
+--Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....
+
+On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé
+qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de
+tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de
+Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un
+valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes
+s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était
+sous les couvercles des plats.
+
+--Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau
+quelque part.
+
+--J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je
+puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou
+que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je
+pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le
+charme de la candeur.
+
+--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a
+mis, on est parfaitement horrible.
+
+--Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est
+détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul
+élément de quelque couleur dans la vie moderne.
+
+--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.
+
+--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du
+portrait?...
+
+--Devant les deux.
+
+--J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.
+
+--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.
+
+--Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses
+à faire.
+
+--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.
+
+--Je le désire beaucoup....
+
+Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea
+vers le portrait.
+
+--Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.
+
+--Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant
+vers lui. Suis-je réellement comme cela?
+
+--Oui, vous êtes comme cela.
+
+--C'est vraiment merveilleux, Basil.
+
+--Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais,
+ajouta Hallward.... C'est quelque chose.
+
+--Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même
+en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à
+faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et
+ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent;
+voilà tout ce qu'on en sait.
+
+--N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner
+avec moi.
+
+--Je ne le puis, Basil.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.
+
+--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque
+assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.
+
+Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....
+
+--Je vous en conjure....
+
+Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les
+guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.
+
+--Je veux sortir, Basil, décida-t-il.
+
+--Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le
+plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez
+bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian.
+Venez me voir bientôt, demain si possible.
+
+--Certainement....
+
+--Vous n'oublierez pas....
+
+--Naturellement....
+
+--Et...Harry?
+
+--Moi non plus, Basil.
+
+--Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le
+jardin ce matin....
+
+--Je l'ai oublié....
+
+--Je compte sur vous.
+
+--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord
+Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai
+chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.
+
+Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un
+sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.
+
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon
+Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux
+garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les
+étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux
+par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père
+avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle
+était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un
+caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit
+point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme
+particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du
+bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le
+plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait
+démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé
+alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se
+mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire
+absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais
+préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la
+plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses
+mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette
+teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon
+avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du
+bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté
+lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait
+jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros
+pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il
+tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel
+homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses
+principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de
+ses préjugés.
+
+Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis,
+habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur
+un numéro du _Times_.
+
+--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne
+heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux
+heures, et visibles avant cinq.
+
+--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin
+de vous demander quelque chose.
+
+--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin,
+asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens,
+aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.
+
+--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils
+deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y
+a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et
+je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune
+homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire
+aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin
+d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un
+renseignement inutile.
+
+--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais,
+Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises.
+Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai
+entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que
+voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à
+l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il
+n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!
+
+--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit
+lord Henry, languide.
+
+--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses
+sourcils blancs et broussailleux.
+
+--Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui
+il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une
+Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa
+mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque
+tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je
+m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire
+sa connaissance.
+
+--Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le petit-fils de
+Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois bien que
+j'étais à son baptême. C'était une extraordinairement belle fille, cette
+Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un
+jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un
+régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me
+rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvre diable fut
+tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il y eut une vilaine
+histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque
+brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya,
+monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son
+homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi,
+Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il
+reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la
+parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans
+l'espace d'une année. Ainsi donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié
+cela. Quelle espèce de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit
+être un bien beau gars.
+
+--Il est très beau, affirma lord Henry.
+
+--J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux
+gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien
+fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes
+les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. Celui-ci
+haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était bien! Il
+vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus honteux.
+La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se
+querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une
+histoire. Un mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il
+a mieux traité son petit-fils que ces drôles.
+
+--Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera
+très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a
+dit. Et.... sa mère était vraiment belle!
+
+--Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que j'aie
+vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle
+l'a lait. Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou:
+Elle était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le
+furent. Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes,
+merveilleuses!
+
+Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. Elle lui
+rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût après
+lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules,
+quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au sujet de
+Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus de jeunes
+Anglaises assez bonnes pour lui?
+
+--C'est assez élégant en ce moment d'épouser des Américaines, oncle
+Georges.
+
+--Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord
+Fermor en frappant du point sur la table.
+
+--Les paris sont pour les Américaines.
+
+--Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.
+
+--Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au
+steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor
+n'a guère de chances.
+
+--Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup
+d'argent?
+
+Lord Henry secoua la tête.
+
+--Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que les
+Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour partir.
+
+--Ce sont des marchands de cochons, je suppose?
+
+--Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu
+dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la plus
+lucrative, après la politique.
+
+--Est-elle jolie?
+
+--Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines agissent
+de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.
+
+--Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles
+nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.
+
+--Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles
+sont si empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle
+Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps;
+merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce
+qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.
+
+--Où déjeunez-vous Harry?
+
+--Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier
+protégé.
+
+--Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer
+avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme croit-elle
+donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des chèques en
+faveur de ses vilains drôles.
+
+--Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun
+effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur
+caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation
+et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de
+Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square.
+
+Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi
+crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord Henry comme un
+étrange quoique moderne roman. Une très belle femme risquant tout pour
+une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout à coup
+brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin
+un enfant né dans les larmes.
+
+La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul à la
+tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux fond de
+tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant,
+meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est exquis, on
+trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour
+donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été charmant
+au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres
+frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui
+au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage
+ravi. Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il
+répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque chose de
+terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice
+qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y
+laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme
+par un écho, avec en plus toute la musique de la passion et de la
+jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu'un fluide
+subtil ou un étrange parfum: c'était là, une véritable jouissance, peut
+être la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi borné et
+aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps grossièrement charnel en ses
+plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il était un
+merveilleux échantillon d'humanité, cet adolescent que, par un si
+étrange hasard, il avait rencontré dans l'atelier de Basil; on en
+pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la
+blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont
+conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût pu tirer. Il
+eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle
+beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, comme il était intéressant,
+au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une façon inédite de
+regarder l'existence suggérée par la simple présence d'un être
+inconscient de tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond
+des bois et court dans les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non
+apeurée, parce qu'en l'âme qui le recherchait avait été évoquée la
+merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses
+merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au
+symbole, comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus
+parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela
+était étrange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire.
+N'était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, qui l'avait le premier
+analysé? N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre
+polychrome d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était
+extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans
+le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide
+portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. Il
+ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant
+dans ce fils de l'Amour et de la Mort.
+
+Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut qu'il avait
+dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, il revint sur
+ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit
+qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied
+et pénétra dans la salle à manger.
+
+--En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la
+tête.
+
+Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise restée
+vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la
+table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues.
+En face était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et
+d'un excellent caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant
+ces proportions amples et architecturales que nos historiens
+contemporains appellent obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse.
+Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement,
+qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie privée
+s'inquiétait des meilleures cuisines, dînant avec les Tories et opinant
+avec les Libéraux, selon une règle très sage et très connue. La place de
+gauche était occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de
+beaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse
+habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe,
+dit tout ce qu'il avait à dire avant l'âge de trente ans.
+
+La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de
+sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée
+qu'elle faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement
+pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, médiocrité
+intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un exposé ministériel à
+la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette façon
+intensément sérieuse qui est, il l'avait souvent remarqué,
+l'impardonnable erreur où tombent les gens excellents et à laquelle
+aucun d'eux ne peut échapper.
+
+--Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse,
+lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il
+épousera réellement cette séduisante jeune personne?
+
+--Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.
+
+--Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.
+
+--Je sais de bonne source que son père tient un magasin de nouveautés en
+Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.
+
+--Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.
+
+--Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés américaines?
+demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa grosse main levée.
+
+--Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu de
+caille.
+
+La duchesse parut embarrassée.
+
+--Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, il ne
+sait jamais ce qu'il dit.
+
+--Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et il commença
+une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'épuiser un
+sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son
+droit d'interrompre.
+
+--Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! s'exclama-t-elle;
+vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout à
+fait injuste!
+
+--Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais été découverte, dit
+M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est à peine
+connue.
+
+--Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, répondit
+la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont très
+jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à Paris. Je
+voudrais pouvoir en faire autant.
+
+--On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à Paris,
+chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors d'usage.
+
+--Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? demanda la
+duchesse.
+
+--Ils vont en Amérique, dit lord Henry.
+
+--Sir Thomas se renfrogna.
+
+--J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, dit-il
+à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les
+gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure
+que c'est un enseignement que cette visite.
+
+--Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation,
+demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.
+
+Sir Thomas leva les mains.
+
+--M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes
+pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire
+ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement
+intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la
+leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument
+raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les
+Américains.
+
+--Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force brutale,
+mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste
+dans son empire. Cela confond l'intelligence.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré.
+
+--Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.
+
+--Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.
+
+--Était-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est
+possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour
+éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand les
+vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.
+
+--Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!...
+Je suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je
+suis tout à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader
+à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure
+qu'il y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent.
+
+--Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et
+regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui
+lui répondait.
+
+--Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe.
+
+--Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance,
+dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec
+cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque
+chose de terriblement maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir
+des couleurs, de la beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des
+plaies sociales, mieux cela vaut.
+
+--Cependant, l'East End soulève un important problème, dit gravement sir
+Thomas avec un hochement de tête.
+
+--Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème de l'esclavage
+et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves.
+
+Le politicien le regarda avec anxiété.
+
+--Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.
+
+Lord Henry se mit à rire.
+
+--Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la température,
+répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation
+philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va à la banqueroute,
+avec sa dépense exagérée de sympathie, je proposerais d'en appeler à la
+science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mérite des émotions
+est de nous égarer, et le mérite de la science est de n'être pas
+émouvant.
+
+--Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme
+Vandeleur.
+
+--Terriblement graves! répéta lady Agathe.
+
+Lord Henry regarda M. Erskine.
+
+--L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le péché originel
+du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait
+bien différente.
+
+--Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais
+toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car
+je ne trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable
+de la regarder en face sans rougir.
+
+--Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry.
+
+--Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille
+femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je
+voudrais bien que vous m'appreniez à redevenir jeune!
+
+Il réfléchit un moment.
+
+--Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commis dans
+vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus la table.
+
+--D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle.
+
+--Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune
+on n'a guère qu'à recommencer ses folies.
+
+--C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en pratique.
+
+--Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres pincées. Lady
+Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraître amusée. M. Erskine
+écoutait.
+
+--Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie.
+Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et
+s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont
+leurs propres erreurs.
+
+Un rire courut autour de la table....
+
+Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait échapper
+pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de
+paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la philosophie, une
+philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vêtue de
+fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de lierres, dansant
+comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du
+lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des
+nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme pressoir où le
+sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses
+membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs noirs
+de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les
+regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi
+son auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait
+aiguiser son esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination.
+Il fut brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à
+eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de flûte. Dorian
+Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, les sourires
+se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement devenait plus grave dans
+ses yeux sombres.
+
+Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salle à
+manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer à la duchesse
+que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un désespoir
+comique.
+
+--Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois
+rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit
+présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement
+furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup
+trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je
+parte, chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait
+délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos
+idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple,
+êtes-vous libre mardi!
+
+--Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec
+une révérence.
+
+--Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez à
+venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des
+autres dames.
+
+Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et
+prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.
+
+--Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous pas?
+
+--J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écrire moi-même,
+monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un roman, en effet, mais un roman
+qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irréel.
+Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littéraire excepté
+pour les journaux, les bibles et les encyclopédies; moins que tous les
+peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beauté littéraire.
+
+--J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu
+moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a
+longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de
+vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement
+tout ce que vous nous avez dit en déjeunant.
+
+--J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry en
+souriant. Etait-ce tout à fait mal?
+
+--Très mal, certainement; je vous considère comme extrêmement dangereux,
+et si quelque chose arrivait à notre bonne duchesse, nous vous
+regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais à
+causer de la vie avec vous. La génération à laquelle j'appartiens est
+ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la vie de Londres,
+venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en
+buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de posséder.
+
+--J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande faveur.
+L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite.
+
+--Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec un salut
+courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre excellente
+tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous y dormons.
+
+--Vous tous, M. Erskine?
+
+--Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à une
+académie littéraire anglaise.
+
+Lord Henry sourit et se leva.
+
+--Je vais au Parc, dit-il.
+
+Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.
+
+--Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.
+
+--Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le
+voir.
+
+--Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que
+j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le
+temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous.
+
+--Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant.
+Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir
+avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez.
+
+
+
+
+
+IV
+
+Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en un luxueux
+fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lord Henry à
+Mayfair. C'était, en son genre, un charmant réduit, avec ses hauts
+lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crème rehaussé de
+moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de
+soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une statuette de Clodion à
+côté d'un exemplaire des «Cent Nouvelles» relié pour Marguerite de
+Valois par Clovis Eve, et semé des pâquerettes d'or que cette reine
+avait choisies pour emblème. Dans de grands vases bleus de Chine, des
+tulipes panachées étaient rangées sur le manteau de la cheminée. La vive
+lumière abricot d'un jour d'été londonien entrait à flots à travers les
+petits losanges de plombs des fenêtres.
+
+Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en retard par
+principe, son opinion étant que la ponctualité était un vol sur le
+temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt
+nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait trouvée
+sur un des rayons de la bibliothèque. Le tic-tac monotone de l'horloge
+Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir....
+
+Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.
+
+--Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.
+
+--J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix
+claire.
+
+Il leva vivement les yeux et se dressa....
+
+--Je vous demande pardon. Je croyais....
+
+--Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que
+je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos
+photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.
+
+--Non, pas dix-sept, lady Henry?
+
+--Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la nuit
+dernière.
+
+Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de
+myosotis. C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient
+toujours conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête.
+
+Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour
+n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses illusions.
+Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait qu'à être
+désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invétérée
+d'aller à l'église.
+
+--C'était à _Lohengrin_, lady Henry, je crois?
+
+--Oui, c'était à ce cher _Lohengrin_. J'aime Wagner mieux que personne.
+Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être entendu.
+C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...
+
+Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et elle se
+mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit en
+secouant la tête.
+
+--Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais
+pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend
+de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une
+conversation.
+
+--Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours
+ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les
+connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je
+l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai
+un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois,
+ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être
+des étrangers. Ils le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre
+le deviennent bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part
+et c'est un hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous
+n'êtes jamais venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis
+point offrir d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir
+des étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici
+Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais
+plus quoi, et j'ai trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante
+conversation sur la musique. Nous avons tout à fait les mêmes idées.
+Non! je crois nos idées tout à fait différentes, mais il a été vraiment
+aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu.
+
+--Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry élevant ses
+sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un sourire
+amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, Dorian; j'ai été à
+Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai dû
+marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes
+choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit.
+
+--Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant le
+silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de
+l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous
+dînez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez
+Lady Thornbury.
+
+--Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte
+derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit
+dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de
+frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé.
+
+--N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il après
+quelques bouffées.
+
+--Pourquoi, Harry?
+
+--Parce qu'elles sont trop sentimentales.
+
+--Mais j'aime les personnes sentimentales.
+
+--Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les
+femmes par curiosité: tous sont désappointés.
+
+--Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop
+amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout
+ce que vous dites.
+
+--De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une pause.
+
+--D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.
+
+Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.»
+
+--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.
+
+--Qui est-ce?
+
+--Elle s'appelle Sibyl Vane.
+
+--Je n'en ai jamais entendu parler.
+
+--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.
+
+--Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe
+décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une
+façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur
+l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de
+l'intelligence sur les moeurs.
+
+--Harry, pouvez-vous dire?
+
+--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce
+moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je
+ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes,
+les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles;
+si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez
+guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait
+agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour
+essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus
+brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est
+fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre
+fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y
+a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle,
+et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se
+respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la
+connaissez-vous?
+
+--Ah! Harry, vos idées me terrifient.
+
+--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?
+
+--Depuis trois semaines.
+
+--Et comment l'avez-vous rencontrée?
+
+--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....
+Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré.
+Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant
+des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre
+dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais
+Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité
+folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me
+fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un
+exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh
+bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de
+quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec
+ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés
+splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en
+réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte
+de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette
+merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à
+propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de
+l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai
+vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et
+farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je
+passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de
+gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus
+étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un
+ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant
+brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge,
+mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une
+servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui
+m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en
+vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne
+pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher
+Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de
+toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»
+
+--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne
+faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire
+le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez
+toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont
+rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un
+pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est
+que le commencement.
+
+--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade.
+
+--Non, je la crois profonde.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les
+véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité,
+je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination.
+La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie
+intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je
+l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a
+bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que
+d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre.
+Continuez votre récit.
+
+--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à
+face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la
+salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et
+d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième
+classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de
+spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument
+vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais
+qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des
+oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible
+consommation de noix.
+
+--Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.
+
+--Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me
+demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le
+programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?
+
+--Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez
+ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce
+qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en
+politique, _les grands-pères ont toujours tort_. (En français dans
+le texte.)
+
+--Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et
+Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir
+jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque
+sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte.
+Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant
+un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau
+se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé,
+avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une
+figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il
+jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a
+leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le
+parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut
+pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez
+une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une
+fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé,
+des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des
+pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma
+vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait
+insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux
+de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune
+fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa
+voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas
+tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa
+parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus
+haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois
+lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que
+l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait
+des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage
+des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et
+celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand
+je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose
+différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas,
+Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je
+vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant,
+Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien,
+aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans
+la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des
+chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait
+en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et
+faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains
+noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je
+l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes
+ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à
+leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît
+leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les
+pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans
+le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs
+sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont
+parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une
+actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne
+d'amour est une actrice.
+
+--Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.
+
+--Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures
+peintes.
+
+--Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a
+quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.
+
+--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane.
+--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais,
+vous me direz ce que vous ferez.
+
+--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout
+vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je
+commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me
+comprendriez.
+
+--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne
+commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très
+obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les
+allumettes comme un gentil garçon...merci--où en sont vos relations
+avec Sibyl Vane.
+
+Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:
+
+--Harry! Sibyl Vane est sacrée.
+
+--Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées,
+Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi
+vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on
+est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par
+abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la
+connaissez, en tout cas, j'imagine?
+
+--Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre,
+le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et
+m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je
+m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des
+siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je
+compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais
+bu trop de Champagne ou d'autre chose.
+
+--Je n'en suis pas surpris.
+
+--Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui
+répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement
+désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques
+étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre.
+
+--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger
+par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.
+
+--Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens,
+dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et
+je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il
+recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir,
+naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde
+révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts.
+C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire
+pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq
+banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait
+avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.
+
+--C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font
+faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la
+poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois
+à Miss Sibyl Vane?
+
+--Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y
+décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins
+je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me
+conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux,
+n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance?
+
+--Non, je ne trouve pas.
+
+--Mon cher Harry, pourquoi donc?
+
+--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce
+qu'il advint de la petite?
+
+--Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une
+enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui
+parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son
+pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif
+grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre
+compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il
+s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que
+je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt
+l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»
+
+--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!
+
+--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de
+théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille
+femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de
+peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.
+
+--Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en
+examinant ses bagues.
+
+--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne
+m'intéressait pas.
+
+--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans
+les tragédies des autres.
+
+--Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient?
+De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque
+soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus
+merveilleuse.
+
+--Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je
+pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais
+pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.
+
+--Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours
+ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian
+ouvrant ses yeux bleus étonnés.
+
+--Vous venez toujours si horriblement tard.
+
+--Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il,
+même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à
+l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis
+rempli d'angoisse!
+
+--Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?
+
+Il secoua la tête.
+
+--Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette.
+
+--Quand est-elle Sibyl Vane?
+
+--Jamais.
+
+--Je vous en félicite.
+
+--Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde
+en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je
+vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse
+aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi
+comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux!
+Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en
+deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs
+cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je
+l'adore!
+
+Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de
+fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.
+
+Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il
+était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait
+rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était
+développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était
+sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.
+
+--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.
+
+--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces
+soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez
+certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif.
+Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit
+mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela
+sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai
+convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.
+
+--Cela serait impossible, mon cher enfant.
+
+--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé
+de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent
+que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur
+époque.
+
+--Bien, quand irons-nous?
+
+--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette
+demain.
+
+--Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.
+
+--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il
+faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir
+dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo.
+
+--Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou
+une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne
+dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?
+
+--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à
+moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre,
+spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la
+peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que
+je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je
+ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me
+donne de bons conseils.
+
+Lord Henry sourit:
+
+--On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin.
+C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité.
+
+--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu
+philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.
+
+--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans
+ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses
+préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie
+connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais
+artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne
+présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai
+grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs
+sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont
+pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de
+second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème
+qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent
+réaliser.
+
+--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant
+son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la
+table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais.
+Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.
+
+Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent
+et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé
+au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour
+quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en
+était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet
+d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais
+les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires
+et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et
+finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui
+paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par
+comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque
+regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne
+pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni
+empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son
+imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait
+des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait
+les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait
+les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors,
+quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter
+l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs
+de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se
+séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent,
+il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On
+ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.
+
+Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses
+yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des
+mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était
+tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration
+devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il
+l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque
+chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même
+ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient
+révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet
+de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse
+directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps,
+une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment
+ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses
+chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.
+
+Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée
+de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu
+conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle
+figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de
+la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!...
+Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les
+joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au
+sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses
+rouges.
+
+L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de
+l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les
+sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire
+où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions
+psychiques.
+
+Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et
+quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles!
+L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le
+corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait
+Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un
+mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de
+l'esprit.
+
+Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une
+science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la
+vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous
+comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique.
+C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les
+moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement,
+ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des
+caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il
+fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y
+a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose
+comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment
+démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et
+que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le
+commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.
+
+Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la
+seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des
+passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et
+qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion
+soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince
+intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la
+curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce
+n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle
+contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le
+travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à
+l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus
+dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons,
+nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles
+mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il
+arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les
+autres nous en faisons une sur nous-mêmes.
+
+Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la
+porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de
+s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le
+soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des
+maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal
+ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la
+vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela
+finirait.
+
+Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme
+sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il
+lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.
+
+
+
+
+
+V
+
+
+--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille,
+ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits
+fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres,
+était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si
+contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!
+
+Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth
+sur la tête de sa fille.
+
+--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je
+vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été
+très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.
+
+La jeune fille leva une tête boudeuse.
+
+--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour
+vaut mieux que l'argent.
+
+--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour
+acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela,
+Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très
+aimable.
+
+--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me
+parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.
+
+--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua
+la vieille femme en gémissant.
+
+Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.
+
+--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant
+s'occupe de nous.
+
+Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une
+respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes.
+Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux
+de sa robe.
+
+--Je l'aime! dit-elle simplement.
+
+--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste
+grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.
+
+L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses
+yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis
+ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils
+s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La
+Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui
+soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de
+sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa
+passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait
+recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à
+sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses
+paupières étaient chaudes de son souffle.
+
+Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage.
+Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au
+mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la
+ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les
+lèvres fines remuaient, et elle sourit....
+
+Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la
+gênait.
+
+--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais
+pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour
+lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et
+cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort
+inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement
+fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?
+
+La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues,
+et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl
+courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.
+
+--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père.
+Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.
+Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans.
+Ah! puisse-je être toujours heureuse!
+
+--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et
+puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout
+cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en
+Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous
+montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est
+riche....
+
+--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!
+
+Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui
+deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle
+serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un
+jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait
+la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose
+de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa
+soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait.
+Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait
+mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine
+que ce tableau devait être touchant.
+
+--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le
+jeune homme avec un grognement amical.
+
+--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle;
+vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre
+et à le pincer.
+
+James Vane regarda sa soeur avec tendresse.
+
+--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois
+bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y
+tiens pas.
+
+--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane,
+ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se
+mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il
+était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il
+aurait augmenté le pathétique de la situation.
+
+--Pourquoi pas, mère, je le pense.
+
+--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie
+avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les
+colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous
+aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.
+
+--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître.
+Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre,
+vous et Sibyl. Je le hais.
+
+--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais
+venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais
+que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom
+Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se
+moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de
+m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous
+allions au Parc!
+
+--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les
+gens chics qui vont au Parc.
+
+--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de
+son veston.
+
+Il hésita un moment.
+
+--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre
+toilette.
+
+Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant
+l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....
+
+Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la
+vieille, immobile dans son fauteuil:
+
+--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.
+
+--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.
+
+Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se
+trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se
+troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait
+toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune
+observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre.
+Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par
+d'étranges et soudaines défaites.
+
+--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,
+James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie
+vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués
+sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent
+dans les meilleures familles.
+
+--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous
+avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce
+que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas
+qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.
+
+--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.
+
+--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et
+passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre
+profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages.
+Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque
+notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore
+savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux
+que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est
+toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et
+les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.
+
+--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.
+
+--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom.
+Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un
+membre de l'aristocratie.
+
+James Vane se mordit la lèvre....
+
+--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!
+
+--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance
+particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune
+raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que
+c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela
+pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un
+charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le
+monde les a remarquées.
+
+Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les
+vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose
+lorsque Sibyl entra en courant....
+
+--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?
+
+--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au
+revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes
+chemises; aussi ne vous inquiétez pas.
+
+--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.
+
+Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque
+chose dans son regard l'avait effrayée.
+
+--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.
+
+Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et
+les ranimèrent.
+
+--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond
+cherchant une galerie imaginaire.
+
+--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.
+
+Il détestait les affectations maternelles.
+
+Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise
+s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air
+étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi
+gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud
+marchant une rose à la main.
+
+Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le
+regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion
+d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et
+qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement
+inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses
+lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir
+d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du
+bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et
+de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant
+aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas
+toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt
+être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré
+dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent
+à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire
+les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à
+Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers.
+Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse
+qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée
+par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois
+fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il
+n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les
+hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il
+serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa
+voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en
+train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la
+sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se
+marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison
+magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait
+qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas
+follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle
+connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque
+courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher.
+Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui,
+et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.
+
+Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il
+était plein de la tristesse de quitter son _home_.
+
+Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout
+inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la
+position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait
+rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un
+curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte,
+et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi
+la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl
+et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs
+parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient.
+Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle,
+une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase
+hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il
+avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient
+suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un
+coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une
+contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la
+lèvre inférieure.
+
+--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je
+fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque
+chose....
+
+--Que voulez-vous que je vous dise?
+
+--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas,
+répondit-elle en lui souriant.
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,
+Sibyl.
+
+Elle rougit....
+
+--Que voulez-vous dire, Jim?
+
+--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en
+avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.
+
+--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je
+l'aime!
+
+--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui
+est-il? j'ai le droit de le savoir.
+
+--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant
+garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez
+jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez
+quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le
+monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir
+au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je
+jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir
+assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer
+le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se
+surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du
+bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une
+révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince
+Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis
+pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté
+entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On
+devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et
+maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie
+ronde de fleurs dans le ciel bleu.
+
+--C'est un gentleman, dit le frère revêche.
+
+--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?
+
+--Il veut faire de vous une esclave!
+
+--Je frémis à l'idée d'être libre!
+
+--Il faut vous méfier de lui.
+
+--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.
+
+--Sibyl, vous êtes folle!
+
+Elle se mit à rire et lui prit le bras.
+
+--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour,
+vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez
+pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser
+que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai
+jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile.
+Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi
+j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons
+passer tout ce beau monde.
+
+Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes
+semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un
+nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles
+aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.
+
+Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses
+projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles
+comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne
+pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres
+moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque
+temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision
+d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture
+découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.
+
+Elle bondit sur ses pieds.
+
+--Le voici! cria-t-elle.
+
+--Qui? dit Jim Vane.
+
+--Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.
+
+Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:
+
+--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!
+s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant
+eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait
+disparu du Pare.
+
+--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le
+montrer.
+
+--Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
+ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...
+
+Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air
+comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame
+tout près d'eux ricanait.
+
+--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.
+
+Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait
+de ce qu'il avait dit.
+
+Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La
+tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua
+la tête.
+
+--Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais
+caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses?
+Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et
+malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend
+meilleur et tout ce que vous dites est très mal.
+
+--J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous
+sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je
+voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie
+d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas
+signé.
+
+--Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de
+ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne
+veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait
+bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais
+de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas?
+
+--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.
+
+--Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.
+
+--Et lui?
+
+--Lui aussi, toujours!
+
+--Il fera bien!
+
+Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était
+après tout qu'un enfant....
+
+A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de
+leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et
+Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour
+qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant
+que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait
+les scènes quelles qu'elles fussent.
+
+Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme
+était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet
+étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant
+lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui
+caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle
+affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.
+
+Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il
+entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les
+mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe
+tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la
+rue, il percevait le bourdonnement qui dévorait chacune des minutes lui
+restant à vivre là....
+
+Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains.
+Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà
+dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de
+crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de
+dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent,
+il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs
+yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....
+
+--Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas
+et ses yeux vaguèrent par la chambre.
+
+--Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Étiez-vous mariée
+avec mon père?
+
+Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le
+moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des
+mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se
+sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un
+désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une
+réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement.
+C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.
+
+--Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie.
+
+--Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les
+poings.
+
+Elle secoua la tête:
+
+--Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous
+deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre
+lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de
+hautes relations.
+
+Un juron s'échappa de ses lèvres:
+
+--Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl....
+C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le
+dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!
+
+Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille
+femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.
+
+--Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme
+s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.
+
+--Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon
+père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte
+maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à
+surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma
+soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un
+chien. Je le jure!...
+
+La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait
+et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux
+yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus
+librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira
+réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans
+cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles
+et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il
+fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de
+vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita
+le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture.
+Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola
+en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie,
+maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se
+rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace;
+elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien
+qu'un jour ils en riraient tous ensemble.
+
+
+
+
+
+VI
+
+--Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que
+Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel
+Bristol, où un dîner pour trois personnes avait été commandé.
+
+--Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au
+domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique,
+j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement point
+une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, bien
+que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis.
+
+--Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa réponse.
+
+Hallward sursauta en fronçant les sourcils....
+
+--Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!
+
+--C'est ce qu'il y a de plus vrai.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.
+
+--Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...
+
+--Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes
+choses de temps à autre, mon cher Basil.
+
+--Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, Harry.
+
+--Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais je n'ai pas
+dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a là une
+grande différence. Je me souviens parfaitement d'avoir été marié, mais
+je ne me rappelle plus d'avoir été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai
+jamais été fiancé.
+
+--Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa position,
+à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une personne
+pareillement au-dessous de lui.
+
+--Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez qu'à lui
+dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait
+une chose manifestement stupide, il est certainement poussé à la faire
+pour les plus nobles motifs.
+
+--J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas
+voir Dorian lié à quelque vile créature, qui dégraderait sa nature et
+ruinerait son intelligence.
+
+--Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry,
+sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est
+belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a
+singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens;
+oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce
+soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.
+
+--Vous êtes sérieux?
+
+--Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment.
+
+--Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long
+en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez
+l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part.
+
+--Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage.
+C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis
+au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à
+ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que
+peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que
+soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le
+trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle
+fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?...
+Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant?
+Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte
+du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les
+altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant,
+il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils
+gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus
+qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus
+hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme.
+En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse
+dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable.
+J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera
+passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par
+quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude.
+
+--Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites,
+Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était
+gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que
+vous ne prétendez l'être.
+
+Lord Henry se mit à rire.
+
+--La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous
+sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur,
+tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le
+voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous
+estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier
+les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au
+voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que
+je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est
+gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez
+gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au
+mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes
+liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être
+élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.
+
+--Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit
+l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et
+serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout
+ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant
+il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie.
+
+Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait
+extraordinairement beau.
+
+--J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit Hallward,
+mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos fiançailles. Harry
+les connaissait.
+
+--Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en
+mettant sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il
+disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef;
+vous nous raconterez comment cela est arrivé.
+
+--Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme ils
+prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En
+vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce
+petit restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis
+me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde.
+Naturellement les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais
+Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses
+habits de garçon, elle était parfaitement adorable. Elle portait un
+pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des
+hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau
+vert surmonté d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon
+doublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait
+toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre
+atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une
+pâle rose entourée de fouilles sombres. Quant à son jeu!... vous la
+verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je restais dans la loge
+obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'étais à Londres,
+au XIXe siècle. J'étais bien loin avec mon amour dans une forêt que
+jamais homme ne vit. Le rideau tombé, j'allais dans les coulisses et lui
+parlai. Comme nous étions assis l'un à côté de l'autre, un regard brilla
+soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes
+lèvres. Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je
+ressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans un point
+de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait
+comme un blanc narcisse; elle tomba à mes genoux et me baisa les
+mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en
+empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a même
+pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley
+sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai ma majorité avant un
+an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil,
+de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans les
+drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler
+ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde
+autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche.
+
+--Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.
+
+--L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la
+tête.
+
+--Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai dans un
+verger à Vérone.
+
+Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif.
+
+--A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et que
+vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!...
+
+--Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne
+lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et
+elle me répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le
+monde entier n'est rien, comparé a elle.
+
+--Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry,
+beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler
+mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours
+souvenir.
+
+Hallward lui mit la main sur le bras.
+
+--Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les
+autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate
+pour cela.
+
+Lord Henry regarda par dessus la table.
+
+--Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette question
+pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui excuse
+toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont toujours les
+femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons aux
+femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire
+n'est pas moderne.
+
+Dorian Gray sourit et remua la tête.
+
+--Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas
+attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous
+verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la
+peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre
+comment quelqu'un peut humilier l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane.
+J'ai besoin de l'élever sur un piédestal d'or, et de voir le monde
+estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un
+voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un
+voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle,
+sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que
+vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous m'avez connu.
+Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me
+fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnées
+et cependant délicieuses théories.
+
+--Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.
+
+--Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles sur le
+plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry....
+
+--Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, répondit-il
+de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer
+comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à moi. Le plaisir
+est le caractère distinctif de la Nature, son signe d'approbation....
+Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous
+sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.
+
+--Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil Hallward.
+
+--Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant
+lord Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui
+reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry?
+
+--Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-il en
+caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre, comme
+être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. Sa propre
+vie--voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables,
+si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues
+morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vérité,
+l'individualisme est réellement le plus haut but. La moralité moderne
+consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je considère que le
+fait par un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps,
+est une action de la plus scandaleuse immoralité.
+
+--Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement
+pour soi, fit remarquer le peintre.
+
+--Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que
+le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent
+offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux péchés,
+comme toutes les choses belles, sont le privilège des riches.
+
+--On paie souvent d'autre manière qu'en argent....
+
+--De quelle autre manière, Basil?
+
+--Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience
+de sa propre infamie....
+
+Lord Henry leva ses épaules....
+
+--Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les médiévales
+émotions sont périmées.... Elles peuvent servir à la fiction, j'en
+conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait,
+les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme
+civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce
+que peut être un plaisir.
+
+--Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer
+quelqu'un.
+
+--Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, répondit-il, jouant
+avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes nous traitent
+exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous adorent, mais
+sont toujours à nous demander quelque chose.
+
+--Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous
+l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont créé
+l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.
+
+--Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward.
+
+--Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.
+
+--Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent
+aux hommes l'or même de leurs vies.
+
+--Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un
+petit change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel
+Français l'a dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres,
+mais nous empêchent toujours d'en venir à bout.
+
+--Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime
+autant.
+
+--Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de café,
+hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la fine-champagne, et des
+cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous
+permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de
+cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est
+exquis, et ça vous laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui,
+Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous représente tous les péchés que
+vous n'avez eu le courage de commettre.
+
+--Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant
+sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait
+placé sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, voua
+concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que vous
+n'avez jamais connu.»
+
+--J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute
+nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en ait plus
+pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir.
+J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie.
+Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé,
+Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon _brougham_.
+Vous nous suivrez dans un _hansom_.
+
+Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout leurs
+cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un lourd ennui
+semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant
+cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu
+arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit
+lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du
+petit _brougham_ qui marchait devant lui. Une étrange sensation de
+désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui
+comme par le passé. La vie était survenue entre eux....
+
+Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses
+étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le théâtre,
+il lui sembla qu'il était plus vieux d'années....
+
+
+
+
+
+VII
+
+
+Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de monde,
+et le gras _manager_ juif, qui les reçut à la porte du théâtre rayonnait
+d'une oreille à l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les
+escorta jusqu'à leur loge avec une sorte d'humilité pompeuse, en agitant
+ses grasses mains chargées de bijoux et parlant de sa voix la plus
+aiguë.
+
+Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais;
+il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....
+
+Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce dernier même se
+décida à lui témoigner sa sympathie d'une façon formelle en lui serrant
+la main et l'affirmant qu'il était heureux d'avoir rencontré un homme
+qui avait découvert un réel talent et faisait banqueroute pour un poëte.
+
+Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur
+était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un
+monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries
+avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les
+balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du théâtre
+et partageaient des oranges avec des filles habillées de couleurs
+voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient au parterre.
+Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. Un bruit de
+bouchons sautant arrivait du bar.
+
+--Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry.
+
+--Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est
+divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute
+chose quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude
+et commune, aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle
+entre en scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils
+pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un
+violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont
+la même chair et le même sang que soi-même.
+
+--La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne crois pas,
+s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie
+avec sa lorgnette.
+
+--Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi,
+ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous
+aimez doit le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que
+vous nous avez décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses
+contemporains, c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune
+fille peut donner une âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir
+une, si elle peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies
+furent sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme,
+leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est
+digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce
+mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je
+l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez
+été incomplet.
+
+--Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais
+que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie
+parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure
+que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune
+fille à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce
+qu'il y a de bon en moi....
+
+Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire
+d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle
+était adorable à voir--une des plus adorables créatures même, pensait
+lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal
+dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire abattu, comme
+l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses lèvres en
+regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. Elle recula de
+quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler.
+
+Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement,
+comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à
+l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!»
+
+La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo, dans ses
+habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre
+attaqua quelques mesures de musique, et la danse commença....
+
+Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl
+Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps
+s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un
+roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc
+lys. Ses mains étaient faites d'un pur ivoire.
+
+Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun
+signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots
+qu'elle avait à dire:
+
+ Good pilgrim, you do wrong your hand too much
+ Which mannerly dévotion shows in this;
+ For saints have hands that pilgrims' hands do touch
+ And palm to palm is holy palmers' kiss....
+
+ (Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main
+ Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion.
+ Les saintes mêmes ont des mains
+ que peuvent toucher les mains des pèlerins
+ Et cette étreinte est un pieux baiser....)
+
+et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt
+artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de
+l'intonation, c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute
+la vie du vers était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la
+passion.
+
+Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses amis
+n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient
+tout à fait désappointés.
+
+Ils savaient que la scène du balcon du second acte était l'épreuve
+décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils l'attendaient
+tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne à rien.
+
+Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune;
+c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable et il
+devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans son
+rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait
+au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau passage.
+
+ Thou knowest the mask of night is on my face,
+ Else would a maiden blush bepaint my cheek
+ For that which thou hast heard me speak to-night....
+
+ (Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage,
+ Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue
+ Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.)
+
+fut déclamé avec la pitoyable précision d'une écolière instruite dans la
+récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur
+le balcon et qu'elle eut à dire les admirables vers:
+
+ Although I joy in thee,
+ I have no joy of this contract to-night:
+ It is too rash, too unadvised, too sudden;
+ Too like the lightning, which doth cease to be
+ Eve one can say: «It lightens!» Sweet, good-night!
+ This bud of love by Summer's ripening breath
+ May prove a beauteous flower when next we meet....
+
+ (Quoique tu fasses ma joie
+ Je ne puis goûter cette nuit toutes
+ les joies de notre rapprochement
+ Il est trop brusque, trop imprévu trop soudain,
+ Trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être
+ Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» Doux, ami, bonne nuit.
+ Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été.
+ Pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue....)
+
+Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de
+signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle
+paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était
+simplement du mauvais art; l'échec était parfait.
+
+Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, du
+parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ils
+commencèrent à s'agiter, à parler haut, à siffler.... Le _manager_
+israëlite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de
+rage. L'on eût dit que la seule personne calme était la jeune fille.
+
+Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva
+et mit son pardessus....
+
+--Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer.
+Allons-nous-en....
+
+--Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune homme d'une voix
+rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre votre
+soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tous deux.
+
+--Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous viendrons la
+voir quelque autre soir.
+
+--Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle me semble, à
+moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée. Hier, ce fut
+une grande artiste; ce soir, c'est une actrice médiocre et commune.
+
+--Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus
+merveilleuse chose que l'art.
+
+--Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord
+Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici
+davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs,
+je suppose que vous ne désirez point que votre femme joue; par
+conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette
+comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle
+connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une
+expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment
+intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent
+absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si
+tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une émotion
+malséante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes
+en buvant à la beauté de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que
+désirez-vous de plus?
+
+--Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil,
+vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate!
+
+Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres tremblèrent et
+se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et
+cacha sa face dans ses mains....
+
+--Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre.
+Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.
+
+Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva
+sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était pâle, mais
+dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, interminable. La moitié
+de l'auditoire était sortie, en faisant un bruit grossier de lourds
+souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le dernier acte fut joué
+devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des
+grognements.
+
+Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses
+vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de
+triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise;
+une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes
+souriaient à quelque mystérieux secret connu d'elle seule.
+
+Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée d'une
+joie infinie.
+
+--Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle.
+
+--Horriblement! répondit-il, la considérant avec stupéfaction....
+Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, n'est-ce pas? Vous ne
+vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas idée de ce que
+j'ai souffert!
+
+La jeune fille sourit....
+
+--Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et
+musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa
+bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez
+maintenant, n'est-ce pas?
+
+--Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....
+
+--Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours
+mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...
+
+Il leva les épaules.
+
+--Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez
+jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes
+amis et moi.
+
+Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait
+en proie à une extase de bonheur!...
+
+--Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais
+que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour
+le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais
+une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma
+joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en
+tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils
+à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne
+connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô
+mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez
+appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois
+de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais
+joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience
+que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de
+lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je
+devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas _mes mots_, que ce
+n'était pas ce que je _devais_ dire!... Vous m'avez élevée dans quelque
+chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une
+réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement
+l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je
+suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra
+jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame?
+Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait
+quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que
+je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la
+connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis
+à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre?
+Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être
+seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens
+pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu!
+Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même
+si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi,
+désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!...
+
+Il tomba sur le sofa et détourna la tête.
+
+--Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.
+
+Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien.
+Elle vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux.
+Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un
+frémissement.
+
+Il se dressa soudain et marcha vers la porte.
+
+--Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez dérouté mon
+esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma curiosité! Vous n'avez
+plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous étiez admirable,
+parce que vous étiez intelligente et géniale, parce que vous réalisiez
+les rêves des grands poëtes et que vous donniez une forme, un corps, aux
+ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! vous êtes stupide et
+bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insensé je
+fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux
+plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne
+pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois....
+Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous
+avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous
+connaissez peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!...
+Vous n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide,
+fameuse, magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté
+mon nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième
+ordre!
+
+La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une
+voix qui s'arrêta dans la gorge:
+
+--Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!...
+
+--Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien,
+répondit-il amèrement.
+
+Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure,
+elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras
+et le regarda dans les yeux. Il l'éloigna....
+
+--Ne me touchez pas, cria-t-il.
+
+Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses pieds, elle
+resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.
+
+--Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis désolée
+d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le temps; mais
+j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour
+pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne
+m'aviez pas embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés....
+Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le
+supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien!
+Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous,
+pouvez-vous m'oublier à cause de ce soir? Je veux tant travailler et
+essayer de faire des progrès. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime
+mieux que tout au monde! Après tout, c'est la seule fois que je t'ai
+déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû me montrer mieux qu'une
+artiste.... C'était fou de ma part... et cependant, je n'ai pu faire
+autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...
+
+Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le
+plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses
+lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a toujours quelque
+chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a cessé
+d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses larmes
+et ses sanglots l'ennuyaient....
+
+--Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être
+cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de
+toutes mes illusions....
+
+Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante,
+elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un
+aveugle et semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta
+le foyer. Quelques instants après, il était dehors....
+
+Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir
+vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtes sombres et
+devant des maisons aux façades hostiles.... Des femmes, avec des voix
+enrouées et des rires éraillés l'avaient appelé. Il avait rencontré de
+chancelants ivrognes jurant, se grommelant à eux-mêmes des choses comme
+des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des
+seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures.
+
+A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se
+dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes
+perlées.... De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulèrent
+doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein du
+parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un réconfort à sa
+peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les
+voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il
+le remercia, s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les
+mangea distraitement. Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la
+fraîcheur de la lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant
+des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila
+devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous
+le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes
+nues attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux
+alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les
+énormes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les
+pavés raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais....
+Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des
+pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des
+graines....
+
+Au bout de quelques instants, il héla un _hansom_ et se fit conduire
+chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui
+le square silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires....
+Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme
+de l'argent.... D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait;
+il ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de
+nacre....
+
+Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelque gondole
+dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux panneaux de
+chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; ils
+semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les
+éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une table,
+traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à coucher,
+une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée que, dans son goût
+naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de curieuses
+tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde
+délabrée de Selby Royal où elles s'étaient conservées.
+
+Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son
+portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il
+entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le
+premier bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint
+sur ses pas, s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de
+lumière traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu
+changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y avait
+comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment
+étrange!...
+
+Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une
+brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des
+coins obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait
+surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La
+palpitante lumière montrait des lignes de cruauté autour de la bouche
+comme si lui-même, après avoir fait quelque horrible chose, les
+surprenait sur sa face dans un miroir.
+
+Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits
+amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se
+regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne
+tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait
+dire?
+
+Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de
+nouveau.... Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était
+hors de doute que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas!
+La chose était horriblement apparente....
+
+Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui
+revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le
+portrait avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il
+avait énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce
+tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut
+donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses
+passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc être
+marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-même
+garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son adolescence!
+
+Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont
+impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, cependant,
+le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de cruauté!
+
+Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette enfant, non la
+sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait donné son
+amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait désappointé.
+Elle s'était montrée quelconque, indigne.... Tout de même, un sentiment
+de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostrée à
+ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec
+quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... Pourquoi avait-il été
+fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui avait-elle été donnée? Mais
+n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait duré la
+pièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur des
+éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait
+blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?...
+D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour
+supporter les chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à
+cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir
+quelqu'un à qui elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait
+dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de
+Sibyl Vane? Elle ne lui était rien.
+
+Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa
+vie, en révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre
+beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le regarder
+encore?
+
+Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible nuit
+qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un coup,
+cette même tache écarlate qui rend les hommes déments s'était étendue
+dans son esprit.... Le portrait n'avait pas changé. C'était folie d'y
+songer....
+
+Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel
+sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin.
+Ses yeux d'azur rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié,
+non pour lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était
+déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se ternirait.... Les
+rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour chaque péché
+qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant
+peu à peu sa beauté.... Mais il ne pécherait pas!...
+
+Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa
+conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus
+lord Henry--il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles théories
+empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans le jardin de
+Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses.
+
+Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs,
+l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir.
+Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été égoïste et
+cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils
+seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, serait belle et pure.
+
+Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le
+portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle
+horreur!» pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut
+sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut
+dissiper toutes ses noires pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un
+écho affaibli de son amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta
+encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée,
+semblaient parler d'elle aux fleurs....
+
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet était
+venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il
+dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard
+au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre
+et il arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres
+sur un petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de
+satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes
+fenêtres....
+
+--Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.
+
+--Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.
+
+--Une heure un quart, Monsieur.
+
+Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de thé, se
+mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord Henry, et avait
+été apportée le matin même. Il hésita un moment et la mit de côté. Il
+ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection
+ordinaire de cartes, d'invitations à dîner, de billets pour des
+expositions privées, des programmes de concerts de charité, et tout ce
+que peut recevoir un jeune homme à la mode chaque matin, durant la
+saison. Il trouva une lourde facture, pour un nécessaire de toilette
+Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas encore eu le courage
+d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que
+nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses
+nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de
+prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à lui avancer
+n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux les
+plus raisonnables.
+
+Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire
+brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau
+froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce
+par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part
+à quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais
+comme entourée de l'irréalité d'un rêve....
+
+Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et s'assit
+devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table mise
+près de la fenêtre ouverte.
+
+Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé
+d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon,
+rempli de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se
+sentit parfaitement heureux.
+
+Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait placé
+devant le portrait et il tressaillit....
+
+--Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais
+fermer la fenêtre....
+
+Dorian secoua la tête.
+
+--Je n'ai pas froid, murmura-t-il.
+
+Était-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou était-ce
+simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montré une
+expression de cruauté, là où avait été peinte une expression de joie.
+Sûrement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée
+était absurde. Ça serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil;
+elle l'amuserait.
+
+Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans la
+pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette touche de
+cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il craignit presque que le
+valet quittât la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore
+contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était sûr.
+
+Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se
+dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de
+rester. Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le
+domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le
+regarda.
+
+--Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.
+
+L'homme s'inclina et disparut....
+
+Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un
+divan aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait
+curieusement cet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue
+doré, frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,--se
+demandant s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la
+vie d'un homme.
+
+Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser là? A quoi
+bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... Sinon, cela ne valait
+la peine que l'on s'en occupât....
+
+Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens
+découvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?...
+Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait à revoir son propre
+tableau. Basil le ferait sûrement.
+
+Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet
+infernal état de doute!...
+
+Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à
+contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à
+face se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!...
+
+Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans
+étonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment
+indéfinissable d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut
+arrivé, cela lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y
+avait-il quelques subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en
+formes et en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se
+pouvait-il qu'ils l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que
+ce qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque
+autre et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers
+le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en
+frémissant d'horreur!...
+
+Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait
+conscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il
+n'était pas trop tard pour réparer ses torts.
+
+Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel cèderait
+à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble
+passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à
+travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la
+conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des
+opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.
+
+Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le
+péché!... C'était un signe avertisseur des désastres prochains que les
+hommes préparent à leurs âmes!
+
+Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double
+carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas....
+
+Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser
+ensemble; il tentait de trouver son chemin à travers le labyrinthe
+d'ardente passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi
+penser?... Enfin, il se dirigea vers la table et rédigea une lettre
+passionnée à la jeune fille qu'il avait aimée, implorant son pardon, et
+s'accusant de démence.
+
+Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux
+cris de douleur....
+
+Il y a une sorte de volupté à se faire des reproches.... Quand nous nous
+blâmons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous blâmer.
+C'est la confession, non le prêtre, qui nous donne l'absolution. Quand
+Dorian eût terminé sa lettre, il se sentit pardonné.
+
+On frappa tout à coup à la porte et il entendit en dehors la voix de
+lord Henry:
+
+--Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne
+puis supporter de vous voir ainsi barricadé....
+
+Il ne répondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna à
+nouveau, puis très fort....
+
+Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le
+nouveau genre de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela
+devenait nécessaire, le quitter, si cet inévitable parti s'imposait.
+
+Il se dressa, alla en hâte tirer le paravent sur le portrait, et ôta le
+verrou de la porte.
+
+--Je suis vraiment fâché de mon insistance, Dorian, dit lord Henry en
+entrant. Mais vous ne devez pas trop songer à cela.
+
+--A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.
+
+--Naturellement, répondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en
+retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, à un certain
+point de vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous
+êtes allé dans les coulisses après la pièce?
+
+--Oui....
+
+--J'en étais sûr. Vous lui fîtes une scène?
+
+--Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant.
+Je ne suis pas fâché que cela soit arrivé. Cela m'a appris à me mieux
+connaître.
+
+--Ah! Dorian, je suis content que vous preniez ça de cette façon.
+J'avais peur de vous voir plongé dans le remords, et vous arrachant vos
+beaux cheveux bouclés....
+
+--Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la tête en souriant....
+Je suis à présent parfaitement heureux.... Je sais ce qu'est la
+conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est
+la plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry,
+au moins devant moi. J'ai besoin d'être bon.... Je ne puis me faire à
+l'idée d'avoir une vilaine âme....
+
+--Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en
+félicite, mais par quoi allez-vous commencer.
+
+--Mais, par épouser Sibyl Vane....
+
+--Épouser Sibyl Vane! s'écria lord Henry, sursautant et le regardant
+avec un étonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....
+
+--Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un éreintement du
+mariage; ne le développez pas. Ne me dites plus rien de nouveau
+là-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, à Sibyl Vane de l'épouser; je
+ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....
+
+--Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas reçu ma lettre?... Je
+vous ai écrit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon
+domestique.
+
+--Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue,
+Harry. Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine.
+Vous m'empoisonnez la vie avec vos épigrammes.
+
+--Vous ne connaissez donc rien?...
+
+--Que voulez-vous dire?...
+
+Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant à côté de Dorian Gray, lui
+prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant étroitement:
+
+--Dorian, lui dit-il, ma lettre--ne vous effrayez pas!--vous informait
+de la mort de Sibyl Vane!...
+
+Un cri de douleur jaillit des lèvres de l'adolescent; il bondit sur ses
+pieds, s'arrachant de l'étreinte de lord Henry:
+
+--Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible
+mensonge! Comment osez-vous dire cela?
+
+--C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans
+les journaux de ce matin. Je vous écrivais pour vous dire de ne recevoir
+personne jusqu'à mon arrivée. Il y aura une enquête dans laquelle il ne
+faut pas que vous soyez mêlé. Des choses comme celle-là, mettent un
+homme a la mode à Paris, mais à Londres on a tant de préjugés.... Ici,
+on ne débute jamais avec un scandale; on réserve cela pour donner un
+intérêt à ses vieux jours. J'aime à croire qu'on ne connaît pas votre
+nom au théâtre; s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit
+aux alentours de sa loge? Ceci est de toute importance?
+
+Dorian ne répondit point pendant quelques instants. Il était terrassé
+d'épouvante.... Il balbutia enfin d'une voix étouffée:
+
+--Harry, vous parlez d'enquête? Que voulez-vous dire? Sibyl
+aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite!
+Dites-moi tout!...
+
+--Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le
+public puisse le croire. Il paraîtrait que lorsqu'elle allait quitter le
+théâtre avec sa mère, vers minuit et demie environ, elle dit qu'elle
+avait oublié quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps,
+mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le
+plancher de sa loge. Elle avait avalé quelque chose par erreur, quelque
+chose de terrible dont on fait usage dans les théâtres. Je ne sais ce
+que c'était, mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de
+céruse là-dedans. Je croirais volontiers à de l'acide prussique, car
+elle semble être morte instantanément....
+
+--Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.
+
+--Oui, c'est vraiment tragique, c'est sûr, mais il ne faut pas que vous
+y soyez mêlé. J'ai vu dans le _Standard_ qu'elle avait dix-sept ans;
+j'aurais cru qu'elle était plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et
+savait si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez dîner avec
+moi, et après nous irons à l'Opéra. La Patti joue ce soir, et tout le
+monde sera là. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera
+quelques jolies femmes....
+
+--Ainsi, j'ai tué Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tuée aussi
+sûrement que si j'avais coupé sa petite gorge avec un couteau...et
+cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux
+n'en chanteront pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller
+dîner avec vous: j'irai de là à l'Opéra, et, sans doute, j'irai souper
+quelque part ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!...
+Si j'avais lu cela dans un livre, Harry, je pense que j'en aurais
+pleuré.... Maintenant que cela arrive, et à moi, cela me semble beaucoup
+trop stupéfiant pour en pleurer!... Tenez, voici la première lettre
+d'amour passionnée que j'ai jamais écrite de ma vie; ne trouvez-vous pas
+étrange que cette première lettre d'amour soit adressée à une fille
+morte!... Peuvent-elles sentir, ces choses blanches et silencieuses que
+nous appelons les morts? Sibyl! Peut-elle sentir, savoir, écouter? Oh!
+Harry, comme je l'aimais! Il me semble qu'il y a des années!...
+
+«Elle m'était tout.... Vint cet affreux soir--était-ce la nuit
+dernière?--où elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle m'expliqua
+pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas ému: je la croyais
+sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'épouvanta! Je ne puis vous
+dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner à elle;
+je sentis que je m'étais mal conduit...et maintenant elle est morte!
+Mon Dieu! Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel
+danger je suis, et rien n'est là pour m'en garder! Elle aurait fait cela
+pour moi! Elle n'avait point le droit de se tuer.... Ce fut égoïste de
+sa part.
+
+--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, prenant une cigarette et tirant
+de sa poche une boîte d'allumettes dorée, la seule manière dont une
+femme puisse réformer un homme est de l'importuner de telle sorte qu'il
+perd tout intérêt possible à l'existence. Si vous aviez épousé cette
+jeune fille, vous auriez été malheureux; vous l'auriez traitée
+gentiment; on peut toujours être bon envers les personnes desquelles on
+attend rien. Mais elle aurait bientôt découvert que vous lui étiez
+absolument indifférent, et quand une femme a découvert cela de son mari,
+ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte de pimpants chapeaux
+que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de l'adultère,
+qui aurait pu être abject, qu'en somme je n'aurais pas permis, mais je
+vous assure en tous les cas, que tout cela eut été un parfait
+malentendu.
+
+--C'est possible, murmura le jeune homme horriblement pâle, en marchant
+de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela était de mon
+devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a empêché de
+faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une
+fois, qu'il pesait une fatalité sur les bonnes résolutions, qu'on les
+prenait toujours trop tard. La mienne en est un exemple....
+
+--Les bonnes résolutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre les
+lois scientifiques. Leur origine est de pure vanité et leur résultat est
+_nil_. De temps à autre, elles nous donnent quelques luxueuses émotions
+stériles qui possèdent, pour les faibles, un certain charme. Voilà ce
+que l'on peut en déduire. On peut les comparer à des chèques qu'un homme
+tirerait sur une banque où il n'aurait point de compte ouvert.
+
+--Harry, s'écria Dorian Gray venant s'asseoir près de lui, pourquoi
+est-ce que je ne puis sentir cette tragédie comme je voudrais le faire;
+je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?
+
+--Vous avez fait trop de folies durant la dernière quinzaine pour qu'il
+vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, répondit lord Henry avec
+son doux et mélancolique sourire.
+
+Le jeune homme fronça les sourcils.
+
+--Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait
+plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis
+vraiment pas, je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne
+suis affecté par cette chose comme je le devrais être; elle me semble
+simplement être le merveilleux épilogue d'un merveilleux drame. Cela a
+toute la beauté terrible d'une tragédie grecque, une tragédie dans
+laquelle j'ai pris une grande part, mais dans laquelle je ne fus point
+blessé.
+
+--Oui, en vérité, c'est une question intéressante, dit lord Henry qui
+trouvait un plaisir exquis à jouer sur l'égoïsme inconscient de
+l'adolescent, une question extrêmement intéressante.... Je m'imagine que
+la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les
+véritables tragédies de la vie se passent d'une manière si peu
+artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur
+incohérence absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose,
+leur entier manque de style. Elles nous affectent tout ainsi que la
+vulgarité; elles nous donnent une impression de la pure force brutale et
+nous nous révoltons contre cela. Parfois, cependant, une tragédie
+possédant des éléments artistiques de beauté, traverse notre vie; si ces
+éléments de beauté sont réels, elle en appelle a nos sens de l'effet
+dramatique. Nous nous trouvons tout à coup, non plus les acteurs, mais
+les spectateurs de la pièce, ou plutôt nous sommes les deux. Nous nous
+surveillons nous mêmes et le simple intérêt du spectacle nous séduit.
+
+«Qu'est-il réellement arrivé dans le cas qui nous occupe? Une femme
+s'est tuée par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me
+soit jamais arrivée; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de
+mes jours. Les femmes qui m'ont adoré--elles n'ont pas été nombreuses,
+mais il y en a eu--ont voulu continuer, alors que depuis longtemps
+j'avais cessé d'y prêter attention, ou elles de faire attention à moi.
+Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre,
+elles entament le chapitre des réminiscences.... Oh! la terrible mémoire
+des femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation
+intellectuelle cela révèle! On peut garder dans sa mémoire la couleur de
+la vie, mais on ne peut se souvenir des détails, toujours vulgaires....
+
+--Je sèmerai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.
+
+--Je n'en vois pas la nécessité, répliqua son compagnon. La vie a
+toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps à autre, les choses
+durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison,
+comme manière artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait
+mourir. Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce
+fut la proposition de sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours
+un moment ennuyeux: cela vous remplit de la terreur de l'éternité. Eh
+bien! le croyez-vous, il y a une semaine, je me trouvai chez lady
+Hampshire, assis au dîner près de la dame en question et elle insista
+pour recommencer de nouveau, en déblayant le passé et ratissant le
+futur. J'avais enterré mon roman dans un lit d'asphodèles; elle
+prétendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais pas gâté sa vie. Je
+suis autorisé à croire qu'elle mangea énormément; aussi ne ressentis-je
+aucune anxiété.... Mais quel manque de goût elle montra!
+
+«Le seul charme du passé est que c'est le passé, et les femmes ne savent
+jamais quand la toile est tombée; elles réclament toujours un sixième
+acte, et proposent de continuer le spectacle quand l'intérêt s'en est
+allé.... Si on leur permettait d'en faire à leur gré, toute comédie
+aurait une fin tragique, et toute tragédie finirait en farce. Elles sont
+délicieusement artificielles, mais elles n'ont aucun sens de l'art.
+
+«Vous êtes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des
+femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait
+pour vous. Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en
+portant des couleurs sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en
+une femme qui porte du mauve, quelque soit son âge, ou dans une femme de
+trente-cinq ans affectionnant les rubans roses; cela veut toujours dire
+qu'elles ont eu des histoires. D'autres trouvent une grande consolation
+à la découverte inopinée des bonnes qualités de leurs maris. Elles font
+parade de leur félicité conjugale, comme si c'était le plus fascinant
+des péchés. La religion en console d'autres encore. Ses mystères ont
+tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le
+comprendre. En plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous
+êtes un pécheur. La conscience fait de nous des égoïstes.... Oui, il n'y
+a réellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la
+vie moderne, et je n'ai point encore mentionné la plus importante.
+
+--Quelle est-elle, Harry? demanda indifféremment le jeune homme.
+
+--La consolation évidente: prendre un nouvel adorateur quand on en perd
+un. Dans la bonne société, cela vous rajeunit toujours une femme....
+Mais réellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait être dissemblable des
+femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau dans
+sa mort.
+
+«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miracles se
+produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses avec lesquelles
+nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....»
+
+--Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....
+
+--Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraie
+cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts
+primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins
+restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être
+dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai jamais vu
+dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous devez être
+charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui
+me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant
+parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout....
+
+--Qu'était-ce, Harry?
+
+--Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les héroïnes
+de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, Ophélie, qu'elle
+mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogéne!
+
+--Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la
+face dans ses mains.
+
+--Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier rôle.... Mais
+il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge clinquante
+comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque tragédie
+jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril
+Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la réalité, et elle n'est
+jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce
+fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, les rendant plus
+adorables par sa présence, comme un roseau à travers lequel passe la
+musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité.
+
+«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la gâta; elle en
+mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; couvrez-vous le front
+de cendres parce que Cordélie a été étranglée; invectivez le ciel parce
+que la fille de Brabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos
+larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci était moins réelle que
+celles-là....»
+
+Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, à
+pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs
+des objets s'évanouissaient paresseusement.
+
+Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête....
+
+--Vous m'avez expliqué à moi-même, Harry, murmura-t-il avec un soupir de
+soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en quelque
+sorte, j'en étais effrayé et je n'osais me l'exprimer à moi-même. Comme
+vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce qui est
+arrivé; ce fut une merveilleuse expérience, c'est tout. Je ne crois pas
+que la vie me réserve encore quelque chose d'aussi merveilleux.
+
+--La vie a tout en réserve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec votre
+extraordinaire beauté, que vous ne soyez capable de faire.
+
+--Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, ridé!...
+Alors?...
+
+--Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous
+aurez à combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont
+apportées. Il faut que vous gardiez votre beauté. Nous vivons dans un
+siècle qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être beau.
+Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de
+mieux à faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous
+sommes plutôt en retard comme vous le voyez.
+
+--Je pense que je vous rejoindrai à l'Opéra, Harry. Je suis trop fatigué
+pour manger quoi que ce soit. Quel est le numéro de la loge de votre
+soeur?
+
+--Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur
+la porte? Je suis désolé que vous ne veniez dîner.
+
+--Ça ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous suis
+bien obligé pour tout ce que vous m'avez dit; vous êtes certainement mon
+meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.
+
+--Nous sommes seulement au commencement de notre amitié, Dorian,
+répondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant
+neuf heures et demie, j'espère. Souvenez-vous que la Patti chante....
+
+Comme il fermait la porte derrière lui, Dorian Gray sonna, et au bout
+d'un instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies.
+Dorian s'impatientait, voulant déjà être parti, et il lui semblait que
+Victor n'en finissait pas....
+
+Aussitôt qu'il fut sorti, il se précipita vers le paravent et découvrit
+la peinture.
+
+Non! Rien n'était changé de nouveau dans le portrait; il avait su la
+mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les événements de la vie alors
+qu'ils arrivaient. La cruauté méchante qui gâtait les fines lignes de la
+bouche, avait apparu, sans doute, au moment même où la jeune fille avait
+bu le poison.... Ou bien était-il indifférent aux événements?
+Connaissait-il simplement ce qui se passait dans l'âme. Il s'étonnait,
+espérant que quelque jour, il verrait le changement se produire devant
+ses yeux et cette pensée le fit frémir.
+
+Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait été! Elle avait souvent mimé la mort
+au théâtre. La mort l'avait touchée et prise avec elle. Comment
+avait-elle joué cette ultime scène terrifiante? L'avait-elle maudit en
+mourant? Non! elle était morte par amour pour lui, et l'amour,
+désormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout racheté par le
+sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer à ce
+qu'elle lui avait fait éprouver pendant cette terrible soirée, au
+théâtre.... Quand il penserait à elle, ce serait comme à une
+prestigieuse figure tragique envoyée sur la scène du monde pour y
+montrer la réalité suprême de l'Amour. Une prestigieuse figure tragique!
+Des larmes lui montèrent aux yeux, en se souvenant de son air enfantin,
+de ses manières douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante
+grâce. Il les refoula en hâte, et regarda de nouveau le portrait.
+
+Il sentit que le temps était venu, cette fois, de faire son choix. Son
+choix n'avait-il été déjà fait? Oui, la vie avait décidé pour lui...la
+vie, et aussi l'âpre curiosité qu'il en avait.... L'éternelle jeunesse,
+l'infinie passion, les plaisirs subtils et secrets, les joies ardentes
+et les péchés plus ardents encore--toutes ces choses il devait les
+connaître. Le portrait assumerait le poids de sa honte, voilà tout!...
+
+Une sensation de douleur le poignit on pensant à la désagrégation que
+subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois, moquerie gamine de
+Narcisse, il avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui,
+maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et des jours, il
+s'était assis devant son portrait, s'émerveillant de sa beauté, presque
+énamouré d'elle comme il lui sembla maintes fois.... Devait-elle
+s'altérer, à présent, à chaque péché auquel il céderait? Cela
+deviendrait-il un monstrueux et dégoûtant objet à cacher dans quelque
+chambre cadenassée, loin de la lumière du soleil qui avait si souvent
+léché l'or éclatant de sa chevelure ondée? Quelle dérision sans mesure!
+
+Un instant, il songea à prier pour que cessât l'horrible sympathie
+existant entre lui et le portrait. Une prière l'avait faite; peut-être
+une prière la pouvait-elle détruire?...
+
+Cependant, qui, connaissant la vie, hésiterait pour garder la chance de
+rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance pût
+paraître, à tenter les conséquences que ce choix pouvait entraîner?...
+D'ailleurs cela dépendait-il de sa volonté?...
+
+Etait-ce vraiment la prière qui avait produit cette substitution?
+Quelque raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pensée
+pouvait exercer une influence sur un organisme vivant, cette influence
+ne pouvait-elle s'exercer sur les choses mortes ou inorganiques? Ne
+pouvaient-elles, les choses extérieures à nous-mêmes, sans pensée ou
+désir conscients, vibrer à l'unisson de nos humeurs ou de nos passions,
+l'atome appelant l'atome dans un amour secret ou une étrange affinité.
+Mais la raison était sans importance. Il ne tenterait plus par la
+prière un si terrible pouvoir. Si la peinture devait s'altérer, rien ne
+pouvait l'empêcher. C'était clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y
+aurait un véritable plaisir à guetter ce changement? Il pourrait suivre
+son esprit dans ses pensées secrètes; ce portrait lui serait le plus
+magique des miroirs. Comme il lui avait révélé son propre corps, il lui
+révélerait sa propre âme. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le
+portrait, lui, resterait sur la lisière frissonnante du printemps et de
+l'été. Quand le sang lui viendrait à la face, laissant derrière un
+masque pallide de craie aux yeux plombés, il garderait la splendeur de
+l'adolescence. Aucune floraison de sa jeunesse ne se flétrirait; le
+pouls de sa vie ne s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Grèce, il
+serait fort, et léger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait
+à l'image peinte sur la toile? Il serait sauf: tout était là!...
+
+Souriant, il replaça le paravent dans la position qu'il occupait devant
+le portrait, et passa dans la chambre où l'attendait son valet. Une
+heure plus tard, il était à l'Opéra, et lord Henry s'appuyait sur le dos
+de son fauteuil.
+
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le lendemain matin, tandis qu'il déjeunait, Basil Hallward entra.
+
+--Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je
+suis venu hier soir et on m'a dit que vous étiez à l'Opéra. Je savais
+que c'était impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laissé un
+mot, me disant où vous étiez allé. J'ai passé une bien triste soirée,
+craignant qu'une première tragédie soit suivie d'une autre. Vous auriez
+dû me télégraphier dès que vous en avez entendu parler. Je l'ai lu par
+hasard dans la dernière édition du _Globe_ au club. Je vins aussitôt ici
+et je fus vraiment désolé de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous
+dire combien j'ai eu le coeur brisé par tout cela. Je sais ce que vous
+devez souffrir. Mais où étiez-vous? Êtes-vous allé voir la mère de la
+pauvre fille? Un instant. J'avais songé à vous y chercher. On avait mis
+l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas?
+Mais j'eus peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler.
+Pauvre femme! Dans quel état elle devait être! Son unique enfant!... Que
+disait-elle?
+
+--Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant à petits
+coups d'un vin jaune pâle dans un verre de Venise, délicatement
+contourné et doré, en paraissant profondément ennuyé. J'étais à l'Opéra,
+vous auriez dû y venir. J'ai rencontré pour la première lois lady
+Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous étions dans sa loge. Elle est tout à
+fait charmante et la Patti a chanté divinement. Ne parlez pas de choses
+horribles. Si l'on ne parlait jamais d'une chose, ce serait comme si
+elle n'était jamais arrivée. C'est seulement l'expression, comme dit
+Harry, qui donne une réalité aux choses. Je dois dire que ce n'était pas
+l'unique enfant de la pauvre femme. Il y a un fils, un charmant garçon
+je crois. Mais il n'est pas au théâtre. C'est un marin, ou quelque chose
+comme cela. Et maintenant parlez-moi de vous et de ce que vous êtes en
+train de peindre?
+
+--Vous avez été à l'Opéra? dit lentement Hallward avec une vibration de
+tristesse dans la voix. Vous avez été à l'Opéra pendant que Sibyl Vane
+reposait dans la mort en un sordide logis? Vous pouvez me parler
+d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement, avant
+que la jeune fille que vous aimiez ait même la quiétude d'un tombeau
+pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs réservées a ce
+petit corps lilial!
+
+--Arrêtez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'écria Dorian en se
+levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le
+passé est le passé.
+
+--Vous appelez hier le passé?
+
+--Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que
+les gens superficiels qui veulent des années pour s'affranchir d'une
+émotion. Un homme maître de lui-même, peut mettre fin à un chagrin aussi
+facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas être à la
+merci de mes émotions. Je veux en user, les rendre agréable et les
+dominer.
+
+--Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a changé
+complètement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune
+homme qui venait chaque jour à mon atelier poser pour son portrait. Mais
+alors vous étiez simple, naturel et tendre. Vous étiez la moins souillée
+des créatures. Maintenant je ne sais ce qui a passé sur vous. Vous
+parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni pitié. C'est l'influence
+d'Harry qui a fait cela, je le vois bien....
+
+Le jeune homme rougit et allant à la fenêtre, resta quelques instants à
+considérer la pelouse fleurie et ensoleillée.
+
+--Je dois beaucoup à Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous
+dois. Vous ne m'avez appris qu'à être vain.
+
+--Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque
+jour.
+
+--Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'écria-t-il en se
+retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?
+
+--Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste,
+tristement.
+
+--Basil, fit l'adolescent, allant à lui et lui mettant la main sur
+l'épaule, vous êtes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane
+s'était suicidée....
+
+--Suicidée, mon Dieu! est-ce bien certain? s'écria Hallward le regardant
+avec une expression d'horreur....
+
+--Mon cher Basil! Vous ne pensiez sûrement pas que ce fut un vulgaire
+accident. Certainement, elle s'est suicidée.
+
+L'autre enfonça sa tête dans ses mains.
+
+--C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.
+
+--Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus
+grandes tragédies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs
+ont l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fidèles,
+quelque chose d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce
+qui s'en suit. Comme Sibyl était différente! Elle a vécu sa plus belle
+tragédie. Elle fut constamment une héroïne. La dernière nuit qu'elle
+joua, la nuit où vous la vîtes, elle joua mal parce qu'elle avait
+compris la réalité de l'amour. Quand elle connut ses déceptions, elle
+mourut comme Juliette eût pu mourir. Elle appartint encore en cela au
+domaine d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute
+l'inutilité pathétique du martyre, toute une beauté de désolation. Mais
+comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si
+vous étiez venu hier, à un certain moment--vers cinq heures et demie
+peut-être ou six heures moins le quart--, vous m'auriez trouvé en
+larmes.... Même Harry qui était ici et qui, au fait, m'apporta la
+nouvelle, se demandait où j'allais en venir. Je souffris intensément.
+Puis cela passa. Je ne puis répéter une émotion. Personne d'ailleurs ne
+le peut, excepté les sentimentaux. Et vous êtes cruellement injuste,
+Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de votre
+part; vous me trouvez tout consolé et vous êtes furieux!... Tout comme
+une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a
+racontée à propos d'un certain philanthrope qui dépensa vingt ans de sa
+vie à essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi injuste,
+je ne sais plus exactement. Enfin il y réussit, et rien ne put surpasser
+son désespoir. Il n'avait absolument plus rien à faire, sinon à mourir
+d'ennui et il devint un misanthrope résolu. Maintenant, mon cher Basil,
+si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi à oublier ce qui est
+arrivé ou à le considérer à un point de vue assez artistique. N'est-ce
+pas Gautier qui écrivait sur la «Consolation des arts»? Je me rappelle
+avoir trouvé un jour dans votre atelier un petit volume relié en vélin,
+où je cueillis ce mot délicieux. Encore ne suis-je pas comme ce jeune
+homme dont vous me parliez lorsque nous fûmes ensemble à Marlow, ce
+jeune homme qui disait que le satin jaune pouvait nous consoler de
+toutes les misères de l'existence. J'aime les belles choses que l'on
+peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les
+laques, les ivoires, exquisément travaillés, ornés, parés; il y a
+beaucoup à tirer de ces choses. Mais le tempérament artistique qu'elles
+créent ou du moins révèlent est plus encore pour moi. Devenir le
+spectateur de sa propre vie, comme dit Harry, c'est échapper aux
+souffrances terrestres. Je sais bien que je vous étonne en vous parlant
+ainsi. Vous n'avez pas compris comment je me suis développé. J'étais un
+écolier lorsque vous me connûtes. Je suis un homme maintenant, j'ai de
+nouvelles passions, de nouvelles pensées, des idées nouvelles. Je suis
+différent, mais vous ne devez pas m'en aimer moins. Je suis changé, mais
+vous serez toujours mon ami. Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien
+que vous êtes meilleur que lui.... Vous n'êtes pas plus fort, vous avez
+trop peur de la vie, mais vous êtes meilleur. Comme nous étions heureux
+ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et ne me querellez pas, je suis ce
+que je suis. Il n'y a rien de plus à dire!
+
+Le peintre semblait singulièrement ému. Le jeune homme lui était très
+cher, et sa personnalité avait marqué le tournant de son art. Il ne put
+supporter l'idée de lui faire plus longtemps des reproches. Après tout,
+son indifférence pouvait n'être qu'une humeur passagère; il y avait en
+lui tant de bonté et tant de noblesse.
+
+--Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attristé; je ne vous
+parlerai plus de cette horrible affaire désormais. J'espère seulement
+que votre nom n'y sera pas mêlé. L'enquête doit avoir lieu cette
+après-midi. Vous a-t-on convoqué?
+
+Dorian secoua la tête et une expression d'ennui passa sur ses traits à
+ce mot d'«enquête.» Il y avait dans ce mot quelque chose de si brutal et
+de si vulgaire!
+
+--Ils ne connaissent pas son nom, répondit-il.
+
+--Mais elle, le connaissait certainement?
+
+--Mon prénom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit à
+personne. Elle m'a dit une fois qu'ils étaient tous très curieux de
+savoir qui j'étais et qu'elle leur répondait invariablement que je
+m'appelais le «Prince Charmant.» C'était gentil de sa part. Il faudra
+que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle
+quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques
+lambeaux de phrases pathétiques.
+
+--J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir.
+Mais il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de
+vous.
+
+--Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout à fait impossible!
+s'écria-t-il en se reculant.
+
+Le peintre le regarda en face....
+
+--Mon cher enfant, quelle bêtise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai
+fait de vous ne vous plaît pas? Où est-ce, à propos?... Pourquoi
+avez-vous poussé le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le
+regarder. C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce
+paravent, Dorian. C'est vraiment désobligeant de la part de votre
+domestique de cacher ainsi mon oeuvre. Il me semblait que quelque chose
+était changé ici quand je suis entré.
+
+--Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je
+lui laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois,
+et c'est tout. Non, j'ai fait cela moi-même. La lumière tombait trop
+crûment sur le portrait.
+
+--Trop crûment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable.
+Laissez-moi voir....
+
+Et Hallward se dirigea vers le coin de la pièce.
+
+Un cri de terreur s'échappa des lèvres de Dorian Gray. Il s'élança entre
+le peintre et le paravent.
+
+--Basil, dit-il, en pâlissant vous ne regarderez pas cela, je ne le veux
+pas.
+
+--Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'êtes pas sérieux. Pourquoi ne
+la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.
+
+--Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur
+que je ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout à fait
+sérieux, je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en
+demander. Mais, songez-y, si vous touchez au paravent, tout est fini
+entre nous!...
+
+Hallward était comme foudroyé. Il regardait Dorian avec une profonde
+stupéfaction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme était blême
+de colère. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux
+semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....
+
+--Dorian!
+
+--Ne parlez pas!
+
+--Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le
+voulez pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant
+vers la fenêtre, mais il me semble plutôt absurde que je ne puisse voir
+mon oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer à Paris cet automne. Il
+faudra sans doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis
+d'ici-là; ainsi, devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas
+maintenant?
+
+--L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un
+étrange effroi.
+
+Le monde verrait donc son secret? On viendrait bâiller devant le mystère
+de sa vie? Cela était impossible! Quelque chose--il ne savait quoi--se
+passerait avant....
+
+--Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose à objecter. Georges
+Petit va réunir mes meilleures toiles pour une exposition spéciale qui
+ouvrira rue de Sèze dans la première semaine d'octobre. Le portrait ne
+sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez facilement
+vous en séparer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez sûrement absent
+de la ville. Et si vous le laissez toujours derrière un paravent, vous
+n'avez guère à vous en soucier.
+
+Dorian passa sa main sur son front emperlé de sueur. Il lui semblait
+qu'il courait un horrible danger.
+
+--Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais,
+s'écria-t-il. Pourquoi avez-vous changé d'avis? Vous autres qui passez
+pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule
+différence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous
+ne pouvez avoir oublié que vous m'avez solennellement assuré que rien au
+monde ne pourrait vous amener à l'exposer. Vous avez dit exactement la
+même chose à Harry.
+
+Il s'arrêta soudain; un éclair passa dans ses yeux. Il se souvint que
+lord Henry lui avait dit un jour à moitié sérieusement, à moitié en
+riant: «Si vous voulez passer un curieux quart d'heure, demandez à Basil
+pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a dit, et cela a
+été pour moi une révélation.» Oui, Basil aussi, peut-être, avait son
+secret. Il essaierait de le connaître....
+
+--Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit
+dans les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi connaître le
+vôtre, je vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer
+mon portrait?
+
+Le peintre frissonna malgré lui.
+
+--Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous
+ririez sûrement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de
+ces choses. Si vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est
+bien.... Je pourrai, du moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous
+voulez que la meilleure de mes oeuvres soit à jamais cachée au monde,
+j'accepte.... Votre amitié m'est plus chère que toute gloire ou toute
+renommée.
+
+--Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le
+droit de le savoir.
+
+Son impression de terreur avait disparu et la curiosité l'avait
+remplacée. Il était résolu à connaître le secret de Basil Hallward.
+
+--Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troublé, asseyons-nous; et
+répondez à ma question. Avez-vous remarqué dans le portrait une chose
+curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frappé tout d'abord,
+mais qui s'est révélée à vous soudainement?
+
+--Basil! s'écria le jeune homme étreignant les bras de son fauteuil de
+ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et effrayés.
+
+--Je vois que vous l'avez remarqué.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir
+entendu ce que j'ai à dire. Dorian, du jour où je vous rencontrai, votre
+personnalité eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus dominé,
+âme, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la visible
+incarnation de cet idéal jamais vu, dont la pensée nous hante, nous
+autres artistes, comme un rêve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux
+de tous ceux à qui vous parliez, je voulais vous avoir à moi seul, je
+n'étais heureux que lorsque j'étais avec vous. Quant vous étiez loin de
+moi, vous étiez encore présent dans mon art....
+
+«Certes, je ne vous laissai jamais rien connaître de tout cela. C'eût
+été impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends à peine
+moi-même. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face à face
+et le monde devint merveilleux à mes yeux, trop merveilleux peut-être,
+car il y a un péril dans de telles adorations, le péril de les perdre,
+non moindre que celui de les conserver.... Les semaines passaient et je
+m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commença une phase nouvelle.
+Je vous avais dessiné en berger Paris, revêtu d'une délicate armure, en
+Adonis armé d'un épieu poli et en costume de chasseur. Couronné de
+lourdes fleurs de lotus, vous aviez posé sur la proue de la trirème
+d'Adrien, regardant au-delà du Nil vert et bourbeux. Vous vous étiez
+penché sur l'étang limpide d'un paysage grec, mirant dans l'argent des
+eaux silencieuses, la merveille de votre propre visage. Et tout cela
+avait été ce que l'art pouvait être, de l'inconscience, de l'idéal, de
+l'à-peu près. Un jour, jour fatal, auquel je pense quelquefois, je
+résolus de peindre un splendide portrait de vous tel que vous êtes
+maintenant, non dans les costumes des temps révolus, mais dans vos
+propres vêtements et dans votre époque. Fût-ce le réalisme du sujet ou
+la simple idée de votre propre personnalité, se présentant ainsi à moi
+sans entours et sans voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant
+que j'y travaillais, chaque coup de pinceau, chaque touche de couleur me
+semblaient révéler mon secret. Je m'effrayais que chacun pût connaître
+mon idolâtrie. Je sentis, Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de
+moi-même dans cette oeuvre. C'est alors que je résolus de ne jamais
+permettre que ce portrait fut exposé. Vous en fûtes un peu ennuyé. Mais
+alors vous ne vous rendiez pas compte de ce que tout cela signifiait
+pour moi. Harry, à qui j'en parlai, se moqua de moi, je ne m'en souciais
+pas. Quand le tableau fut terminé et que je m'assis tout seul en face de
+lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours après qu'il
+eût quitté mon atelier, dès que je fus débarrassé de l'intolérable
+fascination de sa présence, il me sembla que j'avais été fou en
+imaginant y avoir vu autre chose que votre beauté et plus de choses que
+je n'en pouvais peindre. Et même maintenant je ne puis m'empêcher de
+sentir l'erreur qu'il y a à croire que la passion éprouvée dans la
+création puisse jamais se montrer dans l'oeuvre créée. L'art est
+toujours plus abstrait que nous ne l'imaginons. La forme et la couleur
+nous parlent de forme et de couleur, voilà tout. Il me semble souvent
+que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il ne le révèle. Aussi lorsque
+je reçus cette offre de Paris, je résolus de faire de votre portrait le
+clou de mon exposition. Je ne soupçonnais jamais que vous pourriez me le
+refuser. Je vois maintenant que vous aviez raison. Ce portrait ne peut
+être montré. Il ne faut pas m'en vouloir, Dorian, de tout ce que je
+viens de vous dire. Comme je le disais une fois à Harry, vous êtes fait
+pour être aimé....
+
+Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se colorèrent de nouveau et
+un sourire se joua sur ses lèvres. Le péril était passé. Il était sauvé
+pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se défendre d'une infinie pitié
+pour le peintre qui venait de lui faire une si étrange confession, et il
+se demandait si lui-même pourrait jamais être ainsi dominé par la
+personnalité d'un ami. Lord Henry avait ce charme d'être très dangereux,
+mais c'était tout. Il était trop habile et trop cynique pour qu'on put
+vraiment l'aimer. Pourrait-il jamais exister quelqu'un qui le remplirait
+d'une aussi étrange idolâtrie? Était-ce là une de ces choses que la vie
+lui réservait?...
+
+--Cela me paraît extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez
+réellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous réellement vu?
+
+--J'y voyais quelque chose, répondit-il, quelque chose qui me semblait
+très curieux.
+
+--Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?
+
+Dorian secoua la tête.
+
+--Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous
+laisser face à face avec ce tableau.
+
+--Vous y arriverez un jour?
+
+--Jamais!
+
+--Peut-être avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous
+avez été la seule personne dans ma vie qui ait vraiment influencé mon
+talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous ne savez
+pas ce qu'il m'en coûte de vous dire tout cela!...
+
+--Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous
+sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas même un compliment.
+
+--Ce ne pouvait être un compliment. C'était une confession; maintenant
+que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est allé.
+Peut-être ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.
+
+--C'était une confession très désappointante.
+
+--Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le
+tableau? Il n'y avait pas autre chose à voir....
+
+--Non, il n'y avait rien de plus à y voir. Pourquoi le demander? Mais il
+ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux
+amis; nous devons nous en tenir là....
+
+--Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.
+
+--Oh! Harry! s'écria l'adolescent avec un éclat de rire; Harry passe ses
+journées à dire des choses incroyables et ses soirées à faire des choses
+invraisemblables. Tout à fait le genre de vie que j'aimerais. Mais je ne
+crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je viendrai à
+vous aussitôt, Basil.
+
+--Vous poserez encore pour moi?
+
+--Impossible!
+
+--Vous gâtez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne
+rencontre deux fois son idéal; très peu ont une seule fois cette chance.
+
+--Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser
+pour vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie
+propre.... Je viendrai prendre le thé avec vous. Ce sera tout aussi
+agréable.
+
+--Plus agréable pour vous, je le crains, murmura Hallward avec
+tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis fâché que vous ne vouliez
+pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y
+pouvons rien. Je comprends parfaitement ce que vous éprouvez.
+
+Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit à lui-même. Pauvre Basil! Comme il
+connaissait peu la véritable raison! Et comme cela était étrange qu'au
+lieu d'avoir été forcé de révéler son propre secret, il avait réussi
+presque par hasard, à arracher le secret de son ami! Comme cette
+étonnante confession l'expliquait à ses yeux! Les absurdes accès de
+jalousie du peintre, sa dévotion farouche, ses panégyriques
+extravagants, ses curieuses réticences, il comprenait tout maintenant et
+il en éprouva une contrariété. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir
+quelque chose de tragique dans une amitié aussi empreinte de romanesque.
+
+Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait être caché à tout prix. Il
+ne pouvait courir plus longtemps le risque de le découvrir aux regards.
+Ç'avait été de sa part une vraie folie que de le laisser, même une
+heure, dans une chambre où tous ses amis avaient libre accès.
+
+
+
+
+X
+
+
+Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si
+cet homme avait eu la curiosité de regarder derrière le paravent. Le
+valet était parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian
+alluma une cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda.
+Il y pouvait voir parfaitement la face de Victor qui s'y reflétait.
+C'était un masque placide de servilisme. Il n'y avait rien à craindre de
+ce côté. Cependant, il pensa qu'il était bon de se tenir sur ses gardes.
+
+Il lui dit, d'un ton très bas, de demander à la gouvernante de venir lui
+parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer
+immédiatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet
+sortit, que ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-être
+était-ce un simple effet de son imagination?
+
+Quelques instants après Mme Leaf, vêtue de sa robe de soie noire, ses
+mains ridées couvertes de mitaines à l'ancienne mode, entrait dans la
+bibliothèque. Il lui demanda la clef de la salle d'étude.
+
+--La vieille salle d'étude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est
+toute pleine de poussière! Il faut que je la fasse mettre en ordre et
+nettoyer avant que vous y alliez. Elle n'est pas présentable pour vous,
+monsieur, pas du tout présentable.
+
+--Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef,
+simplement....
+
+--Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araignées si vous y
+allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa
+Seigneurie est morte.
+
+Il tressaillit à cette mention de son grand-père. Il en avait gardé un
+souvenir détestable.
+
+--Ça ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette pièce, et
+c'est tout. Donnez-moi la clef.
+
+--Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son
+trousseau d'une main fiévreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite
+l'avoir retirée du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous
+proposez d'habiter là-haut, monsieur, vous êtes ici si confortablement.
+
+--Non, non, s'écria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est très
+bien.
+
+Elle s'attarda un moment, très loquace sur quelques détails du ménage.
+Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son idée. Elle se
+retira en minaudant.
+
+Lorsque la porte se fut refermée, Dorian mit la clef dans sa poche et
+regarda autour de lui. Ses regards s'arrêtèrent sur un grand couvre-lit
+de satin pourpre, chargé de lourdes broderies d'or, un splendide travail
+vénitien du dix-septième siècle que son grand-père avait trouvé dans un
+couvent, près de Bologne. Oui, cela pourrait servir à envelopper
+l'horrible objet. Peut-être cette étoffe avait-elle déjà servi de drap
+mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une chose qui avait sa
+propre corruption, pire même que la corruption de la mort, une chose
+capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce
+que les vers sont au cadavre, ses péchés le seraient à l'image peinte
+sur la toile. Ils détruiraient sa beauté, et rongeraient sa grâce. Ils
+la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image
+durerait; elle serait toujours vivante.
+
+Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit à Basil la véritable
+raison pour laquelle il désirait cacher le tableau. Basil l'eût aidé à
+résister à l'influence de lord Henry et aux influences encore plus
+empoisonnées de son propre tempérament. L'amour qu'il lui portait--car
+c'était réellement de l'amour--n'avait rien que de noble et
+d'intellectuel. Ce n'était pas cette simple admiration physique de la
+beauté qui naît des sens et qui meurt avec la fatigue des sens. C'était
+un tel amour qu'avaient connu Michel Ange, et Montaigne, et Winckelmann,
+et Shakespeare lui-même. Oui, Basil eût pu le sauver. Mais il était trop
+tard, maintenant. Le passé pouvait être anéanti. Les regrets, les
+reniements, ou l'oubli pourrait faire cela. Mais le futur était
+inévitable. Il y avait en lui des passions qui trouveraient leur
+terrible issue, des rêves qui projetteraient sur lui l'ombre de leur
+perverse réalité.
+
+Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le
+couvrait et la jetant sur son bras, passa derrière le paravent. Le
+portrait était-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas
+changé et son aversion pour lui en fut encore augmentée. Les cheveux
+d'or, les yeux bleus, et les roses rouges des lèvres, tout s'y trouvait.
+L'expression seulement était autre. Cela était horrible dans sa cruauté.
+En comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures,
+comme les remontrances de Basil à propos de Sibyl Vane, lui semblaient
+futiles! Combien futiles et de peu d'intérêt! Sa propre âme le regardait
+de cette toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses
+traits et il jeta le riche linceul sur le tableau. Au même instant on
+frappa à la porte, il passait de l'autre côté du paravent au moment où
+son domestique entra.
+
+--Les encadreurs sont là, monsieur.
+
+Il lui sembla qu'il devait d'abord écarter cet homme. Il ne fallait pas
+qu'il sût où la peinture serait cachée. Il y avait en lui quelque chose
+de dissimulé, ses yeux étaient inquiets et perfides. S'asseyant à sa
+table il écrivit un mot à lord Henry, lui demandant de lui envoyer
+quelque chose à lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver à
+huit heures un quart le soir.
+
+--Attendez la réponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et
+faites entrer ces hommes.
+
+Deux minutes après, on frappa de nouveau à la porte et M. Hubbard
+lui-même, le célèbre encadreur de South Audley Street, entra avec un
+jeune aide à l'aspect rébarbatif. M. Hubbard était un petit homme
+florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art était
+fortement atténuée par l'insuffisance pécuniaire des artistes qui
+avaient affaire à lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il
+attendait qu'on vint à lui. Mais il faisait toujours une exception en
+faveur de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait
+tout le monde. Rien que le voir était une joie.
+
+--Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains
+charnues et marquées de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour
+moi l'honneur de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre
+de toute beauté, monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du
+vieux florentin. Cela vient je crois de Fonthill.... Conviendrait
+admirablement à un sujet religieux, M. Gray.
+
+--Je suis fâché que vous vous soyez donné le dérangement de monter, M.
+Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique je ne sois guère en
+ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je voulais seulement
+faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez lourd et
+je pensais à vous demander de me prêter deux de vos hommes.
+
+--Aucun dérangement, M. Gray. Toujours heureux de vous être agréable.
+Quelle est cette oeuvre d'art?
+
+--La voici, répondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la
+transporter telle qu'elle est là, avec sa couverture. Je désire qu'elle
+ne soit pas abîmée en montant.
+
+--Cela est très facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant,
+avec l'aide de son apprenti, à détacher le tableau des longues chaînes
+de cuivre auxquelles il était suspendu. Et où devons-nous le porter, M.
+Gray?
+
+--Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me
+suivre. Ou peut-être feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que
+ce ne soit bien haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est
+plus large.
+
+Il leur ouvrit la porte, ils traversèrent le hall et ils commencèrent à
+monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau très volumineux et
+de temps en temps, en dépit des obséquieuses protestations de M.
+Hubbard, qui éprouvait comme tous les marchands un vif déplaisir à voir
+un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian leur donnait un
+coup de main.
+
+--C'est une vraie charge à monter, monsieur, dit le petit homme,
+haletant, lorsqu'ils arrivèrent au dernier palier. Il épongeait son
+front dénudé.
+
+--Je crois que c'est en effet très lourd, murmura Dorian, ouvrant la
+porte de la chambre qui devait receler l'étrange secret de sa vie et
+dissimuler son âme aux yeux des hommes.
+
+Il n'était pas entré dans cette pièce depuis plus de quatre ans, non,
+vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il était
+enfant, et de salle d'étude un peu plus tard. C'était une grande pièce,
+bien proportionnée, que lord Kelso avait fait bâtir spécialement pour
+son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance avec sa mère,
+et d'autres raisons lui avaient toujours fait haïr et tenir à distance.
+Il sembla à Dorian qu'elle avait peu changé. C'était bien là, la vaste
+_cassone_ italienne avec ses moulures dorées et ternies, ses panneaux
+aux peintures fantastiques, dans laquelle il s'était si souvent caché
+étant enfant. C'étaient encore les rayons de bois vernis remplis des
+livres de classe aux pages cornées. Derrière, était tendue au mur la
+même tapisserie flamande déchirée, où un roi et une reine fanés jouaient
+aux échecs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers
+cavalcadaient au fond, tenant leurs oiseaux chaperonnés au bout de leurs
+poings gantés. Comme tout cela revenait à sa mémoire! Tous les instants
+de son enfance solitaire s'évoquait pendant qu'il regardait autour de
+lui. Il se rappela la pureté sans tache de sa vie d'enfant et il lui
+sembla horrible que le fatal portrait dût être caché dans ce lieu.
+Combien peu il eût imaginé, dans ces jours lointains, tout ce que la vie
+lui réservait!
+
+Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pièce aussi éloignée des
+regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui n'y pourrait
+pénétrer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la toile pourrait
+devenir bestiale, boursouflée, immonde. Qu'importait? Nul ne la verrait.
+Lui-même ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la
+corruption hideuse de son âme? Il conserverait sa jeunesse, c'était
+assez. Et, en somme, son caractère ne pouvait-il s'embellir? Il n'y
+avait aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte....
+Quelque amour pouvait traverser sa vie, la purifier et la délivrer de
+ces péchés rampant déjà autour de lui en esprit et en chair--de ces
+péchés étranges et non décrits auxquels le mystère prête leur charme et
+leur subtilité. Peut-être un jour l'expression cruelle abandonnerait la
+bouche écarlate et sensitive, et il pourrait alors montrer au monde le
+chef-d'oeuvre de Basil Hallward.
+
+Mais non, cela était impossible. Heure par heure, et semaine par
+semaine, l'image peinte vieillirait: elle pourrait échapper à la hideur
+du vice, mais la hideur de l'âge la guettait. Les joues deviendraient
+creuses et flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux
+flétris, les marquant d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient
+leur brillant; la bouche affaissée et entr'ouverte aurait cette
+expression grossière ou ridicule qu'ont les bouches des vieux. Elle
+aurait le cou ridé, les mains aux grosses veines bleues, le corps déjeté
+de ce grand père qui avait été si dur pour lui, dans son enfance. Le
+tableau devait être caché aux regards. Il ne pouvait en être autrement.
+
+--Faites-le rentrer, s'il vous plaît, M. Hubbard, dit-il avec peine en
+se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais à
+autre chose.
+
+--Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui
+soufflait encore; où le mettrons-nous?
+
+--Oh! n'importe où, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit
+accroché. Posez-le simplement contre le mur; merci.
+
+--Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?
+
+Dorian tressaillit....
+
+--Cela ne vous intéresserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant pas
+des yeux. Il était prêt à bondir sur lui et à le terrasser s'il avait
+essayé de soulever le voile somptueux qui cachait le secret de sa vie.
+
+--Je ne veux pas vous déranger plus longtemps. Je vous suis très obligé
+de la bonté que vous avez eue de venir ici.
+
+--Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours prêt à vous servir!
+
+Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui
+regardait Dorian avec un étonnement craintif répandu sur ses traits
+grossiers et disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi
+merveilleusement beau.
+
+Lorsque le bruit de leurs pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et
+mit la clef dans sa poche. Il était sauvé. Personne ne pourrait regarder
+l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.
+
+En regagnant sa bibliothèque il s'aperçut qu'il était cinq heures
+passées et que le thé était déjà servi. Sur une petite table de bois
+noir parfumé, délicatement incrustée de nacre,--un cadeau de lady
+Radley, la femme de son tuteur, charmante malade professionnelle qui
+passait tous les hivers au Caire--se trouvait un mot de lord Henry avec
+un livre relié de jaune, à la couverture légèrement déchirée et aux
+tranches salles. Un numéro de la troisième édition de la _St-James
+Gazette_ était déposée sur le plateau à thé. Victor était évidemment
+revenu. Il se demanda s'il n'avait pas rencontré les hommes dans le hall
+alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne s'était pas enquis auprès
+d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il remarquerait sûrement l'absence du
+tableau, l'avait même sans doute déjà remarquée en apportant le thé. Le
+paravent n'était pas encore replacé et une place vide se montrait au
+mur. Peut-être le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la
+maison et tâchant de forcer la porte de la chambre. Il était horrible
+d'avoir un espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de
+personnes riches exploitées toute leur vie par un domestique qui avait
+lu une lettre, surpris une conversation, ramassé une carte avec une
+adresse, ou trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de
+dentelle.
+
+Il soupira et s'étant versé du thé, ouvrit la lettre de lord Henry.
+Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre
+qui pourrait l'intéresser, et qu'il serait au club à huit heures un
+quart. Il ouvrit négligemment la _St-James Gazette_ et la parcourut. Une
+marque au crayon rouge frappa son regard à la cinquième page. Il lut
+attentivement le paragraphe suivant:
+
+«ENQUÊTE SUR UNE ACTRICE--Une enquête a été faite ce matin à
+Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du District, sur le
+décès de Sibyl Vane, une jeune actrice récemment engagée au Théâtre
+Royal, Holborn. On a conclu à la mort par accident. Une grande sympathie
+a été témoignée à la mère de la défunte qui se montra très affectée
+pendant qu'elle rendait son témoignage, et pendant celui du Dr Birrell
+qui a dressé le bulletin de décès de la jeune fille.»
+
+Il s'assombrit et déchirant la feuille en deux, se mit à marcher dans
+la chambre en piétinant les morceaux du journal. Comme tout cela était
+affreux! Quelle horreur véritable créaient les choses! Il en voulut un
+peu à lord Henry de lui avoir envoyé ce reportage. C'était stupide de sa
+part de l'avoir marqué au crayon rouge. Victor pouvait l'avoir lu. Cet
+homme savait assez d'anglais pour cela.
+
+Peut-être même l'avait-il lu et soupçonnait-il quelque chose? Après
+tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray
+et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien à craindre. Dorian Gray ne
+l'avait pas tuée.
+
+Ses yeux tombèrent sur le livre jaune que lord Henry lui avait envoyé.
+Il se demanda ce que c'était. Il s'approcha du petit support octogonal
+aux tons de perle qui lui paraissait toujours être l'oeuvre de quelques
+étranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant le
+volume, il s'installa dans un fauteuil et commença à le feuilleter; au
+bout d'un instant, il s'y absorba. C'était le livre le plus étrange
+qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons délicats de flûtes,
+exquisément vêtus, les péchés du monde passaient devant lui en un muet
+cortège. Ce qu'il avait obscurément rêvé prenait corps à ses yeux; des
+choses qu'il n'avait jamais imaginées se révélaient à lui graduellement.
+
+C'était un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple étude
+psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de
+réaliser, au dix-neuvième siècle, toutes las passions et les modes de
+penser des autres siècles, et de résumer en lui les états d'esprit par
+lequel le monde avait passé, aimant pour leur simple artificialité ces
+renonciations que les hommes avaient follement appelées Vertus, aussi
+bien que ces révoltes naturelles que les hommes sages appellent encore
+Péchés. Le style en était curieusement ciselé, vivant et obscur tout à
+la fois, plein d'argot et d'archaïsmes, d'expressions techniques et de
+phrases travaillées, comme celui qui caractérise les ouvrages de ces
+fins artistes de l'école française; les _Symbolistes_. Il s'y trouvait
+des métaphores aussi monstrueuses que des orchidées et aussi subtiles de
+couleurs. La vie des sans y était décrite dans des termes de philosophie
+mystique. On ne savait plus par instants si on lisait les extases
+spirituelles d'un saint du moyen âge ou les confessions morbides d'un
+pécheur moderne. C'était un livre empoisonné. De lourdes vapeurs
+d'encens se dégageaient de ses pages, obscurcissant le cerveau. La
+simple cadence des phrases, l'étrange monotonie de leur musique toute
+pleine de refrains compliqués et de mouvements savamment répétés,
+évoquaient dans l'esprit du jeune homme, à mesure que les chapitres se
+succédaient, une sorte de rêverie, un songe maladif, le rendant
+inconscient de la chute du jour et de l'envahissement des ombres. Un
+ciel vert-de-grisé sans nuages, piqué d'une étoile solitaire, éclairait
+les fenêtres. Il lut à cette blême lumière tant qu'il lui fut possible
+de lire. Enfin, après que son domestique lui eut plusieurs fois rappelé
+l'heure tardive, il se leva, alla dans la chambre voisine déposer le
+livre sur la petite table florentine qu'il avait toujours près de son
+lit, et s'habilla pour dîner.
+
+Il était près de neuf heures lorsqu'il arriva au club, où il trouva lord
+Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant très ennuyé.
+
+--J'en suis bien fâché, Harry! lui cria-t-il, mais c'est entièrement de
+votre faute. Le livre que vous m'avez envoyé m'a tellement intéressé
+que j'en ai oublié l'heure.
+
+--Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, répliqua son hôte en se levant.
+
+--Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a intéressé, il y a une
+grande différence.
+
+--Ah! vous avez découvert cela! murmura lord Henry.
+
+Et ils passèrent dans la salle à manger.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Pendant des années, Dorian Gray ne put se libérer de l'influence de ce
+livre; il serait peut-être plus juste de dire qu'il ne songea jamais à
+s'en libérer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires à grande
+marge de la première édition, et les avait fait relier de différentes
+couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs variées et
+les fantaisies changeantes de son caractère, sur lequel, il semblait,
+par moments, avoir perdu tout contrôle.
+
+Le héros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les
+influences romanesques et scientifiques s'étaient si étrangement
+confondues, lui devint une sorte de préfiguration de lui-même; et à la
+vérité, ce livre lui semblait être l'histoire de sa propre vie, écrite
+avant qu'il ne l'eût vécue.
+
+A un certain point de vue, il était plus fortuné que le fantastique
+héros du roman. Il ne connut jamais--et jamais n'eut aucune raison de
+connaître--cette indéfinissable et grotesque horreur des miroirs, des
+surfaces de métal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne
+heure dans la vie du jeune Parisien à la suite du déclin prématuré
+d'une beauté qui avait été, jadis, si remarquable....
+
+C'était presque avec une joie cruelle--la cruauté ne trouve-t-elle sa
+place dans toute joie comme en tout plaisir?--qu'il lisait la dernière
+partie du volume, avec sa réellement tragique et quelque peu emphatique
+analyse de la tristesse et du désespoir de celui qui perd, lui-même, ce
+que dans les autres et dans le monde, il a le plus chèrement apprécié.
+
+Car la merveilleuse beauté qui avait tant fasciné Basil Hallward, et
+bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. Même ceux qui
+avaient entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de
+temps à autres, d'étranges rumeurs sur son mode d'existence courussent
+dans Londres, devenant le potin des clubs, ne pouvaient croire à son
+déshonneur quand ils le voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un
+être que le monde n'aurait souillé. Les hommes qui parlaient
+grossièrement entre eux faisaient silence quand ils l'apercevaient. Il y
+avait quelque chose dans la pureté de sa face qui les faisait se taire.
+Sa simple présence semblait leur rappeler la mémoire de l'innocence
+qu'ils avaient ternie. Ils s'émerveillaient de ce qu'un être aussi
+gracieux et charmant, eût pu échapper à la tare d'une époque à la fois
+aussi sordide et aussi sensuelle.
+
+Souvent, en revenant à la maison d'une de ses absences mystérieuses et
+prolongées qui donnèrent naissance à tant de conjectures parmi ceux qui
+étaient ses amis, ou qui pensaient l'être, il montait à pas de loup
+là-haut, à la chambre fermée, en ouvrait la porte avec une clef qui ne
+le quittait jamais, et là, un miroir à la main, en face du tableau de
+Basil Hallward, il confrontait la face devenue vieillissante et
+mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans la
+glace.... L'acuité du contraste augmentait son plaisir. Il devint de
+plus en plus enamouré de sa propre beauté, de plus en plus intéressé à
+la déliquescence de son âme.
+
+Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et
+monstrueuses délices, les stigmates hideux qui déshonoraient ce front
+ridé ou se tordaient autour de la bouche épaisse et sensuelle, se
+demandant quels étaient les plus horribles, des signes du péché ou des
+marques de l'âge.... Il plaçait ses blanches mains à côté des mains
+rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps
+se déformant et des membres las.
+
+Des fois, cependant, le soir, reposant éveillé dans sa chambre imprégnée
+de délicats parfums, ou dans la mansarde sordide de la petite taverne
+mal famée située près des Docks, qu'il avait accoutumé de fréquenter,
+déguisé et sous un faux nom, il pensait à la ruine qu'il attirait sur
+son âme, avec un désespoir d'autant plus poignant qu'il était purement
+égoïste. Mais rares étaient ces moments.
+
+Cette curiosité de la vie que lord Henry avait insufflée le premier en
+lui, alors qu'ils étaient assis dans le jardin du peintre leur ami,
+semblait croître avec volupté. Plus il connaissait, plus il voulait
+connaître. Il avait des appétits dévorants, qui devenaient plus
+insatiable à mesure qu'il les satisfaisait.
+
+Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois
+ou deux par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la
+saison, il ouvrait aux invités sa maison splendide et avait les plus
+célèbres musiciens du moment pour charmer ses hôtes des merveilles de
+leur art. Ses petits dîners, dans la composition desquels lord Henry
+l'assistait, étaient remarqués, autant pour la sélection soigneuse et le
+rang de ceux qui y étaient invités, que pour le goût exquis montré dans
+la décoration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de
+fleurs exotiques, ses nappes brodées, sa vaisselle antique d'argent et
+d'or.
+
+Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent
+voir dans Dorian Gray, la vraie réalisation du type qu'ils avaient
+souvent rêvé jadis à Eton ou à Oxford, le type combinant quelque chose
+de la culture réelle de l'étudiant avec la grâce, la distinction ou les
+manières parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait être de ceux
+dont parle le Dante, de ceux qui cherchent à se rendre «parfaits par le
+culte de la Beauté». Comme Gautier, il était «celui pour qui le monde
+visible existe»...
+
+Et certainement, la Vie lui était le premier, le plus grand des arts,
+celui dont tous les autres ne paraissent que la préparation. La mode,
+par quoi ce qui est réellement fantastique devient un instant universel,
+et le Dandysme, qui, à sa manière, est une tentative proclamant la
+modernité absolue de la Beauté, avaient, naturellement, retenu son
+attention. Sa façon de s'habiller, les manières particulières que, de
+temps à autre, il affectait, avaient une influence marquée sur les
+jeunes mondains des bals de Mayfair ou des fenêtres de clubs de Pall
+Mall, qui le copiaient en toutes choses, et s'essayaient à reproduire le
+charme accidentel de sa grâce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire
+et niais.
+
+Car, bien qu'il fût prêt à accepter la position qui lui était offerte à
+son entrée dans la vie, et qu'il trouvât, à la vérité, un plaisir
+curieux à la pensée qu'il pouvait devenir pour le Londres de nos jours,
+ce que dans l'impériale Rome de Néron, l'auteur du _Satyricon_ avait
+été, encore, au fond de son coeur, désirait-il être plus qu'un simple
+_Arbiter Elegantiarum_, consulté sur le port d'un bijou, le noeud d'une
+cravate ou le maniement d'une canne.
+
+Il cherchait à élaborer quelque nouveau schéma de vie qui aurait sa
+philosophie raisonnée, ses principes ordonnés, et trouverait dans la
+spiritualisation des sens, sa plus haute réalisation.
+
+Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, été décrié,
+les hommes se sentant instinctivement terrifiés devant les passions et
+les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont conscience
+d'affronter avec des formes d'existence moins hautement organisées.
+
+Mais il semblait à Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait
+jamais été comprise, que les hommes étaient restés brutes et sauvages
+parce que le monde avait cherché à les affamer par la soumission ou les
+anéantir par la douleur, au lieu d'aspirer à les faire les éléments
+d'une nouvelle spiritualité, dont un instinct subtil de Beauté était la
+dominante caractéristique. Comme il se figurait l'homme se mouvant dans
+l'histoire, il fut hanté par un sentiment de défaite.... Tant avaient
+été vaincus et pour un but si mesquin.
+
+Il y avait eu des défections volontaires et folles, des formes
+monstrueuses de torture par soi-même et de renoncement, dont l'origine
+était la peur, et dont le résultat avait été une dégradation infiniment
+plus terrible que cette dégradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur
+ignorance, cherché à éviter, la Nature, dans son ironie merveilleuse,
+faisant se nourrir l'anachorète avec les animaux du désert, et donnant à
+l'ermite les bêtes de la plaine pour compagnons. Certes, il pouvait y
+avoir, comme lord Harry l'avait prophétisé, un nouvel Hédonisme qui
+recréerait la vie, et la tirerait de ce grossier et déplaisant
+puritanisme revivant de nos jours. Ce serait l'affaire de
+l'intellectualité, certainement; il ne devait être accepté aucune
+théorie, aucun système impliquant le sacrifice d'un mode d'expérience
+passionnelle. Son but, vraiment, était l'expérience même, et non les
+fruits de l'expérience quels qu'ils fussent, doux ou amers. Il ne devait
+pas plus être tenu compte de l'ascétisme qui amène la mort des sens que
+du dérèglement vulgaire qui les émousse; mais il fallait apprendre à
+l'homme à concentrer sa volonté sur les instants d'une vie qui n'est
+elle-même qu'un instant.
+
+Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois éveillés avant
+l'aube, ou bien après l'une de ces nuits sans rêves qui nous rendent
+presque amoureux de la mort, ou après une de ces nuits d'horreur et de
+joie informe, alors qu'à travers les cellules du cerveau se glissent des
+fantômes plus terribles que la réalité elle-même, animés de cette vie
+ardente propre à tous les grotesques, et qui prête à l'art gothique son
+endurante vitalité--cet art étant, on peut croire, spécialement l'art de
+ceux dont l'esprit a été troublé par la maladie de la rêverie....
+
+Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent
+trembler.... Sous de ténébreuses formes fantastiques, des ombres muettes
+se dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....
+
+Au dehors, c'est l'éveil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des
+ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent
+soufflant des collines, errant autour de la maison silencieuse, comme
+s'il craignait d'en éveiller les dormeurs, qui auraient alors à
+rappeler le sommeil de sa cave de pourpre.
+
+Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se lèvent, et par degrés,
+les choses récupèrent leurs formes et leurs couleurs, et nous guettons
+l'aurore refaisant à nouveau le monde.
+
+Les miroirs blêmes retrouvent leur vie mimique. Les bougies éteintes
+sont où nous les avons laissées, et à côté, gît le livre à demi-coupé
+que nous lisions, ou la fleur montée que nous portions au bal, ou la
+lettre que nous avions peur de lire ou que nous avons lue trop
+souvent.... Rien ne nous semble changé.
+
+Hors des ombres irréelles de la nuit, resurgit la vie réelle que nous
+connûmes. Il nous faut nous souvenir où nous la laissâmes; et alors
+s'empare de nous un terrible sentiment de la continuité nécessaire de
+l'énergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes stéréotypées, ou un
+sauvage désir, peut-être, que nos paupières s'ouvrent quelque matin sur
+un monde qui aurait été refait à nouveau dans les ténèbres pour notre
+plaisir--un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et
+de nouvelles couleurs, qui serait changé, qui aurait d'autres secrets,
+un monde dans lequel le passé aurait peu ou point de place, aucune
+survivance, même sous forme consciente d'obligation ou de regret, la
+remembrance même des joies ayant son amertume, et la mémoire des
+plaisirs, ses douleurs.
+
+C'était la création de pareils mondes qui semblait à Dorian Gray, l'un
+des seuls, le seul objet même de la vie; dans sa course aux sensations,
+ce serait nouveau et délicieux, et posséderait cet élément d'étrangeté
+si essentiel au roman; il adopterait certains modes de pensée qu'il
+savait étrangers à sa nature, n'abandonnerait à leurs captieuses
+influences, et ayant, de cette façon, saisi leurs couleurs et satisfait
+sa curiosité intellectuelle, les laisserait avec cette sceptique
+indifférence qui n'est pas incompatible avec une réelle ardeur de
+tempérament et qui en est même, suivant certains psychologistes
+modernes, une nécessaire condition.
+
+Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion
+catholique romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu
+pour lui un grand attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement
+réel que tous les sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son
+superbe dédain de l'évidence des sens, que par la simplicité primitive
+de ses éléments et l'éternel pathétique de la Tragédie humaine qu'il
+cherche à symboliser.
+
+Il aimait à s'agenouiller sur les froids pavés de marbre, et à
+contempler le prêtre, dans sa rigide dalmatique fleurie, écartant
+lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou élevant
+l'ostensoir serti de joyaux, contenant la pâle hostie qu'on croirait
+parfois être, en vérité, le _panis coelestis_, le pain des anges--ou,
+revêtu des attributs de la Passion du Christ, brisant l'hostie dans le
+calice et frappant sa poitrine pour ses péchés. Les encensoirs fumants,
+que des enfants vêtus de dentelles et d'écarlate balançaient gravement
+dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le séduisaient infiniment. En
+s'en allant, il s'étonnait devant les confessionnaux obscurs, et
+s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, écoutant les hommes et les
+femmes souffler à travers la grille usée l'histoire véritable de leur
+vie.
+
+Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arrêter son développement
+intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un système,
+et ne prit point pour demeure définitive, une auberge tout juste
+convenable au séjour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans
+étoiles et sans lune.
+
+Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer
+d'étrangeté les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble
+toujours l'accompagner, l'émut pour un temps....
+
+Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines matérialistes du
+darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir à placer les pensées
+et les passions des hommes dans quelque cellule perlée du cerveau, ou
+dans quelque nerf blanc du corps, se complaisant à la conception de la
+dépendance absolue de l'esprit à certaines conditions physiques,
+morbides ou sanitaires, normales ou malades.
+
+Mais, comme il a été dit déjà, aucune théorie sur la vie ne lui sembla
+avoir d'importance comparée à la Vie elle-même. Il eût profondément
+conscience de la stérilité de la spéculation intellectuelle quand on la
+sépare de l'action et de l'expérience. Il perçut que les sens, non moins
+que l'âme, avaient aussi leurs mystères spirituels et révélés.
+
+Il se mit à étudier les parfums, et les secrets de leur confection,
+distillant lui-même des huiles puissamment parfumées, ou brûlant
+d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point
+de disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie
+sensorielle, et essaya de découvrir leurs relations véritables; ainsi
+l'encens lui sembla l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des
+passionnés; la violette évoque la mémoire des amours défuntes, le musc
+rend dément et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent
+d'établir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses
+influences des racines douces-odorantes, des fleurs chargées de pollen
+parfumé, des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard
+indien qui rend malade, de l'hovenia qui affole les hommes, et de
+l'aloès dont il est dit qu'il chasse la mélancolie de l'âme.
+
+D'autres fois, il se dévouait entièrement à la musique et dans une
+longue chambre treillissée, au plafond de vermillon et d'or, aux murs de
+laque vert olive, il donnait d'étranges concerts où de folles gypsies
+tiraient une ardente musique de petites cithares, où de graves Tunisiens
+aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux
+luths, pendant que des nègres ricaneurs battaient avec monotonie sur des
+tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes écarlates, de minces
+Indiens coiffés de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau
+ou d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'énormes serpents à
+capuchon ou d'horribles vipères cornues.
+
+Les âpres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le
+réveillaient quand la grâce de Schubert, les tristesses belles de Chopin
+et les célestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'émouvoir.
+
+Il recueillit de tous les coins du monde les plus étranges instruments
+qu'il fut possible de trouver, même dans les tombes des peuples morts ou
+parmi les quelques tribus sauvages qui ont survécu à la civilisation de
+l'Ouest, et il aimait à les toucher, à les essayer.
+
+Il possédait le mystérieux _juruparis_ des Indiens du Rio Negro qu'il
+n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent même contempler
+les jeunes gens que lorsqu'ils ont été soumis au jeûne et à la
+flagellation, les jarres de terre des Péruviens dont on tire des sons
+pareils à des cris perçants d'oiseaux, les flûtes faites d'ossements
+humains pareilles à celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au Chili, et
+les verts jaspes sonores que l'on trouve près de Cuzco et qui donnent
+une note de douceur singulière.
+
+Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui résonnaient quand
+on les secouait, le long _clarin_ des Mexicains dans lequel le musicien
+ne doit pas souffler, mais en aspirer l'air, le _ture_ rude des tribus
+de l'Amazone, dont sonnent les sentinelles perchées tout le jour dans de
+hauts arbres et que l'on peut entendre, dit-on, à trois lieues de
+distance; le _teponaztli_ aux deux langues vibrantes de bois, que l'on
+bat avec des joncs enduits d'une gomme élastique obtenu du suc laiteux
+des plantes; des cloches d'Astèques, dites _yolt_, réunies en grappes,
+et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands serpents
+semblables à celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez dans
+le temple mexicain, et dont il nous a laissé du son douloureux une si
+éclatante description.
+
+Le caractère fantastique de ces instruments le charmait, et il éprouva
+un étrange bonheur à penser que l'art comme la nature, avait ses
+monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.
+
+Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuyèrent, et il allait dans
+sa loge à l'Opéra, seul ou avec lord Henry, écouter, extasié de bonheur,
+le _Tannhauser_, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le
+prélude de la tragédie de sa propre âme.
+
+La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal
+déguisé en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume
+couvert de cinq cent soixante perles. Ce goût l'obséda pendant des
+années, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.
+
+Il passait souvent des journées entières, rangeant et dérangeant dans
+leurs boîtes les pierres variées qu'il avait réunies, par exemple, le
+chrysobéryl vert olive qui devient rouge à la lumière de la lampe, le
+cymophane aux fils d'argent, le péridot couleur pistache, les topazes
+roses et jaunes, les escarboucles d'un fougueux écarlate aux étoiles
+tremblantes de quatre rais, les pierres de cinnamome d'un rouge de
+flamme, les spinelles oranges et violacées et les améthystes aux couches
+alternées de rubis et de saphyr.
+
+Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perlée de la
+pierre de lune, et l'arc-en-ciel brisé de l'opale laiteuse. Il fit venir
+d'Amsterdam trois émeraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse
+incomparable de couleur, et il eut une turquoise _de la vieille roche_
+qui fit l'envie de tous les connaisseurs.
+
+Il découvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la
+«Cléricalis Disciplina» d'Alphonso, il est parlé d'un serpent qui avait
+des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque d'Alexandre,
+il est dit que le conquérant d'Emathia trouva dans la vallée du Jourdain
+des serpents «portant sur leurs dos des colliers d'émeraude.»
+
+Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon
+qui faisait que «par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de
+pourpre» on pouvait endormir le monstre et le tuer.
+
+Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un
+homme invisible, et l'agate des Indes le faisait éloquent. La cornaline
+apaisait la colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'améthyste
+chassait les fumées de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les démons
+et l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La sélénite
+croissait et déclinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait
+découvrir les voleurs, ne pouvait être terni que par le sang d'un
+chevreau.
+
+Léonardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un
+crapaud nouvellement tué, qui était un antidote certain contre les
+poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope était
+un charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on
+découvrait dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs
+de tout danger venant du feu.
+
+Le roi de Ceylan allait à cheval par la ville avec un gros rubis dans sa
+main, pour la cérémonie de son couronnement. Les portes du palais de
+Jean-le-Prêtre étaient «faites de sardoines, au milieu desquelles était
+incrustée la corne d'une vipère cornue, ce qui faisait que nul homme
+portant du poison ne pouvait entrer.» Au fronton, l'on voyait «deux
+pommes d'or dans lesquelles étaient enchâssées deux escarboucles» de
+sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles éclairaient
+la nuit.
+
+Dans l'étrange roman de Lodge «Une perle d'Amérique» il est écrit que
+dans la chambre de la reine, on pouvait voir «toutes les chastes femmes
+du monde, vêtues d'argent, regardant à travers de beaux miroirs de
+chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'émeraudes vertes». Marco
+Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans la
+bouche des morts.
+
+Un monstre marin s'était enamouré de la perle qu'un plongeur rapportait
+au roi Perozes, avait tué le voleur, et pleuré sept lunes sur la perte
+du joyau. Quand les Huns attirèrent le roi dans une grande fosse, il
+s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouvé bien que
+l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pièces d'or à qui
+le découvrirait.... Le roi de Malabar montra à un certain Vénitien un
+rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il adorait.
+
+Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite à Louis XII
+de France, son cheval était bardé de feuilles d'or, si l'on en croit
+Brantôme, et son chapeau portait un double rang de rubis qui répandaient
+une éclatante lumière. Charles d'Angleterre montait à cheval avec des
+étriers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait un
+costume, évalué à trente mille marks, couvert de rubis balais.
+
+Hall décrit Henry VIII allant à la Tour avant son couronnement, comme
+portant «un pourpoint rehaussé d'or, le plastron brodé de diamants et
+autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi
+d'énormes balais.»
+
+Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'émeraudes
+retenues par des filigranes d'or. Edouard Il donna à Piers Gaveston une
+armure d'or rouge semée d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de
+turquoises et un heaume emperlé.... Henry II portait des gants enrichis
+de pierreries montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie
+cousu de vingt rubis et de cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de
+Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, était chargé de perles
+piriformes et semé de saphyrs.
+
+Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe
+et la décoration! Cela semblait encore merveilleux à lire, ces fastes
+luxueux des temps abolis!
+
+Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui
+tenaient lieu de fresques dans les salles glacées des nations du Nord.
+Comme il s'absorbait dans ce sujet--il avait toujours eu une
+extraordinaire faculté d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il
+entreprît--il s'assombrit à la pensée de la ruine que le temps apportait
+sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait
+échappé....
+
+Les étés succédaient aux étés, et les jonquilles jaunes avaient fleuri
+et étaient mortes bien des fois, et des nuits d'horreur répétaient
+l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas changé!... Nul hiver
+n'abîma sa face, ne ternit sa pureté florale. Quelle différence avec les
+choses matérielles! Où étaient-elles maintenant?
+
+Où était la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux
+avaient combattu les géants, que de brunes filles avaient tissé pour le
+plaisir d'Athèné?... Où, l'énorme velarium que Néron avait tendu devant
+le Colisée de Rome, cette voile titanesque de pourpre sur laquelle
+étaient représentés les cieux étoilés et Apollon conduisant son quadrige
+de blancs coursiers aux rênes d'or?...
+
+Il s'attardait à regarder les curieuses nappes apportées pour le Prêtre
+du Soleil, sur lesquelles étaient déposées toutes les friandises et les
+viandes dont on avait besoin pour les fêtes, le drap mortuaire du roi
+Chilpéric brodé de trois cents abeilles d'or, les robes fantastiques qui
+excitèrent l'indignation de l'évêque de Pont, où étaient représentés
+«des lions, des panthères, des ours, des dogues, des forêts, des
+rochers, des chasseurs, en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans
+la nature» et le costume porté une fois par Charles d'Orléans dont les
+manches étaient adornées des vers d'une chanson commençant par:
+
+ _Madame, je suis tout joyeux_....
+
+L'accompagnement musical des paroles était tissé en fils d'or, et chaque
+note ayant la forme carrée du temps, était faite de quatre perles....
+
+Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut préparée à
+Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; «elle était décorée de treize
+cent vingt et un perroquets brodés et blasonnés aux armes du Roi, en
+plus de cinq cent soixante et un papillons dont les ailes portaient les
+armes de la reine, le tout d'or».
+
+Catherine de Médicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir
+velours parsemé de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en
+étaient de damas; sur leur champ or et argent étaient brodés des
+couronnes de verdure et des guirlandes, les bords frangés de perles, et
+la chambre qui contenait ce lit était entourée de devises découpées dans
+un velours noir et placées sur un fond d'argent. Louis XIV avait des
+cariatides vêtues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais.
+
+Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, était fait de brocard
+d'or de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses
+supports étaient d'argent doré, merveilleusement travaillé, chargés à
+profusion de médaillons émaillés ou de pierreries. Il avait été pris
+près de Vienne dans un camp turc et l'étendard de Mahomet avait flotté
+sous les ors tremblants de son dais.
+
+Pendant toute une année, Dorian se passionna à accumuler les plus
+délicieux spécimens qu'il lui fut possible de découvrir de l'art
+textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de
+Delhi finement tissées de palmes d'or et piquées d'ailes iridescentes de
+scarabées; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en
+Orient _air tissé_, _eau courante_ ou _rosée du soir_; d'étranges
+étoffes historiées de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment
+travaillées; des livres reliés en satin fauve ou en soie d'un bleu
+prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des
+figures; des dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de
+rigides velours espagnols; des broderies georgiennes aux coins dorés et
+des _Foukousas_ japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux
+plumages multicolores et fulgurants.
+
+Il eut aussi une particulière passion pour les vêtements
+ecclésiastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se
+rattachant au service de l'Église.
+
+Dans les longs coffres de cèdre qui bordaient la galerie ouest de sa
+maison, il avait recueilli de rares et merveilleux spécimens de ce qui
+est réellement les habillements de la «Fiancée du Christ» qui doit se
+vêtir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps
+anémié par les macérations, usé par les souffrances recherchées, blessé
+des plaies qu'elle s'infligea.
+
+Il possédait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or damassée,
+ornée d'un dessin courant de grenades dorées posées sur des fleurs à six
+pétales cantonnées de pommes de pin incrustées de perles. Les orfrois
+représentaient des scènes de la vie de la Vierge, et son Couronnement
+était brodé au chef avec des soies de couleurs; c'était un ouvrage
+italien du XVe siècle.
+
+Une autre chape était en velours vert, brochée de feuilles d'acanthe
+cordées où se rattachaient de blanches fleurs à longue tige; les détails
+en étaient traités au fil d'argent et des cristaux colorés s'y
+rencontraient; une tête de Séraphin y figurait, travaillée au fil d'or;
+les orfrois étaient diaprés de soies rouges et or, et parsemés de
+médaillons de plusieurs saints et martyrs, parmi lesquels
+Saint-Sébastien.
+
+Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or
+et de soie bleue, des damas de soie jaune, des étoffes d'or, où était
+figurée la Passion et la Crucifixion, brodées de lions, de paons et
+d'autres emblèmes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie
+rosée, décorées de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des nappes
+d'autel de velours écarlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles de
+calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de
+penser aux usages mystiques à quoi tout cela avait répondu.
+
+Car ces trésors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son
+habitation ravissante, lui étaient un moyen d'oubli, lui étaient une
+manière d'échapper, pour un temps, à certaines terreurs qu'il ne pouvait
+supporter.
+
+Sur les murs de la solitaire chambre verrouillée où toute son enfance
+s'était passée, il avait pendu de ses mains, le terrible portrait dont
+les traits changeants lui démontraient la dégradation réelle de sa vie,
+et devant il avait posé en guise de rideau un pallium de pourpre et
+d'or.
+
+Pendant des semaines, il ne la visitait, tâchait d'oublier la hideuse
+chose peinte, et recouvrant sa légèreté de coeur, sa joie insouciante,
+se replongeait passionnément dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se
+glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des
+_Blue Gate Fields_, et il y restait des jours, jusqu'à ce qu'il en fut
+chassé. A son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant
+alternativement sa reproduction et lui-même, bien que rempli, d'autres
+fois, de cet orgueil de l'individualisme qui est une demie fascination
+du péché, et souriant, avec un secret plaisir, à l'ombre informe portant
+le fardeau qui aurait dû être sien.
+
+Au bout de quelques années, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre
+et vendit la villa qu'il partageait à Trouville avec lord Henry, de même
+que la petite maison aux murs blancs qu'il possédait à Alger où ils
+avaient demeuré plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire à l'idée d'être
+séparé du tableau qui avait une telle part dans sa vie, et s'effrayait à
+penser que pendant son absence quelqu'un pût entrer dans la chambre,
+malgré les barres qu'il avait fait mettre à la porte.
+
+Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien à personne, bien
+qu'il conservât, sous la turpitude et la laideur des traits, une
+ressemblance marquée avec lui; mais que pourrait-il apprendre à celui
+qui le verrait? Il rirait à ceux qui tenteraient de le railler. Ce
+n'était pas lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie
+et cette honte? Le croirait-on même s'il l'avouait?
+
+Il craignait quelque chose, malgré tout.... Parfois quand il était dans
+sa maison de Nottinghamshire, entouré des élégants jeunes gens de sa
+classe dont il était le chef reconnu, étonnant le comté par son luxe
+déréglé et l'incroyable splendeur de son mode d'existence, il quittait
+soudainement ses hôtes, et courait subitement à la ville s'assurer que
+la porte n'avait été forcée et que le tableau s'y trouvait encore....
+S'il avait été volé? Cette pensée le remplissait d'horreur!... Le monde
+connaîtrait alors son secret.... Ne le connaissait-il point déjà?
+
+Car bien qu'il fascinât la plupart des gens, beaucoup le méprisaient. Il
+fut presque blackboulé dans un club de West-End dont sa naissance et sa
+position sociale lui permettaient de plein droit d'être membre, et l'on
+racontait qu'une fois, introduit dans un salon du _Churchill_, le duc de
+Berwick et un autre gentilhomme se levèrent et sortirent aussitôt d'une
+façon qui fut remarquée. De singulières histoires coururent sur son
+compte alors qu'il eût passé sa vingt-cinquième année. Il fut colporté
+qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots étrangers dans une
+taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il fréquentait des
+voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les mystères de leur art.
+
+Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il
+reparaissait dans le monde, les hommes se parlaient l'un à l'autre dans
+les coins, ou passaient devant lui en ricanant, ou le regardaient avec
+des yeux quêteurs et froids comme s'ils étaient déterminés à connaître
+son secret.
+
+Il ne porta aucune attention à ces insolences et à ces manques d'égards;
+d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses manières franches
+et débonnaires, son charmant sourire d'enfant, et l'infinie grâce de sa
+merveilleuse jeunesse, semblaient une réponse suffisante aux calomnies,
+comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut remarqué,
+toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis, semblaient
+le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement adoré, et, pour
+lui, avaient bravé la censure sociale et défié les convenances,
+devenaient pâles de honte ou d'horreur quand il entrait dans la salle
+où elles se trouvaient.
+
+Mais ces scandales soufflés à l'oreille accrurent pour certains, au
+contraire, son charme étrange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un
+élément de sécurité. La société, la société civilisée tout au moins,
+croit difficilement du mal de ceux qui sont riches et beaux. Elle sent
+instinctivement que les manières sont de plus grande importance que la
+morale, et, à ses yeux, la plus haute respectabilité est de moindre
+valeur que la possession d'un bon chef.
+
+C'est vraiment une piètre consolation que de se dire d'un homme qui vous
+a fait mal dîner, ou boire un vin discutable, que sa vie privée est
+irréprochable. Même l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter
+des _entrées_ servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour
+sur ce sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup à dire à ce
+propos, car les règles de la bonne société sont, ou pourraient être, les
+mêmes que celles de l'art. La forme y est absolument essentielle. Cela
+pourrait avoir la dignité d'un cérémonial, aussi bien que son irréalité,
+et pourrait combiner le caractère insincère d'une pièce romantique avec
+l'esprit et la beauté qui nous font délicieuses de semblables pièces.
+L'insincérité est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est
+simplement une méthode à l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos
+personnalités.
+
+C'était du moins, l'opinion de Dorian Gray.
+
+Il s'étonnait de la psychologie superficielle qui consiste à concevoir
+le _Moi_ dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de
+confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme était un être
+composé de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe
+et multiforme créature qui portait en elle d'étranges héritages de
+doutes et de passions, et dont la chair même était infectée des
+monstrueuses maladies de la mort.
+
+Il aimait à flâner dans la froide et nue galerie de peinture de sa
+maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le
+sang coulait en ses veines.
+
+Ici était Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses «Memoires on
+the Reigns of Queen Elizabeth and King James» qu'«il fut choyé par la
+cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemps...» Était-ce
+la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque étrange
+germe empoisonné ne s'était-il communiqué de génération en génération
+jusqu'à lui? N'était-ce pas quelque reste obscur de cette grâce flétrie
+qui l'avait fait si subitement et presque sans cause, proférer dans
+l'atelier de Basil Hallward cette prière folle qui avait changé sa
+vie?...
+
+Là, en pourpoint rouge brodé d'or, dans un manteau couvert de
+pierreries, la fraise et les poignets piqués d'or, s'érigeait sir
+Anthony Sherard, avec, à ses pieds, son armure d'argent et de sable.
+Quel avait été le legs de cet homme? Lui avait-il laissé, cet amant de
+Giovanna de Naples, un héritage de péché et de honte? N'étaient-elles
+simplement, ses propres actions, les rêves que ce mort n'avait osé
+réaliser?
+
+Sur une toile éteinte, souriait lady Elizabeth Devereux, à la coiffe de
+gaze, au corsage de perles lacé, portant les manches aux crevés de satin
+rosé. Une fleur était dans sa main droite, et sa gauche étreignait un
+collier émaillé de blanches roses de Damas. Sur la table à côté d'elle,
+une pomme et une mandoline.... Il y avait de larges rosettes vertes sur
+ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les étranges
+histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son
+tempérament était-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes paupières
+semblaient curieusement le regarder.
+
+Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudrés et ses mouches
+fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face était hâlée et
+saturnienne, et ses lèvres sensuelles se retroussaient avec dédain. Sur
+ses mains jaunes et décharnées chargées de bagues, retombaient des
+manchettes de dentelle précieuse. Il avait été un des dandies du
+dix-huitième siècle et, dans sa jeunesse, l'ami de lord Ferrars.
+
+Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince Régent dans
+ses plus fâcheux jours et l'un des témoins de son mariage secret avec
+madame Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses
+cheveux châtains et sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il
+transmises? Le monde l'avait jugé infâme; il était des orgies de Carlton
+House. L'étoile de la Jarretière brillait à sa poitrine....
+
+A côté de lui était pendu le portrait de sa femme, pâle créature aux
+lèvres minces, vêtue de noir. Son sang, aussi, coulait en lui. Comme
+tout cela lui parut curieux!
+
+Et sa mère, qui ressemblait à lady Hamilton, sa mère aux lèvres humides,
+rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle lui avait
+légué sa beauté, et sa passion pour la beauté des autres. Elle riait à
+lui dans une robe lâche de Bacchante; il y avait des feuilles de vigne
+dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe qu'elle
+tenait. Les carnations de la peinture étaient éteintes, mais les yeux
+restaient quand même merveilleux par leur profondeur et le brillant du
+coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.
+
+On a des ancêtres en littérature, aussi bien que dans sa propre race,
+plus proches peut-être encore comme type et tempérament, et beaucoup ont
+sur vous une influence dont vous êtes conscient. Il semblait parfois à
+Dorian Gray que l'histoire du monde n'était que celle de sa vie, non
+comme s'il l'avait vécue en actions et en faits, mais comme son
+imagination la lui avait créée, comme elle avait été dans son cerveau,
+dans ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces
+étranges et terribles figures qui avaient passé sur la scène du monde,
+qui avalent fait si séduisant le péché, et le mal si subtil; il lui
+semblait que par de mystérieuses voies, leurs vies avaient été la
+sienne.
+
+Le héros du merveilleux roman qui avait tant influencé sa vie, avait
+lui-même connu ces rêves étranges; il raconte dans le septième chapitre,
+comment, de lauriers couronné, pour que la foudre ne le frappât, il
+s'était assis comme Tibère, dans un jardin à Caprée, lisant les livres
+obscènes d'Eléphantine ce pendant que des nains et des paons se
+pavanaient autour de lui, et que le joueur de flûte raillait le
+balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait riboté dans les écuries
+avec les palefreniers aux chemises vertes, et soupé dans une mangeoire
+d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme Domitien, il
+avait erré à travers des corridors bordés de miroirs de marbre, les yeux
+hagards à la pensée du couteau qui devait finir ses jours, malade de cet
+ennui, de ce terrible _tedium vitae_, qui vient à ceux auxquels la vie
+n'a rien refusé. Il avait lorgné, à travers une claire émeraude, les
+rouges boucheries du Cirque, et, dans une litières de perles et de
+pourpre, que tiraient des mules ferrées d'argent, il avait été porté par
+la Via Pomegranates à la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait,
+des hommes crier: _Nero Caesar_!...
+
+Comme Héliogabale, il s'était fardé la face, et parmi des femmes, avait
+filé la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour l'unir au
+Soleil dans un mariage mystique.
+
+Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux
+chapitres suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou
+par des émaux adroitement incrustés, étaient peintes les figures
+terribles et belles de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont
+fait monstrueux et déments: Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et
+teignit ses lèvres d'un poison écarlate, de façon à ce que son amant
+suçât la mort en baisant la chose morte qu'il idolâtrait; Pietro Barbi,
+le Vénitien, que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le
+titre de _Formosus_, et dont la tiare, évaluée à deux cent mille
+florins, fut le prix d'un péché terrible; Gian Maria Visconti, qui se
+servait de lévriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri
+fut couvert de roses par une prostituée qui l'avait aimé!...
+
+Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant à côté de
+lui, son manteau teint du sang de Pérot; Pietro Ratio, le jeune
+cardinal-archevêque de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la
+beauté ne fut égalée que par la débauche, et qui reçut L'honora
+d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli de
+nymphes et de centaures, en caressant un jeune garçon dont il se
+servait dans les fêtes comme de Gammée ou de Halas; Zeppelin, dont la
+mélancolie ne pouvait être guérie que par le spectacle de la mort,
+ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le
+vin,--Ezzelin, fils du démon, fut-il dit, qui trompa son père aux dés,
+alors qu'il lui jouait son âme!...
+
+Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les
+torpides veines duquel fut infusé, par un docteur juif, le sang de trois
+adolescents; Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri
+mini, dont l'effigie fut brûlée à Rome, comme ennemi de Dieu et des
+hommes, qui étrangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison
+à Givra d'ester dans une coupe d'émeraude, et bâtit une église païenne
+pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!...
+
+Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son frère qu'un
+lépreux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la
+passion démentielle ne put seulement être guérie que par des cartes
+sarrasines où étaient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de la
+Folie!
+
+Et s'évoquait encore, dans son pourpoint orné, coiffé de son chapeau
+garni de joyaux, ses cheveux bouclés comme des acanthes, Griffonnait
+Baguions, qui tua Astre et sa fiancée, Simplette et son page, mais dont
+la grâce était telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place
+jaune de Perlouse, ceux qui le haïssaient ne purent que pleurer, et
+qu'avalant qui l'avait maudit, le bénit!...
+
+Une horrible fascination s'émanait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le
+jour ils troublèrent son imagination. La Renaissance connut d'étranges
+façons d'empoisonner: par un casque ou une torche allumée, par un gant
+brodé ou un éventail en diamanté, par une boule de senteur dorée, ou par
+une chaîne d'ambre....
+
+Dorian Gray, lui, avait été empoisonné par un livre!...
+
+Il y avait des moments où il regardait simplement le Mal comme un mode
+nécessaire à la réalisation de son concept de la Beauté.
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+C'était le neuf novembre, la veille de son trente-huitième
+anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.
+
+Il sortait vers onze heures de chez lord Henry où il avait dîné, et
+était enveloppé d'épaisses fourrures, la nuit étant très froide et
+brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de South Audley Street, un
+homme passa tout près de lui dans le brouillard, marchant très vite, le
+col de son lustre gris relevé. Il avait une valise à la main. Dorian le
+reconnut. C'était Basil Hallward. Un étrange sentiment de peur qu'il ne
+put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun signe de reconnaissance et
+continua rapidement son chemin dans la direction de sa maison....
+
+Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aperçut s'arrêtant sur le trottoir et
+l'appelant. Quelques instants après, sa main s'appuyait sur son bras.
+
+--Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre
+bibliothèque jusqu'à neuf heures. Finalement j'eus pitié de votre
+domestique fatigué et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois à
+Paris par le train de minuit et j'avais particulièrement besoin de vous
+voir avant mon départ. Il me semblait que c'était vous, ou du moins
+votre fourrure, lorsque nous nous sommes croisés. Mais je n'en étais pas
+sûr. Ne m'aviez-vous pas reconnu?
+
+--Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais à peine reconnaître
+Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part, mais
+je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y
+a des éternités que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous
+reviendrez bientôt.
+
+--Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention
+de prendre un atelier à Paris et de m'y retirer jusqu'à ce que j'aie
+achevé un grand tableau que j'ai dans la tête. Toutefois, ce n'était pas
+de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Laissez-moi
+entrer un moment; j'ai quelque chose à vous dire.
+
+--J'en suis charmé. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit
+nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte
+avec son passe-partout.
+
+La lumière du réverbère luttait contre le brouillard; Hallward tira sa
+montre.
+
+--J'ai tout le temps, répondit-il. Le train ne part qu'à minuit quinze
+et il est à peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous
+chercher quand je vous ai rencontré. Vous voyez, je n'attendrai pas pour
+mon bagage; je l'ai envoyé d'avance; je n'ai avec moi que cette valise
+et je peux aller aisément à Victoria en vingt minutes.
+
+Dorian le regarda et sourit.
+
+--Quelle tenue de voyage pour un peintre élégant! Une valise gladstone
+et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et
+songez qu'il ne faut pas parler de choses sérieuses. Il n'y a plus rien
+de sérieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'être.
+
+Hallward secoua la tête en entrant et suivit Dorian dans la
+bibliothèque. Un clair feu de bois brillait dans la grande cheminée. Les
+lampes étaient allumées et une cave à liqueurs hollandaise en argent
+tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal taillé
+étaient disposés sur une petite table de marqueterie.
+
+--Vous voyez que votre domestique m'avait installé comme chez moi,
+Dorian. Il m'a donné tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures
+cigarettes à bouts dorés. C'est un être très hospitalier, que j'aime
+mieux que ce Français que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce Français,
+à propos?
+
+Dorian haussa les épaules.
+
+--Je crois qu'il a épousé la femme de chambre de lady Radley et l'a
+établie à Paris comme couturière anglaise. _L'anglomanie_ est très à la
+mode là-bas, parait-il. C'est bien idiot de la part des Français,
+n'est-ce pas? Mais, après tout, ce n'était pas un mauvais domestique. Il
+ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu à m'en plaindre. On imagine
+souvent des choses absurdes. Il m'était très dévoué et sembla très peiné
+quand il partit. Encore un brandy-and-soda? Préférez-vous du vin du Rhin
+à l'eau de seltz? J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la
+chambre à côté.
+
+--Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre ôtant son chapeau et son
+manteau et les jetant sur la valise qu'il avait déposée dans un coin. Et
+maintenant, cher ami, je veux vous parler sérieusement. Ne vous
+renfrognez pas ainsi, vous me rendez la tâche plus difficile....
+
+--Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacité ordinaire, en se jetant
+sur le sofa. J'espère qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis fatigué de
+moi-même ce soir. Je voudrais être dans la peau d'un autre.
+
+--C'est à propos de vous-même, répondit Hallward d'une voix grave et
+pénétrée, il faut que je vous le dise. Je vous tiendrai seulement une
+demi-heure.
+
+Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura:
+
+--Une demi-heure!
+
+--Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument
+dans votre propre intérêt que je parle. Je pense qu'il est bon que vous
+sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte.
+
+--Je ne désire pas les connaître. J'aime les scandales sur les autres,
+mais ceux qui me concernent ne m'intéressent point. Ils n'ont pas le
+mérite de la nouveauté.
+
+-Ils doivent vous intéresser, Dorian. Tout gentleman est intéressé à son
+bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de vous comme de quelqu'un de
+vil et de dégradé. Certes, vous avez votre situation, votre fortune et
+le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas tout. Vous pensez
+bien que je ne crois pas à ces rumeurs. Et puis, je ne puis y croire
+lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-même sur la figure d'un
+homme. Il ne peut être caché. On parle quelquefois de vices secrets; il
+n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre
+de lui-même dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses
+paupières, ou même dans la forme de ses mains. Quelqu'un--je ne dirai
+pas son nom, mais vous le connaissez--vint l'année dernière me demander
+de faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien
+entendu dire encore sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit
+un prix extravagant, je refusai. Il y avait quelque chose dans le dessin
+de ses doigts que je haïssais. Je sais maintenant que j'avais
+parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une horreur. Mais
+vous, Dorian, avec votre visage pur, éclatant, innocent, avec votre
+merveilleuse et inaltérée jeunesse, je ne puis rien croire contre vous.
+Et cependant je vous vois très rarement; vous ne venez plus jamais à mon
+atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos
+qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se
+fait-il Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du
+club dès que vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne
+veulent ni aller chez vous ni vous inviter chez elles? Vous étiez un ami
+de lord Tavelé. Je l'ai rencontré à dîner la semaine dernière. Votre nom
+fut prononcé au cours de la conversation à propos de ces miniatures que
+vous avez prêtées à l'exposition du Duale. Tavelé eût une moue
+dédaigneuse et dit que vous pouviez peut-être avoir beaucoup de goût
+artistique, mais que vous étiez un homme qu'on ne pouvait permettre à
+aucune jeune fille pure de connaître et qu'on ne pouvait mettre en
+présence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que j'étais un de vos
+amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il me le dit
+en face devant tout le monde. C'était horrible! Pourquoi votre amitié
+est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre garçon qui
+servait dans les Gardes et qui se suicida, vous étiez son grand ami. Et
+sir Henry Ashton qui dût quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et
+lui étiez inséparables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin?
+Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carrière compromise? J'ai
+rencontré son père hier dans St-James Street. Il me parut brisé de honte
+et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence
+m'eut-il à présent? Quel gentleman en voudrait pour ami?...
+
+--Arrêtez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez
+rien, dit Dorian Gray se mordant les lèvres.
+
+Et avec une nuance d'infini mépris dans la voix:
+
+--Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit où j'arrive? C'est
+parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il connaît quelque
+chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines,
+comment son récit pourrait-il être sincère? Vous me questionnez sur
+Henry Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris à l'un ses vices et à
+l'autre ses débauches! Si le fils imbécile de Kent prend sa femme sur le
+trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom
+de ses amis ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde
+en Angleterre. Les bourgeois font au dessert un étalage de leurs
+préjugés moraux, et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le
+libertinage de leurs supérieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du
+beau monde et dans les meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient.
+Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait de la distinction et un cerveau,
+pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne après lui. Et
+quelles sortes d'existences mènent ces gens qui posent pour la moralité?
+Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays natal de
+l'hypocrisie.
+
+--Dorian, s'écria Hallward, là n'est pas la question. L'Angleterre est
+assez vilaine, je le sais, et la société anglaise a tous les torts.
+C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur. Et
+vous ne l'avez pas été. Ou a le droit de juger un homme d'après
+l'influence qu'il a sur ses amis: les vôtres semblent perdre tout
+sentiment d'honneur, de bonté, de pureté. Vous les avez remplis d'une
+folie de plaisir. Ils ont roulé dans des abîmes; vous les y avez
+laissés. Oui, vous les y avez abandonnés et vous pouvez encore sourire,
+comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et
+Harry êtes inséparables; et pour cette raison, sinon pour une autre,
+vous n'auriez pas dû faire du nom de sa soeur une risée.
+
+--Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!...
+
+--Il faut que je parle et il faut que vous écoutiez! Vous écouterez!...
+Lorsque vous rencontrâtes lady Gwendoline, aucun souffle de scandale ne
+l'avait effleurée. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme respectable dans
+Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc? Quoi,
+ses enfants eux-mêmes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres
+histoires: on raconte qu'on vous a vu à l'aube, vous glisser hors
+d'infâmes demeures et pénétrer furtivement, déguisé, dans les plus
+immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies, peuvent-elles être
+vraies, ces histoires?...
+
+«Quand je les entendis la première fois, j'éclatai de rire. Je les
+entends maintenant et cela me fait frémir. Qu'est-ce que c'est que votre
+maison de campagne et la vie qu'on y mène?... Dorian, vous ne savez pas
+ce que l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux
+pas vous sermonner. Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout
+homme qui s'improvisait prédicateur, commençait toujours par dire cela
+et s'empressait aussitôt de manquer à sa parole. Moi je veux vous
+sermonner. Je voudrais vous voir mener une existence qui vous ferait
+respecter du monde. Je voudrais que vous ayez un nom sans tache et une
+réputation pure. Je voudrais que vous vous débarrassiez de ces gens
+horribles dont vous faites votre société. Ne haussez pas ainsi les
+épaules.... Ne restez pas si indifférent.... Votre influence est grande;
+employez-la au bien, non au mal. On dit que vous corrompez tous ceux qui
+deviennent vos intimes et qu'il suffit que vous entriez dans une maison,
+pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais si c'est vrai ou
+non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donné des détails
+dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester était un de mes
+plus grands amis à Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui
+avait écrite, mourante et isolée dans sa villa de Menton. Votre nom
+était mêlé à la plus terrible confession que je lus jamais. Je lui dis
+que c'était absurde, que je vous connaissais à fond et que vous étiez
+incapable de pareilles choses. Vous connaître! Je voudrais vous
+connaître! Mais avant de répondre cela, il aurait fallu que je voie
+votre âme.
+
+--Voir mon âme! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et
+pâlissant de terreur....
+
+--Oui, répondit Hallward, gravement, avec une profonde émotion dans la
+voix, voir votre âme.... Mais Dieu seul peut la voir!
+
+Un rire d'amère raillerie tomba des lèvres du plus jeune des deux
+hommes.
+
+--Vous la verrez vous-même ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe,
+venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la
+regarderiez-vous pas? Vous pourrez le raconter ensuite à tout le monde,
+si cela vous plaît. Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne
+m'en aimera que plus. Je connais notre époque mieux que vous, quoique
+vous en bavardiez si fastidieusement. Venez, vous dis-je! Vous avez
+assez péroré sur la corruption. Maintenant, vous allez la voir face à
+face!... Il y avait comme une folie d'orgueil dans chaque mot qu'il
+proférait. Il frappait le sol du pied selon son habituelle et puérile
+insolence. Il ressentit une effroyable joie à la pensée qu'un autre
+partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le tableau,
+origine de sa honte, serait toute sa vie accablé du hideux souvenir de
+ce qu'il avait fait.
+
+--Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans
+ses yeux sévères. Je vais vous montrer mon âme! Vous allez voir cette
+chose qu'il est donné à Dieu seul de voir, selon vous!...
+
+Hallward recula....
+
+--Ceci est un blasphème, Dorian, s'écria-t-il. Il ne faut pas dire de
+telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien....
+
+--Vous croyez?... Il rit de nouveau.
+
+--J'en suis sûr. Quant à ce que je vous ai dit ce soir, c'est pour votre
+bien. Vous savez que j'ai toujours été pour vous un ami dévoué.
+
+--Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez à dire....
+
+Une contraction douloureuse altéra les traits du peintre. Il s'arrêta un
+instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, après
+tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la
+dixième partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait dû souffrir!...
+Alors il se redressa, marcha vers la cheminée, et se plaçant devant le
+feu, considéra les bûches embrasées aux cendres blanches comme givre et
+la palpitation des flammes.
+
+--J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute.
+
+Il se retourna....
+
+--Ce que j'ai à dire est ceci, s'écria-t-il. Il faut
+que vous me donniez une réponse aux horribles accusations portées contre
+vous. Si vous me dites qu'elles sont entièrement fausses du commencement
+à la fin, je vous croirai. Démentez-les, Dorian, démentez-les! Ne
+voyez-vous pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que
+vous êtes méchant, et corrompu, et couvert de honte!...
+
+Dorian Gray sourit; ses lèvres se plissaient dans un rictus de
+satisfaction.
+
+--Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de
+ma vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre où il est
+écrit; je vous le montrerai si vous venez avec moi.
+
+--J'irai avec vous si vous le désirez, Dorian.... Je m'aperçois que j'ai
+manqué mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain. Mais
+ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut,
+c'est une réponse à ma question.
+
+--Elle vous sera donnée là-haut; je ne puis vous la donner ici. Ce n'est
+pas long à lire....
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il sortit de la chambre, et commença à monter, Basil Hallward le suivant
+de près. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la
+nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur
+l'escalier. Un vent qui s'élevait fit claquer les fenêtres.
+
+Lorsqu'ils atteignirent le palier supérieur, Dorian posa la lampe sur le
+plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure.
+
+--Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse.
+
+--Oui!
+
+--J'en suis heureux, répondit-il souriant. Puis il ajouta un peu
+rudement:
+
+--Vous êtes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce
+qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le
+pensez.
+
+Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid
+les enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange
+foncé. Il tressaillit....
+
+--Fermez la porte derrière vous, souffla-t-il en posant la lampe sur la
+table. Hallward regarda autour de lui, profondément étonné. La chambre
+paraissait n'avoir pas été habitée depuis des années. Une tapisserie
+flamande fanée, un tableau couvert d'un voile, une vieille _cassone_
+italienne et une grande bibliothèque vide en étaient tout l'ameublement
+avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait une bougie à demi
+consumée posée sur la cheminée, il vit que tout était couvert de
+poussière dans la pièce et que le tapis était en lambeaux. Une souris
+s'enfuit effarée derrière les lambris. Il y avait une odeur humide de
+moisissure.
+
+--Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'âme, Basil? Écartez ce
+rideau, vous allez voir la mienne!...
+
+Sa voix était froide et cruelle....
+
+--Vous êtes fou, Dorian, ou bien vous jouez une comédie? murmura le
+peintre en fronçant le sourcil.
+
+--Vous n'osez pas? Je l'ôterai moi-même, dit le jeune homme, arrachant
+le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet....
+
+Un cri d'épouvante jaillit des lèvres du peintre, lorsqu'il vit à la
+faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la
+toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de
+dégoût et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il être la face, la propre face
+de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas
+entièrement gâté cette beauté merveilleuse. De l'or demeurait dans la
+chevelure éclaircie et la bouche sensuelle avait encore de son écarlate.
+Les yeux boursouflés avaient gardé quelque chose de la pureté de leur
+azur, et les courbes élégantes des narines finement ciselées et du cou
+puissamment modelé n'avaient pas entièrement disparu. Oui, c'était bien
+Dorian lui-même. Mais qui avait fait cela? Il lui sembla reconnaître sa
+peinture, et le cadre était bien celui qu'il avait dessiné. L'idée
+était monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha
+de la toile. Dans le coin gauche son nom était tracé en hautes lettres
+de vermillon pur....
+
+C'était une odieuse parodie, une infâme, ignoble satire! Jamais il
+n'avait fait cela.... Cependant, c'était bien là son propre tableau. Il
+le savait, et il lui sembla que son sang, tout à l'heure brûlant, se
+gelait tout à coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait
+dire? Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian
+avec les yeux d'un fou. Ses lèvres tremblaient et sa langue desséchée ne
+pouvait articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il était
+tout humide d'une sueur froide.
+
+Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, le
+regardant avec cette étrange expression qu'on voit sur la figure de ceux
+qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce
+n'était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable. C'était l'expression
+d'un spectateur avec, peut-être, une lueur de triomphe dans ses yeux. Il
+avait ôté la fleur de sa boutonnière et la respirait avec affectation.
+
+--Que veut dire tout cela? s'écria enfin Hallward. Sa propre voix
+résonna avec un éclat inaccoutumé à ses oreilles.
+
+--Il y a des années, lorsque j'étais un enfant, dit Dorian Gray,
+froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontré, vous m'avez
+flatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous m'avez présenté
+à un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de la jeunesse, et vous avez
+fait ce portrait qui me révéla le miracle de la beauté. Dans un moment
+de folie que, même maintenant, je ne sais si je regrette ou non, je fis
+un voeu, que vous appellerez peut-être une prière....
+
+--Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose
+impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la
+toile. Les couleurs que j'ai employées étaient de quelque mauvaise
+composition.... Je vous dis que cette chose est impossible!
+
+--Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant à la
+fenêtre et appuyant son front aux vitraux glacés.
+
+--Vous m'aviez dit que vous l'aviez détruit?
+
+--J'avais tort, c'est lui qui m'a détruit!
+
+--Je ne puis croire que c'est là mon tableau.
+
+--Ne pouvez-vous y voir votre idéal? dit Dorian amèrement.
+
+--Mon idéal, comme vous l'appelez....
+
+--Comme vous l'appeliez!...
+
+--Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous étiez pour
+moi un idéal comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la
+face d'un satyre.
+
+--C'est la face de mon âme!
+
+--Seigneur! Quelle chose j'ai idolâtrée! Ce sont là les yeux d'un
+démon!...
+
+--Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'écria Dorian,
+avec un geste farouche de désespoir.
+
+Hallward se retourna vers le portrait et le considéra.
+
+--Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est là ce que vous avez fait
+de votre vie, vous devez être encore plus corrompu que ne l'imaginent
+ceux qui parlent contre vous!
+
+Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La
+surface semblait n'avoir subi aucun changement, elle était telle qu'il
+l'avait laissée. C'était du dedans, apparemment, que la honte et
+l'horreur étaient venues. Par le moyen de quelque étrange vie
+intérieure, la lèpre du péché semblait ronger cette face. La pourriture
+d'un corps au fond d'un tombeau humide était moins effrayante!...
+
+Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis
+où elle s'écrasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se
+laissa tomber dans le fauteuil près de la table et ensevelit sa face
+dans ses mains.
+
+--Bonté divine! Dorian, quelle leçon! quelle terrible leçon!
+
+Il n'y eut pas de réponse, mais il put entendre le jeune homme qui
+sanglotait à la fenêtre.
+
+--Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris à dire
+dans notre enfance? «Ne nous laissez pas tomber dans la tentation.
+Pardonnez-nous nos péchés, purifiez-nous de nos iniquités!» Redisons-le
+ensemble. La prière de votre orgueil a été entendue; la prière de votre
+repentir sera aussi entendue! Je vous ai trop adoré! J'en suis puni.
+Vous vous êtes trop aimé.... Nous sommes tous deux punis!
+
+Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux
+obscurcis de larmes.
+
+--Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il.
+
+--Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de
+nous rappeler une prière. N'y a-t-il pas un verset qui dit: «Quoique vos
+péchés soient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme la neige?»
+
+--Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant!
+
+--Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon
+Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde?
+
+Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un indéfinissable
+sentiment de haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui
+était suggéré par cette figure peinte sur la toile, soufflé dans son
+oreille par ces lèvres grimaçantes.... Les sauvages instincts d'une bête
+traquée s'éveillaient en lui et il détesta cet homme assis à cette table
+plus qu'aucune chose dans sa vie!...
+
+Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le
+coffre peint en face de lui. Son oeil s'y arrêta. Il se rappela ce que
+c'était: un couteau qu'il avait monté, quelques jours avant pour couper
+une corde et qu'il avait oublié de remporter. Il s'avança doucement,
+passant près d'Hallward. Arrivé derrière celui-ci, il prit le couteau et
+se retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son
+fauteuil.... Dorian bondit sur lui, lui enfonça le couteau derrière
+l'oreille, tranchant la carotide, écrasant la tête contre la table et
+frappant à coups furieux....
+
+Il y eut un gémissement étouffé et l'horrible bruit du sang dans la
+gorge. Trois fois les deux bras s'élevèrent convulsivement, agitant
+grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crispés.... Il frappa
+deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commença à
+ruisseler par terre. Il s'arrêta un instant appuyant toujours sur la
+tête.... Puis il jeta le couteau sur la table et écouta.
+
+Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le
+tapis usé. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison était
+absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il
+resta penché sur la rampe cherchant à percer l'obscurité profonde et
+silencieuse du vide. Puis il ôta la clef de la serrure, rentra et
+s'enferma dans la chambre....
+
+L'homme était toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table,
+la tête penchée, le dos courbé, avec ses bras longs et fantastiques.
+N'eût été le trou rouge et béant du cou, et la petite mare de caillots
+noirs qui s'élargissait sur la table, on aurait pu croire que cet homme
+était simplement endormi.
+
+Comme cela avait été vite fait!... Il se sentait étrangement calme, et
+allant vers la fenêtre, il l'ouvrit et s'avança sur le balcon. Le vent
+avait balayé le brouillard et le ciel était comme la queue monstrueuse
+d'un paon, étoilé de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans la rue et vit
+un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de lumière de
+sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur cramoisie
+d'un coupé qui rôdait éclaira le coin de la rue, puis disparut. Une
+femme enveloppée d'un châle flottant se glissa lentement le long des
+grilles du square; elle avançait en chancelant. De temps en temps, elle
+s'arrêtait pour regarder derrière elle; puis, elle entonna une chanson
+d'une voix éraillée. Le policeman courut à elle et lui parla. Elle s'en
+alla en trébuchant et en éclatant de rire.... Une bise âpre passa sur le
+square. Les lumières des gaz vacillèrent, blêmissantes, et les arbres
+dénudés entrechoquèrent leurs branches rouillées. Il frissonna et rentra
+en fermant la fenêtre....
+
+Arrivé à la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il
+n'avait pas jeté les yeux sur l'homme assassiné. Il sentit que le secret
+de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le
+fatal portrait auquel toute sa misère était due était sorti de sa vie.
+C'était assez....
+
+Alors il se rappela la lampe. Elle était d'un curieux travail mauresque,
+faite d'argent massif incrustée d'arabesques d'acier bruni et ornée de
+grosses turquoises. Peut-être son domestique remarquerait-il son absence
+et des questions seraient posées.... Il hésita un instant, puis rentra
+et la prit sur la table. Il ne put s'empêcher de regarder le mort. Comme
+il était tranquille! Comme ses longues mains étaient horriblement
+blanches! C'était une effrayante figure de cire....
+
+Ayant fermé la porte derrière lui, il descendit l'escalier
+tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles
+eussent poussé des gémissements.
+
+Il s'arrêta plusieurs fois et attendit.... Non, tout était
+tranquille.... Ce n'était que le bruit de ses pas....
+
+Lorsqu'il fut dans la bibliothèque, il aperçut la valise et le pardessus
+dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard
+secret dissimulé dans les boiseries où il gardait ses étranges
+déguisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les brûler
+plus tard. Alors il tira sa montre. Il était deux heures moins vingt.
+
+Il s'assit et se mit à réfléchir.... Tous les ans, tous les mois
+presque, des hommes étaient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de
+faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque
+rouge étoile s'était approchée trop près de la terre.... Et puis,
+quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitté sa
+maison à onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des
+domestiques étaient à Selby Royal. Son valet était couché.... Paris!
+Oui. C'était à Paris que Basil était parti et par le train de minuit,
+comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes particulières de
+réserve, il se passerait des mois avant que des soupçons pussent naître.
+Des mois! Tout pouvait être détruit bien avant....
+
+Une idée subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau
+et sortit dans le vestibule. Là, il s'arrêta, écoutant le pas lourd et
+ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumière de
+sa lanterne sourde qui se reflétait dans une fenêtre. Il attendit,
+retenant sa respiration....
+
+Après quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant
+la porte tout doucement derrière lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq
+minutes environ, son domestique apparut, à moitié habillé, paraissant
+tout endormi.
+
+--Je suis fâché de vous avoir réveillé, Francis, dit-il en entrant, mais
+j'avais oublié mon passe-partout. Quelle heure est-il?...
+
+--Deux heures dix, monsieur, répondit l'homme regardant la pendule et
+clignotant des yeux.
+
+--Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra m'éveiller
+demain à neuf heures, j'ai quelque chose à faire.
+
+--Très bien, monsieur.
+
+--Personne n'est venu ce soir?
+
+--M. Hallward, monsieur. Il est resté ici jusqu'à onze heures, et il est
+parti pour prendre le train.
+
+--Oh! je suis fâché de ne pas l'avoir vu. A-t-il laissé un mot?
+
+--Non, monsieur, il a dit qu'il vous écrirait de Paris, s'il ne vous
+retrouvait pas au club.
+
+--Très bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain à neuf heures.
+
+--Non, monsieur.
+
+L'homme disparut dans le couloir, en traînant ses savates.
+
+Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra
+dans la bibliothèque. Il marcha de long on large pendant un quart
+d'heure, se mordant les lèvres, et réfléchissant. Puis il prit sur un
+rayon le _Blue Book_ et commença à tourner les pages.... «Alan Campbell,
+152, Hertford Street, Mayfair». Oui, c'était là l'homme qu'il lui
+fallait....
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le lendemain matin à neuf heures, son domestique entra avec une tasse de
+chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait
+paisiblement sur le côté droit, la joue appuyée sur une main. On eût dit
+un adolescent fatigué par le jeu ou l'étude.
+
+Le valet dut lui toucher deux fois l'épaule avant qu'il ne s'éveillât,
+et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses lèvres,
+comme s'il sortait de quelque rêve délicieux. Cependant il n'avait
+nullement rêvé. Sa nuit n'avait été troublée par aucune image de plaisir
+ou de peine; mais la jeunesse sourit sans raisons: c'est le plus
+charmant de ses privilèges.
+
+Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit à boire à petits
+coups son chocolat. Le pâle soleil de novembre inondait la chambre. Le
+ciel était pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'était
+presque une matinée de mai. Peu à peu les événements de la nuit
+précédente envahirent sa mémoire, marchant sans bruit de leurs pas
+ensanglantés!... Ils se reconstituèrent d'eux-mêmes avec une terrible
+précision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert et
+un instant, le même étrange sentiment de haine contre Basil Hallward
+qui l'avait poussé à le tuer lorsqu'il était assis dans le fauteuil,
+l'envahit et le glaça d'un frisson. Le mort était encore là-haut lui
+aussi, et dans la pleine lumière du soleil, maintenant. Cela était
+horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les ténèbres, non
+pour le grand jour....
+
+Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade
+ou fou. Il y avait des péchés dont le charme était plus grand par le
+souvenir que par l'acte lui-même, d'étranges triomphes qui
+récompensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient à
+l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils
+apportaient ou pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'était
+pas de ceux-là. C'était un souvenir à chasser de son esprit; il fallait
+l'endormir de pavots, l'étrangler enfin de peur qu'il ne l'étranglât
+lui-même....
+
+Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en
+hâte; il s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant
+longuement sa cravate et son épingle et changeant plusieurs fois de
+bagues. Il mit aussi beaucoup de temps à déjeûner, goûtant aux divers
+plats, parlant à son domestique d'une nouvelle livrée qu'il voulait
+faire faire pour ses serviteurs à Selby, tout en décachetant son
+courrier. Une des lettres le fit sourire, trois autres l'ennuyèrent. Il
+relut plusieurs fois la même, puis la déchira avec une légère expression
+de lassitude: «Quelle terrible chose, qu'une mémoire de femme! comme dit
+lord Henry...» murmura-t-il....
+
+Après qu'il eut bu sa tasse de café noir, il s'essuya les lèvres avec
+une serviette, fit signe à son domestique d'attendre et s'assit à sa
+table pour écrire deux lettres. Il en mit une dans sa poche et tendit
+l'autre au valet:
+
+--Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est
+absent de Londres, demandez son adresse.
+
+Dès qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit à faire des
+croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs
+d'architecture, puis des figures humaines. Il remarqua tout à coup que
+chaque figure qu'il avait tracée avait une fantastique ressemblance avec
+Basil Hallward. Il tressaillit et se levant, alla à sa bibliothèque où
+il prit un volume au hasard. Il était déterminé à ne pas penser aux
+derniers événements tant que cela ne deviendrait pas absolument
+nécessaire.
+
+Une fois allongé sur le divan, il regarda le titre du livre. C'était une
+édition Charpentier sur Japon des «Émaux et Camées» de Gautier, ornée
+d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure était de cuir jaune citron,
+estampée d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre lui
+avait été offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages, ses
+yeux tombèrent sur le poëme de la main de Lacenaire, la main froide et
+jaune «_du supplice encore mal lavée_» aux poils roux et aux «doigts de
+faune». Il regarda ses propres doigts blancs et fuselés et frissonna
+légèrement malgré lui.... Il continua à feuilleter le volume et s'arrêta
+à ces délicieuses stances sur Venise:
+
+ Sur une gamme chromatique.
+ Le sein de perles ruisselant,
+ La Vénus de l'Adriatique
+ Sort de l'eau son corps rose et blanc.
+
+ Les dômes, sur l'azur des ondes,
+ Suivant la phrase au pur contour,
+ S'enflent comme des gorges rondes
+ Que soulève un soupir d'amour.
+
+ L'esquif aborde et me dépose,
+ Jetant son amarre au pilier,
+ Devant une façade rose,
+ Sur le marbre d'un escalier.
+
+Comme cela était exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les
+vertes lagunes de la cité couleur de rose et de perle, assis dans une
+gondole noire à la proue d'argent et aux rideaux traînants. Ces simples
+vers lui rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succèdant
+lentement à l'horizon du Lido. L'éclat soudain des couleurs évoquait ces
+oiseaux à la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut
+campanile fouillé comme un rayon de miel, ou se promènent avec tant de
+grâce sous les sombres et poussiéreuses arcades. Il se renversa les yeux
+mi-clos, se répétant à lui même:
+
+ Devant une façade rose,
+ Sur le marbre d'un escalier....
+
+Toute Venise était dans ces doux vers.... Il se remémora l'automne qu'il
+y avait vécu et le prestigieux amour qui l'avait poussé à de délicieuses
+et délirantes folies. Il y a des romans partout. Mais Venise, comme
+Oxford, était demeuré le véritable cadre de tout roman, et pour le vrai
+romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait accompagné
+une partie du temps et s'était féru du Tintoret. Pauvre Basil! quelle
+horrible mort!...
+
+Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'efforçant d'oublier. Il
+lut ces vers délicieux sur les hirondelles du petit café de Smyrne
+entrant et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les
+grains d'ambre de leurs chapelets et que les marchands enturbannés
+fument leurs longues pipes à glands, et se parlent gravement; ceux sur
+l'Obélisque de la place de la Concorde qui pleure des larmes de granit
+sur son exil sans soleil, languissant de ne pouvoir retourner près du
+Nil brûlant et couvert de lotus où sont des sphinx, et des ibis roses et
+rouges, des vautours blancs aux griffes d'or, des crocodiles aux petits
+yeux de béryl qui rampent dans la boue verte et fumeuse; il se mit à
+rêver sur ces vers, qui chantent un marbre souillé de baisers et nous
+parlent de cette curieuse statue que Gautier compare à une voix de
+contralto, le «_monstre charmant_» couché dans la salle de porphyre du
+Louvre. Bientôt le livre lui tomba des mains.... Il s'énervait, une
+terreur l'envahissait. Si Alan Campbell allait être absent d'Angleterre?
+Des jours passeraient avant son retour. Peut-être refuserait-il de
+venir. Que faire alors? Chaque moment avait une importance vitale. Ils
+avaient été grands amis, cinq ans auparavant, presque inséparables, en
+vérité. Puis leur intimité s'était tout à coup interrompue. Quand ils se
+rencontraient maintenant dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais
+jamais Alan Campbell.
+
+C'était un jeune homme très intelligent, quoiqu'il n'appréciât guère les
+arts plastiques malgré une certaine compréhension de la beauté poétique
+qu'il tenait entièrement de Dorian. Sa passion dominante était la
+science. A Cambridge, il avait dépensé la plus grande partie de son
+temps à travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour
+les sciences naturelles. Il était encore très adonné à l'étude de la
+chimie et avait un laboratoire à lui, dans lequel il s'enfermait tout
+le jour, au grand désespoir de sa mère qui avait rêvé pour lui un siège
+au Parlement et conservait une vague idée qu'un chimiste était un homme
+qui faisait des ordonnances. Il était très bon musicien, en outre, et
+jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des amateurs. En
+fait, c'était la musique qui les avait rapprochés, Dorian et lui; la
+musique, et aussi cette indéfinissable attraction fine Dorian semblait
+pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exerçait souvent
+même inconsciemment. Ils s'étaient rencontrés chez lady Berkshire le
+soir où Rubinstein y avait joué et depuis on les avait toujours vus
+ensemble à l'Opéra et partout où l'on faisait de bonne musique. Cette
+intimité se continua pendant dix-huit mois. Campbell était constamment
+ou à Selby Royal ou à Grosvenor Square. Pour lui, comme pour bien
+d'autres, Dorian Gray était le parangon de tout ce qui est merveilleux
+et séduisant dans la vie. Une querelle était-elle survenue entre eux,
+nul ne le savait.... Mais on remarqua tout à coup qu'ils se parlaient à
+peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait toujours de
+bonne heure des réunions où Dorian Gray était présent. De plus, il avait
+changé; il avait d'étranges mélancolies, semblait presque détester la
+musique, ne voulait plus jouer lui-même, alléguant pour excuse, quand on
+l'en priait, que ses études scientifiques l'absorbaient tellement qu'il
+ne lui restait plus le temps de s'exercer. Et cela était vrai. Chaque
+jour la biologie l'intéressait davantage et son nom fut prononcé
+plusieurs fois dans des revues de science à propos de curieuses
+expériences.
+
+C'était là l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il regardait
+la pendule. A mesure que les minutes s'écoulaient, il devenait
+horriblement agité. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau
+prisonnier; sa marche était saccadée, ses mains étrangement froides.
+
+L'attente devenait intolérable. Le temps lui semblait marcher avec des
+pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse
+rafale au-dessus des bords de quelque précipice béant. Il savait ce qui
+l'attendait, il le voyait, et frémissant, il pressait de ses mains
+moites ses paupières brûlantes comme pour anéantir sa vue, ou renfoncer
+à jamais dans leurs orbites les globes de ses yeux. C'était en vain....
+Son cerveau avait sa propre nourriture dont il se sustentait et la
+vision, rendue grotesque par la terreur, se déroulait en contorsions,
+défigurée douloureusement, dansant devant lui comme un mannequin immonde
+et grimaçant sous des masques changeants. Alors, soudain, le temps
+s'arrêta pour lui, et cette force aveugle, à la respiration lente, cessa
+son grouillement.... D'horribles pensées, dans cette mort du temps,
+coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir.... L'ayant
+contemplé, l'horreur le pétrifia....
+
+Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses
+yeux effarés....
+
+--M. Campbell, monsieur, dit l'homme.
+
+Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres desséchées et la
+couleur revint à ses joues.
+
+--Dites-lui d'entrer, Francis.
+
+Il sentit qu'il se ressaisissait. Son accès de lâcheté avait disparu.
+
+L'homme s'inclina et sortit.... Un instant après, Alan Campbell entra,
+pâle et sévère, sa pâleur augmentée par le noir accusé de ses cheveux et
+de ses sourcils.
+
+--Alan! que c'est aimable à vous!... je vous remercie d'être venu.
+
+--J'étais résolu à ne plus jamais mettre les pieds chez vous, Gray. Mais
+comme vous disiez que c'était une question de vie ou de mort....
+
+Sa voix était dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une
+nuance de mépris dans son regard assuré et scrutateur posé sur Dorian.
+Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et
+paraissait ne pas remarquer l'accueil qui lui était fait....
+
+--Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une
+personne. Asseyez-vous.
+
+Campbell prit une chaise près de la table et Dorian s'assit en face de
+lui. Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Une infinie compassion
+se lisait dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire était
+affreux!...
+
+Après un pénible silence, il se pencha sur la table et dit
+tranquillement, épiant l'effet de chaque mot sur le visage de celui
+qu'il avait fait demander:
+
+--Alan, dans une chambre fermée à clef, tout en haut de cette maison,
+une chambre où nul autre que moi ne pénétra, un homme mort est assis
+près d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne bronchez
+pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et
+comment il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que
+vous avez à faire est ceci....
+
+--Arrêtez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous
+venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse
+absolument d'être mêlé a votre vie. Gardez pour vous vos horribles
+secrets. Ils ne m'intéressent plus désormais....
+
+--Alan, ils auront à vous intéresser.... Celui-ci vous intéressera.
+J'en suis cruellement fâché pour vous, Alan. Mais je n'y puis rien
+moi-même. Vous êtes le seul homme qui puisse me sauver. Je suis forcé de
+vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas à choisir.... Alan, vous
+êtes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y rapporte.
+Vous avez fait des expériences. Ce que vous avez à faire maintenant,
+c'est de détruire ce corps qui est là-haut, de le détruire pour qu'il
+n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme entrer dans ma
+maison. On le croit en ce moment à Paris. On ne remarquera pas son
+absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera
+de sa présence ici. Quant à vous, Alan, il faut que vous le
+transformiez, avec tout ce qui est à lui, en une poignée de cendres que
+je pourrai jeter au vent.
+
+--Vous êtes fou, Dorian!
+
+--Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!
+
+--Vous êtes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un
+doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne
+veux rien avoir à démêler avec cette histoire quelle qu'elle soit.
+Croyez-vous que je veuille risquer ma réputation pour vous?... Que
+m'importe cette oeuvre diabolique que vous faites?...
+
+--Il s'est suicidé, Alan....
+
+--J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit là? Vous, j'imagine?
+
+--Refusez-vous encore de faire cela pour moi?
+
+--Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me
+soucie guère de la honte qui vous attend. Vous les méritez toutes. Je ne
+serai pas fâché de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment
+osez-vous me demander à moi, parmi tous les hommes, de me mêler à cette
+horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caractères. Votre
+ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie,
+entre autre choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me décider à
+faire un pas pour vous sauver. Vous vous êtes mal adressé. Voyez
+quelqu'autre de vos amis; ne vous adressez pas à moi....
+
+--Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tué.... Vous ne savez pas tout ce
+qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait été mon existence, il a plus
+contribué à la faire ce qu'elle fut et à la perdre que ce pauvre Harry.
+Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le résultat est le même.
+
+--Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est à cela que vous en êtes venu? Je
+ne vous dénoncerai pas, ça n'est pas mon affaire.... Cependant, même
+sans mon intervention, vous serez sûrement arrêté. Nul ne commet un
+crime sans y joindre quelque maladresse. Mais je ne veux rien avoir à
+faire avec ceci....
+
+--Il faut que vous ayez quelque chose à faire avec ceci.... Attendez,
+attendez un moment, écoutez-moi.... Écoutez seulement, Alan.... Tout ce
+que je vous demande, c'est de faire une expérience scientifique. Vous
+allez dans les hôpitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y
+faites ne vous émeuvent point. Si dans un de ces laboratoires fétides ou
+une de ces salles de dissection, vous trouviez cet homme couché sur une
+table de plomb sillonnée de gouttières qui laissent couler le sang, vous
+le regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se
+dresserait sur votre tête. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de
+mal. Au contraire, vous penseriez probablement travailler pour le bien
+de l'humanité, ou augmenter le trésor scientifique du monde, satisfaire
+une curiosité intellectuelle ou quelque chose de ce genre.... Ce que je
+vous demande, c'est ce que vous avez déjà fait souvent. En vérité,
+détruire un cadavre doit être beaucoup moins horrible que ce que vous
+êtes habitué à faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il
+y ait contre moi. S'il est découvert, je suis perdu; et il sera sûrement
+découvert si vous ne m'aidez pas!...
+
+--Je n'ai aucun désir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis
+simplement indifférent à toute l'affaire. Elle ne m'intéresse pas....
+
+--Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste
+au moment où vous arriviez, je défaillais de terreur. Vous connaîtrez
+peut-être un jour vous-même cette terreur.... Non! ne pensez pas a cela.
+Considérez la chose uniquement au point de vue scientifique. Vous ne
+vous informez point d'où viennent les cadavres qui servent à vos
+expériences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je vous en ai trop
+dit là-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous fûmes amis,
+Alan!
+
+--Ne parlez pas de ces jours-là, Dorian, ils sont morts.
+
+--Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est là-haut ne s'en
+ira pas. Il est assis contre la table, la tête inclinée et les bras
+étendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas à mon secours, je suis
+perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils
+me pendront pour ce que j'ai fait!...
+
+--Il est inutile de prolonger cette scène. Je refuse absolument de me
+mêler à tout cela. C'est de la folie de votre part de me le demander.
+
+--Vous refusez?
+
+--Oui.
+
+--Je vous en supplie, Alan!
+
+--C'est inutile.
+
+Le même regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il
+étendit la main, prit une feuille de papier et traça quelques mots. Il
+relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la
+table. Cela fait, il se leva et alla à la fenêtre.
+
+Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A
+mesure qu'il lisait, une pâleur affreuse décomposait ses traits, il se
+renversa sur sa chaise. Son coeur battait à se rompre.
+
+Après deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et
+vint se poser derrière lui, la main appuyée sur son épaule.
+
+--Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez
+laissé aucune alternative. J'avais une lettre toute prête, la voici.
+Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie;
+si vous ne m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en
+résultera.... Mais vous allez m'aider. Il est impossible que vous me
+refusiez maintenant. J'ai essayé de vous épargner. Vous me rendrez la
+justice de le reconnaître.... Vous fûtes sévère, dur, offensant. Vous
+m'avez traité comme nul homme n'osa jamais le faire--nul homme vivant,
+tout au moins. J'ai tout supporté. Maintenant c'est à moi à dicter les
+conditions.
+
+Campbell cacha sa tête entre ses mains; un frisson le parcourut....
+
+--Oui, c'est à mon tour à dicter mes conditions, Alan. Vous les
+connaissez. La chose est très simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en
+fièvre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....
+
+Un gémissement sortit des lèvres de Campbell qui se mit à trembler de
+tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la cheminée lui parut
+diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun était trop
+lourd pour être porté. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait
+lentement son front, et que la honte dont il était menacé l'avait
+atteint déjà. La main posée sur son épaule lui pesait comme une main de
+plomb, intolérablement. Elle semblait le broyer.
+
+--Eh bien!... Alan! il faut vous décider.
+
+--Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu
+changer la situation....
+
+--Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.
+
+Il hésita un instant.
+
+--Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?
+
+--Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.
+
+--Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.
+
+--Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Écrivez ce qu'il vous faut sur
+une feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le
+chercher.
+
+Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et écrivit sur une
+enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut
+attentivement; puis il sonna et le donna à son domestique avec l'ordre
+de revenir aussitôt que possible et de rapporter les objets demandés.
+
+Quand la porte de la rue se fut refermée, Campbell se leva nerveusement
+et s'approcha de la cheminée. Il semblait grelotter d'une sorte de
+fièvre. Pendant près de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla.
+Une mouche bourdonnait bruyamment dans la pièce et le tic-tac de
+l'horloge résonnait comme des coups de marteau....
+
+Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian,
+vit que ses yeux étaient baignés de larmes. Il y avait dans cette face
+désespérée une pureté et une distinction qui le mirent hors de lui.
+
+--Vous êtes infâme, absolument infâme, murmura-t-il.
+
+--Fi! Alan, vous m'avez sauvé la vie, dit Dorian.
+
+--Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous êtes allé de corruptions en
+corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que vous
+me forcez à faire, ce n'est pas à votre vie que je songe....
+
+--Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour
+moi la millième partie de la pitié que j'ai pour vous.
+
+Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder à la fenêtre du
+jardin.
+
+Campbell ne répondit rien....
+
+Après une dizaine de minutes, on frappa à la porte et le domestique
+entra, portant avec une grande boîte d'acajou pleine de drogues, un long
+rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme
+étrange.
+
+--Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il à Campbell.
+
+--Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission à
+vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les
+orchidées à Selby?
+
+--Harden, monsieur.
+
+--Oui, Harden.... Vous allez aller à Richmond voir Harden lui-même, et
+vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchidées que je n'en avais
+commandé, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible.... Non,
+pas de blanches du tout.... Le temps est délicieux, Francis, et
+Richmond est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous
+ennuyer avec cela.
+
+--Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?
+
+Dorian regarda Campbell.
+
+--Combien de temps demandera votre expérience, Alan? dit-il d'une voix
+calme et indifférente, comme si la présence d'un tiers lui donnait un
+courage inattendu.
+
+Campbell tressaillit et se mordit les lèvres....
+
+--Environ cinq heures, répondit-il.
+
+--Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie,
+Francis. Ou plutôt, attendez, préparez-moi ce qu'il faudra pour
+m'habiller. Vous aurez votre soirée pour vous. Je ne dîne pas ici, de
+sorte que je n'aurai plus besoin de vous.
+
+--Merci, monsieur, répondit le valet en se retirant.
+
+--Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est
+lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.
+
+Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit dominé.
+Ils sortirent ensemble.
+
+Arrivés au palier du dernier étage, Dorian sortit sa clef et la mit dans
+la serrure. Puis il s'arrêta, les yeux troublés, frissonnant....
+
+--Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.
+
+--Ça m'est égal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell froidement.
+
+Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aperçut en plein soleil
+les yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le
+parquet, le rideau déchiré était étendu. Il se rappela que la nuit
+précédente il avait oublié pour la première fois de sa vie, de cacher
+le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en frémissant.
+
+Quelle était cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait
+sur une des mains comme si la toile eût suinté du sang? Quelle chose
+horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet
+immobile et silencieux affaissé contre la table, cette masse informe et
+grotesque dont l'ombre se projetait sur le tapis souillé, lui montrant
+qu'elle n'avait pas bougé et était toujours là, telle qu'il l'avait
+laissée....
+
+Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les
+yeux à demi fermés, détournant la tête, il entra vivement, résolu à ne
+pas jeter même un regard vers le cadavre.... Puis, s'arrêtant et
+ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le cadre....
+
+Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fixés sur
+les arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit
+Campbell qui rentrait la lourde caisse et les objets métalliques
+nécessaires à son horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil
+Hallward s'étaient jamais rencontrés, et dans ce cas ce qu'ils avaient
+pu penser l'un de l'autre.
+
+--Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derrière lui.
+
+Il se retourna et sortit en hâte, ayant confusément entrevu le cadavre
+renversé sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune et
+luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la
+serrure.... Alan s'enfermait....
+
+Il était beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la
+bibliothèque. Il était pâle, mais parfaitement calme.
+
+--J'ai fait ce que vous m'avez demandé, murmura-t-il. Et maintenant,
+adieu! Ne nous revoyons plus jamais!
+
+--Vous m'avez sauvé, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian,
+simplement.
+
+Dès que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide
+nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la
+table avait disparu....
+
+
+
+
+
+XV
+
+
+Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée
+d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray était introduit dans
+le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés.
+
+Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un
+état de sauvage excitation, mais l'élégante révérence qu'il eut vers la
+main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse
+qu'à l'ordinaire. Peut-être n'est-on jamais plus à l'aise que lorsqu'on
+a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray
+ce soir-là, n'eût pu imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi
+horrible qu'aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne
+pouvaient avoir tenu le couteau d'un assassin, ni ces lèvres souriantes
+blasphémé Dieu. Malgré lui il s'étonnait du calme de son esprit et pour
+un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d'avoir une vie
+double.
+
+C'était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady
+Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d'une
+femme qui avait gardé de beaux restes d'une remarquable laideur. Elle
+s'était montrée l'excellente épouse d'un de nos plus ennuyeux
+ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée
+de marbre, qu'elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des
+hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l'art
+français, de la cuisine française et de l'esprit français quand elle
+pouvait l'atteindre....
+
+Dorian était un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle
+était ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.
+
+--Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement
+amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jeté pour vous mon bonnet par
+dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas à vous alors!
+D'ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés
+à prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne. Et puis,
+ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu'il n'y
+aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...
+
+Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux.... Ainsi qu'elle
+l'expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées
+lui était tombée à l'improviste, et pour comble de malheur, avait amené
+son mari avec elle.
+
+--Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui
+souffla-t-elle à l'oreille.... Certes, je vais passer chaque été avec
+eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme
+comme moi aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les
+réveille réellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils mènent.
+C'est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure,
+car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il
+n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps
+de la Reine Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous après dîner. Il ne
+faut pas aller vous asseoir près d'eux. Vous resterez près de moi et
+vous me distrairez....
+
+Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'était
+certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient
+inconnus et les autres étaient: Ernest Harrowden, un de ces médiocres
+entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas
+d'ennemis, mais qui n'en sont pas moins détestés de leurs amis; Lady
+Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez
+recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si
+parfaitement banale qu'à son grand désappointement, personne n'eut
+jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte; Mme Erlynne,
+personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d'un
+délicieux bégaiement; Lady Alice Chapman, la fille de l'hôtesse, triste
+et mal fagotée, lotie d'une de ces banales figures britanniques qu'on ne
+se rappelle jamais; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux
+favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait
+qu'une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d'idées....
+
+Dorian regrettait presque d'être venu, lorsque lady Narborough regardant
+la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses
+volutes prétentieuses de bronze doré, s'écria:
+
+--Comme c'est mal à Henry Wotton d'être si en retard! J'ai envoyé ce
+matin chez lui à tout hasard et il m'a promis de ne pas nous manquer.
+
+Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la
+porte s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son
+charme à quelque insincère compliment, l'ennui le quitta.
+
+Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans
+son assiette sans qu'il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le
+gronder pour ce qu'elle appelait: «une insulte à ce pauvre Adolphe qui a
+composé le _menu_ exprès pour vous.» De temps en temps lord Henry le
+regardait, s'étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier
+remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif
+semblait en augmenter.
+
+--Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le _chaud-froid,_
+qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas à votre aise?
+
+--Il est amoureux, s'écria lady Narborough, et je crois qu'il a peur de
+me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le
+serais certainement....
+
+--Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas été
+amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté
+Londres.
+
+--Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s'écria
+la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!
+
+--C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady
+Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et
+vos robes courtes.
+
+--Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je
+me souviens très bien de l'avoir vue à Vienne il y a trente ans....
+Etait-elle assez _décolletée_ alors!
+
+--Elle est encore _décolletée_, répondit-il, prenant une olive de ses
+longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à
+une _édition de luxe_ d'un mauvais roman français. Elle est vraiment
+extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est
+étonnant: lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent
+parfaitement dorés de chagrin!
+
+--Pouvez-vous dire, Harry!... s'écria Dorian.
+
+--C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'hôtesse. Mais,
+vous dites son troisième mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire
+que Ferrol est le quatrième?
+
+--Certainement, lady Narborough.
+
+--Je n'en crois pas un mot.
+
+--Demandez plutôt à M. Gray, c'est un de ses plus intimes amis.
+
+--Est-ce vrai, M. Gray?
+
+--Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si
+comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs
+embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun
+d'eux n'en avait.
+
+--Quatre maris!... Ma parole c'est _trop de zèle_!...
+
+--_Trop d'audace_, lui ai-je dit, repartit Dorian.
+
+--Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je
+ne le connais pas.
+
+--Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des
+criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.
+
+Lady Narborough le frappa de son éventail.
+
+--Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve
+extrêmement méchant!...
+
+--Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la
+tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes
+en excellents termes.
+
+--Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s'écria la
+vieille dame, hochant la tête.
+
+Lord Henry redevint sérieux un moment.
+
+--C'est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu'on a
+aujourd'hui de dire derrière le dos des gens ce qui est.... absolument
+vrai!...
+
+--N'est-il pas incorrigible? s'écria Dorian, se renversant sur le
+dossier de sa chaise.
+
+--Je l'espère bien! dit en riant l'hôtesse. Mais si en vérité, vous
+adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me
+remarie aussi, afin d'être à la mode.
+
+--Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord
+Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une
+femme se remarie c'est qu'elle détestait son premier époux. Quand un
+homme se remarie, c'est qu'il adorait sa première femme. Les femmes
+cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.
+
+--Narborough n'était pas parfait! s'écria la vieille dame.
+
+--S'il l'avait été, vous ne l'eussiez point adoré, fut la réponse. Les
+femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles
+nous passeront tout, même notre intelligence.... Vous ne m'inviterez
+plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est
+entièrement vrai.
+
+--Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous
+aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne
+pourrait se marier. Vous seriez un tas d'infortunés célibataires.... Non
+pas cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les
+hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des
+hommes mariés.
+
+--«_Fin de siècle_!...», murmura lord Henry.
+
+--«_Fin de globe_!...», répondit l'hôtesse.
+
+--Je voudrais que ce fut la _Fin du globe_, dit Dorian avec un soupir.
+La vie est une grande désillusion.
+
+--Ah, mon cher ami! s'écria lady Narborough mettant ses gants, ne me
+dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on
+comprend que c'est la vie qui l'a épuisé. Lord Henry est très méchant et
+je voudrais souvent l'avoir été moi-même; mais vous, vous êtes fait pour
+être bon, vous êtes si beau!... Je vous trouverai une jolie femme. Lord
+Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se marier?...
+
+--C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord
+Henry en s'inclinant.
+
+--Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour
+lui. Je parcourrai ce soir le «Debrett» avec soin et dresserai une liste
+de toutes les jeunes filles à marier.
+
+--Avec leurs âges, lady Narborough? demanda Dorian.
+
+--Certes, avec leurs âges, dûment reconnus.... Mais il ne faut rien
+faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que _le Morning Post_
+appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!
+
+--Que de bêtises on dit sur les mariages heureux! s'écria lord Henry. Un
+homme peut être heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps
+qu'il ne l'aime pas!...
+
+--Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille
+dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.
+
+--Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un
+admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit.
+Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je
+veux que ce soit un choix parfait.
+
+--J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé,
+répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne
+compagnie?
+
+--Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille
+pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous
+n'aviez pas fini votre cigarette.
+
+--Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me
+limiterai à l'avenir.
+
+--N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La modération est une
+chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est
+aussi bon qu'une fête.
+
+Lady Ruxton le regarda avec curiosité.
+
+--Il faudra venir m'expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry; la
+théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant
+majestueusement....
+
+--Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales,
+cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.
+
+Les hommes éclatèrent de rire et M. Chapman remonta solennellement du
+bout de la table et vint s'asseoir à la place d'honneur. Dorian Gray
+alla se placer près de lord Henry. M. Chapman se mit a parler très haut
+de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en
+nommant ses adversaires. Le mot _doctrinaire_--mot plein de terreurs
+pour l'esprit britannique--revenait de temps en temps dans sa
+conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l'art oratoire. Il
+élevait l'«Union Jack» sur le pinacle de la Pensée. (Nom familier donné
+au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidité héréditaire de la race--qu'il
+dénommait jovialement le bon sens anglais--était, comme il le
+démontrait, le vrai rempart de la Société.
+
+
+Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.
+
+--Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal à
+votre aise à table?
+
+--Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.
+
+--Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait
+folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait à Selby.
+
+--Elle m'a promis de venir le vingt.
+
+--Est-ce que Monmouth y sera aussi?
+
+--Oh! oui, Harry....
+
+--Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse.
+Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle
+manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds
+d'argile qui rendent précieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort
+jolis, mais ils ne sont pas d'argile; des pieds de porcelaine blanche,
+si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il
+le durcit. Elle a eu des aventures....
+
+--Depuis quand est-elle mariée? demanda Dorian.
+
+--Depuis une éternité, m'a-t-elle dit. Je crois, d'après l'armorial, que
+ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter
+pour une éternité. Qui viendra encore?
+
+--Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffroy
+Clouston, les habitués.... J'ai invité Lord Grotrian.
+
+--Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je
+le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son
+éducation toujours trop parfaite. C'est une figure très moderne.
+
+--Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu'il aille
+à Monte-Carlo avec son père.
+
+--Ah! quel peste que ces gens! Tâchez donc qu'il vienne. A propos,
+Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'était pas
+encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentré tout droit
+chez vous?
+
+Dorian le regarda brusquement.
+
+--Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois
+heures.
+
+--Êtes-vous allé au club?
+
+--Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres.... Non, je veux dire,
+je ne suis pas allé au club.... Je me suis promené. Je ne sais plus ce
+que j'ai fait.... Comme vous êtes indiscret, Harry! Vous voulez toujours
+savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai
+fait.... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir
+l'heure exacte; j'avais oublié ma clef et mon domestique a dû m'ouvrir.
+S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.
+
+Lord Henry haussa les épaules.
+
+--Comme si cela m'intéressait, mon cher ami! Montons au salon--Non,
+merci, M. Chapman, pas de sherry....
+
+--Il vous est arrivé quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est.
+Vous n'êtes pas vous-même ce soir.
+
+--Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux.
+J'irai vous voir demain ou après demain. Faites mes excuses à lady
+Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.
+
+--Très bien, Dorian. J'espère que je vous verrai demain au thé; la
+Duchesse viendra.
+
+--Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.
+
+En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chassée
+l'envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui
+avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore
+besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se
+révoltait à l'idée de les toucher de ses mains.
+
+Cependant il fallait que ce fut fait. Il se résigna et quand il eut
+fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où
+il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu
+brûlait dans la cheminée; il y jeta encore une bûche. L'odeur de cuir
+roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts
+d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit faiblir, presque
+malade; et ayant allumé des pastilles d'Alger dans un brûle-parfums de
+cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre
+de toilette au musc.
+
+Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait
+fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un
+grand cabinet florentin, en ébène incrusté d'ivoire et de lapis. Il le
+regardait comme si c'eût été un objet capable de le ravir et de
+l'effrayer tout à la fois et comme s'il eût contenu quelque chose qu'il
+désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir
+fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses
+paupières s'abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient
+une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva
+du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l'ouvrit et pressa un
+bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement.
+Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite
+boîte de laque vieil or, délicatement travaillée; les côtés en étaient
+ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des
+glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte.
+Elle contenait une pâte verte ayant l'aspect de la cire et une odeur
+forte et pénétrante....
+
+Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres.... Il grelottait,
+quoique l'atmosphère de la pièce fut extraordinairement chaude, puis il
+s'étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la
+boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.
+
+Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit
+épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d'un cache-nez, se
+glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un _hansom_
+attelé d'un bon cheval. Il le héla, et donna à voix basse une adresse au
+cocher.
+
+L'homme secoua la tête.
+
+--C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.
+
+--Voilà un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si
+vous allez vite.
+
+--Très bien, monsieur, répondit l'homme, vous y serez dans une heure, et
+ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son
+cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Une pluie froide commençait à tomber, et les réverbères luisaient
+fantômatiquement dans le brouillard humide. Les public-houses se
+fermaient et des groupes ténébreux d'hommes et de femmes se séparaient
+aux alentours. D'ignobles éclats de rire fusaient des bars; en d'autres,
+des ivrognes braillaient et criaient....
+
+Étendu dans le _hansom_, son chapeau posé en arrière sur sa tête, Dorian
+Gray regardait avec des yeux indifférents la honte sordide de la grande
+ville; il se répétait à lui-même les mots que lord Henry lui avait dits
+le jour de leur première rencontre: «Guérir l'âme par le moyen des sens
+et les sens au moyen de l'âme...» Oui, là était le secret; il l'avait
+souvent essayé et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium où
+l'on peut acheter l'oubli, des tanières d'horreur où la mémoire des
+vieux péchés s'abolit par la folie des péchés nouveaux.
+
+La lune se levait basse dans le ciel, comme un crâne jaune.... De temps
+à autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les
+réverbères devenaient de plus en plus rares, et les rues plus étroites
+et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin et
+dut rétrograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval,
+trottant dans les flaques d'eau.... Les vitres du _hansom_ étaient
+ouatées d'une brume grise....
+
+«Guérir l'âme par le moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme.» Ces
+mots sonnaient singulièrement à son oreille.... Oui, son âme était
+malade à la mort.... Était-il vrai que les sens la pouvaient guérir?...
+Un sang innocent avait été versé.... Comment racheter cela? Ah! il
+n'était point d'expiation!... Mais quoique le pardon fut impossible,
+possible encore était l'oubli, et il était déterminé à oublier cette
+chose, à en abolir pour jamais le souvenir, à l'écraser comme on écrase
+une vipère qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui
+avait-il parlé ainsi? Qui l'avait autorisé à se poser en juge des
+autres? Il avait dit des choses qui étaient effroyables, horribles,
+impossibles à endurer....
+
+Le _hansom_ allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il....
+Il abaissa la trappe et dit à l'homme de se presser. Un hideux besoin
+d'opium commençait à le ronger. Sa gorge brûlait, et ses mains délicates
+se crispaient nerveusement; il frappa férocement le cheval avec sa
+canne.
+
+Le cocher ricana et fouetta sa bête.... Il se mit à rire à son tour, et
+l'homme se tut....
+
+La route était interminable, les rues lui semblaient comme la toile
+noire d'une invisible araignée. Cette monotonie devenait insupportable,
+et il s'effraya de voir le brouillard s'épaissir.
+
+Ils passèrent près de solitaires briqueteries.... Le brouillard se
+raréfiait, et il put voir les étranges fours en forme de bouteille d'où
+sortaient des langues de feu oranges en éventail. Un chien aboya comme
+ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le
+cheval trébucha dans une ornière, fit un écart et partit au galop....
+
+Au bout d'un instant, ils quittèrent le chemin glaiseux, et éveillèrent
+les échos des rues mal pavées.... Les fenêtres n'étaient point
+éclairées, mais ça et là, des ombres fantastiques se silhouettaient
+contre des jalousies illuminées; il les observait curieusement. Elles se
+remuaient comme de monstrueuses marionnettes, qu'on eût dit vivantes; il
+les détesta.... Une rage sombre était dans son coeur.
+
+Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte
+ouverte, et deux hommes coururent après la voiture l'espèce de cent
+yards; le cocher les frappa de son fouet.
+
+Il a été reconnu que la passion nous fait revenir aux mêmes pensées....
+Avec une hideuse réitération, les lèvres mordues de Dorian Gray
+répétaient et répétaient encore la phrase captieuse qui lui parlait
+d'âme et de sens, jusqu'à ce qu'il y eût trouvé la parfaite expression
+de son humeur, et justifié, par l'approbation intellectuelle, les
+sentiments qui le dominaient.... D'une cellule à l'autre de son cerveau
+rampait la même pensée; et le sauvage désir de vivre, le plus terrible
+de tous les appétits humains, vivifiait chaque nerf et chaque fibre de
+son être. La laideur qu'il avait haïe parce qu'elle fait les choses
+réelles, lui devenait chère pour cette raison; la laideur était la seule
+réalité.
+
+Les abominables bagarres, l'exécrable taverne, la violence crue d'une
+vie désordonnée, la vilenie des voleurs et des déclassés, étaient plus
+vraies, dans leur intense actualité d'impression, que toutes les formes
+gracieuses d'art, que les ombres rêveuses du chant; c'était ce qu'il lui
+fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait libre....
+
+Soudain, l'homme arrêta brusquement son cheval à l'entrée d'une sombre
+ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentelées des cheminées
+des maisons, s'élevaient des mâts noirs de vaisseaux; des guirlandes de
+blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de rêve....
+
+--C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix
+rauque du cocher par la trappe.
+
+Dorian tressaillit et regarda autour de lui....
+
+--C'est bien comme cela, répondit-il; et après être sorti hâtivement du
+cab et avoir donné au cocher le pourboire qu'il lui avait promis, il
+marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de là, une
+lanterne luisait à la poupe d'un navire de commerce; la lumière dansait
+et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au
+long cours qui faisait du charbon. Le pavé glissant avait l'air d'un
+mackintosh mouillé.
+
+Il se hâta vers la gauche, regardant derrière lui de temps à autre pour
+voir s'il n'était pas suivi. Au bout de sept à huit minutes, il
+atteignit une petite maison basse, écrasée entre deux manufactures
+misérables.... Une lumière brillait à une fenêtre du haut. Il s'arrêta
+et frappa un coup particulier.
+
+Quelques instants après, des pas se firent entendre dans le corridor, et
+il y eut un bruit de chaînes décrochées. La porte s'ouvrit doucement, et
+il entra sans dire un mot à la vague forme humaine, qui s'effaça dans
+l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau vert
+déchiré que souleva le vent venu de la rue. L'ayant écarté, il entra
+dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un salon de danse de
+troisième ordre. Autour des murs, des becs de gaz répandaient une
+lumière éclatante qui se déformait dans les glaces pleines de chiures de
+mouches, situées en face. De graisseux réflecteurs d'étain à côtes se
+trouvaient derrière, frissonnants disques de lumière.... Le plancher
+était couvert d'un sable jaune d'ocre, sali de boue, taché de liqueur
+renversée.
+
+Des Malais étaient accroupis près d'un petit fourneau à charbon de bois
+jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents blanches.
+Dans un coin sur une table, la tête enfouie dans ses bras croisés était
+étendu un matelot, et devant le bar aux peintures criardes qui occupait
+tout un côté de la salle, deux femmes hagardes se moquaient d'un vieux
+qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de
+dégoût....
+
+--Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en
+riant, comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se
+mit à geindre.
+
+Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant à une
+chambre obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches
+détraquées, une lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir
+profond, et ses narines palpitèrent de plaisir....
+
+En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train
+d'allumer à une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec
+hésitation.
+
+--Vous ici, Adrien, murmura Dorian.
+
+--Où pourrais-je être ailleurs, répondit-il insoucieusement. Personne ne
+veut plus me fréquenter à présent....
+
+--Je croyais que vous aviez quitté l'Angleterre.
+
+--Darlington ne veut rien faire.... Mon frère a enfin payé la note....
+Georges ne veut pas me parler non plus. Ça m'est égal, ajouta-t-il avec
+un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je
+pense que j'en ai eu de trop....
+
+Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui
+gisaient avec des postures fantastiques sur des matelas en loques....
+Ces membres déjetés, ces bouches béantes, ces yeux ouverts et vitreux,
+l'attirèrent.... Il savait dans quels étranges cieux ils souffraient, et
+quels ténébreux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles joies;
+ils étaient mieux que lui, emprisonné dans sa pensée. La mémoire, comme
+une horrible maladie, rongeait son âme; de temps à autre, il voyait les
+yeux de Basil Hallward fixés sur lui.... Cependant, il ne pouvait rester
+là; la présence d'Adrien Singleton le gênait; il avait besoin d'être
+dans un lieu où personne ne sût qui il était; il aurait voulu s'échapper
+de lui-même....
+
+--Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.
+
+--Sur le quai?...
+
+--Oui....
+
+--Cette folle y sera sûrement; on n'en veut plus ici..
+
+Dorian leva les épaules.
+
+--Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui haïssent sont
+beaucoup plus intéressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore
+meilleure....
+
+--C'est tout à fait pareil....
+
+--Je préfère cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand besoin.
+
+--Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.
+
+--Ça ne fait rien.
+
+Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.
+
+Un mulâtre, dans un turban déchiré et un ulster sale, grimaça un hideux
+salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets devant eux. Les
+femmes se rapprochèrent doucement, et se mirent à bavarder. Dorian leur
+tourna le dos, et, à voix basse, dit quelque chose à Adrien Singleton.
+
+Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de
+l'une des femmes:
+
+--Il paraît que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.
+
+--Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied.
+Que désirez-vous? de l'argent? en voilà! Ne me parlez plus....
+
+Deux éclairs rouges traversèrent les yeux boursouflés de la femme, et
+s'éteignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la tête et
+rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne
+la regardait envieusement....
+
+--Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas
+de revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout à fait heureux
+maintenant....
+
+--Vous m'écrirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas? dit
+Dorian un moment après.
+
+--Peut-être!...
+
+--Bonsoir, alors.
+
+--Bonsoir...répondit le jeune homme, en remontant les marches,
+essuyant ses lèvres desséchées avec un mouchoir.
+
+Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le
+rideau, un rire ignoble jaillit des lèvres peintes de la femme qui
+avait pris l'argent.
+
+--C'est le marché du démon! hoqueta-t-elle d'une voix éraillée.
+
+--Malédiction, cria-t-il, ne me dites pas cela!
+
+Elle fit claquer ses doigts....
+
+--C'est le Prince Charmant que vous aimez être appelé, n'est-ce pas?
+glapit-elle derrière lui.
+
+Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds à ces paroles, et regarda
+autour de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor
+se fermant.... Il se précipita dehors en courant....
+
+Dorian Gray se hâtait le long des quais sous la bruine.
+
+Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait étrangement ému; il
+s'étonnait que la ruine de cette jeune vie fut réellement son fait,
+comme Basil Hallward le lui avait dit d'une manière si insultante. Il
+mordit ses lèvres et ses yeux s'attristèrent un moment. Après tout,
+qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour
+supporter encore le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa
+propre vie, et la payait son prix pour la vivre.... Le seul malheur
+était que l'on eût à payer si souvent pour une seule faute, car il
+fallait payer toujours et encore.... Dans ses marchés avec les hommes,
+la Destinée ne ferme jamais ses comptes.
+
+Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que
+les hommes appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du
+corps, chaque cellule de la cervelle, semblent être animés de mouvements
+effrayants; les hommes et les femmes, dans de tels moments, perdent le
+libre exercice de leur volonté; ils marchent vers une fin terrible comme
+des automates. Le choix leur est refusé et la conscience elle-même est
+morte, ou, si elle vit encore, ne vit plus que pour donner à la
+rébellion son attrait, et son charme à la désobéissance; car tous les
+péchés, comme les théologiens sont fatigués de nous le rappeler, sont
+des péchés de désobéissance. Quand cet Ange hautain, étoile du matin,
+tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...
+
+Endurci, concentré dans le mal, l'esprit souillé, l'âme assoiffée de
+révolte, Dorian Gray hâtait le pas de plus en plus.... Comme il
+pénétrait sous une arcade sombre, il avait accoutumé souvent de prendre
+pour abréger son chemin vers l'endroit mal famé où il allait, il se
+sentit subitement saisi par derrière, et avant qu'il eût le temps de se
+défendre, il était violemment projeté contre le mur; une main brutale
+lui étreignait la gorge!...
+
+Il se défendit follement, et par un effort désespéré, détacha, de son
+cou les doigts qui l'étouffaient.... Il entendit le déclic d'un
+revolver, et aperçut la lueur d'un canon poli pointé vers sa tête, et la
+forme obscure d'un homme court et râblé....
+
+--Que voulez-vous? balbutia-t-il.
+
+--Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...
+
+--Vous êtes fou! Que vous ai-je fait?
+
+--Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane était ma soeur!
+Elle s'est tuée, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je
+jure que je vais vous tuer!... Je vous ai cherché pendant des années,
+sans guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont
+mortes. Je ne savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous
+appelait. Par hasard, je l'ai entendu ce soir. Réconciliez-vous avec
+Dieu, car, ce soir, vous allez mourir!...
+
+Dorian Gray faillit s'évanouir de terreur....
+
+--Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu
+parler d'elle, vous êtes fou....
+
+--Vous feriez mieux de confesser votre péché, car aussi vrai que je suis
+James Vane, vous allez mourir!
+
+Le moment était terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...
+
+--A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous
+confesser, pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord
+régler cela.... Une minute! Pas plus!...
+
+Les bras de Dorian retombèrent. Paralysé de terreur, il ne pouvait
+penser.... Soudain, une ardente espérance lui traversa l'esprit!...
+
+--Arrêtez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est morte?
+Vite, dites-moi!...
+
+--Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait
+rien....
+
+--Dix-huit ans, répondit Dorian Gray, avec un rire triomphant....
+Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...
+
+James Vane hésita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire,
+puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....
+
+Bien que la lumière de la lanterne fut indécise et vacillante, elle
+suffit cependant à lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable
+dans laquelle il était tombé, car la face de l'homme qu'il allait tuer
+avait toute la fraîcheur de l'adolescence et la pureté sans tache de la
+jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, à peine plus; il
+ne devait guère être plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y
+avait tant d'années.... Il devenait évident que ce n'était pas l'homme
+qui avait détruit sa vie....
+
+Il le lâcha, et recula....
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!
+
+Dorian Gray respira....
+
+--Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le
+regardant sévèrement. Que cela vous soit un avertissement de ne point
+chercher à vous venger vous-même.
+
+--Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a trompé. Un mot
+que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse
+piste.
+
+--Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui
+pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons
+et descendant doucement la rue.
+
+James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la
+tête aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un
+instant, rampait le long du mur suintant, fut un moment dans la lumière,
+et s'approcha de lui à pas de loup.. Il sentit une main qui se posait
+sur son bras, et se retourna en tressaillant.... C'était une des femmes
+qui buvaient au bar.
+
+--Pourquoi ne l'avez-vous pas tué, siffla-t-elle, en approchant de lui
+sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous êtes
+précipité de chez Daly. Fou que vous êtes! Vous auriez dû le tuer! Il a
+beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..
+
+--Ce n'était pas l'homme que je cherchais, répondit-il, et je n'ai
+besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme!
+L'homme que je veux tuer a près de quarante ans. Celui-là était à peine
+un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souillé mes mains de son sang.
+
+La femme eut un rire amer....
+
+--A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a près de
+dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?
+
+--Vous mentez! cria James Vane.
+
+Elle leva les mains au ciel.
+
+--Devant Dieu, je dis la vérité! s'écria-t-elle....
+
+--Devant Dieu!...
+
+--Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de
+ceux qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa
+belle figure! Il y a près de dix-huit ans que je l'ai rencontré. Il n'a
+pas beaucoup changé depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle
+avec un regard mélancolique.
+
+--Vous le jurez?...
+
+--Je le jure, dirent ses lèvres en écho. Mais ne me trahissez pas,
+gémit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver
+un logement cette nuit.
+
+Il la quitta avec un juron, et se précipita au coin de la rue, mais
+Dorian Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme était partie
+aussi....
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Une semaine plus tard, Dorian Gray était assis dans la serre de Selby
+Royal, parlant à la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un
+homme de soixante ans, à l'air fatigué, était parmi ses hôtes. C'était
+l'heure du thé, et la douce lumière de la grosse lampe couverte de
+dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines délicats
+et l'argent repoussé du service; la duchesse présidait la réception.
+
+Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses
+lèvres d'un rouge sanglant riaient à quelque chose que Dorian lui
+soufflait. Lord Henry était étendu sur une chaise d'osier drapée de
+soie, les regardant. Sur un divan de couleur pêche, lady Narborough
+feignait d'écouter la description que lui faisait le duc du dernier
+scarabée brésilien dont il venait d'enrichir sa collection.
+
+Trois jeunes gens en des smokings recherchés offraient des gâteaux à
+quelques dames. La société était composée de douze personnes et l'on en
+attendait plusieurs autres pour le jour suivant.
+
+--De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y
+déposant sa tasse. J'espère que Dorian vous fait part de mon plan de
+rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une idée charmante.
+
+--Mais je n'ai pas besoin d'être rebaptisée, Harry, répliqua la
+duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis très satisfaite de mon
+nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.
+
+--Ma chère Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour
+tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux
+fleurs.... Hier, je cueillis une orchidée pour ma boutonnière. C'était
+une adorable fleur tachetée, aussi perverse que les sept péchés
+capitaux. Distraitement, je demandais à l'un des jardiniers comment elle
+s'appelait. Il me répondit que c'était un beau spécimen de
+_Robinsoniana_ ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste
+vérité, mais nous avons perdu la faculté de donner de jolis noms aux
+objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits;
+mon unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le réalisme
+vulgaire en littérature. L'homme qui appellerait une bêche, une bêche,
+devrait être forcé d'en porter une; c'est la seule chose qui lui
+conviendrait....
+
+--Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.
+
+--Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.
+
+--Je le reconnais à ce trait, s'exclama la duchesse.
+
+--Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil.
+On ne peut se débarrasser d'une étiquette. Je refuse le titre.
+
+--Les Majestés ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies lèvres.
+
+--Vous voulez que je défende mon trône, alors?...
+
+--Oui.
+
+--Je dirai les vérités de demain.
+
+--Je préfère les fautes d'aujourd'hui, répondit la duchesse.
+
+--Vous me désarmez, Gladys, s'écria-t-il, imitant son opiniâtreté.
+
+--De votre bouclier, Harry, non de votre lance....
+
+--Je ne joute jamais contre la beauté, dit-il avec son inclinaison de
+main.
+
+--C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beauté trop haut.
+
+--Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux
+être beau que bon. Mais d'un autre côté, personne n'est plus disposé que
+je ne le suis à reconnaître qu'il vaut mieux être bon que laid.
+
+--La laideur est alors un des sept péchés capitaux, s'écria la duchesse.
+Qu'advient-il de votre comparaison sur les orchidées?...
+
+--La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne
+Tory, ne devez les mésestimer.
+
+--La bière, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre
+Angleterre ce qu'elle est.
+
+--Vous n'aimez donc pas votre pays?
+
+--J'y vis.
+
+--C'est que vous en censurez le meilleur!
+
+--Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous?
+interrogea-t-il.
+
+--Que dit-elle de nous?
+
+--Que Tartuffe a émigré en Angleterre et y a ouvert boutique.
+
+--Est-ce de vous, Harry?
+
+--Je vous le donne.
+
+--Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.
+
+--Vous n'avez rien à craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent
+jamais dans une description.
+
+--Ils sont pratiques.
+
+--Ils sont plus rusés que pratiques. Quand ils établissent leur grand
+livre, ils balancent la stupidité par la fortune et le vice par
+l'hypocrisie.
+
+--Cependant, nous avons fait de grandes choses.
+
+--Les grandes choses nous furent imposées, Gladys.
+
+--Nous en avons porté le fardeau.
+
+--Pas plus loin que le _Stock Exchange_.
+
+Elle secoua la tête.
+
+--Je crois dans la race, s'écria-t-elle.
+
+--Elle représente les survivants de la poussée.
+
+--Elle suit son développement.
+
+--La décadence m'intéresse plus.
+
+--Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.
+
+--Une maladie.
+
+--L'Amour?
+
+--Une illusion.
+
+--La religion?
+
+--Une chose qui remplace élégamment la Foi.
+
+--Vous êtes un sceptique.
+
+--Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.
+
+--Qu'êtes-vous?
+
+--Définir est limiter.
+
+--Donnez-moi un guide.
+
+--Les fils sont brisés. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.
+
+--Vous m'égarez.... Parlons d'autre chose.
+
+--Notre hôte est un sujet délicieux. Il fut baptisé, il y a des ans, le
+Prince Charmant.
+
+--Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'écria Dorian Gray.
+
+--Notre hôte est plutôt désagréable ce soir, remarqua avec enjouement
+la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a épousée, d'après
+ses principes scientifiques, que comme le meilleur spécimen qu'il a pu
+trouver du papillon moderne.
+
+--J'espère du moins que l'idée ne lui viendra pas de vous transpercer
+d'une épingle, duchesse, dit Dorian en souriant.
+
+--Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....
+
+--Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?
+
+--Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement,
+parce que j'arrive à neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il
+faut que je sois habillée pour huit heures et demie.
+
+--Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la congédier.
+
+--Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous
+souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady
+Hilstone?.... Vous ne vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est
+gentil de votre part de faire semblant de vous en souvenir. Eh bien! il
+a été fait avec rien; tous les jolis chapeaux sont faits de rien.
+
+--Comme les bonnes réputations, Gladys, interrompit lord Henry....
+Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour être
+populaire, il faut être médiocre.
+
+--Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la tête, et les femmes
+gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les
+médiocrités. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles
+comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez
+jamais....
+
+--Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.
+
+--Ah! alors, vous n'avez jamais réellement aimé, M. Gray, répondit la
+duchesse sur un ton de moquerie triste.
+
+--Ma chère Gladys, s'écria lord Henry, comment pouvez-vous dire cela? La
+passion vit par sa répétition et la répétition convertit en art un
+penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois qu'on
+ait jamais aimé. La différence d'objet n'altère pas la sincérité de la
+passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons avoir dans la vie
+au plus qu'une grande expérience, et le secret de la vie est de la
+reproduire le plus souvent possible.
+
+--Même quand vous fûtes blessé par elle, Harry? demanda la duchesse
+après un silence.
+
+--Surtout quand on fut blessé par elle, répondit lord Henry.
+
+Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda
+Dorian Gray:
+
+--Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.
+
+Dorian hésita un instant; il rejeta sa tête en arrière, et riant:
+
+--Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.
+
+--Même quand il a tort?
+
+--Harry n'a jamais tort, Duchesse.
+
+--Et sa philosophie vous rend heureux?
+
+--Je n'ai jamais recherché le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je
+n'ai cherché que le plaisir.
+
+--Et vous l'avez trouvé, M. Gray?
+
+--Souvent, trop souvent....
+
+La duchesse soupira....
+
+--Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne
+la trouverai pas ce soir.
+
+--Laissez-moi vous cueillir quelques orchidées, duchesse, s'écria Dorian
+en se levant et marchant dans la serre....
+
+--Vous flirtez de trop près avec lui, dit lord Henry à sa cousine.
+Faites attention. Il est fascinant....
+
+--S'il ne l'était pas, il n'y aurait point de combat.
+
+--Les Grecs affrontent les Grecs, alors?
+
+--Je suis du côté des Troyens; ils combattaient pour une femme.
+
+--Ils furent défaits....
+
+--Il y a des choses plus tristes que la défaite, répondit-elle.
+
+--Vous galopez, les rênes sur le cou....
+
+--C'est l'allure qui nous fait vivre.
+
+--J'écrirai cela dans mon journal ce soir.
+
+--Quoi?
+
+--Qu'un enfant brûlé aime le feu.
+
+--Je ne suis pas même roussie; mes ailes sont intactes.
+
+--Vous en usez pour tout, excepté pour la fuite.
+
+--Le courage a passé des hommes aux femmes. C'est une nouvelle
+expérience pour nous.
+
+--Vous avez une rivale.
+
+--Qui?
+
+--Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.
+
+--Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est
+fatal, à nous qui sommes romantiques.
+
+--Romantiques! Vous avez toute la méthode de la science.
+
+--Les hommes ont fait notre éducation.
+
+--Mais ne vous ont pas expliquées....
+
+--Décrivez-nous comme sexe, fut le défi.
+
+--Des sphinges sans secrets.
+
+Elle le regarda, souriante....
+
+--Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai
+pas dit la couleur de ma robe.
+
+--Vous devriez assortir votre robe à ses fleurs, Gladys.
+
+--Ce serait une reddition prématurée.
+
+--L'Art romantique procède par gradation.
+
+--Je me garderai une occasion de retraite.
+
+--A la manière des Parthes?...
+
+--Ils trouvèrent la sécurité dans le désert; je ne pourrais le faire.
+
+--Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir, répondit-il....
+
+A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un
+gémissement étouffé, suivi de la chute sourde d'un corps lourd!...
+Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux
+remplis de crainte, lord Henry se précipita parmi les palmes pendantes,
+et trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pavé de briques,
+évanoui, comme mort....
+
+Il fut porté dans le salon bleu et déposé sur un sofa. Au bout de
+quelques minutes, il revint à lui, et regarda avec une expression
+effarée....
+
+--Qu'est-il arrivé? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf ici,
+Harry?...
+
+Un tremblement le prit....
+
+--Mon cher Dorian, répondit lord Henry, c'est une simple syncope, voilà
+tout. Vous devez vous être surmené. Il vaut mieux pour vous que vous ne
+veniez pas au dîner; je prendrai votre place.
+
+--Non, j'irai dîner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre dîner.
+Je ne veux pas être seul!
+
+Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une
+sauvage et insouciante gaieté dans les manières; mais de temps à autre,
+un frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaquée comme
+un blanc mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane,
+le guettant!...
+
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la
+journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir,
+indifférent à la vie cependant.... La crainte d'être surveillé, chassé,
+traqué, commençait à le dominer. Il tremblait quand un courant d'air
+remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre
+les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses résolutions
+dissipées, à ses regrets ardents.... Quand il fermait les yeux, il
+revoyait la figure du matelot le regardant à travers la vitre embuée, et
+l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son
+coeur!...
+
+Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité la
+vengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideuses formes du
+châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il y avait quelque chose
+de fatalement logique dans l'imagination. C'est l'imagination qui met le
+remords à la piste du péché.... C'est l'imagination qui fait que le
+crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le monde commun des
+faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons récompensés; le
+succès est donné aux forts, et l'insuccès aux faibles; c'est tout....
+
+D'ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison, les
+gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient
+été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la
+remarque.... Décidément c'était une simple illusion; le frère de Sibyl
+Vane n'était pas revenu pour le tuer. Il était parti sur son vaisseau
+pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout cas, il
+était sauf.... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le savoir;
+le masque de la jeunesse l'avait sauvé.
+
+Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu'une illusion,
+n'était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de
+pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se
+mouvoir!... Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et
+nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins
+silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant à l'oreille
+dans les fêtes, réveillant de leurs doigts glacés quand il dormirait!...
+A cette pensée rampant dans son esprit, il pâlit, et soudainement l'air
+lui parut se refroidir....
+
+Oh! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son ami!
+Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène! Il la voyait
+encore! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté d'horreur!...
+
+Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée d'écarlate,
+surgissait l'image de son crime!
+
+Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si
+son coeur éclatait!...
+
+Ce ne fut que le troisième jour qu'il se hasarda à sortir. Il y avait
+quelque chose dans l'air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin
+d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre;
+mais ce n'était pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui
+avaient causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet
+excès d'angoisse qui avait cherché à gâter, à mutiler la perfection de
+son calme; il en est toujours ainsi avec les tempéraments subtils et
+finement trempés; leurs passions fortes doivent ou plier ou les
+meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas elles-mêmes. Les
+chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandes amours
+et les vrais chagrins s'anéantissent par leur propre plénitude....
+
+Il s'était convaincu qu'il avait été la victime de son imagination
+frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec compassion et
+quelque mépris.
+
+Après le déjeuner du matin, il se promena près d'une heure avec la
+duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour
+rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu
+sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de métal
+bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie du lac entouré
+de roseaux....
+
+Au coin d'un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le frère
+de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il sauta
+à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la jument
+au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les branches tombées
+et les broussailles rudes.
+
+--Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.
+
+--Pas très bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois
+qu'elle sera meilleure après le lunch, quand nous avancerons dans les
+terres.... Dorian flâna à côté de lui.... L'air était vif et
+aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris
+rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës
+des fusils qui se succédaient, l'intéressèrent et le remplirent d'un
+sentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l'insouciance du
+bonheur, par l'indifférence hautaine de la joie....
+
+Soudain, d'une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux, avec
+ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de
+derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un bouquet
+d'aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose
+de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian
+qui s'écria: «Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...»
+
+--Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le lièvre
+bondissait dans le fourré, il tira.... On entendit deux cris, celui du
+lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d'un homme mortellement
+frappé,--ce qui est autrement horrible!
+
+--Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel âne,
+que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il
+de toute la force de ses poumons. Un homme est blessé!...
+
+Le garde général arriva courant, un bâton à la main.
+
+--Où, monsieur? cria-t-il, où est-il?
+
+Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.
+
+--Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant vers le
+fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrière?... Vous
+m'avez gâté ma chasse d'aujourd'hui....
+
+Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, écartant les branches.... Au
+bout d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil.
+Il se retourna, terrifié.... Il lui semblait que le malheur le suivait
+où il allait.... Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme était
+réellement mort, et l'affirmative réponse du garde. Le bois lui parut
+soudain hanté de figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une
+myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix.... Un grand faisan à
+gorge dorée s'envola dans les branches au-dessus d'eux.
+
+Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble,
+comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait
+sur son épaule; il tressaillit et regarda autour de lui....
+
+--Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est
+close pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.
+
+--Je voudrais qu'elle fut close à jamais, Harry, répondit-il amèrement.
+Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est....
+
+Il ne put achever....
+
+--Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entière dans la
+poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à la maison....
+
+Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l'avenue pendant près de
+cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers lord
+Henry et lui dit avec un soupir profond:
+
+--C'est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage!
+
+--Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon
+cher ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi
+se mettait-il devant les fusils? Ça ne nous regarde pas.... C'est
+naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les
+rabatteurs; ça fait croire qu'on est un mauvais fusil, et cependant
+Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien.... Mais pourquoi parler de
+cela?...
+
+Dorian secoua la tête:
+
+--Mauvais présage, Harry!... J'ai idée qu'il va arriver quelque chose de
+terrible à l'un d'entre nous.... A moi, peut-être....
+
+Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....
+
+Lord Henry éclata de rire....
+
+--La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul
+péché pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement, cette
+affaire ne nous amènera pas de désagréments, à moins que les rabatteurs
+n'en bavardent en dînant; je leur défendrai d'en parler.... Quant aux
+présages, ça n'existe pas: la destinée ne nous envoie pas de hérauts;
+elle est trop sage.... ou trop cruelle pour cela. D'ailleurs, que
+pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans le monde
+un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son
+existence contre la vôtre?...
+
+--Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez
+pas!... Je dis vrai.... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus
+heureux que moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de
+la mort qui me terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans
+l'air lourd autour de moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derrière ces
+arbres, un homme qui me guette, qui m'attend!...
+
+Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante
+main gantée....
+
+--Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je
+m'imagine qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous
+voulez mettre sur la table, ce soir.... Vous êtes vraiment nerveux, mon
+cher! Il vous faudra voir le médecin, quand vous retournerez à la
+ville.... Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s'approcher le
+jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté de lord
+Henry, et sortit une lettre qu'il tendit à son maître.
+
+--Sa Grâce m'a dit d'attendre une réponse, murmura-t-il.
+
+Dorian mit la lettre dans sa poche.
+
+--Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement.
+
+L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.
+
+--Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en
+riant lord Henry. C'est une des qualités que j'admire le plus en elles.
+Une femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la
+regardera....
+
+--Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce
+moment, vous vous égarez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne
+l'aime pas.
+
+--Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui
+fait que vous êtes parfaitement appariés.
+
+--Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations
+aucune base scandaleuse.
+
+--La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry,
+allumant une cigarette.
+
+--Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un épigramme.
+
+--Les gens vont à l'autel de leur propre consentement, fut la réponse.
+--Je voudrais aimer! s'écria Dorian Gray avec une intonation
+profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que j'ai perdu
+la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré en moi-même. Ma
+personnalité m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de m'évader, de
+voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'être venu ici. Je pense
+que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour qu'on prépare le yacht.
+Sur un yacht, on est en sécurité....
+
+--Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le
+dire? Vous savez que je vous aiderais.
+
+--Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et d'ailleurs
+ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a bouleversé.
+J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne
+m'arrive.
+
+--Quelle folie!
+
+--Je l'espère.... mais je ne puis m'empêcher d'y penser.... Ah! voici la
+duchesse, elle a l'air d'Arthémise dans un costume tailleur.... Vous
+voyez que nous revenions, duchesse....
+
+--J'ai appris ce qui est arrivé, M. Gray, répondit-elle. Ce pauvre
+Geoffrey est tout à fait contrarié.... Il paraîtrait que vous l'aviez
+conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C'est curieux!
+
+--Oui, c'est très curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela.
+Quelque caprice, je crois; ce lièvre avait l'air de la plus jolie des
+choses vivantes.... Mais je suis fâché qu'on vous ait rapporté
+l'accident. C'est un odieux sujet....
+
+--C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur
+psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme
+c'eut été intéressant!... J'aimerais connaître quelqu'un qui eût commis
+un vrai meurtre.
+
+--Que c'est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce
+pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indisposé!... Il va se
+trouver mal!...
+
+Dorian se redressa avec un effort et sourit.
+
+--Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités;
+c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas
+entendu ce qu'Harry disait.... Était-ce mal? Vous me le direz une autre
+fois. Je pense qu'il vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en
+excuserez, n'est-ce pas?...
+
+Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre à la
+terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry
+tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.
+
+--L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.
+
+Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le paysage....
+
+--Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.
+
+Il secoua la tête:
+
+--La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme.
+La brume rend plus merveilleuses les choses.
+
+--On peut perdre son chemin.
+
+--Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys.
+
+--Quel est-il?
+
+--La désillusion.
+
+--C'est mon début dans la vie, soupira-t-elle.
+
+--Il vous vint couronné....
+
+--Je suis fatigué des feuilles de fraisier.
+
+--Elles vous vont bien.
+
+(La feuille de fraisier est l'ornement héraldique, en
+Angleterre, des _couronnes_ ducales. (N.D.T.))
+
+--Seulement en public....
+
+--Vous les regretterez.
+
+--Je n'en perdrai pas un pétale.
+
+--Monmouth a des oreilles.
+
+--La vieillesse est dure d'oreille.
+
+--N'a-t-il jamais été jaloux?
+
+--Je voudrais qu'il l'eût été.
+
+Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...
+
+--Que cherchez-vous? demanda-t-elle.
+
+--La mouche de votre fleuret, répondit-il.... Vous l'avez laissée
+tomber.
+
+--J'ai encore le masque, dit-elle en riant.
+
+--Il fait vos yeux plus adorables!
+
+Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans un
+fruit écarlate....
+
+Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur
+dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue
+subitement un fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur
+infortuné, tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa
+mort. Il s'était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait dit, par
+hasard, en manière de plaisanterie cynique.
+
+A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de préparer ses
+malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit
+heures et demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à
+Selby Royal; c'était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans
+le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de sang.
+
+Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu'il allait à la ville
+consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités pendant son
+absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa à la porte, et
+son valet vint l'avertir que le garde principal désirait lui parler....
+Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres:
+
+--Faites-le entrer, dit-il après un instant d'hésitation. Comme l'homme
+entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l'ouvrant
+devant lui:
+
+--Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin,
+Thornton, dit-il, en prenant une plume.
+
+--Oui, monsieur, dit le garde-chasse.
+
+--Est-ce que le pauvre garçon était marié? Avait-il de la famille?
+demanda Dorian d'un air ennuyé. S'il en est ainsi, je ne la laisserai
+pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez
+nécessaire.
+
+--Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la
+liberté de venir vous voir.
+
+--Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous
+dire? N'était-il pas l'un de vos hommes?...
+
+--Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.
+
+La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait
+soudainement cessé de battre.
+
+--Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...
+
+--Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la
+marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.
+
+--A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers
+l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son
+nom?...
+
+--Rien qu'un peu d'argent, et un revolver à six coups. Nous n'avons
+découvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossière. Une
+sorte de matelot, croyons-nous....
+
+Dorian bondit sur ses pieds.... Une espérance terrible le traversa....
+Il s'y cramponna follement....
+
+--Où est le corps? s'écria-t-il. Vite, je veux le voir!
+
+--Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme. Les gens
+n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent
+qu'un cadavre apporte le malheur.
+
+--La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites à un palefrenier de
+m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-même aux
+écuries. Ça économisera du temps.
+
+Moins d'un quart d'heure après, Dorian Gray descendait au grand galop la
+longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une
+procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin.
+Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrière et le désarçonna
+presque. Il la cingla à l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air
+comme une flèche; les pierres volaient sous ses sabots....
+
+Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la
+cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l'un d'eux. Dans
+l'écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit
+que le corps était là; il se précipita vers la porte et mit la main au
+loquet....
+
+Il hésita un moment, sentant qu'il était sur la pente d'une découverte
+qui referait ou gâterait à jamais sa vie.... Puis il poussa la porte et
+entra.
+
+Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme
+habillé d'une chemise grossière et d'un pantalon bleu. Un mouchoir
+taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à côté de lui
+dans une bouteille, grésillait....
+
+Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever
+lui-même le mouchoir.... Il dit à un garçon de ferme de venir.
+
+--Ôtez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en
+s'appuyant au montant de la porte.
+
+Quand le valet eût fait ce qu'il lui commandait, il s'avança.... Un cri
+de joie jaillit de ses lèvres! L'homme qui avait été tué dans le fourré
+était James Vane!...
+
+Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre....
+
+Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient
+pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....
+
+
+
+
+
+XIX
+
+
+--Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'écria lord Henry,
+trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de
+rose. Vous êtes absolument parfait. Ne changez pas, de grâce....
+
+Dorian Gray hocha la tête:
+
+--Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en
+veux plus faire. J'ai commencé hier mes bonnes actions.
+
+--Où étiez-vous hier?
+
+--A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.
+
+--Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut être bon
+à la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les
+gens qui vivent hors de la ville sont absolument incivilisés; la
+civilisation n'est d'aucune manière, une chose facile à atteindre. Il
+n'y a que deux façons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les
+gens de la campagne n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre;
+aussi stagnent-ils....
+
+--La culture ou la corruption, répéta Dorian.... Je les ai un peu
+connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent
+se trouver réunis. Car j'ai un nouvel idéal, Harry. Je veux changer; je
+pense que je le suis déjà.
+
+--Vous ne m'avez pas encore dit quelle était votre bonne action; ou bien
+me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon
+pendant qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de
+fraises aromatiques, et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen
+d'une cuiller tamisée en forme de coquille.
+
+--Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je
+raconterai à tout le monde.... J'ai épargné une femme. Cela semble vain,
+mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle était très belle et
+ressemblait étonnamment à Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui
+m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme
+cela me semble loin!... Hetty n'était pas de notre classe,
+naturellement; c'était une simple fille de village. Mais je l'aimais
+réellement; je suis sûr que je l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de
+mai que nous avons eu, j'avais pris l'habitude d'aller la voir deux ou
+trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra dans un petit verger.
+Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait. Nous
+devions partir ensemble ce matin à l'aube.... Soudainement, je me
+décidai à la quitter, la laissant fleur comme je l'avais trouvée....
+
+--J'aime à croire que la nouveauté de l'émotion doit vous avoir donné
+un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry. Mais je
+puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donné de bons
+conseils et...brisé son coeur.... C'était le commencement de votre
+réforme?
+
+--Harry, vous êtes méchant! Vous ne devriez pas dire ces choses
+abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas brisé; elle pleura, cela
+s'entend, et ce fut tout. Mais elle n'est point déshonorée; elle peut
+vivre, comme Perdita, dans son jardin où poussent la menthe et le souci.
+
+--Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se
+renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos manières
+sont curieusement enfantines.... Pensez-vous que désormais, cette jeune
+fille se contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se
+mariera quelque jour à un rude charretier ou à un paysan grossier; le
+fait de vous avoir rencontré, de vous avoir aimé, lui fera détester son
+mari, et elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire
+que j'augure bien de votre grand renoncement.... Pour un début, c'est
+pauvre.... En outre savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas à
+présent dans quelque étang de moulin, éclairé par les étoiles, entouré
+par des nénuphars, comme Ophélie?...
+
+--Je ne veux penser à cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de
+cette façon, vous suggérez les tragédies les plus sérieuses.... Je suis
+désolé de vous en avertir, mais je ne fais plus attention à ce que vous
+me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir ainsi. Pauvre Hetty! Comme
+je me rendais à cheval à la ferme, ce matin, j'aperçus sa figure blanche
+à la fenêtre, comme un bouquet de jasmin.... Ne parlons plus de cela, et
+n'essayez pas de me persuader que la première bonne action que j'aie
+faite depuis des années, le premier petit sacrifice de moi-même que je
+me connaisse, soit une sorte de péché. J'ai besoin d'être meilleur. Je
+deviens meilleur.... Parlez-moi de vous. Que dit-on à la ville? Je n'ai
+pas été au club depuis plusieurs jours.
+
+--On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.
+
+--J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant
+un peu de vin, et fronçant légèrement les sourcils.
+
+--Mon cher ami, on n'a parlé de cela que pendant six semaines, et le
+public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de
+conversation tous les trois mois. Il a été cependant assez bien partagé,
+récemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell;
+à présent, c'est la disparition mystérieuse d'un artiste. On croit à
+Scotland-Yard que l'homme à l'ulster gris qui quitta Londres pour Paris,
+le neuf novembre, par le train de minuit, était ce pauvre Basil, et la
+police française déclare que Basil n'est jamais venu à Paris. J'aime à
+penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu à
+San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit à San-Francisco
+toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit être une ville
+délicieuse; elle possède toutes les attractions du monde futur....
+
+--Que pensez-vous qu'il soit arrivé à Basil? demanda Dorian levant son
+verre de Bourgogne à la lumière et s'émerveillant lui-même du calme avec
+lequel il discutait ce sujet.
+
+--Je n'en ai pas la moindre idée. Si Basil veut se cacher, ce n'est
+point là mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser.
+La mort est la seule chose qui m'ait jamais terrifié. Je la hais!...
+
+--Pourquoi, dit paresseusement l'autre.
+
+--Parce que, répondit lord Henry en passant sous ses narines le treillis
+doré d'une boîte ouverte de vinaigrette, on survit à tout de nos jours,
+excepté à cela. La mort et la vulgarité sont les deux seules choses au
+dix-neuvième siècle que l'on ne peut expliquer.... Allons prendre le
+café dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du Chopin. Le gentleman avec
+qui ma femme est partie interprétait Chopin d'une manière exquise....
+Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un peu triste
+sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise
+habitude. Mais on regrette même la perte de ses mauvaises habitudes;
+peut être est-ce celles-là que l'on regrette le plus; elles sont une
+partie essentielle de la personnalité.
+
+Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre
+voisine, s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires
+blancs et noirs des touches. Quand on apporta le café, il s'arrêta, et
+regardant lord Henry, lui dit:
+
+--Harry, ne vous est-il jamais venu à l'idée que Basil avait été
+assassiné?
+
+Lord Henry eut un bâillement:
+
+--Basil était très connu et portait toujours une montre Waterbury....
+Pourquoi l'aurait-on assassiné? Il n'était pas assez habile pour avoir
+des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre; mais
+un homme peut peindre comme Velasquez et être aussi terne que possible.
+Basil était réellement un peu lourdaud.... Il m'intéressa une fois,
+quand il me confia, il y a des années, la sauvage adoration qu'il avait
+pour vous et que vous étiez le motif dominant de son art.
+
+--J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans
+la voix. Mais ne dit-on pas qu'il a été assassiné?
+
+--Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble guère probable. Je sais
+qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'était pas
+homme à les fréquenter. Il n'était pas curieux; c'était son défaut
+principal.
+
+--Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassiné Basil?
+dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.
+
+--Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caractère qui ne
+vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarité est crime.
+Ça ne vous siérait pas de commettre un meurtre. Je suis désolé de
+blesser peut-être votre vanité en parlant ainsi, mais je vous assure que
+c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes inférieures;
+je ne les blâme d'ailleurs nullement. J'imagine que le crime est pour
+elles ce que l'art est à nous, simplement une méthode de se procurer
+d'extraordinaires sensations.
+
+--Une méthode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un
+homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce même crime? Ne me
+racontez pas cela!...
+
+--Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en
+riant lord Henry. C'est là un des plus importants secrets de
+l'existence. Je croirais, cependant, que le meurtre est toujours une
+faute; on ne doit jamais rien commettre dont on ne puisse causer après
+dîner.... Mais ne parlons plus du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il
+a pu avoir une fin aussi romantique que celle que vous supposez; mais je
+ne puis.... Il a dû tomber d'un omnibus dans la Seine, et le conducteur
+n'en a point parlé.... Oui, telle a été probablement sa fin.... Je le
+vois très bien sur le dos, gisant sous les eaux vertes avec de lourdes
+péniches passant sur lui et de longues herbes dans les cheveux.
+Voyez-vous, je ne crois pas qu'il eût fait désormais une belle oeuvre.
+Pendant les dix dernières années, sa peinture s'en allait beaucoup.
+Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la chambre, alla
+chatouiller la tête d'un curieux perroquet de Java, un gros oiseau au
+plumage gris, à la crête et à la queue vertes, qui se balançait sur un
+bambou. Comme ses doigts effilés le touchaient, il fit se mouvoir la
+dartre blanche de ses paupières clignotantes sur ses prunelles
+semblables à du verre noir et commença à se dandiner en avant et en
+arrière.
+
+--Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa
+poche, sa peinture s'en allait tout à fait. Il me semblait avoir perdu
+quelque chose. Il avait perdu un idéal. Quand vous et lui cessèrent
+d'être grands amis, il cessa d'être un grand artiste. Qu'est-ce qui vous
+sépara?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela fût, il ne vous oublia
+jamais. C'est une habitude qu'ont tous les fâcheux. A propos qu'est donc
+devenu cet admirable portrait qu'il avait peint d'après vous? Je crois
+ne point l'avoir revu depuis qu'il y mit la dernière main. Ah! oui, je
+me souviens que vous m'avez dit, il y a des années, l'avoir envoyé à
+Selby et qu'il fut égaré ou volé en route. Vous ne l'avez jamais
+retrouvé?... Quel malheur! C'était vraiment un chef-d'oeuvre! Je me
+souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir acheté
+maintenant. Il appartenait à la meilleure époque de Basil. Depuis lors,
+ses oeuvres montrèrent ce curieux mélange de mauvaise peinture et de
+bonnes intentions qui fait qu'un homme mérite d'être appelé un
+représentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le
+retrouver? Vous auriez dû en mettre.
+
+--Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai
+jamais aimé. Je regrette d'avoir posé pour ce portrait. Le souvenir de
+tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en mémoire ces vers d'une
+pièce connue, _Hamlet_, je crois.... Voyons, que disent-ils?...
+
+ Like the painting of a sorrow,
+ A face without a heart
+
+ (Comme la peinture d'un chagrin
+ Une figure sans coeur)
+
+«Oui, c'était tout à fait cela....
+
+Lord Henry se mit à rire....
+
+--Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur,
+répondit-il s'enfonçant dans un fauteuil.
+
+Dorian Gray secoua la tête et plaqua quelques accords sur le piano.
+«_Like the painting of a sorrow_» répéta-t-il «_a face without a
+heart_.»
+
+L'autre se renversa, le regardant les yeux à demi fermés....
+
+--A propos, Dorian, interrogea-t-il après une pose, «quel profit y
+a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd--comment diable
+était-ce?--sa propre âme?»
+
+Le piano sonnait faux.... Dorian s'arrêta et regardant son ami:
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?
+
+--Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je
+vous le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une
+réponse. Voilà tout. J'étais au Parc dimanche dernier et près de l'Arche
+de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal vêtus qui écoutaient
+quelque vulgaire prédicateur de carrefour. Au moment où je passais,
+j'entendis cet homme proposant cette question à son auditoire. Elle me
+frappa comme étant assez dramatique. Londres est riche en incidents de
+ce genre. «Un dimanche humide, un chrétien bizarre en mackintosh, un
+cercle de figures blanches et maladives sous un toit inégal de
+parapluies ruisselants, une phrase merveilleuse jeté au vent comme un
+cri par des lèvres hystériques, tout cela était là une chose vraiment
+belle dans son genre, et tout à fait suggestive. Je songeais à dire au
+prophète que l'art avait une âme, mais que l'homme n'en avait pas. Je
+crains, cependant, qu'il ne m'eût point compris.
+
+--Non, Harry. L'âme est une terrible réalité. On peut l'acheter, la
+vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y
+a une âme en chacun de nous. Je le sais.
+
+--En êtes-vous bien sûr, Dorian?
+
+--Absolument sûr.
+
+--Ah! alors ce doit être une illusion. Les choses dont on est absolument
+sûr, ne sont jamais vraies. C'est la fatalité de la Foi et la leçon du
+Roman. Comme vous êtes grave! Ne soyez pas aussi sérieux. Qu'avons-nous
+de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre temps? Rien....
+Nous sommes débarrassés de notre croyance à l'âme.... Jouez-moi quelque
+chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on jouant, dites-moi tout
+bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez avoir quelque
+secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis flétri, usé,
+jauni. Vous êtes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais été
+plus charmant à voir que ce soir. Vous me rappelez le premier jour que
+je vous ai vu. Vous étiez un peu plus joufflu et timide, tout à fait
+extraordinaire. Vous avez changé, certes, mais pas en apparence. Je
+voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma
+jeunesse je ferais tout au monde, excepté de prendre de l'exercice, de
+me lever de bonne heure ou d'être respectable.... O jeunesse! Rien ne te
+vaut! Quelle absurdité de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les
+seuls hommes dont j'écoute les opinions avec respect sont ceux qui sont
+plus jeunes que moi. Ils me paraissent marcher devant moi. La vie leur a
+révélé ses dernières merveilles. Quant aux vieux, je les contredis
+toujours. Je le fais par principe. Si vous leur demandez leur opinion
+sur un évènement d'hier, ils vous donnent gravement les opinions
+courantes en 1820, alors qu'on portait des bas longs...qu'on croyait à
+tout et qu'on ne savait absolument rien. Comme ce morceau que vous
+jouez-là est délicieux! J'imagine que Chopin a dû l'écrire à Majorque,
+pendant que la mer gémissait autour de sa villa et que l'écume salée
+éclaboussait les vitres? C'est exquisément romantique. C'est une grâce
+vraiment, qu'un art nous soit laissé qui n'est pas un art d'imitation!
+Ne vous arrêtez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble que
+vous êtes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous écoutant. J'ai
+mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le
+drame de la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on fût
+jeune. Je suis étonné quelquefois de ma propre sincérité. Ah! Dorian,
+que vous êtes heureux! Quelle vie exquise que la vôtre! Vous avez goûté
+longuement de toutes choses. Vous avez écrasé les raisins mûrs contre
+votre palais. Rien ne vous a été caché. Et tout cela vous fût comme le
+son d'une musique: vous n'en avez pas été atteint. Vous êtes toujours le
+même.
+
+--Je ne suis pas le même, Harry.
+
+--Si, vous êtes le même. Je me figure ce que sera le restant de vos
+jours. Ne le gâtez par aucun renoncement. Vous êtes à présent un être
+accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous êtes actuellement sans
+défaut.... Ne hochez pas la tête; vous le savez bien. Cependant, ne vous
+faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la volonté ou les
+intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules
+lentement élaborées où se cache la pensée et où les passions ont leurs
+rêves. Vous pouvez vous croire sauvé et fort. Mais un ton de couleur
+entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum que vous
+avez aimé et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers d'un
+poëme oublié qui vous revient en mémoire, une phrase musicale que vous
+ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que dépend
+notre existence. Browning l'a écrit quelque part, mais nos sens nous le
+font imaginer aisément. Il y a des moments où l'odeur du _lilas blanc_
+me pénètre et où je crois revivre le plus étrange mois de toute ma vie.
+Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurlé contre
+nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous
+êtes le type que notre époque demande et qu'elle craint d'avoir trouvé.
+Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni modelé une statue,
+ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-même!... Votre art,
+ce fut votre vie. Vous vous êtes mis vous-même en musique. Vos jours
+sont vos sonnets.
+
+Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:
+
+--Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus
+vivre cette même vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses
+extravagantes. Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez
+tout, je crois bien que vous vous éloigneriez de moi. Vous riez? Ne riez
+pas....
+
+--Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano
+et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel
+qui monte dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous
+jouez, elle va se rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons
+au club, alors. La soirée a été charmante, il faut bien la terminer. Il
+y a quelqu'un au _White_ qui désire infiniment faire votre connaissance:
+le jeune lord Pool, l'aîné des fils de Bournemouth. Il copie déjà vos
+cravates et m'a demandé de vous être présenté. Il est tout à fait
+charmant, et me fait presque songer à vous.
+
+--J'espère que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens
+fatigué ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est près de onze heures,
+et je désire me coucher de bonne heure.
+
+--Restez.... Vous n'avez jamais si bien joué que ce soir. Il y avait
+dans votre façon de jouer quelque chose de merveilleux. C'était d'un
+sentiment que je n'avais encore jamais entendu.
+
+--C'est parce que je vais devenir bon, répondit-il souriant. Je suis
+déjà un peu changé.
+
+--Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons
+toujours deux amis.
+
+--Pourtant, vous m'avez un jour empoisonné avec un livre. Je n'oublierai
+pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais prêter ce livre à
+personne. Il est malfaisant.
+
+--Mon cher ami, vous commencez à faire de la morale. Vous allez bientôt
+devenir comme les convertis et les revivalistes, prévenant tout le monde
+contre les péchés dont ils sont eux-mêmes fatigués. Vous êtes trop
+charmant pour faire cela. D'ailleurs, ça ne sert à rien. Nous sommes ce
+que nous sommes et serons ce que nous pourrons. Quant à être empoisonné
+par un livre, on ne vit jamais rien de pareil. L'art n'a aucune
+influence sur les actions; il annihile le désir d'agir, il est
+superbement stérile. Les livres que le monde appelle immoraux sont les
+livres qui lui montrent sa propre honte. Voilà tout. Mais ne discutons
+pas de littérature.... Venez demain, je monte à cheval à onze heures.
+Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous mènerai ensuite
+déjeuner chez lady Branksome. C'est une femme charmante, elle désire
+vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait acheter. Pensez-vous
+venir? Ou bien déjeunerons-nous avec notre petite duchesse? Elle dit
+qu'elle ne vous voit plus. Peut-être êtes-vous fatigué de Gladys? Je le
+pensais. Sa manière d'esprit vous donne sur les nerfs.... Dans tous les
+cas, soyez ici à onze heures.
+
+--Faut-il vraiment que je vienne, Harry?
+
+--Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a
+jamais eu autant de lilas depuis l'année où j'ai fait votre
+connaissance.
+
+--Très bien, je serai ici à onze heures, dit Dorian. Bonsoir, Harry....
+
+Arrivé à la porte, il hésita un moment comme s'il eût eu encore quelque
+chose à dire. Puis il soupira et sortit....
+
+
+
+
+
+XX
+
+
+Il faisait une nuit délicieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur
+son bras, et ne mit même pas son foulard autour de son cou. Comme il se
+dirigeait vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue
+de soirée passèrent près de lui. Il entendit l'un d'eux souffler à
+l'autre: «C'est Dorian Gray...!» Il se remémora sa joie de jadis alors
+que les gens se le désignaient, le regardaient; ou se parlaient de lui.
+Il était fatigué, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La moitié du
+charme qu'il trouvait au petit village où il avait été si souvent
+dernièrement, venait de ce que personne ne l'y connaissait.
+
+Il avait souvent dit à là jeune fille dont il s'était fait aimer qu'il
+était pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit qu'il
+était méchant; elle s'était mise à rire, et lui avait répondu que les
+méchants étaient toujours très vieux et très laids. Quel joli rire elle
+avait. On eût dit la chanson d'une grive...! Comme elle était gracieuse
+dans ses robes de cotonnade et ses grande chapeaux. Elle ne savait rien
+de la vie, mais elle possédait tout ce que lui, avait perdu.
+
+Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui
+l'attendait.... Il l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la
+bibliothèque, et commença à songer à quelques-unes des choses que lord
+Henry lui avait dites....
+
+Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un
+ardent et sauvage désir pour la pureté sans tache de son
+adolescence--son adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait
+une fois appelée. Il se rendait compte qu'il avait terni son âme,
+corrompu son esprit, et qu'il s'était créé d'horribles remords; qu'il
+avait eu sur les autres une désastreuse influence, et qu'il y avait
+trouvé une mauvaise joie; que de toutes les vies qui avaient traversé la
+sienne et qu'il avait souillées, la sienne était encore la plus belle et
+la plus remplie de promesses....
+
+Tout cela était-il irréparable? N'était-il plus pour lui,
+d'espérance?...
+
+Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui où il avait
+demandé que le portrait assumât le poids de ses jours, et qu'il gardât,
+lui, la splendeur impolluée de l'éternelle jeunesse!
+
+Tout son malheur était dû à cela! N'eût-il pas mieux valu que chaque
+péché de sa vie apportât avec lui sa rapide et sûre punition! Il y a une
+purification dans le châtiment. La prière de l'homme à un Dieu juste
+devrait-être, non pas: Pardonnez-nous nos péchés! Mais: Frappez-nous
+pour nos iniquités!...
+
+Le miroir curieusement travaillé que lord Henry lui avait donné il y
+avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire
+riaient autour comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette
+nuit d'horreur, alors qu'il avait pour la première fois, surpris un
+changement dans le fatal portrait, et jeta ses regards chargés de
+pleurs sur l'ovale poli.
+
+Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aimé, lui avait écrit une
+lettre démentielle, finissant par ces mots idolâtres: «Le monde est
+changé parce que vous êtes fait d'ivoire et d'or. Les courbes de vos
+lèvres écrivent à nouveau l'histoire!»
+
+Cette phrase lui revint en mémoire, et il se la répéta plusieurs fois.
+
+Il prit soudain sa beauté en aversion, et jetant le miroir à terre, il
+en écrasa les éclats sous son talon!... C'était sa beauté qui l'avait
+perdu, cette beauté et cette jeunesse pour lesquelles il avait tant
+prié; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne pas être tachée. Sa
+beauté ne lui avait été qu'un masque, sa jeunesse qu'une raillerie.
+
+Qu'était la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et prématuré, un temps
+d'humeurs futiles, de pensées maladives.... Pourquoi avait-il voulu
+porter sa livrée.... La jeunesse l'avait perdu.
+
+Il valait mieux ne pas songer au passé! Rien ne le pouvait changer....
+C'était à lui-même, à son propre futur, qu'il fallait songer....
+
+James Vane était couché dans une tombe sans nom au cimetière de Selby;
+Alan Campbell s'était tué une nuit dans son laboratoire, sans révéler le
+secret qu'il l'avait forcé de connaître; l'émotion actuelle soulevée
+autour de la disparition de Basil Hallward, s'apaiserait bientôt: elle
+diminuait déjà. Il était parfaitement sauf à présent.
+
+Ce n'était pas, en vérité, la mort de Basil Hallward qui l'oppressait;
+c'était la mort vivante de son âme.
+
+Basil avait peint le portrait qui avait gâté sa vie; il ne pouvait
+pardonner cela: c'était le portrait qui avait tout fait.... Basil lui
+avait dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord
+écoutées avec patience. Ce meurtre avait été la folie d'un moment, après
+tout.... Quant à Alan Campbell, s'il s'était suicidé, c'est qu'il
+l'avait bien voulu.... Il n'en était pas responsable.
+
+Une vie nouvelle...! Voilà ce qu'il désirait; voilà ce qu'il
+attendait.... Sûrement elle avait déjà commencé! Il venait d'épargner un
+être innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il serait
+bon....
+
+Comme il pensait à Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la
+chambre fermée n'avait pas changé. Sûrement il ne pouvait être aussi
+épouvantable qu'il l'avait été? Peut-être, si sa vie se purifiait, en
+arriverait-il à chasser de sa face tout signe de passion mauvaise!
+Peut-être les signes du mal étaient-ils déjà partis.... S'il allait s'en
+assurer...!
+
+Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il débarrait la porte,
+un sourire de joie traversa sa figure étrangement jeune et s'attarda sur
+ses lèvres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait à
+tous les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla
+qu'il était déjà débarrassé de son fardeau.
+
+Il entra tranquillement, fermant la porte derrière lui, comme il avait
+accoutumé de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le
+portrait....
+
+Un cri d'horreur et d'indignation lui échappa.... Il n'apercevait aucun
+changement, sinon qu'une lueur de ruse était dans les yeux, et que la
+ride torve de l'hypocrisie s'était ajoutée à la bouche...!
+
+La chose était encore plus abominable--plus abominable, s'il était
+possible, qu'avant; la tache écarlate qui couvrait la main paraissait
+plus éclatante; le sang nouvellement versé s'y voyait....
+
+Alors, il trembla.... Était-ce simplement la vanité qui avait provoqué
+son bon mouvement de tout à l'heure, ou le désir d'une nouvelle
+sensation, comme le lui avait suggéré lord Henry, avec un rire moqueur?
+Oui, ce besoin de jouer un rôle qui nous fait faire des choses plus
+belles que nous-mêmes? Ou peut-être, tout ceci ensemble?...
+
+Pourquoi la tache rouge était-elle plus large qu'autrefois! Elle
+semblait s'être élargie comme la plaie d'une horrible maladie sur les
+doigts ridés!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si
+le sang avait dégoutté sur eux! Même il y avait du sang sur la main qui
+n'avait pas tenu le couteau!...
+
+Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser?
+C'était se livrer, et se livrer lui-même à la mort! Il se mit à rire....
+Cette idée était monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se confessait, qui le
+croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassiné; tout ce qui
+lui avait appartenu était détruit; lui-même l'avait brûlé.... Le monde
+dirait simplement qu'il devenait fou.... On l'enfermerait s'il
+persistait dans son histoire.... Cependant son devoir était de se
+confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation
+publique.... Il y avait un Dieu qui forçait les hommes à dire leurs
+péchés sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit, rien
+ne pourrait le purifier jusqu'à ce qu'il eût avoué son crime....
+
+Son crime!... Il haussa les épaules. La vie de Basil Hallward lut
+importait peu; il pensait à Hetty Merton.... Car c'était un miroir
+injuste, ce miroir de son âme qu'il contemplait.... Vanité? Curiosité?
+Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y
+avait lu quelque chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait
+le dire? Non, il n'y avait rien de plus.... Par vanité, il l'avait
+épargnée; par hypocrisie, il avait porté le masque de la bonté; par
+curiosité, il avait essayé du renoncement.... Il le reconnaissait
+maintenant.
+
+Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours
+écrasé par son passé? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il n'y avait
+qu'une preuve à relever contre lui. Cette preuve, c'était le
+portrait!... Il e détruirait! Pourquoi l'avait-il gardé tant
+d'années?... Il s'était donné le plaisir de surveiller son changement et
+sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce plaisir....
+Il le tenait éveillé la nuit.... Quand il partait de chez lui, il était
+rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le voir.
+Il avait apporté une tristesse mélancolique sur ses passions. Sa simple
+souvenance lui avait gâté bien des moments de joie. Il lut avait été
+comme une conscience. Oui, il avait été la Conscience.... Il le
+détruirait!...
+
+ * * * * *
+
+Il regarda autour de lui, et aperçut le poignard avec lequel il avait
+frappé Basil Hallward. Il l'avait nettoyé bien des fois, jusqu'à ce
+qu'il ne fut plus taché. Il brillait.... Comme il avait tué le peintre,
+il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il
+tuerait le passé, et quand ce passé serait mort, il serait libre!... Il
+tuerait le monstrueux portrait de son âme, et privé de ses hideux
+avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en
+frappa le tableau!...
+
+ * * * * *
+
+Il y eut un grand cri, et une chute!...
+
+Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effarés
+s'éveillèrent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux
+gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arrêtèrent et
+regardèrent la grande maison. Ils marchèrent jusqu'à ce qu'ils eussent
+rencontré un policeman, et le ramenèrent avec eux. L'homme sonna
+plusieurs fois, mais on ne répondit pas. Excepté une lumière à une
+fenêtre des étages supérieurs, la maison était sombre.... Au bout d'un
+instant, il s'en alla, se posta à côté sous une porte cochère, et
+attendit.
+
+--A qui est cette maison, constable? demanda le plus âgé des deux
+gentlemen.
+
+--A M. Dorian Gray, Monsieur, répondit le policeman.
+
+En s'en allant, ils se regardèrent l'un l'autre et ricanèrent: l'un
+d'eux était l'oncle de sir Henry Ashton....
+
+Dans les communs de la maison, les domestiques à moitié habillés, se
+parlaient à voix basse; la vieille Mistress Leaf sanglotait en se
+tordant les mains; Francis était pâle comme un mort.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et
+un des laquais. Ils frappèrent sans qu'on leur répondit. Ils appelèrent;
+tout était silencieux. Enfin, après avoir essayé vainement de forcer la
+porte, ils grimpèrent sur le toit et descendirent par le balcon. Les
+fenêtres cédèrent aisément; leurs ferrures étaient vieilles....
+
+Quand ils entrèrent, ils trouvèrent, pendu ou mur, un splendide portrait
+de leur maître tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la
+splendeur de son exquise jeunesse et de sa beauté.
+
+Gisant sur le plancher, était un homme mort, en habit de soirée, un
+poignard au coeur!... Son visage était flétri, ridé, repoussant!... Ce
+ne fut qu'à ses bagues qu'ils purent reconnaître qui il était....
+
+
+
+
+FIN
+
+
+Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***
+
+***** This file should be named 14192-8.txt or 14192-8.zip *****
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+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed
+Proofreading Team.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le portrait de Dorian Gray
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+Author: Oscar Wilde
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+Release Date: November 28, 2004 [EBook #14192]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed
+Proofreading Team.
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+ <!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. -->
+ <p><a href="#LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY"><b>LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY</b></a><br />
+ <a href="#I"><b>I</b></a><br />
+ <a href="#II"><b>II</b></a><br />
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+ <a href="#XIX"><b>XIX</b></a><br />
+ <a href="#XX"><b>XX</b></a><br />
+ <a href="#FIN"><b>FIN</b></a><br />
+ </p>
+ <!-- End Autogenerated TOC. -->
+ <br />
+ <br />
+
+ <h2>BIBLIOTH&Egrave;QUE COSMOPOLITE</h2>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <p>OSCAR WILDE</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h1><a name="LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY" id="LE_PORTRAIT_DE_DORIAN_GRAY"></a>LE
+ PORTRAIT DE DORIAN GRAY</h1>
+ <p>(TRADUIT DE L'ANGLAIS)</p>
+ <p>Deuxi&egrave;me &Eacute;dition</p>
+ <p>ALBERT SAVINE, &Eacute;DITEUR</p>
+ <p>PARIS</p>
+ <p>12, RUE DES PYRAMIDE</p>
+ <p>1893</p>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <p>PR&Eacute;FACE</p>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <p>Un artiste est un cr&eacute;ateur de belles choses.</p>
+ <p>R&eacute;v&eacute;ler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.</p>
+ <p>Le critique est celui qui peut traduire dans une autre mani&egrave;re ou avec de
+ nouveaux proc&eacute;d&eacute;s l'impression que lui laiss&egrave;rent de belles
+ choses.</p>
+ <p>L'autobiographie est &agrave; la fois la plus haute et la plus basse des formes de
+ la critique.</p>
+ <p>Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont corrompus sans
+ &ecirc;tre s&eacute;duisants. Et c'est une faute.</p>
+ <p>Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les
+ cultiv&eacute;s. Il reste &agrave; ceux-ci l'esp&eacute;rance.</p>
+ <p>Ce sont les &eacute;lus pour qui les belles choses signifient simplement la
+ Beaut&eacute;. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal
+ &eacute;crit. C'est tout.</p>
+ <p>Le d&eacute;dain du XIXe si&egrave;cle pour le r&eacute;alisme est tout pareil
+ &agrave; la rage de Caliban apercevant sa face dans un miroir.</p>
+ <p>Le d&eacute;dain du XIXe si&egrave;cle pour le Romantisme est semblable &agrave;
+ la rage de Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.</p>
+ <p>La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la
+ moralit&eacute; de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.</p>
+ <p>L'artiste ne d&eacute;sire prouver quoi que ce soit. M&ecirc;me les choses vraies
+ peuvent &ecirc;tre prouv&eacute;es.</p>
+ <p>L'artiste n'a point de sympathies &eacute;thiques. Une sympathie morale dans un
+ artiste am&egrave;ne un mani&eacute;risme impardonnable du style.</p>
+ <p>L'artiste n'est jamais pris au d&eacute;pourvu. Il peut exprimer toute chose.</p>
+ <p>Pour l'artiste, la pens&eacute;e et le langage sont les instruments d'un art.</p>
+ <p>Le vice et la vertu en sont les mat&eacute;riaux. Au point de vue de la forme, le
+ type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la sensation, c'est le
+ m&eacute;tier de com&eacute;dien. Tout art est &agrave; la fois surface et
+ symbole.</p>
+ <p>Ceux qui cherchent sous la surface le font &agrave; leurs risques et
+ p&eacute;rils.</p>
+ <p>Ceux-l&agrave; aussi qui tentent de p&eacute;n&eacute;trer le symbole.</p>
+ <p>C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art refl&egrave;te
+ r&eacute;ellement.</p>
+ <p>Les diversit&eacute;s d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre est
+ nouvelle, complexe et viable.</p>
+ <p>Alors que les critiques diff&egrave;rent, l'artiste est en accord avec
+ lui-m&ecirc;me.</p>
+ <p>Nous pouvons pardonner &agrave; un homme d'avoir fait une chose utile aussi
+ longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose inutile est
+ de l'admirer intens&eacute;ment.</p>
+ <p>L'Art est tout &agrave; fait inutile.</p>
+ <p>OSCAR WILDE.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h1>LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY</h1>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+ <p>L'atelier &eacute;tait plein de l'odeur puissante des roses, et quand une
+ l&eacute;g&egrave;re brise d'&eacute;t&eacute; souffla parmi les arbres du jardin, il
+ vint par la porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des
+ &eacute;glantiers.</p>
+ <p>D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il &eacute;tait &eacute;tendu,
+ fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton pouvait tout
+ juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur de miel d'un arbour, dont
+ les tremblantes branches semblaient &agrave; peine pouvoir supporter le poids d'une
+ aussi flamboyante splendeur; et de temps &agrave; autre, les ombres fantastiques des
+ oiseaux fuyants passaient sur les longs rideaux de tussor tendus devant la large
+ fen&ecirc;tre, produisant une sorte d'effet japonais momentan&eacute;, le faisant
+ penser &agrave; ces peintres de Tokio &agrave; la figure de jade pallide, qui, par le
+ moyen d'un art n&eacute;cessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la
+ vitesse et du mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans
+ les longues herbes non fauch&eacute;es ou voltigeant autour des poudreuses baies
+ dor&eacute;es d'un ch&egrave;vrefeuille isol&eacute;, faisait plus oppressant encore
+ ce grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note bourdonnante
+ d'un orgue &eacute;loign&eacute;.</p>
+ <p>Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'&eacute;rigeait le portrait
+ grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beaut&eacute;, et en face,
+ &eacute;tait assis, un peu plus loin, le peintre lui-m&ecirc;me, Basil Hallward, dont
+ la disparition soudaine quelques ann&eacute;es auparavant, avait caus&eacute; un
+ grand &eacute;moi public et donn&eacute; naissance &agrave; tant de conjectures.</p>
+ <p>Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art avait si
+ subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face et parut s'y
+ attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux, mit les doigts sur ses
+ paupi&egrave;res comme s'il e&ucirc;t voulu emprisonner dans son cerveau quelque
+ &eacute;trange r&ecirc;ve dont il e&ucirc;t craint de se r&eacute;veiller.</p>
+ <p>&mdash;Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous ayez
+ jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer l'ann&eacute;e
+ prochaine &agrave; l'exposition Grosvenor. L'Acad&eacute;mie est trop grande et trop
+ vulgaire. Chaque fois que j'y suis all&eacute;, il y avait la tant de monde qu'il m'a
+ &eacute;t&eacute; impossible de voir les tableaux, ce qui &eacute;tait
+ &eacute;pouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui
+ &eacute;tait encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit
+ convenable....</p>
+ <p>&mdash;Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, r&eacute;pondit le
+ peintre en rejetant la t&ecirc;te de cette singuli&egrave;re fa&ccedil;on qui faisait
+ se moquer de lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.</p>
+ <p>Lord Henry leva les yeux, le regardant avec &eacute;tonnement &agrave; travers les
+ minces spirales de fum&eacute;e bleue qui s'entrela&ccedil;aient fantaisistement au
+ bout de sa cigarette opiac&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle raison
+ donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous &ecirc;tes, vous autres peintres? Vous
+ remuez le monde pour acqu&eacute;rir de la r&eacute;putation; aussit&ocirc;t que vous
+ l'avez, vous semblez vouloir vous en d&eacute;barrasser. C'est ridicule de votre
+ part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la renomm&eacute;e, c'est de n'en
+ pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous mettrait au-dessus de tous les jeunes gens
+ de l'Angleterre, et rendrait les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore
+ ressentir quelque &eacute;motion.</p>
+ <p>&mdash;Je sais que vous rirez de moi, r&eacute;pliqua-t-il, mais je ne puis
+ r&eacute;ellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-m&ecirc;me l&agrave;-dedans.</p>
+ <p>Lord Henry s'&eacute;tendit sur le divan en riant....</p>
+ <p>&mdash;Je savais que vous ririez, mais c'est tout &agrave; fait la m&ecirc;me
+ chose.</p>
+ <p>&mdash;Trop de vous-m&ecirc;me!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si
+ vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre rude et forte
+ figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune Adonis qui a l'air fait
+ d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher, c'est Narcisse lui-m&ecirc;me,
+ tandis que vous!... Il est &eacute;vident que votre face respire l'intelligence et le
+ reste.... Mais la beaut&eacute;, la r&eacute;elle beaut&eacute; finit o&ugrave;
+ commence l'expression intellectuelle. L'intellectualit&eacute; est en elle-m&ecirc;me
+ un mode d'exag&eacute;ration, et d&eacute;truit l'harmonie de n'importe quelle face.
+ Au moment o&ugrave; l'on s'asseoit pour penser, on devient tout nez, ou tout front,
+ ou quelque chose d'horrible. Voyez les hommes ayant r&eacute;ussi dans une profession
+ savante, combien ils sont parfaitement hideux! Except&eacute;, naturellement, dans
+ l'&Eacute;glise. Mais dans l'&Eacute;glise, ils ne pensent point. Un
+ &eacute;v&egrave;que dit &agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingts ans ce qu'on lui
+ apprit &agrave; dire &agrave; dix-huit et la cons&eacute;quence naturelle en est
+ qu'il a toujours l'air charmant. Votre myst&eacute;rieux jeune ami dont vous ne
+ m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine r&eacute;ellement, n'a
+ jamais pens&eacute;. Je suis s&ucirc;r de cela. C'est une admirable cr&eacute;ature
+ sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver les fleurs absentes,
+ et nous rafra&icirc;chir l'intelligence en &eacute;t&eacute;. Ne vous flattez pas,
+ Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne me comprenez point, Harry, r&eacute;pondit l'artiste. Je sais bien
+ que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais m&ecirc;me
+ f&acirc;ch&eacute; de lui ressembler. Vous levez les &eacute;paules?... Je vous dis
+ la v&eacute;rit&eacute;. Une fatalit&eacute; p&egrave;se sur les distinctions
+ physiques et intellectuelles, cette sorte de fatalit&eacute; qui suit &agrave; la
+ piste &agrave; travers l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas
+ &ecirc;tre diff&eacute;rent de ses contemporains. Les laids et les sots sont les
+ mieux partag&eacute;s sous ce rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir &agrave;
+ leur aise et b&acirc;iller au spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la
+ connaissance de la d&eacute;faite leur est &eacute;pargn&eacute;e. Ils vivent comme
+ nous voudrions vivre, sans &ecirc;tre troubl&eacute;s, indiff&eacute;rents et
+ tranquilles. Il n'importunent personne, ni ne sont importun&eacute;s. Mais vous, avec
+ votre rang et votre fortune, Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art
+ aussi imparfait qu'il puisse &ecirc;tre, Dorian Gray avec sa beaut&eacute;, nous
+ souffrirons tous pour ce que les dieux nous ont donn&eacute;, nous souffrirons
+ terriblement....</p>
+ <p>&mdash;Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil
+ Hallward.</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.</p>
+ <p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intens&eacute;ment,
+ je ne dis son nom &agrave; personne. C'est presque une trahison. J'ai appris &agrave;
+ aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous faire la vie
+ moderne myst&eacute;rieuse ou merveilleuse. La plus commune des choses nous
+ para&icirc;t exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte cette ville, je ne
+ dis &agrave; personne o&ugrave; je vais: en le faisant, je perdrais tout mon plaisir.
+ C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en quelque sorte, elle apporte dans la
+ vie une part de romanesque.... Je suis s&ucirc;r que vous devez me croire fou
+ &agrave; m'entendre parler ainsi?...</p>
+ <p>&mdash;Pas du tout, r&eacute;pondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous
+ semblez oublier que je suis mari&eacute; et que le seul charme du mariage est qu'il
+ fait une vie de d&eacute;ception absolument n&eacute;cessaire aux deux parties. Je ne
+ sais jamais o&ugrave; est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je fais. Quand
+ nous nous rencontrons&mdash;et nous nous rencontrons de temps &agrave; autre, quand
+ nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le due&mdash;nous nous contons
+ les plus absurdes histoires de l'air le plus s&eacute;rieux du monde. Dans cet ordre
+ d'id&eacute;es, ma femme m'est sup&eacute;rieure. Elle n'est jamais
+ embarrass&eacute;e pour les dates, et je le suis toujours; quand elle s'en rend
+ compte, elle ne me fait point de sc&egrave;ne; parfois je d&eacute;sirerais qu'elle
+ m'en f&icirc;t; mais elle se contente de me rire au nez.</p>
+ <p>&mdash;Je n'aime pas cette fa&ccedil;on de parler de votre vie conjugale, Harry,
+ dit Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous crois un
+ tr&egrave;s bon mari honteux de ses propres vertus. Vous &ecirc;tes un &ecirc;tre
+ vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et jamais vous ne
+ faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement une pose.</p>
+ <p>&mdash;Etre naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je connaisse,
+ s'exclama en riant lord Henry.</p>
+ <p>Les deux jeunes gens s'en all&egrave;rent ensemble dans le jardin et s'assirent
+ sur un long si&egrave;ge de bambou pos&eacute; &agrave; l'ombre d'un buisson de
+ lauriers. Le soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites
+ tremblaient sur le gazon.</p>
+ <p>Apr&egrave;s un silence, lord Henry tira sa montre.</p>
+ <p>&mdash;Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir, j'aimerais
+ avoir une r&eacute;ponse &agrave; la question que je vous ai pos&eacute;e tout
+ &agrave; l'heure.</p>
+ <p>&mdash;Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fix&eacute;s &agrave;
+ terre?</p>
+ <p>&mdash;Vous la savez....</p>
+ <p>&mdash;Mais non, Harry.</p>
+ <p>&mdash;Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez pourquoi
+ vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je d&eacute;sire en
+ conna&icirc;tre la vraie raison.</p>
+ <p>&mdash;Je vous l'ai dite.</p>
+ <p>&mdash;Non pas. Vous m'avez dit que c'&eacute;tait parce qu'il y avait beaucoup
+ trop de vous-m&ecirc;me dans ce portrait. Cela est enfantin....</p>
+ <p>&mdash;Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout portrait
+ peint compr&eacute;hensivement est un portrait de l'artiste, non du mod&egrave;le. Le
+ mod&egrave;le est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui qui est
+ r&eacute;v&eacute;l&eacute; par le peintre; c'est plut&ocirc;t le peintre qui, sur la
+ toile color&eacute;e, se r&eacute;v&egrave;le lui-m&ecirc;me. La raison pour laquelle
+ je n'exhiberai pas ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui
+ le secret de mon &acirc;me!</p>
+ <p>Lord Henry se mit &agrave; rire....</p>
+ <p>&mdash;Et quel est-il?</p>
+ <p>&mdash;Je vous le dirai, r&eacute;pondit Hallward, la figure assombrie.</p>
+ <p>&mdash;Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.</p>
+ <p>&mdash;Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je crois
+ bien que vous ne le comprendrez point. Peut-&ecirc;tre &agrave; peine le
+ croirez-vous....</p>
+ <p>Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite aux
+ p&eacute;tales roses et l'examinant:</p>
+ <p>&mdash;Je suis tout &agrave; fait s&ucirc;r que je comprendrai cela, dit-il, en
+ regardant attentivement le petit disque dor&eacute;, aux p&eacute;tales blancs, et
+ quant &agrave; croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient
+ incroyables.</p>
+ <p>Le vent d&eacute;tacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de
+ lilas se balanc&egrave;rent dans l'air languide. Une cigale stridula pr&egrave;s du
+ mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on entendit
+ fr&eacute;mir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux comme s'il
+ avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil Hallward, se demandant ce qui
+ allait se passer.</p>
+ <p>&mdash;Voici l'histoire, dit le peintre apr&egrave;s un temps. Il y a deux mois,
+ j'allais en soir&eacute;e chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres, pauvres
+ artistes, nous avons &agrave; nous montrer dans le monde de temps &agrave; autre,
+ juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages. Avec un habit et une
+ cravate blanche, tout le monde, m&ecirc;me un agent de change, peut en arriver
+ &agrave; avoir la r&eacute;putation d'un &ecirc;tre civilis&eacute;. J'&eacute;tais
+ donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec des douairi&egrave;res
+ lourdement par&eacute;es ou de fastidieux acad&eacute;miciens, quand soudain je
+ per&ccedil;us obscur&eacute;ment que quelqu'un m'observait. Je me tournai &agrave;
+ demi et pour la premi&egrave;re fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se
+ rencontr&egrave;rent et je me sentis p&acirc;lir. Une singuli&egrave;re terreur me
+ poignit.... Je compris que j'&eacute;tais en face de quelqu'un dont la simple
+ personnalit&eacute; &eacute;tait si fascinante que, si je me laissais faire, elle
+ m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon &acirc;me et mon talent m&ecirc;me. Je
+ ne veux aucune ing&eacute;rence ext&eacute;rieure dans mon existence. Vous savez,
+ Harry, combien ma vie est ind&eacute;pendante. J'ai toujours &eacute;t&eacute; mon
+ ma&icirc;tre&mdash;je l'avais, tout au moins toujours &eacute;t&eacute;, jusqu'au
+ jour de ma rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous expliquer
+ ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait traverser une crise
+ terrible. J'eus l'&eacute;trange sensation que le destin me r&eacute;servait
+ d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et me disposai &agrave;
+ quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me faisait agir ainsi, il y avait
+ une sorte de l&acirc;chet&eacute; dans mon action. Je ne vis point d'autre issue pour
+ m'&eacute;chapper.</p>
+ <p>&mdash;La conscience et la l&acirc;chet&eacute; sont r&eacute;ellement les
+ m&ecirc;mes choses, Basil. La conscience est le surnom de la fermet&eacute;. C'est
+ tout.</p>
+ <p>&mdash;Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non
+ plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif&mdash;c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+ l'orgueil, car je suis tr&egrave;s orgueilleux&mdash;je me pr&eacute;cipitai vers la
+ porte. L&agrave;, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. &laquo;Vous
+ n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward&raquo;,
+ s'&eacute;cria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...</p>
+ <p>&mdash;Oui, elle me fait l'effet d'&ecirc;tre un paon en toutes choses,
+ except&eacute; en beaut&eacute;, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses
+ longs doigts nerveux....</p>
+ <p>&mdash;Je ne pus me d&eacute;barrasser d'elle. Elle me pr&eacute;senta &agrave;
+ des Altesses, et &agrave; des personnes portant Etoiles et Jarreti&egrave;res,
+ &agrave; des dames m&ucirc;res, affubl&eacute;es de tiares gigantesques et de nez de
+ perroquets.... Elle parla de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement
+ rencontr&eacute;e une fois auparavant, mais elle s'&eacute;tait mis en t&ecirc;te de
+ me lancer. Je crois que l'un de mes tableaux avait alors un grand succ&egrave;s et
+ qu'on en parlait dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les
+ &eacute;tendards d'immortalit&eacute; du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. Soudain,
+ je me trouvai face &agrave; face avec le jeune homme dont la personnalit&eacute;
+ m'avait si singuli&egrave;rement intrigu&eacute;; nous nous touchions presque; de
+ nouveau nos regards se rencontr&egrave;rent. Ce fut ind&eacute;pendant de ma
+ volont&eacute;, mais je demandai &agrave; Lady Brandon de nous pr&eacute;senter l'un
+ &agrave; l'autre. Peut-&ecirc;tre apr&egrave;s tout, n'&eacute;tait-ce pas si
+ t&eacute;m&eacute;raire, mais simplement in&eacute;vitable. Il est certain que nous
+ nous serions parl&eacute; sans pr&eacute;sentation pr&eacute;alable; j'en suis
+ s&ucirc;r pour ma part, et Dorian plus tard me dit la m&ecirc;me chose; il avait
+ senti, lui aussi, que nous &eacute;tions destin&eacute;s &agrave; nous
+ conna&icirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune homme,
+ demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un pr&eacute;cis rapide de
+ chacun de ses invit&eacute;s. Je me souviens qu'elle me pr&eacute;senta une fois
+ &agrave; un apoplectique et triculent gentleman, couvert d'ordres et de rubans et sur
+ lui, me souffla &agrave; l'oreille, sur un mode tragique, les plus abasourdissants
+ d&eacute;tails, qui durent &ecirc;tre per&ccedil;us de chaque personne alors dans le
+ salon. Cela me mit en fuite; j'aime conna&icirc;tre les gens par moi-m&ecirc;me....
+ Lady Brandon traite exactement ses invit&eacute;s comme un commissaire-priseur ses
+ marchandises. Elle explique les manies et coutumes de chacun, mais oublie
+ naturellement tout ce qui pourrait vous int&eacute;resser au personnage.</p>
+ <p>&mdash;Pauvre lady Brandon! Vous &ecirc;tes dur pour elle, observa nonchalamment
+ Hallward.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne r&eacute;ussit
+ qu'&agrave; ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi,
+ que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?</p>
+ <p>&mdash;Oh! quelque chose de tr&egrave;s vague dans ce genre: &laquo;Charmant
+ gar&ccedil;on! Sa pauvre ch&egrave;re m&egrave;re et moi, &eacute;tions
+ ins&eacute;parables. Tout &agrave; fait oubli&eacute; ce qu'il fait, ou plut&ocirc;t,
+ je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il joue du piano.... Ne serait-ce pas
+ plut&ocirc;t du violon, mon cher M. Gray?&raquo;</p>
+ <p>Nous ne p&ucirc;mes tous deux nous emp&ecirc;cher de rire et du coup nous
+ dev&icirc;nmes amis.</p>
+ <p>&mdash;L'hilarit&eacute; n'est pas du tout un mauvais commencement
+ d'amiti&eacute;, et c'est loin d'en &ecirc;tre une mauvaise fin, dit le jeune lord en
+ cueillant une autre marguerite.</p>
+ <p>Hallward secoua la t&ecirc;te....</p>
+ <p>&mdash;Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte
+ d'amiti&eacute; ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier.
+ Vous n'aimez personne, ou, si vous le pr&eacute;f&eacute;rez, personne ne vous
+ int&eacute;resse.</p>
+ <p>&mdash;Comme vous &ecirc;tes injuste! s'&eacute;cria lord Henry, mettant en
+ arri&egrave;re son chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les
+ floches d'&eacute;cheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond
+ de turquoise de ce ciel d'&eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>&laquo;Oui, horriblement injuste!.. J'&eacute;tablis une grande diff&eacute;rence
+ entre les gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades pour
+ leur caract&egrave;re, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne saurait
+ trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai point un seul qui soit
+ un sot; ce sont tous hommes d'une certaine puissance intellectuelle et, par
+ cons&eacute;quent, ils m'appr&eacute;cient. Est-ce tr&egrave;s vain de ma part d'agir
+ ainsi! Je crois que c'est plut&ocirc;t...vain.&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Je pense que &ccedil;a l'est aussi Harry. Mais m'en r&eacute;f&eacute;rant
+ &agrave; votre mani&egrave;re de s&eacute;lection, je dois &ecirc;tre pour vous un
+ simple camarade.</p>
+ <p>&mdash;Mon bon et cher Basil, vous m'&ecirc;tes mieux qu'un camarade....</p>
+ <p>&mdash;Et moins qu'un ami: Une sorte de...fr&egrave;re, je suppose!</p>
+ <p>&mdash;Un fr&egrave;re!.. Je me moque pas mal des fr&egrave;res!.. Mon
+ fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; ne veut pas mourir, et mes plus jeunes semblent
+ vouloir l'imiter.</p>
+ <p>&mdash;Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.</p>
+ <p>&mdash;Mon bon, je ne suis pas tout &agrave; fait s&eacute;rieux. Mais je ne puis
+ m'emp&ecirc;cher de d&eacute;tester mes parents; je suppose que cela vient de ce que
+ chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les m&ecirc;mes
+ d&eacute;fauts que soi-m&ecirc;me. Je sympathise tout &agrave; fait avec la
+ d&eacute;mocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du grand
+ monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidit&eacute; et l'immoralit&eacute;
+ sont sa propri&eacute;t&eacute;, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un de ces
+ d&eacute;fauts, il para&icirc;t braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre
+ Southwark vint devant la &laquo;Cour du Divorce&raquo; l'indignation de cette
+ m&ecirc;me masse fut absolument magnifique&mdash;et je suis parfaitement convaincu
+ que le dixi&egrave;me du peuple ne vit pas comme il conviendrait.</p>
+ <p>&mdash;Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer, et, je
+ sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.</p>
+ <p>Lord Henry caressa sa longue barbe brune taill&eacute;e en pointe, et tapotant
+ avec sa canne d'&eacute;b&egrave;ne orn&eacute; de glands sa bottine de cuir fin:</p>
+ <p>&mdash;Comme vous &ecirc;tes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me
+ faites cette observation. Si l'on fait part d'une id&eacute;e &agrave; un
+ v&eacute;ritable Anglais&mdash;ce qui est toujours une chose
+ t&eacute;m&eacute;raire&mdash;il ne cherche jamais &agrave; savoir si l'id&eacute;e
+ est bonne ou mauvaise; la seule chose &agrave; laquelle il attache quelque importance
+ est de d&eacute;couvrir ce que l'on en pense soi-m&ecirc;me. D'ailleurs la valeur
+ d'une id&eacute;e n'a rien &agrave; voir avec la sinc&eacute;rit&eacute; de l'homme
+ qui l'exprime. A la v&eacute;rit&eacute;, il y a de fortes chances pour que
+ l'id&eacute;e soit int&eacute;ressante en proportion directe du caract&egrave;re
+ insinc&egrave;re du personnage, car, dans ce cas elle ne sera color&eacute;e par
+ aucun des besoins, des d&eacute;sirs ou des pr&eacute;jug&eacute;s de ce dernier.
+ Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques, sociologiques ou
+ m&eacute;taphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que leurs principes, et
+ j'aime encore mieux les personnes sans principes que n'importe quoi au monde. Parlons
+ encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous vu souvent?</p>
+ <p>&mdash;Tous les jours. Je ne saurais &ecirc;tre heureux si je ne le voyais chaque
+ jour. Il m'est absolument n&eacute;cessaire.</p>
+ <p>&mdash;Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose que de
+ votre art....</p>
+ <p>&mdash;Il est tout mon art, maintenant, r&eacute;pliqua le peintre, gravement; je
+ pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux &egrave;res de quelque importance dans
+ l'histoire du monde. La premi&egrave;re est l'apparition d'un nouveau moyen d'art, et
+ la seconde l'av&egrave;nement d'une nouvelle personnalit&eacute; artistique. Ce que
+ la d&eacute;couverte de la peinture fut pour les V&eacute;nitiens, la face
+ d'Antino&uuml;s pour l'art grec antique, Dorian Gray me le sera quelque jour. Ce
+ n'est pas simplement parce que je le peins, que je le dessine ou que j'en prends des
+ esquisses; j'ai fait tout cela d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un mod&egrave;le.
+ Cela ne veut point dire que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'apr&egrave;s
+ lui ou que sa beaut&eacute; soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien
+ que l'Art ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite depuis
+ ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure de ma vie. Mais,
+ d'une mani&egrave;re ind&eacute;cise et curieuse&mdash;je m'&eacute;tonnerais que
+ vous puissiez me comprendre&mdash;sa personne m'a sugg&eacute;r&eacute; une
+ mani&egrave;re d'art enti&egrave;rement nouvelle, un mode d'expression
+ enti&egrave;rement nouveau. Je vois les choses diff&eacute;remment; je les pense
+ diff&eacute;remment. Je puis maintenant vivre une existence qui m'&eacute;tait
+ cach&eacute;e auparavant. &laquo;Une forme r&ecirc;v&eacute;e en des jours de
+ pens&eacute;e&raquo; qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais c'est exactement
+ ce que Dorian Gray m'a &eacute;t&eacute;. La simple pr&eacute;sence visible de cet
+ adolescent&mdash;car il ne me semble gu&egrave;re qu'un adolescent, bien qu'il ait
+ plus de vingt ans&mdash;la simple pr&eacute;sence visible de cet adolescent!... Ah!
+ je m'&eacute;tonnerais que vous puissiez vous rendre compte de ce que cela signifie!
+ Inconsciemment, il d&eacute;finit pour moi les lignes d'une &eacute;cole nouvelle,
+ d'une &eacute;cole qui unirait la passion de l'esprit romantique &agrave; la
+ perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de l'&acirc;me, quel
+ r&ecirc;ve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons s&eacute;par&eacute; ces deux
+ choses et avons invent&eacute; un r&eacute;alisme qui est vulgaire, une
+ id&eacute;alit&eacute; qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est
+ Dorian Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une somme
+ si consid&eacute;rable, mais dont je ne voulus me s&eacute;parer. C'est une des
+ meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce que, tandis
+ que je le peignais, Dorian Gray &eacute;tait assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi.
+ Quelque subtile influence passa de lui en moi-m&ecirc;me, et pour la premi&egrave;re
+ fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que j'avais toujours
+ cherch&eacute;...et toujours manqu&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Basil, cela est stup&eacute;fiant! Il faut que je voie ce Dorian
+ Gray!...</p>
+ <p>Hallward se leva de son si&egrave;ge et marcha de long en large dans le jardin....
+ Il revint un instant apr&egrave;s....</p>
+ <p>&mdash;Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous ne
+ verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus pr&eacute;sent dans ma
+ pens&eacute;e que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est une suggestion
+ comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle mani&egrave;re. Je le trouve dans les courbes
+ de certaines lignes, dans l'adorable et le subtil de certaines nuances. C'est
+ tout.</p>
+ <p>&mdash;Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de
+ nouveau lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas non le
+ vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette &eacute;trange
+ idol&acirc;trie artistique dont je ne lui ai jamais parl&eacute;. Il n'en sait rien;
+ il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et je ne veux d&eacute;couvrir
+ mon &acirc;me aux bas regards qu&ecirc;teurs; mon coeur ne sera jamais mis sous un
+ microscope.... Il y a trop de moi-m&ecirc;me dans cette chose, Harry&mdash;trop de
+ moi-m&ecirc;me!...</p>
+ <p>&mdash;Les po&egrave;tes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'&ecirc;tes; ils
+ savent combien la passion utilement divulgu&eacute;e aide &agrave; la vente.
+ Aujourd'hui un coeur bris&eacute; se tire &agrave; plusieurs &eacute;ditions.</p>
+ <p>&mdash;Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit cr&eacute;er de
+ belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-m&ecirc;me en elles. Nous vivons dans
+ un &acirc;ge o&ugrave; les hommes ne voient l'art que sous un aspect
+ autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beaut&eacute;. Quelque jour
+ je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le monde ne verra jamais mon
+ portrait de Dorian Gray.</p>
+ <p>&mdash;Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec vous.
+ Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi, Dorian Gray vous
+ aime-t-il?..</p>
+ <p>Le peintre sembla r&eacute;fl&eacute;chir quelques instants.</p>
+ <p>&mdash;Il m'aime, r&eacute;pondit-il apr&egrave;s une pause, je sais qu'il
+ m'aime.... Je le flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un &eacute;trange
+ plaisir &agrave; lui dire des choses que certes je serais d&eacute;sol&eacute;
+ d'avoir dites. D'ordinaire, il est tout &agrave; fait charmant avec moi, et nous
+ passons des journ&eacute;es dans l'atelier &agrave; parler de mille choses. De temps
+ &agrave; autre, il est horriblement &eacute;tourdi et semble trouver un r&eacute;el
+ plaisir &agrave; me faire de la peine. Je sens, Harry, que j'ai donn&eacute; mon
+ &acirc;me enti&egrave;re &agrave; un &ecirc;tre qui la traite comme une fleur
+ &agrave; mettre &agrave; son habit, comme un bout de ruban pour sa vanit&eacute;,
+ comme la parure d'un jour d'&eacute;t&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Les jours d'&eacute;t&eacute; sont bien longs, souffla lord Henry....
+ Peut-&ecirc;tre vous fatiguerez-vous de lui plut&ocirc;t qu'il ne le voudra. C'est
+ une triste chose &agrave; penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus
+ longtemps que la beaut&eacute;. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine
+ &agrave; nous instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de
+ quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et de faits,
+ dans l'esp&eacute;rance niaise de garder notre place. L'homme bien inform&eacute;:
+ voil&agrave; le moderne id&eacute;al.... Le cerveau de cet homme bien inform&eacute;
+ est une chose &eacute;tonnante. C'est comme la boutique d'un bric-&agrave;-brac,
+ o&ugrave; l'on trouverait des monstres et...de la poussi&egrave;re, et toute chose
+ cot&eacute;e au-dessus de sa r&eacute;elle valeur.</p>
+ <p>&laquo;Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de m&ecirc;me....
+ Quelque jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que &laquo;&ccedil;a
+ n'est plus &ccedil;a&raquo;; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose....
+ Vous le lui reprocherez au fond de vous-m&ecirc;me et finirez par penser qu'il s'est
+ mal conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et
+ indiff&eacute;rent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous m'avez
+ dit est tout &agrave; fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et le
+ d&eacute;solant de cette mani&egrave;re de roman est qu'il vous laisse un souvenir
+ peu romanesque....&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray existera,
+ je serai domin&eacute; par sa personnalit&eacute;. Vous ne pouvez sentir de la
+ m&ecirc;me fa&ccedil;on que moi. Vous changez trop souvent.</p>
+ <p>&mdash;Eh mon cher Basil, c'est justement &agrave; cause de cela que je sens. Ceux
+ qui sont fid&egrave;les connaissent seulement le c&ocirc;t&eacute; trivial de
+ l'amour; c'est la trahison qui en conna&icirc;t les trag&eacute;dies.</p>
+ <p>Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie bo&icirc;te d'argent,
+ commen&ccedil;a &agrave; fumer avec la placidit&eacute; d'une conscience tranquille
+ et un air satisfait, comme s'il avait d&eacute;fini le monde en une phrase.</p>
+ <p>Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des lierres....
+ Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages passa sur le gazon.... Quel
+ charme s'&eacute;manait de ce jardin! Combien, pensait lord Henry, &eacute;taient
+ d&eacute;licieuses les &eacute;motions des autres! beaucoup plus d&eacute;licieuses
+ que leurs id&eacute;es, lui semblait-il. Le soin de sa propre &acirc;me et les
+ passions de ses amis, telles lui paraissaient &ecirc;tre les choses notables de la
+ vie. Il se repr&eacute;sentait, en s'amusant &agrave; cette pens&eacute;e, le lunch
+ assommant que lui avait &eacute;vit&eacute; sa visite chez Hallward; s'il
+ &eacute;tait all&eacute; chez sa tante, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; s&ucirc;r d'y
+ rencontrer lord Goodbody, et la conversation enti&egrave;re aurait roul&eacute; sur
+ l'entretien des pauvres, et la n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tablir des maisons
+ de secours mod&egrave;les. Il aurait entendu chaque classe pr&ecirc;cher l'importance
+ des diff&eacute;rentes vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point
+ &agrave; elles-m&ecirc;mes. Le riche aurait parl&eacute; sur la
+ n&eacute;cessit&eacute; de l'&eacute;pargne, et le fain&eacute;ant &eacute;loquemment
+ vaticin&eacute; sur la dignit&eacute; du travail.... Quel inappr&eacute;ciable
+ bonheur d'avoir &eacute;chapp&eacute; &agrave; tout cela! Soudain, comme il pensait
+ &agrave; sa tante, une id&eacute;e lui vint. Il se tourna vers Hallward....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, je me souviens.</p>
+ <p>&mdash;Vous vous souvenez de quoi, Harry?</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; j'entendis le nom de Dorian Gray.</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; &eacute;tait-ce? demanda Hallward, avec un l&eacute;ger
+ froncement de sourcils....</p>
+ <p>&mdash;Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil.... C'&eacute;tait chez ma
+ tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la connaissance d'un
+ &laquo;merveilleux&raquo; jeune homme qui voulait bien l'accompagner dans le East-End
+ et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis assurer qu'elle ne me parla jamais de lui
+ comme d'un beau jeune homme. Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que
+ peut &ecirc;tre un beau jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit
+ qu'il &eacute;tait tr&egrave;s s&eacute;rieux et qu'il avait un bon caract&egrave;re.
+ Je m'&eacute;tais du coup repr&eacute;sent&eacute; un individu avec des lunettes et
+ des cheveux plats, des taches de rousseur, se dandinant sur d'&eacute;normes
+ pieds.... J'aurais aim&eacute; savoir que c'&eacute;tait votre ami.</p>
+ <p>&mdash;Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.</p>
+ <p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Je ne d&eacute;sire pas que vous le connaissiez.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne d&eacute;sirez pas que je le connaisse?...</p>
+ <p>&mdash;Non....</p>
+ <p>&mdash;M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en entrant
+ dans le jardin.</p>
+ <p>&mdash;Vous allez bien &ecirc;tre forc&eacute; de me le pr&eacute;senter,
+ maintenant, s'&eacute;cria en riant lord Henry.</p>
+ <p>Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux
+ clignotants:</p>
+ <p>&mdash;Dites &agrave; M. Gray d'attendre, Parker; je suis &agrave; lui dans un
+ moment.</p>
+ <p>L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.</p>
+ <p>Hallward regarda lord Henry....</p>
+ <p>&mdash;Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle
+ nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous m'avez
+ rapport&eacute;.... Ne me le g&acirc;tez pas; n'essayez point de l'influencer; votre
+ influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque pas de gens
+ int&eacute;ressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne &agrave; mon art le
+ charme qu'il peut poss&eacute;der; ma vie d'artiste d&eacute;pend de lui. Faites
+ attention, Harry, je vous en conjure....</p>
+ <p>Il parlait &agrave; voix basse et les mots semblaient jaillir de ses l&egrave;vres
+ malgr&eacute; sa volont&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Quelle b&ecirc;tise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant
+ Hallward par le bras, il le conduisit presque malgr&eacute; lui dans la maison.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+ <p>En entrant, ils aper&ccedil;urent Dorian Gray. Il &eacute;tait assis au piano,
+ leur tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des &laquo;Sc&egrave;nes de
+ la For&ecirc;t&raquo; de Schumann.</p>
+ <p>&mdash;Vous allez me les pr&ecirc;ter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les
+ apprenne. C'est tout &agrave; fait charmant.</p>
+ <p>&mdash;Cela d&eacute;pend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....</p>
+ <p>&mdash;Oh! Je suis fatigu&eacute; de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait
+ grandeur naturelle, riposta l'adolescent en &eacute;voluant sur le tabouret du piano
+ d'une mani&egrave;re p&eacute;tulante et volontaire....</p>
+ <p>Une l&eacute;g&egrave;re rougeur colora ses joues quand il aper&ccedil;ut lord
+ Henry, et il s'arr&ecirc;ta court....</p>
+ <p>&mdash;Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous &eacute;tiez
+ avec quelqu'un....</p>
+ <p>&mdash;C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui
+ disais justement quel admirable mod&egrave;le vous &eacute;tiez, et vous venez de
+ tout g&acirc;ter....</p>
+ <p>&mdash;Mais mon plaisir n'est pas g&acirc;t&eacute; de vous rencontrer, M. Gray,
+ dit lord Henry en s'avan&ccedil;ant et lui tendant la main. Ma tante m'a parl&eacute;
+ souvent de vous. Vous &ecirc;tes un de ses favoris, et, je le crains, peut-&ecirc;tre
+ aussi... une de ses victimes....</p>
+ <p>&mdash;H&eacute;las! Je suis &agrave; pr&eacute;sent dans ses mauvais papiers,
+ r&eacute;pliqua Dorian avec une moue dr&ocirc;le de repentir. Mardi dernier, je lui
+ avais promis de l'accompagner &agrave; un club de Whitechapel et j'ai parfaitement
+ oubli&eacute; ma promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos,
+ plut&ocirc;t!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis &eacute;pouvant&eacute;
+ &agrave; la seule pens&eacute;e d'aller la voir.</p>
+ <p>&mdash;Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute
+ d&eacute;vou&eacute;e, et je ne crois pas qu'il y ait r&eacute;ellement
+ mati&egrave;re &agrave; f&acirc;cherie. L'auditoire comptait sur un duo; quant ma
+ tante Agathe se met au piano, elle fait du bruit pour deux....</p>
+ <p>&mdash;C'est m&eacute;chant pour elle...et pas tr&egrave;s gentil pour moi, dit
+ Dorian en &eacute;clatant de rire....</p>
+ <p>Lord Henry l'observait.... Certes, il &eacute;tait merveilleusement beau avec ses
+ l&egrave;vres &eacute;carlates finement dessin&eacute;es, ses clairs yeux bleus, sa
+ chevelure aux boucles dor&eacute;es. Tout dans sa face attirait la confiance; on y
+ trouvait la candeur de la jeunesse jointe &agrave; la puret&eacute; ardente de
+ l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souill&eacute;. Comment
+ s'&eacute;tonner que Basil Hallward l'estim&acirc;t pareillement?..</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie,
+ M. Gray, trop charmant....</p>
+ <p>Et lord Henry, s'&eacute;tendant sur le divan, ouvrit son &eacute;tui &agrave;
+ cigarettes.</p>
+ <p>Le peintre s'occupait fi&eacute;vreusement de pr&eacute;parer sa palette et ses
+ pinceaux.... Il avait l'air ennuy&eacute;; quand il entendit la derni&egrave;re
+ remarque de lord Henry il le fixa.... Il h&eacute;sita un moment, puis se
+ d&eacute;cidant:</p>
+ <p>&mdash;Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en
+ voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et regarda Dorian
+ Gray.</p>
+ <p>&mdash;Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de
+ mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la t&ecirc;te....
+ D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais pas m'occuper de
+ philanthropie.</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais ce que je dois vous r&eacute;pondre, M. Gray. C'est un sujet si
+ assommant qu'on ne peut en parler que s&eacute;rieusement.... Mais je ne m'en irai
+ certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez pas absolument
+ &agrave; ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne m'avez-vous dit souvent que
+ vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder avec vos mod&egrave;les?</p>
+ <p>Hallward se mordit les l&egrave;vres....</p>
+ <p>&mdash;Puisque Dorian le d&eacute;sire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des
+ lois pour chacun, except&eacute; pour lui.</p>
+ <p>Lord Henry prit son chapeau et ses gants.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un
+ rendez-vous avec quelqu'un &agrave; l'&laquo;Orl&eacute;ans&raquo;... adieu, M. Gray.
+ Venez me voir une de ces apr&egrave;s-midi &agrave; Curzon-Street. Je suis presque
+ toujours chez moi vers cinq heures. Ecrivez-moi quand vous viendrez: je serais
+ d&eacute;sol&eacute; de ne pas vous rencontrer.</p>
+ <p>&mdash;Basil, s'&eacute;cria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en
+ vais aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est horriblement
+ ennuyeux de rester plant&eacute; sur une plate-forme et d'avoir l'air aimable.
+ Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.</p>
+ <p>&mdash;Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit
+ Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je ne parle
+ jamais quand je travaille, et n'&eacute;coute davantage, et je comprends que se soit
+ aga&ccedil;ant pour mes infortun&eacute;s mod&egrave;les. Je vous prie de rester.</p>
+ <p>&mdash;Mais que va penser la personne qui m'attend &agrave;
+ l'&laquo;Orl&eacute;ans&raquo;?</p>
+ <p>Le peintre se mit &agrave; rire.</p>
+ <p>&mdash;Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et
+ maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et t&acirc;chez de
+ n'apporter aucune attention &agrave; ce que vous dira lord Henry. Son influence est
+ mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-m&ecirc;me....</p>
+ <p>Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en faisant
+ une petite moue de m&eacute;contentement &agrave; lord Henry qu'il avait
+ d&eacute;j&agrave; pris en affection; il &eacute;tait si diff&eacute;rent de Basil,
+ tous deux ils formaient un d&eacute;licieux contraste...et lord Henry avait une voix
+ si belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut bien le
+ dire?</p>
+ <p>&mdash;J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray. Toute
+ influence est immorale...immorale, au point de vue scientifique....</p>
+ <p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Parce que je consid&egrave;re qu'influencer une personne, c'est lui donner
+ un peu de sa propre &acirc;me. Elle ne pense plus avec ses pens&eacute;es naturelles,
+ elle ne br&ucirc;le plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus
+ siennes. Ses p&eacute;ch&eacute;s, s'il y a quelque chose de semblable &agrave; des
+ p&eacute;ch&eacute;s, sont emprunt&eacute;s. Elle devient l'&eacute;cho d'une musique
+ &eacute;trang&egrave;re, l'acteur d'une pi&egrave;ce qui ne fut point &eacute;crite
+ pour elle. Le but de la vie est le d&eacute;veloppement de la personnalit&eacute;.
+ R&eacute;aliser sa propre nature: c'est ce que nous t&acirc;chons tous de faire. Les
+ hommes sont effray&eacute;s d'eux-m&ecirc;mes aujourd'hui. Ils ont oubli&eacute; le
+ plus haut de tous les devoirs, le devoir que l'on se doit &agrave; soi-m&ecirc;me.
+ Naturellement ils sont charitables. Ils nourissent le pauvre et v&ecirc;tent le
+ loqueteux; mais ils laissent crever de faim leurs &acirc;mes et vont nus. Le courage
+ nous a quitt&eacute;s; peut-&ecirc;tre n'en e&ucirc;mes-nous jamais! La terreur de la
+ Soci&eacute;t&eacute;, qui est la base de toute morale, la terreur de Dieu, qui est
+ le secret de la religion: voil&agrave; les deux choses qui nous gouvernent. Et
+ encore....</p>
+ <p>&mdash;Tournez votre t&ecirc;te un peu plus &agrave; droite, Dorian, comme un bon
+ petit gar&ccedil;on, dit le peintre enfonc&eacute; dans son oeuvre, venant de
+ surprendre dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais
+ vu.</p>
+ <p>&mdash;Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec
+ cette gracieuse flexion de la main qui lui &eacute;tait particuli&egrave;rement
+ caract&eacute;ristique et qu'il avait d&eacute;j&agrave; au coll&egrave;ge d'Eton, je
+ crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et compl&egrave;tement, voulait
+ donner une forme &agrave; chaque sentiment, une expression &agrave; chaque
+ pens&eacute;e, une r&eacute;alit&eacute; &agrave; chaque r&ecirc;ve&mdash;je crois
+ que le monde subirait une telle pouss&eacute;e nouvelle de joie que nous en
+ oublierions toutes les maladies m&eacute;di&eacute;vales pour nous en retourner vers
+ l'id&eacute;al grec, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &agrave; quelque chose de plus beau,
+ de plus riche que cet id&eacute;al! Mais le plus brave d'entre nous est
+ &eacute;pouvant&eacute; de lui-m&ecirc;me. Le reniement de nos vies est tragiquement
+ semblable &agrave; la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus.
+ Chaque impulsion que nous essayons d'an&eacute;antir, germe en nous et nous
+ empoisonne. Le corps p&egrave;che d'abord, et se satisfait avec son
+ p&eacute;ch&eacute;, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que
+ le souvenir d'un plaisir ou la volupt&eacute; d'un regret. Le seul moyen de se
+ d&eacute;barrasser d'une tentation est d'y c&eacute;der. Essayez de lui
+ r&eacute;sister, et votre &acirc;me aspire maladivement aux choses qu'elle s'est
+ d&eacute;fendues; avec, en plus, le d&eacute;sir pour ce que des lois monstrueuses
+ ont fait ill&eacute;gal et monstrueux.</p>
+ <p>&laquo;Ceci a &eacute;t&eacute; dit que les grands &eacute;v&egrave;nements du
+ monde prennent place dans la cervelle. C'est dans la cervelle, et l&agrave;,
+ seulement, que prennent aussi place les grands p&eacute;ch&eacute;s du monde. Vous,
+ M. Gray, vous-m&ecirc;me avec votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance
+ rose-blanche, vous avez eu des passions qui vous ont effray&eacute;, des
+ pens&eacute;es qui vous rempli de terreur, des jours de r&ecirc;ve et des nuits de
+ r&ecirc;ve dont le simple rappel colorerait de honte vos joues....</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez, dit Dorian Gray h&eacute;sitant, arr&ecirc;tez! vous
+ m'embarrassez. Je ne sais que vous r&eacute;pondre. J'ai une r&eacute;ponse &agrave;
+ vous faire que je ne puis trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par
+ gr&acirc;ce! Laissez-moi essayer de penser!</p>
+ <p>Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les l&egrave;vres
+ entr'ouvertes et les yeux &eacute;trangement brillants. Il semblait avoir
+ obscur&eacute;ment conscience que le travaillaient des influences tout &agrave; fait
+ nouvelles, mais elles lui paraissaient venir enti&egrave;rement de lui-m&ecirc;me.
+ Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits&mdash;mots dits sans doute par
+ hasard et charg&eacute;s de paradoxes voulus&mdash;avaient touch&eacute; quelque
+ corde secr&egrave;te qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; touch&eacute;e auparavant
+ mais qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.</p>
+ <p>La musique l'avait ainsi remu&eacute; d&eacute;j&agrave;; elle l'avait
+ troubl&eacute; bien des fois. Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plut&ocirc;t
+ un nouveau chaos qu'elle cr&eacute;e en nous....</p>
+ <p>Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien limpides,
+ &eacute;clatants ou cruels! On voudrait leur &eacute;chapper. Quelle subtile magie
+ est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique aux choses informes,
+ et qu'ils ont une musique propre &agrave; eux-m&ecirc;mes aussi douce que celle du
+ luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque chose de plus r&eacute;el que les
+ mots?</p>
+ <p>Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point comprises; il
+ les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain ardemment color&eacute;e. Il
+ pensa qu'il avait jusqu'alors march&eacute; &agrave; travers les flammes! Pourquoi ne
+ s'&eacute;tait-il jamais dout&eacute; de cela?</p>
+ <p>Lord Henry le guettait, son myst&eacute;rieux sourire aux l&egrave;vres. Il
+ connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait vivement
+ int&eacute;ress&eacute;. Il s'&eacute;tonnait de l'impression subite que ses paroles
+ avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait seize ans et
+ qui lui avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce qu'il avait toujours ignor&eacute;, il
+ s'&eacute;merveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable exp&eacute;rience.
+ Il avait simplement lanc&eacute; une fl&egrave;che en l'air. Avait-elle touch&eacute;
+ le but?.. Ce gar&ccedil;on &eacute;tait vraiment int&eacute;ressant.</p>
+ <p>Hallward peignait avec cette remarquable s&ucirc;ret&eacute; de main, qui le
+ caract&eacute;risait; il poss&eacute;dait cette &eacute;l&eacute;gance, cette
+ d&eacute;licatesse parfaite qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il
+ ne faisait pas attention au long silence planant dans l'atelier.</p>
+ <p>&mdash;Basil, je suis fatigu&eacute; de poser, cria tout &agrave; coup Dorian
+ Gray. J'ai besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est
+ suffocant....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, j'en suis d&eacute;sol&eacute;. Mais quand je peins, je ne
+ pense &agrave; rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux pos&eacute;. Vous
+ &eacute;tiez parfaitement immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les
+ l&egrave;vres demi-ouvertes et l'&eacute;clair des yeux.... Je ne sais pas ce que
+ Harry a pu vous dire, mais c'est &agrave; lui certainement que vous devez cette
+ merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a compliment&eacute;. Il ne faut pas
+ croire un mot de ce qu'il dit.</p>
+ <p>&mdash;Il ne m'a certainement pas compliment&eacute;. Peut-&ecirc;tre est-ce la
+ raison pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a racont&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit, riposta
+ Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et r&ecirc;veurs. Je vous
+ accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet atelier.... Basil,
+ faites-nous donc servir quelque chose de glac&eacute;, une boisson quelconque aux
+ fraises.</p>
+ <p>&mdash;Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra, je lui
+ dirai ce que vous d&eacute;sirez.... J'ai encore &agrave; travailler le fond du
+ portrait, je vous rejoindrai bient&ocirc;t. Ne me gardez pas Dorian trop longtemps.
+ Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; pareillement dispos&eacute; &agrave; peindre. Ce
+ sera s&ucirc;rement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est d&eacute;j&agrave;.</p>
+ <p>Lord Henry, en p&eacute;n&eacute;trant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face
+ ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum comme un vin
+ pr&eacute;cieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son &eacute;paule....</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, lui dit-il; rien ne peut mieux gu&eacute;rir l'&acirc;me
+ que les sens, comme rien ne saurait mieux que l'&acirc;me gu&eacute;rir les sens.</p>
+ <p>L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il &eacute;tait t&ecirc;te nue, et les
+ feuilles avaient d&eacute;rang&eacute; ses boucles rebelles, emm&ecirc;l&eacute;
+ leurs fils dor&eacute;s. Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que
+ l'on trouve dans les yeux des gens &eacute;veill&eacute;s en sursaut.... Ses narines
+ finement dessin&eacute;es palpitaient, et quelque trouble cach&eacute; aviva le
+ carmin de ses l&egrave;vres frissonnantes.</p>
+ <p>&mdash;Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie,
+ gu&eacute;rir l'&acirc;me au moyen des sens, et les sens au moyen de l'&acirc;me.
+ Vous &ecirc;tes une admirable cr&eacute;ature. Vous savez plus que vous ne pensez
+ savoir, tout ainsi que vous pensez conna&icirc;tre moins que vous ne connaissez.</p>
+ <p>Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la t&ecirc;te. Certes, il ne pouvait
+ s'emp&ecirc;cher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face de lui.
+ Sa figure oliv&acirc;tre et romanesque, &agrave; l'expression fatigu&eacute;e,
+ l'int&eacute;ressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa voix
+ languide et basse. Ses mains m&ecirc;me, ses mains fra&icirc;ches et blanches,
+ pareilles &agrave; des fleurs, poss&eacute;daient un charme curieux. Ainsi que sa
+ voix elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage &agrave; elles. Il
+ lui faisait peur, et il &eacute;tait honteux d'avoir peur.... Il avait fallu que cet
+ &eacute;tranger vint pour le r&eacute;v&eacute;ler &agrave; lui m&ecirc;me. Depuis
+ des mois, il connaissait Basil Hallward et son amiti&eacute; ne l'avait pas
+ chang&eacute;; quelqu'un avait pass&eacute; dans son existence qui lui avait
+ d&eacute;couvert le myst&egrave;re de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait
+ ainsi. Il n'&eacute;tait ni une petite fille, ni un coll&eacute;gien; c'&eacute;tait
+ ridicule, vraiment.... &mdash;Allons nous asseoir &agrave; l'ombre, dit lord Henry.
+ Parker nous a servi &agrave; boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous
+ pourriez vous ab&icirc;mer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne
+ risquez pas d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que cela peut faire, s'&eacute;cria Dorian Gray en riant comme il
+ s'asseyait au fond du jardin.</p>
+ <p>&mdash;C'est pour vous de toute importance, M. Gray.</p>
+ <p>&mdash;Tiens, et pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Parce que vous poss&eacute;dez une admirable jeunesse et que la jeunesse
+ est la seule chose d&eacute;sirable.</p>
+ <p>&mdash;Je ne m'en soucie pas.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand vous serez
+ vieux, rid&eacute;, laid, quand la pens&eacute;e aura marqu&eacute; votre front de sa
+ griffe, et la passion fl&eacute;tri vos l&egrave;vres de stigmates hideux, un jour
+ viendra, dis-je, o&ugrave; vous vous en soucierez am&egrave;rement. O&ugrave; que
+ vous alliez actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une
+ figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous f&acirc;chez point, vous l'avez.... Et
+ la Beaut&eacute; est une des formes du G&eacute;nie, la plus haute m&ecirc;me, car
+ elle n'a pas besoin d'&ecirc;tre expliqu&eacute;e; c'est un des faits absolus du
+ monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres de cette
+ coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut &ecirc;tre discut&eacute;;
+ c'est une souverainet&eacute; de droit divin, elle fait des princes de ceux qui la
+ poss&egrave;dent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus quand vous l'aurez
+ perdue.... On dit parfois que la beaut&eacute; n'est que superficielle, cela peut
+ &ecirc;tre, mais tout au moins elle est moins superficielle que la Pens&eacute;e.
+ Pour moi, la Beaut&eacute; est la merveille des merveilles. Il n'y a que les gens
+ born&eacute;s qui ne jugent pas sur l'apparence. Le vrai myst&egrave;re du monde est
+ le visible, non l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que
+ les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'ann&eacute;es
+ &agrave; vivre r&eacute;ellement, parfaitement, pleinement; votre beaut&eacute;
+ s'&eacute;vanouira avec votre jeunesse, et vous d&eacute;couvrirez tout &agrave; coup
+ qu'il n'est plus de triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre d&eacute;sormais
+ sur ces menus triomphes que la m&eacute;moire du pass&eacute; rendra plus amers que
+ des d&eacute;faites. Chaque mois v&eacute;cu vous approche de quelque chose de
+ terrible. Le temps est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.</p>
+ <p>&laquo;Vous bl&ecirc;mirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront.
+ Vous souffrirez horriblement.... Ah! r&eacute;alisez votre jeunesse pendant que vous
+ l'avez!...</p>
+ <p>&laquo;Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en &eacute;coutant les sots essayant
+ d'arr&ecirc;ter l'in&eacute;luctable d&eacute;faite et gardez-vous de l'ignorant, du
+ commun et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'id&eacute;al faux de notre
+ &acirc;ge. Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien
+ perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous effraie.... Un
+ nouvel H&eacute;donisme, voil&agrave; ce que le si&egrave;cle demande. Vous pouvez en
+ &ecirc;tre le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalit&eacute; que vous
+ ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps!</p>
+ <p>&laquo;Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience de
+ ce que vous &eacute;tiez, de ce que vous pouviez &ecirc;tre.... Il y avait en vous
+ quelque chose de si particuli&egrave;rement attirant que je sentis qu'il me fallait
+ vous r&eacute;v&eacute;ler &agrave; vous-m&ecirc;me, dans la crainte tragique de vous
+ voir vous g&acirc;cher...car votre jeunesse a si peu de temps &agrave; vivre...si
+ peu!... Les fleurs se d&eacute;ss&egrave;chent, mais elles refleurissent.... Cet
+ arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'ann&eacute;e prochaine qu'il l'est
+ &agrave; pr&eacute;sent. Dans un mois, cette cl&eacute;matite portera des fleurs
+ pourpr&eacute;es, et d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, ses fleurs de pourpre
+ illumineront le vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre
+ jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous &agrave; vingt ans, va s'affaiblissant,
+ nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!... Tous, nous deviendrons
+ d'odieux polichinelles, hant&eacute;s par la m&eacute;moire de ce dont nous
+ f&ucirc;mes effray&eacute;s, par les exquises tentations que nous n'avons pas eu le
+ courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien n'est au monde que la
+ jeunesse!...</p>
+ <p>Les yeux grands ouverts, Dorian Gray &eacute;coutait, s'&eacute;merveillant.... La
+ branche de lilas tomba de sa main &agrave; terre. Une abeille se pr&eacute;cipita,
+ tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson g&eacute;n&eacute;ral des
+ globes &eacute;toil&eacute;s des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet
+ &eacute;trange int&eacute;r&ecirc;t que nous prenons aux choses menues quand nous
+ sommes pr&eacute;occup&eacute;s de probl&egrave;mes qui nous effraient, quand nous
+ sommes ennuy&eacute;s par une nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons
+ trouver d'expression, ou terrifi&eacute;s par une obs&eacute;dante pens&eacute;e
+ &agrave; qui nous nous sentons forc&eacute;s de c&eacute;der.... Bient&ocirc;t
+ l'abeille prit son vol. Il l'aper&ccedil;ut se posant sur le calice tachet&eacute;
+ d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balan&ccedil;a dans le vide,
+ doucement....</p>
+ <p>Soudain, le peintre apparut &agrave; la porte de l'atelier et leur fit des signes
+ r&eacute;it&eacute;r&eacute;s.... Ils se tourn&egrave;rent l'un vers l'autre en
+ souriant....</p>
+ <p>&mdash;Je vous attends. Rentrez donc. La lumi&egrave;re est tr&egrave;s bonne en
+ ce moment et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se lev&egrave;rent et
+ paresseusement, march&egrave;rent le long du mur. Deux papillons verts et blancs
+ voltigeaient devant eux, et dans un poirier situ&eacute; au coin du mur, une grive se
+ mit &agrave; chanter.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes content, M. Gray, de m'avoir rencontr&eacute;?... demanda
+ lord Henry le regardant.</p>
+ <p>&mdash;Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai
+ toujours!...</p>
+ <p>&mdash;&laquo;Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait fr&eacute;mir quand
+ je l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles ab&icirc;ment tous les romans
+ en essayant de les faire s'&eacute;terniser. C'est un mot sans signification,
+ d&eacute;sormais. La seule diff&eacute;rence qui existe entre un caprice et une
+ &eacute;ternelle passion est que le caprice...dure plus longtemps&raquo;...</p>
+ <p>Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras de lord
+ Henry:</p>
+ <p>&mdash;Dans ce cas, que notre amiti&eacute; ne soit qu'un caprice, murmura-t-il,
+ rougissant de sa propre audace....</p>
+ <p>Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....</p>
+ <p>Lord Harry s'&eacute;tait &eacute;tendu dans un large fauteuil d'osier et
+ l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les all&eacute;es et venues
+ de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le silence.... Dans
+ les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte, une poussi&egrave;re
+ dor&eacute;e dansait. La senteur lourde des roses semblait peser sur toute chose.</p>
+ <p>Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arr&ecirc;ta de travailler, en regardant
+ alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait, mordillant le bout de l'un de
+ ses gros pinceaux, les sourcils crisp&eacute;s....</p>
+ <p>&mdash;Fini! cria-t-il, et se baissant, il &eacute;crivit son nom en hautes
+ lettres de vermillon sur le coin gauche de la toile.</p>
+ <p>Lord Henry vint regarder le tableau. C'&eacute;tait une admirable oeuvre d'art
+ d'une ressemblance merveilleuse.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, permettez-moi de vous f&eacute;liciter chaudement, dit-il.
+ C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous regarder.</p>
+ <p>L'adolescent tressaillit comme &eacute;veill&eacute; de quelque r&ecirc;ve.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce r&eacute;ellement fini? murmura-t-il en descendant de la
+ plate-forme.</p>
+ <p>&mdash;Tout &agrave; fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui
+ pos&eacute; comme un ange. Je vous suis on ne peut plus oblig&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Cela m'est enti&egrave;rement d&ucirc;, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M.
+ Gray?</p>
+ <p>Dorian ne r&eacute;pondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se
+ tourna vers lui.... Quand il l'aper&ccedil;ut, il sursauta et ses joues rougirent un
+ moment de plaisir. Un &eacute;clair de joie passa dans ses yeux, car il se <i>reconnut</i>
+ pour la premi&egrave;re fois. Il demeura quelque temps immobile, admirant, se doutant
+ que Hallward lui parlait, sans comprendre la signification de ses paroles. Le sens de
+ sa propre beaut&eacute; surgit en lui comme une r&eacute;v&eacute;lation. Il ne
+ l'avait jusqu'alors jamais per&ccedil;u. Les compliments de Basil Hallward lui avait
+ sembl&eacute; &ecirc;tre simplement des exag&eacute;rations charmantes
+ d'amiti&eacute;. Il les avait &eacute;cout&eacute;s en riant, et vite
+ oubli&eacute;s...son caract&egrave;re n'avait point &eacute;t&eacute;
+ influenc&eacute; par eux. Lord Henry Wotton &eacute;tait venu avec son &eacute;trange
+ pan&eacute;gyrique de la jeunesse, l'avertissement terrible de sa
+ bri&egrave;vet&eacute;. Il en avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; &agrave; point
+ nomm&eacute;, et &agrave; pr&eacute;sent, en face de l'ombre de sa propre
+ beaut&eacute;, il en sentait la pleine r&eacute;alit&eacute; s'&eacute;pandre en lui.
+ Oui, un jour viendrait o&ugrave; sa face serait rid&eacute;e et pliss&eacute;e, ses
+ yeux creus&eacute;s et sans couleur, la gr&acirc;ce de sa figure bris&eacute;e et
+ d&eacute;form&eacute;e. L'&eacute;carlate de ses l&egrave;vres passerait, comme se
+ ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait fa&ccedil;onner son &acirc;me
+ ab&icirc;merait son corps; il deviendrait horrible, hideux, baroque....</p>
+ <p>Comme il pensait &agrave; tout cela, une sensation aigu&euml; de douleur le
+ traversa comme une dague, et fit frissonner chacune des d&eacute;licates fibres de
+ son &ecirc;tre....</p>
+ <p>L'am&eacute;thyste de ses yeux se fon&ccedil;a; un brouillard de larmes les
+ obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....</p>
+ <p>&mdash;Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu &eacute;tonn&eacute; du
+ silence de l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....</p>
+ <p>&mdash;Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il pas.
+ C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous donnerai ce que vous
+ voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas ma propri&eacute;t&eacute;, Harry.</p>
+ <p>&mdash;A qui est-ce donc alors?</p>
+ <p>&mdash;A Dorian, pardieu! r&eacute;pondit le peintre.</p>
+ <p>&mdash;Il est bien heureux....</p>
+ <p>&mdash;Quelle chose profond&eacute;ment triste, murmurait Dorian, les yeux encore
+ fix&eacute;s sur son portrait. Oh! oui, profond&eacute;ment triste!... Je deviendrai
+ vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune. Elle ne sera
+ jamais plus vieille que ce jour m&ecirc;me de Juin.... Ah! si cela pouvait changer;
+ si c'&eacute;tait moi qui toujours devais rester jeune, et si cette peinture pouvait
+ vieillir!... Pour cela, pour cela je donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde
+ que je ne donnerais.... Mon &acirc;me, m&ecirc;me!...</p>
+ <p>&mdash;Vous trouveriez difficilement un pareil arrangement, cria lord Henry, en
+ &eacute;clatant de rire....</p>
+ <p>&mdash;Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.</p>
+ <p>Dorian Gray se tourna vers lui.</p>
+ <p>&mdash;Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne vous
+ suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine autant,
+ plut&ocirc;t....</p>
+ <p>Le peintre le regarda avec &eacute;tonnement. Il &eacute;tait si peu
+ habitu&eacute; &agrave; entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'&eacute;tait-il donc
+ arriv&eacute;? C'est vrai qu'il semblait d&eacute;sol&eacute;; sa face &eacute;tait
+ toute rouge et ses joues allum&eacute;es.</p>
+ <p>&mdash;Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Herm&egrave;s d'ivoire ou
+ que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de temps
+ m'aimerez-vous? Jusqu'&agrave; ma premi&egrave;re ride, sans doute.... Je sais
+ maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent &ecirc;tre, on perd
+ tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison
+ tout-&agrave;-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je m'apercevrai
+ que je vieillis, je me tuerai!</p>
+ <p>Hallward p&acirc;lit et prit sa main.</p>
+ <p>&mdash;Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami tel
+ que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez &ecirc;tre jaloux des
+ choses mat&eacute;rielles, n'est-ce pas? N'&ecirc;tes-vous pas plus beau qu'aucune
+ d'elles?</p>
+ <p>&mdash;Je suis jaloux de toute chose dont la beaut&eacute; ne meurt pas. Je suis
+ jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai. Chaque moment
+ qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si cela pouvait changer! Si
+ ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais rester tel que je suis!... Pourquoi
+ avez-vous peint cela? Quelle ironie, un jour! Quelle terrible ironie!</p>
+ <p>Des larmes br&ucirc;lantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains.
+ Soudain il se pr&eacute;cipita sur le divan et ensevelit sa face dans les coussins,
+ &agrave; genoux comme s'il priait....</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; votre oeuvre, Harry, dit le peintre am&egrave;rement.</p>
+ <p>Lord Henry leva les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas....</p>
+ <p>&mdash;Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...</p>
+ <p>&mdash;Vous auriez d&ucirc; vous en aller quand je vous le demandais,
+ souffla-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Je suis rest&eacute; parce que vous me l'avez demand&eacute;, riposta lord
+ Henry.</p>
+ <p>&mdash;Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs amis,
+ mais par votre faute &agrave; tous les deux, vous me faites d&eacute;tester ce que
+ j'ai jamais fait de mieux et je vais l'an&eacute;antir. Qu'est-ce apr&egrave;s tout
+ qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse ab&icirc;mer nos trois
+ vies.</p>
+ <p>Dorian Gray leva sa t&ecirc;te dor&eacute;e de l'amas des coussins et, sa face
+ p&acirc;le baign&eacute;e de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table
+ situ&eacute;e sous les grands rideaux de la fen&ecirc;tre. Qu'allait-il faire? Ses
+ doigts, parmi le fouillis des tubes d'&eacute;tain et des pinceaux secs, cherchaient
+ quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau &agrave; palette....
+ Il l'avait trouv&eacute;e! Il allait an&eacute;antir la toile....</p>
+ <p>Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se pr&eacute;cipitant
+ vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lan&ccedil;a &agrave; l'autre
+ bout de l'atelier.</p>
+ <p>&mdash;Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!</p>
+ <p>&mdash;Je suis charm&eacute; de vous voir appr&eacute;cier enfin mon oeuvre, dit
+ le peintre froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de
+ vous....</p>
+ <p>&mdash;L'appr&eacute;cier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de
+ moi-m&ecirc;me.</p>
+ <p>&mdash;Alors bien! Aussit&ocirc;t que &laquo;vous&raquo; serez sec,
+ &laquo;vous&raquo; serez verni, encadr&eacute;, et exp&eacute;di&eacute; chez
+ &laquo;vous&raquo;. Alors, vous ferez ce que vous jugerez bon de
+ &laquo;vous-m&ecirc;me&raquo;.</p>
+ <p>Il traversa la chambre et sonna pour le th&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Vous voulez du th&eacute;, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien
+ pr&eacute;sentez-vous quelque objection &agrave; ces plaisirs simples.</p>
+ <p>&mdash;J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers refuges
+ des &ecirc;tres complexes. Mais je n'aime pas les...sc&egrave;nes, except&eacute; sur
+ les planches. Quels dr&ocirc;les de corps vous &ecirc;tes, tous deux! Je
+ m'&eacute;tonne qu'on ait d&eacute;fini l'homme un animal raisonnable; pour
+ pr&eacute;matur&eacute;e, cette d&eacute;finition l'est. L'homme est bien des choses,
+ mais il n'est pas raisonnable.... Je suis charm&eacute; qu'il ne le soit pas
+ apr&egrave;s tout.... Je d&eacute;sire surtout que vous ne vous querelliez pas
+ &agrave; propos de ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me
+ l'abandonner. Ce m&eacute;chant gar&ccedil;on n'en a pas aussi r&eacute;ellement
+ besoin que moi....</p>
+ <p>&mdash;Si vous le donniez &agrave; un autre qu'&agrave; moi, Basil, je ne vous le
+ pardonnerais jamais, s'&eacute;cria Dorian Gray; et je ne permets &agrave; personne
+ de m'appeler un m&eacute;chant gar&ccedil;on....</p>
+ <p>&mdash;Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai avant
+ qu'il ne f&ucirc;t fait.</p>
+ <p>&mdash;Et vous savez aussi que vous avez &eacute;t&eacute; un petit peu
+ m&eacute;chant, M. Gray, et que vous ne pouvez vous r&eacute;volter quand on vous
+ fait souvenir que vous &ecirc;tes extr&ecirc;mement jeune.</p>
+ <p>&mdash;Je me serais carr&eacute;ment r&eacute;volt&eacute; ce matin, lord
+ Henry.</p>
+ <p>&mdash;Ah! ce matin!... Vous avez v&eacute;cu depuis....</p>
+ <p>On frappa &agrave; la porte, et le majordome entra portant un service &agrave;
+ th&eacute; qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de tasses
+ et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannel&eacute;e de G&eacute;orgie....
+ Deux plats chinois en forme de globe furent apport&eacute;s par un valet. Dorian Gray
+ se leva et servit le th&eacute;. Les deux hommes s'achemin&egrave;rent paresseusement
+ vers la table, et examin&egrave;rent ce qui &eacute;tait sous les couvercles des
+ plats.</p>
+ <p>&mdash;Allons au th&eacute;&acirc;tre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du
+ nouveau quelque part.</p>
+ <p>&mdash;J'ai promis de d&icirc;ner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je
+ puis lui envoyer un t&eacute;l&eacute;gramme pour lui dire que je suis
+ indispos&eacute;, ou que je suis emp&ecirc;ch&eacute; de venir par suite d'un
+ engagement post&eacute;rieur. Je pense que cela serait plut&ocirc;t une jolie excuse;
+ elle aurait tout le charme de la candeur.</p>
+ <p>&mdash;C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a mis,
+ on est parfaitement horrible.</p>
+ <p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit lord Henry, r&ecirc;veusement, le costume du XIXe
+ si&egrave;cle est d&eacute;testable. C'est sombre, d&eacute;primant.... Le
+ p&eacute;ch&eacute; est r&eacute;ellement le seul &eacute;l&eacute;ment de quelque
+ couleur dans la vie moderne.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.
+ &mdash;Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du th&eacute; ou celui du
+ portrait?...</p>
+ <p>&mdash;Devant les deux.</p>
+ <p>&mdash;J'aimerais aller au th&eacute;&acirc;tre avec vous, lord Henry, dit le
+ jeune homme.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis pas, vraiment.... Je pr&eacute;f&egrave;re rester, j'ai un tas
+ de choses &agrave; faire.</p>
+ <p>&mdash;Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.</p>
+ <p>&mdash;Je le d&eacute;sire beaucoup....</p>
+ <p>Le peintre se mordit les l&egrave;vres et, la tasse &agrave; la main, il se
+ dirigea vers le portrait.</p>
+ <p>&mdash;Je resterai avec le r&eacute;el Dorian Gray, dit-il tristement.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce l&agrave; le r&eacute;el Dorian Gray, cria l'original du portrait,
+ s'avan&ccedil;ant vers lui. Suis-je r&eacute;ellement comme cela?</p>
+ <p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes comme cela.</p>
+ <p>&mdash;C'est vraiment merveilleux, Basil.</p>
+ <p>&mdash;Au moins, vous l'&ecirc;tes en apparence.... Mais cela ne changera jamais,
+ ajouta Hallward.... C'est quelque chose.</p>
+ <p>&mdash;Voici bien des affaires &agrave; propos de fid&eacute;lit&eacute;!
+ s'&eacute;cria lord Henry. M&ecirc;me en amour, c'est purement une question de
+ temp&eacute;rament, cela n'a rien &agrave; faire avec notre propre volont&eacute;.
+ Les jeunes gens veulent &ecirc;tre fid&egrave;les et ne le sont point; les vieux
+ veulent &ecirc;tre infid&egrave;les et ne le peuvent; voil&agrave; tout ce qu'on en
+ sait.</p>
+ <p>&mdash;N'allez pas au th&eacute;&acirc;tre ce soir, Dorian, dit Hallward....
+ Restez d&icirc;ner avec moi.</p>
+ <p>&mdash;Je ne le puis, Basil.</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi?</p>
+ <p>&mdash;Parce que j'ai promis &agrave; lord Henry Wotton d'aller avec lui.</p>
+ <p>&mdash;Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer &agrave; votre parole; il
+ manque assez souvent &agrave; la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.</p>
+ <p>Dorian Gray se mit &agrave; rire en secouant la t&ecirc;te....</p>
+ <p>&mdash;Je vous en conjure....</p>
+ <p>Le jeune homme h&eacute;sitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les guettait
+ de la table o&ugrave; il prenait le th&eacute;, avec un sourire amus&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Je veux sortir, Basil, d&eacute;cida-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le
+ plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez bien de ne pas
+ perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian. Venez me voir bient&ocirc;t,
+ demain si possible.</p>
+ <p>&mdash;Certainement....</p>
+ <p>&mdash;Vous n'oublierez pas....</p>
+ <p>&mdash;Naturellement....</p>
+ <p>&mdash;Et...Harry?</p>
+ <p>&mdash;Moi non plus, Basil.</p>
+ <p>&mdash;Souvenez-vous de ce que je vous ai demand&eacute;, quand nous &eacute;tions
+ dans le jardin ce matin....</p>
+ <p>&mdash;Je l'ai oubli&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Je compte sur vous.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-m&ecirc;me, dit en riant lord
+ Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous d&eacute;poserai chez
+ vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante apr&egrave;s-midi.</p>
+ <p>Comme la porte se fermait derri&egrave;re eux, le peintre s'&eacute;croula sur un
+ sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+ <p>Le lendemain, &agrave; midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon
+ Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux gar&ccedil;on bon
+ vivant, quoique de rudes mani&egrave;res, qualifi&eacute; d'&eacute;go&iuml;ste par
+ les &eacute;trangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais consid&eacute;r&eacute;
+ comme g&eacute;n&eacute;reux par la Soci&eacute;t&eacute;, car il nourrissait ceux
+ qui savaient l'amuser. Son p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; notre ambassadeur
+ &agrave; Madrid, au temps o&ugrave; la reine Isabelle &eacute;tait jeune et Prim
+ inconnu. Mais il avait quitt&eacute; la diplomatie par un caprice, dans un moment de
+ contrari&eacute;t&eacute; venu de ce qu'on ne lui offrit point l'ambassade de Paris,
+ poste pour lequel il se consid&eacute;rait comme particuli&egrave;rement
+ d&eacute;sign&eacute; en raison de sa naissance, de son indolence, du bon anglais de
+ ses d&eacute;p&ecirc;ches et de sa passion peu ordinaire pour le plaisir. Le fils,
+ qui avait &eacute;t&eacute; le secr&eacute;taire de son p&egrave;re, avait
+ d&eacute;missionn&eacute; en m&ecirc;me temps que celui-ci, un peu
+ l&eacute;g&egrave;rement avait-on pens&eacute; alors, et quelques mois apr&egrave;s
+ &ecirc;tre devenu chef de sa maison il se mettait s&eacute;rieusement &agrave;
+ l'&eacute;tude de l'art tr&egrave;s aristocratique de ne faire absolument rien. Il
+ poss&eacute;dait deux grandes maisons en ville, mais pr&eacute;f&eacute;rait vivre
+ &agrave; l'h&ocirc;tel pour avoir moins d'embarras, et prenait la plupart de ses
+ repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses mines de charbon des
+ comt&eacute;s du centre, mais il s'excusait de cette teinte d'industrialisme en
+ disant que le fait de poss&eacute;der du charbon avait pour avantage de permettre
+ &agrave; un gentleman de br&ucirc;ler d&eacute;cemment du bois dans sa propre
+ chemin&eacute;e. En politique, il &eacute;tait Tory, except&eacute; lorsque les
+ Tories &eacute;taient au pouvoir; &agrave; ces moments-l&agrave;, il ne manquait
+ jamais de les accuser d'&ecirc;tre un &laquo;tas de radicaux&raquo;. Il &eacute;tait
+ un h&eacute;ros pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis
+ qu'il tyrannisait &agrave; son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel
+ homme, et il disait toujours que le pays &laquo;allait aux chiens&raquo;. Ses
+ principes &eacute;taient d&eacute;mod&eacute;s, mais il y avait beaucoup &agrave;
+ dire en faveur de ses pr&eacute;jug&eacute;s.</p>
+ <p>Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis, habill&eacute;
+ d'un &eacute;pais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur un
+ num&eacute;ro du <i>Times</i>.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous am&egrave;ne de si bonne
+ heure? Je croyais que vous autres dandis n'&eacute;tiez jamais lev&eacute;s avant
+ deux heures, et visibles avant cinq.</p>
+ <p>&mdash;Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin de
+ vous demander quelque chose.</p>
+ <p>&mdash;De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin,
+ asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens, aujourd'hui,
+ s'imaginent que l'argent est tout.</p>
+ <p>&mdash;Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils
+ deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y a que ceux
+ qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et je ne paie jamais les
+ miennes. Le cr&eacute;dit est le capital d'un jeune homme et on en vit d'une
+ fa&ccedil;on charmante. De plus, j'ai toujours affaire aux fournisseurs de Dartmoor
+ et ils ne m'inqui&egrave;tent jamais. J'ai besoin d'un renseignement, non pas d'un
+ renseignement utile bien s&ucirc;r, mais d'un renseignement inutile.</p>
+ <p>&mdash;Bien! je puis vous dire tout ce que contient un <i>Livre-Bleu</i> anglais,
+ Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-l&agrave; n'&eacute;crivent que des
+ b&ecirc;tises. Quand j'&eacute;tais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais
+ j'ai entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui apr&egrave;s des examens. Que
+ voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout &agrave;
+ l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il n'est pas un
+ gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!</p>
+ <p>&mdash;M. Dorian Gray n'appartient pas au <i>Livre-Bleu</i>, oncle George, dit lord
+ Henry, languide.</p>
+ <p>&mdash;M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fron&ccedil;ant ses
+ sourcils blancs et broussailleux.</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plut&ocirc;t, je
+ sais qui il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa m&egrave;re
+ &eacute;tait une Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de
+ sa m&egrave;re. Comment &eacute;tait elle? &agrave; qui fut-elle mari&eacute;e? Vous
+ avez connu presque tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir
+ connue. Je m'int&eacute;resse beaucoup &agrave; M. Gray en ce moment. Je viens
+ seulement de faire sa connaissance.</p>
+ <p>&mdash;Le petit-fils de Kelso! r&eacute;p&eacute;ta le vieux gentleman. Le
+ petit-fils de Kelso...bien s&ucirc;r...j'ai connu intimement sa m&egrave;re. Je crois
+ bien que j'&eacute;tais &agrave; son bapt&ecirc;me. C'&eacute;tait une
+ extraordinairement belle fille, cette Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes
+ en se sauvant avec un jeune gar&ccedil;on sans le sou, un rien du tout, monsieur,
+ subalterne dans un r&eacute;giment d'infanterie ou quelque chose de semblable.
+ Certainement, je me rappelle la chose comme si elle &eacute;tait arriv&eacute;e hier.
+ Le pauvre diable fut tu&eacute; en duel &agrave; Spa quelques mois apr&egrave;s leur
+ mariage. Il y eut une vilaine histoire l&agrave;-dessus. On dit que Kelso soudoya un
+ bas aventurier, quelque brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le
+ paya, monsieur, oui il le paya pour faire cela et le mis&eacute;rable embrocha son
+ homme comme un simple pigeon. L'affaire fut &eacute;touff&eacute;e, mais, ma foi,
+ Kelso mangeait sa c&ocirc;telette tout seul au club quelque temps apr&egrave;s. Il
+ reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la parole. Oh oui!
+ ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans l'espace d'une ann&eacute;e. Ainsi
+ donc, elle a laiss&eacute; un fils? J'avais oubli&eacute; cela. Quelle esp&egrave;ce
+ de gar&ccedil;on est-ce? S'il ressemble &agrave; sa m&egrave;re ce doit &ecirc;tre un
+ bien beau gars.</p>
+ <p>&mdash;Il est tr&egrave;s beau, affirma lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux
+ gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien fait les
+ choses &agrave; son &eacute;gard. Sa m&egrave;re avait aussi de la fortune. Toutes
+ les propri&eacute;t&eacute;s de Selby lui sont revenues, par son grand-p&egrave;re.
+ Celui-ci ha&iuml;ssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'&eacute;tait
+ bien! Il vint une fois &agrave; Madrid lorsque j'y &eacute;tais.... Ma foi! j'en fus
+ honteux. La reine me demandait quel &eacute;tait ce gentilhomme Anglais qui se
+ querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une histoire. Un
+ mois durant je n'osais me montrer &agrave; la Cour. J'esp&egrave;re qu'il a mieux
+ trait&eacute; son petit-fils que ces dr&ocirc;les.</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais, r&eacute;pondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera
+ tr&egrave;s bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il poss&egrave;de Selby. Il me l'a
+ dit. Et.... sa m&egrave;re &eacute;tait vraiment belle!</p>
+ <p>&mdash;Margaret Devereux &eacute;tait une des plus adorables cr&eacute;atures que
+ j'aie vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle l'a lait.
+ Elle aurait pu &eacute;pouser n'importe qui, Carlington en &eacute;tait fou: Elle
+ &eacute;tait romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le furent.
+ Les hommes &eacute;taient bien peu de chose, mais les femmes, merveilleuses!</p>
+ <p>Carlington se tra&icirc;nait &agrave; ses genoux; il me l'a dit lui-m&ecirc;me.
+ Elle lui rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne cour&ucirc;t
+ apr&egrave;s lui. Et &agrave; propos, Harry, pendant que nous causons de mariages
+ ridicules, quelle est donc cette farce que m'a cont&eacute;e votre p&egrave;re au
+ sujet de Dartmoor qui veut &eacute;pouser une Am&eacute;ricaine. Il n'y a donc plus
+ de jeunes Anglaises assez bonnes pour lui?</p>
+ <p>&mdash;C'est assez &eacute;l&eacute;gant en ce moment d'&eacute;pouser des
+ Am&eacute;ricaines, oncle Georges.</p>
+ <p>&mdash;Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord Fermor
+ en frappant du point sur la table.</p>
+ <p>&mdash;Les paris sont pour les Am&eacute;ricaines.</p>
+ <p>&mdash;Elles n'ont point de r&eacute;sistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.</p>
+ <p>&mdash;Une longue course les &eacute;puise, mais elles sont sup&eacute;rieures au
+ steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor n'a
+ gu&egrave;re de chances.</p>
+ <p>&mdash;Quel est son monde? r&eacute;partit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup
+ d'argent?</p>
+ <p>Lord Henry secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Les Am&eacute;ricaines sont aussi habiles &agrave; cacher leurs parents que
+ les Anglaises &agrave; dissimuler leur pass&eacute;, dit-il en se levant pour
+ partir.</p>
+ <p>&mdash;Ce sont des marchands de cochons, je suppose?</p>
+ <p>&mdash;Je l'esp&egrave;re, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai
+ entendu dire que vendre des cochons &eacute;tait en Am&eacute;rique, la profession la
+ plus lucrative, apr&egrave;s la politique.</p>
+ <p>&mdash;Est-elle jolie?</p>
+ <p>&mdash;Elle se conduit comme si elle l'&eacute;tait. Beaucoup d'Am&eacute;ricaines
+ agissent de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi ces Am&eacute;ricaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles
+ nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.</p>
+ <p>&mdash;Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles sont si
+ empress&eacute;es d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle Georges, je serais en
+ retard pour d&eacute;jeuner si je tardais plus longtemps; merci pour vos bons
+ renseignements. J'aime toujours &agrave; conna&icirc;tre tout ce qui concerne mes
+ nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; d&eacute;jeunez-vous Harry?</p>
+ <p>&mdash;Chez tante Agathe. Je me suis invit&eacute; avec M. Gray, c'est son dernier
+ prot&eacute;g&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Bah! dites donc &agrave; votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer
+ avec ses oeuvres de charit&eacute;. J'en suis exc&eacute;d&eacute;. La bonne femme
+ croit-elle donc que je n'aie rien de mieux &agrave; faire que de signer des
+ ch&egrave;ques en faveur de ses vilains dr&ocirc;les.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun
+ effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanit&eacute;. C'est leur
+ caract&egrave;re distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation et
+ sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de Burlington Street et se
+ dirigea dans la direction de Berkeley square.</p>
+ <p>Telle &eacute;tait en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi
+ cr&ucirc;ment racont&eacute;e, elle avait tout &agrave; fait boulevers&eacute; lord
+ Henry comme un &eacute;trange quoique moderne roman. Une tr&egrave;s belle femme
+ risquant tout pour une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout
+ &agrave; coup bris&eacute; par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette,
+ et enfin un enfant n&eacute; dans les larmes.</p>
+ <p>La m&egrave;re enlev&eacute;e par la mort et l'enfant abandonn&eacute; tout seul
+ &agrave; la tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'&eacute;tait un bien curieux
+ fond de tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus int&eacute;ressant,
+ meilleur qu'il n'&eacute;tait r&eacute;ellement. Derri&egrave;re tout ce qui est
+ exquis, on trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour
+ donner naissance &agrave; la plus humble fleur.... Comme il avait &eacute;t&eacute;
+ charmant au d&icirc;ner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses l&egrave;vres
+ fr&eacute;missantes de plaisir et de crainte, il s'&eacute;tait assis en face de lui
+ au club, les bougies pourpr&eacute;es mettant une roseur sur son beau visage ravi.
+ Lui parler &eacute;tait comme si l'on e&ucirc;t jou&eacute; sur un violon exquis. Il
+ r&eacute;pondait &agrave; tout, vibrait &agrave; chaque trait.... Il y avait quelque
+ chose de terriblement s&eacute;ducteur dans l'action de cette influence; aucun
+ exercice qui y fut comparable. Projeter son &acirc;me dans une forme gracieuse, l'y
+ laisser un instant reposer et entendre ensuite ses id&eacute;es
+ r&eacute;p&eacute;t&eacute;es comme par un &eacute;cho, avec en plus toute la musique
+ de la passion et de la jeunesse, transporter son temp&eacute;rament dans un autre,
+ ainsi qu'un fluide subtil ou un &eacute;trange parfum: c'&eacute;tait l&agrave;, une
+ v&eacute;ritable jouissance, peut &ecirc;tre la plus parfaite de nos jouissances dans
+ un temps aussi born&eacute; et aussi vulgaire que le n&ocirc;tre, dans un temps
+ grossi&egrave;rement charnel en ses plaisirs, commun et bas en ses aspirations....
+ C'est qu'il &eacute;tait un merveilleux &eacute;chantillon d'humanit&eacute;, cet
+ adolescent que, par un si &eacute;trange hasard, il avait rencontr&eacute; dans
+ l'atelier de Basil; on en pouvait faire un absolu type de beaut&eacute;. Il incarnait
+ la gr&acirc;ce, et la blanche puret&eacute; de l'adolescence, et toute la splendeur
+ que nous ont conserv&eacute;e les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en e&ucirc;t
+ pu tirer. Il e&ucirc;t pu &ecirc;tre un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur
+ qu'une telle beaut&eacute; f&ucirc;t destin&eacute;e &agrave; se faner!... Et Basil,
+ comme il &eacute;tait int&eacute;ressant, au point de vue du psychologue! Un art
+ nouveau, une fa&ccedil;on in&eacute;dite de regarder l'existence
+ sugg&eacute;r&eacute;e par la simple pr&eacute;sence d'un &ecirc;tre inconscient de
+ tout cela; c'&eacute;tait l'esprit silencieux qui vit au fond des bois et court dans
+ les plaines, se montrant tout &agrave; coup, Dryade non apeur&eacute;e, parce qu'en
+ l'&acirc;me qui le recherchait avait &eacute;t&eacute; &eacute;voqu&eacute;e la
+ merveilleuse vision par laquelle sont seules r&eacute;v&eacute;l&eacute;es les choses
+ merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au symbole,
+ comme si elles n'&eacute;taient que l'ombre d'autres formes plus parfaites qu'elles
+ rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela &eacute;tait &eacute;trange! Il
+ se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire. N'&eacute;tait-ce pas Platon,
+ cet artiste en pens&eacute;es, qui l'avait le premier analys&eacute;?
+ N'&eacute;tait-ce pas Buonarotti qui l'avait cisel&eacute; dans le marbre polychrome
+ d'une s&eacute;rie de sonnets? Mais dans notre si&egrave;cle, cela &eacute;tait
+ extraordinaire.... Oui, il essaierait d'&ecirc;tre &agrave; Dorian Gray, ce que, sans
+ le savoir, l'adolescent &eacute;tait au peintre qui avait trac&eacute; son splendide
+ portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; fait.
+ Il ferait sien cet &ecirc;tre merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant dans
+ ce fils de l'Amour et de la Mort.</p>
+ <p>Soudain il s'arr&ecirc;ta, et regarda les fa&ccedil;ades. Il s'aper&ccedil;ut
+ qu'il avait d&eacute;pass&eacute; la maison de sa tante, et souriant en
+ lui-m&ecirc;me, il revint sur ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le
+ majordome lui dit qu'on &eacute;tait &agrave; table. Il donna son chapeau et sa canne
+ au valet de pied et p&eacute;n&eacute;tra dans la salle &agrave; manger.</p>
+ <p>&mdash;En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la
+ t&ecirc;te.</p>
+ <p>Il inventa une excuse quelconque, et s'&eacute;tant assis sur la chaise
+ rest&eacute;e vide aupr&egrave;s d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de
+ la table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues. En face
+ &eacute;tait la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et d'un excellent
+ caract&egrave;re, aim&eacute;e de tous ceux qui la connaissaient, ayant ces
+ proportions amples et architecturales que nos historiens contemporains appellent
+ ob&eacute;sit&eacute;, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse. Elle avait &agrave; sa
+ droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement, qui cherchait sa voie dans la
+ vie publique, et dans la vie priv&eacute;e s'inqui&eacute;tait des meilleures
+ cuisines, d&icirc;nant avec les Tories et opinant avec les Lib&eacute;raux, selon une
+ r&egrave;gle tr&egrave;s sage et tr&egrave;s connue. La place de gauche &eacute;tait
+ occup&eacute;e par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de beaucoup de charme
+ et tr&egrave;s cultiv&eacute; qui avait pris toutefois une f&acirc;cheuse habitude de
+ silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour &agrave; lady Agathe, dit tout ce qu'il
+ avait &agrave; dire avant l'&acirc;ge de trente ans.</p>
+ <p>La voisine de lord Henry &eacute;tait Mme Vandeleur, une des vieilles amies de sa
+ tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagot&eacute;e qu'elle
+ faisait penser &agrave; un livre de pri&egrave;res mal reli&eacute;. Heureusement
+ pour lui elle avait de l'autre c&ocirc;t&eacute; lord Faudel,
+ m&eacute;diocrit&eacute; intelligente et entre deux &acirc;ges, aussi chauve qu'un
+ expos&eacute; minist&eacute;riel &agrave; la Chambre des Communes, avec qui elle
+ conversait de cette fa&ccedil;on intens&eacute;ment s&eacute;rieuse qui est, il
+ l'avait souvent remarqu&eacute;, l'impardonnable erreur o&ugrave; tombent les gens
+ excellents et &agrave; laquelle aucun d'eux ne peut &eacute;chapper.</p>
+ <p>&mdash;Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'&eacute;cria la duchesse,
+ lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il
+ &eacute;pousera r&eacute;ellement cette s&eacute;duisante jeune personne?</p>
+ <p>&mdash;Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.</p>
+ <p>&mdash;Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.</p>
+ <p>&mdash;Je sais de bonne source que son p&egrave;re tient un magasin de
+ nouveaut&eacute;s en Am&eacute;rique, dit sir Thomas Burdon avec d&eacute;dain.</p>
+ <p>&mdash;Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.</p>
+ <p>&mdash;Des nouveaut&eacute;s! Qu'est-ce que c'est que les nouveaut&eacute;s
+ am&eacute;ricaines? demanda la duchesse, avec un geste d'&eacute;tonnement de sa
+ grosse main lev&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Des romans am&eacute;ricains! r&eacute;pondit lord Henry en prenant un peu
+ de caille.</p>
+ <p>La duchesse parut embarrass&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Ne faites pas attention &agrave; lui, ma ch&egrave;re, murmura lady Agathe,
+ il ne sait jamais ce qu'il dit.</p>
+ <p>&mdash;Quand l'Am&eacute;rique f&ucirc;t d&eacute;couverte..., dit le radical, et
+ il commen&ccedil;a une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent
+ d'&eacute;puiser un sujet, il &eacute;puisait ses auditeurs. La duchesse soupira et
+ profita de son droit d'interrompre.</p>
+ <p>&mdash;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu qu'on ne l'eut jamais d&eacute;couverte!
+ s'exclama-t-elle; vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout
+ &agrave; fait injuste!</p>
+ <p>&mdash;Peut-&ecirc;tre apr&egrave;s tout, l'Am&eacute;rique n'a-t-elle jamais
+ &eacute;t&eacute; d&eacute;couverte, dit M. Erskine. Pour ma part, je dirai
+ volontiers qu'elle est &agrave; peine connue.</p>
+ <p>&mdash;Oh! nous avons cependant vu des sp&eacute;cimens de ses habitantes,
+ r&eacute;pondit la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont
+ tr&egrave;s jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes &agrave;
+ Paris. Je voudrais pouvoir en faire autant.</p>
+ <p>&mdash;On dit que lorsque les bons Am&eacute;ricains meurent, ils vont &agrave;
+ Paris, chuchota sir Thomas, qui avait une ample r&eacute;serve de mots hors
+ d'usage.</p>
+ <p>&mdash;Vraiment! et o&ugrave; vont les mauvais Am&eacute;ricains qui meurent?
+ demanda la duchesse.</p>
+ <p>&mdash;Ils vont en Am&eacute;rique, dit lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;Sir Thomas se renfrogna.</p>
+ <p>&mdash;J'ai peur que votre neveu ne soit pr&eacute;venu contre ce grand pays,
+ dit-il &agrave; lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les
+ gouvernants qui, en pareil cas, sont extr&ecirc;mement civils, je vous assure que
+ c'est un enseignement que cette visite.</p>
+ <p>&mdash;Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre &eacute;ducation,
+ demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.</p>
+ <p>Sir Thomas leva les mains.</p>
+ <p>&mdash;M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes
+ pratiques, nous aimons &agrave; voir les choses par nous-m&ecirc;mes, au lieu de lire
+ ce qu'on en rapporte. Les Am&eacute;ricains sont un peuple extr&ecirc;mement
+ int&eacute;ressant. Ils sont tout &agrave; fait raisonnables. Je crois que c'est la
+ leur caract&egrave;re distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument raisonnable,
+ je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les Am&eacute;ricains.</p>
+ <p>&mdash;Quelle horreur! s'&eacute;cria lord Henry, je peux admettre la force
+ brutale, mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste
+ dans son empire. Cela confond l'intelligence.</p>
+ <p>&mdash;Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpr&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.</p>
+ <p>&mdash;Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.</p>
+ <p>&mdash;Etait-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est
+ possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la v&eacute;rit&eacute;. Pour
+ &eacute;prouver la r&eacute;alit&eacute; il faut la voir sur la corde raide. Quand
+ les v&eacute;rit&eacute;s deviennent des acrobates nous pouvons les juger.</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!... Je
+ suis s&ucirc;re que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je suis tout
+ &agrave; fait f&acirc;ch&eacute;e contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader
+ &agrave; notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure qu'il
+ y serait appr&eacute;ci&eacute;. On aimerait beaucoup son talent.</p>
+ <p>&mdash;Je veux qu'il joue pour moi seul, s'&eacute;cria lord Henry souriant, et
+ regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui lui
+ r&eacute;pondait.</p>
+ <p>&mdash;Mais ils sont si malheureux &agrave; Whitechapel, continua Lady Agathe.</p>
+ <p>&mdash;Je puis sympathiser avec n'importe quoi, except&eacute; avec la souffrance,
+ dit lord Henry en haussant les &eacute;paules. Je ne puis sympathiser avec cela.
+ C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque chose de terriblement
+ maladif dans la piti&eacute; moderne. On peut s'&eacute;mouvoir des couleurs, de la
+ beaut&eacute;, de la joie de vivre. Moins on parle des plaies sociales, mieux cela
+ vaut.</p>
+ <p>&mdash;Cependant, l'East End soul&egrave;ve un important probl&egrave;me, dit
+ gravement sir Thomas avec un hochement de t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Tout &agrave; fait, r&eacute;pondit le jeune lord. C'est le probl&egrave;me
+ de l'esclavage et nous essayons de le r&eacute;soudre en amusant les esclaves.</p>
+ <p>Le politicien le regarda avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.</p>
+ <p>Lord Henry se mit &agrave; rire.</p>
+ <p>&mdash;Je ne d&eacute;sire rien changer en Angleterre except&eacute; la
+ temp&eacute;rature, r&eacute;pondit-il, je suis parfaitement satisfait de la
+ contemplation philosophique. Mais comme le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle va
+ &agrave; la banqueroute, avec sa d&eacute;pense exag&eacute;r&eacute;e de sympathie,
+ je proposerais d'en appeler &agrave; la science pour nous remettre dans le droit
+ chemin. Le m&eacute;rite des &eacute;motions est de nous &eacute;garer, et le
+ m&eacute;rite de la science est de n'&ecirc;tre pas &eacute;mouvant.</p>
+ <p>&mdash;Mais nous avons de telles responsabilit&eacute;s, hasarda timidement Mme
+ Vandeleur.</p>
+ <p>&mdash;Terriblement graves! r&eacute;p&eacute;ta lady Agathe.</p>
+ <p>Lord Henry regarda M. Erskine.</p>
+ <p>&mdash;L'humanit&eacute; se prend beaucoup trop au s&eacute;rieux; c'est le
+ p&eacute;ch&eacute; originel du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire,
+ l'Histoire serait bien diff&eacute;rente.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais
+ toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre ch&egrave;re tante, car je ne
+ trouve aucun int&eacute;r&ecirc;t dans l'East End. D&eacute;sormais je serai capable
+ de la regarder en face sans rougir.</p>
+ <p>&mdash;Rougir est tr&egrave;s bien port&eacute;, duchesse, remarqua lord
+ Henry.</p>
+ <p>&mdash;Seulement lorsqu'on est jeune, r&eacute;pondit-elle, mais quand une vieille
+ femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je voudrais bien
+ que vous m'appreniez &agrave; redevenir jeune!</p>
+ <p>Il r&eacute;fl&eacute;chit un moment.</p>
+ <p>&mdash;Pouvez-vous vous rappeler un gros p&eacute;ch&eacute; que vous auriez
+ commis dans vos premi&egrave;res ann&eacute;es, demanda-t-il, la regardant pardessus
+ la table.</p>
+ <p>&mdash;D'un grand nombre, je le crains, s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune on
+ n'a gu&egrave;re qu'&agrave; recommencer ses folies.</p>
+ <p>&mdash;C'est une d&eacute;licieuse th&eacute;orie. Il faudra que je la mette en
+ pratique.</p>
+ <p>&mdash;Une dangereuse th&eacute;orie pronon&ccedil;a sir Thomas, les l&egrave;vres
+ pinc&eacute;es. Lady Agathe secoua la t&ecirc;te, mais ne put arriver &agrave;
+ para&icirc;tre amus&eacute;e. M. Erskine &eacute;coutait.</p>
+ <p>&mdash;Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie.
+ Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre &agrave; terre et
+ s'aper&ccedil;oivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont leurs
+ propres erreurs.</p>
+ <p>Un rire courut autour de la table....</p>
+ <p>Il jouait avec l'id&eacute;e, la lan&ccedil;ait, la transformait, la laissait
+ &eacute;chapper pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant
+ de paradoxes. L'&eacute;loge de la folie s'&eacute;leva jusqu'&agrave; la
+ philosophie, une philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir,
+ v&ecirc;tue de fantaisie, la robe tach&eacute;e de vin et enguirland&eacute;e de
+ lierres, dansant comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant
+ du lourd Sil&egrave;ne pour sa sobri&eacute;t&eacute;. Les faits fuyaient devant elle
+ comme des nymphes effray&eacute;es. Ses pieds blancs foulaient l'&eacute;norme
+ pressoir o&ugrave; le sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait
+ ses membres nus, se r&eacute;pandant comme une lave &eacute;cumante sur les flancs
+ noirs de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les regards
+ de Dorian Gray &eacute;taient fix&eacute;s sur lui, et la conscience que parmi son
+ auditoire se trouvait un &ecirc;tre qu'il voulait fasciner, semblait aiguiser son
+ esprit et pr&ecirc;ter plus de couleurs encore &agrave; son imagination. Il fut
+ brillant, fantastique, inspir&eacute;. Il ravit ses auditeurs &agrave;
+ eux-m&ecirc;mes; ils &eacute;cout&egrave;rent jusqu'au bout ce joyeux air de
+ fl&ucirc;te. Dorian Gray ne l'avait pas quitt&eacute; des yeux, comme sous le charme,
+ les sourires se succ&eacute;daient sur ses l&egrave;vres et l'&eacute;tonnement
+ devenait plus grave dans ses yeux sombres.</p>
+ <p>Enfin, la r&eacute;alit&eacute; en livr&eacute;e moderne fit son entr&eacute;e
+ dans la salle &agrave; manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer
+ &agrave; la duchesse que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un
+ d&eacute;sespoir comique.</p>
+ <p>&mdash;Que c'est ennuyeux! s'&eacute;cria-t-elle. Il faut que je parte; je dois
+ rejoindre mon mari au club pour aller &agrave; un absurde meeting, qu'il doit
+ pr&eacute;sider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera s&ucirc;rement
+ furieux, et je ne puis avoir une sc&egrave;ne avec ce chapeau. Il est beaucoup trop
+ fragile. Le moindre mot le mettrait en pi&egrave;ces. Non, il faut que je parte,
+ ch&egrave;re Agathe. Au revoir, lord Henry, vous &ecirc;tes tout &agrave; fait
+ d&eacute;licieux et terriblement d&eacute;moralisant. Je ne sais que dire de vos
+ id&eacute;es. Il faut que vous veniez d&icirc;ner chez nous. Mardi par exemple,
+ &ecirc;tes-vous libre mardi!</p>
+ <p>&mdash;Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec une
+ r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+ <p>&mdash;Ah! c'est charmant, mais tr&egrave;s mal de votre part, donc, pensez
+ &agrave; venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des autres
+ dames.</p>
+ <p>Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et prenant
+ pr&egrave;s de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.</p>
+ <p>&mdash;Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en &eacute;crivez-vous
+ pas?</p>
+ <p>&mdash;J'aime trop &agrave; lire ceux des autres pour songer &agrave; en
+ &eacute;crire moi-m&ecirc;me, monsieur Erskine. J'aimerais &agrave; &eacute;crire un
+ roman, en effet, mais un roman qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et
+ aussi irr&eacute;el. Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public
+ litt&eacute;raire except&eacute; pour les journaux, les bibles et les
+ encyclop&eacute;dies; moins que tous les peuples du monde, les Anglais ont le sens de
+ la beaut&eacute; litt&eacute;raire.</p>
+ <p>&mdash;J'ai peur que vous n'ayez raison, r&eacute;pondit M. Erskine; j'ai eu
+ moi-m&ecirc;me une ambition litt&eacute;raire, mais je l'ai abandonn&eacute;e il y a
+ longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de vous appeler
+ ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez r&eacute;ellement tout ce que vous nous
+ avez dit en d&eacute;jeunant.</p>
+ <p>&mdash;J'ai compl&egrave;tement oubli&eacute; ce que j'ai dit, repartit lord Henry
+ en souriant. Etait-ce tout &agrave; fait mal?</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s mal, certainement; je vous consid&egrave;re comme
+ extr&ecirc;mement dangereux, et si quelque chose arrivait &agrave; notre bonne
+ duchesse, nous vous regarderions tous comme primordialement responsable. Oui,
+ j'aimerais &agrave; causer de la vie avec vous. La g&eacute;n&eacute;ration &agrave;
+ laquelle j'appartiens est ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigu&eacute; de la
+ vie de Londres, venez donc &agrave; Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du
+ plaisir en buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de
+ poss&eacute;der.</p>
+ <p>&mdash;J'en serai charm&eacute;; une visite &agrave; Treadley est une grande
+ faveur. L'h&ocirc;te en est parfait et la biblioth&egrave;que aussi parfaite.</p>
+ <p>&mdash;Vous compl&eacute;terez l'ensemble, r&eacute;pondit le vieux gentleman avec
+ un salut courtois. Et maintenant il faut que je prenne cong&eacute; de votre
+ excellente tante. Je suis attendu &agrave; l'Athenaeum. C'est l'heure o&ugrave; nous
+ y dormons.</p>
+ <p>&mdash;Vous tous, M. Erskine?</p>
+ <p>&mdash;Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons &agrave;
+ une acad&eacute;mie litt&eacute;raire anglaise.</p>
+ <p>Lord Henry sourit et se leva.</p>
+ <p>&mdash;Je vais au Parc, dit-il.</p>
+ <p>Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.</p>
+ <p>&mdash;Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Mais je pensais que vous aviez promis &agrave; Basil Hallward d'aller le
+ voir.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que j'aille
+ avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le temps. Personne ne
+ parle aussi merveilleusement que vous.</p>
+ <p>&mdash;Ah! j'ai bien assez parl&eacute; aujourd'hui, dit lord Henry en souriant.
+ Tout ce que je d&eacute;sire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir avec
+ moi, nous observerons, ensemble, si vous le d&eacute;sirez.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+ <p>Une apr&egrave;s-midi, un mois apr&egrave;s, Dorian Gray &eacute;tait
+ allong&eacute; en un luxueux fauteuil, dans la petite biblioth&egrave;que de la
+ maison de lord Henry &agrave; Mayfair. C'&eacute;tait, en son genre, un charmant
+ r&eacute;duit, avec ses hauts lambris de ch&ecirc;ne oliv&acirc;tre, sa frise et son
+ plafond cr&egrave;me rehauss&eacute; de moulure, et son tapis de Perse couleur brique
+ aux longues franges de soie. Sur une mignonne table de bois satin&eacute;, une
+ statuette de Clodion &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un exemplaire des &laquo;Cent
+ Nouvelles&raquo; reli&eacute; pour Marguerite de Valois par Clovis Eve, et
+ sem&eacute; des paquerettes d'or que cette reine avait choisies pour embl&egrave;me.
+ Dans de grands vases bleus de Chine, des tulipes panach&eacute;es &eacute;taient
+ rang&eacute;es sur le manteau de la chemin&eacute;e. La vive lumi&egrave;re abricot
+ d'un jour d'&eacute;t&eacute; londonnien entrait &agrave; flots &agrave; travers les
+ petits losanges de plombs des fen&ecirc;tres.</p>
+ <p>Lord Henry n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;. Il &eacute;tait toujours en
+ retard par principe, son opinion &eacute;tant que la ponctualit&eacute; &eacute;tait
+ un vol sur le temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt
+ nonchalant une &eacute;dition illustr&eacute;e de Manon Lescaut qu'il avait
+ trouv&eacute;e sur un des rayons de la biblioth&egrave;que. Le tictac monotone de
+ l'horloge Louis XIV l'aga&ccedil;ait. Une fois ou deux il avait voulu partir....</p>
+ <p>Enfin il per&ccedil;ut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.</p>
+ <p>&mdash;Comme vous &ecirc;tes en retard, Harry, murmura-t-il.</p>
+ <p>&mdash;J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, r&eacute;pondit une voix
+ claire.</p>
+ <p>Il leva vivement les yeux et se dressa....</p>
+ <p>&mdash;Je vous demande pardon. Je croyais....</p>
+ <p>&mdash;Vous pensiez que c'&eacute;tait mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut
+ que je me pr&eacute;sente moi-m&ecirc;me. Je vous connais fort bien par vos
+ photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.</p>
+ <p>&mdash;Non, pas dix-sept, lady Henry?</p>
+ <p>&mdash;Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui &agrave; l'Op&eacute;ra la
+ nuit derni&egrave;re.</p>
+ <p>Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de myosotis.
+ C'&eacute;tait une curieuse femme dont les toilettes semblaient toujours
+ con&ccedil;ues dans un acc&egrave;s de rage et mises dans une temp&ecirc;te.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour
+ n'&eacute;tait jamais pay&eacute; de retour, elle avait gard&eacute; toutes ses
+ illusions. Elle essayait d'&ecirc;tre pittoresque, mais ne r&eacute;ussissait
+ qu'&agrave; &ecirc;tre d&eacute;sordonn&eacute;e. Elle s'appelait Victoria et avait
+ la manie inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e d'aller &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;tait &agrave; <i>Lohengrin</i>, lady Henry, je crois?</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'&eacute;tait &agrave; ce cher <i>Lohengrin</i>. J'aime Wagner mieux que
+ personne. Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans &ecirc;tre
+ entendu. C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...</p>
+ <p>Le m&ecirc;me rire nerveux et saccad&eacute; tomba de ses l&egrave;vres fines, et
+ elle se mit &agrave; jouer avec un long coupe-papier d'&eacute;caille. Dorian sourit
+ en secouant la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Je crains de n'&ecirc;tre pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais
+ pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend de mauvaise,
+ c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une conversation.</p>
+ <p>&mdash;Ah! voil&agrave; une id&eacute;e d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends
+ toujours ses opinions par ses amis, c'est m&ecirc;me le seul moyen que j'aie de les
+ conna&icirc;tre. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je l'adore;
+ mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai un culte pour les
+ pianistes simplement. J'en adorais deux &agrave; la fois, ainsi que me le disait
+ Harry. Je ne sais ce qu'ils &eacute;taient. Peut-&ecirc;tre des &eacute;trangers. Ils
+ le sont tous, et m&ecirc;me ceux qui sont n&eacute;s en Angleterre le deviennent
+ bient&ocirc;t, n'est-il pas vrai? C'est tr&egrave;s habile de leur part et c'est un
+ hommage rendu &agrave; l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous n'&ecirc;tes jamais
+ venu &agrave; mes r&eacute;unions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis point offrir
+ d'orchid&eacute;es, mais je n'&eacute;pargne aucune d&eacute;pense pour avoir des
+ &eacute;trangers. Ils vous font une chambr&eacute;e si pittoresque.... Voici Harry!
+ Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais plus quoi, et j'ai
+ trouv&eacute; ici M. Gray. Nous avons eu une amusante conversation sur la musique.
+ Nous avons tout &agrave; fait les m&ecirc;mes id&eacute;es. Non! je crois nos
+ id&eacute;es tout &agrave; fait diff&eacute;rentes, mais il a &eacute;t&eacute;
+ vraiment aimable. Je suis tr&egrave;s heureux de l'avoir vu.</p>
+ <p>&mdash;Je suis ravi, ma ch&eacute;rie, tout &agrave; fait ravi, dit lord Henry
+ &eacute;levant ses sourcils noirs et arqu&eacute;s et les regardant tous deux avec un
+ sourire amus&eacute;. Je suis vraiment f&acirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre si en retard,
+ Dorian; j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; Wardour Street chercher un morceau de vieux
+ brocard et j'ai d&ucirc; marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de
+ toutes choses, et nul ne conna&icirc;t la valeur de quoi que ce soit.</p>
+ <p>&mdash;Je vais &ecirc;tre oblig&eacute; de partir, s'exclama lady Henry, rompant
+ le silence d'un intempestif &eacute;clat de rire. J'ai promis &agrave; la Duchesse de
+ l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous d&icirc;nez
+ dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-&ecirc;tre vous retrouverai-je chez Lady
+ Thornbury.</p>
+ <p>&mdash;Je le crois, ma ch&egrave;re amie, dit lord Henry en fermant la porte
+ derri&egrave;re elle. Semblable &agrave; un oiseau de paradis qui aurait pass&eacute;
+ la nuit dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de
+ frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canap&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;N'&eacute;pousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il
+ apr&egrave;s quelques bouff&eacute;es.</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Parce qu'elles sont trop sentimentales.</p>
+ <p>&mdash;Mais j'aime les personnes sentimentales.</p>
+ <p>&mdash;Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les
+ femmes par curiosit&eacute;: tous sont d&eacute;sappoint&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop
+ amoureux. Voil&agrave; un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout ce
+ que vous dites.</p>
+ <p>&mdash;De qui &ecirc;tes-vous amoureux? demanda lord Henry apr&egrave;s une
+ pause.</p>
+ <p>&mdash;D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.</p>
+ <p>Lord Henry leva les &eacute;paules &laquo;C'est un d&eacute;but plut&ocirc;t
+ commun.&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.</p>
+ <p>&mdash;Qui est-ce?</p>
+ <p>&mdash;Elle s'appelle Sibyl Vane.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en ai jamais entendu parler.</p>
+ <p>&mdash;Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est g&eacute;niale.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher enfant, aucune femme n'est g&eacute;niale. Les femmes sont un sexe
+ d&eacute;coratif. Elles n'ont jamais rien &agrave; dire, mais elles le disent d'une
+ fa&ccedil;on charmante. Les femmes repr&eacute;sentent le triomphe de la
+ mati&egrave;re sur l'intelligence, de m&ecirc;me que les hommes repr&eacute;sentent
+ le triomphe de l'intelligence sur les moeurs.</p>
+ <p>&mdash;Harry, pouvez-vous dire?</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce moment,
+ aussi dois-je la conna&icirc;tre. Le sujet est moins abstrait que je ne croyais. Je
+ trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes, les naturelles, et les
+ fard&eacute;es. Les femmes naturelles sont tr&egrave;s utiles; si vous voulez
+ acqu&eacute;rir une r&eacute;putation de respectabilit&eacute;, vous n'avez
+ gu&egrave;re qu'&agrave; les conduire souper. Les autres femmes sont tout &agrave;
+ fait agr&eacute;ables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour
+ essayer de se rajeunir. Nos grand'm&egrave;res se fardaient pour para&icirc;tre plus
+ brillantes. Le &laquo;Rouge et l'Esprit&raquo; allaient ensemble. Tout cela est fini.
+ Tant qu'une femme peut para&icirc;tre dix ans plus jeune que sa propre fille, elle
+ est parfaitement satisfaite. Quant &agrave; la conversation, il n'y a que cinq femmes
+ dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle, et deux d'entre elles ne peuvent
+ &ecirc;tre re&ccedil;ues dans une soci&eacute;t&eacute; qui se respecte. A propos,
+ parlez-moi de votre g&eacute;nie. Dopais quand la connaissez-vous?</p>
+ <p>&mdash;Ah! Harry, vos id&eacute;es me terrifient.</p>
+ <p>&mdash;Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?</p>
+ <p>&mdash;Depuis trois semaines.</p>
+ <p>&mdash;Et comment l'avez-vous rencontr&eacute;e?</p>
+ <p>&mdash;Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....
+ Apr&egrave;s tout, cela ne serait jamais arriv&eacute;, si je ne vous avais
+ rencontr&eacute;. Vous m'aviez rempli d'un ardent d&eacute;sir de tout savoir de la
+ vie. Pendant des jours apr&egrave;s notre rencontre quelque chose de nouveau semblait
+ battre dans mes veines. Lorsque je fl&acirc;nais dans Hyde Park ou que je descendais
+ Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosit&eacute; folle
+ quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me fascinaient. D'autres
+ me remplissaient de terreur. Il y avait comme un exquis poison dans l'air. J'avais la
+ passion de ces sensations.... Eh bien, un soir, vers sept heures, je r&eacute;solus
+ de sortir en qu&ecirc;te de quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux
+ Londres, avec ses millions d'habitants, ses sordides p&eacute;cheurs et ses
+ p&eacute;ch&eacute;s splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque
+ chose en r&eacute;serve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une
+ sorte de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette merveilleuse
+ soir&eacute;e o&ugrave; nous d&icirc;n&acirc;mes ensemble pour la premi&egrave;re
+ fois, &agrave; propos de la recherche de la Beaut&eacute; qui est le vrai secret de
+ l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai vers l'Est et me
+ perdis bient&ocirc;t dans un labyrinthe de ruelles noires et farouches et de squares
+ aux gazons pel&eacute;s. Vers huit heures et demie, je passai devant un absurde petit
+ th&eacute;&acirc;tre tout flamboyant de ses rampes de gaz et de ses affiches
+ multicolores. Un hideux juif portant le plus &eacute;tonnant gilet que j'aie vu de ma
+ vie, se tenait &agrave; l'entr&eacute;e, fumant un ignoble cigare. Il avait des
+ boucles graisseuses et un &eacute;norme diamant brillait sur le plastron tach&eacute;
+ de sa chemise. &laquo;Voulez-vous une loge, mylord? me dit-il d&egrave;s qu'il
+ m'aper&ccedil;ut en &ocirc;tant son chapeau avec une servilit&eacute; importante. Il
+ y avait quelque chose en lui, Harry, qui m'amusa. C'&eacute;tait un vrai monstre.
+ Vous rirez de moi, je le sais, mais en v&eacute;rit&eacute; j'entrai et je payai
+ cette loge une guin&eacute;e. Aujourd'hui, je ne pourrais dire comment cela se fit,
+ et pourtant si ce n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;, mon cher Harry, si ce n'e&ucirc;t
+ &eacute;t&eacute;, j'aurais manqu&eacute; le plus magnifique roman de toute ma
+ vie.... Je vois que vous riez. C'est mal &agrave; vous.&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne faut
+ pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire le premier roman
+ de votre vie. Vous serez toujours aim&eacute;, et vous serez toujours amoureux. Une
+ <i>grande passion</i> est le lot de ceux qui n'ont rien &agrave; faire. C'est la seule
+ utilit&eacute; des classes d&eacute;soeuvr&eacute;es dans un pays. N'ayez crainte.
+ Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est que le commencement.</p>
+ <p>&mdash;Me croyez-vous d'une nature si futile, s'&eacute;cria Dorian Gray,
+ maussade.</p>
+ <p>&mdash;Non, je la crois profonde.</p>
+ <p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+ <p>&mdash;Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les
+ v&eacute;ritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyaut&eacute; et leur
+ fid&eacute;lit&eacute;, je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur
+ d&eacute;faut d'imagination. La fid&eacute;lit&eacute; est &agrave; la vie
+ sentimentale ce que la stabilit&eacute; est &agrave; la vie intellectuelle,
+ simplement un aveu d'impuissance. La fid&eacute;lit&eacute;! je l'analyserai un jour.
+ La passion de la propri&eacute;t&eacute; est en elle. Il y a bien des choses que nous
+ abandonnerions si nous n'avions peur que d'autres puissent les ramasser. Mais je ne
+ veux pas vous interrompre. Continuez votre r&eacute;cit.</p>
+ <p>&mdash;Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face
+ &agrave; face avec un tr&egrave;s vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis &agrave;
+ contempler la salle. C'&eacute;tait une clinquante d&eacute;coration de cornes
+ d'abondance et d'amours; on eut dit une pi&egrave;ce mont&eacute;e pour un mariage de
+ troisi&egrave;me classe. Les galeries et le parterre &eacute;taient tout &agrave;
+ fait bond&eacute;s de spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales
+ &eacute;taient absolument vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je
+ supposais qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des oranges
+ et de la bi&egrave;re au gingembre; il se faisait une terrible consommation de
+ noix.</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a devait &ecirc;tre comme aux jours glorieux du drame anglais.</p>
+ <p>&mdash;Tout &agrave; fait, j'imagine, et fort d&eacute;courageant. Je
+ commen&ccedil;ais &agrave; me demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je
+ jetai les yeux sur le programme. Que pensez-vous qu'on jou&acirc;t, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Je suppose &laquo;L'idiot, ou le muet innocent&raquo;. Nos p&egrave;res
+ aimaient assez ces sortes de pi&egrave;ces. Plus je vis, Dorian, plus je sens
+ vivement que ce qui &eacute;tait bon pour nos p&egrave;res, n'est pas bon pour nous.
+ En art, comme en politique, <i>les grands-p&egrave;res ont toujours tort</i>. (En
+ fran&ccedil;ais dans le texte.)</p>
+ <p>&mdash;Ce spectacle &eacute;tait assez bon pour nous, Harry. C'&eacute;tait
+ &laquo;Rom&eacute;o et Juliette&raquo;; je dois avouer que je fus un peu
+ contrari&eacute; &agrave; l'id&eacute;e de voir jouer Shakespeare dans un pareil
+ bouiboui. Cependant, j'&eacute;tais en quelque sorte intrigu&eacute;. A tout hasard
+ je me d&eacute;cidai &agrave; attendre le premier acte. Il y avait un maudit
+ orchestre, dirig&eacute; par un jeune H&eacute;breu assis devant un piano en ruines
+ qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau se leva, la pi&egrave;ce
+ commen&ccedil;a. Rom&eacute;o &eacute;tait un gros gentleman assez &acirc;g&eacute;,
+ avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de trag&eacute;die et une
+ figure comme un baril &agrave; bi&egrave;re. Mercutio &eacute;tait &agrave; peu
+ pr&egrave;s aussi laid. Il jouait comme ces com&eacute;diens de bas &eacute;tage qui
+ ajoutent leurs insanit&eacute;s a leurs r&ocirc;les et semblait &ecirc;tre dans les
+ termes les plus amicaux avec le parterre. Ils &eacute;taient tous deux aussi
+ grotesques que les d&eacute;cors; on eut pu se croire dans une baroque foraine. Mais
+ Juliette! Harry, imaginez une jeune fille de dix-sept ans &agrave; peine, avec une
+ figure comme une fleur, une petite t&ecirc;te grecque avec des nattes roul&eacute;es
+ ch&acirc;tain fonc&eacute;, des yeux de passion aux profondeurs violettes et des
+ l&egrave;vres comme des p&eacute;tales de rose. C'&eacute;tait la plus adorable
+ cr&eacute;ature que j'aie vue de ma vie. Vous m'avez dit une fois que le
+ path&eacute;tique vous laissait insensible. Mais cette beaut&eacute;, cette simple
+ beaut&eacute; eut rempli vos yeux de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus
+ &agrave; peine voir cette jeune fille qu'&agrave; travers la bu&eacute;e de larmes
+ qui me monta aux paupi&egrave;res. Et sa voix! jamais je n'ai entendu une pareille
+ voix. Elle parlait tr&egrave;s bas tout d'abord, avec des notes profondes et
+ m&eacute;lodieuses: comme si sa parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce
+ fut un peu plus haut et le son ressemblait &agrave; celui d'une fl&ucirc;te ou d'un
+ hautbois lointain. Dans la sc&egrave;ne du jardin, il avait la tremblante extase que
+ l'on per&ccedil;oit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait des
+ moments, un peu apr&egrave;s, o&ugrave; cette voix empruntait la passion sauvage des
+ violons. Vous savez combien une voix peut &eacute;mouvoir. Votre voix et celle de
+ Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand je ferme les yeux, je
+ les entends, et chacune d'elle dit une chose diff&eacute;rente. Je ne sais laquelle
+ suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas, Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans
+ la vie. Tous les soirs je vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour
+ suivant, Imog&egrave;ne. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau
+ italien, aspirant le poison aux l&egrave;vres de son amant. Je l'ai suivie, errant
+ dans la for&ecirc;t d'Ardennes, d&eacute;guis&eacute;e en joli gar&ccedil;on,
+ v&ecirc;tue du pourpoint et des chausses, coiff&eacute;e d'un mignon chaperon. Elle
+ &eacute;tait folle et se trouvait en face d'un roi coupable &agrave; qui elle donnait
+ &agrave; porter de la rue et faisait prendre des herbes am&egrave;res. Elle
+ &eacute;tait innocente et les mains noires de la jalousie &eacute;treignaient sa
+ gorge fr&ecirc;le comme un roseau. Je l'ai vue dans tous les temps et dans tous les
+ costumes. Les femmes ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont
+ limit&eacute;es &agrave; leur &eacute;poque. Aucune magie ne peut jamais les
+ transfigurer. On conna&icirc;t leur coeur comme on conna&icirc;t leurs chapeaux. On
+ peut toujours les p&eacute;n&eacute;trer. Il n'y a de myst&egrave;re dans aucune
+ d'elles. Elles conduisent dans le parc le matin et babillent aux th&eacute;s de
+ l'apr&egrave;s-midi. Elles ont leurs sourires st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;s et
+ leurs mani&egrave;res &agrave; la mode. Elles sont parfaitement limpides. Mais une
+ actrice! Combien diff&eacute;rente est une actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous
+ pas dit que le seul &ecirc;tre digne d'amour est une actrice.</p>
+ <p>&mdash;Parce que j'en ai tant aim&eacute;, Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Oh oui, d'affreuses cr&eacute;atures avec des cheveux teints et des figures
+ peintes.</p>
+ <p>&mdash;Ne m&eacute;prisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a
+ quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais maintenant ne vous avoir point parl&eacute; de Sibyl Vane.
+ &mdash;Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, d&eacute;sormais,
+ vous me direz ce que vous ferez.</p>
+ <p>&mdash;Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'emp&ecirc;cher de tout
+ vous dire. Vous avez sur moi une singuli&egrave;re influence. Si jamais je commettais
+ un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me comprendriez.</p>
+ <p>&mdash;Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne
+ commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de m&ecirc;me tr&egrave;s
+ oblig&eacute; du compliment. Et maintenant, dites-moi&mdash;passez-moi les allumettes
+ comme un gentil gar&ccedil;on...merci&mdash;o&ugrave; en sont vos relations avec
+ Sibyl Vane.</p>
+ <p>Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourpr&eacute;es, l'oeil en feu:</p>
+ <p>&mdash;Harry! Sibyl Vane est sacr&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Il n'y a que les choses sacr&eacute;es qui m&eacute;ritent d'&ecirc;tre
+ recherch&eacute;es, Dorian, dit lord Harry d'une voix &eacute;trangement
+ p&eacute;n&eacute;trante. Mais pourquoi vous inqui&eacute;ter? Je suppose qu'elle
+ sera &agrave; vous quelque jour. Quand on est amoureux, on s'abuse d'abord
+ soi-m&ecirc;me et on finit toujours par abuser les autres. C'est ce que le monde
+ appelle un roman. Vous la connaissez, en tout cas, j'imagine?</p>
+ <p>&mdash;Certes, je la connais. D&egrave;s la premi&egrave;re soir&eacute;e que je
+ fus &agrave; ce th&eacute;&acirc;tre, le vilain juif vint tourner autour de ma loge
+ &agrave; la fin du spectacle et m'offrit de me conduire derri&egrave;re la toile pour
+ me pr&eacute;senter &agrave; elle. Je m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette
+ &eacute;tait morte depuis des si&egrave;cles et que son corps reposait dans un
+ tombeau de marbre &agrave; V&eacute;rone. Je compris &agrave; son regard de morne
+ stupeur qu'il eut l'impression que j'avais bu trop de Champagne ou d'autre chose.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en suis pas surpris.</p>
+ <p>&mdash;Alors il me demanda si j'&eacute;crivais dans quelque feuille. Je lui
+ r&eacute;pondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement
+ d&eacute;sappoint&eacute;, puis il me confia que tous les critiques dramatiques
+ &eacute;taient ligu&eacute;s contre lui et qu'ils &eacute;taient tous &agrave;
+ vendre.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger par
+ les apparences, ils ne doivent pas co&ucirc;ter bien cher.</p>
+ <p>&mdash;Oui, mais il paraissait croire qu'ils &eacute;taient au-dessus de ses
+ moyens, dit Dorian en riant. A ce moment, on &eacute;teignit les lumi&egrave;res du
+ th&eacute;&acirc;tre et je dus me retirer. Il voulut me faire go&ucirc;ter des
+ cigares qu'il recommandait fortement; je d&eacute;clinais l'offre. Le lendemain soir,
+ naturellement, je revins. D&egrave;s qu'il me vit, il me fit une profonde
+ r&eacute;v&eacute;rence et m'assura que j'&eacute;tais un magnifique protecteur des
+ arts. C'&eacute;tait une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire
+ pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq banqueroutes
+ &eacute;taient enti&egrave;rement dues au &laquo;Barde&raquo; comme il l'appelait
+ avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.</p>
+ <p>&mdash;C'en &eacute;tait un, mon cher Dorian, un v&eacute;ritable. Beaucoup de
+ gens font faillite pour avoir trop os&eacute; dans cette &egrave;re de prose. Se
+ ruiner pour la po&eacute;sie est un honneur. Mais quand avez-vous parl&eacute; pour
+ la premi&egrave;re fois &agrave; Miss Sibyl Vane?</p>
+ <p>&mdash;Le troisi&egrave;me soir. Elle avait jou&eacute; Rosalinde. Je ne pouvais
+ m'y d&eacute;cider. Je lui avais jet&eacute; des fleurs et elle m'avait
+ regard&eacute;, du moins je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra
+ r&eacute;solu &agrave; me conduire sur le th&eacute;&acirc;tre, si bien que je
+ consentis. C'est curieux, n'est-ce pas, ce d&eacute;sir de ne pas faire sa
+ connaissance?</p>
+ <p>&mdash;Non, je ne trouve pas.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Harry, pourquoi donc?</p>
+ <p>&mdash;Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce qu'il
+ advint de la petite?</p>
+ <p>&mdash;Sibyl? Oh! elle &eacute;tait si timide, si charmante. Elle est comme une
+ enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'&eacute;tonnement lorsque je lui parlais
+ de son talent; elle semble tout &agrave; fait inconsciente de son pouvoir. Je crois
+ que nous &eacute;tions un peu &eacute;nerv&eacute;s. Le vieux juif grima&ccedil;ait
+ dans le couloir du foyer poussi&eacute;reux, p&eacute;rorant sur notre compte, tandis
+ que nous restions &agrave; nous regarder comme des enfants. Il s'obstinait &agrave;
+ m'appeler &laquo;my lord&raquo; et je fus oblig&eacute; d'assurer &agrave; Sibyl que
+ je n'&eacute;tais rien de tel. Elle me dit simplement: &laquo;Vous avez bien
+ plut&ocirc;t l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!</p>
+ <p>&mdash;Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me consid&eacute;rait comme un
+ h&eacute;ros de th&eacute;&acirc;tre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa
+ m&egrave;re, une vieille femme fl&eacute;trie qui jouait le premier soir Lady Capulot
+ dans une sorte de peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours
+ meilleurs.</p>
+ <p>&mdash;Je connais cet air-l&agrave;. Il me d&eacute;courage, murmura lord Harry,
+ en examinant ses bagues.</p>
+ <p>&mdash;Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne
+ m'int&eacute;ressait pas.</p>
+ <p>&mdash;Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans les
+ trag&eacute;dies des autres.</p>
+ <p>&mdash;Sibyl est le seul &ecirc;tre qui m'int&eacute;resse. Que m'importe
+ d'o&ugrave; elle vient? De sa petite t&ecirc;te &agrave; son pied mignon, elle est
+ divine, absolument. Chaque soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle
+ est plus merveilleuse.</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi, sans doute, vous ne d&icirc;nez plus jamais avec
+ moi. Je pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais pas,
+ mais &ccedil;a n'est pas tout &agrave; fait ce que j'attendais.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Harry, nous d&eacute;jeunons ou nous soupons tous les jours
+ ensemble, et j'ai &eacute;t&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra avec vous plusieurs fois,
+ dit Dorian ouvrant ses yeux bleus &eacute;tonn&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Vous venez toujours si horriblement tard.</p>
+ <p>&mdash;Mais je ne puis m'emp&ecirc;cher d'aller voir jouer Sibyl,
+ s'&eacute;cria-t-il, m&ecirc;me pour un seul acte. J'ai faim de sa pr&eacute;sence;
+ et quand je songe &agrave; l'&acirc;me merveilleuse qui se cache dans ce petit corps
+ d'ivoire, je suis rempli d'angoisse!</p>
+ <p>&mdash;Vous pouvez d&icirc;ner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?</p>
+ <p>Il secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Ce soir elle est Imog&egrave;ne, r&eacute;pondit-il, et demain elle sera
+ Juliette.</p>
+ <p>&mdash;Quand est-elle Sibyl Vane?</p>
+ <p>&mdash;Jamais.</p>
+ <p>&mdash;Je vous en f&eacute;licite.</p>
+ <p>&mdash;Comme vous &ecirc;tes m&eacute;chant! Elle est toutes les grandes
+ h&eacute;ro&iuml;nes du monde en une seule personne. Elle est plus qu'une
+ individualit&eacute;. Vous riez, je vous ai dit qu'elle avait du g&eacute;nie. Je
+ l'aime; il faut que je me fasse aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de
+ la vie, dites-moi comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre
+ Rom&eacute;o jaloux! Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en
+ deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs cendres, les
+ r&eacute;veille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je l'adore!</p>
+ <p>Il allait et venait dans la pi&egrave;ce en marchant; des taches rouges de
+ fi&egrave;vre enflammaient ses joues. Il &eacute;tait terriblement
+ surexcit&eacute;.</p>
+ <p>Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il &eacute;tait
+ diff&eacute;rent, maintenant, du jeune gar&ccedil;on timide, apeur&eacute;, qu'il
+ avait rencontr&eacute; dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'&eacute;tait
+ d&eacute;velopp&eacute; comme une fleur, &eacute;panoui en ombelles
+ d'&eacute;carlate. Son &acirc;me &eacute;tait sortie, de sa retraite cach&eacute;e,
+ et le d&eacute;sir l'avait rencontr&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces
+ soirs. Je n'ai pas le plus l&eacute;ger doute du r&eacute;sultat. Vous
+ reconna&icirc;trez certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du
+ juif. Elle est engag&eacute;e avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit
+ mois &agrave; pr&eacute;sent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela
+ sera fait, je prendrai un th&eacute;&acirc;tre du West-End et je la produirai
+ convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.</p>
+ <p>&mdash;Cela serait impossible, mon cher enfant.</p>
+ <p>&mdash;Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct
+ consomm&eacute; de l'art, elle a aussi une vraie personnalit&eacute; et vous m'avez
+ dit souvent que c'&eacute;taient les personnalit&eacute;s et non les talents qui
+ remuaient leur &eacute;poque.</p>
+ <p>&mdash;Bien, quand irons-nous?</p>
+ <p>&mdash;Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette
+ demain.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, au Bristol &agrave; huit heures. J'am&egrave;nerai
+ Basil.</p>
+ <p>&mdash;Non, pas huit heures, Harry, s'il vous pla&icirc;t. Six heures et demie. Il
+ faut que nous soyons l&agrave; avant le lever du rideau. Nous devons la voir dans le
+ premier acte, quand elle rencontre Rom&eacute;o.</p>
+ <p>&mdash;Six heures et demie! En voil&agrave; une heure! Ce sera comme pour un
+ th&eacute; ou une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne
+ d&icirc;ne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui &eacute;crire?</p>
+ <p>&mdash;Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal
+ &agrave; moi, car il m'a envoy&eacute; mon portrait dans un merveilleux cadre,
+ sp&eacute;cialement dessin&eacute; par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la
+ peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconna&icirc;tre que je m'en
+ d&eacute;lecte. Peut-&ecirc;tre vaudrait-il mieux que vous lui &eacute;criviez, je ne
+ voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me donne de bons
+ conseils.</p>
+ <p>Lord Henry sourit:</p>
+ <p>&mdash;On aime beaucoup &agrave; se d&eacute;barrasser de ce dont on a le plus
+ besoin. C'est ce que j'appelle l'ab&icirc;me de la
+ g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu
+ philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai d&eacute;couvert cela.</p>
+ <p>&mdash;Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans ses
+ oeuvres. La cons&eacute;quence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses
+ pr&eacute;jug&eacute;s, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que
+ j'aie connus et qui &eacute;taient personnellement d&eacute;licieux &eacute;taient de
+ mauvais artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne
+ pr&eacute;sentent par suite aucun int&eacute;r&ecirc;t en eux-m&ecirc;mes. Un grand
+ po&egrave;te, un vrai grand po&egrave;te, est le plus prosa&iuml;que des &ecirc;tres.
+ Mais les po&egrave;tes inf&eacute;rieurs sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils
+ riment mal, plus ils sont pittoresques. Le simple fait d'avoir publi&eacute; un livre
+ de sonnets de second ordre, rend un homme parfaitement irr&eacute;sistible. Il vit le
+ po&egrave;me qu'il ne peut &eacute;crire; les autres &eacute;crivent le po&egrave;me
+ qu'ils n'osent r&eacute;aliser.</p>
+ <p>&mdash;Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant son
+ mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la table. Cela doit
+ &ecirc;tre puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais. Imog&egrave;ne
+ m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'il fut parti, les lourdes paupi&egrave;res de lord Henry se
+ baiss&egrave;rent et il se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Certes, peu
+ d'&ecirc;tres l'avaient jamais int&eacute;ress&eacute; au m&ecirc;me point que Dorian
+ Gray et m&ecirc;me la passion de l'adolescent pour quelque autre lui causait une
+ affre l&eacute;g&egrave;re d'ennui ou de jalousie. Il en &eacute;tait content. Il se
+ devenait &agrave; lui-m&ecirc;me ainsi un plus int&eacute;ressant sujet
+ d'&eacute;tudes. Il avait toujours &eacute;t&eacute; domin&eacute; par le go&ucirc;t
+ des sciences, mais les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru
+ vulgaires et sans int&eacute;r&ecirc;t. De sorte qu'il avait commenc&eacute; &agrave;
+ s'analyser lui-m&ecirc;me et finissait par analyser les autres. La vie humaine,
+ voil&agrave; ce qui paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre
+ chose par comparaison, n'avait la moindre valeur. C'&eacute;tait vrai que quiconque
+ regardait la vie et son &eacute;trange creuset de douleurs et de joies, ne pouvait
+ supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni emp&ecirc;cher les vapeurs
+ sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son imagination de monstrueuses
+ fantaisies et de r&ecirc;ves difformes. Il y avait des poisons si subtils que pour
+ conna&icirc;tre leurs propri&eacute;t&eacute;s, il fallait les &eacute;prouver
+ soi-m&ecirc;me. Il y avait des maladies si &eacute;trange qu'il fallait les avoir
+ support&eacute;es pour en arriver &agrave; comprendre leur nature. Et alors, quelle
+ r&eacute;compense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter l'&acirc;pre
+ et &eacute;trange logique des passions, la vie d'&eacute;motions et de couleurs de
+ l'intelligence, observer o&ugrave; elles se rencontrent et o&ugrave; elles se
+ s&eacute;parent, comment elles vibrent &agrave; l'unisson et comment elles
+ discordent, il y avait &agrave; cela une v&eacute;ritable jouissance! Qu'en importait
+ le prix? On ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.</p>
+ <p>Il avait conscience&mdash;et cette pens&eacute;e faisait &eacute;tinceler de
+ plaisir ses yeux d'agate brune&mdash;que c'&eacute;tait &agrave; cause de certains
+ mots de lui, des mots musicaux, dits sur un ton musical que l'&acirc;me de Dorian
+ Gray s'&eacute;tait tourn&eacute;e vers cette blanche jeune fille et &eacute;tait
+ tomb&eacute;e en adoration devant elle. L'adolescent &eacute;tait en quelque sorte sa
+ propre cr&eacute;ation. Il l'avait fait s'ouvrir pr&eacute;matur&eacute;ment &agrave;
+ la vie. Cela &eacute;tait bien quelque chose. Les gens ordinaires attendent que la
+ vie leur d&eacute;couvre elle-m&ecirc;me ses secrets, mais au petit nombre, &agrave;
+ l'&eacute;lite, ses myst&egrave;res &eacute;taient r&eacute;v&eacute;l&eacute;s avant
+ que le voile en f&ucirc;t arrach&eacute;. Quelquefois c'&eacute;tait un effet de
+ l'art, et particuli&egrave;rement de la litt&eacute;rature qui s'adresse directement
+ aux passions et &agrave; l'intelligence. Mais de temps en temps, une
+ personnalit&eacute; complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment ainsi en
+ son genre une v&eacute;ritable oeuvre d'art, la vie ayant ses chefs-d'oeuvres, tout
+ comme la po&eacute;sie, la sculpture ou la peinture.</p>
+ <p>Oui, l'adolescent &eacute;tait pr&eacute;coce. Il moissonnait au printemps. La
+ pouss&eacute;e de la passion et de la jeunesse &eacute;tait en lui, mais il devenait
+ peu &agrave; peu conscient de lui-m&ecirc;me. C'&eacute;tait une joie de l'observer.
+ Avec sa belle figure et sa belle &acirc;me, il devait faire r&ecirc;ver. Pourquoi
+ s'inqui&eacute;ter de la fa&ccedil;on dont cela finirait, ou si cela, m&ecirc;me
+ devait avoir une fin!... Il &eacute;tait comme une de ses gracieuses figures d'un
+ spectacle, dont les joies nous sont &eacute;trang&egrave;res, mais dont les chagrins
+ nous &eacute;veillent au sentiment de la beaut&eacute;, et dont les blessures sont
+ comme des roses rouges.</p>
+ <p>L'&acirc;me et le corps, le corps et l'&acirc;me, quels myst&egrave;res! Il y a de
+ l'animalit&eacute; dans l'&acirc;me, et le corps a ses moments de
+ spiritualit&eacute;. Les sens peuvent s'affiner et l'intelligence se d&eacute;grader.
+ Qui pourrait dire o&ugrave; cessent les impulsions de la chair et o&ugrave;
+ commencent les suggestions psychiques.</p>
+ <p>Combien sont born&eacute;es les arbitraires d&eacute;finitions des psychologues!
+ Et quelle difficult&eacute; de d&eacute;cider entre les pr&eacute;tentions des
+ diverses &eacute;coles! L'&acirc;me &eacute;tait-elle une ombre recluse dans la
+ maison du p&eacute;ch&eacute;! Ou bien le corps ne faisait-il r&eacute;ellement qu'un
+ avec l'&acirc;me, comme le pensait Giordano Bruno. La s&eacute;paration de l'esprit
+ et de la mati&egrave;re &eacute;tait un myst&egrave;re et c'&eacute;tait un
+ myst&egrave;re aussi que l'union de la mati&egrave;re et de l'esprit.</p>
+ <p>Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une science si
+ absolue qu'elle p&ucirc;t nous r&eacute;v&eacute;ler les moindres ressorts de la
+ vie.... A la v&eacute;rit&eacute;, nous nous trompons constamment nous-m&ecirc;mes et
+ nous comprenons rarement les autres. L'exp&eacute;rience n'a pas de valeur
+ &eacute;thique. C'est seulement le nom que les hommes donnent &agrave; leurs erreurs.
+ Les moralistes l'ont regard&eacute;e d'ordinaire comme une mani&egrave;re
+ d'avertissement, ont r&eacute;clam&eacute; pour elle une efficacit&eacute;
+ &eacute;thique dans la formation des caract&egrave;res, l'ont vant&eacute;e comme
+ quelque chose qui nous apprenait ce qu'il fallait suivre, et nous montrait ce que
+ nous devions &eacute;viter. Mais il n'y a aucun pouvoir actif dans
+ l'exp&eacute;rience. Elle est aussi peu de chose comme mobile que la conscience
+ elle-m&ecirc;me. Tout ce qui est vraiment d&eacute;montr&eacute;, c'est que notre
+ avenir pourra &ecirc;tre ce que fut notre pass&eacute; et que le p&eacute;ch&eacute;
+ o&ugrave; nous sommes tomb&eacute;s une fois avec d&eacute;go&ucirc;t, nous le
+ commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.</p>
+ <p>Il demeurait &eacute;vident pour lui que la m&eacute;thode exp&eacute;rimentale
+ &eacute;tait la seule par laquelle on put arriver &agrave; quelque analyse
+ scientifique des passions; et Dorian Gray &eacute;tait certainement un sujet fait
+ pour lui et qui semblait promettre de riches et fructueux r&eacute;sultats. Sa
+ passion soudaine pour Sibyl Vane n'&eacute;tait pas un ph&eacute;nom&egrave;ne
+ psychologique de mince int&eacute;r&ecirc;t. Sans doute la curiosit&eacute; y entrait
+ pour une grande part, la curiosit&eacute; et le d&eacute;sir d'acqu&eacute;rir une
+ nouvelle exp&eacute;rience; cependant ce n'&eacute;tait pas une passion simple mais
+ plut&ocirc;t une complexe. Ce qu'elle contenait de pur instinct sensuel de
+ pubert&eacute; avait &eacute;t&eacute; transform&eacute; par le travail de
+ l'imagination, et chang&eacute; en quelque chose qui semblait &agrave; l'adolescent
+ &eacute;tranger aux sens et n'en &eacute;tait pour cela que plus dangereux. Les
+ passions sur l'origine desquelles nous nous trompons, nous tyrannisent plus fortement
+ que toutes les autres. Nos plus faibles mobiles sont ceux de la nature desquels nous
+ sommes conscients. Il arrive souvent que lorsque nous pensons faire une
+ exp&eacute;rience sur les autres nous en faisons une sur nous-m&ecirc;mes.</p>
+ <p>Pendant que Lord Henry, assis, r&ecirc;vait sur ces choses, on frappa &agrave; la
+ porte et son domestique entra et lui rappela qu'il &eacute;tait temps de s'habiller
+ pour d&icirc;ner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le soleil couchant
+ enflammait de pourpre et d'or les fen&ecirc;tres hautes des maisons d'en face. Les
+ carreaux &eacute;tincelaient comme des plaques de m&eacute;tal ardent. Au-dessus, le
+ ciel semblait une rose fan&eacute;e. Il pensa &agrave; la vitalit&eacute;
+ imp&eacute;tueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela finirait.</p>
+ <p>Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un
+ t&eacute;l&eacute;gramme sur sa table. Il l'ouvrit et s'aper&ccedil;ut qu'il
+ &eacute;tait de Dorian Gray. Il lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage
+ &agrave; Sibyl Vane.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+ <p>&mdash;M&egrave;re, m&egrave;re, que je suis contente! soupirait la jeune fille,
+ ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits
+ fatigu&eacute;s et fl&eacute;tris qui, le dos tourn&eacute; &agrave; la claire
+ lumi&egrave;re des fen&ecirc;tres, &eacute;tait assise dans l'unique fauteuil du
+ petit salon pauvre. &laquo;Je suis si contente! r&eacute;p&eacute;tait-elle, il faut
+ que vous soyez contente aussi!</p>
+ <p>Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth sur la
+ t&ecirc;te de sa fille.</p>
+ <p>&mdash;Contente! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que
+ lorsque je vous vois jouer. Vous ne devez pas penser &agrave; autre chose. M. Isaacs
+ a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s bon pour nous et nous lui devons de l'argent.</p>
+ <p>La jeune fille leva une t&ecirc;te boudeuse.</p>
+ <p>&mdash;De l'argent! m&egrave;re, s'&eacute;cria-t-elle, qu'est-ce que &ccedil;a
+ veut dire? L'amour vaut mieux que l'argent.</p>
+ <p>&mdash;M. Isaacs nous a avanc&eacute; cinquante livres pour payer nos dettes et
+ pour acheter un costume convenable &agrave; James. Vous ne devez pas oublier cela,
+ Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a &eacute;t&eacute;
+ tr&egrave;s aimable.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas un gentleman, m&egrave;re, et je d&eacute;teste la
+ mani&egrave;re dont il me parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers
+ la fen&ecirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais pas comment nous nous en serions tir&eacute;s sans lui,
+ r&eacute;pliqua la vieille femme en g&eacute;missant.</p>
+ <p>Sibyl Vane secoua la t&ecirc;te et se mit &agrave; rire.</p>
+ <p>&mdash;Nous n'aurons plus besoin de lui d&eacute;sormais, m&egrave;re. Le Prince
+ Charmant s'occupe de nous.</p>
+ <p>Elle s'arr&ecirc;ta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une
+ respiration haletante entr'ouvrit les p&eacute;tales de ses l&egrave;vres
+ tremblantes. Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux
+ de sa robe.</p>
+ <p>&mdash;Je l'aime! dit-elle simplement.</p>
+ <p>&mdash;Folle enfant! folle enfant! fut la r&eacute;ponse accentu&eacute;e d'un
+ geste grotesque des doigts recourb&eacute;s et charg&eacute;s de faux bijoux de la
+ vieille.</p>
+ <p>L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage &eacute;tait dans sa voix. Ses
+ yeux saisissaient la m&eacute;lodie et la r&eacute;percutaient par leur &eacute;clat;
+ puis ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils s'ouvrirent
+ de nouveau, la brume d'un r&ecirc;ve avait pass&eacute; sur eux. La Sagesse aux
+ l&egrave;vres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui soufflant cette prudence
+ inscrite au livre de couardise sous le nom de sens commun. Elle n'&eacute;coutait
+ pas. Elle &eacute;tait libre dans la prison de sa passion. Son prince, le Prince
+ Charmant &eacute;tait avec elle. Elle avait recouru &agrave; la M&eacute;moire pour
+ le reconstituer. Elle avait envoy&eacute; son &acirc;ne &agrave; sa recherche et il
+ &eacute;tait venu. Ses baisers br&ucirc;laient ses l&egrave;vres. Ses
+ paupi&egrave;res &eacute;taient chaudes de son souffle.</p>
+ <p>Alors la Sagesse changea de m&eacute;thode et parla d'enqu&ecirc;te et
+ d'espionnage. Le jeune homme pouvait &ecirc;tre riche, et dans ce cas on pourrait
+ songer au mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la
+ ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aper&ccedil;ut que les
+ l&egrave;vres fines remuaient, et elle sourit....</p>
+ <p>Soudain elle &eacute;prouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la
+ g&ecirc;nait.</p>
+ <p>&mdash;M&egrave;re, m&egrave;re, s'&eacute;cria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant?
+ Moi, je sais pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait &ecirc;tre
+ l'Amour lui-m&ecirc;me. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et
+ cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort inf&eacute;rieure
+ &agrave; lui, je ne me sens pas humble. Je suis fi&egrave;re, extr&ecirc;mement
+ fi&egrave;re.... M&egrave;re, aimiez-vous mon p&egrave;re comme j'aime le prince
+ Charmant?</p>
+ <p>La vieille femme p&acirc;lit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues, et
+ ses l&egrave;vres dess&eacute;ch&eacute;es se tordirent dans un effort douloureux.
+ Sibyl courut &agrave; elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.</p>
+ <p>&mdash;Pardon, m&egrave;re, je sais que cela vous peine de parler de notre
+ p&egrave;re. Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.
+ Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'&eacute;tiez il y a vingt ans. Ah!
+ puisse-je &ecirc;tre toujours heureuse!</p>
+ <p>&mdash;Mon enfant, vous &ecirc;tes beaucoup trop jeune pour songer &agrave;
+ l'amour. Et puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez m&ecirc;me son nom.
+ Tout cela est bien f&acirc;cheux et vraiment, au moment o&ugrave; James va partir en
+ Australie et o&ugrave; j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous montrer
+ moins inconsid&eacute;r&eacute;e. Cependant, comme je l'ai d&eacute;j&agrave; dit,
+ s'il est riche....</p>
+ <p>&mdash;Ah! m&egrave;re, m&egrave;re! laissez-moi &ecirc;tre heureuse!</p>
+ <p>Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes sc&eacute;niques qui deviennent
+ si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle serra sa fille entre ses
+ bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un jeune gar&ccedil;on aux cheveux bruns
+ h&eacute;riss&eacute;s entra dans la chambre. Il avait la figure pleine, de grands
+ pieds et de grandes mains et quelque chose de brutal dans ses mouvements. Il n'avait
+ pas la distinction de sa soeur. On e&ucirc;t eu peine &agrave; croire &agrave; la
+ proche parent&eacute; qui les unissait. Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua
+ son sourire. Elle &eacute;levait mentalement son fils &agrave; la dignit&eacute; d'un
+ auditoire. Elle &eacute;tait certaine que ce tableau devait &ecirc;tre touchant.</p>
+ <p>&mdash;Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le jeune
+ homme avec un grognement amical.</p>
+ <p>&mdash;Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'&eacute;cria-t-elle;
+ vous &ecirc;tes un vilain vieil ours. Et elle se mit &agrave; courir dans la chambre
+ et &agrave; le pincer.</p>
+ <p>James Vane regarda sa soeur avec tendresse.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois bien
+ que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y tiens pas.</p>
+ <p>&mdash;Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane, ramassant
+ en soupirant un pr&eacute;tentieux costume de th&eacute;&acirc;tre et en se mettant
+ &agrave; le raccommoder. Elle &eacute;tait un peu d&eacute;sappoint&eacute;e de ce
+ qu'il &eacute;tait arriv&eacute; trop tard pour se joindre au groupe de tout &agrave;
+ l'heure. Il aurait augment&eacute; le path&eacute;tique de la situation.</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi pas, m&egrave;re, je le pense.</p>
+ <p>&mdash;Vous me peinez, mon fils. J'esp&egrave;re que vous reviendrez d'Australie
+ avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune soci&eacute;t&eacute; dans les
+ colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une soci&eacute;t&eacute;, aussi quand vous
+ aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place &agrave; Londres.</p>
+ <p>&mdash;La soci&eacute;t&eacute;, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en
+ conna&icirc;tre. Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le
+ th&eacute;&acirc;tre, vous et Sibyl. Je le hais.</p>
+ <p>&mdash;Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous &ecirc;tes peu aimable! Mais
+ venez-vous r&eacute;ellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais que
+ vous n'alliez dire au revoir &agrave; quelques-uns de vos amis, &agrave; Tom Hardy,
+ qui vous a donn&eacute; cette horrible pipe, ou &agrave; Ned Langton qui se moque de
+ vous quand vous la fumez. C'est tr&egrave;s aimable de votre part de m'avoir
+ conserv&eacute; votre derni&egrave;re apr&egrave;s-midi. O&ugrave; irons-nous? Si
+ nous allions au Parc!</p>
+ <p>&mdash;Je suis trop r&acirc;p&eacute;, r&eacute;pliqua-t-il en se renfrognant. Il
+ n'y a que les gens chics qui vont au Parc.</p>
+ <p>&mdash;Quelle b&ecirc;tise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche
+ de son veston.</p>
+ <p>Il h&eacute;sita un moment.</p>
+ <p>&mdash;Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps &agrave; votre
+ toilette.</p>
+ <p>Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant l'escalier et ses
+ petits pieds trottin&egrave;rent au-dessus....</p>
+ <p>Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la vieille,
+ immobile dans son fauteuil:</p>
+ <p>&mdash;M&egrave;re, mes affaires sont-elles pr&eacute;par&eacute;es?
+ demanda-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Tout est pr&ecirc;t, James, r&eacute;pondit-elle, les yeux sur son
+ ouvrage.</p>
+ <p>Pendant des mois elle s'&eacute;tait sentie mal a l'aise lorsqu'elle se trouvait
+ seule avec ce fils, dur et s&eacute;v&egrave;re. Sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+ naturelle se troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait
+ toujours s'il ne soup&ccedil;onna&icirc;t rien. Comme il ne faisait aucune
+ observation, le silence lui devint intol&eacute;rable. Elle commen&ccedil;a &agrave;
+ geindre. Les femmes se d&eacute;fendent en attaquant, de m&ecirc;me qu'elles
+ attaquent par d'&eacute;tranges et soudaines d&eacute;faites.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,
+ James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie vous-m&ecirc;me. Vous
+ auriez pu entrer dans l'&eacute;tude d'un avou&eacute;. Les avou&eacute;s sont une
+ classe tr&egrave;s respectable et souvent, &agrave; la campagne, ils d&icirc;nent
+ dans les meilleures familles.</p>
+ <p>&mdash;Je hais les bureaux et je hais les employ&eacute;s, r&eacute;pliqua-t-il.
+ Mais vous avez tout &agrave; fait raison. J'ai choisi moi-m&ecirc;me mon genre de
+ vie. Tout ce que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas
+ qu'il lui arrive malheur. M&egrave;re, il faut que vous veilliez sur elle.</p>
+ <p>&mdash;James, vous parlez &eacute;trangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.</p>
+ <p>&mdash;J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au th&eacute;&acirc;tre
+ et passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que cela veut
+ dire?</p>
+ <p>&mdash;Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre
+ profession, nous sommes habitu&eacute;es &agrave; recevoir beaucoup d'hommages.
+ Moi-m&ecirc;me, dans le temps, j'ai re&ccedil;u bien des fleurs. C'&eacute;tait
+ lorsque notre art &eacute;tait vraiment compris. Quant &agrave; Sibyl, je ne puis
+ encore savoir si son attachement est s&eacute;rieux ou non. Mais il n'est pas douteux
+ que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est toujours
+ extr&ecirc;mement poli avec moi. De plus, il a l'air d'&ecirc;tre riche et les fleurs
+ qu'il envoie sont d&eacute;licieuses.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il &acirc;prement.</p>
+ <p>&mdash;Non, r&eacute;pondit placidement sa m&egrave;re. Il n'a pas encore
+ r&eacute;v&eacute;l&eacute; son nom. Je crois que c'est tr&egrave;s romanesque de sa
+ part. C'est probablement un membre de l'aristocratie.</p>
+ <p>James Vane se mordit la l&egrave;vre....</p>
+ <p>&mdash;Veillez sur Sibyl, m&egrave;re, s'&eacute;cria-t-il, veillez sur elle!</p>
+ <p>&mdash;Mon fils, vous me d&eacute;sesp&eacute;rez. Sibyl est toujours sous ma
+ surveillance particuli&egrave;re. S&ucirc;rement, si ce gentleman est riche, il n'y a
+ aucune raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que c'est
+ un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela pourrait &ecirc;tre
+ un tr&egrave;s brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un charmant couple. Ses
+ allures sont tout &agrave; fait &agrave; son avantage. Tout le monde les a
+ remarqu&eacute;es.</p>
+ <p>Le jeune homme grommela quelques mots et se mit &agrave; tambouriner sur les
+ vitres avec ses doigts &eacute;pais. Il se retournait pour dire quelque chose lorsque
+ Sibyl entra en courant....</p>
+ <p>&mdash;Comme vous &ecirc;tes s&eacute;rieux tous les deux! dit-elle. Qu'y
+ a-t-il?</p>
+ <p>&mdash;Rien, r&eacute;pondit-il, je crois qu'on doit &ecirc;tre s&eacute;rieux
+ quelquefois. Au revoir, m&egrave;re, je d&icirc;nerai &agrave; cinq heures. Tout est
+ emball&eacute; except&eacute; mes chemises; aussi ne vous inqui&eacute;tez pas.</p>
+ <p>&mdash;Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut th&eacute;&acirc;tral.</p>
+ <p>Elle &eacute;tait tr&egrave;s ennuy&eacute;e du ton qu'il avait pris avec elle et
+ quelque chose dans son regard l'avait effray&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Embrassez-moi, m&egrave;re, dit la jeune fille.</p>
+ <p>Ses l&egrave;vres en fleurs se pos&egrave;rent sur les joues fl&eacute;tries de la
+ vieille et les ranim&egrave;rent.</p>
+ <p>&mdash;Mon enfant! mon enfant! s'&eacute;cria Mme Vane, les yeux au plafond
+ cherchant une galerie imaginaire.</p>
+ <p>&mdash;Venez, Sibyl, dit le fr&egrave;re impatient&eacute;.</p>
+ <p>Il d&eacute;testait les affectations maternelles.</p>
+ <p>Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une l&eacute;g&egrave;re
+ brise s'&eacute;levait; le soleil brillait ga&icirc;ment. Les passants avaient l'air
+ &eacute;tonn&eacute;s de voir ce lourdaud v&ecirc;tu d'habits r&acirc;p&eacute;s en
+ compagnie d'une aussi gracieuse et distingu&eacute;e jeune fille. C'&eacute;tait
+ comme un jardinier rustaud marchant une rose &agrave; la main.</p>
+ <p>Jim fron&ccedil;ait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le regard
+ inquisiteur de quelque passant. Il &eacute;prouvait cette aversion d'&ecirc;tre
+ regard&eacute; qui ne vient que tard dans la vie aux hommes c&eacute;l&egrave;bres et
+ qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant &eacute;tait parfaitement
+ inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour &eacute;panouissait ses
+ l&egrave;vres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir d'autant
+ plus y r&ecirc;ver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du bateau
+ o&ugrave; Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il d&eacute;couvrirait s&ucirc;rement et
+ de la merveilleuse h&eacute;riti&egrave;re &agrave; qui il sauverait la vie en
+ l'arrachant aux m&eacute;chants <i>bushrangers</i> aux chemises rouges. Car il ne serait
+ pas toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bient&ocirc;t
+ &ecirc;tre. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Etre claquemur&eacute;
+ dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent &agrave;
+ vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et d&eacute;chire les
+ voiles en longues et sifflantes lani&egrave;res! Il quitterait le navire &agrave;
+ Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers. Avant une
+ semaine il trouverait une grosse p&eacute;pite d'or, la plus grosse qu'on ait
+ d&eacute;couverte et l'apporterait &agrave; la c&ocirc;te dans une voiture
+ gard&eacute;e par six policemen &agrave; cheval. Les <i>bushrangers</i> les attaqueraient
+ trois fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il n'irait pas
+ du tout aux placers. C'&eacute;taient de vilains endroits o&ugrave; les hommes
+ s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il serait un superbe
+ &eacute;leveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa voiture, il
+ rencontrerait la belle h&eacute;riti&egrave;re qu'un voleur serait en train d'enlever
+ sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la sauverait. Elle deviendrait
+ s&ucirc;rement amoureuse de lui; ils se marieraient et reviendraient &agrave; Londres
+ o&ugrave; ils habiteraient une maison magnifique. Oui, il aurait des aventures
+ charmantes. Mais il faudrait qu'il se conduisit bien, n'us&acirc;t point sa
+ sant&eacute; et ne d&eacute;pens&acirc;t pas follement son argent. Elle n'avait qu'un
+ an de plus que lui, mais elle connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui
+ &eacute;crivit &agrave; chaque courrier et qu'il dit ses pri&egrave;res tous les
+ soirs avant de se coucher. Dieu &eacute;tait tr&egrave;s bon et veillerait sur lui.
+ Elle prierait aussi pour lui, et dans quelques ann&eacute;es il reviendrait
+ parfaitement riche et heureux.</p>
+ <p>Le jeune homme l'&eacute;coutait avec maussaderie, et ne r&eacute;pondait rien. Il
+ &eacute;tait plein de la tristesse de quitter son <i>home</i>.</p>
+ <p>Encore n'&eacute;tait-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout
+ inexp&eacute;riment&eacute; qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la
+ position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait rien de bon.
+ C'&eacute;tait un gentleman et il le d&eacute;testait pour cela, par un curieux
+ instinct de race dont il ne pouvait lui-m&ecirc;me se rendre compte, et qui pour
+ cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi la futilit&eacute; et la
+ vanit&eacute; de sa m&egrave;re et il y voyait un p&eacute;ril pour Sibyl et pour le
+ bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs parents; en vieillissant
+ ils les jugent; quelquefois ils les oublient. Sa m&egrave;re! Il avait en
+ lui-m&ecirc;me une question &agrave; r&eacute;soudre &agrave; propos d'elle, une
+ question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase hasard&eacute;e qu'il
+ avait entendue au th&eacute;&acirc;tre, un ricanement &eacute;touff&eacute; qu'il
+ avait saisi un soir en attendant &agrave; la porte des coulisses, lui avaient
+ sugg&eacute;r&eacute; d'horribles pens&eacute;es. Tout cela lui revenait &agrave;
+ l'esprit comme un coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans
+ une contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la
+ l&egrave;vre inf&eacute;rieure.</p>
+ <p>&mdash;Vous n'&eacute;coutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'&eacute;cria
+ Sibyl, et je fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque
+ chose....</p>
+ <p>&mdash;Que voulez-vous que je vous dise?</p>
+ <p>&mdash;Oh! que vous serez un bon gar&ccedil;on et que vous ne nous oublierez pas,
+ r&eacute;pondit-elle en lui souriant.</p>
+ <p>Il haussa les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,
+ Sibyl.</p>
+ <p>Elle rougit....</p>
+ <p>&mdash;Que voulez-vous dire, Jim?</p>
+ <p>&mdash;Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en
+ avez-vous pas encore parl&eacute;? Il ne vous veut pas de bien.</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez, Jim! s'&eacute;cria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui.
+ Je l'aime!</p>
+ <p>&mdash;Comment, vous ne savez m&ecirc;me pas son nom, r&eacute;pondit le jeune
+ homme. Qui est-il? j'ai le droit de le savoir.</p>
+ <p>&mdash;Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. M&eacute;chant
+ gar&ccedil;on, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez
+ jug&eacute; l'&ecirc;tre le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez
+ quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le monde l'aime, et
+ moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir au th&eacute;&acirc;tre ce
+ soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je jouerai! Pensez donc, Jim!
+ &ecirc;tre amoureuse et jouer Juliette! Et le voir assis en face de moi! Jouer pour
+ son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer le public, de l'effrayer ou de le subjuguer.
+ Etre amoureuse, c'est se surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au g&eacute;nie
+ &agrave; tous ses fain&eacute;ants du bar. Il me pr&ecirc;chait comme un dogme; ce
+ soir, il m'annoncera comme une r&eacute;v&eacute;lation, je le sens. Et c'est son
+ oeuvre &agrave; lui seul, au Prince Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de
+ gr&acirc;ces. Mais je suis pauvre aupr&egrave;s de lui. Pauvre? Qu'est-ce que
+ &ccedil;a fait? Quand la pauvret&eacute; entre sournoisement par la porte, l'amour
+ s'introduit par la fen&ecirc;tre. On devrait refaire nos proverbes. Ils ont
+ &eacute;t&eacute; invent&eacute;s en hiver et maintenant voici l'&eacute;t&eacute;,
+ c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie ronde de fleurs dans le ciel
+ bleu.</p>
+ <p>&mdash;C'est un gentleman, dit le fr&egrave;re rev&ecirc;che.</p>
+ <p>&mdash;Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?</p>
+ <p>&mdash;Il veut faire de vous une esclave!</p>
+ <p>&mdash;Je fr&eacute;mis &agrave; l'id&eacute;e d'&ecirc;tre libre!</p>
+ <p>&mdash;Il faut vous m&eacute;fier de lui.</p>
+ <p>&mdash;Quand on le voit, on l'estime; quand on le conna&icirc;t, on le croit.</p>
+ <p>&mdash;Sibyl, vous &ecirc;tes folle!</p>
+ <p>Elle se mit &agrave; rire et lui prit le bras.</p>
+ <p>&mdash;Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous &eacute;tiez centenaire. Un jour,
+ vous serez amoureux vous-m&ecirc;me, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez pas l'air
+ si maussade. Vous devriez s&ucirc;rement &ecirc;tre content de penser que, bien que
+ vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai jamais &eacute;t&eacute;. La
+ vie a &eacute;t&eacute; dure pour nous, terriblement dure et difficile. Maintenant ce
+ sera diff&eacute;rent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi j'en ai
+ d&eacute;couvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons passer tout ce
+ beau monde.</p>
+ <p>Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes semblaient
+ de vibrantes bagues de feu. Une poussi&egrave;re blanche comme un nuage tremblant
+ d'iris se balan&ccedil;ait dans l'air embras&eacute;. Les ombrelles aux couleurs
+ vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.</p>
+ <p>Elle fit parler son fr&egrave;re de lui-m&ecirc;me, de ses esp&eacute;rances et de
+ ses projets. Il parlait doucement avec effort. Ils &eacute;chang&egrave;rent les
+ paroles comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl &eacute;tait oppress&eacute;e,
+ ne pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire &eacute;bauch&eacute; sur des
+ l&egrave;vres moroses &eacute;tait tout l'&eacute;cho qu'elle parvenait &agrave;
+ &eacute;veiller. Apr&egrave;s quelque temps, elle devint silencieuse, Soudain elle
+ saisit au passage la vision d'une chevelure dor&eacute;e et d'une bouche riante, et
+ dans une voiture d&eacute;couverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.</p>
+ <p>Elle bondit sur ses pieds.</p>
+ <p>&mdash;Le voici! cria-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Qui? dit Jim Vane.</p>
+ <p>&mdash;Le Prince Charmant! r&eacute;pondit-elle regardant la victoria.</p>
+ <p>Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:</p>
+ <p>&mdash;Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!
+ s'&eacute;cria-t-il; mais au m&ecirc;me moment le mail du duc de Berwick passa devant
+ eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait disparu du Pare.</p>
+ <p>&mdash;Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le montrer.</p>
+ <p>&mdash;Je l'aurais voulu &eacute;galement, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
+ ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...</p>
+ <p>Elle le regarda avec horreur! Il r&eacute;p&eacute;ta ces paroles qui coupaient
+ l'air comme un poignard.... Les passants commen&ccedil;aient &agrave; s'amasser. Une
+ dame tout pr&egrave;s d'eux ricanait.</p>
+ <p>&mdash;Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.</p>
+ <p>Et il la suivit comme un chien &agrave; travers la foule. Il semblait satisfait de
+ ce qu'il avait dit.</p>
+ <p>Arriv&eacute;s &agrave; la statue d'Achille, ils tourn&egrave;rent autour du
+ monument. La tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua
+ la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, Jim, tout &agrave; fait fou!... Vous avez un mauvais
+ caract&egrave;re, voil&agrave; tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines
+ choses? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous &ecirc;tes simplement jaloux et
+ malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend meilleur et tout
+ ce que vous dites est tr&egrave;s mal.</p>
+ <p>&mdash;J'ai seize ans, r&eacute;pondit-il, et je sais ce que je suis. M&egrave;re
+ ne vous sert &agrave; rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je
+ voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie d'envoyer tout
+ promener. Je le ferais si mon engagement n'&eacute;tait pas sign&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Oh! ne soyez pas aussi s&eacute;rieux, Jim! Vous ressemblez &agrave; un des
+ h&eacute;ros de ces absurdes m&eacute;lodrames dans lesquelles m&egrave;re aime tant
+ &agrave; jouer. Je ne veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le
+ parfait bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais de mal
+ &agrave; ceux que j'aime, n'est-ce pas?</p>
+ <p>&mdash;Non, tant que vous l'aimerez, fut sa mena&ccedil;ante r&eacute;ponse.</p>
+ <p>&mdash;Je l'aimerai toujours, s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Et lui?</p>
+ <p>&mdash;Lui aussi, toujours!</p>
+ <p>&mdash;Il fera bien!</p>
+ <p>Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'&eacute;tait
+ apr&egrave;s tout qu'un enfant....</p>
+ <p>A l'Arche de Marbre, ils h&eacute;l&egrave;rent un omnibus qui les d&eacute;posa
+ tout pr&egrave;s de leur mis&eacute;rable logis de Euston Road. Il &eacute;tait plus
+ de cinq heures, et Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista
+ pour qu'elle n'y manqu&acirc;t pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant
+ que leur m&egrave;re &eacute;tait absente; car elle ferait une sc&egrave;ne et il
+ d&eacute;testait les sc&egrave;nes quelles qu'elles fussent.</p>
+ <p>Ils se s&eacute;par&egrave;rent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme
+ &eacute;tait plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtri&egrave;re contre
+ cet &eacute;tranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant
+ lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui caress&egrave;rent
+ les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une r&eacute;elle affection. Ses yeux
+ &eacute;taient pleins de larmes lorsqu'il descendit.</p>
+ <p>Se m&egrave;re l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il entra.
+ Il ne r&eacute;pondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les mouches
+ voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe tach&eacute;e. A travers
+ le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la rue, il percevait le
+ bourdonnement qui devorait chacune des minutes lui restant &agrave; vivre
+ l&agrave;....</p>
+ <p>Apr&egrave;s un moment, il &eacute;carta son assiette et cacha sa t&ecirc;te dans
+ ses mains. Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait
+ d&eacute;j&agrave; dit si c'&eacute;tait ce qu'il pensait. Sa m&egrave;re le
+ regardait, p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de crainte. Les mots tombaient de ses
+ l&egrave;vres, machinalement. Un mouchoir de dentelle d&eacute;chir&eacute;
+ s'enroulait &agrave; ses doigts. Lorsque six heures sonn&egrave;rent, il se leva et
+ alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs yeux se rencontr&egrave;rent.
+ Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....</p>
+ <p>&mdash;M&egrave;re, j'ai quelque chose &agrave; vous demander, dit-il. Elle ne
+ r&eacute;pondit pas et ses yeux vagu&egrave;rent par la chambre.</p>
+ <p>&mdash;Dites-moi la v&eacute;rit&eacute;, j'ai besoin de la conna&icirc;tre.
+ Etiez-vous mari&eacute;e avec mon p&egrave;re?</p>
+ <p>Elle poussa un profond soupir. C'&eacute;tait un soupir de soulagement. Le moment
+ terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des mois, elle
+ attendait craintivement &eacute;tait enfin venu et elle ne se sentait pas
+ effray&eacute;e. C'&eacute;tait vraiment pour elle comme un d&eacute;sappointement.
+ La question ainsi vulgairement pos&eacute;e demandait une r&eacute;ponse directe. La
+ situation n'avait pas &eacute;t&eacute; amen&eacute;e graduellement. C'&eacute;tait
+ cru. Cela lui semblait comme une mauvaise r&eacute;p&eacute;tition.</p>
+ <p>&mdash;Non, r&eacute;pondit-elle, &eacute;tonn&eacute;e de la brutale
+ simplicit&eacute; de la vie.</p>
+ <p>&mdash;Mon p&egrave;re &eacute;tait un gredin, alors! cria le jeune homme en
+ serrant les poings.</p>
+ <p>Elle secoua la t&ecirc;te:</p>
+ <p>&mdash;Je savais qu'il n'&eacute;tait pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous
+ deux. S'il avait v&eacute;cu, il aurait amass&eacute; pour nous. Ne parlez pas contre
+ lui, mon fils. C'&eacute;tait votre p&egrave;re, et c'&eacute;tait un gentleman; il
+ avait de hautes relations.</p>
+ <p>Un juron s'&eacute;chappa de ses l&egrave;vres:</p>
+ <p>&mdash;Pour moi, &ccedil;a m'est &eacute;gal, s'&eacute;cria-t-il, mais ne laissez
+ pas Sibyl.... C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le
+ dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!</p>
+ <p>Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille femme. Sa
+ t&ecirc;te se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.</p>
+ <p>&mdash;Sibyl a une m&egrave;re, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme
+ s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.</p>
+ <p>&mdash;Je suis f&acirc;ch&eacute; de vous avoir fait de la peine en vous parlant
+ de mon p&egrave;re, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte
+ maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant &agrave;
+ surveiller d&eacute;sormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort &agrave; ma
+ soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un chien. Je le
+ jure!...</p>
+ <p>La folle exag&eacute;ration de la menace, le geste passionn&eacute; qui
+ l'accompagnait et son expression m&eacute;lodramatique, rendirent la vie plus
+ int&eacute;ressante aux yeux de la m&egrave;re. Elle &eacute;tait familiaris&eacute;e
+ avec ce ton. Elle respira plus librement, et pour la premi&egrave;re fois depuis des
+ mois, elle admira r&eacute;ellement son fils. Elle aurait aim&eacute; &agrave;
+ poursuivre cette sc&egrave;ne dans cette note &eacute;mouvante, mais il coupa court.
+ On avait descendu les malles et pr&eacute;par&eacute; les couvertures. La bonne de la
+ logeuse allait et venait, il fallut marchander le cocher. Les instants &eacute;taient
+ absorb&eacute;s par de vulgaires d&eacute;tails. Ce fut avec un nouveau
+ d&eacute;sappointement qu'elle agita le mouchoir de dentelle par la fen&ecirc;tre
+ quand son fils partit en voiture. Elle sentait qu'une magnifique occasion
+ &eacute;tait perdue. Elle se consola en disant &agrave; Sibyl la d&eacute;solation
+ qui serait d&eacute;sormais, dans sa vie, maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un
+ enfant &agrave; surveiller. Elle se rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne
+ dit rien de la menace; elle avait &eacute;t&eacute; vivement et dramatiquement
+ exprim&eacute;e. Elle sentait bien qu'un jour ils en riraient tous ensemble.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+ <p>&mdash;Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que Hallward
+ venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'h&ocirc;tel Bristol, o&ugrave;
+ un d&icirc;ner pour trois personnes avait &eacute;t&eacute; command&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Non, r&eacute;pondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au
+ domestique inclin&eacute;. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique,
+ j'esp&egrave;re; elle ne m'int&eacute;resse d'ailleurs pas. Il n'y a s&ucirc;rement
+ point une seule personne &agrave; la Chambre des Communes digne d'&ecirc;tre peinte,
+ bien que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'&ecirc;tre reblanchis.</p>
+ <p>&mdash;Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa
+ r&eacute;ponse.</p>
+ <p>Hallward sursauta en fron&ccedil;ant les sourcils....</p>
+ <p>&mdash;Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!</p>
+ <p>&mdash;C'est ce qu'il y a de plus vrai.</p>
+ <p>&mdash;Avec qui?</p>
+ <p>&mdash;Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...</p>
+ <p>&mdash;Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes choses de
+ temps &agrave; autre, mon cher Basil.</p>
+ <p>&mdash;Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps &agrave; autre,
+ Harry.</p>
+ <p>&mdash;Except&eacute; en Am&eacute;rique, riposta lord Henry r&ecirc;veusement.
+ Mais je n'ai pas dit qu'il &eacute;tait mari&eacute;. J'ai dit qu'il allait se
+ marier. Il y a l&agrave; une grande diff&eacute;rence. Je me souviens parfaitement
+ d'avoir &eacute;t&eacute; mari&eacute;, mais je ne me rappelle plus d'avoir
+ &eacute;t&eacute; fianc&eacute;. Je crois plut&ocirc;t que je n'ai jamais
+ &eacute;t&eacute; fianc&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Mais, je vous en prie, pensez &agrave; la naissance de Dorian, &agrave; sa
+ position, &agrave; sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'&eacute;pouser une
+ personne pareillement au-dessous de lui.</p>
+ <p>&mdash;Si vous d&eacute;sirez qu'il &eacute;pouse cette fille, Basil, vous n'avez
+ qu'&agrave; lui dire &ccedil;a. Du coup, il est s&ucirc;r qu'il le fera. Chaque fois
+ qu'un homme fait une chose manifestement stupide, il est certainement pouss&eacute;
+ &agrave; la faire pour les plus nobles motifs.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais
+ pas voir Dorian li&eacute; &agrave; quelque vile cr&eacute;ature, qui
+ d&eacute;graderait sa nature et ruinerait son intelligence.</p>
+ <p>&mdash;Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry, sirotant
+ un verre de vermouth aux oranges am&egrave;res. Dorian dit qu'elle est belle, et il
+ ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a singuli&egrave;rement
+ h&acirc;t&eacute; son appr&eacute;ciation sur l'apparence physique des gens; oui, il
+ a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce soir, si notre ami ne
+ manque pas au rendez-vous.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes s&eacute;rieux?</p>
+ <p>&mdash;Tout &agrave; fait, Basil. Je ne l'ai jamais &eacute;t&eacute; plus qu'en
+ ce moment.</p>
+ <p>&mdash;Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long en
+ large dans la chambre, et mordant ses l&egrave;vres. Vous ne pouvez l'approuver! Il y
+ a l&agrave; un paradoxe de votre part.</p>
+ <p>&mdash;Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne d&eacute;sapprouve davantage.
+ C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis au monde pour
+ combattre nos pr&eacute;jug&eacute;s moraux. Je ne fais pas attention &agrave; ce que
+ disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que peuvent faire les
+ gens charmants. Si une personnalit&eacute; m'attire, quel que soit le mode
+ d'expression que cette personnalit&eacute; puisse choisir, je le trouve tout &agrave;
+ fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle fille qui joue Juliette et se
+ propose de l'&eacute;pouser. Pourquoi pas?... Croyez-vous que s'il &eacute;pousait
+ Messaline, il en serait moins int&eacute;ressant? Vous savez que je ne suis pas un
+ champion du mariage. Le seul m&eacute;compte du mariage est qu'il fait celui qui le
+ le consomme un altruiste; et les altruistes sont sans couleur; ils manquent
+ d'individualit&eacute;. Cependant, il est certains temp&eacute;raments que le mariage
+ rend plus complexes. Ils gardent leur &eacute;go&iuml;sme et y ajoutent encore. Ils
+ sont forc&eacute;s d'avoir plus qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement
+ organis&eacute;s, et &ecirc;tre plus hautement organis&eacute;, je m'imagine, est
+ l'objet de l'existence de l'homme. En plus, aucune exp&eacute;rience n'est &agrave;
+ m&eacute;priser, et quoi que l'on puisse dire contre le mariage, ce n'est point une
+ exp&eacute;rience d&eacute;daignable. J'esp&egrave;re que Dorian Gray fera de cette
+ jeune fille sa femme, l'adorera passionn&eacute;ment pendant six mois, et se laissera
+ ensuite s&eacute;duire par quelque autre. Cela nous va &ecirc;tre une merveilleuse
+ &eacute;tude.</p>
+ <p>&mdash;Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Harry;
+ vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray &eacute;tait
+ g&acirc;t&eacute;e, personne n'en serait plus d&eacute;sol&eacute; que vous. Vous
+ &ecirc;tes meilleur que vous ne pr&eacute;tendez l'&ecirc;tre.</p>
+ <p>Lord Henry se mit &agrave; rire.</p>
+ <p>&mdash;La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous
+ sommes effray&eacute;s pour nous-m&ecirc;mes. La base de l'optimisme est la terreur,
+ tout simplement. Nous pensons &ecirc;tre g&eacute;n&eacute;reux parce que nous
+ gratifions le voisin de la possession de vertus qui nous sont un
+ b&eacute;n&eacute;fice. Nous estimons notre banquier dans l'esp&eacute;rance qu'il
+ saura faire fructifier les fonds &agrave; lui confi&eacute;s, et nous trouvons de
+ s&eacute;rieuses qualit&eacute;s au voleur de grands chemins qui &eacute;pargnera nos
+ poches. Je pense tout ce que je dis. J'ai le plus grand m&eacute;pris pour
+ l'optimisme. Aucune vie n'est g&acirc;t&eacute;e, si ce n'est celle dont la
+ croissance est arr&ecirc;t&eacute;e. Si vous voulez g&acirc;ter un caract&egrave;re,
+ vous n'avez qu'&agrave; tenter de le r&eacute;former; quant au mariage, ce serait
+ idiot, car il y a d'autres et de plus int&eacute;ressantes liaisons entre les hommes
+ et les femmes; elles ont le charme d'&ecirc;tre &eacute;l&eacute;gantes.... Mais
+ voici Dorian lui-m&ecirc;me. Il vous en dira plus que moi.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos f&eacute;licitations, dit
+ l'adolescent en se d&eacute;barrassant de son mac-farlane doubl&eacute; de soie, et
+ serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais &eacute;t&eacute; si heureux! Comme
+ tout ce qui est r&eacute;ellement d&eacute;licieux, mon bonheur est soudain, et
+ cependant il m'appara&icirc;t comme la seule chose que j'aie cherch&eacute;e dans ma
+ vie.</p>
+ <p>Il &eacute;tait tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait
+ extraordinairement beau.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re que vous serez toujours tr&egrave;s heureux, Dorian, dit
+ Hallward, mais je vous en veux de m'avoir laiss&eacute; ignorer vos
+ fian&ccedil;ailles. Harry les connaissait.</p>
+ <p>&mdash;Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en mettant
+ sa main sur l'&eacute;paule du jeune homme et souriant &agrave; ce qu'il disait.
+ Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef; vous nous raconterez
+ comment cela est arriv&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai vraiment rien &agrave; vous raconter, s'&eacute;cria Dorian, comme
+ ils prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En vous
+ quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai d&icirc;ner &agrave; ce petit
+ restaurant italien de Rupert Street o&ugrave; vous m'avez conduit, puis me dirigeai
+ vers les huit heures au th&eacute;&acirc;tre. Sibyl jouait Rosalinde. Naturellement
+ les d&eacute;cors &eacute;taient ignobles et Orlando absurde. Mais Sibyl!... Ah! si
+ vous l'aviez vue! Quand elle vint habill&eacute;e dans ses habits de gar&ccedil;on,
+ elle &eacute;tait parfaitement adorable. Elle portait un pourpoint de velours mousse
+ avec des manches de nuance cannelle, des hauts-de-chausses marron-clair aux lacets
+ crois&eacute;s, un joli petit chapeau vert surmont&eacute; d'une plume de faucon
+ tenue par un diamant et un capuchon doubl&eacute; de rouge fonc&eacute;. Elle ne me
+ sembla jamais plus exquise. Elle avait toute la gr&acirc;ce de cette figurine de
+ Tanagra que vous avez dans votre atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui
+ donnaient l'air d'une p&acirc;le rose entour&eacute;e de fouilles sombres.
+ Quant &agrave; son jeu!... vous la verrez ce soir!... Elle est n&eacute;e artiste. Je
+ restais dans la loge obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que
+ j'&eacute;tais &agrave; Londres, au XIXe si&egrave;cle. J'&eacute;tais bien loin avec
+ mon amour dans une for&ecirc;t que jamais homme ne vit. Le rideau tomb&eacute;,
+ j'allais dans les coulisses et lui parlai. Comme nous &eacute;tions assis l'un
+ &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, un regard brilla soudain dans ses yeux que je
+ n'avais encore surpris. Je lui tendis mes l&egrave;vres. Nous nous embrass&acirc;mes.
+ Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je ressentis. Il me sembla que toute ma vie
+ &eacute;tait centralis&eacute;e dans un point de joie couleur de rose. Elle
+ fut prise d'un tremblement et vacillait comme un blanc narcisse; elle tomba &agrave;
+ mes genoux et me baisa les mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais
+ je ne puis m'en emp&ecirc;cher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne
+ l'a m&ecirc;me pas dit &agrave; sa m&egrave;re. Je ne sais pas ce que diront mes
+ tuteurs; lord Radley sera certainement furieux. &Ccedil;a m'est &eacute;gal! J'aurai
+ ma majorit&eacute; avant un an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison,
+ n'est-ce pas, Basil, de prendre mon amour dans la po&eacute;sie et de trouver ma
+ femme dans les drames de Shakespeare. Les l&egrave;vres auxquelles Shakespeare apprit
+ &agrave; parler ont souffl&eacute; leur secret &agrave; mon oreille. J'ai eu les bras
+ de Rosalinde autour de mon cou et Juliette m'a embrass&eacute; sur la bouche.</p>
+ <p>&mdash;Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.</p>
+ <p>&mdash;L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la
+ t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Je l'ai laiss&eacute;e dans la for&ecirc;t d'Ardennes, je la retrouverai
+ dans un verger &agrave; V&eacute;rone.</p>
+ <p>Lord Henry sirotait son Champagne d'un air m&eacute;ditatif.</p>
+ <p>&mdash;A quel moment exact avez-vous prononc&eacute; le mot mariage, Dorian? Et
+ que vous r&eacute;pondit-elle?... Peut-&ecirc;tre l'avez-vous oubli&eacute;!...</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Harry, je n'ai pas trait&eacute; cela comme une affaire, et je ne
+ lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et elle me
+ r&eacute;pondit qu'elle &eacute;tait indigne d'&ecirc;tre ma femme. Indigne!... Le
+ monde entier n'est rien, compar&eacute; a elle.</p>
+ <p>&mdash;Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry, beaucoup
+ plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler mariage dans de semblables
+ situations et elles nous en font toujours souvenir.</p>
+ <p>Hallward lui mit la main sur le bras.</p>
+ <p>&mdash;Finissez, Harry.... Vous d&eacute;sobligez Dorian. Il n'est pas comme les
+ autres et ne ferait de peine &agrave; personne; sa nature est trop d&eacute;licate
+ pour cela.</p>
+ <p>Lord Henry regarda par dessus la table.</p>
+ <p>&mdash;Je n'ennuie jamais Dorian, r&eacute;pondit-il. Je lui ai fait cette
+ question pour la meilleure raison possible, pour la seule raison m&ecirc;me qui
+ excuse toute question, la curiosit&eacute;. Ma th&eacute;orie est que ce sont
+ toujours les femmes qui se proposent &agrave; nous et non nous, qui nous proposons
+ aux femmes...except&eacute; dans la classe populaire, mais la classe populaire n'est
+ pas moderne.</p>
+ <p>Dorian Gray sourit et remua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes tout &agrave; fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais
+ pas attention. Il est impossible de se f&acirc;cher avec vous.... Quand vous verrez
+ Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la peine serait une brute,
+ une brute sans coeur. Je ne puis comprendre comment quelqu'un peut humilier
+ l'&ecirc;tre qu'il aime. J'aime Sibyl Vane. J'ai besoin de l'&eacute;lever sur un
+ pi&eacute;destal d'or, et de voir le monde estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce
+ que c'est que le mariage? Un voeu irr&eacute;vocable. Vous vous moquez?... Ah! ne
+ vous moquez pas! C'est un voeu irr&eacute;vocable que j'ai besoin de faire. Sa
+ confiance me fera fid&egrave;le, sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je
+ regrette tout ce que vous m'avez appris. Je deviens diff&eacute;rent de ce que vous
+ m'avez connu. Je suis transform&eacute;, et le simple attouchement des mains de Sibyl
+ Vane me fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes,
+ empoisonn&eacute;es et cependant d&eacute;licieuses th&eacute;ories.</p>
+ <p>&mdash;Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.</p>
+ <p>&mdash;Eh! vos th&eacute;ories sur la vie, vos th&eacute;ories sur l'amour, celles
+ sur le plaisir. Toutes vos th&eacute;ories, en un mot, Harry....</p>
+ <p>&mdash;Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une th&eacute;orie,
+ r&eacute;pondit-il de sa lente voix m&eacute;lodieuse. Je crois que je ne puis la
+ revendiquer comme mienne. Elle appartient &agrave; la Nature, et non pas &agrave;
+ moi. Le plaisir est le caract&egrave;re distinctif de la Nature, son signe
+ d'approbation.... Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand
+ nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.</p>
+ <p>&mdash;Ali! qu'entendez-vous par &ecirc;tre bon, s'&eacute;cria Basil
+ Hallward.</p>
+ <p>&mdash;Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant lord
+ Henry par dessus l'&eacute;norme gerbe d'iris aux p&eacute;tales pourpr&eacute;s qui
+ reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par &ecirc;tre bon, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Etre bon, c'est &ecirc;tre en harmonie avec soi-m&ecirc;me,
+ r&eacute;pliqua-t-il en caressant de ses fins doigts p&acirc;les la tige fr&ecirc;le
+ de son verre, comme &ecirc;tre mauvais c'est &ecirc;tre en harmonie avec les autres.
+ Sa propre vie&mdash;voil&agrave; la seule chose importante. Pour les vies de nos
+ semblables, si on d&eacute;sire &ecirc;tre un faquin ou un puritain, on peut
+ &eacute;tendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En
+ v&eacute;rit&eacute;, l'individualisme est r&eacute;ellement le plus haut but. La
+ moralit&eacute; moderne consiste &agrave; se ranger sous le drapeau de son temps. Je
+ consid&egrave;re que le fait par un homme cultiv&eacute;, de se ranger sous le
+ drapeau de son temps, est une action de la plus scandaleuse immoralit&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Mais, parfois, Harry, on paie tr&egrave;s cher le fait de vivre uniquement
+ pour soi, fit remarquer le peintre.</p>
+ <p>&mdash;Bah! Nous sommes impos&eacute;s pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que
+ le c&ocirc;t&eacute; vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent
+ offrir autre chose que le renoncement d'eux-m&ecirc;mes. Les beaux
+ p&eacute;ch&eacute;s, comme toutes les choses belles, sont le privil&egrave;ge des
+ riches.</p>
+ <p>&mdash;On paie souvent d'autre mani&egrave;re qu'en argent....</p>
+ <p>&mdash;De quelle autre mani&egrave;re, Basil?</p>
+ <p>&mdash;Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience de sa
+ propre infamie....</p>
+ <p>Lord Henry leva ses &eacute;paules....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, l'art du moyen &acirc;ge est charmant, mais les
+ m&eacute;di&eacute;vales &eacute;motions sont p&eacute;rim&eacute;es.... Elles
+ peuvent servir &agrave; la fiction, j'en conviens.... Les seules choses dont peut
+ user la fiction sont, en fait, les choses qui ne peuvent plus nous servir....
+ Croyez-moi, un homme civilis&eacute; ne regrette jamais un plaisir, et jamais une
+ brute ne saura ce que peut &ecirc;tre un plaisir.</p>
+ <p>&mdash;Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer
+ quelqu'un.</p>
+ <p>&mdash;Cela vaut certainement mieux que d'&ecirc;tre ador&eacute;,
+ r&eacute;pondit-il, jouant avec les fruits. &Ecirc;tre ador&eacute; est un ennui. Les
+ femmes nous traitent exactement comme l'Humanit&eacute; traite ses dieux. Elles nous
+ adorent, mais sont toujours &agrave; nous demander quelque chose.</p>
+ <p>&mdash;Je r&eacute;pondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles
+ nous l'ont d'abord donn&eacute;, murmura l'adolescent, gravement; elles ont
+ cr&eacute;&eacute; l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.</p>
+ <p>&mdash;Tout &agrave; fait vrai, Dorian, s'&eacute;cria Hallward.</p>
+ <p>&mdash;Rien n'est jamais tout &agrave; fait vrai, riposta lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent aux
+ hommes l'or m&ecirc;me de leurs vies.</p>
+ <p>&mdash;Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un petit
+ change. L&agrave; est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel Fran&ccedil;ais l'a
+ dit, nous inspirent le d&eacute;sir de faire des chefs-d'oeuvres, mais nous
+ emp&ecirc;chent toujours d'en venir &agrave; bout.</p>
+ <p>&mdash;Quel terrible homme vous &ecirc;tes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous
+ aime autant.</p>
+ <p>&mdash;Vous m'aimerez toujours, Dorian, r&eacute;pliqua-t-il.... Un peu de
+ caf&eacute;, hein, amis!... Gar&ccedil;on, apportez du caf&eacute;, de la
+ fine-champagne, et des cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je
+ ne vous permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de cigarettes. La
+ cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est exquis, et &ccedil;a vous
+ laisse insatisfait. Que d&eacute;sirez-vous de plus? Oui, Dorian, vous m'aimerez
+ toujours. Je vous repr&eacute;sente tous les p&eacute;ch&eacute;s que vous n'avez eu
+ le courage de commettre.</p>
+ <p>&mdash;Quelle sottise me dites-vous, Harry?&raquo; dit le jeune homme en allumant
+ sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait plac&eacute;
+ sur la table. &laquo;Allons au th&eacute;&acirc;tre. Quand Sibyl appara&icirc;tra,
+ vous concevrez un nouvel id&eacute;al de vie. Elle vous repr&eacute;sentera ce que
+ vous n'avez jamais connu.&raquo;</p>
+ <p>&mdash;J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigu&eacute;, mais toute
+ nouvelle &eacute;motion me trouve pr&ecirc;t. H&eacute;las! Je crains qu'il n'y en
+ ait plus pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'&eacute;mouvoir.
+ J'adore le th&eacute;&acirc;tre. C'est tellement plus r&eacute;el que la vie.
+ Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis d&eacute;sol&eacute;,
+ Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon <i>brougham</i>. Vous nous
+ suivrez dans un <i>hansom</i>.</p>
+ <p>Ils se lev&egrave;rent et endoss&egrave;rent leurs pardessus, en buvant debout
+ leurs caf&eacute;s. Le peintre demeurait silencieux et pr&eacute;occup&eacute;; un
+ lourd ennui semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant
+ cela lui semblait pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; d'autres choses qui auraient pu
+ arriver.... Quelques minutes apr&egrave;s, ils &eacute;taient en bas. Il conduisit
+ lui-m&ecirc;me, comme c'&eacute;tait convenu, guettant les lanternes brillantes du
+ petit <i>brougham</i> qui marchait devant lui. Une &eacute;trange sensation de
+ d&eacute;sastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais &agrave; lui
+ comme par le pass&eacute;. La vie &eacute;tait survenue entre eux....</p>
+ <p>Ses yeux s'embrum&egrave;rent, et ils ne virent plus les rue populeuses
+ &eacute;tincelantes de lumi&egrave;re.... Quand la voiture s'arr&ecirc;ta devant le
+ th&eacute;&acirc;tre, il lui sembla qu'il &eacute;tait plus vieux
+ d'ann&eacute;es....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+ <p>Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-l&agrave; &eacute;tait pleine de
+ monde, et le gras <i>manager</i> juif, qui les re&ccedil;ut &agrave; la porte du
+ th&eacute;&acirc;tre rayonnait d'une oreille &agrave; l'autre d'un onctueux et
+ tremblotant sourire. Il les escorta jusqu'&agrave; leur loge avec une sorte
+ d'humilit&eacute; pompeuse, en agitant ses grasses mains charg&eacute;es de bijoux et
+ parlant de sa voix la plus aigu&euml;.</p>
+ <p>Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononc&eacute;e que jamais; il
+ venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....</p>
+ <p>Il paraissait, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, plaire &agrave; lord Henry; ce
+ dernier m&ecirc;me se d&eacute;cida &agrave; lui t&eacute;moigner sa sympathie d'une
+ fa&ccedil;on formelle en lui serrant la main et l'affirmant qu'il &eacute;tait
+ heureux d'avoir rencontr&eacute; un homme qui avait d&eacute;couvert un r&eacute;el
+ talent et faisait banqueroute pour un po&euml;te.</p>
+ <p>Hallward s'amusa &agrave; observer les personnes du parterre.... La chaleur
+ &eacute;tait suffocante et le lustre &eacute;norme avait l'air, tout flambant, d'un
+ monstrueux dahlia aux p&eacute;tales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries
+ avaient retir&eacute; leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les
+ balustrades. Ils &eacute;changeaient des paroles d'un bout &agrave; l'autre du
+ th&eacute;&acirc;tre et partageaient des oranges avec des filles habill&eacute;es de
+ couleurs voyantes, assises &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux. Quelques femmes riaient
+ au parterre. Leurs voix &eacute;taient horriblement per&ccedil;antes et discordantes.
+ Un bruit de bouchons sautant arrivait du bar.</p>
+ <p>&mdash;Quel endroit pour y rencontrer sa divinit&eacute;, dit lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle
+ est divine au-del&agrave; de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute chose
+ quand elle jouera. On ne fait plus attention &agrave; cette populace rude et commune,
+ aux figures grossi&egrave;res et aux gestes brutaux d&egrave;s qu'elle entre en
+ sc&egrave;ne; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils pleurent, et rient
+ comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un violon; elle les spiritualise, en
+ quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont la m&ecirc;me chair et le m&ecirc;me sang que
+ soi-m&ecirc;me.</p>
+ <p>&mdash;La m&ecirc;me chair et le m&ecirc;me sang que soi-m&ecirc;me! Oh! je ne
+ crois pas, s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie
+ avec sa lorgnette.</p>
+ <p>&mdash;Ne faites pas attention &agrave; lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi,
+ ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous aimez doit
+ le m&eacute;riter et la personne qui a produit sur vous l'effet que vous nous avez
+ d&eacute;crit doit &ecirc;tre noble et intelligente. Spiritualiser ses contemporains,
+ c'est quelque chose d'appr&eacute;ciable.... Si cette jeune fille peut donner une
+ &acirc;me &agrave; ceux qui jusqu'alors ont v&eacute;cu sans en avoir une, si elle
+ peut r&eacute;v&eacute;ler le sens de la Beaut&eacute; aux gens dont les vies furent
+ sordides et laides, si elle peut les d&eacute;pouiller de leur &eacute;go&iuml;sme,
+ leur pr&ecirc;ter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est digne de
+ toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce mariage est normal; je ne
+ le pensai pas d'abord, mais maintenant je l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane
+ pour vous; sans elle vous auriez &eacute;t&eacute; incomplet.</p>
+ <p>&mdash;Merci, Basil, r&eacute;pondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je
+ savais que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie
+ parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est &eacute;pouvantable, mais &ccedil;a ne dure
+ que cinq minutes. Alors le rideau se l&egrave;vera et vous verrez la jeune fille
+ &agrave; laquelle je vais donner ma vie, &agrave; laquelle j'ai donn&eacute; tout ce
+ qu'il y a de bon en moi....</p>
+ <p>Un quart d'heure apr&egrave;s, parmi une temp&ecirc;te extraordinaire
+ d'applaudissements, Sibyl Vane s'avan&ccedil;a sur la sc&egrave;ne.... Certes, elle
+ &eacute;tait adorable &agrave; voir&mdash;une des plus adorables cr&eacute;atures
+ m&ecirc;me, pensait lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose
+ d'animal dans sa gr&acirc;ce farouche et ses yeux fr&eacute;missants. Un sourire
+ abattu, comme l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint &agrave; ses
+ l&egrave;vres en regardant la foule enthousiaste emplissant le th&eacute;&acirc;tre.
+ Elle recula de quelques pas, et ses l&egrave;vres sembl&egrave;rent trembler.</p>
+ <p>Basil Hallward se dressa et commen&ccedil;a &agrave; l'applaudir. Sans mouvement,
+ comme dans un r&ecirc;ve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant &agrave;
+ l'aide de sa jumelle murmurait: &laquo;Charmante! Charmante!&raquo;</p>
+ <p>La sc&egrave;ne repr&eacute;sentait la salle du palais de Capulet, et
+ Rom&eacute;o, dans ses habits de p&eacute;lerin, entrait avec Mercutio et ses autres
+ amis. L'orchestre attaqua quelques mesures de musique, et la danse
+ commen&ccedil;a....</p>
+ <p>Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes r&acirc;p&eacute;s, Sibyl
+ Vane se mouvait comme un &ecirc;tre d'essence sup&eacute;rieure. Son corps
+ s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un roseau. Les
+ courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc lys. Ses mains
+ &eacute;taient faites d'un pur ivoire.</p>
+ <p>Cependant, elle &eacute;tait curieusement insouciante; elle ne montrait aucun
+ signe de joie quand ses yeux se posaient sur Rom&eacute;o. Le peu de mots qu'elle
+ avait &agrave; dire:</p>
+ <span style="margin-left: 5em;">Good pilgrim, you do wrong your hand too
+ much</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Which mannerly d&eacute;votion shows in
+ this;</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">For saints have hands that pilgrims' hands do
+ touch</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">And palm to palm is holy palmers'
+ kiss....</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">(Bon p&egrave;lerin, vous &ecirc;tes trop
+ s&eacute;v&egrave;re pour votre main</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse
+ d&eacute;votion.</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Les saintes m&ecirc;mes ont des mains</span><br />
+ <span style="margin-left: 6em;">que peuvent toucher les mains des
+ p&egrave;lerins</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Et cette &eacute;treinte est un pieux
+ baiser....)</span><br />
+
+ <p>et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une mani&egrave;re plut&ocirc;t
+ artificielle.... Sa voix &eacute;tait exquise, mais au point de vue de l'intonation,
+ c'&eacute;tait absolument faux. La couleur n'y &eacute;tait pas. Toute la vie du vers
+ &eacute;tait enlev&eacute;e; on n'y sentait pas la r&eacute;alit&eacute; de la
+ passion.</p>
+ <p>Dorian p&acirc;lit en l'observant, &eacute;tonn&eacute;, anxieux.... Aucun de ses
+ amis n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils &eacute;taient
+ tout &agrave; fait d&eacute;sappoint&eacute;s.</p>
+ <p>Ils savaient que la sc&egrave;ne du balcon du second acte &eacute;tait
+ l'&eacute;preuve d&eacute;cisive des actrices abordant le r&ocirc;le de Juliette; ils
+ l'attendaient tous deux; si elle y &eacute;chouait, elle n'&eacute;tait bonne
+ &agrave; rien.</p>
+ <p>Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune;
+ c'&eacute;tait vrai; mais l'h&eacute;sitation de son jeu &eacute;tait insupportable
+ et il devenait de plus en plus mauvais &agrave; mesure qu'elle avan&ccedil;ait dans
+ son r&ocirc;le. Ses gestes &eacute;taient absurdement artificiels. Elle emphatisait
+ au-del&agrave; des limites permises ce qu'elle avait &agrave; dire. Le beau
+ passage.</p>
+ <span style="margin-left: 5em;">Thou knowest the mask of night is on my
+ face,</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Else would a maiden blush bepaint my
+ cheek</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">For that which thou hast heard me speak
+ to-night....</span><br />
+ <span style="margin-left: 4.5em;">(Tu sais que le masque de la nuit est sur mon
+ visage,</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma
+ joue</span><br />
+ <span style="margin-left: 5em;">Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire
+ cette nuit.)</span><br />
+
+ <p>fut d&eacute;clam&eacute; avec la pitoyable pr&eacute;cision d'une
+ &eacute;coli&egrave;re instruite dans la r&eacute;citation par un professeur de
+ deuxi&egrave;me ordre. Quand elle s'inclina sur le balcon et qu'elle eut &agrave;
+ dire les admirables vers:</p>
+ <span style="margin-left: 16em;">Although I joy in thee,</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">I have no joy of this contract
+ to-night:</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">It is too rash, too unadvised, too
+ sudden;</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Too like the lightning, which doth cease to
+ be</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Eve one can say: &laquo;It lightens!&raquo; Sweet,
+ good-night!</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">This bud of love by Summer's ripening
+ breath</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">May prove a beauteous flower when next we
+ meet....</span><br />
+ <span style="margin-left: 9em;">(Quoique tu fasses ma joie</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Je ne puis go&ucirc;ter cette nuit
+ toutes</span><br />
+ <span style="margin-left: 9.5em;">les joies de notre rapprochement</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Il est trop brusque, trop impr&eacute;vu trop
+ soudain,</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Trop semblable &agrave; l'&eacute;clair qui a
+ cess&eacute; d'&ecirc;tre</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Avant qu'on ait pu dire. &laquo;Il brille!&raquo;
+ Doux, ami, bonne nuit.</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Ce bouton d'amour, m&ucirc;ri par l'haleine de
+ l'&eacute;t&eacute;.</span><br />
+ <span style="margin-left: 5.5em;">Pourra devenir une belle fleur, &agrave; notre
+ prochaine entrevue....)</span><br />
+
+ <p>Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune esp&egrave;ce de
+ signification; ce n'&eacute;tait pas nervosit&eacute;, bien au contraire; elle
+ paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'&eacute;tait simplement du
+ mauvais art; l'&eacute;chec &eacute;tait parfait.</p>
+ <p>M&ecirc;me les auditeurs vulgaires et d&eacute;pourvus de toute &eacute;ducation,
+ du parterre et des galeries, perdaient tout int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la
+ pi&egrave;ce. Ils commenc&egrave;rent &agrave; s'agiter, &agrave; parler haut,
+ &agrave; siffler.... Le <i>manager</i> isra&euml;lite, debout au fond du parterre,
+ frappait du pied et jurait de rage. L'on e&ucirc;t dit que la seule personne calme
+ &eacute;tait la jeune fille.</p>
+ <p>Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva et mit
+ son pardessus....</p>
+ <p>&mdash;Elle est tr&egrave;s belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer.
+ Allons-nous-en....</p>
+ <p>&mdash;Je veux voir enti&egrave;rement la pi&egrave;ce, r&eacute;pondit le jeune
+ homme d'une voix rauque et am&egrave;re. Je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de
+ vous avoir fait perdre votre soir&eacute;e, Harry. Je vous fais mes excuses &agrave;
+ tous deux.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Dorian, miss Vane devait &ecirc;tre indispos&eacute;e. Nous
+ viendrons la voir quelque autre soir.</p>
+ <p>&mdash;Je d&eacute;sire qu'elle l'ait &eacute;t&eacute;, continua-t-il; mais elle
+ me semble, &agrave; moi, insensible et froide. Elle est enti&egrave;rement
+ chang&eacute;e. Hier, ce fut une grande artiste; ce soir, c'est une actrice
+ m&eacute;diocre et commune.</p>
+ <p>&mdash;Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus
+ merveilleuse chose que l'art.</p>
+ <p>&mdash;Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord Henry....
+ Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici davantage. Ce n'est pas bon
+ pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs, je suppose que vous ne d&eacute;sirez
+ point que votre femme joue; par cons&eacute;quent, qu'est-ce que cela peut vous faire
+ qu'elle joue Juliette comme une poup&eacute;e de bois.... Elle est vraiment adorable,
+ et si elle conna&icirc;t aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une
+ exp&eacute;rience d&eacute;licieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment
+ int&eacute;ressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent absolument
+ rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si tragique! Le secret de rester
+ jeune est de ne jamais avoir une &eacute;motion mals&eacute;ante. Venez au club avec
+ Basil et moi, nous fumerons des cigarettes en buvant &agrave; la beaut&eacute; de
+ Sibyl Vane; elle est certainement belle: que d&eacute;sirez-vous de plus?</p>
+ <p>&mdash;Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'&ecirc;tre seul. Hasil,
+ vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur &eacute;clate!</p>
+ <p>Des larmes br&ucirc;lantes lui emplirent les yeux; ses l&egrave;vres
+ trembl&egrave;rent et se pr&eacute;cipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la
+ cloison et cacha sa face dans ses mains....</p>
+ <p>&mdash;Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix &eacute;trangement tendre.
+ Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.</p>
+ <p>Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva sur le
+ troisi&egrave;me acte. Dorian Gray reprit son si&egrave;ge; il &eacute;tait
+ p&acirc;le, mais d&eacute;daigneux et indiff&eacute;rent. L'action sa tra&icirc;nait,
+ interminable. La moiti&eacute; de l'auditoire &eacute;tait sortie, en faisant un
+ bruit grossier de lourds souliers, et en riant. Le fiasco &eacute;tait complet. Le
+ dernier acte fut jou&eacute; devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des
+ murmures ou des grognements.</p>
+ <p>Aussit&ocirc;t que ce fut fini, Dorian Gray se pr&eacute;cipita par les coulisses
+ vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de triomphe
+ &eacute;clairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise; une sorte de
+ rayonnement semblait l'entourer. Ses l&egrave;vres demi ouvertes souriaient &agrave;
+ quelque myst&eacute;rieux secret connu d'elle seule.</p>
+ <p>Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement poss&eacute;d&eacute;e
+ d'une joie infinie.</p>
+ <p>&mdash;Ai-je assez mal jou&eacute;, ce soir, Dorian? cria-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Horriblement! r&eacute;pondit-il, la consid&eacute;rant avec
+ stup&eacute;faction.... Horriblement! Ce fut affreux! Vous &eacute;tiez malade,
+ n'est-ce pas? Vous ne vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas
+ id&eacute;e de ce que j'ai souffert!</p>
+ <p>La jeune fille sourit....</p>
+ <p>&mdash;Dorian, r&eacute;pondit-elle, appuyant sur son pr&eacute;nom d'une voix
+ tra&icirc;nante et musicale, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus doux que
+ miel aux rouges p&eacute;tales de sa bouche, Dorian, vous auriez d&ucirc; comprendre,
+ mais vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?</p>
+ <p>&mdash;Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours
+ mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...</p>
+ <p>Il leva les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes malade, je crois; quand vous &ecirc;tes malade, vous ne
+ pouvez jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navr&eacute;s, mes
+ amis et moi.</p>
+ <p>Elle ne semblait plus l'&eacute;couter; transfigur&eacute;e de joie, elle
+ paraissait en proie &agrave; une extase de bonheur!...</p>
+ <p>&mdash;Dorian! Dorian, s'&eacute;cria-t-elle, avant de vous conna&icirc;tre, je
+ croyais que la seule r&eacute;alit&eacute; de la vie &eacute;tait le
+ th&eacute;&acirc;tre: c'&eacute;tait seulement pour le th&eacute;&acirc;tre que je
+ vivais; je pensais que tout cela &eacute;tait vrai; j'&eacute;tais une nuit
+ Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de B&eacute;atrice &eacute;tait ma joie, et
+ les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en tout!... Les gens
+ grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils &agrave; des dieux! J'errais
+ parmi les d&eacute;cors comme dans un monde &agrave; moi: je ne connaissais que des
+ ombres, et je les croyais r&eacute;elles! Vous v&icirc;ntes, &ocirc; mon bel amour!
+ et vous d&eacute;livr&acirc;tes mon &acirc;me emprisonn&eacute;e.... Vous m'avez
+ appris ce qu'&eacute;tait r&eacute;ellement la r&eacute;alit&eacute;! Ce soir, pour
+ la premi&egrave;re fois de ma vie, je per&ccedil;us le vide, la honte, la vilenie de
+ ce que j'avais jou&eacute; jusqu'alors. Ce soir, pour la premi&egrave;re fois, j'eus
+ la conscience que Rom&eacute;o &eacute;tait hideux, et vieux, et grim&eacute;, que
+ faux &eacute;tait le clair de lune du verger, que les d&eacute;cors &eacute;taient
+ odieux, que les mots que je devais dire &eacute;taient menteurs, qu'ils
+ n'&eacute;taient pas <i>mes mots</i>, que ce n'&eacute;tait pas ce que je <i>devais</i>
+ dire!... Vous m'avez &eacute;lev&eacute;e dans quelque chose de plus haut, dans
+ quelque chose dont tout l'art n'est qu'une r&eacute;flexion. Vous m'avez fait
+ comprendre ce qu'&eacute;tait v&eacute;ritablement l'amour! Mon amour! Mon amour!
+ Prince Charmant! Prince de ma vie! Je suis &eacute;coeur&eacute;e des ombres! Vous
+ m'&ecirc;tes plus que tout ce que l'art pourra jamais &ecirc;tre! Que puis-je avoir
+ de commun avec les fantoches d'un drame? Quand j'arrivai ce soir, je ne pus
+ comprendre comment cela m'avait quitt&eacute;e. Je pensais que j'allais &ecirc;tre
+ merveilleuse et je m'aper&ccedil;us que je ne pouvais rien faire. Soudain, la
+ lumi&egrave;re se fit en moi, et la connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis
+ siffler, et je me mis &agrave; sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que
+ le n&ocirc;tre? Emm&egrave;ne-moi, Dorian, emm&egrave;ne-moi, quelque part o&ugrave;
+ nous puissions &ecirc;tre seuls. Je hais la sc&egrave;ne! Je puis mimer une passion
+ que je ne ressens pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me br&ucirc;le
+ comme le feu! Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie.
+ M&ecirc;me si je parvenais &agrave; le faire, ce serait une profanation, car pour
+ moi, d&eacute;sormais, jouer, c'est d'&ecirc;tre amoureuse! Voil&agrave; ce que tu
+ m'as faite!...</p>
+ <p>Il tomba sur le sofa et d&eacute;tourna la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Vous avez tu&eacute; mon amour! murmura-t-il.</p>
+ <p>Elle le regarda avec admiration et se mit &agrave; rire.... Il ne dit rien. Elle
+ vint pr&egrave;s de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux. Elle
+ s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un
+ fr&eacute;missement.</p>
+ <p>Il se dressa soudain et marcha vers la porte.</p>
+ <p>&mdash;Oui, clama-t-il, vous avez tu&eacute; mon amour! Vous avez
+ d&eacute;rout&eacute; mon esprit! Maintenant vous ne pouvez m&ecirc;me exciter ma
+ curiosit&eacute;! Vous n'avez plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous
+ &eacute;tiez admirable, parce que vous &eacute;tiez intelligente et g&eacute;niale,
+ parce que vous r&eacute;alisiez les r&ecirc;ves des grands po&euml;tes et que vous
+ donniez une forme, un corps, aux ombres de l'Art! Vous avez jet&eacute; tout cela!
+ vous &ecirc;tes stupide et born&eacute;e!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous
+ aimer! Quel insens&eacute; je fus!... Vous ne m'&ecirc;tes plus rien! Je ne veux plus
+ vous voir! Je ne veux plus penser &agrave; vous! Je ne veux plus me rappeler votre
+ nom! Vous ne pouvez vous douter ce que vous &eacute;tiez pour moi, autrefois....
+ Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser &agrave; cela! Je d&eacute;sirerais ne vous
+ avoir jamais vue.... Vous avez bris&eacute; le roman de ma vie! Comme vous connaissez
+ peu l'amour, pour penser qu'il e&ucirc;t pu g&acirc;ter votre art!... Vous
+ n'&ecirc;tes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide, fameuse,
+ magnifique! le monde vous aurait admir&eacute;e et vous eussiez port&eacute; mon
+ nom!... Qu'&ecirc;tes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisi&egrave;me
+ ordre!</p>
+ <p>La jeune fille p&acirc;lissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une voix
+ qui s'arr&ecirc;ta dans la gorge:</p>
+ <p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas s&eacute;rieux, Dorian, murmura-t-elle; vous
+ jouez!...</p>
+ <p>&mdash;Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y r&eacute;ussissez si bien,
+ r&eacute;pondit-il am&egrave;rement.</p>
+ <p>Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure, elle
+ traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras et le regarda dans
+ les yeux. Il l'&eacute;loigna....</p>
+ <p>&mdash;Ne me touchez pas, cria-t-il.</p>
+ <p>Elle poussa un g&eacute;missement triste, et s'&eacute;croulant &agrave; ses
+ pieds, elle resta sans mouvement, comme une fleur pi&eacute;tin&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis
+ d&eacute;sol&eacute;e d'avoir si mal jou&eacute;; je pensais &agrave; vous tout le
+ temps; mais j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour pour
+ vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignor&eacute; si vous ne m'aviez pas
+ embrass&eacute;.... Si nous ne nous &eacute;tions pas embrass&eacute;s....
+ Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le supporter! Oh!
+ ne t'en va pas!... Mon fr&egrave;re.... Non, &ccedil;a ne fait rien! Il ne voulait
+ pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous, pouvez-vous m'oublier &agrave; cause
+ de ce soir? Je veux tant travailler et essayer de faire des progr&egrave;s. Ne me
+ sois pas cruel parce que je t'aime mieux que tout au monde! Apr&egrave;s tout, c'est
+ la seule fois que je t'ai d&eacute;plu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais d&ucirc;
+ me montrer mieux qu'une artiste.... C'&eacute;tait fou de ma part ... et cependant,
+ je n'ai pu faire autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...</p>
+ <p>Une rafale de sanglots passionn&eacute;s la courba.... Elle s'&eacute;crasa sur le
+ plancher comme une chose bless&eacute;e. Dorian Gray la regardait &agrave; terre, ses
+ l&egrave;vres fines retrouss&eacute;es en un supr&ecirc;me d&eacute;dain. Il y a
+ toujours quelque chose de ridicule dans les &eacute;motions des personnes que l'on a
+ cess&eacute; d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement m&eacute;lodramatique. Ses
+ larmes et ses sanglots l'ennuyaient....</p>
+ <p>&mdash;Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas &ecirc;tre
+ cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez d&eacute;pouill&eacute; de
+ toutes mes illusions....</p>
+ <p>Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de r&eacute;ponse; rampante, elle
+ se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un aveugle et
+ sembl&egrave;rent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta le foyer.
+ Quelques instants apr&egrave;s, il &eacute;tait dehors....</p>
+ <p>O&ugrave; il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir
+ vagabond&eacute; par des rues mal &eacute;clair&eacute;es, pass&eacute; sous des
+ vo&ucirc;tes sombres et devant des maisons aux fa&ccedil;ades hostiles.... Des
+ femmes, avec des voix enrou&eacute;es et des rires &eacute;raill&eacute;s l'avaient
+ appel&eacute;. Il avait rencontr&eacute; de chancelants ivrognes jurant, se
+ grommelant &agrave; eux-m&ecirc;mes des choses comme des singes monstrueux. Des
+ enfants grotesques se pressaient devant des seuils; des cris, des jurons, partaient
+ des cours obscures.</p>
+ <p>A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les t&eacute;n&egrave;bres se
+ dissipaient, et color&eacute; de feux affaiblis, le ciel prit des teintes
+ perl&eacute;es.... De lourdes charettes remplies de lys vacillants roul&egrave;rent
+ doucement sur les pav&eacute;s des rues d&eacute;sertes.... L'air &eacute;tait plein
+ du parfum des fleurs, et leur beaut&eacute; sembla apporter un reconfort &agrave; sa
+ peine. Il entra dans un march&eacute; et observa les hommes d&eacute;chargeant les
+ voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il le remercia,
+ s'&eacute;tonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les mangea distraitement.
+ Elles avaient &eacute;t&eacute; cueillies dans la nuit; et la fra&icirc;cheur de la
+ lune les avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute;es. Une bande de gar&ccedil;ons portant
+ des corbeilles de tulipes ray&eacute;es, de jaunes et rouges roses, d&eacute;fila
+ devant lui, &agrave; travers les monceaux de l&eacute;gumes d'un vert de jade. Sous
+ le portique aux piliers gris&acirc;tres, musait une troupe de filles t&ecirc;tes nues
+ attendant la fin des ench&egrave;res.... D'autres, s'&eacute;battaient aux alentours
+ des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les &eacute;normes chevaux de
+ camions glissaient ou frappaient du pied sur les pav&eacute;s raboteux, faisant
+ sonner leurs cloches et leurs harnais.... Quelques conducteurs gisaient endormis sur
+ des piles de sacs. Des pigeons, aux cous iris&eacute;s, aux pattes roses,
+ voltigeaient, picorant des graines....</p>
+ <p>Au bout de quelques instants, il h&eacute;la un <i>hansom</i> et se fit conduire chez
+ lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui le square
+ silencieux, les fen&ecirc;tres ferm&eacute;es, les persiennes claires.... Le ciel
+ s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme de l'argent....
+ D'une chemin&eacute;e en face, un fin filet de fum&eacute;e s'&eacute;levait; il
+ ondula, comme un ruban violet &agrave; travers l'atmosph&egrave;re couleur de
+ nacre....</p>
+ <p>Dans la grosse lanterne dor&eacute;e v&eacute;nitienne, d&eacute;pouille de
+ quelque gondole dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entr&eacute;e aux
+ panneaux de ch&ecirc;ne, trois jets vacillants de lumi&egrave;re brillaient encore;
+ ils semblaient de minces p&eacute;tales de flamme, bleus et blancs. Il les
+ &eacute;teignit, et apr&egrave;s avoir jet&eacute; son chapeau et son manteau sur une
+ table, traversant la biblioth&egrave;que, il poussa la porte de sa chambre &agrave;
+ coucher, une grande pi&egrave;ce octogone situ&eacute;e au rez-de-chauss&eacute;e
+ que, dans son go&ucirc;t naissant de luxe, il avait fait d&eacute;corer et garnir de
+ curieuses tapisseries Renaissance qu'il avait d&eacute;couvertes dans une mansarde
+ d&eacute;labr&eacute;e de Selby Royal o&ugrave; elles s'&eacute;taient
+ conserv&eacute;es.</p>
+ <p>Comme il tournait la poign&eacute;e de la porte, ses yeux tomb&egrave;rent sur son
+ portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'&eacute;tonnement!... Il entra
+ dans sa chambre, vaguement surpris.... Apr&egrave;s avoir d&eacute;fait le premier
+ bouton de sa redingote, il parut h&eacute;siter; finalement il revint sur ses pas,
+ s'arr&ecirc;ta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de lumi&egrave;re
+ traversant les rideaux de soie cr&ecirc;me, la face lui parut un peu
+ chang&eacute;e.... L'expression semblait diff&eacute;rente. On e&ucirc;t dit qu'il y
+ avait comme une touche de cruaut&eacute; dans la bouche.... C'&eacute;tait vraiment
+ &eacute;trange!...</p>
+ <p>Il se tourna, et, marchant vers la fen&ecirc;tre, tira les rideaux.... Une
+ brillante clart&eacute; emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des coins
+ obscurs o&ugrave; elles flottaient. L'&eacute;trange expression qu'il avait surprise
+ dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La palpitante lumi&egrave;re
+ montrait des lignes de cruaut&eacute; autour de la bouche comme si lui-m&ecirc;me,
+ apr&egrave;s avoir fait quelque horrible chose, les surprenait sur sa face dans un
+ miroir.</p>
+ <p>Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entour&eacute;e de petits
+ amours d'ivoire, un des nombreux pr&eacute;sents de lord Henry, se h&acirc;ta de se
+ regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-l&agrave; ne
+ tourmentait l'&eacute;carlate de ses l&egrave;vres.... Qu'est-ce que cela voulait
+ dire?</p>
+ <p>Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de nouveau....
+ Personne n'y avait touch&eacute;, certes, et cependant, il &eacute;tait hors de doute
+ que quelque chose y avait &eacute;t&eacute; chang&eacute;.... Il ne r&ecirc;vait pas!
+ La chose &eacute;tait horriblement apparente....</p>
+ <p>Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui revint ce
+ qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour m&ecirc;me o&ugrave; le portrait
+ avait &eacute;t&eacute; termin&eacute;. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il avait
+ &eacute;nonc&eacute; le d&eacute;sir fou de rester jeune alors que vieillirait ce
+ tableau.... Ah! si sa beaut&eacute; pouvait ne pas se ternir et qu'il fut
+ donn&eacute; &agrave; ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses
+ passions, de ses p&eacute;ch&eacute;s!... Cette peinture ne pouvait-elle donc
+ &ecirc;tre marqu&eacute;e des lignes de souffrance et de doute, alors que
+ lui-m&ecirc;me garderait l'&eacute;panouissement d&eacute;licat et la joliesse de son
+ adolescence!</p>
+ <p>Son voeu, pardieu! ne pouvait &ecirc;tre exauc&eacute;! De telles choses sont
+ impossibles! C'&eacute;tait m&ecirc;me monstrueux de les &eacute;voquer.... Et,
+ cependant, le portrait &eacute;tait devant lui portant &agrave; la bouche une moue de
+ cruaut&eacute;!</p>
+ <p>Cruaut&eacute;! Avait-il &eacute;t&eacute; cruel? C'&eacute;tait la faute de cette
+ enfant, non la sienne.... Il l'avait r&ecirc;v&eacute;e une grande artiste, lui avait
+ donn&eacute; son amour parce qu'il l'avait crue g&eacute;niale.... Elle l'avait
+ d&eacute;sappoint&eacute;. Elle s'&eacute;tait montr&eacute;e quelconque, indigne....
+ Tout de m&ecirc;me, un sentiment de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son
+ esprit, prostr&eacute;e &agrave; ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il
+ se rappela avec quelle insensibilit&eacute; il l'avait regard&eacute;e alors....
+ Pourquoi avait-il &eacute;t&eacute; fait ainsi? Pourquoi une pareille &acirc;me lui
+ avait-elle &eacute;t&eacute; donn&eacute;e? Mais n'avait-il pas souffert aussi?
+ Pendant les trois heures qu'avait dur&eacute; la pi&egrave;ce, il avait v&eacute;cu
+ des si&egrave;cles de douleur, des &eacute;ternit&eacute;s sur des
+ &eacute;ternit&eacute;s de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait
+ bless&eacute;e, n'avait-elle pas, de son c&ocirc;t&eacute;, enlaidi son existence?...
+ D'ailleurs, les femmes sont mieux organis&eacute;es que les hommes pour supporter les
+ chagrins.... Elle vivent d'&eacute;motions; elles ne pensent qu'&agrave; cela....
+ Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir quelqu'un &agrave; qui
+ elles puissent faire des sc&egrave;nes. Lord Henry le lui avait dit et lord Henry
+ connaissait les femmes. Pourquoi s'inqui&eacute;terait-il de Sibyl Vane? Elle ne lui
+ &eacute;tait rien.</p>
+ <p>Mais le portrait?... Que dire de cela? Il poss&eacute;dait le secret de sa vie, en
+ r&eacute;v&eacute;lait l'histoire; il lui avait appris &agrave; aimer sa propre
+ beaut&eacute;. Lui apprendrait-il &agrave; ha&iuml;r son &acirc;me?... Devait-il le
+ regarder encore?</p>
+ <p>Non! c'&eacute;tait purement une illusion de ses sens troubl&eacute;s; l'horrible
+ nuit qu'il venait de passer avait suscit&eacute; des fant&ocirc;mes!... Tout d'un
+ coup, cette m&ecirc;me tache &eacute;carlate qui rend les hommes d&eacute;ments
+ s'&eacute;tait &eacute;tendue dans son esprit.... Le portrait n'avait pas
+ chang&eacute;. C'&eacute;tait folie d'y songer....</p>
+ <p>Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravag&eacute;e, son cruel
+ sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin. Ses yeux d'azur
+ rencontr&egrave;rent les siens. Un sentiment d'infinie piti&eacute;, non pour
+ lui-m&ecirc;me, mais pour son image peinte, le saisit. Elle &eacute;tait
+ d&eacute;j&agrave; chang&eacute;e, et elle s'alt&eacute;rerait encore. L'or se
+ ternirait.... Les rouges et blanches roses de son teint se fl&eacute;triraient. Pour
+ chaque p&eacute;ch&eacute; qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres
+ taches, recouvrant peu &agrave; peu sa beaut&eacute;.... Mais il ne p&egrave;cherait
+ pas!...</p>
+ <p>Le portrait, chang&eacute; ou non, lui serait le visible embl&ecirc;me de sa
+ conscience. Il r&eacute;sisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus lord
+ Henry&mdash;il n'&eacute;couterait plus, de toute fa&ccedil;on, les subtiles
+ th&eacute;ories empoisonn&eacute;es qui avaient, pour la premi&egrave;re fois, dans
+ le jardin de Basil, insuffl&eacute; en lui la passion d'impossibles choses.</p>
+ <p>Il retournerait &agrave; Sibyl Vane, lui pr&eacute;senterait ses repentirs,
+ l'&eacute;pouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'&eacute;tait son devoir.
+ Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait &eacute;t&eacute;
+ &eacute;go&iuml;ste et cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de
+ jadis; ils seraient heureux ensemble. La vie, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+ serait belle et pure.</p>
+ <p>Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le portrait,
+ frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... &laquo;Quelle horreur!&raquo;
+ pensait-il, en allant ouvrir la porte-fen&ecirc;tre.... Quand il fut sur le gazon, il
+ poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut dissiper toutes ses noires
+ pens&eacute;es, il songeait seulement &agrave; Sibyl. Un &eacute;cho affaibli de son
+ amour lui revint. Il r&eacute;p&eacute;ta son nom, et le r&eacute;p&eacute;ta encore.
+ Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de ros&eacute;e, semblaient parler
+ d'elle aux fleurs....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+ <p>Midi avait sonn&eacute; depuis longtemps, quand il s'&eacute;veilla. Son valet
+ &eacute;tait venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il
+ dormait encore, et s'&eacute;tait demand&eacute; ce qui pouvait bien retenir si tard
+ au lit son jeune ma&icirc;tre. Finalement, Victor entendit retentir le timbre et il
+ arriva doucement, portant une tasse de th&eacute; et un paquet de lettres sur un
+ petit plateau de vieux S&egrave;vres chinois; il tira les rideaux de satin olive, aux
+ dessins bleus, tendus devant les trois grandes fen&ecirc;tres....</p>
+ <p>&mdash;Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.</p>
+ <p>&mdash;Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.</p>
+ <p>&mdash;Une heure un quart, Monsieur.</p>
+ <p>Si tard!... Il s'assit dans son lit, et apr&egrave;s avoir bu un peu de
+ th&eacute;, se mit &agrave; regarder les lettres; l'une d'elles &eacute;tait de lord
+ Henry, et avait &eacute;t&eacute; apport&eacute;e le matin m&ecirc;me. Il
+ h&eacute;sita un moment et la mit de c&ocirc;t&eacute;. Il ouvrit les autres,
+ nonchalamment. Elles contenaient la collection ordinaire de cartes, d'invitations
+ &agrave; d&icirc;ner, de billets pour des expositions priv&eacute;es, des programmes
+ de concerts de charit&eacute;, et tout ce que peut recevoir un jeune homme &agrave;
+ la mode chaque matin, durant la saison. Il trouva une lourde facture, pour un
+ n&eacute;cessaire de toilette Louis XV en argent cisel&eacute;, qu'il n'avait pas
+ encore eu le courage d'envoyer &agrave; ses tuteurs, gens de jadis qui ne
+ comprenaient point que nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les
+ seules choses n&eacute;cessaires; il parcourut encore quelques courtoises
+ propositions de pr&ecirc;teurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient &agrave;
+ lui avancer n'importe quelle somme aussit&ocirc;t qu'il le jugerait bon et aux taux
+ les plus raisonnables.</p>
+ <p>Dix minutes apr&egrave;s, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire
+ brod&eacute;e de soie et passa dans la salle de bains, pav&eacute;e en onyx. L'eau
+ froide le ranima apr&egrave;s ce long sommeil; il sembla avoir oubli&eacute; tout ce
+ par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part &agrave;
+ quelque &eacute;trange trag&eacute;die, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais
+ comme entour&eacute;e de l'irr&eacute;alit&eacute; d'un r&ecirc;ve....</p>
+ <p>Aussit&ocirc;t qu'il fut habill&eacute;, il entra dans la biblioth&egrave;que et
+ s'assit devant un l&eacute;ger d&eacute;jeuner &agrave; la fran&ccedil;aise, servi
+ sur une petite table mise pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre ouverte.</p>
+ <p>Il faisait un temps d&eacute;licieux; l'air chaud paraissait charg&eacute;
+ d'&eacute;pices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon, rempli
+ de roses d'un jaune de soufre qui &eacute;tait pos&eacute; devant lui. Il se sentit
+ parfaitement heureux.</p>
+ <p>Ses regards tout &agrave; coup, tomb&egrave;rent sur le paravent qu'il avait
+ plac&eacute; devant le portrait et il tressaillit....</p>
+ <p>&mdash;Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais fermer
+ la fen&ecirc;tre....</p>
+ <p>Dorian secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai pas froid, murmura-t-il.</p>
+ <p>Etait-ce vrai? Le portrait avait-il r&eacute;ellement chang&eacute;? Ou
+ &eacute;tait-ce simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait
+ montr&eacute; une expression de cruaut&eacute;, l&agrave; o&ugrave; avait
+ &eacute;t&eacute; peinte une expression de joie. S&ucirc;rement, une toile peinte ne
+ pouvait ainsi s'alt&eacute;rer? Cette pens&eacute;e &eacute;tait absurde. &Ccedil;a
+ serait un jour une bonne histoire &agrave; raconter &agrave; Basil; elle
+ l'amuserait.</p>
+ <p>Cependant, le souvenir lui en &eacute;tait encore pr&eacute;sent.... D'abord, dans
+ la p&eacute;nombre, ensuite dans la pleine clart&eacute;, il l'avait vue, cette
+ touche de cruaut&eacute; autour de ses l&egrave;vres tourment&eacute;es.... Il
+ craignit presque que le valet quitt&acirc;t la chambre, car il savait, il savait
+ qu'il courrait encore contempler le portrait, sit&ocirc;t seul.... Il en &eacute;tait
+ s&ucirc;r.</p>
+ <p>Quand le domestique, apr&egrave;s avoir servi le caf&eacute; et les cigarettes, se
+ dirigea vers la porte, il se sentit un violent d&eacute;sir de lui dire de rester.
+ Comme la porte se fermait derri&egrave;re lui, il le rappela.... Le domestique
+ demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le regarda.</p>
+ <p>&mdash;Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.</p>
+ <p>L'homme s'inclina et disparut....</p>
+ <p>Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'&eacute;tendit sur un divan
+ aux luxueux coussins plac&eacute; en face du paravent; il observait curieusement cet
+ objet, ce paravent v&eacute;tuste, fait de cuir de Cordoue dor&eacute;, frapp&eacute;
+ et ouvr&eacute; sur un mod&egrave;le fleuri, datant de Louis XIV,&mdash;se demandant
+ s'il lui &eacute;tait jamais arriv&eacute; encore de cacher le secret de la vie d'un
+ homme.</p>
+ <p>Enl&egrave;verait-il le portrait apr&egrave;s tout? Pourquoi pas le laisser
+ l&agrave;? A quoi bon savoir? Si c'&eacute;tait vrai, c'&eacute;tait terrible?...
+ Sinon, cela ne valait la peine que l'on s'en occup&acirc;t....</p>
+ <p>Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens d&eacute;couvraient
+ le portrait et en constataient l'horrible changement?... Que ferait-il, si Basil
+ Hallward venait et demandait &agrave; revoir son propre tableau. Basil le ferait
+ s&ucirc;rement.</p>
+ <p>Il lui fallait examiner &agrave; nouveau la toile.... Tout, plut&ocirc;t que cet
+ infernal &eacute;tat de doute!...</p>
+ <p>Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul &agrave;
+ contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face &agrave; face
+ se regarda.... Oui, c'&eacute;tait vrai! le portrait avait chang&eacute;!...</p>
+ <p>Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans &eacute;tonnement,
+ il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment ind&eacute;finissable
+ d'int&eacute;r&ecirc;t scientifique. Qu'un pareil changement fut arriv&eacute;, cela
+ lui semblait impossible...et cependant cela &eacute;tait!... Y avait-il quelques
+ subtiles affinit&eacute;s entre les atomes chimiques m&ecirc;l&eacute;s en formes et
+ en couleurs sur la toile, et l'&acirc;me qu'elle renfermait? Se pouvait-il qu'ils
+ l'eussent r&eacute;alis&eacute;, ce que cette &acirc;me avait pens&eacute;; que ce
+ qu'elle r&ecirc;va, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque autre
+ et...terrible raison? Il frissonna, effray&eacute;.... Retournant vers le divan, il
+ s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en fr&eacute;missant
+ d'horreur!...</p>
+ <p>Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait conscient de son
+ injustice et de sa cruaut&eacute; envers Sibyl Vane.... Il n'&eacute;tait pas trop
+ tard pour r&eacute;parer ses torts.</p>
+ <p>Elle pouvait encore devenir sa femme. Son &eacute;go&iuml;ste amour irr&eacute;el
+ c&egrave;derait &agrave; quelque plus haute influence, se transformerait en une plus
+ noble passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide &agrave;
+ travers la vie, lui serait ce qu'est la saintet&eacute; &agrave; certains, la
+ conscience &agrave; d'autres et la crainte de Dieu &agrave; tous.... Il y a des
+ opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.</p>
+ <p>Oui, cela &eacute;tait un symbole visible, de la d&eacute;gradation qu'amenait le
+ p&eacute;ch&eacute;!... C'&eacute;tait un signe avertisseur des d&eacute;sastres
+ prochains que les hommes pr&eacute;parent &agrave; leurs &acirc;mes!</p>
+ <p>Trois heures sonn&egrave;rent, puis quatre. La demie tinta son double carillon....
+ Dorian Gray ne bougeait pas....</p>
+ <p>Il essayait de r&eacute;unir les fils vermeils de sa vie et de les tresser
+ ensemble; il tentait de trouver son chemin &agrave; travers le labyrinthe d'ardente
+ passion dans lequel il errait. Il ne savait quoi faire, quoi penser?... Enfin, il se
+ dirigea vers la table et r&eacute;digea une lettre passionn&eacute;e &agrave; la
+ jeune fille qu'il avait aim&eacute;e, implorant son pardon, et s'accusant de
+ d&eacute;mence.</p>
+ <p>Il couvrit des pages de mots de chagrin furieux, suivis de plus furieux cris de
+ douleur....</p>
+ <p>Il y a une sorte de volupt&eacute; &agrave; se faire des reproches.... Quand nous
+ nous bl&acirc;mons, nous pensons que personne autre n'a le droit de nous
+ bl&acirc;mer. C'est la confession, non le pr&ecirc;tre, qui nous donne l'absolution.
+ Quand Dorian e&ucirc;t termin&eacute; sa lettre, il se sentit pardonn&eacute;.</p>
+ <p>On frappa tout &agrave; coup &agrave; la porte et il entendit en dehors la voix de
+ lord Henry:</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, il faut que je vous parle. Laissez-moi entrer. Je ne puis
+ supporter de vous voir ainsi barricad&eacute;....</p>
+ <p>Il ne r&eacute;pondit pas et resta sans faire aucun mouvement. On cogna &agrave;
+ nouveau, puis tr&egrave;s fort....</p>
+ <p>Ne valait-il pas mieux laisser entrer lord Henry et lui expliquer le nouveau genre
+ de vie qu'il allait mener, se quereller avec lui si cela devenait n&eacute;cessaire,
+ le quitter, si cet in&eacute;vitable parti s'imposait.</p>
+ <p>Il se dressa, alla en h&acirc;te tirer le paravent sur le portrait, et &ocirc;ta
+ le verrou de la porte.</p>
+ <p>&mdash;Je suis vraiment f&acirc;ch&eacute; de mon insistance, Dorian, dit lord
+ Henry en entrant. Mais vous ne devez pas trop songer &agrave; cela.</p>
+ <p>&mdash;A Sibyl Vane, voulez-vous dire, interrogea le jeune homme.</p>
+ <p>&mdash;Naturellement, r&eacute;pondit lord Henry s'asseyant dans un fauteuil, en
+ retirant lentement ses gants jaunes.... C'est terrible, &agrave; un certain point de
+ vue mais ce n'est pas votre faute. Dites-moi, est-ce que vous &ecirc;tes all&eacute;
+ dans les coulisses apr&egrave;s la pi&egrave;ce?</p>
+ <p>&mdash;Oui....</p>
+ <p>&mdash;J'en &eacute;tais s&ucirc;r. Vous lui f&icirc;tes une sc&egrave;ne?</p>
+ <p>&mdash;Je fus brutal, Harry, parfaitement brutal. Mais c'est fini maintenant. Je
+ ne suis pas f&acirc;ch&eacute; que cela soit arriv&eacute;. Cela m'a appris &agrave;
+ me mieux conna&icirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Ah! Dorian, je suis content que vous preniez &ccedil;a de cette
+ fa&ccedil;on. J'avais peur de vous voir plong&eacute; dans le remords, et vous
+ arrachant vos beaux cheveux boucl&eacute;s....</p>
+ <p>&mdash;Ah, non, j'en ai fini!... dit Dorian, secouant la t&ecirc;te en
+ souriant.... Je suis &agrave; pr&eacute;sent parfaitement heureux.... Je sais ce
+ qu'est la conscience, pour commencer; ce n'est pas ce que vous m'aviez dit; c'est la
+ plus divine chose qui soit en nous.... Ne vous en moquez plus, Harry, au moins devant
+ moi. J'ai besoin d'&ecirc;tre bon.... Je ne puis me faire &agrave; l'id&eacute;e
+ d'avoir une vilaine &acirc;me....</p>
+ <p>&mdash;Une charmante base artistique pour la morale, Dorian. Je vous en
+ f&eacute;licite, mais par quoi allez-vous commencer.</p>
+ <p>&mdash;Mais, par &eacute;pouser Sibyl Vane....</p>
+ <p>&mdash;Epouser Sibyl Vane! s'&eacute;cria lord Henry, sursautant et le regardant
+ avec un &eacute;tonnement perplexe. Mais, mon cher Dorian....</p>
+ <p>&mdash;Oui, Harry. Je sais ce que vous m'allez dire: un &eacute;reintement du
+ mariage; ne le d&eacute;veloppez pas. Ne me dites plus rien de nouveau
+ l&agrave;-dessus. J'ai offert, il y a deux jours, &agrave; Sibyl Vane de
+ l'&eacute;pouser; je ne veux point lui manquer de parole: elle sera ma femme....</p>
+ <p>&mdash;Votre femme, Dorian!... N'avez-vous donc pas re&ccedil;u ma lettre?... Je
+ vous ai &eacute;crit ce matin et vous ai fait tenir la lettre par mon domestique.</p>
+ <p>&mdash;Votre lettre?... Ah! oui, je me souviens! Je ne l'ai pas encore lue, Harry.
+ Je craignais d'y trouver quelque chose qui me ferait de la peine. Vous m'empoisonnez
+ la vie avec vos &eacute;pigrammes.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne connaissez donc rien?...</p>
+ <p>&mdash;Que voulez-vous dire?...</p>
+ <p>Lord Henry traversa la chambre, et s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Dorian
+ Gray, lui prit les deux mains dans les siennes, et les lui serrant
+ &eacute;troitement:</p>
+ <p>&mdash;Dorian, lui dit-il, ma lettre&mdash;ne vous effrayez pas!&mdash;vous
+ informait de la mort de Sibyl Vane!...</p>
+ <p>Un cri de douleur jaillit des l&egrave;vres de l'adolescent; il bondit sur ses
+ pieds, s'arrachant de l'&eacute;treinte de lord Henry:</p>
+ <p>&mdash;Morte!... Sibyl morte!... Ce n'est pas vrai!... C'est un horrible mensonge!
+ Comment osez-vous dire cela?</p>
+ <p>&mdash;C'est parfaitement vrai, Dorian, dit gravement lord Henry. C'est dans les
+ journaux de ce matin. Je vous &eacute;crivais pour vous dire de ne recevoir personne
+ jusqu'&agrave; mon arriv&eacute;e. Il y aura une enqu&ecirc;te dans laquelle il ne
+ faut pas que vous soyez m&ecirc;l&eacute;. Des choses comme celle-l&agrave;, mettent
+ un homme a la mode &agrave; Paris, mais &agrave; Londres on a tant de
+ pr&eacute;jug&eacute;s.... Ici, on ne d&eacute;bute jamais avec un scandale; on
+ r&eacute;serve cela pour donner un int&eacute;r&ecirc;t &agrave; ses vieux jours.
+ J'aime &agrave; croire qu'on ne conna&icirc;t pas votre nom au th&eacute;&acirc;tre;
+ s'il en est ainsi, tout va bien. Personne ne vous vit aux alentours de sa loge? Ceci
+ est de toute importance?</p>
+ <p>Dorian ne r&eacute;pondit point pendant quelques instants. Il &eacute;tait
+ terrass&eacute; d'&eacute;pouvante.... Il balbutia enfin d'une voix
+ &eacute;touff&eacute;e:</p>
+ <p>&mdash;Harry, vous parlez d'enqu&ecirc;te? Que voulez-vous dire? Sibyl
+ aurait-elle...? Oh! Harry, je ne veux pas y penser! Mais parlez vite! Dites-moi
+ tout!...</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai aucun doute; ce n'est pas un accident, Dorian, quoique le public
+ puisse le croire. Il para&icirc;trait que lorsqu'elle allait quitter le
+ th&eacute;&acirc;tre avec sa m&egrave;re, vers minuit et demie environ, elle dit
+ qu'elle avait oubli&eacute; quelque chose chez elle.... On l'attendit quelque temps,
+ mais elle ne redescendait point. On monta et on la trouva morte sur le plancher de sa
+ loge. Elle avait aval&eacute; quelque chose par erreur, quelque chose de terrible
+ dont on fait usage dans les th&eacute;&acirc;tres. Je ne sais ce que c'&eacute;tait,
+ mais il devait y avoir de l'acide prussique ou du blanc de c&eacute;ruse
+ l&agrave;-dedans. Je croirais volontiers &agrave; de l'acide prussique, car elle
+ semble &ecirc;tre morte instantan&eacute;ment....</p>
+ <p>&mdash;Harry, Harry, c'est terrible! cria le jeune homme.</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est vraiment tragique, c'est s&ucirc;r, mais il ne faut pas que vous
+ y soyez m&ecirc;l&eacute;. J'ai vu dans le <i>Standard</i> qu'elle avait dix-sept ans;
+ j'aurais cru qu'elle &eacute;tait plus jeune, elle avait l'air d'une enfant et savait
+ si peu jouer.... Dorian, ne vous frappez pas!... Venez d&icirc;ner avec moi, et
+ apr&egrave;s nous irons &agrave; l'Op&eacute;ra. La Patti joue ce soir, et tout le
+ monde sera l&agrave;. Vous viendrez dans la loge de ma soeur; il s'y trouvera
+ quelques jolies femmes....</p>
+ <p>&mdash;Ainsi, j'ai tu&eacute; Sibyl Vane, murmurait Dorian, je l'ai tu&eacute;e
+ aussi s&ucirc;rement que si j'avais coup&eacute; sa petite gorge avec un couteau...et
+ cependant les roses pour cela n'en sont pas moins belles les oiseaux n'en chanteront
+ pas moins dans mon jardin.... Et ce soir, je vais aller d&icirc;ner avec vous: j'irai
+ de l&agrave; &agrave; l'Op&eacute;ra, et, sans doute, j'irai souper quelque part
+ ensuite.... Combien la vie est puissamment dramatique!... Si j'avais lu cela dans un
+ livre, Harry, je pense que j'en aurais pleur&eacute;.... Maintenant que cela arrive,
+ et &agrave; moi, cela me semble beaucoup trop stup&eacute;fiant pour en pleurer!...
+ Tenez, voici la premi&egrave;re lettre d'amour passionn&eacute;e que j'ai jamais
+ &eacute;crite de ma vie; ne trouvez-vous pas &eacute;trange que cette premi&egrave;re
+ lettre d'amour soit adress&eacute;e &agrave; une fille morte!... Peuvent-elles
+ sentir, ces choses blanches et silencieuses que nous appelons les morts? Sibyl!
+ Peut-elle sentir, savoir, &eacute;couter? Oh! Harry, comme je l'aimais! Il me semble
+ qu'il y a des ann&eacute;es!...</p>
+ <p>&laquo;Elle m'&eacute;tait tout.... Vint cet affreux soir&mdash;&eacute;tait-ce la
+ nuit derni&egrave;re?&mdash;o&ugrave; elle joua si mal, et mon coeur se brisa! Elle
+ m'expliqua pourquoi? Ce fut horriblement touchant! Je ne fus pas &eacute;mu: je la
+ croyais sotte!... Quelque chose arriva soudain qui m'&eacute;pouvanta! Je ne puis
+ vous dire ce que ce fut, mais ce fut terrible.... Je voulus retourner &agrave; elle;
+ je sentis que je m'&eacute;tais mal conduit...et maintenant elle est morte! Mon Dieu!
+ Mon Dieu! Harry, que dois-je faire? Vous savez dans quel danger je suis, et rien
+ n'est l&agrave; pour m'en garder! Elle aurait fait cela pour moi! Elle n'avait point
+ le droit de se tuer.... Ce fut &eacute;go&iuml;ste de sa part.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Dorian, r&eacute;pondit lord Henry, prenant une cigarette et
+ tirant de sa poche une bo&icirc;te d'allumettes dor&eacute;e, la seule mani&egrave;re
+ dont une femme puisse r&eacute;former un homme est de l'importuner de telle sorte
+ qu'il perd tout int&eacute;r&ecirc;t possible &agrave; l'existence. Si vous aviez
+ &eacute;pous&eacute; cette jeune fille, vous auriez &eacute;t&eacute; malheureux;
+ vous l'auriez trait&eacute;e gentiment; on peut toujours &ecirc;tre bon envers les
+ personnes desquelles on attend rien. Mais elle aurait bient&ocirc;t d&eacute;couvert
+ que vous lui &eacute;tiez absolument indiff&eacute;rent, et quand une femme a
+ d&eacute;couvert cela de son mari, ou elle se fagote terriblement, ou bien elle porte
+ de pimpants chapeaux que paie le mari...d'une autre femme. Je ne dis rien de
+ l'adult&egrave;re, qui aurait pu &ecirc;tre abject, qu'en somme je n'aurais pas
+ permis, mais je vous assure en tous les cas, que tout cela eut &eacute;t&eacute; un
+ parfait malentendu.</p>
+ <p>&mdash;C'est possible, murmura le jeune homme horriblement p&acirc;le, en marchant
+ de long en large dans la chambre; mais je pensais que cela &eacute;tait de mon
+ devoir; ce n'est point ma faute si ce drame terrible m'a emp&ecirc;ch&eacute; de
+ faire ce que je croyais juste. Je me souviens que vous m'avez dit une fois, qu'il
+ pesait une fatalit&eacute; sur les bonnes r&eacute;solutions, qu'on les prenait
+ toujours trop tard. La mienne en est un exemple....</p>
+ <p>&mdash;Les bonnes r&eacute;solutions ne peuvent qu'inutilement intervenir contre
+ les lois scientifiques. Leur origine est de pure vanit&eacute; et leur
+ r&eacute;sultat est <i>nil</i>. De temps &agrave; autre, elles nous donnent quelques
+ luxueuses &eacute;motions st&eacute;riles qui poss&egrave;dent, pour les faibles, un
+ certain charme. Voil&agrave; ce que l'on peut en d&eacute;duire. On peut les comparer
+ &agrave; des ch&egrave;ques qu'un homme tirerait sur une banque o&ugrave; il n'aurait
+ point de compte ouvert.</p>
+ <p>&mdash;Harry, s'&eacute;cria Dorlan Gray venant s'asseoir pr&egrave;s de lui,
+ pourquoi est-ce que je ne puis sentir cette trag&eacute;die comme je voudrais le
+ faire; je ne suis pas sans coeur, n'est-ce pas?</p>
+ <p>&mdash;Vous avez fait trop de folies durant la derni&egrave;re quinzaine pour
+ qu'il vous soit permis de vous croire ainsi, Dorian, r&eacute;pondit lord Henry avec
+ son doux et m&eacute;lancolique sourire.</p>
+ <p>Le jeune homme fron&ccedil;a les sourcils.</p>
+ <p>&mdash;Je n'aime point cette explication, Harry, reprit-il, mais cela me fait
+ plaisir d'apprendre que vous ne me croyez pas sans coeur; je ne le suis vraiment pas,
+ je le sais.... Et cependant je me rends compte que je ne suis affect&eacute; par
+ cette chose comme je le devrais &ecirc;tre; elle me semble simplement &ecirc;tre le
+ merveilleux &eacute;pilogue d'un merveilleux drame. Cela a toute la beaut&eacute;
+ terrible d'une trag&eacute;die grecque, une trag&eacute;die dans laquelle j'ai pris
+ une grande part, mais dans laquelle je ne fus point bless&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Oui, en v&eacute;rit&eacute;, c'est une question int&eacute;ressante, dit
+ lord Henry qui trouvait un plaisir exquis &agrave; jouer sur l'&eacute;go&iuml;sme
+ inconscient de l'adolescent, une question extr&ecirc;mement int&eacute;ressante....
+ Je m'imagine que la seule explication en est celle-ci. Il arrive souvent que les
+ v&eacute;ritables trag&eacute;dies de la vie se passent d'une mani&egrave;re si peu
+ artistique qu'elles nous blessent par leur violence crue, leur incoh&eacute;rence
+ absolue, leur absurde besoin de signifier quelque chose, leur entier manque de style.
+ Elles nous affectent tout ainsi que la vulgarit&eacute;; elles nous donnent une
+ impression de la pure force brutale et nous nous r&eacute;voltons contre cela.
+ Parfois, cependant, une trag&eacute;die poss&eacute;dant des &eacute;l&eacute;ments
+ artistiques de beaut&eacute;, traverse notre vie; si ces &eacute;l&eacute;ments de
+ beaut&eacute; sont r&eacute;els, elle en appelle a nos sens de l'effet dramatique.
+ Nous nous trouvons tout &agrave; coup, non plus les acteurs, mais les spectateurs de
+ la pi&egrave;ce, ou plut&ocirc;t nous sommes les deux. Nous nous surveillons nous
+ m&ecirc;mes et le simple int&eacute;r&ecirc;t du spectacle nous s&eacute;duit.</p>
+ <p>&laquo;Qu'est-il r&eacute;ellement arriv&eacute; dans le cas qui nous occupe? Une
+ femme s'est tu&eacute;e par amour pour vous. Je suis ravi que pareille chose ne me
+ soit jamais arriv&eacute;e; cela m'aurait fait aimer l'amour pour le restant de mes
+ jours. Les femmes qui m'ont ador&eacute;&mdash;elles n'ont pas &eacute;t&eacute;
+ nombreuses, mais il y en a eu&mdash;ont voulu continuer, alors que depuis longtemps
+ j'avais cess&eacute; d'y pr&ecirc;ter attention, ou elles de faire attention &agrave;
+ moi. Elles sont devenues grasses et assommantes et quand je les rencontre, elles
+ entament le chapitre des r&eacute;miniscences.... Oh! la terrible m&eacute;moire des
+ femmes! Quelle chose effrayante! Quelle parfaite stagnation intellectuelle cela
+ r&eacute;v&egrave;le! On peut garder dans sa m&eacute;moire la couleur de la vie,
+ mais on ne peut se souvenir des d&eacute;tails, toujours vulgaires....</p>
+ <p>&mdash;Je s&egrave;merai des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en vois pas la n&eacute;cessit&eacute;, r&eacute;pliqua son compagnon.
+ La vie a toujours des pavots dans les mains. Certes, de temps &agrave; autre, les
+ choses durent. Une fois, je ne portais que des violettes toute une saison, comme
+ mani&egrave;re artistique de porter le deuil d'une passion qui ne voulait mourir.
+ Enfin, elle mourut, je ne sais ce qui la tua. Je pense que ce fut la proposition de
+ sacrifier le monde entier pour moi; c'est toujours un moment ennuyeux: cela vous
+ remplit de la terreur de l'&eacute;ternit&eacute;. Eh bien! le croyez-vous, il y a
+ une semaine, je me trouvai chez lady Hampshire, assis au d&icirc;ner pr&egrave;s de
+ la dame en question et elle insista pour recommencer de nouveau, en d&eacute;blayant
+ le pass&eacute; et ratissant le futur. J'avais enterr&eacute; mon roman dans un lit
+ d'asphod&egrave;les; elle pr&eacute;tendait l'exhumer et m'assurait que je n'avais
+ pas g&acirc;t&eacute; sa vie. Je suis autoris&eacute; &agrave; croire qu'elle mangea
+ &eacute;norm&eacute;ment; aussi ne ressentis-je aucune anxi&eacute;t&eacute;.... Mais
+ quel manque de go&ucirc;t elle montra!</p>
+ <p>&laquo;Le seul charme du pass&eacute; est que c'est le pass&eacute;, et les femmes
+ ne savent jamais quand la toile est tomb&eacute;e; elles r&eacute;clament toujours un
+ sixi&egrave;me acte, et proposent de continuer le spectacle quand
+ l'int&eacute;r&ecirc;t s'en est all&eacute;.... Si on leur permettait d'en faire
+ &agrave; leur gr&eacute;, toute com&eacute;die aurait une fin tragique, et toute
+ trag&eacute;die finirait en farce. Elles sont d&eacute;licieusement artificielles,
+ mais elles n'ont aucun sens de l'art.</p>
+ <p>&laquo;Vous &ecirc;tes plus heureux que moi. Je vous assure Dorian, qu'aucune des
+ femmes que j'ai connues n'aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane a fait pour vous.
+ Les femmes ordinaires se consolent toujours, quelques-unes en portant des couleurs
+ sentimentales. Ne placez jamais votre confiance en une femme qui porte du mauve,
+ quelque soit son &acirc;ge, ou dans une femme de trente-cinq ans affectionnant les
+ rubans roses; cela veut toujours dire qu'elles ont eu des histoires. D'autres
+ trouvent une grande consolation &agrave; la d&eacute;couverte inopin&eacute;e des
+ bonnes qualit&eacute;s de leurs maris. Elles font parade de leur
+ f&eacute;licit&eacute; conjugale, comme si c'&eacute;tait le plus fascinant des
+ p&eacute;ch&eacute;s. La religion en console d'autres encore. Ses myst&egrave;res ont
+ tout le charme d'un flirt, me dit un jour une femme, et je puis le comprendre. En
+ plus, rien ne vous fait si vain que de vous dire que vous &ecirc;tes un
+ p&eacute;cheur. La conscience fait de nous des &eacute;go&iuml;stes.... Oui, il n'y a
+ r&eacute;ellement pas de fin aux consolations que les femmes trouvent dans la vie
+ moderne, et je n'ai point encore mentionn&eacute; la plus importante.</p>
+ <p>&mdash;Quelle est-elle, Harry? demanda indiff&eacute;remment le jeune homme.</p>
+ <p>&mdash;La consolation &eacute;vidente: prendre un nouvel adorateur quand on en
+ perd un. Dans la bonne soci&eacute;t&eacute;, cela vous rajeunit toujours une
+ femme.... Mais r&eacute;ellement, Dorian, combien Sibyl Vane devait &ecirc;tre
+ dissemblable des femmes que nous rencontrons. Il y a quelque chose d'absolument beau
+ dans sa mort.</p>
+ <p>&laquo;Je suis heureux de vivre dans un si&egrave;cle o&ugrave; de pareils
+ miracles se produisent. Ils nous font croire &agrave; la r&eacute;alit&eacute; des
+ choses avec lesquelles nous jouons, comme le roman, la passion,
+ l'amour....&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....</p>
+ <p>&mdash;Je suis certain que les femmes appr&eacute;cient la cruaut&eacute;, la
+ vraie cruaut&eacute;, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts
+ primitifs. Nous les avons &eacute;mancip&eacute;es, mais elles n'en sont pas moins
+ rest&eacute;es des esclaves cherchant leurs ma&icirc;tres; elles aiment &ecirc;tre
+ domin&eacute;es. Je suis s&ucirc;r que vous f&ucirc;tes splendide! Je ne vous ai
+ jamais vu dans une v&eacute;ritable col&egrave;re, mais je m'imagine combien vous
+ devez &ecirc;tre charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier,
+ qui me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant parfaitement
+ vrai, et qui me donne la clef de tout....</p>
+ <p>&mdash;Qu'&eacute;tait-ce, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous repr&eacute;sentait toutes les
+ h&eacute;ro&iuml;nes de roman, qu'elle &eacute;tait un soir Desdemone, et un autre,
+ Oph&eacute;lie, qu'elle mourait comme Juliette, et ressuscitait comme
+ Imog&eacute;ne!</p>
+ <p>&mdash;Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la face
+ dans ses mains.</p>
+ <p>&mdash;Non, elle ne ressuscitera plus; elle a jou&eacute; son dernier
+ r&ocirc;le.... Mais il vous faut penser &agrave; cette mort solitaire dans cette loge
+ clinquante comme si c'&eacute;tait un &eacute;trange fragment lugubre de quelque
+ trag&eacute;die jacobine, comme &agrave; une sc&egrave;ne surprenante de Webster, de
+ Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais v&eacute;cu, &agrave; la
+ r&eacute;alit&eacute;, et elle n'est jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un
+ songe..., comme ce fant&ocirc;me qui appara&icirc;t dans les drames de Shakespeare,
+ les rendant plus adorables par sa pr&eacute;sence, comme un roseau &agrave; travers
+ lequel passe la musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorit&eacute;.</p>
+ <p>&laquo;Elle g&acirc;ta sa vie au moment o&ugrave; elle y entra, et la vie la
+ g&acirc;ta; elle en mourut.... Pleurez pour Oph&eacute;lie, si vous voulez;
+ couvrez-vous le front de cendres parce que Cord&eacute;li&eacute; a &eacute;t&eacute;
+ &eacute;trangl&eacute;e; invectivez le ciel parce que la fille de Brabantio est
+ tr&eacute;pass&eacute;e, mais ne gaspillez pas vos larmes sur le cadavre de Sibyl
+ Vane; celle-ci &eacute;tait moins r&eacute;elle que celles-l&agrave;....&raquo;</p>
+ <p>Un silence suivit. Le cr&eacute;puscule assombrissait la chambre; sans bruit,
+ &agrave; pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs des
+ objets s'&eacute;vanouissaient paresseusement.</p>
+ <p>Apr&egrave;s quelques minutes, Dorian Gray releva la t&ecirc;te....</p>
+ <p>&mdash;Vous m'avez expliqu&eacute; &agrave; moi-m&ecirc;me, Harry, murmura-t-il
+ avec un soupir de soulagement. Je sentais tout ce que vous m'avez dit, mais en
+ quelque sorte, j'en &eacute;tais effray&eacute; et je n'osais me l'exprimer &agrave;
+ moi-m&ecirc;me. Comme vous me connaissez bien!... Mais nous ne parlerons plus de ce
+ qui est arriv&eacute;; ce fut une merveilleuse exp&eacute;rience, c'est tout. Je ne
+ crois pas que la vie me r&eacute;serve encore quelque chose d'aussi merveilleux.</p>
+ <p>&mdash;La vie a tout en r&eacute;serve pour vous, Dorian. Il n'est rien, avec
+ votre extraordinaire beaut&eacute;, que vous ne soyez capable de faire.</p>
+ <p>&mdash;Mais songez, Harry, que je deviendrai grotesque, vieux, rid&eacute;!...
+ Alors?...</p>
+ <p>&mdash;Alors, reprit lord Henry en se levant, alors, mon cher Dorian, vous aurez
+ &agrave; combattre pour vos victoires; actuellement, elles vous sont
+ apport&eacute;es. Il faut que vous gardiez votre beaut&eacute;. Nous vivons dans un
+ si&egrave;cle qui lit trop pour &ecirc;tre sage et qui pense trop pour &ecirc;tre
+ beau. Nous ne pouvons nous passer de vous.... Maintenant, ce que vous avez de mieux
+ &agrave; faire, c'est d'aller vous habiller et de descendre au club. Nous sommes
+ plut&ocirc;t en retard comme vous le voyez.</p>
+ <p>&mdash;Je pense que je vous rejoindrai &agrave; l'Op&eacute;ra, Harry. Je suis
+ trop fatigu&eacute; pour manger quoi que ce soit. Quel est le num&eacute;ro de la
+ loge de votre soeur?</p>
+ <p>&mdash;Vingt-sept, je crois. C'est au premier rang; vous verrez son nom sur la
+ porte? Je suis d&eacute;sol&eacute; que vous ne veniez d&icirc;ner.</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a ne m'est point possible, dit Dorian nonchalamment.... Je vous
+ suis bien oblig&eacute; pour tout ce que vous m'avez dit; vous &ecirc;tes
+ certainement mon meilleur ami; personne ne m'a compris comme vous.</p>
+ <p>&mdash;Nous sommes seulement au commencement de notre amiti&eacute;, Dorian,
+ r&eacute;pondit lord Henry, en lui serrant la main. Adieu. Je vous verrai avant neuf
+ heures et demie, j'esp&egrave;re. Souvenez-vous que la Patti chante....</p>
+ <p>Comme il fermait la porte derri&egrave;re lui, Dorian Gray sonna, et au bout d'un
+ instant, Victor apparut avec les lampes et tira les jalousies. Dorian s'impatientait,
+ voulant d&eacute;j&agrave; &ecirc;tre parti, et il lui semblait que Victor n'en
+ finissait pas....</p>
+ <p>Aussit&ocirc;t qu'il fut sorti, il se pr&eacute;cipita vers le paravent et
+ d&eacute;couvrit la peinture.</p>
+ <p>Non! Rien n'&eacute;tait chang&eacute; de nouveau dans le portrait; il avait su la
+ mort de Sibyl Vane avant lui; il savait les &eacute;v&eacute;nements de la vie alors
+ qu'ils arrivaient. La cruaut&eacute; m&eacute;chante qui g&acirc;tait les fines
+ lignes de la bouche, avait apparu, sans doute, au moment m&ecirc;me o&ugrave; la
+ jeune fille avait bu le poison.... Ou bien &eacute;tait-il indiff&eacute;rent aux
+ &eacute;v&eacute;nements? Connaissait-il simplement ce qui se passait dans
+ l'&acirc;me. Il s'&eacute;tonnait, esp&eacute;rant que quelque jour, il verrait le
+ changement se produire devant ses yeux et cette pens&eacute;e le fit
+ fr&eacute;mir.</p>
+ <p>Pauvre Sibyl! Quel roman cela avait &eacute;t&eacute;! Elle avait souvent
+ mim&eacute; la mort au th&eacute;&acirc;tre. La mort l'avait touch&eacute;e et prise
+ avec elle. Comment avait-elle jou&eacute; cette ultime sc&egrave;ne terrifiante?
+ L'avait-elle maudit en mourant? Non! elle &eacute;tait morte par amour pour lui, et
+ l'amour, d&eacute;sormais, lui serait un sacrement. Elle avait tout rachet&eacute;
+ par le sacrifice qu'elle avait fait de sa vie. Il ne voulait plus songer &agrave; ce
+ qu'elle lui avait fait &eacute;prouver pendant cette terrible soir&eacute;e, au
+ th&eacute;&acirc;tre.... Quand il penserait &agrave; elle, ce serait comme &agrave;
+ une prestigieuse figure tragique envoy&eacute;e sur la sc&egrave;ne du monde pour y
+ montrer la r&eacute;alit&eacute; supr&ecirc;me de l'Amour. Une prestigieuse figure
+ tragique! Des larmes lui mont&egrave;rent aux yeux, en se souvenant de son air
+ enfantin, de ses mani&egrave;res douces et capricieuses, de sa farouche et tremblante
+ gr&acirc;ce. Il les refoula en h&acirc;te, et regarda de nouveau le portrait.</p>
+ <p>Il sentit que le temps &eacute;tait venu, cette fois, de faire son choix. Son
+ choix n'avait-il &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; fait? Oui, la vie avait
+ d&eacute;cid&eacute; pour lui...la vie, et aussi l'&acirc;pre curiosit&eacute; qu'il
+ en avait.... L'&eacute;ternelle jeunesse, l'infinie passion, les plaisirs subtils et
+ secrets, les joies ardentes et les p&eacute;ch&eacute;s plus ardents
+ encore&mdash;toutes ces choses il devait les conna&icirc;tre. Le portrait assumerait
+ le poids de sa honte, voil&agrave; tout!...</p>
+ <p>Une sensation de douleur le poignit on pensant &agrave; la
+ d&eacute;sagr&eacute;gation que subirait sa belle face peinte sur la toile. Une fois,
+ moquerie gamine de Narcisse, il avait bais&eacute;, ou feint de baiser ces
+ l&egrave;vres peintes, qui, maintenant, lui souriaient si cruellement. Des jours et
+ des jours, il s'&eacute;tait assis devant son portrait, s'&eacute;merveillant de sa
+ beaut&eacute;, presque &eacute;namour&eacute; d'elle comme il lui sembla maintes
+ fois.... Devait-elle s'alt&eacute;rer, &agrave; pr&eacute;sent, &agrave; chaque
+ p&eacute;ch&eacute; auquel il c&eacute;derait? Cela deviendrait-il un monstrueux et
+ d&eacute;go&ucirc;tant objet &agrave; cacher dans quelque chambre cadenass&eacute;e,
+ loin de la lumi&egrave;re du soleil qui avait si souvent l&eacute;ch&eacute; l'or
+ &eacute;clatant de sa chevelure ond&eacute;e? Quelle d&eacute;rision sans mesure!</p>
+ <p>Un instant, il songea &agrave; prier pour que cess&acirc;t l'horrible sympathie
+ existant entre lui et le portrait. Une pri&egrave;re l'avait faite; peut-&ecirc;tre
+ une pri&egrave;re la pouvait-elle d&eacute;truire?...</p>
+ <p>Cependant, qui, connaissant la vie, h&eacute;siterait pour garder la chance de
+ rester toujours jeune, quelque fantastique que cette chance p&ucirc;t para&icirc;tre,
+ &agrave; tenter les cons&eacute;quences que ce choix pouvait entra&icirc;ner?...
+ D'ailleurs cela d&eacute;pendait-il de sa volont&eacute;?...</p>
+ <p>Etait-ce vraiment la pri&egrave;re qui avait produit cette substitution? Quelque
+ raison scientifique ne pouvait-elle l'expliquer? Si la pens&eacute;e pouvait exercer
+ une influence sur un organisme vivant, cette influence ne pouvait-elle s'exercer sur
+ les choses mortes ou inorganiques? Ne pouvaient-elles, les choses ext&eacute;rieures
+ &agrave; nous-m&ecirc;mes, sans pens&eacute;e ou d&eacute;sir conscients, vibrer
+ &agrave; l'unisson de nos humeurs ou de nos passions, l'atome appelant l'atome dans
+ un amour secret ou une &eacute;trange affinit&eacute;. Mais la raison &eacute;tait
+ sans importance. Il ne tenterait plus par la pri&egrave;re un si terrible pouvoir. Si
+ la peinture devait s'alt&eacute;rer, rien ne pouvait l'emp&ecirc;cher. C'&eacute;tait
+ clair. Pourquoi approfondir cela? Car il y aurait un v&eacute;ritable plaisir
+ &agrave; guetter ce changement? Il pourrait suivre son esprit dans ses pens&eacute;es
+ secr&egrave;tes; ce portrait lui serait le plus magique des miroirs. Comme il lui
+ avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; son propre corps, il lui r&eacute;v&eacute;lerait
+ sa propre &acirc;me. Et quand l'hiver de la vie viendrait, sur le portrait, lui,
+ resterait sur la lisi&egrave;re frissonnante du printemps et de l'&eacute;t&eacute;.
+ Quand le sang lui viendrait &agrave; la face, laissant derri&egrave;re un masque
+ pallide de craie aux yeux plomb&eacute;s, il garderait la splendeur de l'adolescence.
+ Aucune floraison de sa jeunesse ne se fl&eacute;trirait; le pouls de sa vie ne
+ s'affaiblirait point. Comme les dieux de la Gr&egrave;ce, il serait fort, et
+ l&eacute;ger et joyeux. Que pouvait lui faire ce qui arriverait &agrave; l'image
+ peinte sur la toile? Il serait sauf: tout &eacute;tait l&agrave;!...</p>
+ <p>Souriant, il repla&ccedil;a le paravent dans la position qu'il occupait devant le
+ portrait, et passa dans la chambre o&ugrave; l'attendait son valet. Une heure plus
+ tard, il &eacute;tait &agrave; l'Op&eacute;ra, et lord Henry s'appuyait sur le dos de
+ son fauteuil.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+ <p>Le lendemain matin, tandis qu'il d&eacute;jeunait, Basil Hallward entra.</p>
+ <p>&mdash;Je suis bien heureux de vous trouver, Dorian, dit-il gravement. Je suis
+ venu hier soir et on m'a dit que vous &eacute;tiez &agrave; l'Op&eacute;ra. Je savais
+ que c'&eacute;tait impossible. Mais j'aurais voulu que vous m'eussiez laiss&eacute;
+ un mot, me disant o&ugrave; vous &eacute;tiez all&eacute;. J'ai pass&eacute; une bien
+ triste soir&eacute;e, craignant qu'une premi&egrave;re trag&eacute;die soit suivie
+ d'une autre. Vous auriez d&ucirc; me t&eacute;l&eacute;graphier d&egrave;s que vous
+ en avez entendu parler. Je l'ai lu par hasard dans la derni&egrave;re &eacute;dition
+ du <i>Globe</i> au club. Je vins aussit&ocirc;t ici et je fus vraiment
+ d&eacute;sol&eacute; de ne pas vous trouver. Je ne saurais vous dire combien j'ai eu
+ le coeur bris&eacute; par tout cela. Je sais ce que vous devez souffrir. Mais
+ o&ugrave; &eacute;tiez-vous? &Ecirc;tes-vous all&eacute; voir la m&egrave;re de la
+ pauvre fille? Un instant. J'avais song&eacute; &agrave; vous y chercher. On avait mis
+ l'adresse dans le journal. Quelque part dans Euston Road, n'est-ce pas? Mais j'eus
+ peur d'importuner une douleur que je ne pouvais consoler. Pauvre femme! Dans quel
+ &eacute;tat elle devait &ecirc;tre! Son unique enfant!... Que disait-elle?</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Basil, que sais-je? murmura Dorian Gray en buvant &agrave; petits
+ coups d'un vin jaune p&acirc;le dans un verre de Venise, d&eacute;licatement
+ contourn&eacute; et dor&eacute;, en paraissant profond&eacute;ment ennuy&eacute;.
+ J'&eacute;tais &agrave; l'Op&eacute;ra, vous auriez d&ucirc; y venir. J'ai
+ rencontr&eacute; pour la premi&egrave;re lois lady Gwendoline, la soeur d'Harry. Nous
+ &eacute;tions dans sa loge. Elle est tout &agrave; fait charmante et la Patti a
+ chant&eacute; divinement. Ne parlez pas de choses horribles. Si l'on ne parlait
+ jamais d'une chose, ce serait comme si elle n'&eacute;tait jamais arriv&eacute;e.
+ C'est seulement l'expression, comme dit Harry, qui donne une r&eacute;alit&eacute;
+ aux choses. Je dois dire que ce n'&eacute;tait pas l'unique enfant de la pauvre
+ femme. Il y a un fils, un charmant gar&ccedil;on je crois. Mais il n'est pas au
+ th&eacute;&acirc;tre. C'est un marin, ou quelque chose comme cela. Et maintenant
+ parlez-moi de vous et de ce que vous &ecirc;tes en train de peindre?</p>
+ <p>&mdash;Vous avez &eacute;t&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra? dit lentement Hallward
+ avec une vibration de tristesse dans la voix. Vous avez &eacute;t&eacute; &agrave;
+ l'Op&eacute;ra pendant que Sibyl Vane reposait dans la mort en un sordide logis? Vous
+ pouvez me parler d'autres femmes charmantes et de la Patti qui chantait divinement,
+ avant que la jeune fille que vous aimiez ait m&ecirc;me la qui&eacute;tude d'un
+ tombeau pour y dormir?... Vous ne songez donc pas aux horreurs
+ r&eacute;serv&eacute;es a ce petit corps lilial!</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez-vous, Basil, je ne veux pas les entendre! s'&eacute;cria
+ Dorian en se levant. Ne me parlez pas de ces choses. Ce qui est fait est fait. Le
+ pass&eacute; est le pass&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Vous appelez hier le pass&eacute;?</p>
+ <p>&mdash;Ce qui se passe dans l'instant actuel va lui appartenir. Il n'y a que les
+ gens superficiels qui veulent des ann&eacute;es pour s'affranchir d'une
+ &eacute;motion. Un homme ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me, peut mettre fin &agrave; un
+ chagrin aussi facilement qu'il peut inventer un plaisir. Je ne veux pas &ecirc;tre
+ &agrave; la merci de mes &eacute;motions. Je veux en user, les rendre agr&eacute;able
+ et les dominer.</p>
+ <p>&mdash;Dorian, ceci est horrible!... Quelque chose vous a chang&eacute;
+ compl&egrave;tement. Vous avez toujours les apparences de ce merveilleux jeune homme
+ qui venait chaque jour &agrave; mon atelier poser pour son portrait. Mais alors vous
+ &eacute;tiez simple, naturel et tendre. Vous &eacute;tiez la moins souill&eacute;e
+ des cr&eacute;atures. Maintenant je ne sais ce qui a pass&eacute; sur vous. Vous
+ parlez comme si vous n'aviez ni coeur ni piti&eacute;. C'est l'influence d'Harry qui
+ a fait cela, je le vois bien....</p>
+ <p>Le jeune homme rougit et allant &agrave; la fen&ecirc;tre, resta quelques instants
+ &agrave; consid&eacute;rer la pelouse fleurie et ensoleill&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Je dois beaucoup &agrave; Harry, Basil, dit-il enfin, plus que je ne vous
+ dois. Vous ne m'avez appris qu'&agrave; &ecirc;tre vain.</p>
+ <p>&mdash;Parfait?... aussi en suis-je puni, Dorian, ou le serai-je quelque jour.</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire, Basil, s'&eacute;cria-t-il en se
+ retournant. Je ne sais ce que vous voulez! Que voulez-vous?</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais retrouver le Dorian Gray que j'ai peint, dit l'artiste,
+ tristement.</p>
+ <p>&mdash;Basil, fit l'adolescent, allant &agrave; lui et lui mettant la main sur
+ l'&eacute;paule, vous &ecirc;tes venu trop tard. Hier lorsque j'appris que Sibyl Vane
+ s'&eacute;tait suicid&eacute;e....</p>
+ <p>&mdash;Suicid&eacute;e, mon Dieu! est-ce bien certain? s'&eacute;cria Hallward le
+ regardant avec une expression d'horreur....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Basil! Vous ne pensiez s&ucirc;rement pas que ce fut un vulgaire
+ accident. Certainement, elle s'est suicid&eacute;e.</p>
+ <p>L'autre enfon&ccedil;a sa t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+ <p>&mdash;C'est effrayant, murmura-t-il, tandis qu'un frisson le parcourait.</p>
+ <p>&mdash;Non, dit Dorian Gray, cela n'a rien d'effrayant. C'est une des plus grandes
+ trag&eacute;dies romantiques de notre temps. A l'ordinaire, les acteurs ont
+ l'existence la plus banale. Ils sont bons maris, femmes fid&egrave;les, quelque chose
+ d'ennuyeux; vous comprenez, une vertu moyenne et tout ce qui s'en suit. Comme Sibyl
+ &eacute;tait diff&eacute;rente! Elle a v&eacute;cu sa plus belle trag&eacute;die.
+ Elle fut constamment une h&eacute;ro&iuml;ne. La derni&egrave;re nuit qu'elle joua,
+ la nuit o&ugrave; vous la vites, elle joua mal parce qu'elle avait compris la
+ r&eacute;alit&eacute; de l'amour. Quand elle connut ses d&eacute;ceptions, elle
+ mourut comme Juliette e&ucirc;t pu mourir. Elle appartint encore en cela au domaine
+ d'art. Elle a quelque chose d'une martyre. Sa mort a toute l'inutilit&eacute;
+ path&eacute;tique du martyre, toute une beaut&eacute; de d&eacute;solation. Mais
+ comme je vous le disais, ne croyez pas que je n'aie pas souffert. Si vous
+ &eacute;tiez venu hier, &agrave; un certain moment&mdash;vers cinq heures et demie
+ peut-&ecirc;tre ou six heures moins le quart&mdash;, vous m'auriez trouv&eacute; en
+ larmes.... M&ecirc;me Harry qui &eacute;tait ici et qui, au fait, m'apporta la
+ nouvelle, se demandait o&ugrave; j'allais en venir. Je souffris intens&eacute;ment.
+ Puis cela passa. Je ne puis r&eacute;p&eacute;ter une &eacute;motion. Personne
+ d'ailleurs ne le peut, except&eacute; les sentimentaux. Et vous &ecirc;tes
+ cruellement injuste, Basil: vous venez ici pour me consoler, ce qui est charmant de
+ votre part; vous me trouvez tout consol&eacute; et vous &ecirc;tes furieux!... Tout
+ comme une personne sympathique! Vous me rappelez une histoire qu'Harry m'a
+ racont&eacute;e &agrave; propos d'un certain philanthrope qui d&eacute;pensa vingt
+ ans de sa vie &agrave; essayer de redresser quelque tort, ou de modifier une loi
+ injuste, je ne sais plus exactement. Enfin il y r&eacute;ussit, et rien ne put
+ surpasser son d&eacute;sespoir. Il n'avait absolument plus rien &agrave; faire, sinon
+ &agrave; mourir d'ennui et il devint un misanthrope r&eacute;solu. Maintenant, mon
+ cher Basil, si vraiment vous voulez me consoler, apprenez-moi &agrave; oublier ce qui
+ est arriv&eacute; ou &agrave; le consid&eacute;rer &agrave; un point de vue assez
+ artistique. N'est-ce pas Gautier qui &eacute;crivait sur la &laquo;Consolation des
+ arts&raquo;? Je me rappelle avoir trouv&eacute; un jour dans votre atelier un petit
+ volume reli&eacute; en v&eacute;lin, o&ugrave; je cueillis ce mot d&eacute;licieux.
+ Encore ne suis-je pas comme ce jeune homme dont vous me parliez lorsque nous
+ f&ucirc;mes ensemble &agrave; Marlow, ce jeune homme qui disait que le satin jaune
+ pouvait nous consoler de toutes les mis&egrave;res de l'existence. J'aime les belles
+ choses que l'on peut toucher et tenir: les vieux brocarts, les bronzes verts, les
+ laques, les ivoires, exquis&eacute;ment travaill&eacute;s, orn&eacute;s,
+ par&eacute;s; il y a beaucoup &agrave; tirer de ces choses. Mais le
+ temp&eacute;rament artistique qu'elles cr&eacute;ent ou du moins
+ r&eacute;v&egrave;lent est plus encore pour moi. Devenir le spectateur de sa propre
+ vie, comme dit Harry, c'est &eacute;chapper aux souffrances terrestres. Je sais bien
+ que je vous &eacute;tonne en vous parlant ainsi. Vous n'avez pas compris comment je
+ me suis d&eacute;velopp&eacute;. J'&eacute;tais un &eacute;colier lorsque vous me
+ conn&ucirc;tes. Je suis un homme maintenant, j'ai de nouvelles passions, de nouvelles
+ pens&eacute;es, des id&eacute;es nouvelles. Je suis diff&eacute;rent, mais vous ne
+ devez pas m'en aimer moins. Je suis chang&eacute;, mais vous serez toujours mon ami.
+ Certes, j'aime beaucoup Harry; je sais bien que vous &ecirc;tes meilleur que lui....
+ Vous n'&ecirc;tes pas plus fort, vous avez trop peur de la vie, mais vous &ecirc;tes
+ meilleur. Comme nous &eacute;tions heureux ensemble! Ne m'abandonnez pas, Basil, et
+ ne me querellez pas, je suis ce que je suis. Il n'y a rien de plus &agrave; dire!</p>
+ <p>Le peintre semblait singuli&egrave;rement &eacute;mu. Le jeune homme lui
+ &eacute;tait tr&egrave;s cher, et sa personnalit&eacute; avait marqu&eacute; le
+ tournant de son art. Il ne put supporter l'id&eacute;e de lui faire plus longtemps
+ des reproches. Apr&egrave;s tout, son indiff&eacute;rence pouvait n'&ecirc;tre qu'une
+ humeur passag&egrave;re; il y avait en lui tant de bont&eacute; et tant de
+ noblesse.</p>
+ <p>&mdash;Bien, Dorian, dit-il enfin, avec un sourire attrist&eacute;; je ne vous
+ parlerai plus de cette horrible affaire d&eacute;sormais. J'esp&egrave;re seulement
+ que votre nom n'y sera pas m&ecirc;l&eacute;. L'enqu&ecirc;te doit avoir lieu cette
+ apr&egrave;s-midi. Vous a-t-on convoqu&eacute;?</p>
+ <p>Dorian secoua la t&egrave;te et une expression d'ennui passa sur ses traits
+ &agrave; ce mot d'&laquo;enqu&ecirc;te.&raquo; Il y avait dans ce mot quelque chose
+ de si brutal et de si vulgaire!</p>
+ <p>&mdash;Ils ne connaissent pas son nom, r&eacute;pondit-il.</p>
+ <p>&mdash;Mais elle, le connaissait certainement?</p>
+ <p>&mdash;Mon pr&eacute;nom seulement et je suis certain qu'elle ne l'a jamais dit
+ &agrave; personne. Elle m'a dit une fois qu'ils &eacute;taient tous tr&egrave;s
+ curieux de savoir qui j'&eacute;tais et qu'elle leur r&eacute;pondait invariablement
+ que je m'appelais le &laquo;Prince Charmant.&raquo; C'&eacute;tait gentil de sa part.
+ Il faudra que vous me fassiez un croquis de Sibyl, Basil. Je voudrais avoir d'elle
+ quelque chose de plus que le souvenir de quelques baisers et de quelques lambeaux de
+ phrases path&eacute;tiques.</p>
+ <p>&mdash;J'essaierai de faire quelque chose, Dorian, si cela vous fait plaisir. Mais
+ il faudra que vous veniez encore me poser. Je ne puis me passer de vous.</p>
+ <p>&mdash;Je ne peux plus poser pour vous, Basil. C'est tout &agrave; fait
+ impossible! s'&eacute;cria-t-il en se reculant.</p>
+ <p>Le peintre le regarda en face....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher enfant, quelle b&ecirc;tise! Voudriez-vous dire que ce que j'ai
+ fait de vous ne vous pla&icirc;t pas? O&ugrave; est-ce, &agrave; propos?... Pourquoi
+ avez-vous pouss&eacute; le paravent devant votre portrait? Laissez-moi le regarder.
+ C'est la meilleure chose que j'aie jamais faite. Otez ce paravent, Dorian. C'est
+ vraiment d&eacute;sobligeant de la part de votre domestique de cacher ainsi mon
+ oeuvre. Il me semblait que quelque chose &eacute;tait chang&eacute; ici quand je suis
+ entr&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Mon domestique n'y est pour rien, Basil. Vous n'imaginez pas que je lui
+ laisse arranger mon appartement. Il dispose mes fleurs, quelquefois, et c'est tout.
+ Non, j'ai fait cela moi-m&ecirc;me. La lumi&egrave;re tombait trop cr&ucirc;ment sur
+ le portrait.</p>
+ <p>&mdash;Trop cr&ucirc;ment, mais pas du tout, cher ami. L'exposition est admirable.
+ Laissez-moi voir....</p>
+ <p>Et Hallward se dirigea vers le coin de la pi&egrave;ce.</p>
+ <p>Un cri de terreur s'&eacute;chappa des l&egrave;vres de Dorian Gray. Il
+ s'&eacute;lan&ccedil;a entre le peintre et le paravent.</p>
+ <p>&mdash;Basil, dit-il, en p&acirc;lissant vous ne regarderez pas cela, je ne le
+ veux pas.</p>
+ <p>&mdash;Ne pas regarder ma propre oeuvre! Vous n'&ecirc;tes pas s&eacute;rieux.
+ Pourquoi ne la regarderais-je pas? s'exclama Hallward en riant.</p>
+ <p>&mdash;Si vous essayez de la voir, Basil, je vous donne ma parole d'honneur que je
+ ne vous parlerai plus de toute ma vie!... Je suis tout &agrave; fait s&eacute;rieux,
+ je ne vous offre aucune explication et il ne faut pas m'en demander. Mais, songez-y,
+ si vous touchez au paravent, tout est fini entre nous!...</p>
+ <p>Hallward &eacute;tait comme foudroy&eacute;. Il regardait Dorian avec une profonde
+ stup&eacute;faction. Il ne l'avait jamais vu ainsi. Le jeune homme &eacute;tait
+ bl&ecirc;me de col&egrave;re. Ses mains se crispaient et les pupilles de ses yeux
+ semblaient deux flammes bleues. Un tremblement le parcourait....</p>
+ <p>&mdash;Dorian!</p>
+ <p>&mdash;Ne parlez pas!</p>
+ <p>&mdash;Mais qu'y-a-t-il? Certainement je ne le regarderai pas si vous ne le voulez
+ pas, dit-il un peu froidement, tournant sur ses talons et allant vers la
+ fen&ecirc;tre, mais il me semble plut&ocirc;t absurde que je ne puisse voir mon
+ oeuvre, surtout lorsque je vais l'exposer &agrave; Paris cet automne. Il faudra sans
+ doute que je lui donne une nouvelle couche de vernis d'ici-l&agrave;; ainsi,
+ devrai-je l'avoir quelque jour; pourquoi pas maintenant?</p>
+ <p>&mdash;L'exposer!... Vous voulez l'exposer? s'exclama Dorian Gray envahi d'un
+ &eacute;trange effroi.</p>
+ <p>Le monde verrait donc son secret? On viendrait b&acirc;iller devant le
+ myst&egrave;re de sa vie? Cela &eacute;tait impossible! Quelque chose&mdash;il ne
+ savait quoi&mdash;se passerait avant....</p>
+ <p>&mdash;Oui, je ne suppose pas que vous ayez quelque chose &agrave; objecter.
+ Georges Petit va r&eacute;unir mes meilleures toiles pour une exposition
+ sp&eacute;ciale qui ouvrira rue de S&egrave;ze dans la premi&egrave;re semaine
+ d'octobre. Le portrait ne sera hors d'ici que pour un mois; je pense que vous pouvez
+ facilement vous en s&eacute;parer ce laps de temps. D'ailleurs vous serez
+ s&ucirc;rement absent de la ville. Et si vous le laissez toujours derri&egrave;re un
+ paravent, vous n'avez gu&egrave;re &agrave; vous en soucier.</p>
+ <p>Dorian passa sa main sur son front emperl&eacute; de sueur. Il lui semblait qu'il
+ courait un horrible danger.</p>
+ <p>&mdash;Vous m'avez dit, il y a un mois, que vous ne l'exposeriez jamais,
+ s'&eacute;cria-t-il. Pourquoi avez-vous chang&eacute; d'avis? Vous autres qui passez
+ pour constants vous avez autant de caprices que les autres. La seule
+ diff&eacute;rence, c'est que vos caprices sont sans aucune signification. Vous ne
+ pouvez avoir oubli&eacute; que vous m'avez solennellement assur&eacute; que rien au
+ monde ne pourrait vous amener &agrave; l'exposer. Vous avez dit exactement la
+ m&ecirc;me chose &agrave; Harry.</p>
+ <p>Il s'arr&ecirc;ta soudain; un &eacute;clair passa dans ses yeux. Il se souvint que
+ lord Henry lui avait dit un jour &agrave; moiti&eacute; s&eacute;rieusement, &agrave;
+ moiti&eacute; en riant: &laquo;Si vous voulez passer un curieux quart d'heure,
+ demandez &agrave; Basil pourquoi il ne veut pas exposer votre portrait. Il me l'a
+ dit, et cela a &eacute;t&eacute; pour moi une r&eacute;v&eacute;lation.&raquo; Oui,
+ Basil aussi, peut-&ecirc;tre, avait son secret. Il essaierait de le
+ conna&icirc;tre....</p>
+ <p>&mdash;Basil, dit-il en se rapprochant tout contre lui et le regardant droit dans
+ les yeux, nous avons chacun un secret. Faites-moi conna&icirc;tre le v&ocirc;tre, je
+ vous dirai le mien. Pour quelle raison refusiez-vous d'exposer mon portrait?</p>
+ <p>Le peintre frissonna malgr&eacute; lui.</p>
+ <p>&mdash;Dorian, si je vous le disais, vous pourriez m'en aimer moins et vous ririez
+ s&ucirc;rement de moi; je ne pourrai supporter ni l'une ni l'autre de ces choses. Si
+ vous voulez que je ne regarde plus votre portrait, c'est bien.... Je pourrai, du
+ moins, toujours vous regarder, vous.... Si vous voulez que la meilleure de mes
+ oeuvres soit &agrave; jamais cach&eacute;e au monde, j'accepte.... Votre
+ amiti&eacute; m'est plus ch&egrave;re que toute gloire ou toute renomm&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Non, Basil, il faut me le dire, insista Dorian Gray, je crois avoir le
+ droit de le savoir.</p>
+ <p>Son impression de terreur avait disparu et la curiosit&eacute; l'avait
+ remplac&eacute;e. Il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; conna&icirc;tre le secret de
+ Basil Hallward.</p>
+ <p>&mdash;Asseyons-nous, Dorian, dit le peintre troubl&eacute;, asseyons-nous; et
+ r&eacute;pondez &agrave; ma question. Avez-vous remarqu&eacute; dans le portrait une
+ chose curieuse? Une chose qui probablement ne vous a pas frapp&eacute; tout d'abord,
+ mais qui s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute;e &agrave; vous soudainement?</p>
+ <p>&mdash;Basil! s'&eacute;cria le jeune homme &eacute;treignant les bras de son
+ fauteuil de ses mains tremblantes et le regardant avec des yeux ardents et
+ effray&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Je vois que vous l'avez remarqu&eacute;.... Ne parlez pas! Attendez d'avoir
+ entendu ce que j'ai &agrave; dire. Dorian, du jour o&ugrave; je vous rencontrai,
+ votre personnalit&eacute; eut sur moi une influence extraordinaire. Je fus
+ domin&eacute;, &acirc;me, cerveau et talent, par vous. Vous deveniez pour moi la
+ visible incarnation de cet id&eacute;al jamais vu, dont la pens&eacute;e nous hante,
+ nous autres artistes, comme un r&ecirc;ve exquis. Je vous aimai; je devins jaloux de
+ tous ceux &agrave; qui vous parliez, je voulais vous avoir &agrave; moi seul, je
+ n'&eacute;tais heureux que lorsque j'&eacute;tais avec vous. Quant vous &eacute;tiez
+ loin de moi, vous &eacute;tiez encore pr&eacute;sent dans mon art....</p>
+ <p>&laquo;Certes, je ne vous laissai jamais rien conna&icirc;tre de tout cela.
+ C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible. Vous n'auriez pas compris; je le comprends
+ &agrave; peine moi-m&ecirc;me. Je connus seulement que j'avais vu la perfection face
+ &agrave; face et le monde devint merveilleux &agrave; mes yeux, trop merveilleux
+ peut-&ecirc;tre, car il y a un p&eacute;ril dans de telles adorations, le
+ p&eacute;ril de les perdre, non moindre que celui de les conserver.... Les semaines
+ passaient et je m'absorbais en vous de plus en plus. Alors commen&ccedil;a une phase
+ nouvelle. Je vous avais dessin&eacute; en berger Paris, rev&ecirc;tu d'une
+ d&eacute;licate armure, en Adonis arm&eacute; d'un &eacute;pieu poli et en costume de
+ chasseur. Couronn&eacute; de lourdes fleurs de lotus, vous aviez pos&eacute; sur la
+ proue de la trir&egrave;me d'Adrien, regardant au-del&agrave; du Nil vert et
+ bourbeux. Vous vous &eacute;tiez pench&eacute; sur l'&eacute;tang limpide d'un
+ paysage grec, mirant dans l'argent des eaux silencieuses, la merveille de votre
+ propre visage. Et tout cela avait &eacute;t&eacute; ce que l'art pouvait &ecirc;tre,
+ de l'inconscience, de l'id&eacute;al, de l'&agrave;-peu pr&eacute;s. Un jour, jour
+ fatal, auquel je pense quelquefois, je r&eacute;solus de peindre un splendide
+ portrait de vous tel que vous &ecirc;tes maintenant, non dans les costumes des temps
+ r&eacute;volus, mais dans vos propres v&ecirc;tements et dans votre &eacute;poque.
+ F&ucirc;t-ce le r&eacute;alisme du sujet ou la simple id&eacute;e de votre propre
+ personnalit&eacute;, se pr&eacute;sentant ainsi &agrave; moi sans entours et sans
+ voile, je ne puis le dire. Mais je sais que pendant que j'y travaillais, chaque coup
+ de pinceau, chaque touche de couleur me semblaient r&eacute;v&eacute;ler mon secret.
+ Je m'effrayais que chacun p&ucirc;t conna&icirc;tre mon idol&acirc;trie. Je sentis,
+ Dorian, que j'avais trop dit, mis trop de moi-m&ecirc;me dans cette oeuvre. C'est
+ alors que je r&eacute;solus de ne jamais permettre que ce portrait fut expos&eacute;.
+ Vous en f&ucirc;tes un peu ennuy&eacute;. Mais alors vous ne vous rendiez pas compte
+ de ce que tout cela signifiait pour moi. Harry, &agrave; qui j'en parlai, se moqua de
+ moi, je ne m'en souciais pas. Quand le tableau fut termin&eacute; et que je m'assis
+ tout seul en face de lui, je sentis que j'avais raison.... Mais quelques jours
+ apr&egrave;s qu'il e&ucirc;t quitt&eacute; mon atelier, d&egrave;s que je fus
+ d&eacute;barrass&eacute; de l'intol&eacute;rable fascination de sa pr&eacute;sence,
+ il me sembla que j'avais &eacute;t&eacute; fou en imaginant y avoir vu autre chose
+ que votre beaut&eacute; et plus de choses que je n'en pouvais peindre. Et m&ecirc;me
+ maintenant je ne puis m'emp&ecirc;cher de sentir l'erreur qu'il y a &agrave; croire
+ que la passion &eacute;prouv&eacute;e dans la cr&eacute;ation puisse jamais se
+ montrer dans l'oeuvre cr&eacute;&eacute;e. L'art est toujours plus abstrait que nous
+ ne l'imaginons. La forme et la couleur nous parlent de forme et de couleur,
+ voil&agrave; tout. Il me semble souvent que l'oeuvre cache l'artiste bien plus qu'il
+ ne le r&eacute;v&egrave;le. Aussi lorsque je re&ccedil;us cette offre de Paris, je
+ r&eacute;solus de faire de votre portrait le clou de mon exposition. Je ne
+ soup&ccedil;onnais jamais que vous pourriez me le refuser. Je vois maintenant que
+ vous aviez raison. Ce portrait ne peut &ecirc;tre montr&eacute;. Il ne faut pas m'en
+ vouloir, Dorian, de tout ce que je viens de vous dire. Comme je le disais une fois
+ &agrave; Harry, vous &ecirc;tes fait pour &ecirc;tre aim&eacute;....</p>
+ <p>Dorian Gray poussa un long soupir. Ses joues se color&egrave;rent de nouveau et un
+ sourire se joua sur ses l&egrave;vres. Le p&eacute;ril &eacute;tait pass&eacute;. Il
+ &eacute;tait sauv&eacute; pour l'instant. Il ne pouvait toutefois se d&eacute;fendre
+ d'une infinie piti&eacute; pour le peintre qui venait de lui faire une si
+ &eacute;trange confession, et il se demandait si lui-m&ecirc;me pourrait jamais
+ &ecirc;tre ainsi domin&eacute; par la personnalit&eacute; d'un ami. Lord Henry avait
+ ce charme d'&ecirc;tre tr&egrave;s dangereux, mais c'&eacute;tait tout. Il
+ &eacute;tait trop habile et trop cynique pour qu'on put vraiment l'aimer. Pourrait-il
+ jamais exister quelqu'un qui le remplirait d'une aussi &eacute;trange
+ idol&acirc;trie? Etait-ce l&agrave; une de ces choses que la vie lui
+ r&eacute;servait?...</p>
+ <p>&mdash;Cela me para&icirc;t extraordinaire, Dorian, dit Hallward que vous ayez
+ r&eacute;ellement vu cela dans le portrait. L'avez-vous r&eacute;ellement vu?</p>
+ <p>&mdash;J'y voyais quelque chose, r&eacute;pondit-il, quelque chose qui me semblait
+ tr&egrave;s curieux.</p>
+ <p>&mdash;Bien, admettez-vous maintenant que je le regarde?</p>
+ <p>Dorian secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Il ne faut pas me demander cela, Basil, je ne puis vraiment vous laisser
+ face &agrave; face avec ce tableau.</p>
+ <p>&mdash;Vous y arriverez un jour?</p>
+ <p>&mdash;Jamais!</p>
+ <p>&mdash;Peut-&ecirc;tre avez-vous raison. Et maintenant, au revoir, Dorian. Vous
+ avez &eacute;t&eacute; la seule personne dans ma vie qui ait vraiment
+ influenc&eacute; mon talent. Tout ce que j'ai fait de bon, je vous le dois. Ah! vous
+ ne savez pas ce qu'il m'en co&ucirc;te de vous dire tout cela!...</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Basil, dit Dorian, que m'avez-vous dit? Simplement que vous
+ sentiez m'admirer trop.... Ce n'est pas m&ecirc;me un compliment.</p>
+ <p>&mdash;Ce ne pouvait &ecirc;tre un compliment. C'&eacute;tait une confession;
+ maintenant que je l'ai faite, il me semble que quelque chose de moi s'en est
+ all&eacute;. Peut-&ecirc;tre ne doit-on pas exprimer son adoration par des mots.</p>
+ <p>&mdash;C'&eacute;tait une confession tr&egrave;s d&eacute;sappointante.</p>
+ <p>&mdash;Qu'attendiez-vous donc, Dorian? Vous n'aviez rien vu d'autre dans le
+ tableau? Il n'y avait pas autre chose &agrave; voir....</p>
+ <p>&mdash;Non, il n'y avait rien de plus &agrave; y voir. Pourquoi le demander? Mais
+ il ne faut pas parler d'adoration. C'est une folie. Vous et moi sommes deux amis;
+ nous devons nous en tenir l&agrave;....</p>
+ <p>&mdash;Il vous reste Harry! dit le peintre tristement.</p>
+ <p>&mdash;Oh! Harry! s'&eacute;cria l'adolescent avec un &eacute;clat de rire; Harry
+ passe ses journ&eacute;es &agrave; dire des choses incroyables et ses soir&eacute;es
+ &agrave; faire des choses invraisemblables. Tout &agrave; fait le genre de vie que
+ j'aimerais. Mais je ne crois pas que j'irai vers Harry dans un moment d'embarras; je
+ viendrai &agrave; vous aussit&ocirc;t, Basil.</p>
+ <p>&mdash;Vous poserez encore pour moi?</p>
+ <p>&mdash;Impossible!</p>
+ <p>&mdash;Vous g&acirc;tez ma vie d'artiste en refusant, Dorian. Aucun homme ne
+ rencontre deux fois son id&eacute;al; tr&egrave;s peu ont une seule fois cette
+ chance.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis vous donner d'explications, Basil; je ne dois plus poser pour
+ vous. Il y a quelque chose de fatal dans un portrait. Il a sa vie propre.... Je
+ viendrai prendre le th&eacute; avec vous. Ce sera tout aussi agr&eacute;able.</p>
+ <p>&mdash;Plus agr&eacute;able pour vous, je le crains, murmura Hallward avec
+ tristesse. Et maintenant au revoir. Je suis f&acirc;ch&eacute; que vous ne vouliez
+ pas me laisser regarder encore une fois le tableau. Mais nous n'y pouvons rien. Je
+ comprends parfaitement ce que vous &eacute;prouvez.</p>
+ <p>Lorsqu'il fut parti, Dorian se sourit &agrave; lui-m&ecirc;me. Pauvre Basil! Comme
+ il connaissait peu la v&eacute;ritable raison! Et comme cela &eacute;tait
+ &eacute;trange qu'au lieu d'avoir &eacute;t&eacute; forc&eacute; de
+ r&eacute;v&eacute;ler son propre secret, il avait r&eacute;ussi presque par hasard,
+ &agrave; arracher le secret de son ami! Comme cette &eacute;tonnante confession
+ l'expliquait &agrave; ses yeux! Les absurdes acc&egrave;s de jalousie du peintre, sa
+ d&eacute;votion farouche, ses pan&eacute;gyriques extravagants, ses curieuses
+ r&eacute;ticences, il comprenait tout maintenant et il en &eacute;prouva une
+ contrari&eacute;t&eacute;. Il lui semblait qu'il pouvait y avoir quelque chose de
+ tragique dans une amiti&eacute; aussi empreinte de romanesque.</p>
+ <p>Il soupira, puis il sonna. Le portrait devait &ecirc;tre cach&eacute; &agrave;
+ tout prix. Il ne pouvait courir plus longtemps le risque de le d&eacute;couvrir aux
+ regards. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; de sa part une vraie folie que de le
+ laisser, m&ecirc;me une heure, dans une chambre o&ugrave; tous ses amis avaient libre
+ acc&egrave;s.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+ <p>Quand le domestique entra, il l'observa attentivement, se demandant si cet homme
+ avait eu la curiosit&eacute; de regarder derri&egrave;re le paravent. Le valet
+ &eacute;tait parfaitement impassible et attendait ses ordres. Dorian alluma une
+ cigarette et marcha vers la glace dans laquelle il regarda. Il y pouvait voir
+ parfaitement la face de Victor qui s'y refl&eacute;tait. C'&eacute;tait un masque
+ placide de servilisme. Il n'y avait rien &agrave; craindre de ce c&ocirc;t&eacute;.
+ Cependant, il pensa qu'il &eacute;tait bon de se tenir sur ses gardes.</p>
+ <p>Il lui dit, d'un ton tr&egrave;s bas, de demander &agrave; la gouvernante de venir
+ lui parler et d'aller ensuite chez l'encadreur le prier de lui envoyer
+ imm&eacute;diatement deux de ses hommes. Il lui sembla, lorsque le valet sortit, que
+ ses yeux se dirigeaient vers le paravent. Ou peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce un
+ simple effet de son imagination?</p>
+ <p>Quelques instants apr&egrave;s Mme Leaf, v&ecirc;tue de sa robe de soie noire, ses
+ mains rid&eacute;es couvertes de mitaines &agrave; l'ancienne mode, entrait dans la
+ biblioth&egrave;que. Il lui demanda la clef de la salle d'&eacute;tude.</p>
+ <p>&mdash;La vieille salle d'&eacute;tude M. Dorian? s'exclama-t-elle, mais elle est
+ toute pleine de poussi&egrave;re! Il faut que je la fasse mettre en ordre et nettoyer
+ avant que vous y alliez. Elle n'est pas pr&eacute;sentable pour vous, monsieur, pas
+ du tout pr&eacute;sentable.</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai pas besoin qu'elle soit en ordre, Leaf. Il me faut la clef,
+ simplement....</p>
+ <p>&mdash;Mais, monsieur, vous serez couvert de toiles d'araign&eacute;es si vous y
+ allez. Comment! On ne l'a pas ouverte depuis cinq ans, depuis que Sa Seigneurie est
+ morte.</p>
+ <p>Il tressaillit &agrave; cette mention de son grand-p&egrave;re. Il en avait
+ gard&eacute; un souvenir d&eacute;testable.</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien, dit-il, j'ai seulement besoin de voir cette
+ pi&egrave;ce, et c'est tout. Donnez-moi la clef.</p>
+ <p>&mdash;Voici la clef, monsieur, dit la vieille dame cherchant dans son trousseau
+ d'une main fi&eacute;vreuse. Voici la clef. Je vais tout de suite l'avoir
+ retir&eacute;e du trousseau. Mais je ne pense pas que vous vous proposez d'habiter
+ l&agrave;-haut, monsieur, vous &ecirc;tes ici si confortablement.</p>
+ <p>&mdash;Non, non, s'&eacute;cria-t-il avec impatience.... Merci, Leaf. C'est
+ tr&egrave;s bien.</p>
+ <p>Elle s'attarda un moment, tr&egrave;s loquace sur quelques d&eacute;tails du
+ m&eacute;nage. Il soupira et lui dit de faire pour le mieux suivant son id&eacute;e.
+ Elle se retira en minaudant.</p>
+ <p>Lorsque la porte se fut referm&eacute;e, Dorian mit la clef dans sa poche et
+ regarda autour de lui. Ses regards s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur un grand couvre-lit
+ de satin pourpre, charg&eacute; de lourdes broderies d'or, un splendide travail
+ v&eacute;nitien du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle que son grand-p&egrave;re avait
+ trouv&eacute; dans un couvent, pr&egrave;s de Bologne. Oui, cela pourrait servir
+ &agrave; envelopper l'horrible objet. Peut-&ecirc;tre cette &eacute;toffe avait-elle
+ d&eacute;j&agrave; servi de drap mortuaire. Il s'agissait maintenant d'en couvrir une
+ chose qui avait sa propre corruption, pire m&ecirc;me que la corruption de la mort,
+ une chose capable d'engendrer l'horreur et qui cependant, ne mourrait jamais. Ce que
+ les vers sont au cadavre, ses p&eacute;ch&eacute;s le seraient &agrave; l'image
+ peinte sur la toile. Ils d&eacute;truiraient sa beaut&eacute;, et rongeraient sa
+ gr&acirc;ce. Ils la souilleraient, la couvriraient de honte.... Et cependant l'image
+ durerait; elle serait toujours vivante.</p>
+ <p>Il rougit et regretta un moment de n'avoir pas dit &agrave; Basil la
+ v&eacute;ritable raison pour laquelle il d&eacute;sirait cacher le tableau. Basil
+ l'e&ucirc;t aid&eacute; &agrave; r&eacute;sister &agrave; l'influence de lord Henry
+ et aux influences encore plus empoisonn&eacute;es de son propre temp&eacute;rament.
+ L'amour qu'il lui portait&mdash;car c'&eacute;tait r&eacute;ellement de
+ l'amour&mdash;n'avait rien que de noble et d'intellectuel. Ce n'&eacute;tait pas
+ cette simple admiration physique de la beaut&eacute; qui na&icirc;t des sens et qui
+ meurt avec la fatigue des sens. C'&eacute;tait un tel amour qu'avaient connu Michel
+ Ange, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-m&ecirc;me. Oui, Basil
+ e&ucirc;t pu le sauver. Mais il &eacute;tait trop tard, maintenant. Le pass&eacute;
+ pouvait &ecirc;tre an&eacute;anti. Les regrets, les reniements, ou l'oubli pourrait
+ faire cela. Mais le futur &eacute;tait in&eacute;vitable. Il y avait en lui des
+ passions qui trouveraient leur terrible issue, des r&ecirc;ves qui projetteraient sur
+ lui l'ombre de leur perverse r&eacute;alit&eacute;.</p>
+ <p>Il prit sur le lit de repos la grande draperie de soie et d'or qui le couvrait et
+ la jetant sur son bras, passa derri&egrave;re le paravent. Le portrait
+ &eacute;tait-il plus affreux qu'avant? Il lui sembla qu'il n'avait pas chang&eacute;
+ et son aversion pour lui en fut encore augment&eacute;e. Les cheveux d'or, les yeux
+ bleus, et les roses rouges des l&egrave;vres, tout s'y trouvait. L'expression
+ seulement &eacute;tait autre. Cela &eacute;tait horrible dans sa cruaut&eacute;. En
+ comparaison de tout ce qu'il y voyait de reproches et de censures, comme les
+ remontrances de Basil &agrave; propos de Sibyl Vane, lui semblaient futiles! Combien
+ futiles et de peu d'int&eacute;r&ecirc;t! Sa propre &acirc;me le regardait de cette
+ toile et le jugeait. Une expression de douleur couvrit ses traits et il jeta le riche
+ linceul sur le tableau. Au m&ecirc;me instant on frappa &agrave; la porte, il passait
+ de l'autre c&ocirc;t&eacute; du paravent au moment o&ugrave; son domestique
+ entra.</p>
+ <p>&mdash;Les encadreurs sont l&agrave;, monsieur.</p>
+ <p>Il lui sembla qu'il devait d'abord &eacute;carter cet homme. Il ne fallait pas
+ qu'il s&ucirc;t o&ugrave; la peinture serait cach&eacute;e. Il y avait en lui quelque
+ chose de dissimul&eacute;, ses yeux &eacute;taient inquiets et perfides. S'asseyant
+ &agrave; sa table il &eacute;crivit un mot &agrave; lord Henry, lui demandant de lui
+ envoyer quelque chose &agrave; lire et lui rappelant qu'ils devaient se retrouver
+ &agrave; huit heures un quart le soir.</p>
+ <p>&mdash;Attendez la r&eacute;ponse, dit-il en tendant le billet au domestique, et
+ faites entrer ces hommes.</p>
+ <p>Deux minutes apr&egrave;s, on frappa de nouveau &agrave; la porte et M. Hubbard
+ lui-m&ecirc;me, le c&eacute;l&egrave;bre encadreur de South Audley Street, entra avec
+ un jeune aide &agrave; l'aspect r&eacute;barbatif. M. Hubbard &eacute;tait un petit
+ homme florissant aux favoris roux, dont l'admiration pour l'art &eacute;tait
+ fortement att&eacute;nu&eacute;e par l'insuffisance p&eacute;cuniaire des artistes
+ qui avaient affaire &agrave; lui. D'habitude il ne quittait point sa boutique. Il
+ attendait qu'on vint &agrave; lui. Mais il faisait toujours une exception en faveur
+ de Dorian Gray. Il y avait en Dorian quelque chose qui charmait tout le monde. Rien
+ que le voir &eacute;tait une joie.</p>
+ <p>&mdash;Que puis-je faire pour vous, M. Gray? dit-il en frottant ses mains charnues
+ et marqu&eacute;es de taches de rousseur; j'ai cru devoir prendre pour moi l'honneur
+ de vous le demander en personne; j'ai justement un cadre de toute beaut&eacute;,
+ monsieur, une trouvaille faite dans une vente. Du vieux florentin. Cela vient je
+ crois de Fonthill.... Conviendrait admirablement &agrave; un sujet religieux, M.
+ Gray.</p>
+ <p>&mdash;Je suis f&acirc;ch&eacute; que vous vous soyez donn&eacute; le
+ d&eacute;rangement de monter, M. Hubbard, j'irai voir le cadre, certainement, quoique
+ je ne sois gu&egrave;re en ce moment amateur d'art religieux, mais aujourd'hui je
+ voulais seulement faire monter un tableau tout en haut de la maison. Il est assez
+ lourd et je pensais &agrave; vous demander de me pr&ecirc;ter deux de vos hommes.</p>
+ <p>&mdash;Aucun d&eacute;rangement, M. Gray. Toujours heureux de vous &ecirc;tre
+ agr&eacute;able. Quelle est cette oeuvre d'art?</p>
+ <p>&mdash;La voici, r&eacute;pondit Dorian en repliant le paravent. Pouvez-vous la
+ transporter telle qu'elle est l&agrave;, avec sa couverture. Je d&eacute;sire qu'elle
+ ne soit pas ab&icirc;m&eacute;e en montant.</p>
+ <p>&mdash;Cela est tr&egrave;s facile, monsieur, dit l'illustre encadreur se mettant,
+ avec l'aide de son apprenti, &agrave; d&eacute;tacher le tableau des longues
+ cha&icirc;nes de cuivre auxquelles il &eacute;tait suspendu. Et o&ugrave; devons-nous
+ le porter, M. Gray?</p>
+ <p>&mdash;Je vais vous montrer le chemin, M. Hubbard, si vous voulez bien me suivre.
+ Ou peut-&ecirc;tre feriez-vous mieux d'aller en avant. Je crains que ce ne soit bien
+ haut, nous passerons par l'escalier du devant qui est plus large.</p>
+ <p>Il leur ouvrit la porte, ils travers&egrave;rent le hall et ils
+ commenc&egrave;rent &agrave; monter. Les ornements du cadre rendaient le tableau
+ tr&egrave;s volumineux et de temps en temps, en d&eacute;pit des obs&eacute;quieuses
+ protestations de M. Hubbard, qui &eacute;prouvait comme tous les marchands un vif
+ d&eacute;plaisir &agrave; voir un homme du monde faire quelque chose d'utile, Dorian
+ leur donnait un coup de main.</p>
+ <p>&mdash;C'est une vraie charge &agrave; monter, monsieur, dit le petit homme,
+ haletant, lorsqu'ils arriv&egrave;rent au dernier palier. Il &eacute;pongeait son
+ front d&eacute;nud&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Je crois que c'est en effet tr&egrave;s lourd, murmura Dorian, ouvrant la
+ porte de la chambre qui devait receler l'&eacute;trange secret de sa vie et
+ dissimuler son &acirc;me aux yeux des hommes.</p>
+ <p>Il n'&eacute;tait pas entr&eacute; dans cette pi&egrave;ce depuis plus de quatre
+ ans, non, vraiment pas depuis qu'elle lui servait de salle de jeu lorsqu'il
+ &eacute;tait enfant, et de salle d'&eacute;tude un peu plus tard. C'&eacute;tait une
+ grande pi&egrave;ce, bien proportionn&eacute;e, que lord Kelso avait fait b&acirc;tir
+ sp&eacute;cialement pour son petit-fils, pour cet enfant que sa grande ressemblance
+ avec sa m&egrave;re, et d'autres raisons lui avaient toujours fait ha&iuml;r et tenir
+ &agrave; distance. Il sembla &agrave; Dorian qu'elle avait peu chang&eacute;.
+ C'&eacute;tait bien l&agrave;, la vaste <i>cassone</i> italienne avec ses moulures
+ dor&eacute;es et ternies, ses panneaux aux peintures fantastiques, dans laquelle il
+ s'&eacute;tait si souvent cach&eacute; &eacute;tant enfant. C'&eacute;taient encore
+ les rayons de bois vernis remplis des livres de classe aux pages corn&eacute;es.
+ Derri&egrave;re, &eacute;tait tendue au mur la m&ecirc;me tapisserie flamande
+ d&eacute;chir&eacute;e, o&ugrave; un roi et une reine fan&eacute;s jouaient aux
+ &eacute;checs dans un jardin, tandis qu'une compagnie de fauconniers cavalcadaient au
+ fond, tenant leurs oiseaux chaperonn&eacute;s au bout de leurs poings gant&eacute;s.
+ Comme tout cela revenait &agrave; sa m&eacute;moire! Tous les instants de son enfance
+ solitaire s'&eacute;voquait pendant qu'il regardait autour de lui. Il se rappela la
+ puret&eacute; sans tache de sa vie d'enfant et il lui sembla horrible que le fatal
+ portrait d&ucirc;t &ecirc;tre cach&eacute; dans ce lieu. Combien peu il e&ucirc;t
+ imagin&eacute;, dans ces jours lointains, tout ce que la vie lui
+ r&eacute;servait!</p>
+ <p>Mais il n'y avait pas dans la maison d'autre pi&egrave;ce aussi
+ &eacute;loign&eacute;e des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul autre que lui
+ n'y pourrait p&eacute;n&eacute;trer. Sous son linceul de soie la face peinte sur la
+ toile pourrait devenir bestiale, boursoufl&eacute;e, immonde. Qu'importait? Nul ne la
+ verrait. Lui-m&ecirc;me ne voudrait pas la regarder.... Pourquoi surveillerait-il la
+ corruption hideuse de son &acirc;me? Il conserverait sa jeunesse, c'&eacute;tait
+ assez. Et, en somme, son caract&egrave;re ne pouvait-il s'embellir? Il n'y avait
+ aucune raison pour que le futur fut aussi plein de honte.... Quelque amour pouvait
+ traverser sa vie, la purifier et la d&eacute;livrer de ces p&eacute;ch&eacute;s
+ rampant d&eacute;j&agrave; autour de lui en esprit et en chair&mdash;de ces
+ p&eacute;ch&eacute;s &eacute;tranges et non d&eacute;crits auxquels le myst&egrave;re
+ pr&ecirc;te leur charme et leur subtilit&eacute;. Peut-&ecirc;tre un jour
+ l'expression cruelle abandonnerait la bouche &eacute;carlate et sensitive, et il
+ pourrait alors montrer au monde le chef-d'oeuvre de Basil Hallward.</p>
+ <p>Mais non, cela &eacute;tait impossible. Heure par heure, et semaine par semaine,
+ l'image peinte vieillirait: elle pourrait &eacute;chapper &agrave; la hideur du vice,
+ mais la hideur de l'&acirc;ge la guettait. Les joues deviendraient creuses et
+ flasques. Des pattes d'oies jaunes cercleraient les yeux fl&eacute;tris, les marquant
+ d'un stigmate horrible. Les cheveux perdraient leur brillant; la bouche
+ affaiss&eacute;e et entr'ouverte aurait cette expression grossi&egrave;re ou ridicule
+ qu'ont les bouches des vieux. Elle aurait le cou rid&eacute;, les mains aux grosses
+ veines bleues, le corps d&eacute;jet&eacute; de ce grand p&egrave;re qui avait
+ &eacute;t&eacute; si dur pour lui, dans son enfance. Le tableau devait &ecirc;tre
+ cach&eacute; aux regards. Il ne pouvait en &ecirc;tre autrement.</p>
+ <p>&mdash;Faites-le rentrer, s'il vous pla&icirc;t, M. Hubbard, dit-il avec peine en
+ se retournant, je regrette de vous tenir si longtemps, je pensais &agrave; autre
+ chose.</p>
+ <p>&mdash;Toujours heureux de se reposer, M. Gray, dit l'encadreur qui soufflait
+ encore; o&ugrave; le mettrons-nous?</p>
+ <p>&mdash;Oh! n'importe o&ugrave;, ici.... cela ira. Je n'ai pas besoin qu'il soit
+ accroch&eacute;. Posez-le simplement contre le mur; merci.</p>
+ <p>&mdash;Peut-on regarder cette oeuvre d'art, monsieur?</p>
+ <p>Dorian tressaillit....</p>
+ <p>&mdash;Cela ne vous int&eacute;resserait pas, M. Hubbard, dit-il ne le quittant
+ pas des yeux. Il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; bondir sur lui et &agrave; le
+ terrasser s'il avait essay&eacute; de soulever le voile somptueux qui cachait le
+ secret de sa vie.</p>
+ <p>&mdash;Je ne veux pas vous d&eacute;ranger plus longtemps. Je vous suis
+ tr&egrave;s oblig&eacute; de la bont&eacute; que vous avez eue de venir ici.</p>
+ <p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, M. Gray. Toujours pr&ecirc;t &agrave; vous
+ servir!</p>
+ <p>Et M. Hubbard descendit vivement les escaliers, suivi de son aide qui regardait
+ Dorian avec un &eacute;tonnement craintif r&eacute;pandu sur ses traits grossiers et
+ disgracieux. Jamais il n'avait vu personne d'aussi merveilleusement beau.</p>
+ <p>Lorsque le bruit de leurs pas se fut &eacute;teint, Dorian ferma la porte et mit
+ la clef dans sa poche. Il &eacute;tait sauv&eacute;. Personne ne pourrait regarder
+ l'horrible peinture. Nul oeil que le sien ne pourrait voir sa honte.</p>
+ <p>En regagnant sa biblioth&egrave;que il s'aper&ccedil;ut qu'il &eacute;tait cinq
+ heures pass&eacute;es et que le th&eacute; &eacute;tait d&eacute;j&agrave; servi. Sur
+ une petite table de bois noir parfum&eacute;, d&eacute;licatement incrust&eacute;e do
+ nacre,&mdash;un cadeau de lady Radley, la femme de son tuteur, charmante malade
+ professionnelle qui passait tous les hivers au Caire&mdash;se trouvait un mot de lord
+ Henry avec un livre reli&eacute; de jaune, &agrave; la couverture
+ l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;chir&eacute;e et aux tranches salles. Un
+ num&eacute;ro de la troisi&egrave;me &eacute;dition de la <i>St-James Gazette</i>
+ &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;e sur le plateau &agrave; th&eacute;. Victor
+ &eacute;tait &eacute;videmment revenu. Il se demanda s'il n'avait pas
+ rencontr&eacute; les hommes dans le hall alors qu'ils quittaient la maison et s'il ne
+ s'&eacute;tait pas enquis aupr&egrave;s d'eux de ce qu'ils avaient fait. Il
+ remarquerait s&ucirc;rement l'absence du tableau, l'avait m&ecirc;me sans doute
+ d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute;e en apportant le th&eacute;. Le paravent
+ n'&eacute;tait pas encore replac&eacute; et une place vide se montrait au mur.
+ Peut-&ecirc;tre le surprendrait-il une nuit se glissant en haut de la maison et
+ t&acirc;chant de forcer la porte de la chambre. Il &eacute;tait horrible d'avoir un
+ espion dans sa propre maison. Il avait entendu parler de personnes riches
+ exploit&eacute;es toute leur vie par un domestique qui avait lu une lettre, surpris
+ une conversation, ramass&eacute; une carte avec une adresse, ou trouv&eacute; sous un
+ oreiller une fleur fan&eacute;e ou un lambeau de dentelle.</p>
+ <p>Il soupira et s'&eacute;tant vers&eacute; du th&eacute;, ouvrit la lettre de lord
+ Henry. Celui-ci lui disait simplement qu'il lui envoyait le journal et un livre qui
+ pourrait l'int&eacute;resser, et qu'il serait au club &agrave; huit heures un quart.
+ Il ouvrit n&eacute;gligemment la <i>St-James Gazette</i> et la parcourut. Une marque au
+ crayon rouge frappa son regard &agrave; la cinqui&egrave;me page. Il lut
+ attentivement le paragraphe suivant:</p>
+ <p>&laquo;ENQU&Ecirc;TE SUR UNE ACTRICE&mdash; Une enqu&ecirc;te a &eacute;t&eacute;
+ faite ce matin &agrave; Bell-Tavern, Hoxton Road, par M. Danby, le Coroner du
+ District, sur le d&eacute;c&egrave;s de Sibyl Vane, une jeune actrice
+ r&eacute;cemment engag&eacute;e au Th&eacute;&acirc;tre Royal, Holborn. On a conclu
+ &agrave; la mort par accident. Une grande sympathie a &eacute;t&eacute;
+ t&eacute;moign&eacute;e &agrave; la m&egrave;re de la d&eacute;funte qui se montra
+ tr&egrave;s affect&eacute;e pendant qu'elle rendait son t&eacute;moignage, et pendant
+ celui du Dr Birrell qui a dress&eacute; le bulletin de d&eacute;c&egrave;s de la
+ jeune fille.&raquo;</p>
+ <p>Il s'assombrit et d&eacute;chirant la feuille en deux, se mit &agrave; marcher
+ dans la chambre en pi&eacute;tinant les morceaux du journal. Comme tout cela
+ &eacute;tait affreux! Quelle horreur v&eacute;ritable cr&eacute;aient les choses! Il
+ en voulut un peu &agrave; lord Henry de lui avoir envoy&eacute; ce reportage.
+ C'&eacute;tait stupide de sa part de l'avoir marqu&eacute; au crayon rouge. Victor
+ pouvait l'avoir lu. Cet homme savait assez d'anglais pour cela.</p>
+ <p>Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me l'avait-il lu et soup&ccedil;onnait-il quelque chose?
+ Apr&egrave;s tout, qu'est-ce que cela pouvait faire? Quel rapport entre Dorian Gray
+ et la mort de Sibyl Vane? Il n'y avait rien &agrave; craindre. Dorian Gray ne l'avait
+ pas tu&eacute;e.</p>
+ <p>Ses yeux tomb&egrave;rent sur le livre jaune que lord Henry lui avait
+ envoy&eacute;. Il se demanda ce que c'&eacute;tait. Il s'approcha du petit support
+ octogonal aux tons de perle qui lui paraissait toujours &ecirc;tre l'oeuvre de
+ quelques &eacute;tranges abeilles d'Egypte travaillant dans de l'argent; et prenant
+ le volume, il s'installa dans un fauteuil et commen&ccedil;a &agrave; le feuilleter;
+ au bout d'un instant, il s'y absorba. C'&eacute;tait le livre le plus &eacute;trange
+ qu'il eut jamais lu. Il lui sembla qu'aux sons d&eacute;licats de fl&ucirc;tes,
+ exquis&eacute;ment v&ecirc;tus, les p&eacute;ch&eacute;s du monde passaient devant
+ lui en un muet cort&egrave;ge. Ce qu'il avait obscur&eacute;ment r&ecirc;v&eacute;
+ prenait corps &agrave; ses yeux; des choses qu'il n'avait jamais imagin&eacute;es se
+ r&eacute;v&eacute;laient &agrave; lui graduellement.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un roman sans intrigue, avec un seul personnage, la simple
+ &eacute;tude psychologique d'un jeune Parisien qui occupait sa vie en essayant de
+ r&eacute;aliser, au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, toutes las passions et les
+ modes de penser des autres si&egrave;cles, et de r&eacute;sumer en lui les
+ &eacute;tats d'esprit par lequel le monde avait pass&eacute;, aimant pour leur simple
+ artificialit&eacute; ces renonciations que les hommes avaient follement
+ appel&eacute;es Vertus, aussi bien que ces r&eacute;voltes naturelles que les hommes
+ sages appellent encore P&eacute;ch&eacute;s. Le style en &eacute;tait curieusement
+ cisel&eacute;, vivant et obscur tout &agrave; la fois, plein d'argot et
+ d'archa&iuml;smes, d'expressions techniques et de phrases travaill&eacute;es, comme
+ celui qui caract&eacute;rise les ouvrages de ces fins artistes de l'&eacute;cole
+ fran&ccedil;aise; les <i>Symbolistes</i>. Il s'y trouvait des m&eacute;taphores aussi
+ monstrueuses que des orchid&eacute;es et aussi subtiles de couleurs. La vie des sans
+ y &eacute;tait d&eacute;crite dans des termes de philosophie mystique. On ne savait
+ plus par instants si on lisait les extases spirituelles d'un saint du moyen &acirc;ge
+ ou les confessions morbides d'un p&eacute;cheur moderne. C'&eacute;tait un livre
+ empoisonn&eacute;. De lourdes vapeurs d'encens se d&eacute;gageaient de ses pages,
+ obscurcissant le cerveau. La simple cadence des phrases, l'&eacute;trange monotonie
+ de leur musique toute pleine de refrains compliqu&eacute;s et de mouvements savamment
+ r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, &eacute;voquaient dans l'esprit du jeune homme,
+ &agrave; mesure que les chapitres se succ&eacute;daient, une sorte de r&ecirc;verie,
+ un songe maladif, le rendant inconscient de la chute du jour et de l'envahissement
+ des ombres. Un ciel vert-de-gris&eacute; sans nuages, piqu&eacute; d'une
+ &eacute;toile solitaire, &eacute;clairait les fen&ecirc;tres. Il lut &agrave; cette
+ bl&ecirc;me lumi&egrave;re tant qu'il lui fut possible de lire. Enfin, apr&egrave;s
+ que son domestique lui eut plusieurs fois rappel&eacute; l'heure tardive, il se leva,
+ alla dans la chambre voisine d&eacute;poser le livre sur la petite table florentine
+ qu'il avait toujours pr&egrave;s de son lit, et s'habilla pour d&icirc;ner.</p>
+ <p>Il &eacute;tait pr&egrave;s de neuf heures lorsqu'il arriva au club, o&ugrave; il
+ trouva lord Henry assis tout seul, dans le salon, paraissant tr&egrave;s
+ ennuy&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;J'en suis bien f&acirc;ch&eacute;, Harry! lui cria-t-il, mais c'est
+ enti&egrave;rement de votre faute. Le livre que vous m'avez envoy&eacute; m'a
+ tellement int&eacute;ress&eacute; que j'en ai oubli&eacute; l'heure.</p>
+ <p>&mdash;Oui, je pensais qu'il vous aurait plu, r&eacute;pliqua son h&ocirc;te en se
+ levant.</p>
+ <p>&mdash;Je ne dis pas qu'il m'a plu, je dis qu'il m'a int&eacute;ress&eacute;, il y
+ a une grande diff&eacute;rence.</p>
+ <p>&mdash;Ah! vous avez d&eacute;couvert cela! murmura lord Henry.</p>
+ <p>Et ils pass&egrave;rent dans la salle &agrave; manger.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+ <p>Pendant des ann&eacute;es, Dorian Gray ne put se lib&eacute;rer de l'influence de
+ ce livre; il serait peut-&ecirc;tre plus juste de dire qu'il ne songea jamais
+ &agrave; s'en lib&eacute;rer. Il avait fait venir de Paris neuf exemplaires &agrave;
+ grande marge de la premi&egrave;re &eacute;dition, et les avait fait relier de
+ diff&eacute;rentes couleurs, en sorte qu'ils pussent concorder avec ses humeurs
+ vari&eacute;es et les fantaisies changeantes de son caract&egrave;re, sur lequel, il
+ semblait, par moments, avoir perdu tout contr&ocirc;le.</p>
+ <p>Le h&eacute;ros du livre, le jeune et prodigieux Parisien, en qui les influences
+ romanesques et scientifiques s'&eacute;taient si &eacute;trangement confondues, lui
+ devint une sorte de pr&eacute;figuration de lui-m&ecirc;me; et &agrave; la
+ v&eacute;rit&eacute;, ce livre lui semblait &ecirc;tre l'histoire de sa propre vie,
+ &eacute;crite avant qu'il ne l'e&ucirc;t v&eacute;cue.</p>
+ <p>A un certain point de vue, il &eacute;tait plus fortun&eacute; que le fantastique
+ h&eacute;ros du roman. Il ne connut jamais&mdash;et jamais n'eut aucune raison de
+ conna&icirc;tre&mdash;cette ind&eacute;finissable et grotesque horreur des miroirs,
+ des surfaces de m&eacute;tal polies, des eaux tranquilles, qui survint de si bonne
+ heure dans la vie du jeune Parisien &agrave; la suite du d&eacute;clin
+ pr&eacute;matur&eacute; d'une beaut&eacute; qui avait &eacute;t&eacute;, jadis, si
+ remarquable....</p>
+ <p>C'&eacute;tait presque avec une joie cruelle&mdash;la cruaut&eacute; ne
+ trouve-t-elle sa place dans toute joie comme en tout plaisir?&mdash;qu'il lisait la
+ derni&egrave;re partie du volume, avec sa r&eacute;ellement tragique et quelque peu
+ emphatique analyse de la tristesse et du d&eacute;sespoir de celui qui perd,
+ lui-m&ecirc;me, ce que dans les autres et dans le monde, il a le plus
+ ch&egrave;rement appr&eacute;ci&eacute;.</p>
+ <p>Car la merveilleuse beaut&eacute; qui avait tant fascin&eacute; Basil Hallward, et
+ bien d'autres avec lui, ne sembla jamais l'abandonner. M&ecirc;me ceux qui avaient
+ entendu sur lui les plus insolites racontars, et quoique, de temps &agrave; autres,
+ d'&eacute;tranges rumeurs sur son mode d'existence courussent dans Londres, devenant
+ le potin des clubs, ne pouvaient croire &agrave; son d&eacute;shonneur quand ils le
+ voyaient. Il avait toujours l'apparence d'un &ecirc;tre que le monde n'aurait
+ souill&eacute;. Les hommes qui parlaient grossi&egrave;rement entre eux faisaient
+ silence quand ils l'apercevaient. Il y avait quelque chose dans la puret&eacute; de
+ sa face qui les faisait se taire. Sa simple pr&eacute;sence semblait leur rappeler la
+ m&eacute;moire de l'innocence qu'ils avaient ternie. Ils s'&eacute;merveillaient de
+ ce qu'un &ecirc;tre aussi gracieux et charmant, e&ucirc;t pu &eacute;chapper &agrave;
+ la tare d'une &eacute;poque &agrave; la fois aussi sordide et aussi sensuelle.</p>
+ <p>Souvent, en revenant &agrave; la maison d'une de ses absences myst&eacute;rieuses
+ et prolong&eacute;es qui donn&egrave;rent naissance &agrave; tant de conjectures
+ parmi ceux qui &eacute;taient ses amis, ou qui pensaient l'&ecirc;tre, il montait
+ &agrave; pas de loup l&agrave;-haut, &agrave; la chambre ferm&eacute;e, en ouvrait la
+ porte avec une clef qui ne le quittait jamais, et l&agrave;, un miroir &agrave; la
+ main, en face du tableau de Basil Hallward, il confrontait la face devenue
+ vieillissante et mauvaise, peinte sur la toile avec sa propre face qui lui riait dans
+ la glace.... L'acuit&eacute; du contraste augmentait son plaisir. Il devint de plus
+ en plus enamour&eacute; de sa propre beaut&eacute;, de plus en plus
+ int&eacute;ress&eacute; &agrave; la d&eacute;liquescence de son &acirc;me.</p>
+ <p>Il examinait avec un soin minutieux, et parfois, avec de terribles et monstrueuses
+ d&eacute;lices, les stigmates hideux qui d&eacute;shonoraient ce front rid&eacute; ou
+ se tordaient autour de la bouche &eacute;paisse et sensuelle, se demandant quels
+ &eacute;taient les plus horribles, des signes du p&eacute;ch&eacute; ou des marques
+ de l'&acirc;ge.... Il pla&ccedil;ait ses blanches mains &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+ des mains rudes et bouffies de la peinture, et souriait.... Il se moquait du corps se
+ d&eacute;formant et des membres las.</p>
+ <p>Des fois, cependant, le soir, reposant &eacute;veill&eacute; dans sa chambre
+ impr&eacute;gn&eacute;e de d&eacute;licats parfums, ou dans la mansarde sordide de la
+ petite taverne mal fam&eacute;e situ&eacute;e pr&egrave;s des Docks, qu'il avait
+ accoutum&eacute; de fr&eacute;quenter, d&eacute;guis&eacute; et sous un faux nom, il
+ pensait &agrave; la ruine qu'il attirait sur son &acirc;me, avec un d&eacute;sespoir
+ d'autant plus poignant qu'il &eacute;tait purement &eacute;go&iuml;ste. Mais rares
+ &eacute;taient ces moments.</p>
+ <p>Cette curiosit&eacute; de la vie que lord Henry avait insuffl&eacute;e le premier
+ en lui, alors qu'ils &eacute;taient assis dans le jardin du peintre leur ami,
+ semblait cro&icirc;tre avec volupt&eacute;. Plus il connaissait, plus il voulait
+ conna&icirc;tre. Il avait des app&eacute;tits d&eacute;vorants, qui devenaient plus
+ insatiable &agrave; mesure qu'il les satisfaisait.</p>
+ <p>Cependant, il n'abandonnait pas toutes relations avec le monde. Une fois ou deux
+ par mois durant l'hiver, et chaque mercredi soir pendant la saison, il ouvrait aux
+ invit&eacute;s sa maison splendide et avait les plus c&eacute;l&egrave;bres musiciens
+ du moment pour charmer ses h&ocirc;tes des merveilles de leur art. Ses petits
+ d&icirc;ners, dans la composition desquels lord Henry l'assistait, &eacute;taient
+ remarqu&eacute;s, autant pour la s&eacute;lection soigneuse et le rang de ceux qui y
+ &eacute;taient invit&eacute;s, que pour le go&ucirc;t exquis montr&eacute; dans la
+ d&eacute;coration de la table, avec ses subtils arrangements symphoniques de fleurs
+ exotiques, ses nappes brod&eacute;es, sa vaisselle antique d'argent et d'or.</p>
+ <p>Il y en avait beaucoup, parmi les jeunes gens, qui virent ou crurent voir dans
+ Dorian Gray, la vraie r&eacute;alisation du type qu'ils avaient souvent
+ r&ecirc;v&eacute; jadis &agrave; Eton ou &agrave; Oxford, le type combinant quelque
+ chose de la culture r&eacute;elle de l'&eacute;tudiant avec la gr&acirc;ce, la
+ distinction ou les mani&egrave;res parfaites d'un homme du monde. Il leur semblait
+ &ecirc;tre de ceux dont parle le Dante, de ceux qui cherchent &agrave; se rendre
+ &laquo;parfaits par le culte de la Beaut&eacute;&raquo;. Comme Gautier, il
+ &eacute;tait &laquo;celui pour qui le monde visible existe&raquo;...</p>
+ <p>Et certainement, la Vie lui &eacute;tait le premier, le plus grand des arts, celui
+ dont tous les autres ne paraissent que la pr&eacute;paration. La mode, par quoi ce
+ qui est r&eacute;ellement fantastique devient un instant universel, et le Dandysme,
+ qui, &agrave; sa mani&egrave;re, est une tentative proclamant la modernit&eacute;
+ absolue de la Beaut&eacute;, avaient, naturellement, retenu son attention. Sa
+ fa&ccedil;on de s'habiller, les mani&egrave;res particuli&egrave;res que, de temps
+ &agrave; autre, il affectait, avaient une influence marqu&eacute;e sur les jeunes
+ mondains des bals de Mayfair ou des fen&ecirc;tres de clubs de Pall Mall, qui le
+ copiaient en toutes choses, et s'essayaient &agrave; reproduire le charme accidentel
+ de sa gr&acirc;ce; cela lui paraissait d'ailleurs secondaire et niais.</p>
+ <p>Car, bien qu'il f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; accepter la position qui lui
+ &eacute;tait offerte &agrave; son entr&eacute;e dans la vie, et qu'il trouv&acirc;t,
+ &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, un plaisir curieux &agrave; la pens&eacute;e qu'il
+ pouvait devenir pour le Londres de nos jours, ce que dans l'imp&eacute;riale Rome de
+ N&eacute;ron, l'auteur du <i>Satyricon</i> avait &eacute;t&eacute;, encore, au fond de son
+ coeur, d&eacute;sirait-il &ecirc;tre plus qu'un simple <i>Arbiter Elegantiarum</i>,
+ consult&eacute; sur le port d'un bijou, le noeud d'une cravate ou le maniement d'une
+ canne.</p>
+ <p>Il cherchait &agrave; &eacute;laborer quelque nouveau sch&eacute;ma de vie qui
+ aurait sa philosophie raisonn&eacute;e, ses principes ordonn&eacute;s, et trouverait
+ dans la spiritualisation des sens, sa plus haute r&eacute;alisation.</p>
+ <p>Le culte des sens a, souvent, et avec beaucoup de justice, &eacute;t&eacute;
+ d&eacute;cri&eacute;, les hommes se sentant instinctivement terrifi&eacute;s devant
+ les passions et les sensations qui semblent plus fortes qu'eux, et qu'ils ont
+ conscience d'affronter avec des formes d'existence moins hautement
+ organis&eacute;es.</p>
+ <p>Mais il semblait &agrave; Dorian Gray que la vraie nature des sens n'avait jamais
+ &eacute;t&eacute; comprise, que les hommes &eacute;taient rest&eacute;s brutes et
+ sauvages parce que le monde avait cherch&eacute; &agrave; les affamer par la
+ soumission ou les an&eacute;antir par la douleur, au lieu d'aspirer &agrave; les
+ faire les &eacute;l&eacute;ments d'une nouvelle spiritualit&eacute;, dont un instinct
+ subtil de Beaut&eacute; &eacute;tait la dominante caract&eacute;ristique. Comme il se
+ figurait l'homme se mouvant dans l'histoire, il fut hant&eacute; par un sentiment de
+ d&eacute;faite.... Tant avaient &eacute;t&eacute; vaincus et pour un but si
+ mesquin.</p>
+ <p>Il y avait eu des d&eacute;fections volontaires et folles, des formes monstrueuses
+ de torture par soi-m&ecirc;me et de renoncement, dont l'origine &eacute;tait la peur,
+ et dont le r&eacute;sultat avait &eacute;t&eacute; une d&eacute;gradation infiniment
+ plus terrible que cette d&eacute;gradation imaginaire, qu'ils avaient, en leur
+ ignorance, cherch&eacute; &agrave; &eacute;viter, la Nature, dans son ironie
+ merveilleuse, faisant se nourrir l'anachor&egrave;te avec les animaux du
+ d&eacute;sert, et donnant &agrave; l'ermite les b&ecirc;tes de la plaine pour
+ compagnons. Certes, il pouvait y avoir, comme lord Harry l'avait
+ proph&eacute;tis&eacute;, un nouvel H&eacute;donisme qui recr&eacute;erait la vie, et
+ la tirerait de ce grossier et d&eacute;plaisant puritanisme revivant de nos jours. Ce
+ serait l'affaire de l'intellectualit&eacute;, certainement; il ne devait &ecirc;tre
+ accept&eacute; aucune th&eacute;orie, aucun syst&egrave;me impliquant le sacrifice
+ d'un mode d'exp&eacute;rience passionnelle. Son but, vraiment, &eacute;tait
+ l'exp&eacute;rience m&ecirc;me, et non les fruits de l'exp&eacute;rience quels qu'ils
+ fussent, doux ou amers. Il ne devait pas plus &ecirc;tre tenu compte de
+ l'asc&eacute;tisme qui am&egrave;ne la mort des sens que du d&eacute;r&egrave;glement
+ vulgaire qui les &eacute;mousse; mais il fallait apprendre &agrave; l'homme &agrave;
+ concentrer sa volont&eacute; sur les instants d'une vie qui n'est elle-m&ecirc;me
+ qu'un instant.</p>
+ <p>Il est peu d'entre nous qui ne se soient quelquefois &eacute;veill&eacute;s avant
+ l'aube, ou bien apr&egrave;s l'une de ces nuits sans r&ecirc;ves qui nous rendent
+ presque amoureux de la mort, ou apr&egrave;s une de ces nuits d'horreur et de joie
+ informe, alors qu'&agrave; travers les cellules du cerveau se glissent des
+ fant&ocirc;mes plus terribles que la r&eacute;alit&eacute; elle-m&ecirc;me,
+ anim&eacute;s de cette vie ardente propre &agrave; tous les grotesques, et qui
+ pr&ecirc;te &agrave; l'art gothique son endurante vitalit&eacute;&mdash;cet art
+ &eacute;tant, on peut croire, sp&eacute;cialement l'art de ceux dont l'esprit a
+ &eacute;t&eacute; troubl&eacute; par la maladie de la r&ecirc;verie....</p>
+ <p>Graduellement, des doigts blancs rampent par les rideaux qui semblent trembler....
+ Sous de t&eacute;n&eacute;breuses formes fantastiques, des ombres muettes se
+ dissimulent dans les coins de la chambre et s'y tapissent....</p>
+ <p>Au dehors, c'est l'&eacute;veil des oiseaux parmi les feuilles, le pas des
+ ouvriers se rendant au travail, ou les soupirs et les sanglots du vent soufflant des
+ collines, errant autour de la maison silencieuse, comme s'il craignait d'en
+ &eacute;veiller les dormeurs, qui auraient alors &agrave; rappeler le sommeil de sa
+ cave de pourpre.</p>
+ <p>Des voiles et des voiles de fine gaze sombre se l&egrave;vent, et par
+ degr&eacute;s, les choses r&eacute;cup&egrave;rent leurs formes et leurs couleurs, et
+ nous guettons l'aurore refaisant &agrave; nouveau le monde.</p>
+ <p>Les miroirs bl&ecirc;mes retrouvent leur vie mimique. Les bougies &eacute;teintes
+ sont o&ugrave; nous les avons laiss&eacute;es, et &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+ g&icirc;t le livre &agrave; demi-coup&eacute; que nous lisions, ou la fleur
+ mont&eacute;e que nous portions au bal, ou la lettre que nous avions peur de lire ou
+ que nous avons lue trop souvent.... Rien ne nous semble chang&eacute;.</p>
+ <p>Hors des ombres irr&eacute;elles de la nuit, resurgit la vie r&eacute;elle que
+ nous conn&ucirc;mes. Il nous faut nous souvenir o&ugrave; nous la laiss&acirc;mes; et
+ alors s'empare de nous un terrible sentiment de la continuit&eacute;
+ n&eacute;cessaire de l'&eacute;nergie dans quelque cercle fastidieux d'habitudes
+ st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;es, ou un sauvage d&eacute;sir, peut-&ecirc;tre, que
+ nos paupi&egrave;res s'ouvrent quelque matin sur un monde qui aurait
+ &eacute;t&eacute; refait &agrave; nouveau dans les t&eacute;n&egrave;bres pour notre
+ plaisir&mdash;un monde dans lequel les choses auraient de nouvelles formes et de
+ nouvelles couleurs, qui serait chang&eacute;, qui aurait d'autres secrets, un monde
+ dans lequel le pass&eacute; aurait peu ou point de place, aucune survivance,
+ m&ecirc;me sous forme consciente d'obligation ou de regret, la remembrance m&ecirc;me
+ des joies ayant son amertume, et la m&eacute;moire des plaisirs, ses douleurs.</p>
+ <p>C'&eacute;tait la cr&eacute;ation de pareils mondes qui semblait &agrave; Dorian
+ Gray, l'un des seuls, le seul objet m&ecirc;me de la vie; dans sa course aux
+ sensations, ce serait nouveau et d&eacute;licieux, et poss&eacute;derait cet
+ &eacute;l&eacute;ment d'&eacute;tranget&eacute; si essentiel au roman; il adopterait
+ certains modes de pens&eacute;e qu'il savait &eacute;trangers &agrave; sa nature,
+ n'abandonnerait &agrave; leurs captieuses influences, et ayant, de cette
+ fa&ccedil;on, saisi leurs couleurs et satisfait sa curiosit&eacute; intellectuelle,
+ les laisserait avec cette sceptique indiff&eacute;rence qui n'est pas incompatible
+ avec une r&eacute;elle ardeur de temp&eacute;rament et qui en est m&ecirc;me, suivant
+ certains psychologistes modernes, une n&eacute;cessaire condition.</p>
+ <p>Le bruit courut quelque temps qu'il allait embrasser la communion catholique
+ romaine; et certainement le rituel romain avait toujours eu pour lui un grand
+ attrait. Le Sacrifice quotidien, plus terriblement r&eacute;el que tous les
+ sacrifices du monde antique, l'attirait autant par son superbe d&eacute;dain de
+ l'&eacute;vidence des sens, que par la simplicit&eacute; primitive de ses
+ &eacute;l&eacute;ments et l'&eacute;ternel path&eacute;tique de la Trag&eacute;die
+ humaine qu'il cherche &agrave; symboliser.</p>
+ <p>Il aimait &agrave; s'agenouiller sur les froids pav&eacute;s de marbre, et
+ &agrave; contempler le pr&ecirc;tre, dans sa rigide dalmatique fleurie,
+ &eacute;cartant lentement avec ses blanches mains le voile du tabernacle, ou
+ &eacute;levant l'ostensoir serti de joyaux, contenant la p&acirc;le hostie qu'on
+ croirait parfois &ecirc;tre, en v&eacute;rit&eacute;, le <i>panis coelestis</i>, le pain
+ des anges&mdash;ou, rev&ecirc;tu des attributs de la Passion du Christ, brisant
+ l'hostie dans le calice et frappant sa poitrine pour ses p&eacute;ch&eacute;s. Les
+ encensoirs fumants, que des enfants v&ecirc;tus de dentelles et d'&eacute;carlate
+ balan&ccedil;aient gravement dans l'air, comme de grandes fleurs d'or, le
+ s&eacute;duisaient infiniment. En s'en allant, il s'&eacute;tonnait devant les
+ confessionnaux obscurs, et s'attardait dans l'ombre de l'un d'eux, &eacute;coutant
+ les hommes et les femmes souffler &agrave; travers la grille us&eacute;e l'histoire
+ v&eacute;ritable de leur vie.</p>
+ <p>Mais il ne tomba jamais dans l'erreur d'arr&ecirc;ter son d&eacute;veloppement
+ intellectuel par l'acceptation formelle d'une croyance ou d'un syst&egrave;me, et ne
+ prit point pour demeure d&eacute;finitive, une auberge tout juste convenable au
+ s&eacute;jour d'une nuit ou de quelques heures d'une nuit sans &eacute;toiles et sans
+ lune.</p>
+ <p>Le mysticisme, avec le merveilleux pouvoir qui est en lui de parer
+ d'&eacute;tranget&eacute; les choses vulgaires, et l'antinomie subtile qui semble
+ toujours l'accompagner, l'&eacute;mut pour un temps....</p>
+ <p>Pour un temps aussi, il inclina vers les doctrines mat&eacute;rialistes du
+ darwinisme allemand, et trouva un curieux plaisir &agrave; placer les pens&eacute;es
+ et les passions des hommes dans quelque cellule perl&eacute;e du cerveau, ou dans
+ quelque nerf blanc du corps, se complaisant &agrave; la conception de la
+ d&eacute;pendance absolue de l'esprit &agrave; certaines conditions physiques,
+ morbides ou sanitaires, normales ou malades.</p>
+ <p>Mais, comme il a &eacute;t&eacute; dit d&eacute;j&agrave;, aucune th&eacute;orie
+ sur la vie ne lui sembla avoir d'importance compar&eacute;e &agrave; la Vie
+ elle-m&ecirc;me. Il e&ucirc;t profond&eacute;ment conscience de la
+ st&eacute;rilit&eacute; de la sp&eacute;culation intellectuelle quand on la
+ s&eacute;pare de l'action et de l'exp&eacute;rience. Il per&ccedil;ut que les sens,
+ non moins que l'&acirc;me, avaient aussi leurs myst&egrave;res spirituels et
+ r&eacute;v&eacute;l&eacute;s.</p>
+ <p>Il se mit &agrave; &eacute;tudier les parfums, et les secrets de leur confection,
+ distillant lui-m&ecirc;me des huiles puissamment parfum&eacute;es, ou br&ucirc;lant
+ d'odorantes gommes venant de l'Orient. Il comprit qu'il n'y avait point de
+ disposition d'esprit qui ne trouva sa contrepartie dans la vie sensorielle, et essaya
+ de d&eacute;couvrir leurs relations v&eacute;ritables; ainsi l'encens lui sembla
+ l'odeur des mystiques et l'ambregris, celle des passionn&eacute;s; la violette
+ &eacute;voque la m&eacute;moire des amours d&eacute;funtes, le musc rend
+ d&eacute;ment et le champac pervertit l'imagination. Il tenta souvent
+ d'&eacute;tablir une psychologie des parfums, et d'estimer les diverses influences
+ des racines douces-odorantes, des fleurs charg&eacute;es de pollen parfum&eacute;,
+ des baumes aromatiques, des bois de senteur sombres, du nard indien qui rend malade,
+ de l'hovenia qui affole les hommes, et de l'alo&egrave;s dont il est dit qu'il chasse
+ la m&eacute;lancolie de l'&acirc;me.</p>
+ <p>D'autres fois, il se d&eacute;vouait enti&egrave;rement &agrave; la musique et
+ dans une longue chambre treilliss&eacute;e, au plafond de vermillon et d'or, aux murs
+ de laque vert olive, il donnait d'&eacute;tranges concerts o&ugrave; de folles
+ gypsies tiraient une ardente musique de petites cithares, o&ugrave; de graves
+ Tunisiens aux tartans jaunes arrachaient des sons aux cordes tendues de monstrueux
+ luths, pendant que des n&egrave;gres ricaneurs battaient avec monotonie sur des
+ tambours de cuivre, et qu'accroupis sur des nattes &eacute;carlates, de minces
+ Indiens coiff&eacute;s de turbans soufflaient dans de longues pipes de roseau ou
+ d'airain, en charmant, ou feignant de charmer, d'&eacute;normes serpents &agrave;
+ capuchon ou d'horribles vip&egrave;res cornues.</p>
+ <p>Les &acirc;pres intervalles et les discords aigus de cette musique barbare le
+ r&eacute;veillaient quand la gr&acirc;ce de Schubert, les tristesses belles de Chopin
+ et les c&eacute;lestes harmonies de Beethoven ne pouvaient l'&eacute;mouvoir.</p>
+ <p>Il recueillit de tous les coins du monde les plus &eacute;tranges instruments
+ qu'il fut possible de trouver, m&ecirc;me dans les tombes des peuples morts ou parmi
+ les quelques tribus sauvages qui ont surv&eacute;cu &agrave; la civilisation de
+ l'Ouest, et il aimait &agrave; les toucher, &agrave; les essayer.</p>
+ <p>Il poss&eacute;dait le myst&eacute;rieux <i>juruparis</i> des Indiens du Rio Negro
+ qu'il n'est pas permis aux femmes de voir, et que ne peuvent m&ecirc;me contempler
+ les jeunes gens que lorsqu'ils ont &eacute;t&eacute; soumis au je&ucirc;ne et
+ &agrave; la flagellation, les jarres de terre des P&eacute;ruviens dont on tire des
+ sons pareils &agrave; des cris per&ccedil;ants d'oiseaux, les fl&ucirc;tes faites
+ d'ossements humains pareilles &agrave; celles qu'Alfonso de Olvalle entendit au
+ Chili, et les verts jaspes sonores que l'on trouve pr&egrave;s de Cuzco et qui
+ donnent une note de douceur singuli&egrave;re.</p>
+ <p>Il avait des gourdes peintes remplies de cailloux, qui r&eacute;sonnaient quand on
+ les secouait, le long <i>clarin</i> des Mexicains dans lequel le musicien ne doit pas
+ souffler, mais en aspirer l'air, le <i>ture</i> rude des tribus de l'Amazone, dont sonnent
+ les sentinelles perch&eacute;es tout le jour dans de hauts arbres et que l'on peut
+ entendre, dit-on, &agrave; trois lieues de distance; le <i>teponaztli</i> aux deux langues
+ vibrantes de bois, que l'on bat avec des joncs enduits d'une gomme &eacute;lastique
+ obtenu du suc laiteux des plantes; des cloches d'Ast&egrave;ques, dites <i>yolt</i>,
+ r&eacute;unies en grappes, et un gros tambour cylindrique, couvert de peaux de grands
+ serpents semblables &agrave; celui que vit Bernal Diaz quand il entra avec Cortez
+ dans le temple mexicain, et dont il nous a laiss&eacute; du son douloureux une si
+ &eacute;clatante description.</p>
+ <p>Le caract&egrave;re fantastique de ces instruments le charmait, et il
+ &eacute;prouva un &eacute;trange bonheur &agrave; penser que l'art comme la nature,
+ avait ses monstres, choses de formes bestiales aux voix hideuses.</p>
+ <p>Cependant, au bout de quelque temps, ils l'ennuy&egrave;rent, et il allait dans sa
+ loge &agrave; l'Op&eacute;ra, seul ou avec lord Henry, &eacute;couter, extasi&eacute;
+ de bonheur, le <i>Tannhauser</i>, voyant dans l'ouverture du chef-d'oeuvre comme le
+ pr&eacute;lude de la trag&eacute;die de sa propre &acirc;me.</p>
+ <p>La fantaisie des joyaux le prit, et il apparut un jour dans un bal
+ d&eacute;guis&eacute; en Anne de Joyeuse, amiral de France, portant un costume
+ couvert de cinq cent soixante perles. Ce go&ucirc;t l'obs&eacute;da pendant des
+ ann&eacute;es, et l'on peut croire qu'il ne le quitta jamais.</p>
+ <p>Il passait souvent des journ&eacute;es enti&egrave;res, rangeant et
+ d&eacute;rangeant dans leurs bo&icirc;tes les pierres vari&eacute;es qu'il avait
+ r&eacute;unies, par exemple, le chrysob&eacute;ryl vert olive qui devient rouge
+ &agrave; la lumi&egrave;re de la lampe, le cymophane aux fils d'argent, le
+ p&eacute;ridot couleur pistache, les topazes roses et jaunes, les escarboucles d'un
+ fougueux &eacute;carlate aux &eacute;toiles tremblantes de quatre rais, les pierres
+ de cinnamome d'un rouge de flamme, les spinelles oranges et violac&eacute;es et les
+ am&eacute;thystes aux couches altern&eacute;es de rubis et de saphyr.</p>
+ <p>Il aimait l'or rouge de la pierre solaire, la blancheur perl&eacute;e de la pierre
+ de lune, et l'arc-en-ciel bris&eacute; de l'opale laiteuse. Il fit venir d'Amsterdam
+ trois &eacute;meraudes d'extraordinaire grandeur et d'une richesse incomparable de
+ couleur, et il eut une turquoise <i>de la vieille roche</i> qui fit l'envie de tous les
+ connaisseurs.</p>
+ <p>Il d&eacute;couvrit aussi de merveilleuses histoires de pierreries.... Dans la
+ &laquo;Cl&eacute;ricalis Disciplina&raquo; d'Alphonso, il est parl&eacute; d'un
+ serpent qui avait des yeux en vraie hyacinthe, et dans l'histoire romanesque
+ d'Alexandre, il est dit que le conqu&eacute;rant d'Emathia trouva dans la
+ vall&eacute;e du Jourdain des serpents &laquo;portant sur leurs dos des colliers
+ d'&eacute;meraude.&raquo;</p>
+ <p>Philostrate raconte qu'il y avait une gemme dans la cervelle d'un dragon qui
+ faisait que &laquo;par l'exhibition de lettres d'or et d'une robe de pourpre&raquo;
+ on pouvait endormir le monstre et le tuer.</p>
+ <p>Selon le grand alchimiste, Pierre de Boniface, le diamant rendait un homme
+ invisible, et l'agate des Indes le faisait &eacute;loquent. La cornaline apaisait la
+ colore, l'hyacinthe provoquait le sommeil et l'am&eacute;thyste chassait les
+ fum&eacute;es de l'ivresse. Le grenat mettait en fuite les d&eacute;mons et
+ l'hydropicus faisait changer la lune de couleur. La s&eacute;l&eacute;nite croissait
+ et d&eacute;clinait de couleur avec la lune, et le meloceus, qui fait
+ d&eacute;couvrir les voleurs, ne pouvait &ecirc;tre terni que par le sang d'un
+ chevreau.</p>
+ <p>L&eacute;onardus Camillus a vu une blanche pierre prise dans la cervelle d'un
+ crapaud nouvellement tu&eacute;, qui &eacute;tait un antidote certain contre les
+ poisons; le bezoard que l'on trouvait dans le coeur d'une antilope &eacute;tait un
+ charme contre la peste; selon Democritus, les aspilates que l'on d&eacute;couvrait
+ dans les nids des oiseaux d'Arabie, gardaient leurs porteurs de tout danger venant du
+ feu.</p>
+ <p>Le roi de Ceylan allait &agrave; cheval par la ville avec un gros rubis dans sa
+ main, pour la c&eacute;r&eacute;monie de son couronnement. Les portes du palais de
+ Jean-le-Pr&ecirc;tre &eacute;taient &laquo;faites de sardoines, au milieu desquelles
+ &eacute;tait incrust&eacute;e la corne d'une vip&egrave;re cornue, ce qui faisait que
+ nul homme portant du poison ne pouvait entrer.&raquo; Au fronton, l'on voyait
+ &laquo;deux pommes d'or dans lesquelles &eacute;taient ench&acirc;ss&eacute;es deux
+ escarboucles&raquo; de sorte que l'or luisait dans le jour et que les escarboucles
+ &eacute;clairaient la nuit.</p>
+ <p>Dans l'&eacute;trange roman de Lodge &laquo;Une perle d'Am&eacute;rique&raquo; il
+ est &eacute;crit que dans la chambre de la reine, on pouvait voir &laquo;toutes les
+ chastes femmes du monde, v&ecirc;tues d'argent, regardant &agrave; travers de beaux
+ miroirs de chrysolithes, d'escarboucles, de saphyrs et d'&eacute;meraudes
+ vertes&raquo;. Marco Polo a vu les habitants du Zipango placer des perles roses dans
+ la bouche des morts.</p>
+ <p>Un monstre marin s'&eacute;tait enamour&eacute; de la perle qu'un plongeur
+ rapportait au roi Perozes, avait tu&eacute; le voleur, et pleur&eacute; sept lunes
+ sur la perte du joyau. Quand les Huns attir&egrave;rent le roi dans une grande fosse,
+ il s'envola, Procope nous raconte, et il ne fut jamais retrouv&eacute; bien que
+ l'empereur Anastasius eut offert cinq cent tonnes de pi&egrave;ces d'or &agrave; qui
+ le d&eacute;couvrirait.... Le roi de Malabar montra &agrave; un certain
+ V&eacute;nitien un rosaire de trois cent quatre perles, une pour chaque dieu qu'il
+ adorait.</p>
+ <p>Quand le duc de Valentinois, fils d'Alexandre VI, fit visite &agrave; Louis XII de
+ France, son cheval &eacute;tait bard&eacute; de feuilles d'or, si l'on en croit
+ Brant&ocirc;me, et son chapeau portait un double rang de rubis qui r&eacute;pandaient
+ une &eacute;clatante lumi&egrave;re. Charles d'Angleterre montait &agrave; cheval
+ avec des &eacute;triers sertis de quatre cent vingt et un diamants. Richard II avait
+ un costume, &eacute;valu&eacute; &agrave; trente mille marks, couvert de rubis
+ balais.</p>
+ <p>Hall d&eacute;crit Henry VIII allant &agrave; la Tour avant son couronnement,
+ comme portant &laquo;un pourpoint rehauss&eacute; d'or, le plastron brod&eacute; de
+ diamants et autres riches pierreries, et autour du cou, un grand baudrier enrichi
+ d'&eacute;normes balais.&raquo;</p>
+ <p>Les favoris de Jacques Ier portaient des boucles d'oreilles d'&eacute;meraudes
+ retenues par des filigranes d'or. Edouard II donna &agrave; Piers Gaveston une armure
+ d'or rouge sem&eacute;e d'hyacinthes, un collier de roses d'or serti de turquoises et
+ un heaume emperl&eacute;.... Henry II portait des gants enrichis de pierreries
+ montant jusqu'au coude et avait un gant de fauconnerie cousu de vingt rubis et de
+ cinquante-deux perles. Le chapeau ducal de Charles le T&eacute;m&eacute;raire,
+ dernier duc de Bourgogne, &eacute;tait charg&eacute; de perles piriformes et
+ sem&eacute; de saphyrs.</p>
+ <p>Quelle exquise vie que celle de jadis! Quelle magnificence dans la pompe et la
+ d&eacute;coration! Cela semblait encore merveilleux &agrave; lire, ces fastes luxueux
+ des temps abolis!</p>
+ <p>Puis il tourna son attention vers les broderies, les tapisseries, qui tenaient
+ lieu de fresques dans les salles glac&eacute;es des nations du Nord. Comme il
+ s'absorbait dans ce sujet&mdash;il avait toujours eu une extraordinaire
+ facult&eacute; d'absorber totalement son esprit dans quoi qu'il
+ entrepr&icirc;t&mdash;il s'assombrit &agrave; la pens&eacute;e de la ruine que le
+ temps apportait sur les belles et prestigieuses choses. Lui, toutefois, y avait
+ &eacute;chapp&eacute;....</p>
+ <p>Les &eacute;t&eacute;s succ&eacute;daient aux &eacute;t&eacute;s, et les
+ jonquilles jaunes avaient fleuri et &eacute;taient mortes bien des fois, et des nuits
+ d'horreur r&eacute;p&eacute;taient l'histoire de leur honte, et lui n'avait pas
+ chang&eacute;!... Nul hiver n'ab&icirc;ma sa face, ne ternit sa puret&eacute;
+ florale. Quelle diff&eacute;rence avec les choses mat&eacute;rielles! O&ugrave;
+ &eacute;taient-elles maintenant?</p>
+ <p>O&ugrave; &eacute;tait la belle robe couleur de crocus, pour laquelle les dieux
+ avaient combattu les g&eacute;ants, que de brunes filles avaient tiss&eacute; pour le
+ plaisir d'Ath&egrave;n&eacute;?... O&ugrave;, l'&eacute;norme velarium que
+ N&eacute;ron avait tendu devant le Colis&eacute;e de Rome, cette voile titanesque de
+ pourpre sur laquelle &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s les cieux
+ &eacute;toil&eacute;s et Apollon conduisant son quadrige de blancs coursiers aux
+ r&ecirc;nes d'or?...</p>
+ <p>Il s'attardait &agrave; regarder les curieuses nappes apport&eacute;es pour le
+ Pr&ecirc;tre du Soleil, sur lesquelles &eacute;taient d&eacute;pos&eacute;es toutes
+ les friandises et les viandes dont on avait besoin pour les f&ecirc;tes, le drap
+ mortuaire du roi Chilp&eacute;ric brod&eacute; de trois cents abeilles d'or, les
+ robes fantastiques qui excit&egrave;rent l'indignation de l'&eacute;v&ecirc;que de
+ Pont, o&ugrave; &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s &laquo;des lions, des
+ panth&egrave;res, des ours, des dogues, des for&ecirc;ts, des rochers, des chasseurs,
+ en un mot tout ce qu'un peintre peut copier dans la nature&raquo; et le costume
+ port&eacute; une fois par Charles d'Orl&eacute;ans dont les manches &eacute;taient
+ adorn&eacute;es des vers d'une chanson commen&ccedil;ant par</p>
+ <div class="blockquot">
+ <p><i>Madame, je suis tout joyeux</i>....</p>
+ </div>
+ <p>L'accompagnement musical des paroles &eacute;tait tiss&eacute; en fils d'or, et
+ chaque note ayant la forme carr&eacute;e du temps, &eacute;tait faite de quatre
+ perles....</p>
+ <p>Il lut la description de l'ameublement de la chambre qui fut
+ pr&eacute;par&eacute;e &agrave; Rheims pour la Reine Jeanne de Bourgogne; &laquo;elle
+ &eacute;tait d&eacute;cor&eacute;e de treize cent vingt et un perroquets
+ brod&eacute;s et blasonn&eacute;s aux armes du Roi, en plus de cinq cent soixante et
+ un papillons dont les ailes portaient les armes de la reine, le tout d'or&raquo;.</p>
+ <p>Catherine de M&eacute;dicis avait un lit de deuil fait pour elle de noir velours
+ parsem&eacute; de croissants de lune et de soleils. Les rideaux en &eacute;taient de
+ damas; sur leur champ or et argent &eacute;taient brod&eacute;s des couronnes de
+ verdure et des guirlandes, les bords frang&eacute;s de perles, et la chambre qui
+ contenait ce lit &eacute;tait entour&eacute;e de devises d&eacute;coup&eacute;es dans
+ un velours noir et plac&eacute;es sur un fond d'argent. Louis XIV avait des
+ cariatides v&ecirc;tues d'or de quinze pieds de haut dans ses palais.</p>
+ <p>Le lit de justice de Sobieski, roi de Pologne, &eacute;tait fait de brocard d'or
+ de Smyrne cousu de turquoises, et dessus, les vers du Koran. Ses supports
+ &eacute;taient d'argent dor&eacute;, merveilleusement travaill&eacute;,
+ charg&eacute;s &agrave; profusion de m&eacute;daillons &eacute;maill&eacute;s ou de
+ pierreries. Il avait &eacute;t&eacute; pris pr&egrave;s de Vienne dans un camp turc
+ et l'&eacute;tendard de Mahomet avait flott&eacute; sous les ors tremblants de son
+ dais.</p>
+ <p>Pendant toute une ann&eacute;e, Dorian se passionna &agrave; accumuler les plus
+ d&eacute;licieux sp&eacute;cimens qu'il lui fut possible de d&eacute;couvrir de l'art
+ textile et de la broderie; il se procura les adorables mousselines de Delhi finement
+ tiss&eacute;es de palmes d'or et piqu&eacute;es d'ailes iridescentes de
+ scarab&eacute;es; les gazes du Dekkan, que leur transparence fait appeler en Orient
+ <i>air tiss&eacute;</i>, <i>eau courante</i> ou <i>ros&eacute;e du soir</i>; d'&eacute;tranges
+ &eacute;toffes histori&eacute;es de Java; de jaunes tapisseries chinoises savamment
+ travaill&eacute;es; des livres reli&eacute;s en satin fauve ou en soie d'un bleu
+ prestigieux, portant sur leurs plats des fleurs de lys, des oiseaux, des figures; des
+ dentelles au point de Hongrie, des brocards siciliens et de rigides velours
+ espagnols; des broderies georgiennes aux coins dor&eacute;s et des <i>Foukousas</i>
+ japonais aux tons d'or vert, pleins d'oiseaux aux plumages multicolores et
+ fulgurants.</p>
+ <p>Il eut aussi une particuli&egrave;re passion pour les v&ecirc;tements
+ eccl&eacute;siastiques, comme il en eut d'ailleurs pour toute chose se rattachant au
+ service de l'&Eacute;glise.</p>
+ <p>Dans les longs coffres de c&egrave;dre qui bordaient la galerie ouest de sa
+ maison, il avait recueilli de rares et merveilleux sp&eacute;cimens de ce qui est
+ r&eacute;ellement les habillements de la &laquo;Fianc&eacute;e du Christ&raquo; qui
+ doit se v&ecirc;tir de pourpre, de joyaux et de linges fins dont elle cache son corps
+ an&eacute;mi&eacute; par les mac&eacute;rations, us&eacute; par les souffrances
+ recherch&eacute;es, bless&eacute; des plaies qu'elle s'infligea.</p>
+ <p>Il poss&eacute;dait une chape somptueuse de soie cramoisie et d'or
+ damass&eacute;e, orn&eacute;e d'un dessin courant de grenades dor&eacute;es
+ pos&eacute;es sur des fleurs &agrave; six p&eacute;tales cantonn&eacute;es de pommes
+ de pin incrust&eacute;es de perles. Les orfrois repr&eacute;sentaient des
+ sc&egrave;nes de la vie de la Vierge, et son Couronnement &eacute;tait brod&eacute;
+ au chef avec des soies de couleurs; c'&eacute;tait un ouvrage italien du XVe
+ si&egrave;cle.</p>
+ <p>Une autre chape &eacute;tait en velours vert, broch&eacute;e de feuilles d'acanthe
+ cord&eacute;es o&ugrave; se rattachaient de blanches fleurs &agrave; longue tige; les
+ d&eacute;tails en &eacute;taient trait&eacute;s au fil d'argent et des cristaux
+ color&eacute;s s'y rencontraient; une t&ecirc;te de S&eacute;raphin y figurait,
+ travaill&eacute;e au fil d'or; les orfrois &eacute;taient diapr&eacute;s de soies
+ rouges et or, et parsem&eacute;s de m&eacute;daillons de plusieurs saints et martyrs,
+ parmi lesquels Saint-S&eacute;bastien.</p>
+ <p>Il avait aussi des chasubles de soie couleur d'ambre, des brocards d'or et de soie
+ bleue, des damas de soie jaune, des &eacute;toffes d'or, o&ugrave; &eacute;tait
+ figur&eacute;e la Passion et la Crucifixion, brod&eacute;es de lions, de paons et
+ d'autres embl&egrave;mes; des dalmatiques de satin blanc, et de damas de soie
+ ros&eacute;e, d&eacute;cor&eacute;es de tulipes, de dauphins et de fleurs de lys; des
+ nappes d'autel de velours &eacute;carlate et de lin bleu; des corporaux, des voiles
+ de calice, des manipules.... Quelque chose aiguisait son imagination de penser aux
+ usages mystiques &agrave; quoi tout cela avait r&eacute;pondu.</p>
+ <p>Car ces tr&eacute;sors, toutes ces choses qu'il collectionnait dans son habitation
+ ravissante, lui &eacute;taient un moyen d'oubli, lui &eacute;taient une
+ mani&egrave;re d'&eacute;chapper, pour un temps, &agrave; certaines terreurs qu'il ne
+ pouvait supporter.</p>
+ <p>Sur les murs de la solitaire chambre verrouill&eacute;e o&ugrave; toute son
+ enfance s'&eacute;tait pass&eacute;e, il avait pendu de ses mains, le terrible
+ portrait dont les traits changeants lui d&eacute;montraient la d&eacute;gradation
+ r&eacute;elle de sa vie, et devant il avait pos&eacute; en guise de rideau un pallium
+ de pourpre et d'or.</p>
+ <p>Pendant des semaines, il ne la visitait, t&acirc;chait d'oublier la hideuse chose
+ peinte, et recouvrant sa l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de coeur, sa joie insouciante,
+ se replongeait passionn&eacute;ment dans l'existence. Puis, quelque nuit, il se
+ glissait hors de chez lui, et se rendait aux environs horribles des <i>Blue Gate
+ Fields</i>, et il y restait des jours, jusqu'&agrave; ce qu'il en fut chass&eacute;. A
+ son retour, il s'asseyait en face du portrait, vomissant alternativement sa
+ reproduction et lui-m&ecirc;me, bien que rempli, d'autres fois, de cet orgueil de
+ l'individualisme qui est une demie fascination du p&eacute;ch&eacute;, et souriant,
+ avec un secret plaisir, &agrave; l'ombre informe portant le fardeau qui aurait
+ d&ucirc; &ecirc;tre sien.</p>
+ <p>Au bout de quelques ann&eacute;es, il ne put rester longtemps hors d'Angleterre et
+ vendit la villa qu'il partageait &agrave; Trouville avec lord Henry, de m&ecirc;me
+ que la petite maison aux murs blancs qu'il poss&eacute;dait &agrave; Alger o&ugrave;
+ ils avaient demeur&eacute; plus d'un hiver. Il ne pouvait se faire &agrave;
+ l'id&eacute;e d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute; du tableau qui avait une telle part
+ dans sa vie, et s'effrayait &agrave; penser que pendant son absence quelqu'un
+ p&ucirc;t entrer dans la chambre, malgr&eacute; les barres qu'il avait fait mettre
+ &agrave; la porte.</p>
+ <p>Il sentait cependant que le portrait ne dirait rien &agrave; personne, bien qu'il
+ concerv&acirc;t, sous la turpitude et la laideur des traits, une ressemblance
+ marqu&eacute;e avec lui; mais que pourrait-il apprendre &agrave; celui qui le
+ verrait? Il rirait &agrave; ceux qui tenteraient de le railler. Ce n'&eacute;tait pas
+ lui qui l'avait peint, que pouvait lui faire cette vilenie et cette honte? Le
+ croirait-on m&ecirc;me s'il l'avouait?</p>
+ <p>Il craignait quelque chose, malgr&eacute; tout.... Parfois quand il &eacute;tait
+ dans sa maison de Nottinghamshire, entour&eacute; des &eacute;l&eacute;gants jeunes
+ gens de sa classe dont il &eacute;tait le chef reconnu, &eacute;tonnant le
+ comt&eacute; par son luxe d&eacute;r&eacute;gl&eacute; et l'incroyable splendeur de
+ son mode d'existence, il quittait soudainement ses h&ocirc;tes, et courait subitement
+ &agrave; la ville s'assurer que la porte n'avait &eacute;t&eacute; forc&eacute;e et
+ que le tableau s'y trouvait encore.... S'il avait &eacute;t&eacute; vol&eacute;?
+ Cette pens&eacute;e le remplissait d'horreur!... Le monde conna&icirc;trait alors son
+ secret.... Ne le connaissait-il point d&eacute;j&agrave;?</p>
+ <p>Car bien qu'il fascin&acirc;t la plupart des gens, beaucoup le m&eacute;prisaient.
+ Il fut presque blackboul&eacute; dans un club de West-End dont sa naissance et sa
+ position sociale lui permettaient de plein droit d'&ecirc;tre membre, et l'on
+ racontait qu'une fois, introduit dans un salon du <i>Churchill</i>, le duc de Berwick et
+ un autre gentilhomme se lev&egrave;rent et sortirent aussit&ocirc;t d'une
+ fa&ccedil;on qui fut remarqu&eacute;e. De singuli&egrave;res histoires coururent sur
+ son compte alors qu'il e&ucirc;t pass&eacute; sa vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e.
+ Il fut colport&eacute; qu'on l'avait vu se disputer avec des matelots
+ &eacute;trangers dans une taverne louche des environs de Whitechapel, qu'il
+ fr&eacute;quentait des voleurs et des faux monnayeurs et connaissait les
+ myst&egrave;res de leur art.</p>
+ <p>Notoires devinrent ses absences extraordinaires, et quand il reparaissait dans le
+ monde, les hommes se parlaient l'un &agrave; l'autre dans les coins, ou passaient
+ devant lui en ricanant, ou le regardaient avec des yeux qu&ecirc;teurs et froids
+ comme s'ils &eacute;taient d&eacute;termin&eacute;s &agrave; conna&icirc;tre son
+ secret.</p>
+ <p>Il ne porta aucune attention &agrave; ces insolences et &agrave; ces manques
+ d'&eacute;gards; d'ailleurs, dans l'opinion de la plupart des gens, ses
+ mani&egrave;res franches et d&eacute;bonnaires, son charmant sourire d'enfant, et
+ l'infinie gr&acirc;ce de sa merveilleuse jeunesse, semblaient une r&eacute;ponse
+ suffisante aux calomnies, comme ils disaient, qui circulaient sur lui.... Il fut
+ remarqu&eacute;, toutefois, que ceux qui avaient paru ses plus intimes amis,
+ semblaient le fuir maintenant. Les femmes qui l'avait farouchement ador&eacute;, et,
+ pour lui, avaient brav&eacute; la censure sociale et d&eacute;fi&eacute; les
+ convenances, devenaient p&acirc;les de honte ou d'horreur quand il entrait dans la
+ salle o&ugrave; elles se trouvaient.</p>
+ <p>Mais ces scandales souffl&eacute;s &agrave; l'oreille accrurent pour certains, au
+ contraire, son charme &eacute;trange et dangereux. Sa grande fortune lui fut un
+ &eacute;l&eacute;ment de s&eacute;curit&eacute;. La soci&eacute;t&eacute;, la
+ soci&eacute;t&eacute; civilis&eacute;e tout au moins, croit difficilement du mal de
+ ceux qui sont riches et beaux. Elle sent instinctivement que les mani&egrave;res sont
+ de plus grande importance que la morale, et, &agrave; ses yeux, la plus haute
+ respectabilit&eacute; est de moindre valeur que la possession d'un bon chef.</p>
+ <p>C'est vraiment une pi&egrave;tre consolation que de se dire d'un homme qui vous a
+ fait mal d&icirc;ner, ou boire un vin discutable, que sa vie priv&eacute;e est
+ irr&eacute;prochable. M&ecirc;me l'exercice des vertus cardinales ne peuvent racheter
+ des <i>entr&eacute;es</i> servies demi-froides, comme lord Henry, parlant un jour sur ce
+ sujet, le fit remarquer, et il y a vraiment beaucoup &agrave; dire &agrave; ce
+ propos, car les r&egrave;gles de la bonne soci&eacute;t&eacute; sont, ou pourraient
+ &ecirc;tre, les m&ecirc;mes que celles de l'art. La forme y est absolument
+ essentielle. Cela pourrait avoir la dignit&eacute; d'un c&eacute;r&eacute;monial,
+ aussi bien que son irr&eacute;alit&eacute;, et pourrait combiner le caract&egrave;re
+ insinc&egrave;re d'une pi&egrave;ce romantique avec l'esprit et la beaut&eacute; qui
+ nous font d&eacute;licieuses de semblables pi&egrave;ces. L'insinc&eacute;rit&eacute;
+ est-elle une si terrible chose? Je ne le pense pas. C'est simplement une
+ m&eacute;thode &agrave; l'aide de laquelle nous pouvons multiplier nos
+ personnalit&eacute;s.</p>
+ <p>C'&eacute;tait du moins, l'opinion de Dorian Gray.</p>
+ <p>Il s'&eacute;tonnait de la psychologie superficielle qui consiste &agrave;
+ concevoir le <i>Moi</i> dans l'homme comme une chose simple, permanente, digne de
+ confiance, et d'une certaine essence. Pour lui, l'homme &eacute;tait un &ecirc;tre
+ compos&eacute; de myriades de vies et de myriades de sensations, une complexe et
+ multiforme cr&eacute;ature qui portait en elle d'&eacute;tranges h&eacute;ritages de
+ doutes et de passions, et dont la chair m&ecirc;me &eacute;tait infect&eacute;e des
+ monstrueuses maladies de la mort.</p>
+ <p>Il aimait &agrave; fl&acirc;ner dans la froide et nue galerie de peinture de sa
+ maison de campagne, contemplant les divers portraits de ceux dont le sang coulait en
+ ses veines.</p>
+ <p>Ici &eacute;tait Philip Herbert, dont Francis Osborne dit dans ses &laquo;Memoires
+ on the Reigns of Queen Elizabeth and King James&raquo; qu'&laquo;il fut choy&eacute;
+ par la cour pour sa belle figure qu'il ne conserva pas longtemgs...&raquo; Etait-ce
+ la vie du jeune Herbert qu'il continuait quelquefois?... Quelque &eacute;trange germe
+ empoisonn&eacute; ne s'&eacute;tait-il communiqu&eacute; de g&eacute;n&eacute;ration
+ en g&eacute;n&eacute;ration jusqu'&agrave; lui? N'&eacute;tait-ce pas quelque reste
+ obscur de cette gr&acirc;ce fl&eacute;trie qui l'avait fait si subitement et presque
+ sans cause, prof&eacute;rer dans l'atelier de Basil Hallward cette pri&egrave;re
+ folle qui avait chang&eacute; sa vie?...</p>
+ <p>L&agrave;, en pourpoint rouge brod&eacute; d'or, dans un manteau couvert de
+ pierreries, la fraise et les poignets piqu&eacute;s d'or, s'&eacute;rigeait sir
+ Anthony Sherard, avec, &agrave; ses pieds, son armure d'argent et de sable. Quel
+ avait &eacute;t&eacute; le legs de cet homme? Lui avait-il laiss&eacute;, cet amant
+ de Giovanna de Naples, un h&eacute;ritage de p&eacute;ch&eacute; et de honte?
+ N'&eacute;taient-elles simplement, ses propres actions, les r&ecirc;ves que ce mort
+ n'avait os&eacute; r&eacute;aliser?</p>
+ <p>Sur une toile &eacute;teinte, souriait lady Elizabeth Devereux, &agrave; la coiffe
+ de gaze, au corsage de perles lac&eacute;, portant les manches aux crev&eacute;s de
+ satin rose. Une fleur &eacute;tait dans sa main droite, et sa gauche
+ &eacute;treignait un collier &eacute;maill&eacute; de blanches roses de Damas. Sur la
+ table &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, une pomme et une mandoline.... Il y avait de
+ larges rosettes vertes sur ses petits souliers pointus. Il connaissait sa vie et les
+ &eacute;tranges histoires que l'on savait de ses amants. Quelque chose de son
+ temp&eacute;rament &eacute;tait-il en lui? Ses yeux ovales aux lourdes
+ paupi&egrave;res semblaient curieusement le regarder.</p>
+ <p>Et ce George Willoughby, avec ses cheveux poudr&eacute;s et ses mouches
+ fantastiques!... Quel mauvais air il avait! Sa face &eacute;tait h&acirc;l&eacute;e
+ et saturnienne, et ses l&egrave;vres sensuelles se retroussaient avec d&eacute;dain.
+ Sur ses mains jaunes et d&eacute;charn&eacute;es charg&eacute;es de bagues,
+ retombaient des manchettes de dentelle pr&eacute;cieuse. Il avait &eacute;t&eacute;
+ un des dandies du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle et, dans sa jeunesse, l'ami de
+ lord Ferrars.</p>
+ <p>Que penser de ce second lord Beckenham, compagnon du Prince R&eacute;gent dans ses
+ plus f&acirc;cheux jours et l'un des t&eacute;moins de son mariage secret avec madame
+ Fitz-Herbert?... Comme il paraissait fier et beau, avec ses cheveux ch&acirc;tains et
+ sa pose insolente! Quelles passions lui avait-il transmises? Le monde l'avait
+ jug&eacute; inf&acirc;me; il &eacute;tait des orgies de Carlton House.
+ L'&eacute;toile de la Jarreti&egrave;re brillait &agrave; sa poitrine....</p>
+ <p>A c&ocirc;t&eacute; de lui &eacute;tait pendu le portrait de sa femme, p&acirc;le
+ cr&eacute;ature aux l&egrave;vres minces, v&ecirc;tue de noir. Son sang, aussi,
+ coulait en lui. Comme tout cela lui parut curieux!</p>
+ <p>Et sa m&egrave;re, qui ressemblait &agrave; lady Hamilton, sa m&egrave;re aux
+ l&egrave;vres humides, rouges comme vin!... Il savait ce qu'il tenait d'elle! Elle
+ lui avait l&eacute;gu&eacute; sa beaut&eacute;, et sa passion pour la beaut&eacute;
+ des autres. Elle riait &agrave; lui dans une robe l&acirc;che de Bacchante; il y
+ avait des feuilles de vigne dans sa chevelure, un flot de pourpre coulait de la coupe
+ qu'elle tenait. Les carnations de la peinture &eacute;taient &eacute;teintes, mais
+ les yeux restaient quand m&ecirc;me merveilleux par leur profondeur et le brillant du
+ coloris. Ils semblaient le suivre dans sa marche.</p>
+ <p>On a des anc&ecirc;tres en litt&eacute;rature, aussi bien que dans sa propre race,
+ plus proches peut-&ecirc;tre encore comme type et temp&eacute;rament, et beaucoup ont
+ sur vous une influence dont vous &ecirc;tes conscient. Il semblait parfois &agrave;
+ Dorian Gray que l'histoire du monde n'&eacute;tait que celle de sa vie, non comme
+ s'il l'avait v&eacute;cue en actions et en faits, mais comme son imagination la lui
+ avait cr&eacute;&eacute;e, comme elle avait &eacute;t&eacute; dans son cerveau, dans
+ ses passions. Il s'imaginait qu'il les avait connues toutes, ces &eacute;tranges et
+ terribles figures qui avaient pass&eacute; sur la sc&egrave;ne du monde, qui avalent
+ fait si s&eacute;duisant le p&eacute;ch&eacute;, et le mal si subtil; il lui semblait
+ que par de myst&eacute;rieuses voies, leurs vies avaient &eacute;t&eacute; la
+ sienne.</p>
+ <p>Le h&eacute;ros du merveilleux roman qui avait tant influenc&eacute; sa vie, avait
+ lui-m&ecirc;me connu ces r&ecirc;ves &eacute;tranges; il raconte dans le
+ septi&egrave;me chapitre, comment, de lauriers couronn&eacute;, pour que la foudre ne
+ le frapp&acirc;t, il s'&eacute;tait assis comme Tib&egrave;re, dans un jardin
+ &agrave; Capr&eacute;e, lisant les livres obsc&egrave;nes d'El&eacute;phantine ce
+ pendant que des nains et des paons se pavanaient autour de lui, et que le joueur de
+ fl&ucirc;te raillait le balanceur d'encens.... Comme Caligula, il avait ribot&eacute;
+ dans les &eacute;curies avec les palefreniers aux chemises vertes, et soup&eacute;
+ dans une mangeoire d'ivoire avec un cheval au frontal de pierreries.... Comme
+ Domitien, il avait err&eacute; &agrave; travers des corridors bord&eacute;s de
+ miroirs de marbre, les yeux hagards &agrave; la pens&eacute;e du couteau qui devait
+ finir ses jours, malade de cet ennui, de ce terrible <i>tedium vitae</i>, qui vient
+ &agrave; ceux auxquels la vie n'a rien refus&eacute;. Il avait lorgn&eacute;,
+ &agrave; travers une claire &eacute;meraude, les rouges boucheries du Cirque, et,
+ dans une liti&egrave;res de perles et de pourpre, que tiraient des mules
+ ferr&eacute;es d'argent, il avait &eacute;t&eacute; port&eacute; par la Via
+ Pomegranates &agrave; la Maison-d'Or, et entendu, pendant qu'il passait, des hommes
+ crier: <i>Nero Caesar</i>!...</p>
+ <p>Comme H&eacute;liogabale, il s'&eacute;tait fard&eacute; la face, et parmi des
+ femmes, avait fil&eacute; la quenouille, et fait venir la Lune de Carthage, pour
+ l'unir au Soleil dans un mariage mystique.</p>
+ <p>Encore et encore, Dorian relisait ce chapitre fantastique, et les deux chapitres
+ suivants, dans lesquels, comme en une curieuse tapisserie ou par des &eacute;maux
+ adroitement incrust&eacute;s, &eacute;taient peintes les figures terribles et belles
+ de ceux que le Vice et le Sang et la Lassitude ont fait monstrueux et d&eacute;ments:
+ Filippo, duc de Milan, qui tua sa femme et teignit ses l&egrave;vres d'un poison
+ &eacute;carlate, de fa&ccedil;on &agrave; ce que son amant su&ccedil;&acirc;t la mort
+ en baisant la chose morte qu'il idol&acirc;trait; Pietro Barbi, le V&eacute;nitien,
+ que l'on nomme Paul II, qui voulut vaniteusement prendre le titre de <i>Formosus</i>, et
+ dont la tiare, &eacute;valu&eacute;e &agrave; deux cent mille florins, fut le prix
+ d'un p&eacute;ch&eacute; terrible; Gian Maria Visconti, qui se servait de
+ l&eacute;vriers pour chasser les hommes, et dont le cadavre meurtri fut couvert de
+ roses par une prostitu&eacute;e qui l'avait aim&eacute;!...</p>
+ <p>Et le Borgia sur son blanc cheval, le Fratricide galopant &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; de lui, son manteau teint du sang de P&eacute;rot; Pietro Ratio, le
+ jeune cardinal-archiv&ecirc;que de Florence, enfant et mignon de Sixte IV, dont la
+ beaut&eacute; ne fut &eacute;gal&eacute;e que par la d&eacute;bauche, et qui
+ re&ccedil;ut L'honora d'argon sous un pavillon de soie blanche et cramoisie, rempli
+ de nymphes et de centaures, en caressant un jeune gar&ccedil;on dont il se servait
+ dans les f&ecirc;tes comme de Gamm&eacute;e ou de Halas; Zeppelin, dont la
+ m&eacute;lancolie ne pouvait &ecirc;tre gu&eacute;rie que par le spectacle de la
+ mort, ayant une passion pour le sang, comme d'autres en ont pour le
+ vin,&mdash;Ezzelin, fils du d&eacute;mon, fut-il dit, qui trompa son p&egrave;re aux
+ d&eacute;s, alors qu'il lui jouait son &acirc;me!...</p>
+ <p>Et L'abattissent Ciao, qui prit par moquerie le nom d'innocent, dans les torpides
+ veines duquel fut infus&eacute;, par un docteur juif, le sang de trois adolescents;
+ Sigismondo Malatesta, l'amant dansotta, et le seigneur de Ri mini, dont l'effigie fut
+ br&ucirc;l&eacute;e &agrave; Rome, comme ennemi de Dieu et des hommes, qui
+ &eacute;trangla Polissonna avec une serviette, fit boire du poison &agrave; Givra
+ d'ester dans une coupe d'&eacute;meraude, et b&acirc;tit une &eacute;glise
+ pa&iuml;enne pour l'adoration du Christ, en l'honneur d'une passion honteuse!...</p>
+ <p>Et ce Charles VI, qui aima si sauvagement la femme de son fr&egrave;re qu'un
+ l&eacute;preux avertit du crime qu'il allait commettre, ce Charles VI dont la passion
+ d&eacute;mentielle ne put seulement &ecirc;tre gu&eacute;rie que par des cartes
+ sarrasines o&ugrave; &eacute;taient peintes les images de l'Amour, de la Mort et de
+ la Folie!</p>
+ <p>Et s'&eacute;voquait encore, dans son pourpoint orn&eacute;, coiff&eacute; de son
+ chapeau garni de joyaux, ses cheveux boucl&eacute;s comme des acanthes, Griffonnait
+ Baguions, qui tua Astre et sa fianc&eacute;e, Simplette et son page, mais dont la
+ gr&acirc;ce &eacute;tait telle, que, lorsqu'on le trouva mourant sur la place jaune
+ de Perlouse, ceux qui le ha&iuml;ssaient ne purent que pleurer, et qu'avalant qui
+ l'avait maudit, le b&eacute;nit!...</p>
+ <p>Une horrible fascination s'&eacute;manait d'eux tous! Il les vit la nuit, et le
+ jour ils troubl&egrave;rent son imagination. La Renaissance connut d'&eacute;tranges
+ fa&ccedil;ons d'empoisonner: par un casque ou une torche allum&eacute;e, par un gant
+ brod&eacute; ou un &eacute;ventail en diamant&eacute;, par une boule de senteur
+ dor&eacute;e, ou par une cha&icirc;ne d'ambre....</p>
+ <p>Dorian Gray, lui, avait &eacute;t&eacute; empoisonn&eacute; par un livre!...</p>
+ <p>Il y avait des moments o&ugrave; il regardait simplement le Mal comme un mode
+ n&eacute;cessaire &agrave; la r&eacute;alisation de son concept de la
+ Beaut&eacute;.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+ <p>C'&eacute;tait le neuf novembre, la veille de son trente-huiti&egrave;me
+ anniversaire, comme il se le rappela souvent plus tard.</p>
+ <p>Il sortait vers onze heures de chez lord Henry o&ugrave; il avait
+ d&icirc;n&eacute;, et &eacute;tait envelopp&eacute; d'&eacute;paisses fourrures, la
+ nuit &eacute;tant tr&egrave;s froide et brumeuse. Au coin de Grosvenor Square et de
+ South Audley Street, un homme passa tout pr&egrave;s de lui dans le brouillard,
+ marchant tr&egrave;s vite, le col de son lustre gris relev&eacute;. Il avait une
+ valise &agrave; la main. Dorian le reconnut. C'&eacute;tait Basil Hallward. Un
+ &eacute;trange sentiment de peur qu'il ne put s'expliquer l'envahit. Il ne fit aucun
+ signe de reconnaissance et continua rapidement son chemin dans la direction de sa
+ maison....</p>
+ <p>Mais Hallward l'avait vu. Dorian l'aper&ccedil;ut s'arr&ecirc;tant sur le trottoir
+ et l'appelant. Quelques instants apr&egrave;s, sa main s'appuyait sur son bras.</p>
+ <p>&mdash;Dorian! quelle chance extraordinaire! Je vous ai attendu dans votre
+ biblioth&egrave;que jusqu'&agrave; neuf heures. Finalement j'eus piti&eacute; de
+ votre domestique fatigu&eacute; et lui dit en partant d'aller se coucher. Je vois
+ &agrave; Paris par le train de minuit et j'avais particuli&egrave;rement besoin de
+ vous voir avant mon d&eacute;part. Il me semblait que c'&eacute;tait vous, ou du
+ moins votre fourrure, lorsque nous nous sommes crois&eacute;s. Mais je n'en
+ &eacute;tais pas s&ucirc;r. Ne m'aviez-vous pas reconnu?</p>
+ <p>&mdash;Il y a du brouillard, mon cher Basil, je pouvais &agrave; peine
+ reconna&icirc;tre Grosvenor Square, je crois bien que ma maison est ici quelque part,
+ mais je n'en suis pas certain du tout. Je regrette que vous partiez, car il y a des
+ &eacute;ternit&eacute;s que je ne vous ai vu. Mais je suppose que vous reviendrez
+ bient&ocirc;t.</p>
+ <p>&mdash;Non, je serai absent d'Angleterre pendant six mois; j'ai l'intention de
+ prendre un atelier &agrave; Paris et de m'y retirer jusqu'&agrave; ce que j'aie
+ achev&eacute; un grand tableau que j'ai dans la t&ecirc;te. Toutefois, ce
+ n'&eacute;tait pas de moi que je voulais vous parler. Nous voici &agrave; votre
+ porte. Laissez-moi entrer un moment; j'ai quelque chose &agrave; vous dire.</p>
+ <p>&mdash;J'en suis charm&eacute;. Mais ne manquerez-vous pas votre train? dit
+ nonchalamment Dorian Gray en montant les marches et ouvrant sa porte avec son
+ passe-partout.</p>
+ <p>La lumi&egrave;re du r&eacute;verb&egrave;re luttait contre le brouillard;
+ Hallward tira sa montre.</p>
+ <p>&mdash;J'ai tout le temps, r&eacute;pondit-il. Le train ne part qu'&agrave; minuit
+ quinze et il est &agrave; peine onze heures. D'ailleurs j'allais au club pour vous
+ chercher quand je vous ai rencontr&eacute;. Vous voyez, je n'attendrai pas pour mon
+ bagage; je l'ai envoy&eacute; d'avance; je n'ai avec moi que cette valise et je peux
+ aller ais&eacute;ment &agrave; Victoria en vingt minutes.</p>
+ <p>Dorian le regarda et sourit.</p>
+ <p>&mdash;Quelle tenue de voyage pour un peintre &eacute;l&eacute;gant! Une valise
+ gladstone et un lustre! Entrez, car le brouillard va envahir le vestibule. Et songez
+ qu'il ne faut pas parler de choses s&eacute;rieuses. Il n'y a plus rien de
+ s&eacute;rieux aujourd'hui, au moins rien ne peut plus l'&ecirc;tre.</p>
+ <p>Hallward secoua la t&ecirc;te en entrant et suivit Dorian dans la
+ biblioth&egrave;que. Un clair feu de bois brillait dans la grande chemin&eacute;e.
+ Les lampes &eacute;taient allum&eacute;es et une cave &agrave; liqueurs hollandaise
+ en argent tout ouverte, des siphons de soda et de grands verres de cristal
+ taill&eacute; &eacute;taient dispos&eacute;s sur une petite table de marqueterie.</p>
+ <p>&mdash;Vous voyez que votre domestique m'avait install&eacute; comme chez moi,
+ Dorian. Il m'a donn&eacute; tout ce qu'il me fallait, y compris vos meilleures
+ cigarettes &agrave; bouts dor&eacute;s. C'est un &ecirc;tre tr&egrave;s hospitalier,
+ que j'aime mieux que ce Fran&ccedil;ais que vous aviez. Qu'est-il donc devenu ce
+ Fran&ccedil;ais, &agrave; propos?</p>
+ <p>Dorian haussa les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Je crois qu'il a &eacute;pous&eacute; la femme de chambre de lady Radley et
+ l'a &eacute;tablie &agrave; Paris comme couturi&egrave;re anglaise. <i>L'anglomanie</i>
+ est tr&egrave;s &agrave; la mode l&agrave;-bas, parait-il. C'est bien idiot de la
+ part des Fran&ccedil;ais, n'est-ce pas? Mais, apr&egrave;s tout, ce n'&eacute;tait
+ pas un mauvais domestique. Il ne m'a jamais plu, mais je n'ai jamais eu &agrave; m'en
+ plaindre. On imagine souvent des choses absurdes. Il m'&eacute;tait tr&egrave;s
+ d&eacute;vou&eacute; et sembla tr&egrave;s pein&eacute; quand il partit. Encore un
+ brandy-and-soda? Pr&eacute;f&eacute;rez-vous du vin du Rhin &agrave; l'eau de seltz?
+ J'en prends toujours. Il y en a certainement dans la chambre &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre &ocirc;tant son chapeau et son
+ manteau et les jetant sur la valise qu'il avait d&eacute;pos&eacute;e dans un coin.
+ Et maintenant, cher ami, je veux vous parler s&eacute;rieusement. Ne vous renfrognez
+ pas ainsi, vous me rendez la t&acirc;che plus difficile....</p>
+ <p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? cria Dorian avec sa vivacit&eacute; ordinaire, en se
+ jetant sur le sofa. J'esp&egrave;re qu'il ne s'agit pas de moi. Je suis
+ fatigu&eacute; de moi-m&ecirc;me ce soir. Je voudrais &ecirc;tre dans la peau d'un
+ autre.</p>
+ <p>&mdash;C'est &agrave; propos de vous-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Hallward d'une
+ voix grave et p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e, il faut que je vous le dise. Je vous
+ tiendrai seulement une demi-heure.</p>
+ <p>Dorian soupira, alluma une cigarette et murmura:</p>
+ <p>&mdash;Une demi-heure!</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est pas trop pour vous questionner, Dorian, et c'est absolument dans
+ votre propre int&eacute;r&ecirc;t que je parle. Je pense qu'il est bon que vous
+ sachiez les choses horribles que l'on dit dans Londres sur votre compte.</p>
+ <p>&mdash;Je ne d&eacute;sire pas les conna&icirc;tre. J'aime les scandales sur les
+ autres, mais ceux qui me concernent ne m'int&eacute;ressent point. Ils n'ont pas le
+ m&eacute;rite de la nouveaut&eacute;.</p>
+ <p>-Ils doivent vous int&eacute;resser, Dorian. Tout gentleman est
+ int&eacute;ress&eacute; &agrave; son bon renom. Vous ne voulez pas qu'on parle de
+ vous comme de quelqu'un de vil et de d&eacute;grad&eacute;. Certes, vous avez votre
+ situation, votre fortune et le reste. Mais la position et la fortune ne sont pas
+ tout. Vous pensez bien que je ne crois pas &agrave; ces rumeurs. Et puis, je ne puis
+ y croire lorsque je vous vois. Le vice s'inscrit lui-m&ecirc;me sur la figure d'un
+ homme. Il ne peut &ecirc;tre cach&eacute;. On parle quelquefois de vices secrets; il
+ n'y a pas de vices secrets. Si un homme corrompu a un vice, il se montre de
+ lui-m&ecirc;me dans les lignes de sa bouche, l'affaissement de ses paupi&egrave;res,
+ ou m&ecirc;me dans la forme de ses mains. Quelqu'un&mdash;je ne dirai pas son nom,
+ mais vous le connaissez&mdash;vint l'ann&eacute;e derni&egrave;re me demander de
+ faire son portrait. Je ne l'avais jamais vu et je n'avais rien entendu dire encore
+ sur lui; j'en ai entendu parler depuis. Il m'offrit un prix extravagant, je refusai.
+ Il y avait quelque chose dans le dessin de ses doigts que je ha&iuml;ssais. Je sais
+ maintenant que j'avais parfaitement raison dans mes suppositions: sa vie est une
+ horreur. Mais vous, Dorian, avec votre visage pur, &eacute;clatant, innocent, avec
+ votre merveilleuse et inalt&eacute;r&eacute;e jeunesse, je ne puis rien croire contre
+ vous. Et cependant je vous vois tr&egrave;s rarement; vous ne venez plus jamais
+ &agrave; mon atelier et quand je suis loin de vous, que j'entends ces hideux propos
+ qu'on se murmure sur votre compte, je ne sais plus que dire. Comment se fait-il
+ Dorian, qu'un homme comme le duc de Berwick quitte le salon du club d&egrave;s que
+ vous y entrez? Pourquoi tant de personnes dans Londres ne veulent ni aller chez vous
+ ni vous inviter chez elles? Vous &eacute;tiez un ami de lord Tavel&eacute;. Je l'ai
+ rencontr&eacute; &agrave; d&icirc;ner la semaine derni&egrave;re. Votre nom fut
+ prononc&eacute; au cours de la conversation &agrave; propos de ces miniatures que
+ vous avez pr&ecirc;t&eacute;es &agrave; l'exposition du Duale. Tavel&eacute;
+ e&ucirc;t une moue d&eacute;daigneuse et dit que vous pouviez peut-&ecirc;tre avoir
+ beaucoup de go&ucirc;t artistique, mais que vous &eacute;tiez un homme qu'on ne
+ pouvait permettre &agrave; aucune jeune fille pure de conna&icirc;tre et qu'on ne
+ pouvait mettre en pr&eacute;sence d'aucune femme chaste. Je lui rappelais que
+ j'&eacute;tais un de vos amis et lui demandai ce qu'il voulait dire. Il me le dit. Il
+ me le dit en face devant tout le monde. C'&eacute;tait horrible! Pourquoi votre
+ amiti&eacute; est-elle si fatale aux jeunes gens? Tenez.... Ce pauvre gar&ccedil;on
+ qui servait dans les Gardes et qui se suicida, vous &eacute;tiez son grand ami. Et
+ sir Henry Ashton qui d&ucirc;t quitter l'Angleterre avec un nom terni; vous et lui
+ &eacute;tiez ins&eacute;parables. Que dire d'Adrien Singleton et de sa triste fin?
+ Que dire du fils unique de lord Kent et de sa carri&egrave;re compromise? J'ai
+ rencontr&eacute; son p&egrave;re hier dans St-James Street. Il me parut bris&eacute;
+ de honte et de chagrin. Que dire encore du jeune duo de Perth? Quelle existence
+ m'eut-il &agrave; pr&eacute;sent? Quel gentleman en voudrait pour ami?...</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez, Basil, vous parlez de choses auxquelles vous ne connaissez
+ rien, dit Dorian Gray se mordant les l&egrave;vres.</p>
+ <p>Et avec une nuance d'infini m&eacute;pris dans la voix:</p>
+ <p>&mdash;Vous me demandez pourquoi Berwick quitte un endroit o&ugrave; j'arrive?
+ C'est parce que je connais toute sa vie et non parce qu'il conna&icirc;t quelque
+ chose de la mienne. Avec un sang comme celui qu'il a dans les veines, comment son
+ r&eacute;cit pourrait-il &ecirc;tre sinc&egrave;re? Vous me questionnez sur Henry
+ Ashton et sur le jeune Perd. Ai-je appris &agrave; l'un ses vices et &agrave; l'autre
+ ses d&eacute;bauches! Si le fils imb&eacute;cile de Kent prend sa femme sur le
+ trottoir, y suis-je pour quelque chose? Si Arien Single ton signe du nom de ses amis
+ ses billets, suis-je son gardien? Je sais comment on bavarde en Angleterre. Les
+ bourgeois font au dessert un &eacute;talage de leurs pr&eacute;jug&eacute;s moraux,
+ et se communiquent tout bas, ce qu'ils appellent le libertinage de leurs
+ sup&eacute;rieurs, afin de laisser croire qu'ils sont du beau monde et dans les
+ meilleurs termes avec ceux qu'ils calomnient. Dans ce pays, il suffit qu'un homme ait
+ de la distinction et un cerveau, pour que n'importe quelle mauvaise langue s'acharne
+ apr&egrave;s lui. Et quelles sortes d'existences m&egrave;nent ces gens qui posent
+ pour la moralit&eacute;? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes dans le pays
+ natal de l'hypocrisie.</p>
+ <p>&mdash;Dorian, s'&eacute;cria Hallward, l&agrave; n'est pas la question.
+ L'Angleterre est assez vilaine, je le sais, et la soci&eacute;t&eacute; anglaise a
+ tous les torts. C'est justement pour cette raison que j'ai besoin de vous savoir pur.
+ Et vous ne l'avez pas &eacute;t&eacute;. Ou a le droit de juger un homme
+ d'apr&egrave;s l'influence qu'il a sur ses amis: les v&ocirc;tres semblent perdre
+ tout sentiment d'honneur, de bont&eacute;, de puret&eacute;. Vous les avez remplis
+ d'une folie de plaisir. Ils ont roul&eacute; dans des ab&icirc;mes; vous les y avez
+ laiss&eacute;s. Oui, vous les y avez abandonn&eacute;s et vous pouvez encore sourire,
+ comme vous souriez en ce moment. Et il y a pire. Je sais que vous et Harry &ecirc;tes
+ ins&eacute;parables; et pour cette raison, sinon pour une autre, vous n'auriez pas
+ d&ucirc; faire du nom de sa soeur une ris&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Prenez garde, Basil, vous allez trop loin!...</p>
+ <p>&mdash;Il faut que je parle et il faut que vous &eacute;coutiez! Vous
+ &eacute;couterez!... Lorsque vous rencontr&acirc;tes lady Gwendoline, aucun souffle
+ de scandale ne l'avait effleur&eacute;e. Y a-t-il aujourd'hui une seule femme
+ respectable dans Londres qui voudrait se montrer en voiture avec elle dans le Parc?
+ Quoi, ses enfants eux-m&ecirc;mes ne peuvent vivre avec elle! Puis, il y a d'autres
+ histoires: on raconte qu'on vous a vu &agrave; l'aube, vous glisser hors
+ d'inf&acirc;mes demeures et p&eacute;n&eacute;trer furtivement,
+ d&eacute;guis&eacute;, dans les plus immondes repaires de Londres. Sont-elles vraies,
+ peuvent-elles &ecirc;tre vraies, ces histoires?...</p>
+ <p>&laquo;Quand je les entendis la premi&egrave;re fois, j'&eacute;clatai de rire. Je
+ les entends maintenant et cela me fait fr&eacute;mir. Qu'est-ce que c'est que votre
+ maison de campagne et la vie qu'on y m&egrave;ne?... Dorian, vous ne savez pas ce que
+ l'on dit de vous. Je n'ai nul besoin de vous dire que je ne veux pas vous sermonner.
+ Je me souviens d'Harry disant une fois, que tout homme qui s'improvisait
+ pr&eacute;dicateur, commen&ccedil;ait toujours par dire cela et s'empressait
+ aussit&ocirc;t de manquer &agrave; sa parole. Moi je veux vous sermonner. Je voudrais
+ vous voir mener une existence qui vous ferait respecter du monde. Je voudrais que
+ vous ayez un nom sans tache et une r&eacute;putation pure. Je voudrais que vous vous
+ d&eacute;barrassiez de ces gens horribles dont vous faites votre
+ soci&eacute;t&eacute;. Ne haussez pas ainsi les &eacute;paules.... Ne restez pas si
+ indiff&eacute;rent.... Votre influence est grande; employez-la au bien, non au mal.
+ On dit que vous corrompez tous ceux qui deviennent vos intimes et qu'il suffit que
+ vous entriez dans une maison, pour que toutes les hontes vous y suivent. Je ne sais
+ si c'est vrai ou non. Comment le saurais-je? Mais on le dit. On m'a donn&eacute; des
+ d&eacute;tails dont il semble impossible de douter. Lord Gloucester &eacute;tait un
+ de mes plus grands amis &agrave; Oxford. Il me montra une lettre que sa femme lui
+ avait &eacute;crite, mourante et isol&eacute;e dans sa villa de Menton. Votre nom
+ &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; &agrave; la plus terrible confession que je lus
+ jamais. Je lui dis que c'&eacute;tait absurde, que je vous connaissais &agrave; fond
+ et que vous &eacute;tiez incapable de pareilles choses. Vous conna&icirc;tre! Je
+ voudrais vous conna&icirc;tre! Mais avant de r&eacute;pondre cela, il aurait fallu
+ que je voie votre &acirc;me.</p>
+ <p>&mdash;Voir mon &acirc;me! murmura Dorian Gray se dressant devant le sofa et
+ p&acirc;lissant de terreur....</p>
+ <p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Hallward, gravement, avec une profonde &eacute;motion
+ dans la voix, voir votre &acirc;me.... Mais Dieu seul peut la voir!</p>
+ <p>Un rire d'am&egrave;re raillerie tomba des l&egrave;vres du plus jeune des deux
+ hommes.</p>
+ <p>&mdash;Vous la verrez vous-m&ecirc;me ce soir! cria-t-il, saisissant la lampe,
+ venez, c'est l'oeuvre propre de vos mains. Pourquoi ne la regarderiez-vous pas? Vous
+ pourrez le raconter ensuite &agrave; tout le monde, si cela vous pla&icirc;t.
+ Personne ne vous croira. Et si on vous croit, on ne m'en aimera que plus. Je connais
+ notre &eacute;poque mieux que vous, quoique vous en bavardiez si fastidieusement.
+ Venez, vous dis-je! Vous avez assez p&eacute;ror&eacute; sur la corruption.
+ Maintenant, vous allez la voir face &agrave; face!... Il y avait comme une folie
+ d'orgueil dans chaque mot qu'il prof&eacute;rait. Il frappait le sol du pied selon
+ son habituelle et pu&eacute;rile insolence. Il ressentit une effroyable joie &agrave;
+ la pens&eacute;e qu'un autre partagerait son secret et que l'homme qui avait peint le
+ tableau, origine de sa honte, serait toute sa vie accabl&eacute; du hideux souvenir
+ de ce qu'il avait fait.</p>
+ <p>&mdash;Oui, continua-t-il, s'approchant de lui, et le regardant fixement dans ses
+ yeux s&eacute;v&egrave;res. Je vais vous montrer mon &acirc;me! Vous allez voir cette
+ chose qu'il est donn&eacute; &agrave; Dieu seul de voir, selon vous!...</p>
+ <p>Hallward recula....</p>
+ <p>&mdash;Ceci est un blasph&egrave;me, Dorian, s'&eacute;cria-t-il. Il ne faut pas
+ dire de telles choses! Elles sont horribles et ne signifient rien....</p>
+ <p>&mdash;Vous croyez?... Il rit de nouveau.</p>
+ <p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r. Quant &agrave; ce que je vous ai dit ce soir, c'est
+ pour votre bien. Vous savez que j'ai toujours &eacute;t&eacute; pour vous un ami
+ d&eacute;vou&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Ne m'approchez pas!... Achevez ce que vous avez &agrave; dire....</p>
+ <p>Une contraction douloureuse alt&eacute;ra les traits du peintre. Il s'arr&ecirc;ta
+ un instant, et une ardente compassion l'envahit. Quel droit avait-il, apr&egrave;s
+ tout, de s'immiscer dans la vie de Dorian Gray? S'il avait fait la dixi&egrave;me
+ partie de ce qu'on disait de lui, comme il avait d&ucirc; souffrir!... Alors il se
+ redressa, marcha vers la chemin&eacute;e, et se pla&ccedil;ant devant le feu,
+ consid&eacute;ra les b&ucirc;ches embras&eacute;es aux cendres blanches comme givre
+ et la palpitation des flammes.</p>
+ <p>&mdash;J'attends, Basil, dit le jeune homme d'une voix dure et haute.</p>
+ <p>Il se retourna....</p>
+ <p>&mdash;Ce que j'ai &agrave; dire est ceci, s'&eacute;cria-t-il. Il faut que vous
+ me donniez une r&eacute;ponse aux horribles accusations port&eacute;es contre vous.
+ Si vous me dites qu'elles sont enti&egrave;rement fausses du commencement &agrave; la
+ fin, je vous croirai. D&eacute;mentez-les, Dorian, d&eacute;mentez-les! Ne voyez-vous
+ pas ce que je vais devenir? Mon Dieu! ne me dites pas que vous &ecirc;tes
+ m&eacute;chant, et corrompu, et couvert de honte!...</p>
+ <p>Dorian Gray sourit; ses l&egrave;vres se plissaient dans un rictus de
+ satisfaction.</p>
+ <p>&mdash;Montez avec moi, Basil, dit-il tranquillement; je tiens un journal de ma
+ vie jour par jour, et il ne sort jamais de la chambre o&ugrave; il est &eacute;crit;
+ je vous le montrerai si vous venez avec moi.</p>
+ <p>&mdash;J'irai avec vous si vous le d&eacute;sirez, Dorian.... Je m'aper&ccedil;ois
+ que j'ai manqu&eacute; mon train.... Cela n'a pas d'importance, je partirai demain.
+ Mais ne me demandez pas de lire quelque chose ce soir. Tout ce qu'il me faut, c'est
+ une r&eacute;ponse &agrave; ma question.</p>
+ <p>&mdash;Elle vous sera donn&eacute;e l&agrave;-haut; je ne puis vous la donner ici.
+ Ce n'est pas long &agrave; lire....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+ <p>Il sortit de la chambre, et commen&ccedil;a &agrave; monter, Basil Hallward le
+ suivant de pr&egrave;s. Ils marchaient doucement, comme on fait instinctivement la
+ nuit. La lampe projetait des ombres fantastiques sur le mur et sur l'escalier. Un
+ vent qui s'&eacute;levait fit claquer les fen&ecirc;tres.</p>
+ <p>Lorsqu'ils atteignirent le palier sup&eacute;rieur, Dorian posa la lampe sur le
+ plancher, et prenant sa clef, la tourna dans la serrure.</p>
+ <p>&mdash;Vous insistez pour savoir, Basil? demanda-t-il d'une voix basse.</p>
+ <p>&mdash;Oui!</p>
+ <p>&mdash;J'en suis heureux, r&eacute;pondit-il souriant. Puis il ajouta un peu
+ rudement:</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes le seul homme au monde qui ayez le droit de savoir tout ce
+ qui me concerne. Vous avez tenu plus de place dans ma vie que vous ne le pensez.</p>
+ <p>Et prenant la lampe il ouvrit la porte et entra. Un courant d'air froid les
+ enveloppa et la flamme vacillant un instant prit une teinte orange fonc&eacute;. Il
+ tressaillit....</p>
+ <p>&mdash;Fermez la porte derri&egrave;re vous, souffla-t-il en posant la lampe sur
+ la table. Hallward regarda autour de lui, profond&eacute;ment &eacute;tonn&eacute;.
+ La chambre paraissait n'avoir pas &eacute;t&eacute; habit&eacute;e depuis des
+ ann&eacute;es. Une tapisserie flamande fan&eacute;e, un tableau couvert d'un voile,
+ une vieille <i>cassone</i> italienne et une grande biblioth&egrave;que vide en
+ &eacute;taient tout l'ameublement avec une chaise et une table. Comme Dorian allumait
+ une bougie &agrave; demi consum&eacute;e pos&eacute;e sur la chemin&eacute;e, il vit
+ que tout &eacute;tait couvert de poussi&egrave;re dans la pi&egrave;ce et que le
+ tapis &eacute;tait en lambeaux. Une souris s'enfuit effar&eacute;e derri&egrave;re
+ les lambris. Il y avait une odeur humide de moisissure.</p>
+ <p>&mdash;Ainsi, vous croyez que Dieu seul peut voir l'&acirc;me, Basil? Ecartez ce
+ rideau, vous allez voir la mienne!...</p>
+ <p>Sa voix &eacute;tait froide et cruelle....</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, Dorian, ou bien vous jouez une com&eacute;die? murmura
+ le peintre en fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+ <p>&mdash;Vous n'osez pas? Je l'&ocirc;terai moi-m&ecirc;me, dit le jeune homme,
+ arrachant le rideau de sa tringle et le jetant sur le parquet....</p>
+ <p>Un cri d'&eacute;pouvante jaillit des l&egrave;vres du peintre, lorsqu'il vit
+ &agrave; la faible lueur de la lampe, la hideuse figure qui semblait grimacer sur la
+ toile. Il y avait dans cette expression quelque chose qui le remplit de
+ d&eacute;go&ucirc;t et d'effroi. Ciel! Cela pouvait-il &ecirc;tre la face, la propre
+ face de Dorian Gray? L'horreur, quelle qu'elle fut cependant, n'avait pas
+ enti&egrave;rement g&acirc;t&eacute; cette beaut&eacute; merveilleuse. De l'or
+ demeurait dans la chevelure &eacute;claircie et la bouche sensuelle avait encore de
+ son &eacute;carlate. Les yeux boursoufl&eacute;s avaient gard&eacute; quelque chose
+ de la puret&eacute; de leur azur, et les courbes &eacute;l&eacute;gantes des narines
+ finement cisel&eacute;es et du cou puissamment model&eacute; n'avaient pas
+ enti&egrave;rement disparu. Oui, c'&eacute;tait bien Dorian lui-m&ecirc;me. Mais qui
+ avait fait cela? Il lui sembla reconna&icirc;tre sa peinture, et le cadre
+ &eacute;tait bien celui qu'il avait dessin&eacute;. L'id&eacute;e &eacute;tait
+ monstrueuse, il s'en effraya!... Il saisit la bougie et l'approcha de la toile. Dans
+ le coin gauche son nom &eacute;tait trac&eacute; en hautes lettres de vermillon
+ pur....</p>
+ <p>C'&eacute;tait une odieuse parodie, une inf&acirc;me, ignoble satire! Jamais il
+ n'avait fait cela.... Cependant, c'&eacute;tait bien l&agrave; son propre tableau. Il
+ le savait, et il lui sembla que son sang, tout &agrave; l'heure br&ucirc;lant, se
+ gelait tout &agrave; coup. Son propre tableau!... Qu'est-ce que cela voulait dire?
+ Pourquoi cette transformation? Il se retourna, regardant Dorian avec les yeux d'un
+ fou. Ses l&egrave;vres tremblaient et sa langue dess&eacute;ch&eacute;e ne pouvait
+ articuler un seul mot. Il passa sa main sur son front; il &eacute;tait tout humide
+ d'une sueur froide.</p>
+ <p>Le jeune homme &eacute;tait appuy&eacute; contre le manteau de la chemin&eacute;e,
+ le regardant avec cette &eacute;trange expression qu'on voit sur la figure de ceux
+ qui sont absorb&eacute;s dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce
+ n'&eacute;tait ni un vrai chagrin, ni une joie v&eacute;ritable. C'&eacute;tait
+ l'expression d'un spectateur avec, peut-&ecirc;tre, une lueur de triomphe dans ses
+ yeux. Il avait &ocirc;t&eacute; la fleur de sa boutonni&egrave;re et la respirait
+ avec affectation.</p>
+ <p>&mdash;Que veut dire tout cela? s'&eacute;cria enfin Hallward. Sa propre voix
+ r&eacute;sonna avec un &eacute;clat inaccoutum&eacute; &agrave; ses oreilles.</p>
+ <p>&mdash;Il y a des ann&eacute;es, lorsque j'&eacute;tais un enfant, dit Dorian
+ Gray, froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontr&eacute;, vous m'avez
+ flatt&eacute; et appris &agrave; &ecirc;tre vain de ma beaut&eacute;. Un jour, vous
+ m'avez pr&eacute;sent&eacute; &agrave; un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de
+ la jeunesse, et vous avez fait ce portrait qui me r&eacute;v&eacute;la le miracle de
+ la beaut&eacute;. Dans un moment de folie que, m&ecirc;me maintenant, je ne sais si
+ je regrette ou non, je fis un voeu, que vous appellerez peut-&ecirc;tre une
+ pri&egrave;re....</p>
+ <p>&mdash;Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose
+ impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la toile. Les
+ couleurs que j'ai employ&eacute;es &eacute;taient de quelque mauvaise composition....
+ Je vous dis que cette chose est impossible!</p>
+ <p>&mdash;Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant &agrave; la
+ fen&ecirc;tre et appuyant son front aux vitraux glac&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Vous m'aviez dit que vous l'aviez d&eacute;truit?</p>
+ <p>&mdash;J'avais tort, c'est lui qui m'a d&eacute;truit!</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis croire que c'est l&agrave; mon tableau.</p>
+ <p>&mdash;Ne pouvez-vous y voir votre id&eacute;al? dit Dorian am&egrave;rement.</p>
+ <p>&mdash;Mon id&eacute;al, comme vous l'appelez....</p>
+ <p>&mdash;Comme vous l'appeliez!...</p>
+ <p>&mdash;Il n'y avait rien de mauvais en lui, rien de honteux; vous &eacute;tiez
+ pour moi un id&eacute;al comme je n'en rencontrerai plus jamais.... Et ceci est la
+ face d'un satyre.</p>
+ <p>&mdash;C'est la face de mon &acirc;me!</p>
+ <p>&mdash;Seigneur! Quelle chose j'ai idol&acirc;tr&eacute;e! Ce sont l&agrave; les
+ yeux d'un d&eacute;mon!...</p>
+ <p>&mdash;Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer, Basil, s'&eacute;cria
+ Dorian, avec un geste farouche de d&eacute;sespoir.</p>
+ <p>Hallward se retourna vers le portrait et le consid&eacute;ra.</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! si c'est vrai, dit-il, et si c'est l&agrave; ce que vous avez
+ fait de votre vie, vous devez &ecirc;tre encore plus corrompu que ne l'imaginent ceux
+ qui parlent contre vous!</p>
+ <p>Il approcha de nouveau la bougie pour mieux examiner la toile. La surface semblait
+ n'avoir subi aucun changement, elle &eacute;tait telle qu'il l'avait laiss&eacute;e.
+ C'&eacute;tait du dedans, apparemment, que la honte et l'horreur &eacute;taient
+ venues. Par le moyen de quelque &eacute;trange vie int&eacute;rieure, la l&egrave;pre
+ du p&eacute;ch&eacute; semblait ronger cette face. La pourriture d'un corps au fond
+ d'un tombeau humide &eacute;tait moins effrayante!...</p>
+ <p>Sa main eut un tremblement et la bougie tomba du chandelier sur le tapis o&ugrave;
+ elle s'&eacute;crasa. Il posa le pied dessus la repoussant. Puis il se laissa tomber
+ dans le fauteuil pr&egrave;s de la table et ensevelit sa face dans ses mains.</p>
+ <p>&mdash;Bont&eacute; divine! Dorian, quelle le&ccedil;on! quelle terrible
+ le&ccedil;on!</p>
+ <p>Il n'y eut pas de r&eacute;ponse, mais il put entendre le jeune homme qui
+ sanglotait &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Prions! Dorian, prions! murmura t-il.... Que nous a-t-on appris &agrave;
+ dire dans notre enfance? &laquo;Ne nous laissez pas tomber dans la tentation.
+ Pardonnez-nous nos p&eacute;ch&eacute;s, purifiez-nous de nos
+ iniquit&eacute;s!&raquo; Redisons-le ensemble. La pri&egrave;re de votre orgueil a
+ &eacute;t&eacute; entendue; la pri&egrave;re de votre repentir sera aussi entendue!
+ Je vous ai trop ador&eacute;! J'en suis puni. Vous vous &ecirc;tes trop
+ aim&eacute;.... Nous sommes tous deux punis!</p>
+ <p>Dorian Gray se retourna lentement et le regardant avec des yeux obscurcis de
+ larmes.</p>
+ <p>&mdash;Il est trop tard, Basil, balbutia-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Il n'est jamais trop tard, Dorian! Agenouillons-nous et essayons de nous
+ rappeler une pri&egrave;re. N'y a-t-il pas un verset qui dit: &laquo;Quoique vos
+ p&eacute;ch&eacute;s soient comme l'&eacute;carlate, je les rendrai blancs comme la
+ neige?&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Ces mots n'ont plus de sens pour moi, maintenant!</p>
+ <p>&mdash;Ah! ne dites pas cela. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Mon
+ Dieu! Ne voyez-vous pas cette maudite face qui nous regarde?</p>
+ <p>Dorian Gray regarda le portrait, et soudain, un ind&eacute;finissable sentiment de
+ haine contre Basil Hallward s'empara de lui, comme s'il lui &eacute;tait
+ sugg&eacute;r&eacute; par cette figure peinte sur la toile, souffl&eacute; dans son
+ oreille par ces l&egrave;vres grima&ccedil;antes.... Les sauvages instincts d'une
+ b&ecirc;te traqu&eacute;e s'&eacute;veillaient en lui et il d&eacute;testa cet homme
+ assis &agrave; cette table plus qu'aucune chose dans sa vie!...</p>
+ <p>Il regarda farouchement autour de lui.... Un objet brillait sur le coffre peint en
+ face de lui. Son oeil s'y arr&ecirc;ta. Il se rappela ce que c'&eacute;tait: un
+ couteau qu'il avait mont&eacute;, quelques jours avant pour couper une corde et qu'il
+ avait oubli&eacute; de remporter. Il s'avan&ccedil;a doucement, passant pr&egrave;s
+ d'Hallward. Arriv&eacute; derri&egrave;re celui-ci, il prit le couteau et se
+ retourna.... Hallward fit un mouvement comme pour se lever de son fauteuil.... Dorian
+ bondit sur lui, lui enfon&ccedil;a le couteau derri&egrave;re l'oreille, tranchant la
+ carotide, &eacute;crasant la t&ecirc;te contre la table et frappant &agrave; coups
+ furieux....</p>
+ <p>Il y eut un g&eacute;missement &eacute;touff&eacute; et l'horrible bruit du sang
+ dans la gorge. Trois fois les deux bras s'&eacute;lev&egrave;rent convulsivement,
+ agitant grotesquement dans le vide deux mains aux doigts crisp&eacute;s.... Il frappa
+ deux fois encore, mais l'homme ne bougea plus. Quelque chose commen&ccedil;a &agrave;
+ ruisseler par terre. Il s'arr&ecirc;ta un instant appuyant toujours sur la
+ t&ecirc;te.... Puis il jeta le couteau sur la table et &eacute;couta.</p>
+ <p>Il n'entendit rien qu'un bruit de gouttelettes tombant doucement sur le tapis
+ us&eacute;. Il ouvrit la porte et sortit sur le palier. La maison &eacute;tait
+ absolument tranquille. Il n'y avait personne. Quelques instants, il resta
+ pench&eacute; sur la rampe cherchant &agrave; percer l'obscurit&eacute; profonde et
+ silencieuse du vide. Puis il &ocirc;ta la clef de la serrure, rentra et s'enferma
+ dans la chambre....</p>
+ <p>L'homme &eacute;tait toujours assis dans le fauteuil, gisant contre la table, la
+ t&ecirc;te pench&eacute;e, le dos courb&eacute;, avec ses bras longs et fantastiques.
+ N'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le trou rouge et b&eacute;ant du cou, et la petite mare
+ de caillots noirs qui s'&eacute;largissait sur la table, on aurait pu croire que cet
+ homme &eacute;tait simplement endormi.</p>
+ <p>Comme cela avait &eacute;t&eacute; vite fait!... Il se sentait &eacute;trangement
+ calme, et allant vers la fen&ecirc;tre, il l'ouvrit et s'avan&ccedil;a sur le balcon.
+ Le vent avait balay&eacute; le brouillard et le ciel &eacute;tait comme la queue
+ monstrueuse d'un paon, &eacute;toil&eacute; de myriades d'yeux d'or. Il regarda dans
+ la rue et vit un policeman qui faisait sa ronde, dardant les longs rais de
+ lumi&egrave;re de sa lanterne sur les portes des maisons silencieuses. La lueur
+ cramoisie d'un coup&eacute; qui r&ocirc;dait &eacute;claira le coin de la rue, puis
+ disparut. Une femme envelopp&eacute;e d'un ch&acirc;le flottant se glissa lentement
+ le long des grilles du square; elle avan&ccedil;ait en chancelant. De temps en temps,
+ elle s'arr&ecirc;tait pour regarder derri&egrave;re elle; puis, elle entonna une
+ chanson d'une voix &eacute;raill&eacute;e. Le policeman courut &agrave; elle et lui
+ parla. Elle s'en alla en tr&eacute;buchant et en &eacute;clatant de rire.... Une bise
+ &acirc;pre passa sur le square. Les lumi&egrave;res des gaz vacill&egrave;rent,
+ bl&ecirc;missantes, et les arbres d&eacute;nud&eacute;s entrechoqu&egrave;rent leurs
+ branches rouill&eacute;es. Il frissonna et rentra en fermant la fen&ecirc;tre....</p>
+ <p>Arriv&eacute; &agrave; la porte, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit. Il
+ n'avait pas jet&eacute; les yeux sur l'homme assassin&eacute;. Il sentit que le
+ secret de tout cela ne changerait pas sa situation. L'ami qui avait peint le fatal
+ portrait auquel toute sa mis&egrave;re &eacute;tait due &eacute;tait sorti de sa vie.
+ C'&eacute;tait assez....</p>
+ <p>Alors il se rappela la lampe. Elle &eacute;tait d'un curieux travail mauresque,
+ faite d'argent massif incrust&eacute;e d'arabesques d'acier bruni et orn&eacute;e de
+ grosses turquoises. Peut-&ecirc;tre son domestique remarquerait-il son absence et des
+ questions seraient pos&eacute;es.... Il h&eacute;sita un instant, puis rentra et la
+ prit sur la table. Il ne put s'emp&ecirc;cher de regarder le mort. Comme il
+ &eacute;tait tranquille! Comme ses longues mains &eacute;taient horriblement
+ blanches! C'&eacute;tait une effrayante figure de cire....</p>
+ <p>Ayant ferm&eacute; la porte derri&egrave;re lui, il descendit l'escalier
+ tranquillement. Les marches craquaient sous ses pieds comme si elles eussent
+ pouss&eacute; des g&eacute;missements.</p>
+ <p>Il s'arr&ecirc;ta plusieurs fois et attendit.... Non, tout &eacute;tait
+ tranquille.... Ce n'&eacute;tait que le bruit de ses pas....</p>
+ <p>Lorsqu'il fut dans la biblioth&egrave;que, il aper&ccedil;ut la valise et le
+ pardessus dans un coin. Il fallait les cacher quelque part. Il ouvrit un placard
+ secret dissimul&eacute; dans les boiseries o&ugrave; il gardait ses &eacute;tranges
+ d&eacute;guisements; il y enferma les objets. Il pourrait facilement les br&ucirc;ler
+ plus tard. Alors il tira sa montre. Il &eacute;tait deux heures moins vingt.</p>
+ <p>Il s'assit et se mit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.... Tous les ans, tous les
+ mois presque, des hommes &eacute;taient pendus en Angleterre pour ce qu'il venait de
+ faire.... Il y avait comme une folie de meurtre dans l'air. Quelque rouge
+ &eacute;toile s'&eacute;tait approch&eacute;e trop pr&egrave;s de la terre.... Et
+ puis, quelles preuves y aurait-il contre lui? Basil Hallward avait quitt&eacute; sa
+ maison &agrave; onze heures. Personne ne l'avait vu rentrer. La plupart des
+ domestiques &eacute;taient &agrave; Selby Royal. Son valet &eacute;tait
+ couch&eacute;.... Paris! Oui. C'&eacute;tait &agrave; Paris que Basil &eacute;tait
+ parti et par le train de minuit, comme il en avait l'intention. Avec ses habitudes
+ particuli&egrave;res de r&eacute;serve, il se passerait des mois avant que des
+ soup&ccedil;ons pussent na&icirc;tre. Des mois! Tout pouvait &ecirc;tre
+ d&eacute;truit bien avant....</p>
+ <p>Une id&eacute;e subite lui traversa l'esprit. Il mit sa pelisse et son chapeau et
+ sortit dans le vestibule. L&agrave;, il s'arr&ecirc;ta, &eacute;coutant le pas lourd
+ et ralenti du policeman sur le trottoir en face et regardant la lumi&egrave;re de sa
+ lanterne sourde qui se refl&eacute;tait dans une fen&ecirc;tre. Il attendit, retenant
+ sa respiration....</p>
+ <p>Apr&egrave;s quelques instants, il tira le loquet et se glissa dehors, fermant la
+ porte tout doucement derri&egrave;re lui. Puis il sonna.... Au bout de cinq minutes
+ environ, son domestique apparut, &agrave; moiti&eacute; habill&eacute;, paraissant
+ tout endormi.</p>
+ <p>&mdash;Je suis f&acirc;ch&eacute; de vous avoir r&eacute;veill&eacute;, Francis,
+ dit-il en entrant, mais j'avais oubli&eacute; mon passe-partout. Quelle heure
+ est-il?...</p>
+ <p>&mdash;Deux heures dix, monsieur, r&eacute;pondit l'homme regardant la pendule et
+ clignotant des yeux.</p>
+ <p>&mdash;Deux heures dix! Je suis horriblement en retard! Il faudra
+ m'&eacute;veiller demain &agrave; neuf heures, j'ai quelque chose &agrave; faire.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, monsieur.</p>
+ <p>&mdash;Personne n'est venu ce soir?</p>
+ <p>&mdash;M. Hallward, monsieur. Il est rest&eacute; ici jusqu'&agrave; onze heures,
+ et il est parti pour prendre le train.</p>
+ <p>&mdash;Oh! je suis f&acirc;ch&eacute; de ne pas l'avoir vu. A-t-il laiss&eacute;
+ un mot?</p>
+ <p>&mdash;Non, monsieur, il a dit qu'il vous &eacute;crirait de Paris, s'il ne vous
+ retrouvait pas au club.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, Francis. N'oubliez pas de m'appeler demain &agrave; neuf
+ heures.</p>
+ <p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+ <p>L'homme disparut dans le couloir, en tra&icirc;nant ses savates.</p>
+ <p>Dorian Gray jeta son pardessus et son chapeau sur une table et entra dans la
+ biblioth&egrave;que. Il marcha de long on large pendant un quart d'heure, se mordant
+ les l&egrave;vres, et r&eacute;fl&eacute;chissant. Puis il prit sur un rayon le <i>Blue
+ Book</i> et commen&ccedil;a &agrave; tourner les pages.... &laquo;Alan Campbell, 152,
+ Hertford Street, Mayfair&raquo;. Oui, c'&eacute;tait l&agrave; l'homme qu'il lui
+ fallait....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+ <p>Le lendemain matin &agrave; neuf heures, son domestique entra avec une tasse de
+ chocolat sur un plateau et tira les jalousies. Dorian dormait paisiblement sur le
+ c&ocirc;t&eacute; droit, la joue appuy&eacute;e sur une main. On e&ucirc;t dit un
+ adolescent fatigu&eacute; par le jeu ou l'&eacute;tude.</p>
+ <p>Le valet dut lui toucher deux fois l'&eacute;paule avant qu'il ne
+ s'&eacute;veill&acirc;t, et quand il ouvrit les yeux, un faible sourire parut sur ses
+ l&egrave;vres, comme s'il sortait de quelque r&ecirc;ve d&eacute;licieux. Cependant
+ il n'avait nullement r&ecirc;v&eacute;. Sa nuit n'avait &eacute;t&eacute;
+ troubl&eacute;e par aucune image de plaisir ou de peine; mais la jeunesse sourit sans
+ raisons: c'est le plus charmant de ses privil&egrave;ges.</p>
+ <p>Il se retourna, et s'appuyant sur son coude, se mit &agrave; boire &agrave; petits
+ coups son chocolat. Le p&acirc;le soleil de novembre inondait la chambre. Le ciel
+ &eacute;tait pur et il y avait une douce chaleur dans l'air. C'&eacute;tait presque
+ une matin&eacute;e de mai. Peu &agrave; peu les &eacute;v&eacute;nements de la nuit
+ pr&eacute;c&eacute;dente envahirent sa m&eacute;moire, marchant sans bruit de leurs
+ pas ensanglant&eacute;s!... Ils se reconstitu&egrave;rent d'eux-m&ecirc;mes avec une
+ terrible pr&eacute;cision. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu'il avait souffert
+ et un instant, le m&ecirc;me &eacute;trange sentiment de haine contre Basil Hallward
+ qui l'avait pouss&eacute; &agrave; le tuer lorsqu'il &eacute;tait assis dans le
+ fauteuil, l'envahit et le gla&ccedil;a d'un frisson. Le mort &eacute;tait encore
+ l&agrave;-haut lui aussi, et dans la pleine lumi&egrave;re du soleil, maintenant.
+ Cela &eacute;tait horrible! D'aussi hideuses choses sont faites pour les
+ t&eacute;n&egrave;bres, non pour le grand jour....</p>
+ <p>Il sentit que s'il poursuivait cette songerie, il en deviendrait malade ou fou. Il
+ y avait des p&eacute;ch&eacute;s dont le charme &eacute;tait plus grand par le
+ souvenir que par l'acte lui-m&ecirc;me, d'&eacute;tranges triomphes qui
+ r&eacute;compensaient l'orgueil bien plus que les passions et donnaient &agrave;
+ l'esprit un raffinement de joie bien plus grand que le plaisir qu'ils apportaient ou
+ pouvaient jamais apporter aux sens. Mais celui-ci n'&eacute;tait pas de
+ ceux-l&agrave;. C'&eacute;tait un souvenir &agrave; chasser de son esprit; il fallait
+ l'endormir de pavots, l'&eacute;trangler enfin de peur qu'il ne
+ l'&eacute;trangl&acirc;t lui-m&ecirc;me....</p>
+ <p>Quand la demie sonna, il passa sa main sur son front, et se leva en h&acirc;te; il
+ s'habilla avec plus de soin encore que d'habitude, choisissant longuement sa cravate
+ et son &eacute;pingle et changeant plusieurs fois de bagues. Il mit aussi beaucoup de
+ temps &agrave; d&eacute;je&ucirc;ner, go&ucirc;tant aux divers plats, parlant
+ &agrave; son domestique d'une nouvelle livr&eacute;e qu'il voulait faire faire pour
+ ses serviteurs &agrave; Selby, tout en d&eacute;cachetant son courrier. Une des
+ lettres le fit sourire, trois autres l'ennuy&egrave;rent. Il relut plusieurs fois la
+ m&ecirc;me, puis la d&eacute;chira avec une l&eacute;g&egrave;re expression de
+ lassitude: &laquo;Quelle terrible chose, qu'une m&eacute;moire de femme! comme dit
+ lord Henry...&raquo; murmura-t-il....</p>
+ <p>Apr&egrave;s qu'il eut bu sa tasse de caf&eacute; noir, il s'essuya les
+ l&egrave;vres avec une serviette, fit signe &agrave; son domestique d'attendre et
+ s'assit &agrave; sa table pour &eacute;crire deux lettres. Il en mit une dans sa
+ poche et tendit l'autre au valet:</p>
+ <p>&mdash;Portez ceci 152, Hertford Street, Francis, et si M. Campbell est absent de
+ Londres, demandez son adresse.</p>
+ <p>D&egrave;s qu'il fut seul, il alluma une cigarette et se mit &agrave; faire des
+ croquis sur une feuille de papier, dessinant des fleurs, des motifs d'architecture,
+ puis des figures humaines. Il remarqua tout &agrave; coup que chaque figure qu'il
+ avait trac&eacute;e avait une fantastique ressemblance avec Basil Hallward. Il
+ tressaillit et se levant, alla &agrave; sa biblioth&egrave;que o&ugrave; il prit un
+ volume au hasard. Il &eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne pas penser aux
+ derniers &eacute;v&eacute;nements tant que cela ne deviendrait pas absolument
+ n&eacute;cessaire.</p>
+ <p>Une fois allong&eacute; sur le divan, il regarda le titre du livre. C'&eacute;tait
+ une &eacute;dition Charpentier sur Japon des &laquo;Emaux et Cam&eacute;es&raquo; de
+ Gautier, orn&eacute;e d'une eau-forte de Jacquemart. La reliure &eacute;tait de cuir
+ jaune citron, estamp&eacute;e d'un treillis d'or et d'un semis de grenades; ce livre
+ lui avait &eacute;t&eacute; offert par Adrien Singleton. Comme il tournait les pages,
+ ses yeux tomb&egrave;rent sur le po&euml;me de la main de Lacenaire, la main froide
+ et jaune &laquo;<i>du supplice encore mal lav&eacute;e</i>&raquo; aux poils roux et aux
+ &laquo;doigts de faune&raquo;. Il regarda ses propres doigts blancs et fusel&eacute;s
+ et frissonna l&eacute;g&egrave;rement malgr&eacute; lui.... Il continua &agrave;
+ feuilleter le volume et s'arr&ecirc;ta &agrave; ces d&eacute;licieuses stances sur
+ Venise:</p>
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Sur une gamme chromatique.</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Le sein de perles ruisselant,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">La V&eacute;nus de l'Adriatique</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Sort de l'eau son corps rose et blanc.</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Les d&ocirc;mes, sur l'azur des
+ ondes,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Suivant la phrase au pur contour,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">S'enflent comme des gorges rondes</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Que soul&egrave;ve un soupir d'amour.</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">L'esquif aborde et me d&eacute;pose,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Jetant son amarre au pilier,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Devant une fa&ccedil;ade rose,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Sur le marbre d'un escalier.</span><br />
+
+ <p>Comme cela &eacute;tait exquis! Il semblait en le lisant qu'on descendait les
+ vertes lagunes de la cit&eacute; couleur de rose et de perle, assis dans une gondole
+ noire &agrave; la proue d'argent et aux rideaux tra&icirc;nants. Ces simples vers lui
+ rappelaient ces longues bandes bleu turquoise se succ&egrave;dant lentement &agrave;
+ l'horizon du Lido. L'&eacute;clat soudain des couleurs &eacute;voquait ces oiseaux
+ &agrave; la gorge d'iris et d'opale qui voltigent autour du haut campanile
+ fouill&eacute; comme un rayon de miel, ou se prom&egrave;nent avec tant de
+ gr&acirc;ce sous les sombres et poussi&eacute;reuses arcades. Il se renversa les yeux
+ mi-clos, se r&eacute;p&eacute;tant &agrave; lui m&ecirc;me:</p>
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Devant une fa&ccedil;ade rose,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Sur le marbre d'un escalier....</span><br />
+
+ <p>Toute Venise &eacute;tait dans ces doux vers.... Il se rem&eacute;mora l'automne
+ qu'il y avait v&eacute;cu et le prestigieux amour qui l'avait pouss&eacute; &agrave;
+ de d&eacute;licieuses et d&eacute;lirantes folies. Il y a des romans partout. Mais
+ Venise, comme Oxford, &eacute;tait demeur&eacute; le v&eacute;ritable cadre de tout
+ roman, et pour le vrai romantique, le cadre est tout ou presque tout. Basil l'avait
+ accompagn&eacute; une partie du temps et s'&eacute;tait f&eacute;ru du Tintoret.
+ Pauvre Basil! quelle horrible mort!...</p>
+ <p>Il frissonna de nouveau et reprit le volume s'effor&ccedil;ant d'oublier. Il lut
+ ces vers d&eacute;licieux sur les hirondelles du petit caf&eacute; de Smyrne entrant
+ et sortant, tandis que les Hadjis assis tout autour comptent les grains d'ambre de
+ leurs chapelets et que les marchands enturbann&eacute;s fument leurs longues pipes
+ &agrave; glands, et se parlent gravement; ceux sur l'Ob&eacute;lisque de la place de
+ la Concorde qui pleure des larmes de granit sur son exil sans soleil, languissant de
+ ne pouvoir retourner pr&egrave;s du Nil br&ucirc;lant et couvert de lotus o&ugrave;
+ sont des sphinx, et des ibis roses et rouges, des vautours blancs aux griffes d'or,
+ des crocodiles aux petits yeux de b&eacute;ryl qui rampent dans la boue verte et
+ fumeuse; il se mit &agrave; r&ecirc;ver sur ces vers, qui chantent un marbre
+ souill&eacute; de baisers et nous parlent de cette curieuse statue que Gautier
+ compare &agrave; une voix de contralto, le &laquo;<i>monstre charmant</i>&raquo;
+ couch&eacute; dans la salle de porphyre du Louvre. Bient&ocirc;t le livre lui tomba
+ des mains.... Il s'&eacute;nervait, une terreur l'envahissait. Si Alan Campbell
+ allait &ecirc;tre absent d'Angleterre? Des jours passeraient avant son retour.
+ Peut-&ecirc;tre refuserait-il de venir. Que faire alors? Chaque moment avait une
+ importance vitale. Ils avaient &eacute;t&eacute; grands amis, cinq ans auparavant,
+ presque ins&eacute;parables, en v&eacute;rit&eacute;. Puis leur intimit&eacute;
+ s'&eacute;tait tout &agrave; coup interrompue. Quand ils se rencontraient maintenant
+ dans le monde, Dorian Gray seul soudait, mais jamais Alan Campbell.</p>
+ <p>C'&eacute;tait un jeune homme tr&egrave;s intelligent, quoiqu'il
+ n'appr&eacute;ci&acirc;t gu&egrave;re les arts plastiques malgr&eacute; une certaine
+ compr&eacute;hension de la beaut&eacute; po&eacute;tique qu'il tenait
+ enti&egrave;rement de Dorian. Sa passion dominante &eacute;tait la science. A
+ Cambridge, il avait d&eacute;pens&eacute; la plus grande partie de son temps &agrave;
+ travailler au Laboratoire, et conquis un bon rang de sortie pour les sciences
+ naturelles. Il &eacute;tait encore tr&egrave;s adonn&eacute; &agrave; l'&eacute;tude
+ de la chimie et avait un laboratoire &agrave; lui, dans lequel il s'enfermait tout le
+ jour, au grand d&eacute;sespoir de sa m&egrave;re qui avait r&ecirc;v&eacute; pour
+ lui un si&egrave;ge au Parlement et conservait une vague id&eacute;e qu'un chimiste
+ &eacute;tait un homme qui faisait des ordonnances. Il &eacute;tait tr&egrave;s bon
+ musicien, en outre, et jouait du violon et du piano, mieux que la plupart des
+ amateurs. En fait, c'&eacute;tait la musique qui les avait rapproch&eacute;s, Dorian
+ et lui; la musique, et aussi cette ind&eacute;finissable attraction fine Dorian
+ semblait pouvoir exercer chaque fois qu'il le voulait et qu'il exer&ccedil;ait
+ souvent m&ecirc;me inconsciemment. Ils s'&eacute;taient rencontr&eacute;s chez lady
+ Berkshire le soir o&ugrave; Rubinstein y avait jou&eacute; et depuis on les avait
+ toujours vus ensemble &agrave; l'Op&eacute;ra et partout o&ugrave; l'on faisait de
+ bonne musique. Cette intimit&eacute; se continua pendant dix-huit mois. Campbell
+ &eacute;tait constamment ou &agrave; Selby Royal ou &agrave; Grosvenor Square. Pour
+ lui, comme pour bien d'autres, Dorian Gray &eacute;tait le parangon de tout ce qui
+ est merveilleux et s&eacute;duisant dans la vie. Une querelle &eacute;tait-elle
+ survenue entre eux, nul ne le savait.... Mais on remarqua tout &agrave; coup qu'ils
+ se parlaient &agrave; peine lorsqu'ils se rencontraient et que Campbell partait
+ toujours de bonne heure des r&eacute;unions o&ugrave; Dorian Gray &eacute;tait
+ pr&eacute;sent. De plus, il avait chang&eacute;; il avait d'&eacute;tranges
+ m&eacute;lancolies, semblait presque d&eacute;tester la musique, ne voulait plus
+ jouer lui-m&ecirc;me, all&eacute;guant pour excuse, quand on l'en priait, que ses
+ &eacute;tudes scientifiques l'absorbaient tellement qu'il ne lui restait plus le
+ temps de s'exercer. Et cela &eacute;tait vrai. Chaque jour la biologie
+ l'int&eacute;ressait davantage et son nom fut prononc&eacute; plusieurs fois dans des
+ revues de science &agrave; propos de curieuses exp&eacute;riences.</p>
+ <p>C'&eacute;tait l&agrave; l'homme que Dorian Gray attendait. A tout moment il
+ regardait la pendule. A mesure que les minutes s'&eacute;coulaient, il devenait
+ horriblement agit&eacute;. Enfin il se leva, arpenta la chambre comme un oiseau
+ prisonnier; sa marche &eacute;tait saccad&eacute;e, ses mains &eacute;trangement
+ froides.</p>
+ <p>L'attente devenait intol&eacute;rable. Le temps lui semblait marcher avec des
+ pieds de plomb, et lui, il se sentait emporter par une monstrueuse rafale au-dessus
+ des bords de quelque pr&eacute;cipice b&eacute;ant. Il savait ce qui l'attendait, il
+ le voyait, et fr&eacute;missant, il pressait de ses mains moites ses paupi&egrave;res
+ br&ucirc;lantes comme pour an&eacute;antir sa vue, ou renfoncer &agrave; jamais dans
+ leurs orbites les globes de ses yeux. C'&eacute;tait en vain.... Son cerveau avait sa
+ propre nourriture dont il se sustentait et la vision, rendue grotesque par la
+ terreur, se d&eacute;roulait en contorsions, d&eacute;figur&eacute;e douloureusement,
+ dansant devant lui comme un mannequin immonde et grima&ccedil;ant sous des masques
+ changeants. Alors, soudain, le temps s'arr&ecirc;ta pour lui, et cette force aveugle,
+ &agrave; la respiration lente, cessa son grouillement.... D'horribles pens&eacute;es,
+ dans cette mort du temps, coururent devant lui, lui montrant un hideux avenir....
+ L'ayant contempl&eacute;, l'horreur le p&eacute;trifia....</p>
+ <p>Enfin la porte s'ouvrit, et son domestique entra. Il tourna vers lui ses yeux
+ effar&eacute;s....</p>
+ <p>&mdash;M. Campbell, monsieur, dit l'homme.</p>
+ <p>Un soupir de soulagement s'&eacute;chappa de ses l&egrave;vres
+ dess&eacute;ch&eacute;es et la couleur revint &agrave; ses joues.</p>
+ <p>&mdash;Dites-lui d'entrer, Francis.</p>
+ <p>Il sentit qu'il se ressaisissait. Son acc&egrave;s de l&acirc;chet&eacute; avait
+ disparu.</p>
+ <p>L'homme s'inclina et sortit.... Un instant apr&egrave;s, Alan Campbell entra,
+ p&acirc;le et s&eacute;v&egrave;re, sa p&acirc;leur augment&eacute;e par le noir
+ accus&eacute; de ses cheveux et de ses sourcils.</p>
+ <p>&mdash;Alan! que c'est aimable &agrave; vous!... je vous remercie d'&ecirc;tre
+ venu.</p>
+ <p>&mdash;J'&eacute;tais r&eacute;solu &agrave; ne plus jamais mettre les pieds chez
+ vous, Gray. Mais comme vous disiez que c'&eacute;tait une question de vie ou de
+ mort....</p>
+ <p>Sa voix &eacute;tait dure et froide. Il parlait lentement. Il y avait une nuance
+ de m&eacute;pris dans son regard assur&eacute; et scrutateur pos&eacute; sur Dorian.
+ Il gardait ses mains dans les poches de son pardessus d'astrakan et paraissait ne pas
+ remarquer l'accueil qui lui &eacute;tait fait....</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est une question de vie ou de mort, Alan, et pour plus d'une
+ personne. Asseyez-vous.</p>
+ <p>Campbell prit une chaise pr&egrave;s de la table et Dorian s'assit en face de lui.
+ Les yeux des deux hommes se rencontr&egrave;rent. Une infinie compassion se lisait
+ dans ceux de Dorian. Il savait que ce qu'il allait faire &eacute;tait affreux!...</p>
+ <p>Apr&egrave;s un p&eacute;nible silence, il se pencha sur la table et dit
+ tranquillement, &eacute;piant l'effet de chaque mot sur le visage de celui qu'il
+ avait fait demander:</p>
+ <p>&mdash;Alan, dans une chambre ferm&eacute;e &agrave; clef, tout en haut de cette
+ maison, une chambre o&ugrave; nul autre que moi ne p&eacute;n&eacute;tra, un homme
+ mort est assis pr&egrave;s d'une table. Il est mort, il y a maintenant dix heures. Ne
+ bronchez pas et ne me regardez pas ainsi.... Qui est cet homme, pourquoi et comment
+ il est mort, sont des choses qui ne vous concernent pas. Ce que vous avez &agrave;
+ faire est ceci....</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez, Gray!... Je ne veux rien savoir de plus.... Que ce que vous
+ venez de me dire soit vrai ou non, cela ne me regarde pas.... Je refuse absolument
+ d'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute; a votre vie. Gardez pour vous vos horribles secrets.
+ Ils ne m'int&eacute;ressent plus d&eacute;sormais....</p>
+ <p>&mdash;Alan, ils auront &agrave; vous int&eacute;resser.... Celui-ci vous
+ int&eacute;ressera. J'en suis cruellement f&acirc;ch&eacute; pour vous, Alan. Mais je
+ n'y puis rien moi-m&ecirc;me. Vous &ecirc;tes le seul homme qui puisse me sauver. Je
+ suis forc&eacute; de vous mettre dans cette affaire; je n'ai pas &agrave; choisir....
+ Alan, vous &ecirc;tes un savant. Vous connaissez la chimie et tout ce qui s'y
+ rapporte. Vous avez fait des exp&eacute;riences. Ce que vous avez &agrave; faire
+ maintenant, c'est de d&eacute;truire ce corps qui est l&agrave;-haut, de le
+ d&eacute;truire pour qu'il n'en demeure aucun vestige. Personne n'a vu cet homme
+ entrer dans ma maison. On le croit en ce moment &agrave; Paris. On ne remarquera pas
+ son absence avant des mois. Lorsqu'on la remarquera, aucune trace ne restera de sa
+ pr&eacute;sence ici. Quant &agrave; vous, Alan, il faut que vous le transformiez,
+ avec tout ce qui est &agrave; lui, en une poign&eacute;e de cendres que je pourrai
+ jeter au vent.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, Dorian!</p>
+ <p>&mdash;Ah! j'attendais que vous m'appeliez Dorian!</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, vous dis-je, fou d'imaginer que je puisse lever un
+ doigt pour vous aider, fou de me faire une pareille confession!... Je ne veux rien
+ avoir &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler avec cette histoire quelle qu'elle soit.
+ Croyez-vous que je veuille risquer ma r&eacute;putation pour vous?... Que m'importe
+ cette oeuvre diabolique que vous faites?...</p>
+ <p>&mdash;Il s'est suicid&eacute;, Alan....</p>
+ <p>&mdash;J'aime mieux cela!... Mais qui l'a conduit l&agrave;? Vous, j'imagine?</p>
+ <p>&mdash;Refusez-vous encore de faire cela pour moi?</p>
+ <p>&mdash;Certes, je refuse. Je ne veux absolument pas m'en occuper. Je ne me soucie
+ gu&egrave;re de la honte qui vous attend. Vous les m&eacute;ritez toutes. Je ne serai
+ pas f&acirc;ch&eacute; de vous voir compromis, publiquement compromis. Comment
+ osez-vous me demander &agrave; moi, parmi tous les hommes, de me m&ecirc;ler &agrave;
+ cette horreur? J'aurais cru que vous connaissiez mieux les caract&egrave;res. Votre
+ ami lord Henry Wotton aurait pu vous mieux instruire en psychologie, entre autre
+ choses qu'il vous enseigna.... Rien ne pourra me d&eacute;cider &agrave; faire un pas
+ pour vous sauver. Vous vous &ecirc;tes mal adress&eacute;. Voyez quelqu'autre de vos
+ amis; ne vous adressez pas &agrave; moi....</p>
+ <p>&mdash;Alan, c'est un meurtre!... Je l'ai tu&eacute;.... Vous ne savez pas tout ce
+ qu'il m'avait fait souffrir. Quelle qu'ait &eacute;t&eacute; mon existence, il a plus
+ contribu&eacute; &agrave; la faire ce qu'elle fut et &agrave; la perdre que ce pauvre
+ Harry. Il se peut qu'il ne l'ait pas voulu, le r&eacute;sultat est le m&ecirc;me.</p>
+ <p>&mdash;Un meurtre, juste ciel! Dorian, c'est &agrave; cela que vous en &ecirc;tes
+ venu? Je ne vous d&eacute;noncerai pas, &ccedil;a n'est pas mon affaire....
+ Cependant, m&ecirc;me sans mon intervention, vous serez s&ucirc;rement
+ arr&ecirc;t&eacute;. Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse. Mais
+ je ne veux rien avoir &agrave; faire avec ceci....</p>
+ <p>&mdash;Il faut que vous ayez quelque chose &agrave; faire avec ceci.... Attendez,
+ attendez un moment, &eacute;coutez-moi.... Ecoutez seulement, Alan.... Tout ce que je
+ vous demande, c'est de faire une exp&eacute;rience scientifique. Vous allez dans les
+ h&ocirc;pitaux et dans les morgues et les horreurs que vous y faites ne vous
+ &eacute;meuvent point. Si dans un de ces laboratoires f&eacute;tides ou une de ces
+ salles de dissection, vous trouviez cet homme couch&eacute; sur une table de plomb
+ sillonn&eacute;e de goutti&egrave;res qui laissent couler le sang, vous le
+ regarderiez simplement comme un admirable sujet. Pas un cheveu ne se dresserait sur
+ votre t&ecirc;te. Vous ne croiriez pas faire quelque chose de mal. Au contraire, vous
+ penseriez probablement travailler pour le bien de l'humanit&eacute;, ou augmenter le
+ tr&eacute;sor scientifique du monde, satisfaire une curiosit&eacute; intellectuelle
+ ou quelque chose de ce genre.... Ce que je vous demande, c'est ce que vous avez
+ d&eacute;j&agrave; fait souvent. En v&eacute;rit&eacute;, d&eacute;truire un cadavre
+ doit &ecirc;tre beaucoup moins horrible que ce que vous &ecirc;tes habitu&eacute;
+ &agrave; faire. Et, songez-y, ce cadavre est l'unique preuve qu'il y ait contre moi.
+ S'il est d&eacute;couvert, je suis perdu; et il sera s&ucirc;rement d&eacute;couvert
+ si vous ne m'aidez pas!...</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai aucun d&eacute;sir de vous aider. Vous oubliez cela. Je suis
+ simplement indiff&eacute;rent &agrave; toute l'affaire. Elle ne m'int&eacute;resse
+ pas....</p>
+ <p>&mdash;Alan, je vous en conjure! Songez quelle position est la mienne! Juste au
+ moment o&ugrave; vous arriviez, je d&eacute;faillais de terreur. Vous
+ conna&icirc;trez peut-&ecirc;tre un jour vous-m&ecirc;me cette terreur.... Non! ne
+ pensez pas a cela. Consid&eacute;rez la chose uniquement au point de vue
+ scientifique. Vous ne vous informez point d'o&ugrave; viennent les cadavres qui
+ servent &agrave; vos exp&eacute;riences?... Ne vous informez point de celui-ci. Je
+ vous en ai trop dit l&agrave;-dessus. Mais je vous supplie de faire cela. Nous
+ f&ucirc;mes amis, Alan!</p>
+ <p>&mdash;Ne parlez pas de ces jours-l&agrave;, Dorian, ils sont morts.</p>
+ <p>&mdash;Les morts s'attardent quelquefois.... L'homme qui est l&agrave;-haut ne
+ s'en ira pas. Il est assis contre la table, la t&ecirc;te inclin&eacute;e et les bras
+ &eacute;tendus. Alan! Alan! si vous ne venez pas &agrave; mon secours, je suis
+ perdu!... Quoi! mais ils me pendront, Alan! Ne comprenez-vous pas? Ils me pendront
+ pour ce que j'ai fait!...</p>
+ <p>&mdash;Il est inutile de prolonger cette sc&egrave;ne. Je refuse absolument de me
+ m&ecirc;ler &agrave; tout cela. C'est de la folie de votre part de me le
+ demander.</p>
+ <p>&mdash;Vous refusez?</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>&mdash;Je vous en supplie, Alan!</p>
+ <p>&mdash;C'est inutile.</p>
+ <p>Le m&ecirc;me regard de compassion se montra dans les yeux de Dorian Gray. Il
+ &eacute;tendit la main, prit une feuille de papier et tra&ccedil;a quelques mots. Il
+ relut ce billet deux fois, le plia soigneusement et le poussa sur la table. Cela
+ fait, il se leva et alla &agrave; la fen&ecirc;tre.</p>
+ <p>Campbell le regarda avec surprise, puis il prit le papier et l'ouvrit. A mesure
+ qu'il lisait, une p&acirc;leur affreuse d&eacute;composait ses traits, il se renversa
+ sur sa chaise. Son coeur battait &agrave; se rompre.</p>
+ <p>Apr&egrave;s deux ou trois minutes de terrible silence, Dorian se retourna et vint
+ se poser derri&egrave;re lui, la main appuy&eacute;e sur son &eacute;paule.</p>
+ <p>&mdash;Je le regrette pour vous, Alan, murmura-t-il, mais vous ne m'avez
+ laiss&eacute; aucune alternative. J'avais une lettre toute pr&ecirc;te, la voici.
+ Vous voyez l'adresse. Si vous ne m'aidez pas, il faudra que je l'envoie; si vous ne
+ m'aidez pas, je l'enverrai.... Vous savez ce qui en r&eacute;sultera.... Mais vous
+ allez m'aider. Il est impossible que vous me refusiez maintenant. J'ai essay&eacute;
+ de vous &eacute;pargner. Vous me rendrez la justice de le reconna&icirc;tre.... Vous
+ f&ucirc;tes s&eacute;v&egrave;re, dur, offensant. Vous m'avez trait&eacute; comme nul
+ homme n'osa jamais le faire&mdash;nul homme vivant, tout au moins. J'ai tout
+ support&eacute;. Maintenant c'est &agrave; moi &agrave; dicter les conditions.</p>
+ <p>Campbell cacha sa t&ecirc;te entre ses mains; un frisson le parcourut....</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est &agrave; mon tour &agrave; dicter mes conditions, Alan. Vous les
+ connaissez. La chose est tr&egrave;s simple. Venez, ne vous mettez pas ainsi en
+ fi&egrave;vre. Il faut que la chose soit faite. Envisagez-la et faites-la....</p>
+ <p>Un g&eacute;missement sortit des l&egrave;vres de Campbell qui se mit &agrave;
+ trembler de tout son corps. Le tic-tac de l'horloge sur la chemin&eacute;e lui parut
+ diviser le temps en atomes successifs d'agonie, dont chacun &eacute;tait trop lourd
+ pour &ecirc;tre port&eacute;. Il lui sembla qu'un cercle de fer enserrait lentement
+ son front, et que la honte dont il &eacute;tait menac&eacute; l'avait atteint
+ d&eacute;j&agrave;. La main pos&eacute;e sur son &eacute;paule lui pesait comme une
+ main de plomb, intol&eacute;rablement. Elle semblait le broyer.</p>
+ <p>&mdash;Eh bien!... Alan! il faut vous d&eacute;cider.</p>
+ <p>&mdash;Je ne peux pas, dit-il machinalement, comme si ces mots avaient pu changer
+ la situation....</p>
+ <p>&mdash;Il le faut. Vous n'avez pas le choix.... N'attendez plus.</p>
+ <p>Il h&eacute;sita un instant.</p>
+ <p>&mdash;Y a-t-il du feu dans cette chambre haute?</p>
+ <p>&mdash;Oui, il y a un appareil au gaz avec de l'amiante.</p>
+ <p>&mdash;Il faut que j'aille chez moi prendre des instruments au laboratoire.</p>
+ <p>&mdash;Non, Alan, vous ne sortirez pas d'ici. Ecrivez ce qu'il vous faut sur une
+ feuille de papier et mon domestique prendra un cab, et ira vous le chercher.</p>
+ <p>Campbell griffonna quelques lignes, y passa le buvard et &eacute;crivit sur une
+ enveloppe l'adresse de son aide. Dorian prit le billet et le lut attentivement; puis
+ il sonna et le donna &agrave; son domestique avec l'ordre de revenir aussit&ocirc;t
+ que possible et de rapporter les objets demand&eacute;s.</p>
+ <p>Quand la porte de la rue se fut referm&eacute;e, Campbell se leva nerveusement et
+ s'approcha de la chemin&eacute;e. Il semblait grelotter d'une sorte de fi&egrave;vre.
+ Pendant pr&egrave;s de vingt minutes aucun des deux hommes ne parla. Une mouche
+ bourdonnait bruyamment dans la pi&egrave;ce et le tic-tac de l'horloge
+ r&eacute;sonnait comme des coups de marteau....</p>
+ <p>Le timbre sonna une heure.... Campbell se retourna et regardant Dorian, vit que
+ ses yeux &eacute;taient baign&eacute;s de larmes. Il y avait dans cette face
+ d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e une puret&eacute; et une distinction qui le mirent
+ hors de lui.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes inf&acirc;me, absolument inf&acirc;me, murmura-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Fi! Alan, vous m'avez sauv&eacute; la vie, dit Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Votre vie, juste ciel! quelle vie! Vous &ecirc;tes all&eacute; de
+ corruptions en corruptions jusqu'au crime. En faisant ce que je vais faire, ce que
+ vous me forcez &agrave; faire, ce n'est pas &agrave; votre vie que je songe....</p>
+ <p>&mdash;Ah! Alan! murmura Dorian avec un soupir. Je vous souhaite d'avoir pour moi
+ la milli&egrave;me partie de la piti&eacute; que j'ai pour vous.</p>
+ <p>Il lui tourna le dos en parlant ainsi et alla regarder &agrave; la fen&ecirc;tre
+ du jardin.</p>
+ <p>Campbell ne r&eacute;pondit rien....</p>
+ <p>Apr&egrave;s une dizaine de minutes, on frappa &agrave; la porte et le domestique
+ entra, portant avec une grande bo&icirc;te d'acajou pleine de drogues, un long
+ rouleau de fil d'acier et de platine et deux crampons de fer d'une forme
+ &eacute;trange.</p>
+ <p>&mdash;Faut-il laisser cela ici, monsieur, demanda-t-il &agrave; Campbell.</p>
+ <p>&mdash;Oui, dit Dorian. Je crois, Francis, que j'ai encore une commission &agrave;
+ vous donner. Quel est le nom de cet homme de Richmond qui fournit les
+ orchid&eacute;es &agrave; Selby?</p>
+ <p>&mdash;Harden, monsieur.</p>
+ <p>&mdash;Oui, Harden.... Vous allez aller &agrave; Richmond voir Harden
+ lui-m&ecirc;me, et vous lui direz de m'envoyer deux fois plus d'orchid&eacute;es que
+ je n'en avais command&eacute;, et d'en mettre aussi peu de blanches que possible....
+ Non, pas de blanches du tout.... Le temps est d&eacute;licieux, Francis, et Richmond
+ est un endroit charmant; autrement je ne voudrais pas vous ennuyer avec cela.</p>
+ <p>&mdash;Pas du tout, monsieur. A quelle heure faudra-t-il que je revienne?</p>
+ <p>Dorian regarda Campbell.</p>
+ <p>&mdash;Combien de temps demandera votre exp&eacute;rience, Alan? dit-il d'une voix
+ calme et indiff&eacute;rente, comme si la pr&eacute;sence d'un tiers lui donnait un
+ courage inattendu.</p>
+ <p>Campbell tressaillit et se mordit les l&egrave;vres....</p>
+ <p>&mdash;Environ cinq heures, r&eacute;pondit-il.</p>
+ <p>&mdash;Il sera donc temps que vous rentriez vers sept heures et demie, Francis. Ou
+ plut&ocirc;t, attendez, pr&eacute;parez-moi ce qu'il faudra pour m'habiller. Vous
+ aurez votre soir&eacute;e pour vous. Je ne d&icirc;ne pas ici, de sorte que je
+ n'aurai plus besoin de vous.</p>
+ <p>&mdash;Merci, monsieur, r&eacute;pondit le valet en se retirant.</p>
+ <p>&mdash;Maintenant, Alan, ne perdons pas un instant.... Comme cette caisse est
+ lourde!... Je vais la monter, prenez les autres objets.</p>
+ <p>Il parlait vite, d'un ton de commandement. Campbell se sentit domin&eacute;. Ils
+ sortirent ensemble.</p>
+ <p>Arriv&eacute;s au palier du dernier &eacute;tage, Dorian sortit sa clef et la mit
+ dans la serrure. Puis il s'arr&ecirc;ta, les yeux troubl&eacute;s,
+ frissonnant....</p>
+ <p>&mdash;Je crois que je ne pourrai pas entrer, Alan! murmura-t-il.</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal, je n'ai pas besoin de vous, dit Campbell
+ froidement.</p>
+ <p>Dorian entr'ouvrit la porte.... A ce moment il aper&ccedil;ut en plein soleil les
+ yeux du portrait qui semblaient le regarder. Devant lui, sur le parquet, le rideau
+ d&eacute;chir&eacute; &eacute;tait &eacute;tendu. Il se rappela que la nuit
+ pr&eacute;c&eacute;dente il avait oubli&eacute; pour la premi&egrave;re fois de sa
+ vie, de cacher le tableau fatal; il eut envie de fuir, mais il se retint en
+ fr&eacute;missant.</p>
+ <p>Quelle &eacute;tait cette odieuse tache rouge, humide et brillante qu'il voyait
+ sur une des mains comme si la toile e&ucirc;t suint&eacute; du sang? Quelle chose
+ horrible, plus horrible, lui parut-il sur le moment, que ce paquet immobile et
+ silencieux affaiss&eacute; contre la table, cette masse informe et grotesque dont
+ l'ombre se projetait sur le tapis souill&eacute;, lui montrant qu'elle n'avait pas
+ boug&eacute; et &eacute;tait toujours l&agrave;, telle qu'il l'avait
+ laiss&eacute;e....</p>
+ <p>Il poussa un profond soupir, ouvrit la porte un peu plus grande et les yeux
+ &agrave; demi ferm&eacute;s, d&eacute;tournant la t&ecirc;te, il entra vivement,
+ r&eacute;solu &agrave; ne pas jeter m&ecirc;me un regard vers le cadavre.... Puis,
+ s'arr&ecirc;tant et ramassant le rideau de pourpre et d'or, il le jeta sur le
+ cadre....</p>
+ <p>Alors il resta immobile, craignant de se retourner, les yeux fix&eacute;s sur les
+ arabesques de la broderie qu'il avait devant lui. Il entendit Campbell qui rentrait
+ la lourde caisse et les objets m&eacute;talliques n&eacute;cessaires &agrave; son
+ horrible travail. Il se demanda si Campbell et Basil Hallward s'&eacute;taient jamais
+ rencontr&eacute;s, et dans ce cas ce qu'ils avaient pu penser l'un de l'autre.</p>
+ <p>&mdash;Laissez-moi maintenant, dit une voix dure derri&egrave;re lui.</p>
+ <p>Il se retourna et sortit en h&acirc;te, ayant confus&eacute;ment entrevu le
+ cadavre renvers&eacute; sur le dos du fauteuil et Campbell contemplant sa face jaune
+ et luisante. En descendant il entendit le bruit de la clef dans la serrure.... Alan
+ s'enfermait....</p>
+ <p>Il &eacute;tait beaucoup plus de sept heures lorsque Campbell rentra dans la
+ biblioth&egrave;que. Il &eacute;tait p&acirc;le, mais parfaitement calme.</p>
+ <p>&mdash;J'ai fait ce que vous m'avez demand&eacute;, murmura-t-il. Et maintenant,
+ adieu! Ne nous revoyons plus jamais!</p>
+ <p>&mdash;Vous m'avez sauv&eacute;, Alan, je ne pourrai jamais l'oublier, dit Dorian,
+ simplement.</p>
+ <p>D&egrave;s que Campbell fut sorti, il monta.... Une odeur horrible d'acide
+ nitrique emplissait la chambre. Mais la chose assise ce matin devant la table avait
+ disparu....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+ <p>Ce soir-l&agrave;, &agrave; huit heures trente, exquis&eacute;ment v&ecirc;tu, la
+ boutonni&egrave;re orn&eacute;e d'un gros bouquet de violettes de Parme Dorian Gray
+ &eacute;tait introduit dans le salon de lady Narborough par des domestiques
+ inclin&eacute;s.</p>
+ <p>Les veines de ses tempes palpitaient f&eacute;brilement et il &eacute;tait dans un
+ &eacute;tat de sauvage excitation, mais l'&eacute;l&eacute;gante
+ r&eacute;v&eacute;rence qu'il eut vers la main de la ma&icirc;tresse de la maison fut
+ aussi ais&eacute;e et aussi gracieuse qu'&agrave; l'ordinaire. Peut-&ecirc;tre
+ n'est-on jamais plus &agrave; l'aise que lorsqu'on a quelque com&eacute;die &agrave;
+ jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray ce soir-l&agrave;, n'e&ucirc;t pu
+ imaginer qu'il venait de traverser un drame aussi horrible qu'aucun drame de notre
+ &eacute;poque. Ces doigts d&eacute;licats ne pouvaient avoir tenu le couteau d'un
+ assassin, ni ces l&egrave;vres souriantes blasph&eacute;m&eacute; Dieu. Malgr&eacute;
+ lui il s'&eacute;tonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentit
+ profond&eacute;ment le terrible plaisir d'avoir une vie double.</p>
+ <p>C'&eacute;tait une r&eacute;union intime, bient&ocirc;t transform&eacute;e en
+ confusion par lady Narborough, femme tr&egrave;s intelligente dont lord Henry parlait
+ comme d'une femme qui avait gard&eacute; de beaux restes d'une remarquable laideur.
+ Elle s'&eacute;tait montr&eacute;e l'excellente &eacute;pouse d'un de nos plus
+ ennuyeux ambassadeurs et ayant enterr&eacute; son mari convenablement sous un
+ mausol&eacute;e de marbre, qu'elle avait elle-m&ecirc;me dessin&eacute;, et
+ mari&eacute; ses filles &agrave; des hommes riches et m&ucirc;rs, se consacrait
+ maintenant aux plaisirs de l'art fran&ccedil;ais, de la cuisine fran&ccedil;aise et
+ de l'esprit fran&ccedil;ais quand elle pouvait l'atteindre....</p>
+ <p>Dorian &eacute;tait un de ses grands favoris; elle lui disait toujours qu'elle
+ &eacute;tait ravie de ne l'avoir pas connue dans sa jeunesse.</p>
+ <p>&mdash;Car, mon cher ami, je suis s&ucirc;re que je serai devenue follement
+ amoureuse de vous, ajoutait-elle, j'aurais jet&eacute; pour vous mon bonnet par
+ dessus les moulins! Heureusement que l'on ne pensait pas &agrave; vous alors!
+ D'ailleurs nos bonnets &eacute;taient si d&eacute;plaisants et les moulins si
+ occup&eacute;s &agrave; prendre le vent que je n'eus jamais de flirt avec personne.
+ Et puis, ce fut de la faute de Narborough. Il &eacute;tait tellement myope qu'il n'y
+ aurait eu aucun plaisir &agrave; tromper un mari qui n'y voyait jamais rien!...</p>
+ <p>Ses invit&eacute;s, ce soir-l&agrave;, &eacute;taient plut&ocirc;t ennuyeux....
+ Ainsi qu'elle l'expliqua &agrave; Dorian, derri&egrave;re un &eacute;ventail
+ us&eacute;, une de ses filles mari&eacute;es lui &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave;
+ l'improviste, et pour comble de malheur, avait amen&eacute; son mari avec elle.</p>
+ <p>&mdash;Je trouve cela bien d&eacute;sobligeant de sa part, mon cher, lui
+ souffla-t-elle &agrave; l'oreille.... Certes, je vais passer chaque &eacute;t&eacute;
+ avec eux en revenant de Hombourg, mais il faut bien qu'une vieille femme comme moi
+ aille quelquefois prendre un peu d'air frais. Au reste, je les r&eacute;veille
+ r&eacute;ellement. Vous n'imaginez pas l'existence qu'ils m&egrave;nent. C'est la
+ plus compl&egrave;te vie de campagne. Ils se l&egrave;vent de bonne heure, car ils
+ ont tant &agrave; faire, et se couchent t&ocirc;t ayant si peu &agrave; penser. Il
+ n'y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps de la Reine
+ Elizabeth, aussi s'endorment-ils tous apr&egrave;s d&icirc;ner. Il ne faut pas aller
+ vous asseoir pr&egrave;s d'eux. Vous resterez pr&egrave;s de moi et vous me
+ distrairez....</p>
+ <p>Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C'&eacute;tait
+ certainement une fastidieuse r&eacute;union. Deux personnages lui &eacute;taient
+ inconnus et les autres &eacute;taient: Ernest Harrowden, un de ces m&eacute;diocres
+ entre deux &acirc;ges, si communs dans les clubs de Londres qui n'ont pas d'ennemis,
+ mais qui n'en sont pas moins d&eacute;test&eacute;s de leurs amis; Lady Ruxton, une
+ femme de quarante-sept ans, &agrave; la toilette tapageuse, au nez recourb&eacute;,
+ qui essayait toujours de se trouver compromise, mais &eacute;tait si parfaitement
+ banale qu'&agrave; son grand d&eacute;sappointement, personne n'eut jamais voulu
+ croire &agrave; aucune m&eacute;disance sur son compte; Mme Erlynne, personne aux
+ cheveux roux v&eacute;nitiens, tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;e, affect&eacute;e
+ d'un d&eacute;licieux b&eacute;gaiement; Lady Alice Chapman, la fille de
+ l'h&ocirc;tesse, triste et mal fagot&eacute;e, lotie d'une de ces banales figures
+ britanniques qu'on ne se rappelle jamais; et enfin son mari, un &ecirc;tre aux joues
+ rouges, aux favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son esp&egrave;ce, pensait
+ qu'une excessive jovialit&eacute; pouvait suppl&eacute;er au manque absolu
+ d'id&eacute;es....</p>
+ <p>Dorian regrettait presque d'&ecirc;tre venu, lorsque lady Narborough regardant la
+ grande pendule qui &eacute;talait sur la chemin&eacute;e drap&eacute;e de mauve ses
+ volutes pr&eacute;tentieuses de bronze dor&eacute;, s'&eacute;cria:</p>
+ <p>&mdash;Comme c'est mal &agrave; Henry Wotton d'&ecirc;tre si en retard! J'ai
+ envoy&eacute; ce matin chez lui &agrave; tout hasard et il m'a promis de ne pas nous
+ manquer.</p>
+ <p>Ce lui fut une consolation de savoir qu'Harry allait venir et quand la porte
+ s'ouvrit et qu'il entendit sa voix douce et musicale, pr&ecirc;tant son charme
+ &agrave; quelque insinc&egrave;re compliment, l'ennui le quitta.</p>
+ <p>Pourtant, &agrave; table, il ne put rien manger. Les mets se succ&eacute;daient
+ dans son assiette sans qu'il y go&ucirc;t&acirc;t. Lady Narborough ne cessait de le
+ gronder pour ce qu'elle appelait: &laquo;une insulte &agrave; ce pauvre Adolphe qui a
+ compos&eacute; le <i>menu</i> expr&egrave;s pour vous.&raquo; De temps en temps lord Henry
+ le regardait, s'&eacute;tonnant de son silence et de son air absorb&eacute;. Le
+ sommelier remplissait sa coupe de Champagne; il buvait avidement et sa soif semblait
+ en augmenter.</p>
+ <p>&mdash;Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu'on servit le <i>chaud-froid,</i>
+ qu'avez-vous donc ce soir?... Vous ne paraissez pas &agrave; votre aise?</p>
+ <p>&mdash;Il est amoureux, s'&eacute;cria lady Narborough, et je crois qu'il a peur
+ de me l'avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le serais
+ certainement....</p>
+ <p>&mdash;Ch&egrave;re lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n'ai pas
+ &eacute;t&eacute; amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a
+ quitt&eacute; Londres.</p>
+ <p>&mdash;Comment les hommes peuvent-ils &ecirc;tre amoureux de cette femme,
+ s'&eacute;cria la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre!</p>
+ <p>&mdash;C'est tout simplement parce qu'elle vous rappelle votre enfance, lady
+ Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d'union entre nous et vos robes
+ courtes.</p>
+ <p>&mdash;Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je me
+ souviens tr&egrave;s bien de l'avoir vue &agrave; Vienne il y a trente ans....
+ Etait-elle assez <i>d&eacute;collet&eacute;e</i> alors!</p>
+ <p>&mdash;Elle est encore <i>d&eacute;collet&eacute;e</i>, r&eacute;pondit-il, prenant une
+ olive de ses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble
+ &agrave; une <i>&eacute;dition de luxe</i> d'un mauvais roman fran&ccedil;ais. Elle est
+ vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son go&ucirc;t pour la famille est
+ &eacute;tonnant: lorsque son troisi&egrave;me mari mourut, ses cheveux devinrent
+ parfaitement dor&eacute;s de chagrin!</p>
+ <p>&mdash;Pouvez-vous dire, Harry!... s'&eacute;cria Dorian.</p>
+ <p>&mdash;C'est une explication romantique! s'exclama en riant l'h&ocirc;tesse. Mais,
+ vous dites son troisi&egrave;me mari, lord Henry.... Vous ne voulez pas dire que
+ Ferrol est le quatri&egrave;me?</p>
+ <p>&mdash;Certainement, lady Narborough.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en crois pas un mot.</p>
+ <p>&mdash;Demandez plut&ocirc;t &agrave; M. Gray, c'est un de ses plus intimes
+ amis.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce vrai, M. Gray?</p>
+ <p>&mdash;Elle me l'a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demand&eacute; si
+ comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs coeurs embaum&eacute;s et
+ pendus &agrave; sa ceinture. Elle me r&eacute;pondit que non, car aucun d'eux n'en
+ avait.</p>
+ <p>&mdash;Quatre maris!... Ma parole c'est <i>trop de z&egrave;le</i>!...</p>
+ <p>&mdash;<i>Trop d'audace</i>, lui ai-je dit, repartit Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Oh! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol?... Je ne le
+ connais pas.</p>
+ <p>&mdash;Les maris des tr&egrave;s belles femmes appartiennent &agrave; la classe
+ des criminels, dit lord Henry en buvant &agrave; petits coups.</p>
+ <p>Lady Narborough le frappa de son &eacute;ventail.</p>
+ <p>&mdash;Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve
+ extr&ecirc;mement m&eacute;chant!...</p>
+ <p>&mdash;Mais pourquoi le monde dit-il cela? demanda lord Henry en levant la
+ t&ecirc;te. Ce ne peut &ecirc;tre que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes
+ en excellents termes.</p>
+ <p>&mdash;Tous les gens que je connais vous trouvent tr&egrave;s m&eacute;chant,
+ s'&eacute;cria la vieille dame, hochant la t&ecirc;te.</p>
+ <p>Lord Henry redevint s&eacute;rieux un moment.</p>
+ <p>&mdash;C'est tout &agrave; fait monstrueux, dit-il enfin, cette fa&ccedil;on qu'on
+ a aujourd'hui de dire derri&egrave;re le dos des gens ce qui est.... absolument
+ vrai!...</p>
+ <p>&mdash;N'est-il pas incorrigible? s'&eacute;cria Dorian, se renversant sur le
+ dossier de sa chaise.</p>
+ <p>&mdash;Je l'esp&egrave;re bien! dit en riant l'h&ocirc;tesse. Mais si en
+ v&eacute;rit&eacute;, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra
+ que je me remarie aussi, afin d'&ecirc;tre &agrave; la mode.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord Henry.
+ Vous f&ucirc;tes beaucoup trop heureuse la premi&egrave;re fois. Quand une femme se
+ remarie c'est qu'elle d&eacute;testait son premier &eacute;poux. Quand un homme se
+ remarie, c'est qu'il adorait sa premi&egrave;re femme. Les femmes cherchent leur
+ bonheur, les hommes risquent le leur.</p>
+ <p>&mdash;Narborough n'&eacute;tait pas parfait! s'&eacute;cria la vieille dame.</p>
+ <p>&mdash;S'il l'avait &eacute;t&eacute;, vous ne l'eussiez point ador&eacute;, fut
+ la r&eacute;ponse. Les femmes nous aiment pour nos d&eacute;fauts. Si nous en avons
+ pas mal, elles nous passeront tout, m&ecirc;me notre intelligence.... Vous ne
+ m'inviterez plus, j'en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c'est
+ enti&egrave;rement vrai.</p>
+ <p>&mdash;Certes, c'est vrai, lord Henry.... Si nous autres femmes, ne vous aimions
+ pas pour vos d&eacute;fauts, que deviendriez-vous? Aucun de vous ne pourrait se
+ marier. Vous seriez un tas d'infortun&eacute;s c&eacute;libataires.... Non pas
+ cependant, que cela vous changerait beaucoup: aujourd'hui, tous les hommes
+ mari&eacute;s vivent comme des gar&ccedil;ons et tous les gar&ccedil;ons comme des
+ hommes mari&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;&laquo;<i>Fin de si&egrave;cle</i>!...&raquo;, murmura lord Henry.</p>
+ <p>&mdash;&laquo;<i>Fin de globe</i>!...&raquo;, r&eacute;pondit l'h&ocirc;tesse.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais que ce fut la <i>Fin du globe</i>, dit Dorian avec un soupir. La vie
+ est une grande d&eacute;sillusion.</p>
+ <p>&mdash;Ah, mon cher ami! s'&eacute;cria lady Narborough mettant ses gants, ne me
+ dites pas que vous avez &eacute;puis&eacute; la vie. Quand un homme dit cela, on
+ comprend que c'est la vie qui l'a &eacute;puis&eacute;. Lord Henry est tr&egrave;s
+ m&eacute;chant et je voudrais souvent l'avoir &eacute;t&eacute; moi-m&ecirc;me; mais
+ vous, vous &ecirc;tes fait pour &ecirc;tre bon, vous &ecirc;tes si beau!... Je vous
+ trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pas que M. Gray devrait se
+ marier?...</p>
+ <p>&mdash;C'est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquies&ccedil;a lord
+ Henry en s'inclinant.</p>
+ <p>&mdash;Bien. Il faudra que nous nous occupions d'un parti convenable pour lui. Je
+ parcourrai ce soir le &laquo;Debrett&raquo; avec soin et dresserai une liste de
+ toutes les jeunes filles &agrave; marier.</p>
+ <p>&mdash;Avec leurs &acirc;ges, lady Narborough? demanda Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Certes, avec leurs &acirc;ges, d&ucirc;ment reconnus.... Mais il ne faut
+ rien faire avec pr&eacute;cipitation. Je veux que ce soit ce que <i>le Morning Post</i>
+ appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux!</p>
+ <p>&mdash;Que de b&ecirc;tises on dit sur les mariages heureux! s'&eacute;cria lord
+ Henry. Un homme peut &ecirc;tre heureux avec n'importe quelle femme aussi longtemps
+ qu'il ne l'aime pas!...</p>
+ <p>&mdash;Ah! quel affreux cynique vous faites!... fit en se levant la vieille dame
+ et en faisant un signe vers lady Ruxton.</p>
+ <p>&mdash;Il faudra bient&ocirc;t revenir d&icirc;ner avec moi. Vous &ecirc;tes
+ vraiment un admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m'a proscrit.
+ Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je veux que ce
+ soit un choix parfait.</p>
+ <p>&mdash;J'aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un pass&eacute;,
+ r&eacute;pondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne
+ compagnie?</p>
+ <p>&mdash;Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte...Mille
+ pardons, ma ch&egrave;re lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n'avais pas vu que vous
+ n'aviez pas fini votre cigarette.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est rien, lady, Narborough, je fume beaucoup trop. Je me limiterai
+ &agrave; l'avenir.</p>
+ <p>&mdash;N'en faites rien, lady Ruxton, dit lord Henry. La mod&eacute;ration est une
+ chose fatale. Assez est aussi mauvais qu'un repas; plus qu'assez est aussi bon qu'une
+ f&ecirc;te.</p>
+ <p>Lady Ruxton le regarda avec curiosit&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Il faudra venir m'expliquer cela une de ces apr&egrave;s-midi, lord Henry;
+ la th&eacute;orie me parait s&eacute;duisante, murmura-t-elle en sortant
+ majestueusement....</p>
+ <p>&mdash;Maintenant songez &agrave; ne pas trop parler de politique et de scandales,
+ cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.</p>
+ <p>Les hommes &eacute;clat&egrave;rent de rire et M. Chapman remonta solennellement
+ du bout de la table et vint s'asseoir &agrave; la place d'honneur. Dorian Gray alla
+ se placer pr&egrave;s de lord Henry. M. Chapman se mit a parler tr&egrave;s haut de
+ la situation &agrave; la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en nommant ses
+ adversaires. Le mot <i>doctrinaire</i>&mdash;mot plein de terreurs pour l'esprit
+ britannique&mdash;revenait de temps en temps dans sa conversation. Un pr&eacute;fixe
+ allit&eacute;r&eacute; est un ornement &agrave; l'art oratoire. Il &eacute;levait
+ l'&laquo;Union Jack&raquo; sur le pinacle de la Pens&eacute;e. (Nom familier
+ donn&eacute; au drapeau anglais. (N.D.T.)) La stupidit&eacute;
+ h&eacute;r&eacute;ditaire de la race&mdash;qu'il d&eacute;nommait jovialement le bon
+ sens anglais&mdash;&eacute;tait, comme il le d&eacute;montrait, le vrai rempart de la
+ Soci&eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>Un sourire vint aux l&egrave;vres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Etes-vous mieux, cher ami? demanda-t-il.... vous paraissiez mal &agrave;
+ votre aise &agrave; table?</p>
+ <p>&mdash;Je suis tr&egrave;s bien, Harry, un peu fatigu&eacute;, voil&agrave;
+ tout.</p>
+ <p>&mdash;Vous f&ucirc;tes charmant hier soir. La petite duchesse est tout &agrave;
+ fait folle de vous. Elle m'a dit qu'elle irait &agrave; Selby.</p>
+ <p>&mdash;Elle m'a promis de venir le vingt.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce que Monmouth y sera aussi?</p>
+ <p>&mdash;Oh! oui, Harry....</p>
+ <p>&mdash;Il m'ennuie terriblement, presque autant qu'il ennuie la duchesse. Elle est
+ tr&egrave;s intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle manque de ce charme
+ ind&eacute;finissable des faibles. Ce sont les pieds d'argile qui rendent
+ pr&eacute;cieux l'or de la statue. Ses pieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas
+ d'argile; des pieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont pass&eacute; au
+ feu et ce que le feu ne d&eacute;truit pas, il le durcit. Elle a eu des
+ aventures....</p>
+ <p>&mdash;Depuis quand est-elle mari&eacute;e? demanda Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Depuis une &eacute;ternit&eacute;, m'a-t-elle dit. Je crois, d'apr&egrave;s
+ l'armorial, que ce doit &ecirc;tre depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent
+ compter pour une &eacute;ternit&eacute;. Qui viendra encore?</p>
+ <p>&mdash;Oh! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre h&ocirc;tesse, Geoffroy
+ Clouston, les habitu&eacute;s.... J'ai invit&eacute; Lord Grotrian.</p>
+ <p>&mdash;Il me pla&icirc;t, dit lord Henry. Il ne pla&icirc;t pas &agrave; tout le
+ monde, mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois
+ exag&eacute;r&eacute;e et son &eacute;ducation toujours trop parfaite. C'est une
+ figure tr&egrave;s moderne.</p>
+ <p>&mdash;Je ne sais s'il pourra venir, Harry. Il faudra peut-&ecirc;tre qu'il aille
+ &agrave; Monte-Carlo avec son p&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Ah! quel peste que ces gens! T&acirc;chez donc qu'il vienne. A propos,
+ Dorian, vous &ecirc;tes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n'&eacute;tait pas
+ encore onze heures. Qu'avez-vous fait?... Etes-vous rentr&eacute; tout droit chez
+ vous?</p>
+ <p>Dorian le regarda brusquement.</p>
+ <p>&mdash;Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentr&eacute; chez moi que vers trois
+ heures.</p>
+ <p>&mdash;Etes-vous all&eacute; au club?</p>
+ <p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit-il. Puis il se mordit les l&egrave;vres.... Non, je
+ veux dire, je ne suis pas all&eacute; au club.... Je me suis promen&eacute;. Je ne
+ sais plus ce que j'ai fait.... Comme vous &ecirc;tes indiscret, Harry! Vous voulez
+ toujours savoir ce qu'on fait; moi, j'ai toujours besoin d'oublier ce que j'ai
+ fait.... Je suis rentr&eacute; &agrave; deux heures et demie, si vous tenez &agrave;
+ savoir l'heure exacte; j'avais oubli&eacute; ma clef et mon domestique a d&ucirc;
+ m'ouvrir. S'il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.</p>
+ <p>Lord Henry haussa les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Comme si cela m'int&eacute;ressait, mon cher ami! Montons au
+ salon&mdash;Non, merci, M. Chapman, pas de sherry....</p>
+ <p>&mdash;Il vous est arriv&eacute; quelque chose, Dorian.... Dites-moi ce que c'est.
+ Vous n'&ecirc;tes pas vous-m&ecirc;me ce soir.</p>
+ <p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux.
+ J'irai vous voir demain ou apr&egrave;s demain. Faites mes excuses &agrave; lady
+ Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, Dorian. J'esp&egrave;re que je vous verrai demain au
+ th&eacute;; la Duchesse viendra.</p>
+ <p>&mdash;Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s'en allant.</p>
+ <p>En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu'il avait chass&eacute;e
+ l'envahissait de nouveau. Les questions impr&eacute;vues de lord Henry, lui avaient
+ fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore besoin de calme. Des
+ objets dangereux restaient &agrave; d&eacute;truire. Il se r&eacute;voltait &agrave;
+ l'id&eacute;e de les toucher de ses mains.</p>
+ <p>Cependant il fallait que ce fut fait. Il se r&eacute;signa et quand il eut
+ ferm&eacute; &agrave; clef la porte de sa biblioth&egrave;que il ouvrit le placard
+ secret o&ugrave; il avait jet&eacute; le manteau et la valise de Basil Hallward. Un
+ grand feu br&ucirc;lait dans la chemin&eacute;e; il y jeta encore une b&ucirc;che.
+ L'odeur de cuir roussi et du drap br&ucirc;l&eacute; &eacute;tait insupportable. Il
+ lui fallut trois quarts d'heure pour consumer le tout. A la fin, il se sentit
+ faiblir, presque malade; et ayant allum&eacute; des pastilles d'Alger dans un
+ br&ucirc;le-parfums de cuivre ajour&eacute;, il se rafra&icirc;chit les mains et le
+ front avec du vinaigre de toilette au musc.</p>
+ <p>Soudain il frissonna.... Ses yeux brillaient &eacute;trangement, il mordillait
+ fi&eacute;vreusement sa l&egrave;vre inf&eacute;rieure. Entre deux fen&ecirc;tres se
+ trouvait un grand cabinet florentin, en &eacute;b&egrave;ne incrust&eacute; d'ivoire
+ et de lapis. Il le regardait comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un objet capable
+ de le ravir et de l'effrayer tout &agrave; la fois et comme s'il e&ucirc;t contenu
+ quelque chose qu'il d&eacute;sirait et dont il avait peur. Sa respiration
+ &eacute;tait haletante. Un d&eacute;sir fou s'empara de lui. Il alluma une cigarette,
+ puis la jeta. Ses paupi&egrave;res s'abaiss&egrave;rent, et les longues franges de
+ ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il
+ se leva du divan o&ugrave; il &eacute;tait &eacute;tendu, alla vers le meuble,
+ l'ouvrit et pressa un bouton dissimul&eacute; dans un coin. Un tiroir triangulaire
+ sortit lentement. Ses doigts y plong&egrave;rent instinctivement et en
+ retir&egrave;rent une petite bo&icirc;te de laque vieil or, d&eacute;licatement
+ travaill&eacute;e; les c&ocirc;t&eacute;s en &eacute;taient orn&eacute;s de petites
+ vagues en relief et de cordons de soie o&ugrave; pendaient des glands de fils
+ m&eacute;talliques et des perles de cristal. Il ouvrit la bo&icirc;te. Elle contenait
+ une p&acirc;te verte ayant l'aspect de la cire et une odeur forte et
+ p&eacute;n&eacute;trante....</p>
+ <p>Il h&eacute;sita un instant, un &eacute;trange sourire aux l&egrave;vres.... Il
+ grelottait, quoique l'atmosph&egrave;re de la pi&egrave;ce fut extraordinairement
+ chaude, puis il s'&eacute;tira, et regarda la pendule. Il &eacute;tait minuit moins
+ vingt. Il remit la bo&icirc;te, ferma la porte du meuble et rentra dans sa
+ chambre.</p>
+ <p>Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit &eacute;paisse,
+ Dorian Gray, mal v&ecirc;tu, le cou envelopp&eacute; d'un cache-nez, se glissait hors
+ de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un <i>hansom</i> attel&eacute; d'un bon
+ cheval. Il le h&ecirc;la, et donna &agrave; voix basse une adresse au cocher.</p>
+ <p>L'homme secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;C'est trop loin pour moi, murmura-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Voil&agrave; un souverain pour vous, dit Dorian; vous en aurez un autre si
+ vous allez vite.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, monsieur, r&eacute;pondit l'homme, vous y serez dans une
+ heure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour &agrave; son
+ cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+ <p>Une pluie froide commen&ccedil;ait &agrave; tomber, et les
+ r&eacute;verb&egrave;res luisaient fant&ocirc;matiquement dans le brouillard humide.
+ Les public-houses se fermaient et des groupes t&eacute;n&eacute;breux d'hommes et de
+ femmes se s&eacute;paraient aux alentours. D'ignobles &eacute;clats de rire fusaient
+ des bars; en d'autres, des ivrognes braillaient et criaient....</p>
+ <p>Etendu dans le <i>hansom</i>, son chapeau pos&eacute; en arri&egrave;re sur sa
+ t&ecirc;te, Dorian Gray regardait avec des yeux indiff&eacute;rents la honte sordide
+ de la grande ville; il se r&eacute;p&eacute;tait &agrave; lui-m&ecirc;me les mots que
+ lord Henry lui avait dits le jour de leur premi&egrave;re rencontre:
+ &laquo;Gu&eacute;rir l'&acirc;me par le moyen des sens et les sens au moyen de
+ l'&acirc;me...&raquo; Oui, l&agrave; &eacute;tait le secret; il l'avait souvent
+ essay&eacute; et l'essaierait encore. Il y a des boutiques d'opium o&ugrave; l'on
+ peut acheter l'oubli, des tani&egrave;res d'horreur o&ugrave; la m&eacute;moire des
+ vieux p&eacute;ch&eacute;s s'abolit par la folie des p&eacute;ch&eacute;s
+ nouveaux.</p>
+ <p>La lune se levait basse dans le ciel, comme un cr&acirc;ne jaune.... De temps
+ &agrave; autre, un lourd nuage informe, comme un long bras, la cachait. Les
+ r&eacute;verb&egrave;res devenaient de plus en plus rares, et les rues plus
+ &eacute;troites et plus sombres.... A un certain moment le cocher perdit son chemin
+ et dut r&eacute;trograder d'un demi-mille; une vapeur enveloppait le cheval, trottant
+ dans les flaques d'eau.... Les vitres du <i>hansom</i> &eacute;taient ouat&eacute;es d'une
+ brume grise....</p>
+ <p>&laquo;Gu&eacute;rir l'&acirc;me par le moyen des sens, et les sens au moyen de
+ l'&acirc;me.&raquo; Ces mots sonnaient singuli&egrave;rement &agrave; son oreille....
+ Oui, son &acirc;me &eacute;tait malade &agrave; la mort.... Etait-il vrai que les
+ sens la pouvaient gu&eacute;rir?... Un sang innocent avait &eacute;t&eacute;
+ vers&eacute;.... Comment racheter cela? Ah! il n'&eacute;tait point d'expiation!...
+ Mais quoique le pardon fut impossible, possible encore &eacute;tait l'oubli, et il
+ &eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; oublier cette chose, &agrave; en abolir
+ pour jamais le souvenir, &agrave; l'&eacute;craser comme on &eacute;crase une
+ vip&egrave;re qui vous a mordu.... Vraiment de quel droit Basil lui avait-il
+ parl&eacute; ainsi? Qui l'avait autoris&eacute; &agrave; se poser en juge des autres?
+ Il avait dit des choses qui &eacute;taient effroyables, horribles, impossibles
+ &agrave; endurer....</p>
+ <p>Le <i>hansom</i> allait cahin-caha, de moins en moins vite, semblait-il.... Il abaissa
+ la trappe et dit &agrave; l'homme de se presser. Un hideux besoin d'opium
+ commen&ccedil;ait &agrave; le ronger. Sa gorge br&ucirc;lait, et ses mains
+ d&eacute;licates se crispaient nerveusement; il frappa f&eacute;rocement le cheval
+ avec sa canne.</p>
+ <p>Le cocher ricana et fouetta sa b&ecirc;te.... Il se mit &agrave; rire &agrave; son
+ tour, et l'homme se tut....</p>
+ <p>La route &eacute;tait interminable, les rues lui semblaient comme la toile noire
+ d'une invisible araign&eacute;e. Cette monotonie devenait insupportable, et il
+ s'effraya de voir le brouillard s'&eacute;paissir.</p>
+ <p>Ils pass&egrave;rent pr&egrave;s de solitaires briqueteries.... Le brouillard se
+ rar&eacute;fiait, et il put voir les &eacute;tranges fours en forme de bouteille
+ d'o&ugrave; sortaient des langues de feu oranges en &eacute;ventail. Un chien aboya
+ comme ils passaient et dans le lointain cria quelque mouette errante. Le cheval
+ tr&eacute;bucha dans une orni&egrave;re, fit un &eacute;cart et partit au
+ galop....</p>
+ <p>Au bout d'un instant, ils quitt&egrave;rent le chemin glaiseux, et
+ &eacute;veill&egrave;rent les &eacute;chos des rues mal pav&eacute;es.... Les
+ fen&ecirc;tres n'&eacute;taient point &eacute;clair&eacute;es, mais &ccedil;a et
+ l&agrave;, des ombres fantastiques se silhouettaient contre des jalousies
+ illumin&eacute;es; il les observait curieusement. Elles se remuaient comme de
+ monstrueuses marionnettes, qu'on e&ucirc;t dit vivantes; il les d&eacute;testa....
+ Une rage sombre &eacute;tait dans son coeur.</p>
+ <p>Au coin d'une rue, une femme leur cria quelque chose d'une porte ouverte, et deux
+ hommes coururent apr&egrave;s la voiture l'esp&egrave;ce de cent yards; le cocher les
+ frappa de son fouet.</p>
+ <p>Il a &eacute;t&eacute; reconnu que la passion nous fait revenir aux m&ecirc;mes
+ pens&eacute;es.... Avec une hideuse r&eacute;it&eacute;ration, les l&egrave;vres
+ mordues de Dorian Gray r&eacute;p&eacute;taient et r&eacute;p&eacute;taient encore la
+ phrase captieuse qui lui parlait d'&acirc;me et de sens, jusqu'&agrave; ce qu'il y
+ e&ucirc;t trouv&eacute; la parfaite expression de son humeur, et justifi&eacute;, par
+ l'approbation intellectuelle, les sentiments qui le dominaient.... D'une cellule
+ &agrave; l'autre de son cerveau rampait la m&ecirc;me pens&eacute;e; et le sauvage
+ d&eacute;sir de vivre, le plus terrible de tous les app&eacute;tits humains,
+ vivifiait chaque nerf et chaque fibre de son &ecirc;tre. La laideur qu'il avait
+ ha&iuml;e parce qu'elle fait les choses r&eacute;elles, lui devenait ch&egrave;re
+ pour cette raison; la laideur &eacute;tait la seule r&eacute;alit&eacute;.</p>
+ <p>Les abominables bagarres, l'ex&eacute;crable taverne, la violence crue d'une vie
+ d&eacute;sordonn&eacute;e, la vilenie des voleurs et des d&eacute;class&eacute;s,
+ &eacute;taient plus vraies, dans leur intense actualit&eacute; d'impression, que
+ toutes les formes gracieuses d'art, que les ombres r&ecirc;veuses du chant;
+ c'&eacute;tait ce qu'il lui fallait pour l'oubli.... Dans trois jours il serait
+ libre....</p>
+ <p>Soudain, l'homme arr&ecirc;ta brusquement son cheval &agrave; l'entr&eacute;e
+ d'une sombre ruelle. Par-dessus les toits bas, et les souches dentel&eacute;es des
+ chemin&eacute;es des maisons, s'&eacute;levaient des m&acirc;ts noirs de vaisseaux;
+ des guirlandes de blanche brume s'attachaient aux vergues ainsi que des voiles de
+ r&ecirc;ve....</p>
+ <p>&mdash;C'est quelque part par ici, n'est-ce pas, m'sieu? demanda la voix rauque du
+ cocher par la trappe.</p>
+ <p>Dorian tressaillit et regarda autour de lui....</p>
+ <p>&mdash;C'est bien comme cela, r&eacute;pondit-il; et apr&egrave;s &ecirc;tre sorti
+ h&acirc;tivement du cab et avoir donn&eacute; au cocher le pourboire qu'il lui avait
+ promis, il marcha rapidement dans la direction du quai.... De ci, de l&agrave;, une
+ lanterne luisait &agrave; la poupe d'un navire de commerce; la lumi&egrave;re dansait
+ et se brisait dans les flots. Une rouge lueur venait d'un steamer au long cours qui
+ faisait du charbon. Le pav&eacute; glissant avait l'air d'un mackintosh
+ mouill&eacute;.</p>
+ <p>Il se h&acirc;ta vers la gauche, regardant derri&egrave;re lui de temps &agrave;
+ autre pour voir s'il n'&eacute;tait pas suivi. Au bout de sept &agrave; huit minutes,
+ il atteignit une petite maison basse, &eacute;cras&eacute;e entre deux manufactures
+ mis&eacute;rables.... Une lumi&egrave;re brillait &agrave; une fen&ecirc;tre du haut.
+ Il s'arr&ecirc;ta et frappa un coup particulier.</p>
+ <p>Quelques instants apr&egrave;s, des pas se firent entendre dans le corridor, et il
+ y eut un bruit de cha&icirc;nes d&eacute;croch&eacute;es. La porte s'ouvrit
+ doucement, et il entra sans dire un mot &agrave; la vague forme humaine, qui
+ s'effa&ccedil;a dans l'ombre comme il entrait. Au fond du corridor, pendait un rideau
+ vert d&eacute;chir&eacute; que souleva le vent venu de la rue. L'ayant
+ &eacute;cart&eacute;, il entra dans une longue chambre basse qui avait l'air d'un
+ salon de danse de troisi&egrave;me ordre. Autour des murs, des becs de gaz
+ r&eacute;pandaient une lumi&egrave;re &eacute;clatante qui se d&eacute;formait dans
+ les glaces pleines de chiures de mouches, situ&eacute;es en face. De graisseux
+ r&eacute;flecteurs d'&eacute;tain &agrave; c&ocirc;tes se trouvaient derri&egrave;re,
+ frissonnants disques de lumi&egrave;re.... Le plancher &eacute;tait couvert d'un
+ sable jaune d'ocre, sali de boue, tach&eacute; de liqueur renvers&eacute;e.</p>
+ <p>Des Malais &eacute;taient accroupis pr&egrave;s d'un petit fourneau &agrave;
+ charbon de bois jouant avec des jetons d'os, et montrant en parlant des dents
+ blanches. Dans un coin sur une table, la t&ecirc;te enfouie dans ses bras
+ crois&eacute;s &eacute;tait &eacute;tendu un matelot, et devant le bar aux peintures
+ criardes qui occupait tout un c&ocirc;t&eacute; de la salle, deux femmes hagardes se
+ moquaient d'un vieux qui brossait les manches de son paletot, avec une expression de
+ d&eacute;go&ucirc;t....</p>
+ <p>&mdash;Il croit qu'il a des fourmis rouges sur lui, dit l'une d'elles en riant,
+ comme Dorian passait.... L'homme les regardait avec terreur et se mit &agrave;
+ geindre.</p>
+ <p>Au bout de la chambre, il y avait un petit escalier, menant &agrave; une chambre
+ obscure. Alors que Dorian en franchit les trois marches d&eacute;traqu&eacute;es, une
+ lourde odeur d'opium le saisit. Il poussa un soupir profond, et ses narines
+ palpit&egrave;rent de plaisir....</p>
+ <p>En entrant, un jeune homme aux cheveux blonds et lisses, en train d'allumer
+ &agrave; une lampe une longue pipe mince, le regarda et le salua avec
+ h&eacute;sitation.</p>
+ <p>&mdash;Vous ici, Adrien, murmura Dorian.</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; pourrais-je &ecirc;tre ailleurs, r&eacute;pondit-il
+ insoucieusement. Personne ne veut plus me fr&eacute;quenter &agrave;
+ pr&eacute;sent....</p>
+ <p>&mdash;Je croyais que vous aviez quitt&eacute; l'Angleterre.</p>
+ <p>&mdash;Darlington ne veut rien faire.... Mon fr&egrave;re a enfin pay&eacute; la
+ note.... Georges ne veut pas me parler non plus. &Ccedil;a m'est &eacute;gal,
+ ajouta-t-il avec un soupir.. Tant qu'on a cette drogue, on n'a pas besoin d'amis. Je
+ pense que j'en ai eu de trop....</p>
+ <p>Dorian recula, et regarda autour de lui les gens grotesques, qui gisaient avec des
+ postures fantastiques sur des matelas en loques.... Ces membres
+ d&eacute;jet&eacute;s, ces bouches b&eacute;antes, ces yeux ouverts et vitreux,
+ l'attir&egrave;rent.... Il savait dans quels &eacute;tranges cieux ils souffraient,
+ et quels t&eacute;n&eacute;breux enfers leur apprenaient le secret de nouvelles
+ joies; ils &eacute;taient mieux que lui, emprisonn&eacute; dans sa pens&eacute;e. La
+ m&eacute;moire, comme une horrible maladie, rongeait son &acirc;me; de temps &agrave;
+ autre, il voyait les yeux de Basil Hallward fix&eacute;s sur lui.... Cependant, il ne
+ pouvait rester l&agrave;; la pr&eacute;sence d'Adrien Singleton le g&ecirc;nait; il
+ avait besoin d'&ecirc;tre dans un lieu o&ugrave; personne ne s&ucirc;t qui il
+ &eacute;tait; il aurait voulu s'&eacute;chapper de lui-m&ecirc;me....</p>
+ <p>&mdash;Je vais dans un autre endroit, dit-il au bout d'un instant.</p>
+ <p>&mdash;Sur le quai?...</p>
+ <p>&mdash;Oui....</p>
+ <p>&mdash;Cette folle y sera s&ucirc;rement; on n'en veut plus ici..</p>
+ <p>Dorian leva les &eacute;paules.</p>
+ <p>&mdash;Je suis malade des femmes qui aiment: les femmes qui ha&iuml;ssent sont
+ beaucoup plus int&eacute;ressantes. D'ailleurs, cette drogue est encore
+ meilleure....</p>
+ <p>&mdash;C'est tout &agrave; fait pareil....</p>
+ <p>&mdash;Je pr&eacute;f&egrave;re cela. Venez boire quelque chose; j'en ai grand
+ besoin.</p>
+ <p>&mdash;Moi, je n'ai besoin de rien, murmura le jeune homme.</p>
+ <p>&mdash;&Ccedil;a ne fait rien.</p>
+ <p>Adrien Singleton se leva paresseusement et suivit Dorian au bar.</p>
+ <p>Un mul&acirc;tre, dans un turban d&eacute;chir&eacute; et un ulster sale,
+ grima&ccedil;a un hideux salut en posant une bouteille de brandy et deux gobelets
+ devant eux. Les femmes se rapproch&egrave;rent doucement, et se mirent &agrave;
+ bavarder. Dorian leur tourna le dos, et, &agrave; voix basse, dit quelque chose
+ &agrave; Adrien Singleton.</p>
+ <p>Un sourire pervers, comme un kriss malais, se tordit sur la face de l'une des
+ femmes:</p>
+ <p>&mdash;Il para&icirc;t que nous sommes bien fiers ce soir, ricana-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Ne me parlez pas, pour l'amour de Dieu, cria Dorian, frappant du pied. Que
+ d&eacute;sirez-vous? de l'argent? en voil&agrave;! Ne me parlez plus....</p>
+ <p>Deux &eacute;clairs rouges travers&egrave;rent les yeux boursoufl&eacute;s de la
+ femme, et s'&eacute;teignirent, les laissant vitreux et sombres. Elle hocha la
+ t&ecirc;te et rafla la monnaie sur le comptoir avec des mains avides.... Sa compagne
+ la regardait envieusement....</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est point la peine, soupira Adrien Singleton. Je ne me soucie pas de
+ revenir? A quoi cela me servirait-il? Je suis tout &agrave; fait heureux
+ maintenant....</p>
+ <p>&mdash;Vous m'&eacute;crirez si vous avez besoin de quelque chose, n'est-ce pas?
+ dit Dorian un moment apr&egrave;s.</p>
+ <p>&mdash;Peut-&ecirc;tre!...</p>
+ <p>&mdash;Bonsoir, alors.</p>
+ <p>&mdash;Bonsoir...r&eacute;pondit le jeune homme, en remontant les marches,
+ essuyant ses l&egrave;vres dess&eacute;ch&eacute;es avec un mouchoir.</p>
+ <p>Dorian se dirigea vers la porte, la face douloureuse; comme il tirait le rideau,
+ un rire ignoble jaillit des l&egrave;vres peintes de la femme qui avait pris
+ l'argent.</p>
+ <p>&mdash;C'est le march&eacute; du d&eacute;mon! hoqueta-t-elle d'une voix
+ &eacute;raill&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Mal&eacute;diction, cria-t-il, ne me dites pas cela!</p>
+ <p>Elle fit claquer ses doigts....</p>
+ <p>&mdash;C'est le Prince Charmant que vous aimez &ecirc;tre appel&eacute;, n'est-ce
+ pas? glapit-elle derri&egrave;re lui.</p>
+ <p>Le matelot assoupi, bondit sur ses pieds &agrave; ces paroles, et regarda autour
+ de lui, sauvagement. Il entendit le bruit de la porte du corridor se fermant.... Il
+ se pr&eacute;cipita dehors en courant....</p>
+ <p>Dorian Gray se h&acirc;tait le long des quais sous la bruine.</p>
+ <p>Sa rencontre avec Adrien Singleton l'avait &eacute;trangement &eacute;mu; il
+ s'&eacute;tonnait que la ruine de cette jeune vie fut r&eacute;ellement son fait,
+ comme Basil Hallward le lui avait dit d'une mani&egrave;re si insultante. Il mordit
+ ses l&egrave;vres et ses yeux s'attrist&egrave;rent un moment. Apr&egrave;s tout,
+ qu'est-ce que cela pouvait lui faire?... La vie est trop courte pour supporter encore
+ le fardeau des erreurs d'autrui. Chaque homme vivait sa propre vie, et la payait son
+ prix pour la vivre.... Le seul malheur &eacute;tait que l'on e&ucirc;t &agrave; payer
+ si souvent pour une seule faute, car il fallait payer toujours et encore.... Dans ses
+ march&eacute;s avec les hommes, la Destin&eacute;e ne ferme jamais ses comptes.</p>
+ <p>Les psychologues nous disent, quand la passion pour le vice, ou ce que les hommes
+ appellent vice, domine notre nature, que chaque fibre du corps, chaque cellule de la
+ cervelle, semblent &ecirc;tre anim&eacute;s de mouvements effrayants; les hommes et
+ les femmes, dans de tels moments, perdent le libre exercice de leur volont&eacute;;
+ ils marchent vers une fin terrible comme des automates. Le choix leur est
+ refus&eacute; et la conscience elle-m&ecirc;me est morte, ou, si elle vit encore, ne
+ vit plus que pour donner &agrave; la r&eacute;bellion son attrait, et son charme
+ &agrave; la d&eacute;sob&eacute;issance; car tous les p&eacute;ch&eacute;s, comme les
+ th&eacute;ologiens sont fatigu&eacute;s de nous le rappeler, sont des
+ p&eacute;ch&eacute;s de d&eacute;sob&eacute;issance. Quand cet Ange hautain,
+ &eacute;toile du matin, tomba du ciel, ce fut en rebelle qu'il tomba!...</p>
+ <p>Endurci, concentr&eacute; dans le mal, l'esprit souill&eacute;, l'&acirc;me
+ assoiff&eacute;e de r&eacute;volte, Dorian Gray h&acirc;tait le pas de plus en
+ plus.... Comme il p&eacute;n&eacute;trait sous une arcade sombre, il avait
+ accoutum&eacute; souvent de prendre pour abr&eacute;ger son chemin vers l'endroit mal
+ fam&eacute; o&ugrave; il allait, il se sentit subitement saisi par derri&egrave;re,
+ et avant qu'il e&ucirc;t le temps de se d&eacute;fendre, il &eacute;tait violemment
+ projet&eacute; contre le mur; une main brutale lui &eacute;treignait la gorge!...</p>
+ <p>Il se d&eacute;fendit follement, et par un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+ d&eacute;tacha, de son cou les doigts qui l'&eacute;touffaient.... Il entendit le
+ d&eacute;clic d'un revolver, et aper&ccedil;ut la lueur d'un canon poli point&eacute;
+ vers sa t&ecirc;te, et la forme obscure d'un homme court et rabl&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Que voulez-vous? balbutia-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Restez tranquille! dit l'homme. Si vous bougez, je vous tue!...</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou! Que vous ai-je fait?</p>
+ <p>&mdash;Vous avez perdu la vie de Sibyl Vane, et Sibyl Vane &eacute;tait ma soeur!
+ Elle s'est tu&eacute;e, je le sais.... Mais sa mort est votre oeuvre, et je jure que
+ je vais vous tuer!... Je vous ai cherch&eacute; pendant des ann&eacute;es, sans
+ guide, sans trace. Les deux personnes qui vous connaissaient sont mortes. Je ne
+ savais rien de vous, sauf le nom favori dont elle vous appelait. Par hasard, je l'ai
+ entendu ce soir. R&eacute;conciliez-vous avec Dieu, car, ce soir, vous allez
+ mourir!...</p>
+ <p>Dorian Gray faillit s'&eacute;vanouir de terreur....</p>
+ <p>&mdash;Je ne l'ai jamais connue, murmura-t-il, je n'ai jamais entendu parler
+ d'elle, vous &ecirc;tes fou....</p>
+ <p>&mdash;Vous feriez mieux de confesser votre p&eacute;ch&eacute;, car aussi vrai
+ que je suis James Vane, vous allez mourir!</p>
+ <p>Le moment &eacute;tait terrible!... Dorian ne savait que faire, que dire!...</p>
+ <p>&mdash;A genoux! cria l'homme. Vous avez encore une minute pour vous confesser,
+ pas plus. Je pars demain pour les Indes et je dois d'abord r&eacute;gler cela.... Une
+ minute! Pas plus!...</p>
+ <p>Les bras de Dorian retomb&egrave;rent. Paralys&eacute; de terreur, il ne pouvait
+ penser.... Soudain, une ardente esp&eacute;rance lui traversa l'esprit!...</p>
+ <p>&mdash;Arr&ecirc;tez! cria-t-il. Il y a combien de temps que votre soeur est
+ morte? Vite, dites-moi!...</p>
+ <p>&mdash;Dix huit ans, dit l'homme. Pourquoi cette question? Le temps n'y fait
+ rien....</p>
+ <p>&mdash;Dix-huit ans, r&eacute;pondit Dorian Gray, avec un rire triomphant....
+ Dix-huit ans! Conduisez-moi sous une lanterne et voyez mon visage!...</p>
+ <p>James Vane h&eacute;sita un moment, ne comprenant pas ce que cela voulait dire,
+ puis il saisit Dorian Gray et le tira hors de l'arcade....</p>
+ <p>Bien que la lumi&egrave;re de la lanterne fut ind&eacute;cise et vacillante, elle
+ suffit cependant &agrave; lui montrer, lui sembla-t-il, l'erreur effroyable dans
+ laquelle il &eacute;tait tomb&eacute;, car la face de l'homme qu'il allait tuer avait
+ toute la fra&icirc;cheur de l'adolescence et la puret&eacute; sans tache de la
+ jeunesse. Il paraissait avoir un peu plus de vingt ans, &agrave; peine plus; il ne
+ devait gu&egrave;re &ecirc;tre plus vieux que sa soeur, lorsqu'il la quitta, il y
+ avait tant d'ann&eacute;es.... Il devenait &eacute;vident que ce n'&eacute;tait pas
+ l'homme qui avait d&eacute;truit sa vie....</p>
+ <p>Il le l&acirc;cha, et recula....</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu, cria-t-il!... Et j'allais vous tuer!</p>
+ <p>Dorian Gray respira....</p>
+ <p>&mdash;Vous avez failli commettre un crime horrible, mon ami, dit-il, le regardant
+ s&eacute;v&egrave;rement. Que cela vous soit un avertissement de ne point chercher
+ &agrave; vous venger vous-m&ecirc;me.</p>
+ <p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, murmura James Vane.... On m'a tromp&eacute;. Un
+ mot que j'ai entendu dans cette maudite taverne m'a mis sur une fausse piste.</p>
+ <p>&mdash;Vous feriez mieux de rentrer chez vous et de serrer ce revolver qui
+ pourrait vous attirer des ennuis, dit Dorian Gray en tournant les talons et
+ descendant doucement la rue.</p>
+ <p>James Vane restait sur le trottoir, rempli d'horreur, tremblant de la t&ecirc;te
+ aux pieds.... Il ne vit pas une ombre noire, qui, depuis un instant, rampait le long
+ du mur suintant, fut un moment dans la lumi&egrave;re, et s'approcha de lui &agrave;
+ pas de loup.. Il sentit une main qui se posait sur son bras, et se retourna en
+ tressaillant.... C'&eacute;tait une des femmes qui buvaient au bar.</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi ne l'avez-vous pas tu&eacute;, siffla-t-elle, en approchant de lui
+ sa face hagarde. Je savais que vous le suiviez quand vous vous &ecirc;tes
+ pr&eacute;cipit&eacute; de chez Daly. Fou que vous &ecirc;tes! Vous auriez d&ucirc;
+ le tuer! Il a beaucoup d'argent, et il est aussi mauvais que mauvais!..</p>
+ <p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pas l'homme que je cherchais, r&eacute;pondit-il, et je
+ n'ai besoin de l'argent de personne. J'ai besoin de la vie d'un homme! L'homme que je
+ veux tuer a pr&egrave;s de quarante ans. Celui-l&agrave; &eacute;tait &agrave; peine
+ un adolescent. Dieu merci! Je n'ai pas souill&eacute; mes mains de son sang.</p>
+ <p>La femme eut un rire amer....</p>
+ <p>&mdash;A peine un adolescent, ricana-t-elle.... Savez-vous qu'il y a pr&egrave;s
+ de dix-huit ans que le Prince Charmant m'a fait ce que je suis?</p>
+ <p>&mdash;Vous mentez! cria James Vane.</p>
+ <p>Elle leva les mains au ciel.</p>
+ <p>&mdash;Devant Dieu, je dis la v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria-t-elle....</p>
+ <p>&mdash;Devant Dieu!...</p>
+ <p>&mdash;Que je devienne muette s'il n'en est ainsi. C'est le plus mauvais de ceux
+ qui viennent ici. On dit qu'il s'est vendu au diable pour garder sa belle figure! Il
+ y a pr&egrave;s de dix-huit ans que je l'ai rencontr&eacute;. Il n'a pas beaucoup
+ chang&eacute; depuis. C'est comme je vous le dis, ajouta-t-elle avec un regard
+ m&eacute;lancolique.</p>
+ <p>&mdash;Vous le jurez?...</p>
+ <p>&mdash;Je le jure, dirent ses l&egrave;vres en &eacute;cho. Mais ne me trahissez
+ pas, g&eacute;mit-elle. Il me fait peur.... Donnez-moi quelque argent pour trouver un
+ logement cette nuit.</p>
+ <p>Il la quitta avec un juron, et se pr&eacute;cipita au coin de la rue, mais Dorian
+ Gray avait disparu.... Quand il revint, la femme &eacute;tait partie aussi....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+ <p>Une semaine plus tard, Dorian Gray &eacute;tait assis dans la serre de Selby
+ Royal, parlant &agrave; la jolie duchesse de Monmouth, qui, avec son mari, un homme
+ de soixante ans, &agrave; l'air fatigu&eacute;, &eacute;tait parmi ses h&ocirc;tes.
+ C'&eacute;tait l'heure du th&eacute;, et la douce lumi&egrave;re de la grosse lampe
+ couverte de dentelle qui reposait sur la table, faisait briller les chines
+ d&eacute;licats et l'argent repouss&eacute; du service; la duchesse pr&eacute;sidait
+ la r&eacute;ception.</p>
+ <p>Ses mains blanches se mouvaient gentiment parmi les tasses, et ses l&egrave;vres
+ d'un rouge sanglant riaient &agrave; quelque chose que Dorian lui soufflait. Lord
+ Henry &eacute;tait &eacute;tendu sur une chaise d'osier drap&eacute;e de soie, les
+ regardant. Sur un divan de couleur p&ecirc;che, lady Narborough feignait
+ d'&eacute;couter la description que lui faisait le duc du dernier scarab&eacute;e
+ br&eacute;silien dont il venait d'enrichir sa collection.</p>
+ <p>Trois jeunes gens en des smokings recherch&eacute;s offraient des g&acirc;teaux
+ &agrave; quelques dames. La soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait compos&eacute;e de
+ douze personnes et l'on en attendait plusieurs autres pour le jour suivant.</p>
+ <p>&mdash;De quoi parlez-vous? dit lord Henry se penchant vers la table et y
+ d&eacute;posant sa tasse. J'esp&egrave;re que Dorian vous fait part de mon plan de
+ rebaptiser toute chose, Gladys. C'est une id&eacute;e charmante.</p>
+ <p>&mdash;Mais je n'ai pas besoin d'&ecirc;tre rebaptis&eacute;e, Harry,
+ r&eacute;pliqua la duchesse, le regardant de ses beaux yeux. Je suis tr&egrave;s
+ satisfaite de mon nom, et je suis certaine que M. Gray est content du sien.</p>
+ <p>&mdash;Ma ch&egrave;re Gladys, je ne voudrais changer aucun de vos deux noms pour
+ tout au monde; ils sont tous deux parfaits.... Je pensais surtout aux fleurs....
+ Hier, je cueillis une orchid&eacute;e pour ma boutonni&egrave;re. C'&eacute;tait une
+ adorable fleur tachet&eacute;e, aussi perverse que les sept p&eacute;ch&eacute;s
+ capitaux. Distraitement, je demandais &agrave; l'un des jardiniers comment elle
+ s'appelait. Il me r&eacute;pondit que c'&eacute;tait un beau sp&eacute;cimen de
+ <i>Robinsoniana</i> ou quelque chose d'aussi affreux.... C'est une triste
+ v&eacute;rit&eacute;, mais nous avons perdu la facult&eacute; de donner de jolis noms
+ aux objets. Les noms sont tout. Je ne me dispute jamais au sujet des faits; mon
+ unique querelle est sur les mots: c'est pourquoi je hais le r&eacute;alisme vulgaire
+ en litt&eacute;rature. L'homme qui appellerait une b&ecirc;che, une b&ecirc;che,
+ devrait &ecirc;tre forc&eacute; d'en porter une; c'est la seule chose qui lui
+ conviendrait....</p>
+ <p>&mdash;Alors, comment vous appellerons-nous, Harry, demanda-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Son nom est le prince Paradoxe, dit Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Je le reconnais &agrave; ce trait, s'exclama la duchesse.</p>
+ <p>&mdash;Je ne veux rien entendre, dit lord Henry, s'asseyant dans un fauteuil. On
+ ne peut se d&eacute;barrasser d'une &eacute;tiquette. Je refuse le titre.</p>
+ <p>&mdash;Les Majest&eacute;s ne peuvent abdiquer, avertirent de jolies
+ l&egrave;vres.</p>
+ <p>&mdash;Vous voulez que je d&eacute;fende mon tr&ocirc;ne, alors?...</p>
+ <p>&mdash;Oui.</p>
+ <p>&mdash;Je dirai les v&eacute;rit&eacute;s de demain.</p>
+ <p>&mdash;Je pr&eacute;f&egrave;re les fautes d'aujourd'hui, r&eacute;pondit la
+ duchesse.</p>
+ <p>&mdash;Vous me d&eacute;sarmez, Gladys, s'&eacute;cria-t-il, imitant son
+ opini&acirc;tret&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;De votre bouclier, Harry, non de votre lance....</p>
+ <p>&mdash;Je ne joute jamais contre la beaut&eacute;, dit-il avec son inclinaison de
+ main.</p>
+ <p>&mdash;C'est une erreur, croyez-moi. Vous mettez la beaut&eacute; trop haut.</p>
+ <p>&mdash;Comment pouvez-vous dire cela? Je crois, je l'avoue, qu'il vaut mieux
+ &ecirc;tre beau que bon. Mais d'un autre c&ocirc;t&eacute;, personne n'est plus
+ dispos&eacute; que je ne le suis &agrave; reconna&icirc;tre qu'il vaut mieux
+ &ecirc;tre bon que laid.</p>
+ <p>&mdash;La laideur est alors un des sept p&eacute;ch&eacute;s capitaux,
+ s'&eacute;cria la duchesse. Qu'advient-il de votre comparaison sur les
+ orchid&eacute;es?...</p>
+ <p>&mdash;La laideur est une des sept vertus capitales, Gladys. Vous, en bonne Tory,
+ ne devez les m&eacute;sestimer.</p>
+ <p>&mdash;La bi&egrave;re, la Bible et les sept vertus capitales ont fait notre
+ Angleterre ce qu'elle est.</p>
+ <p>&mdash;Vous n'aimez donc pas votre pays?</p>
+ <p>&mdash;J'y vis.</p>
+ <p>&mdash;C'est que vous en censurez le meilleur!</p>
+ <p>&mdash;Voudriez-vous que je m'en rapportasse au verdict de l'Europe sur nous?
+ interrogea-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Que dit-elle de nous?</p>
+ <p>&mdash;Que Tartuffe a &eacute;migr&eacute; en Angleterre et y a ouvert
+ boutique.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce de vous, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Je vous le donne.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis m'en servir, c'est trop vrai.</p>
+ <p>&mdash;Vous n'avez rien &agrave; craindre; nos compatriotes ne se reconnaissent
+ jamais dans une description.</p>
+ <p>&mdash;Ils sont pratiques.</p>
+ <p>&mdash;Ils sont plus rus&eacute;s que pratiques. Quand ils &eacute;tablissent leur
+ grand livre, ils balancent la stupidit&eacute; par la fortune et le vice par
+ l'hypocrisie.</p>
+ <p>&mdash;Cependant, nous avons fait de grandes choses.</p>
+ <p>&mdash;Les grandes choses nous furent impos&eacute;es, Gladys.</p>
+ <p>&mdash;Nous en avons port&eacute; le fardeau.</p>
+ <p>&mdash;Pas plus loin que le <i>Stock Exchange</i>.</p>
+ <p>Elle secoua la t&ecirc;te.</p>
+ <p>&mdash;Je crois dans la race, s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Elle repr&eacute;sente les survivants de la pouss&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;Elle suit son d&eacute;veloppement.</p>
+ <p>&mdash;La d&eacute;cadence m'int&eacute;resse plus.</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-ce que l'Art? demanda-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Une maladie.</p>
+ <p>&mdash;L'Amour?</p>
+ <p>&mdash;Une illusion.</p>
+ <p>&mdash;La religion?</p>
+ <p>&mdash;Une chose qui remplace &eacute;l&eacute;gamment la Foi.</p>
+ <p>&mdash;Vous &ecirc;tes un sceptique.</p>
+ <p>&mdash;Jamais! Le scepticisme est le commencement de la Foi.</p>
+ <p>&mdash;Qu'&ecirc;tes-vous?</p>
+ <p>&mdash;D&eacute;finir est limiter.</p>
+ <p>&mdash;Donnez-moi un guide.</p>
+ <p>&mdash;Les fils sont bris&eacute;s. Vous vous perdriez dans le labyrinthe.</p>
+ <p>&mdash;Vous m'&eacute;garez.... Parlons d'autre chose.</p>
+ <p>&mdash;Notre h&ocirc;te est un sujet d&eacute;licieux. Il fut baptis&eacute;, il y
+ a des ans, le Prince Charmant.</p>
+ <p>&mdash;Ah! Ne me faites pas souvenir de cela! s'&eacute;cria Dorian Gray.</p>
+ <p>&mdash;Notre h&ocirc;te est plut&ocirc;t d&eacute;sagr&eacute;able ce soir,
+ remarqua avec enjouement la duchesse. Je crois qu'il pense que Monmouth ne m'a
+ &eacute;pous&eacute;e, d'apr&egrave;s ses principes scientifiques, que comme le
+ meilleur sp&eacute;cimen qu'il a pu trouver du papillon moderne.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re du moins que l'id&eacute;e ne lui viendra pas de vous
+ transpercer d'une &eacute;pingle, duchesse, dit Dorian en souriant.</p>
+ <p>&mdash;Oh! ma femme de chambre s'en charge.... quand je l'ennuie....</p>
+ <p>&mdash;Et comment pouvez-vous l'ennuyer, duchesse?</p>
+ <p>&mdash;Pour les choses les plus triviales, je vous assure. Ordinairement, parce
+ que j'arrive &agrave; neuf heures moins dix et que je lui confie qu'il faut que je
+ sois habill&eacute;e pour huit heures et demie.</p>
+ <p>&mdash;Quelle erreur de sa part!... Vous devriez la cong&eacute;dier.</p>
+ <p>&mdash;Je n'ose, M. Gray. Pensez donc, elle m'invente des chapeaux. Vous
+ souvenez-vous de celui que je portais au garden-party de Lady Hilstone?.... Vous ne
+ vous en souvenez pas, je le sais, mais c'est gentil de votre part de faire semblant
+ de vous en souvenir. Eh bien! il a &eacute;t&eacute; fait avec rien; tous les jolis
+ chapeaux sont faits de rien.</p>
+ <p>&mdash;Comme les bonnes r&eacute;putations, Gladys, interrompit lord Henry....
+ Chaque effet que vous produisez vous donne un ennemi de plus. Pour &ecirc;tre
+ populaire, il faut &ecirc;tre m&eacute;diocre.</p>
+ <p>&mdash;Pas avec les femmes, fit la duchesse hochant la t&ecirc;te, et les femmes
+ gouvernent le monde. Je vous assure que nous ne pouvons supporter les
+ m&eacute;diocrit&eacute;s. Nous autres femmes, comme on dit, aimons avec nos oreilles
+ comme vous autres hommes, aimez avec vos yeux, si toutefois vous aimez jamais....</p>
+ <p>&mdash;Il me semble que nous ne faisons jamais autre chose, murmura Dorian.</p>
+ <p>&mdash;Ah! alors, vous n'avez jamais r&eacute;ellement aim&eacute;, M. Gray,
+ r&eacute;pondit la duchesse sur un ton de moquerie triste.</p>
+ <p>&mdash;Ma ch&egrave;re Gladys, s'&eacute;cria lord Henry, comment pouvez-vous dire
+ cela? La passion vit par sa r&eacute;p&eacute;tition et la r&eacute;p&eacute;tition
+ convertit en art un penchant. D'ailleurs, chaque fois qu'on aime c'est la seule fois
+ qu'on ait jamais aim&eacute;. La diff&eacute;rence d'objet n'alt&egrave;re pas la
+ sinc&eacute;rit&eacute; de la passion; elle l'intensifie simplement. Nous ne pouvons
+ avoir dans la vie au plus qu'une grande exp&eacute;rience, et le secret de la vie est
+ de la reproduire le plus souvent possible.</p>
+ <p>&mdash;M&ecirc;me quand vous f&ucirc;tes bless&eacute; par elle, Harry? demanda la
+ duchesse apr&egrave;s un silence.</p>
+ <p>&mdash;Surtout quand on fut bless&eacute; par elle, r&eacute;pondit lord
+ Henry.</p>
+ <p>Une curieuse expression dans l'oeil, la duchesse, se tournant, regarda Dorian
+ Gray:</p>
+ <p>&mdash;Que dites-vous de cela, M. Gray? interrogea-t-elle.</p>
+ <p>Dorian h&eacute;sita un instant; il rejeta sa t&ecirc;te en arri&egrave;re, et
+ riant:</p>
+ <p>&mdash;Je suis toujours d'accord avec Harry, Duchesse.</p>
+ <p>&mdash;M&ecirc;me quand il a tort?</p>
+ <p>&mdash;Harry n'a jamais tort, Duchesse.</p>
+ <p>&mdash;Et sa philosophie vous rend heureux?</p>
+ <p>&mdash;Je n'ai jamais recherch&eacute; le bonheur. Qui a besoin du bonheur?... Je
+ n'ai cherch&eacute; que le plaisir.</p>
+ <p>&mdash;Et vous l'avez trouv&eacute;, M. Gray?</p>
+ <p>&mdash;Souvent, trop souvent....</p>
+ <p>La duchesse soupira....</p>
+ <p>&mdash;Je cherche la paix, dit-elle, et si je ne vais pas m'habiller, je ne la
+ trouverai pas ce soir.</p>
+ <p>&mdash;Laissez-moi vous cueillir quelques orchid&eacute;es, duchesse,
+ s'&eacute;cria Dorian en se levant et marchant dans la serre....</p>
+ <p>&mdash;Vous flirtez de trop pr&egrave;s avec lui, dit lord Henry &agrave; sa
+ cousine. Faites attention. Il est fascinant....</p>
+ <p>&mdash;S'il ne l'&eacute;tait pas, il n'y aurait point de combat.</p>
+ <p>&mdash;Les Grecs affrontent les Grecs, alors?</p>
+ <p>&mdash;Je suis du c&ocirc;t&eacute; des Troyens; ils combattaient pour une
+ femme.</p>
+ <p>&mdash;Ils furent d&eacute;faits....</p>
+ <p>&mdash;Il y a des choses plus tristes que la d&eacute;faite,
+ r&eacute;pondit-elle.</p>
+ <p>&mdash;Vous galopez, les r&ecirc;nes sur le cou....</p>
+ <p>&mdash;C'est l'allure qui nous fait vivre.</p>
+ <p>&mdash;J'&eacute;crirai cela dans mon journal ce soir.</p>
+ <p>&mdash;Quoi?</p>
+ <p>&mdash;Qu'un enfant br&ucirc;l&eacute; aime le feu.</p>
+ <p>&mdash;Je ne suis pas m&ecirc;me roussie; mes ailes sont intactes.</p>
+ <p>&mdash;Vous en usez pour tout, except&eacute; pour la fuite.</p>
+ <p>&mdash;Le courage a pass&eacute; des hommes aux femmes. C'est une nouvelle
+ exp&eacute;rience pour nous.</p>
+ <p>&mdash;Vous avez une rivale.</p>
+ <p>&mdash;Qui?</p>
+ <p>&mdash;Lady Narborough, souffla-t-il en riant. Elle l'adore.</p>
+ <p>&mdash;Vous me remplissez de crainte. Le rappel de l'antique nous est fatal,
+ &agrave; nous qui sommes romantiques.</p>
+ <p>&mdash;Romantiques! Vous avez toute la m&eacute;thode de la science.</p>
+ <p>&mdash;Les hommes ont fait notre &eacute;ducation.</p>
+ <p>&mdash;Mais ne vous ont pas expliqu&eacute;es....</p>
+ <p>&mdash;D&eacute;crivez-nous comme sexe, fut le d&eacute;fi.</p>
+ <p>&mdash;Des sphinges sans secrets.</p>
+ <p>Elle le regarda, souriante....</p>
+ <p>&mdash;Comme M. Gray est longtemps, dit-elle. Allons l'aider. Je ne lui ai pas dit
+ la couleur de ma robe.</p>
+ <p>&mdash;Vous devriez assortir votre robe &agrave; ses fleurs, Gladys.</p>
+ <p>&mdash;Ce serait une reddition pr&eacute;matur&eacute;e.</p>
+ <p>&mdash;L'Art romantique proc&egrave;de par gradation.</p>
+ <p>&mdash;Je me garderai une occasion de retraite.</p>
+ <p>&mdash;A la mani&egrave;re des Parthes?...</p>
+ <p>&mdash;Ils trouv&egrave;rent la s&eacute;curit&eacute; dans le d&eacute;sert; je
+ ne pourrais le faire.</p>
+ <p>&mdash;Il n'est pas toujours permis aux femmes de choisir,
+ r&eacute;pondit-il....</p>
+ <p>A peine avait-il fini cette menace que du fond de la serre arriva un
+ g&eacute;missement &eacute;touff&eacute;, suivi de la chute sourde d'un corps
+ lourd!... Chacun tressauta. La duchesse restait immobile d'horreur.... Les yeux
+ remplis de crainte, lord Henry se pr&eacute;cipita parmi les palmes pendantes, et
+ trouva Dorian Gray gisant la face contre le sol pav&eacute; de briques,
+ &eacute;vanoui, comme mort....</p>
+ <p>Il fut port&eacute; dans le salon bleu et d&eacute;pos&eacute; sur un sofa. Au
+ bout de quelques minutes, il revint &agrave; lui, et regarda avec une expression
+ effar&eacute;e....</p>
+ <p>&mdash;Qu'est-il arriv&eacute;? demanda-t-il. Oh! je me souviens. Suis-je sauf
+ ici, Harry?...</p>
+ <p>Un tremblement le prit....</p>
+ <p>&mdash;Mon cher Dorian, r&eacute;pondit lord Henry, c'est une simple syncope,
+ voil&agrave; tout. Vous devez vous &ecirc;tre surmen&eacute;. Il vaut mieux pour vous
+ que vous ne veniez pas au d&icirc;ner; je prendrai votre place.</p>
+ <p>&mdash;Non, j'irai d&icirc;ner, dit-il se dressant. J'aime mieux descendre
+ d&icirc;ner. Je ne veux pas &ecirc;tre seul!</p>
+ <p>Il alla dans sa chambre et s'y habilla. A table, il eut comme une sauvage et
+ insouciante gaiet&eacute; dans les mani&egrave;res; mais de temps &agrave; autre, un
+ frisson de terreur le traversait, alors qu'il revoyait, plaqu&eacute;e comme un blanc
+ mouchoir sur les vitres de la serre, la figure de James Vane, le guettant!...</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+ <p>Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la journ&eacute;e
+ dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir, indiff&eacute;rent
+ &agrave; la vie cependant.... La crainte d'&ecirc;tre surveill&eacute;,
+ chass&eacute;, traqu&eacute;, commen&ccedil;ait &agrave; le dominer. Il tremblait
+ quand un courant d'air remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent
+ chassait contre les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles &agrave; ses
+ r&eacute;solutions dissip&eacute;es, &agrave; ses regrets ardents.... Quand il
+ fermait les yeux, il revoyait la figure du matelot le regardant &agrave; travers la
+ vitre embu&eacute;e, et l'horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur
+ son coeur!...</p>
+ <p>Mais peut-&ecirc;tre, &eacute;tait-ce son esprit troubl&eacute; qui avait
+ suscit&eacute; la vengeance des t&eacute;n&egrave;bres, et plac&eacute; devant ses
+ yeux les hideuses formes du ch&acirc;timent. La vie actuelle &eacute;tait un chaos,
+ mais il y avait quelque chose de fatalement logique dans l'imagination. C'est
+ l'imagination qui met le remords &agrave; la piste du p&eacute;ch&eacute;.... C'est
+ l'imagination qui fait que le crime emporte avec lui d'obscures punitions. Dans le
+ monde commun des faits, les m&eacute;chants ne sont pas punis, ni les bons
+ r&eacute;compens&eacute;s; le succ&egrave;s est donn&eacute; aux forts, et
+ l'insucc&egrave;s aux faibles; c'est tout....</p>
+ <p>D'ailleurs, si quelque &eacute;tranger avait r&ocirc;d&eacute; autour de la
+ maison, les gardiens ou les domestiques l'auraient vu. Si des traces de pas avaient
+ &eacute;t&eacute; relev&eacute;es dans les parterres, les jardiniers en auraient fait
+ la remarque.... D&eacute;cid&eacute;ment c'&eacute;tait une simple illusion; le
+ fr&egrave;re de Sibyl Vane n'&eacute;tait pas revenu pour le tuer. Il &eacute;tait
+ parti sur son vaisseau pour sombrer dans quelque mer arctique.... Pour lui, en tout
+ cas, il &eacute;tait sauf.... Cet homme ne savait qui il &eacute;tait, ne pouvait le
+ savoir; le masque de la jeunesse l'avait sauv&eacute;.</p>
+ <p>Et cependant, en supposant m&ecirc;me que ce ne fut qu'une illusion,
+ n'&eacute;tait-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de
+ pareils fant&ocirc;mes, leur donner des formes visibles, et les faire se mouvoir!...
+ Quelle sorte d'existence serait la sienne si, jours et nuits, les ombres de son crime
+ le regardaient de tous les coins silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui
+ soufflant &agrave; l'oreille dans les f&ecirc;tes, r&eacute;veillant de leurs doigts
+ glac&eacute;s quand il dormirait!... A cette pens&eacute;e rampant dans son esprit,
+ il p&acirc;lit, et soudainement l'air lui parut se refroidir....</p>
+ <p>Oh! quelle &eacute;trange heure de folie, celle o&ugrave; il avait tu&eacute; son
+ ami! Combien effroyable, la simple remembrance de cette sc&egrave;ne! Il la voyait
+ encore! Chaque d&eacute;tail hideux lui en revenait, augment&eacute;
+ d'horreur!...</p>
+ <p>Hors de la caverne t&eacute;n&eacute;breuse du temps, effrayante et drap&eacute;e
+ d'&eacute;carlate, surgissait l'image de son crime!</p>
+ <p>Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si son coeur
+ &eacute;clatait!...</p>
+ <p>Ce ne fut que le troisi&egrave;me jour qu'il se hasarda &agrave; sortir. Il y
+ avait quelque chose dans l'air clair, charg&eacute; de senteurs de pin de ce matin
+ d'hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre; mais ce
+ n'&eacute;tait pas seulement les conditions physiques de l'ambiance qui avaient
+ caus&eacute; ce changement. Sa propre nature se r&eacute;voltait contre cet
+ exc&egrave;s d'angoisse qui avait cherch&eacute; &agrave; g&acirc;ter, &agrave;
+ mutiler la perfection de son calme; il en est toujours ainsi avec les
+ temp&eacute;raments subtils et finement tremp&eacute;s; leurs passions fortes doivent
+ ou plier ou les meurtrir. Elles tuent l'homme si elles ne meurent pas
+ elles-m&ecirc;mes. Les chagrins m&eacute;diocres et les amours born&eacute;es
+ survivent. Les grandes amours et les vrais chagrins s'an&eacute;antissent par leur
+ propre pl&eacute;nitude....</p>
+ <p>Il s'&eacute;tait convaincu qu'il avait &eacute;t&eacute; la victime de son
+ imagination frapp&eacute;e de terreur, et il songeait &agrave; ses terreurs avec
+ compassion et quelque m&eacute;pris.</p>
+ <p>Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner du matin, il se promena pr&egrave;s d'une heure
+ avec la duchesse dans le jardin, puis ils travers&egrave;rent le parc en voiture pour
+ rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, &eacute;tait r&eacute;pandu
+ sur le gazon comme du sable. Le ciel &eacute;tait une coupe renvers&eacute;e de
+ m&eacute;tal bleu. Une l&eacute;g&egrave;re couche de glace bordait la surface unie
+ du lac entour&eacute; de roseaux....</p>
+ <p>Au coin d'un bois de sapins, il aper&ccedil;ut sir Geoffrey Clouston, le
+ fr&egrave;re de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tir&eacute;es. Il
+ sauta &agrave; bas de la voiture et apr&egrave;s avoir dit au groom de reconduire la
+ jument au ch&acirc;teau, il se dirigea vers ses h&ocirc;tes, &agrave; travers les
+ branches tomb&eacute;es et les broussailles rudes.</p>
+ <p>&mdash;Avez-vous fait bonne chasse, Geoffroy? demanda-t-il.</p>
+ <p>&mdash;Pas tr&egrave;s bonne, Dorian.... Les oiseaux sont dans la plaine: je crois
+ qu'elle sera meilleure apr&egrave;s le lunch, quand nous avancerons dans les
+ terres.... Dorian fl&acirc;na &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui.... L'air
+ &eacute;tait vif et aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les
+ cris rauques des rabatteurs &eacute;clatant de temps &agrave; autre, les
+ d&eacute;tonations aigu&euml;s des fusils qui se succ&eacute;daient,
+ l'int&eacute;ress&egrave;rent et le remplirent d'un sentiment de d&eacute;licieuse
+ libert&eacute;. Il fut emport&eacute; par l'insouciance du bonheur, par
+ l'indiff&eacute;rence hautaine de la joie....</p>
+ <p>Soudain, d'une petite &eacute;minence gazonn&eacute;e, &agrave; vingt pas devant
+ eux, avec ses oreilles aux pointes noires dress&eacute;es, et ses longues pattes de
+ derri&egrave;re &eacute;tendues, partit un li&egrave;vre. Il se lan&ccedil;a vers un
+ bouquet d'aulnes. Sir Geoffrey &eacute;paula son fusil, mais il y avait quelque chose
+ de si gracieux dans les mouvements de l'animal, que cela ravit Dorian qui
+ s'&eacute;cria: &laquo;Ne tirez pas, Geoffrey! Laissez-le vivre!...&raquo;</p>
+ <p>&mdash;Quelle sottise, Dorian! dit son compagnon en riant, et comme le
+ li&egrave;vre bondissait dans le fourr&eacute;, il tira.... On entendit deux cris,
+ celui du li&egrave;vre bless&eacute;, ce qui est affreux, et celui d'un homme
+ mortellement frapp&eacute;,&mdash;ce qui est autrement horrible!</p>
+ <p>&mdash;Mon Dieu! J'ai atteint un rabatteur, s'exclama sir Geoffrey. Quel
+ &acirc;ne, que cet homme qui se met devant les fusils! Cessez de tirer! cria-t-il de
+ toute la force de ses poumons. Un homme est bless&eacute;!...</p>
+ <p>Le garde g&eacute;n&eacute;ral arriva courant, un b&acirc;ton &agrave; la
+ main.</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave;, monsieur? cria-t-il, o&ugrave; est-il?</p>
+ <p>Au m&ecirc;me instant, le feu cessait sur toute la ligne.</p>
+ <p>&mdash;Ici, r&eacute;pondit furieusement sir Geoffrey, en se pr&eacute;cipitant
+ vers le fourr&eacute;. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en
+ arri&egrave;re?... Vous m'avez g&acirc;t&eacute; ma chasse d'aujourd'hui....</p>
+ <p>Dorian les regarda entrer dans l'aunaie, &eacute;cartant les branches.... Au bout
+ d'un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil. Il se retourna,
+ terrifi&eacute;.... Il lui semblait que le malheur le suivait o&ugrave; il allait....
+ Il entendit sir Geoffrey demander si l'homme &eacute;tait r&eacute;ellement mort, et
+ l'affirmative r&eacute;ponse du garde. Le bois lui parut soudain hant&eacute; de
+ figures vivantes; il y entendait comme le bruit d'une myriade de pieds et un sourd
+ bourdonnement de voix.... Un grand faisan &agrave; gorge dor&eacute;e s'envola dans
+ les branches au-dessus d'eux.</p>
+ <p>Apr&egrave;s quelques instants qui lui parurent, dans son &eacute;tat de trouble,
+ comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu'une main se posait sur son
+ &eacute;paule; il tressaillit et regarda autour de lui....</p>
+ <p>&mdash;Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d'annoncer que la chasse est close
+ pour aujourd'hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais qu'elle fut close &agrave; jamais, Harry, r&eacute;pondit-il
+ am&egrave;rement. Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme
+ est....</p>
+ <p>Il ne put achever....</p>
+ <p>&mdash;Je le crains, r&eacute;pliqua lord Henry. Il a re&ccedil;u la charge
+ enti&egrave;re dans la poitrine. Il doit &ecirc;tre mort sur le coup. Allons, venez
+ &agrave; la maison....</p>
+ <p>Ils march&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans la direction de l'avenue
+ pendant pr&egrave;s de cinquante yards sans se parler.... Enfin Dorian se tourna vers
+ lord Henry et lui dit avec un soupir profond:</p>
+ <p>&mdash;C'est un mauvais pr&eacute;sage, Harry, un bien mauvais pr&eacute;sage!</p>
+ <p>&mdash;Quoi donc? interrogea lord Henry.... Ah! cet accident, je crois. Mon cher
+ ami, je n'y puis rien.... C'est la faute de cet homme.... Pourquoi se mettait-il
+ devant les fusils? &Ccedil;a ne nous regarde pas.... C'est naturellement malheureux
+ pour Geoffrey. Ce n'est pas bon de tirer les rabatteurs; &ccedil;a fait croire qu'on
+ est un mauvais fusil, et cependant Geoffrey ne l'est pas, car il tire fort bien....
+ Mais pourquoi parler de cela?...</p>
+ <p>Dorian secoua la t&ecirc;te:</p>
+ <p>&mdash;Mauvais pr&eacute;sage, Harry!... J'ai id&eacute;e qu'il va arriver quelque
+ chose de terrible &agrave; l'un d'entre nous.... A moi, peut-&ecirc;tre....</p>
+ <p>Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux....</p>
+ <p>Lord Henry &eacute;clata de rire....</p>
+ <p>&mdash;La seule chose terrible au monde est l'ennui, Dorian. C'est le seul
+ p&eacute;ch&eacute; pour lequel il n'existe pas de pardon.... Mais probablement,
+ cette affaire ne nous am&egrave;nera pas de d&eacute;sagr&eacute;ments, &agrave;
+ moins que les rabatteurs n'en bavardent en d&icirc;nant; je leur d&eacute;fendrai
+ d'en parler.... Quant aux pr&eacute;sages, &ccedil;a n'existe pas: la destin&eacute;e
+ ne nous envoie pas de h&eacute;rauts; elle est trop sage.... ou trop cruelle pour
+ cela. D'ailleurs, que pourrait-il vous arriver, Dorian?... Vous avez tout ce que dans
+ le monde un homme peut d&eacute;sirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son
+ existence contre la v&ocirc;tre?...</p>
+ <p>&mdash;Il n'est personne avec qui je ne la changerais, Harry.... Ne riez pas!...
+ Je dis vrai.... Le mis&eacute;rable paysan qui vient de mourir est plus heureux que
+ moi. Je n'ai point la terreur de la mort. C'est la venue de la mort qui me
+ terrifie!... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans l'air lourd autour de
+ moi!... Mon Dieu! Ne voyez-vous pas, derri&egrave;re ces arbres, un homme qui me
+ guette, qui m'attend!...</p>
+ <p>Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante main
+ gant&eacute;e....</p>
+ <p>&mdash;Oui, dit-il en riant.... Je vois le jardinier qui vous attend. Je m'imagine
+ qu'il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous voulez mettre sur la table,
+ ce soir.... Vous &ecirc;tes vraiment nerveux, mon cher! Il vous faudra voir le
+ m&eacute;decin, quand vous retournerez &agrave; la ville.... Dorian eut un soupir de
+ soulagement en voyant s'approcher le jardinier. L'homme leva son chapeau, regarda
+ h&eacute;sitant du c&ocirc;t&eacute; de lord Henry, et sortit une lettre qu'il tendit
+ &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+ <p>&mdash;Sa Gr&acirc;ce m'a dit d'attendre une r&eacute;ponse, murmura-t-il.</p>
+ <p>Dorian mit la lettre dans sa poche.</p>
+ <p>&mdash;Dites &agrave; Sa Gr&acirc;ce, que je rentre, r&eacute;pondit-il
+ froidement.</p>
+ <p>L'homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.</p>
+ <p>&mdash;Comme les femmes aiment &agrave; faire les choses dangereuses, remarqua en
+ riant lord Henry. C'est une des qualit&eacute;s que j'admire le plus en elles. Une
+ femme flirtera avec n'importe qui au monde, aussi longtemps qu'on la
+ regardera....</p>
+ <p>&mdash;Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry.... Ainsi, en ce moment,
+ vous vous &eacute;garez. J'estime beaucoup la duchesse, mais je ne l'aime pas.</p>
+ <p>&mdash;Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui fait
+ que vous &ecirc;tes parfaitement appari&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n'y a dans nos relations aucune
+ base scandaleuse.</p>
+ <p>&mdash;La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry,
+ allumant une cigarette.</p>
+ <p>&mdash;Vous sacrifiez n'importe qui, Harry, pour l'amour d'un
+ &eacute;pigramme.</p>
+ <p>&mdash;Les gens vont &agrave; l'autel de leur propre consentement, fut la
+ r&eacute;ponse. &mdash;Je voudrais aimer! s'&eacute;cria Dorian Gray avec une
+ intonation profond&eacute;ment path&eacute;tique dans la voix. Mais il me semble que
+ j'ai perdu la passion et oubli&eacute; le d&eacute;sir. Je suis trop concentr&eacute;
+ en moi-m&ecirc;me. Ma personnalit&eacute; m'est devenue un fardeau, j'ai besoin de
+ m'&eacute;vader, de voyager, d'oublier. C'est ridicule de ma part d'&ecirc;tre venu
+ ici. Je pense que je vais envoyer un t&eacute;l&eacute;gramme &agrave; Harvey pour
+ qu'on pr&eacute;pare le yacht. Sur un yacht, on est en s&eacute;curit&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Contre quoi, Dorian?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le
+ dire? Vous savez que je vous aiderais.</p>
+ <p>&mdash;Je ne puis vous le dire, Harry, r&eacute;pondit-il tristement. Et
+ d'ailleurs ce n'est qu'une lubie de ma part. Ce malheureux accident m'a
+ boulevers&eacute;. J'ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne
+ m'arrive.</p>
+ <p>&mdash;Quelle folie!</p>
+ <p>&mdash;Je l'esp&egrave;re.... mais je ne puis m'emp&ecirc;cher d'y penser.... Ah!
+ voici la duchesse, elle a l'air d'Arth&eacute;mise dans un costume tailleur.... Vous
+ voyez que nous revenions, duchesse....</p>
+ <p>&mdash;J'ai appris ce qui est arriv&eacute;, M. Gray, r&eacute;pondit-elle. Ce
+ pauvre Geoffrey est tout &agrave; fait contrari&eacute;.... Il para&icirc;trait que
+ vous l'aviez conjur&eacute; de ne pas tirer ce li&egrave;vre. C'est curieux!</p>
+ <p>&mdash;Oui, c'est tr&egrave;s curieux. Je ne sais pas ce qui m'a fait dire cela.
+ Quelque caprice, je crois; ce li&egrave;vre avait l'air de la plus jolie des choses
+ vivantes.... Mais je suis f&acirc;ch&eacute; qu'on vous ait rapport&eacute;
+ l'accident. C'est un odieux sujet....</p>
+ <p>&mdash;C'est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n'a aucune valeur
+ psychologique. Ah! si Geoffrey avait commis cette chose expr&egrave;s, comme c'eut
+ &eacute;t&eacute; int&eacute;ressant!... J'aimerais conna&icirc;tre quelqu'un qui
+ e&ucirc;t commis un vrai meurtre.</p>
+ <p>&mdash;Que c'est mal &agrave; vous de parler ainsi, cria la duchesse. N'est-ce
+ pas, M. Gray?... Harry!... M. Gray est encore indispos&eacute;!... Il va se trouver
+ mal!...</p>
+ <p>Dorian se redressa avec un effort et sourit.</p>
+ <p>&mdash;Ce n'est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcit&eacute;s;
+ c'est tout.... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n'ai pas entendu ce
+ qu'Harry disait.... Etait-ce mal? Vous me le direz une autre fois. Je pense qu'il
+ vaut mieux que j'aille me coucher. Vous m'en excuserez, n'est-ce pas?...</p>
+ <p>Ils avaient atteint les marches de l'escalier menant de la serre &agrave; la
+ terrasse. Comme la porte vitr&eacute;e se fermait derri&egrave;re Dorian, lord Henry
+ tourna vers la duchesse ses yeux fatigu&eacute;s.</p>
+ <p>&mdash;L'aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.</p>
+ <p>Elle ne fit pas une imm&eacute;diate r&eacute;ponse, consid&eacute;rant le
+ paysage....</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais bien le savoir...dit-elle enfin.</p>
+ <p>Il secoua la t&ecirc;te:</p>
+ <p>&mdash;La connaissance en serait fatale. C'est l'incertitude qui vous charme. La
+ brume rend plus merveilleuses les choses.</p>
+ <p>&mdash;On peut perdre son chemin.</p>
+ <p>&mdash;Tous les chemins m&egrave;nent au m&ecirc;me point, ma ch&egrave;re
+ Gladys.</p>
+ <p>&mdash;Quel est-il?</p>
+ <p>&mdash;La d&eacute;sillusion.</p>
+ <p>&mdash;C'est mon d&eacute;but dans la vie, soupira-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;Il vous vint couronn&eacute;....</p>
+ <p>&mdash;Je suis fatigu&eacute; des feuilles de fraisier.</p>
+ <p>&mdash;Elles vous vont bien.</p>
+ <p>(La feuille de fraisier est l'ornement h&eacute;raldique, en Angleterre, des
+ <i>couronnes</i> ducales. (N.D.T.))</p>
+ <p>&mdash;Seulement en public....</p>
+ <p>&mdash;Vous les regretterez.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en perdrai pas un p&eacute;tale.</p>
+ <p>&mdash;Monmouth a des oreilles.</p>
+ <p>&mdash;La vieillesse est dure d'oreille.</p>
+ <p>&mdash;N'a-t-il jamais &eacute;t&eacute; jaloux?</p>
+ <p>&mdash;Je voudrais qu'il l'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;.</p>
+ <p>Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...</p>
+ <p>&mdash;Que cherchez-vous? demanda-t-elle.</p>
+ <p>&mdash;La mouche de votre fleuret, r&eacute;pondit-il.... Vous l'avez
+ laiss&eacute;e tomber.</p>
+ <p>&mdash;J'ai encore le masque, dit-elle en riant.</p>
+ <p>&mdash;Il fait vos yeux plus adorables!</p>
+ <p>Elle rit &agrave; nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs p&eacute;pins dans
+ un fruit &eacute;carlate....</p>
+ <p>L&agrave;-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur dans
+ chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui &eacute;tait devenue subitement un
+ fardeau trop lourd &agrave; porter. La mort terrible du rabatteur infortun&eacute;,
+ tu&eacute; dans le fourr&eacute; comme un fauve, lui semblait pr&eacute;figurer sa
+ mort. Il s'&eacute;tait presque trouv&eacute; mal &agrave; ce que lord Henry avait
+ dit, par hasard, en mani&egrave;re de plaisanterie cynique.</p>
+ <p>A cinq heures, il sonna son valet et lui donna l'ordre de pr&eacute;parer ses
+ malles pour l'express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit heures et
+ demie. Il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; ne pas dormir une nuit de plus &agrave;
+ Selby Royal; c'&eacute;tait un lieu de fun&egrave;bre augure. La Mort y marchait dans
+ le soleil. Le gazon de la for&ecirc;t avait &eacute;t&eacute; tach&eacute; de
+ sang.</p>
+ <p>Puis il &eacute;crivit un mot &agrave; lord Henry, lui disant qu'il allait
+ &agrave; la ville consulter un docteur, et le priant de divertir ses invit&eacute;s
+ pendant son absence. Comme il le mettait dans l'enveloppe, on frappa &agrave; la
+ porte, et son valet vint l'avertir que le garde principal d&eacute;sirait lui
+ parler.... Il fron&ccedil;a les sourcils et mordit ses l&egrave;vres:</p>
+ <p>&mdash;Faites-le entrer, dit-il apr&egrave;s un instant d'h&eacute;sitation. Comme
+ l'homme entrait, Dorian tira un carnet de ch&egrave;ques de son tiroir et l'ouvrant
+ devant lui:</p>
+ <p>&mdash;Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin, Thornton,
+ dit-il, en prenant une plume.</p>
+ <p>&mdash;Oui, monsieur, dit le garde-chasse.</p>
+ <p>&mdash;Est-ce que le pauvre gar&ccedil;on &eacute;tait mari&eacute;? Avait-il de
+ la famille? demanda Dorian d'un air ennuy&eacute;. S'il en est ainsi, je ne la
+ laisserai pas dans le besoin et je leur enverrai l'argent que vous jugerez
+ n&eacute;cessaire.</p>
+ <p>&mdash;Nous ne savons qui il est, monsieur. C'est pourquoi j'ai pris la
+ libert&eacute; de venir vous voir.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement; que voulez-vous dire?
+ N'&eacute;tait-il pas l'un de vos hommes?...</p>
+ <p>&mdash;Non, monsieur; personne ne l'avait jamais vu; il a l'air d'un marin.</p>
+ <p>La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son coeur avait
+ soudainement cess&eacute; de battre.</p>
+ <p>&mdash;Un marin!... clama-t-il. Vous dites un marin?...</p>
+ <p>&mdash;Oui, monsieur.... Il a vraiment l'air de quelqu'un qui a servi dans la
+ marine. Il est tatou&eacute; aux deux bras, notamment.</p>
+ <p>&mdash;A-t-on trouv&eacute; quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers
+ l'homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant conna&icirc;tre son
+ nom?...</p>
+ <p>&mdash;Rien qu'un peu d'argent, et un revolver &agrave; six coups. Nous n'avons
+ d&eacute;couvert aucun nom.... L'apparence convenable, mais grossi&egrave;re. Une
+ sorte de matelot, croyons-nous....</p>
+ <p>Dorian bondit sur ses pieds.... Une esp&eacute;rance terrible le traversa.... Il
+ s'y cramponna follement....</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; est le corps? s'&eacute;cria-t-il. Vite, je veux le voir!</p>
+ <p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; dans une &eacute;curie vide de
+ la maison de ferme. Les gens n'aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs
+ maisons. Ils disent qu'un cadavre apporte le malheur.</p>
+ <p>&mdash;La maison de ferme.... Allez m'y attendre. Dites &agrave; un palefrenier de
+ m'amener un cheval.... Non, n'en faites rien.... J'irai moi-m&ecirc;me aux
+ &eacute;curies. &Ccedil;a &eacute;conomisera du temps.</p>
+ <p>Moins d'un quart d'heure apr&egrave;s, Dorian Gray descendait au grand galop la
+ longue avenue; les arbres semblaient passer devant lui comme une procession
+ spectrale, et des ombres hostiles traversaient son chemin. Soudain, la jument broncha
+ devant un poteau de barri&egrave;re et le d&eacute;sar&ccedil;onna presque. Il la
+ cingla &agrave; l'encolure de sa cravache. Elle fendit l'air comme une fl&egrave;che;
+ les pierres volaient sous ses sabots....</p>
+ <p>Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la cour. Il
+ sauta de la selle et remit les r&ecirc;nes &agrave; l'un d'eux. Dans l'&eacute;curie
+ la plus &eacute;cart&eacute;e, une lumi&egrave;re brillait. Quelque chose lui dit que
+ le corps &eacute;tait l&agrave;; il se pr&eacute;cipita vers la porte et mit la main
+ au loquet....</p>
+ <p>Il h&eacute;sita un moment, sentant qu'il &eacute;tait sur la pente d'une
+ d&eacute;couverte qui referait ou g&acirc;terait &agrave; jamais sa vie.... Puis il
+ poussa la porte et entra.</p>
+ <p>Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d'un homme
+ habill&eacute; d'une chemise grossi&egrave;re et d'un pantalon bleu. Un mouchoir
+ tach&eacute; lui couvrait la face. Une chandelle commune, fich&eacute;e &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; de lui dans une bouteille, gr&eacute;sillait....</p>
+ <p>Dorian Gray frissonna.... Il sentit qu'il ne pourrait pas enlever lui-m&ecirc;me
+ le mouchoir.... Il dit &agrave; un gar&ccedil;on de ferme de venir.</p>
+ <p>&mdash;Otez cette chose de la figure; je voudrais la voir, fit-il en s'appuyant au
+ montant de la porte.</p>
+ <p>Quand le valet e&ucirc;t fait ce qu'il lui commandait, il s'avan&ccedil;a.... Un
+ cri de joie jaillit de ses l&egrave;vres! L'homme qui avait &eacute;t&eacute;
+ tu&eacute; dans le fourr&eacute; &eacute;tait James Vane!...</p>
+ <p>Il resta encore quelques instants &agrave; consid&eacute;rer le cadavre....</p>
+ <p>Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux &eacute;taient
+ pleins de larmes, car il se savait la vie sauve....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+ <p>&mdash;Pourquoi me dire que vous voulez devenir bon? s'&eacute;cria lord Henry,
+ trempant ses doigts blancs dans un bol de cuivre rouge rempli d'eau de rose. Vous
+ &ecirc;tes absolument parfait. Ne changez pas, de gr&acirc;ce....</p>
+ <p>Dorian Gray hocha la t&ecirc;te:</p>
+ <p>&mdash;Non, Harry. J'ai fait trop de choses abominables dans ma vie; je n'en veux
+ plus faire. J'ai commenc&eacute; hier mes bonnes actions.</p>
+ <p>&mdash;O&ugrave; &eacute;tiez-vous hier?</p>
+ <p>&mdash;A la campagne, Harry.... Je demeurais dans une petite auberge.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, dit lord Henry en souriant, tout le monde peut &ecirc;tre bon
+ &agrave; la campagne; on n'y trouve point de tentations.... C'est pourquoi les gens
+ qui vivent hors de la ville sont absolument incivilis&eacute;s; la civilisation n'est
+ d'aucune mani&egrave;re, une chose facile &agrave; atteindre. Il n'y a que deux
+ fa&ccedil;ons d'y arriver: par la culture ou la corruption. Les gens de la campagne
+ n'ont aucune occasion d'atteindre l'une ou l'autre; aussi stagnent-ils....</p>
+ <p>&mdash;La culture ou la corruption, r&eacute;p&eacute;ta Dorian.... Je les ai un
+ peu connues. Il me semble terrible, maintenant, que ces deux mots puissent se trouver
+ r&eacute;unis. Car j'ai un nouvel id&eacute;al, Harry. Je veux changer; je pense que
+ je le suis d&eacute;j&agrave;.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne m'avez pas encore dit quelle &eacute;tait votre bonne action; ou
+ bien me disiez-vous que vous en aviez fait plus d'une? demanda son compagnon pendant
+ qu'il versait dans son assiette une petite pyramide cramoisie de fraises aromatiques,
+ et qu'il la neigeait de sucre en poudre au moyen d'une cuiller tamis&eacute;e en
+ forme de coquille.</p>
+ <p>&mdash;Je puis vous la dire, Harry. Ce n'est pas une histoire que je raconterai
+ &agrave; tout le monde.... J'ai &eacute;pargn&eacute; une femme. Cela semble vain,
+ mais vous comprendrez ce que je veux dire.... Elle &eacute;tait tr&egrave;s belle et
+ ressemblait &eacute;tonnamment &agrave; Sibyl Vane. Je pense que c'est cela qui
+ m'attira vers elle. Vous vous souvenez de Sibyl, n'est-ce pas? Comme cela me semble
+ loin!... Hetty n'&eacute;tait pas de notre classe, naturellement; c'&eacute;tait une
+ simple fille de village. Mais je l'aimais r&eacute;ellement; je suis s&ucirc;r que je
+ l'aimais. Pendant ce merveilleux mois de mai que nous avons eu, j'avais pris
+ l'habitude d'aller la voir deux ou trois fois pas semaine. Hier, elle me rencontra
+ dans un petit verger. Les fleurs de pommier lui couvraient les cheveux et elle riait.
+ Nous devions partir ensemble ce matin &agrave; l'aube.... Soudainement, je me
+ d&eacute;cidai &agrave; la quitter, la laissant fleur comme je l'avais
+ trouv&eacute;e....</p>
+ <p>&mdash;J'aime &agrave; croire que la nouveaut&eacute; de l'&eacute;motion doit
+ vous avoir donn&eacute; un frisson de vrai plaisir, Dorian, interrompit lord Henry.
+ Mais je puis finir pour vous votre idylle. Vous lui avez donn&eacute; de bons
+ conseils et...bris&eacute; son coeur.... C'&eacute;tait le commencement de votre
+ r&eacute;forme?</p>
+ <p>&mdash;Harry, vous &ecirc;tes m&eacute;chant! Vous ne devriez pas dire ces choses
+ abominables. Le coeur d'Hetty n'est pas bris&eacute;; elle pleura, cela s'entend, et
+ ce fut tout. Mais elle n'est point d&eacute;shonor&eacute;e; elle peut vivre, comme
+ Perdita, dans son jardin o&ugrave; poussent la menthe et le souci.</p>
+ <p>&mdash;Et pleurer sur un Florizel sans foi, ajouta lord Henry en riant et se
+ renversant sur le dossier de sa chaise. Mon cher Dorian, vos mani&egrave;res sont
+ curieusement enfantines.... Pensez-vous que d&eacute;sormais, cette jeune fille se
+ contentera de quelqu'un de son rang. Je suppose qu'elle se mariera quelque jour
+ &agrave; un rude charretier ou &agrave; un paysan grossier; le fait de vous avoir
+ rencontr&eacute;, de vous avoir aim&eacute;, lui fera d&eacute;tester son mari, et
+ elle sera malheureuse. Au point de vue moral, je ne puis dire que j'augure bien de
+ votre grand renoncement.... Pour un d&eacute;but, c'est pauvre.... En outre
+ savez-vous si le corps d'Hetty ne flotte pas &agrave; pr&eacute;sent dans quelque
+ &eacute;tang de moulin, &eacute;clair&eacute; par les &eacute;toiles, entour&eacute;
+ par des n&eacute;nuphars, comme Oph&eacute;lie?...</p>
+ <p>&mdash;Je ne veux penser &agrave; cela, Harry? Vous vous moquez de tout, et, de
+ cette fa&ccedil;on, vous sugg&eacute;rez les trag&eacute;dies les plus
+ s&eacute;rieuses.... Je suis d&eacute;sol&eacute; de vous en avertir, mais je ne fais
+ plus attention &agrave; ce que vous me dites. Je sais que j'ai bien fait d'agir
+ ainsi. Pauvre Hetty! Comme je me rendais &agrave; cheval &agrave; la ferme, ce matin,
+ j'aper&ccedil;us sa figure blanche &agrave; la fen&ecirc;tre, comme un bouquet de
+ jasmin.... Ne parlons plus de cela, et n'essayez pas de me persuader que la
+ premi&egrave;re bonne action que j'aie faite depuis des ann&eacute;es, le premier
+ petit sacrifice de moi-m&ecirc;me que je me connaisse, soit une sorte de
+ p&eacute;ch&eacute;. J'ai besoin d'&ecirc;tre meilleur. Je deviens meilleur....
+ Parlez-moi de vous. Que dit-on &agrave; la ville? Je n'ai pas &eacute;t&eacute; au
+ club depuis plusieurs jours.</p>
+ <p>&mdash;On parle encore de la disparition de ce pauvre Basil.</p>
+ <p>&mdash;J'aurais cru qu'on finirait par s'en fatiguer, dit Dorian se versant un peu
+ de vin, et fron&ccedil;ant l&eacute;g&egrave;rement les sourcils.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, on n'a parl&eacute; de cela que pendant six semaines, et le
+ public anglais n'a pas la force de supporter plus d'un sujet de conversation tous les
+ trois mois. Il a &eacute;t&eacute; cependant assez bien partag&eacute;,
+ r&eacute;cemment: il y a eu mon propre divorce, et le suicide d'Alan Campbell;
+ &agrave; pr&eacute;sent, c'est la disparition myst&eacute;rieuse d'un artiste. On
+ croit &agrave; Scotland-Yard que l'homme &agrave; l'ulster gris qui quitta Londres
+ pour Paris, le neuf novembre, par le train de minuit, &eacute;tait ce pauvre Basil,
+ et la police fran&ccedil;aise d&eacute;clare que Basil n'est jamais venu &agrave;
+ Paris. J'aime &agrave; penser que dans une quinzaine, nous apprendrons qu'on l'a vu
+ &agrave; San-Francisco. C'est une chose bizarre, mais on voit &agrave; San-Francisco
+ toutes les personnes qu'on croit disparues. Ce doit &ecirc;tre une ville
+ d&eacute;licieuse; elle poss&egrave;de toutes les attractions du monde futur....</p>
+ <p>&mdash;Que pensez-vous qu'il soit arriv&eacute; &agrave; Basil? demanda Dorian
+ levant son verre de Bourgogne &agrave; la lumi&egrave;re et s'&eacute;merveillant
+ lui-m&ecirc;me du calme avec lequel il discutait ce sujet.</p>
+ <p>&mdash;Je n'en ai pas la moindre id&eacute;e. Si Basil veut se cacher, ce n'est
+ point l&agrave; mon affaire. S'il est mort.... je n'ai pas besoin d'y penser. La mort
+ est la seule chose qui m'ait jamais terrifi&eacute;. Je la hais!...</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi, dit paresseusement l'autre.</p>
+ <p>&mdash;Parce que, r&eacute;pondit lord Henry en passant sous ses narines le
+ treillis dor&eacute; d'une bo&icirc;te ouverte de vinaigrette, on survit &agrave;
+ tout de nos jours, except&eacute; &agrave; cela. La mort et la vulgarit&eacute; sont
+ les deux seules choses au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle que l'on ne peut
+ expliquer.... Allons prendre le caf&eacute; dans le salon, Dorian. Vous me jouerez du
+ Chopin. Le gentleman avec qui ma femme est partie interpr&eacute;tait Chopin d'une
+ mani&egrave;re exquise.... Pauvre Victoria!.. Je l'aimais beaucoup; la maison est un
+ peu triste sans elle. La vie conjugale est simplement une habitude, une mauvaise
+ habitude. Mais on regrette m&ecirc;me la perte de ses mauvaises habitudes; peut
+ &ecirc;tre est-ce celles-l&agrave; que l'on regrette le plus; elles sont une partie
+ essentielle de la personnalit&eacute;.</p>
+ <p>Dorian ne dit rien, mais se levant de table, il passa dans la chambre voisine,
+ s'assit au piano et laissa ses doigts errer sur les ivoires blancs et noirs des
+ touches. Quand on apporta le caf&eacute;, il s'arr&ecirc;ta, et regardant lord Henry,
+ lui dit:</p>
+ <p>&mdash;Harry, ne vous est-il jamais venu &agrave; l'id&eacute;e que Basil avait
+ &eacute;t&eacute; assassin&eacute;?</p>
+ <p>Lord Henry eut un b&acirc;illement:</p>
+ <p>&mdash;Basil &eacute;tait tr&egrave;s connu et portait toujours une montre
+ Waterbury.... Pourquoi l'aurait-on assassin&eacute;? Il n'&eacute;tait pas assez
+ habile pour avoir des ennemis; je ne parle pas de son merveilleux talent de peintre;
+ mais un homme peut peindre comme Velasquez et &ecirc;tre aussi terne que possible.
+ Basil &eacute;tait r&eacute;ellement un peu lourdaud.... Il m'int&eacute;ressa une
+ fois, quand il me confia, il y a des ann&eacute;es, la sauvage adoration qu'il avait
+ pour vous et que vous &eacute;tiez le motif dominant de son art.</p>
+ <p>&mdash;J'aimais beaucoup Basil, dit Dorian, avec une intonation triste dans la
+ voix. Mais ne dit-on pas qu'il a &eacute;t&eacute; assassin&eacute;?</p>
+ <p>&mdash;Oui, quelques journaux.... Cela ne me semble gu&egrave;re probable. Je sais
+ qu'il y a quelques vilains endroits dans Paris, mais Basil n'&eacute;tait pas homme
+ &agrave; les fr&eacute;quenter. Il n'&eacute;tait pas curieux; c'&eacute;tait son
+ d&eacute;faut principal.</p>
+ <p>&mdash;Que diriez-vous, Harry, si je vous disais que j'ai assassin&eacute; Basil?
+ dit Dorian en l'observant attentivement pendant qu'il parlait.</p>
+ <p>&mdash;Je vous dirais, mon cher ami, que vous posez pour un caract&egrave;re qui
+ ne vous va pas. Tout crime est vulgaire, comme toute vulgarit&eacute; est crime.
+ &Ccedil;a ne vous si&eacute;rait pas de commettre un meurtre. Je suis
+ d&eacute;sol&eacute; de blesser peut-&ecirc;tre votre vanit&eacute; en parlant ainsi,
+ mais je vous assure que c'est vrai. Le crime appartient exclusivement aux classes
+ inf&eacute;rieures; je ne les bl&acirc;me d'ailleurs nullement. J'imagine que le
+ crime est pour elles ce que l'art est &agrave; nous, simplement une m&eacute;thode de
+ se procurer d'extraordinaires sensations.</p>
+ <p>&mdash;Une m&eacute;thode pour se procurer des sensations? Croyez-vous donc qu'un
+ homme qui a commis un crime pourrait recommencer ce m&ecirc;me crime? Ne me racontez
+ pas cela!...</p>
+ <p>&mdash;Toute chose devient un plaisir quand on la fait trop souvent, dit en riant
+ lord Henry. C'est l&agrave; un des plus importants secrets de l'existence. Je
+ croirais, cependant, que le meurtre est toujours une faute; on ne doit jamais rien
+ commettre dont on ne puisse causer apr&egrave;s d&icirc;ner.... Mais ne parlons plus
+ du pauvre Basil. Je voudrais croire qu'il a pu avoir une fin aussi romantique que
+ celle que vous supposez; mais je ne puis.... Il a d&ucirc; tomber d'un omnibus dans
+ la Seine, et le conducteur n'en a point parl&eacute;.... Oui, telle a
+ &eacute;t&eacute; probablement sa fin.... Je le vois tr&egrave;s bien sur le dos,
+ gisant sous les eaux vertes avec de lourdes p&eacute;niches passant sur lui et de
+ longues herbes dans les cheveux. Voyez-vous, je ne crois pas qu'il e&ucirc;t fait
+ d&eacute;sormais une belle oeuvre. Pendant les dix derni&egrave;res ann&eacute;es, sa
+ peinture s'en allait beaucoup. Dorian poussa un soupir, et lord Henry traversant la
+ chambre, alla chatouiller la t&ecirc;te d'un curieux perroquet de Java, un gros
+ oiseau au plumage gris, &agrave; la cr&ecirc;te et &agrave; la queue vertes, qui se
+ balan&ccedil;ait sur un bambou. Comme ses doigts effil&eacute;s le touchaient, il fit
+ se mouvoir la dartre blanche de ses paupi&egrave;res clignotantes sur ses prunelles
+ semblables &agrave; du verre noir et commen&ccedil;a &agrave; se dandiner en avant et
+ en arri&egrave;re.</p>
+ <p>&mdash;Oui, continua lord Henry se tournant et sortant son mouchoir de sa poche,
+ sa peinture s'en allait tout &agrave; fait. Il me semblait avoir perdu quelque chose.
+ Il avait perdu un id&eacute;al. Quand vous et lui cess&egrave;rent d'&ecirc;tre
+ grands amis, il cessa d'&ecirc;tre un grand artiste. Qu'est-ce qui vous
+ s&eacute;para?... Je crois qu'il vous ennuyait. Si cela f&ucirc;t, il ne vous oublia
+ jamais. C'est une habitude qu'ont tous les f&acirc;cheux. A propos qu'est donc devenu
+ cet admirable portrait qu'il avait peint d'apr&egrave;s vous? Je crois ne point
+ l'avoir revu depuis qu'il y mit la derni&egrave;re main. Ah! oui, je me souviens que
+ vous m'avez dit, il y a des ann&eacute;es, l'avoir envoy&eacute; &agrave; Selby et
+ qu'il fut &eacute;gar&eacute; ou vol&eacute; en route. Vous ne l'avez jamais
+ retrouv&eacute;?... Quel malheur! C'&eacute;tait vraiment un chef-d'oeuvre! Je me
+ souviens que je voulais l'acheter. Je voudrais l'avoir achet&eacute; maintenant. Il
+ appartenait &agrave; la meilleure &eacute;poque de Basil. Depuis lors, ses oeuvres
+ montr&egrave;rent ce curieux m&eacute;lange de mauvaise peinture et de bonnes
+ intentions qui fait qu'un homme m&eacute;rite d'&ecirc;tre appel&eacute; un
+ repr&eacute;sentant de l'art anglais. Avez-vous mis des annonces pour le retrouver?
+ Vous auriez d&ucirc; en mettre.</p>
+ <p>&mdash;Je ne me souviens plus, dit Dorian. Je crois que oui. Mais je ne l'ai
+ jamais aim&eacute;. Je regrette d'avoir pos&eacute; pour ce portrait. Le souvenir de
+ tout cela m'est odieux. Il me remet toujours en m&eacute;moire ces vers d'une
+ pi&egrave;ce connue, <i>Hamlet</i>, je crois.... Voyons, que disent-ils?...</p>
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Like the painting of a sorrow,</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">A face without a heart</span><br />
+ <span style="margin-left: 7em;">(Comme la peinture d'un chagrin</span><br />
+ <span style="margin-left: 7.5em;">Une figure sans coeur)</span><br />
+
+ <p>&laquo;Oui, c'&eacute;tait tout &agrave; fait cela....</p>
+ <p>Lord Henry se mit &agrave; rire....</p>
+ <p>&mdash;Si un homme traite sa vie en artiste, son cerveau c'est son coeur,
+ r&eacute;pondit-il s'enfon&ccedil;ant dans un fauteuil.</p>
+ <p>Dorian Gray secoua la t&ecirc;te et plaqua quelques accords sur le piano.
+ &laquo;<i>Like the painting of a sorrow</i>&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il &laquo;<i>a
+ face without a heart</i>.&raquo;</p>
+ <p>L'autre se renversa, le regardant les yeux &agrave; demi ferm&eacute;s....</p>
+ <p>&mdash;A propos, Dorian, interrogea-t-il apr&egrave;s une pose, &laquo;quel profit
+ y a-t-il pour un homme qui gagne le monde entier et perd&mdash;comment diable
+ &eacute;tait-ce?&mdash;sa propre &acirc;me?&raquo;</p>
+ <p>Le piano sonnait faux.... Dorian s'arr&ecirc;ta et regardant son ami:</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, dit lord Henry, levant ses sourcils d'un air surpris, je vous
+ le demande parce que je suppose que vous pouvez me faire une r&eacute;ponse.
+ Voil&agrave; tout. J'&eacute;tais au Parc dimanche dernier et pr&egrave;s de l'Arche
+ de Marbre se trouvait un rassemblement de gens mal v&ecirc;tus qui &eacute;coutaient
+ quelque vulgaire pr&eacute;dicateur de carrefour. Au moment o&ugrave; je passais,
+ j'entendis cet homme proposant cette question &agrave; son auditoire. Elle me frappa
+ comme &eacute;tant assez dramatique. Londres est riche en incidents de ce genre.
+ &laquo;Un dimanche humide, un chr&eacute;tien bizarre en mackintosh, un cercle de
+ figures blanches et maladives sous un toit in&eacute;gal de parapluies ruisselants,
+ une phrase merveilleuse jet&eacute; au vent comme un cri par des l&egrave;vres
+ hyst&eacute;riques, tout cela &eacute;tait l&agrave; une chose vraiment belle dans
+ son genre, et tout &agrave; fait suggestive. Je songeais &agrave; dire au
+ proph&egrave;te que l'art avait une &acirc;me, mais que l'homme n'en avait pas. Je
+ crains, cependant, qu'il ne m'e&ucirc;t point compris.</p>
+ <p>&mdash;Non, Harry. L'&acirc;me est une terrible r&eacute;alit&eacute;. On peut
+ l'acheter, la vendre, en trafiquer. On peut l'empoisonner ou la rendre parfaite. Il y
+ a une &acirc;me en chacun de nous. Je le sais.</p>
+ <p>&mdash;En &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r, Dorian?</p>
+ <p>&mdash;Absolument s&ucirc;r.</p>
+ <p>&mdash;Ah! alors ce doit &ecirc;tre une illusion. Les choses dont on est
+ absolument s&ucirc;r, ne sont jamais vraies. C'est la fatalit&eacute; de la Foi et la
+ le&ccedil;on du Roman. Comme vous &ecirc;tes grave! Ne soyez pas aussi
+ s&eacute;rieux. Qu'avons-nous de commun, vous et moi, avec les superstitions de notre
+ temps? Rien.... Nous sommes d&eacute;barrass&eacute;s de notre croyance &agrave;
+ l'&acirc;me.... Jouez-moi quelque chose, Dorian. Jouez-moi un nocturne, et tout on
+ jouant, dites-moi tout bas comment vous avez pu garder votre jeunesse. Vous devez
+ avoir quelque secret. Je n'ai que dix ans de plus que vous et je suis fl&eacute;tri,
+ us&eacute;, jauni. Vous &ecirc;tes vraiment merveilleux, Dorian. Vous n'avez jamais
+ &eacute;t&eacute; plus charmant &agrave; voir que ce soir. Vous me rappelez le
+ premier jour que je vous ai vu. Vous &eacute;tiez un peu plus joufflu et timide, tout
+ &agrave; fait extraordinaire. Vous avez chang&eacute;, certes, mais pas en apparence.
+ Je voudrais bien que vous me disiez votre secret. Pour retrouver ma jeunesse je
+ ferais tout au monde, except&eacute; de prendre de l'exercice, de me lever de bonne
+ heure ou d'&ecirc;tre respectable.... O jeunesse! Rien ne te vaut! Quelle
+ absurdit&eacute; de parler de l'ignorance des jeunes gens! Les seuls hommes dont
+ j'&eacute;coute les opinions avec respect sont ceux qui sont plus jeunes que moi. Ils
+ me paraissent marcher devant moi. La vie leur a r&eacute;v&eacute;l&eacute; ses
+ derni&egrave;res merveilles. Quant aux vieux, je les contredis toujours. Je le fais
+ par principe. Si vous leur demandez leur opinion sur un &eacute;v&egrave;nement
+ d'hier, ils vous donnent gravement les opinions courantes en 1820, alors qu'on
+ portait des bas longs...qu'on croyait &agrave; tout et qu'on ne savait absolument
+ rien. Comme ce morceau que vous jouez-l&agrave; est d&eacute;licieux! J'imagine que
+ Chopin a d&ucirc; l'&eacute;crire &agrave; Majorque, pendant que la mer
+ g&eacute;missait autour de sa villa et que l'&eacute;cume sal&eacute;e
+ &eacute;claboussait les vitres? C'est exquis&eacute;ment romantique. C'est une
+ gr&acirc;ce vraiment, qu'un art nous soit laiss&eacute; qui n'est pas un art
+ d'imitation! Ne vous arr&ecirc;tez pas; j'ai besoin de musique ce soir. Il me semble
+ que vous &ecirc;tes le jeune Apollon et que je suis Marsyas vous &eacute;coutant.
+ J'ai mes propres chagrins, Dorian, et dont vous n'en avez jamais rien su. Le drame de
+ la vieillesse n'est pas qu'on est vieux, mais bien qu'on f&ucirc;t jeune. Je suis
+ &eacute;tonn&eacute; quelquefois de ma propre sinc&eacute;rit&eacute;. Ah! Dorian,
+ que vous &ecirc;tes heureux! Quelle vie exquise que la v&ocirc;tre! Vous avez
+ go&ucirc;t&eacute; longuement de toutes choses. Vous avez &eacute;cras&eacute; les
+ raisins m&ucirc;rs contre votre palais. Rien ne vous a &eacute;t&eacute;
+ cach&eacute;. Et tout cela vous f&ucirc;t comme le son d'une musique: vous n'en avez
+ pas &eacute;t&eacute; atteint. Vous &ecirc;tes toujours le m&ecirc;me.</p>
+ <p>&mdash;Je ne suis pas le m&ecirc;me, Harry.</p>
+ <p>&mdash;Si, vous &ecirc;tes le m&ecirc;me. Je me figure ce que sera le restant de
+ vos jours. Ne le g&acirc;tez par aucun renoncement. Vous &ecirc;tes &agrave;
+ pr&eacute;sent un &ecirc;tre accompli. Ne vous rendez pas incomplet. Vous &ecirc;tes
+ actuellement sans d&eacute;faut.... Ne hochez pas la t&ecirc;te; vous le savez bien.
+ Cependant, ne vous faites pas illusion. La vie ne se gouverne pas par la
+ volont&eacute; ou les intentions. C'est une question de nerfs, de fibres, de cellules
+ lentement &eacute;labor&eacute;es o&ugrave; se cache la pens&eacute;e et o&ugrave;
+ les passions ont leurs r&ecirc;ves. Vous pouvez vous croire sauv&eacute; et fort.
+ Mais un ton de couleur entrevu dans la chambre, un ciel matinal, un certain parfum
+ que vous avez aim&eacute; et qui vous apporte de subtiles ressouvenances, un vers
+ d'un po&euml;me oubli&eacute; qui vous revient en m&eacute;moire, une phrase musicale
+ que vous ne jouez plus, c'est de tout cela, Dorian, je vous assure que d&eacute;pend
+ notre existence. Browning l'a &eacute;crit quelque part, mais nos sens nous le font
+ imaginer ais&eacute;ment. Il y a des moments o&ugrave; l'odeur du <i>lilas blanc</i> me
+ p&eacute;n&egrave;tre et o&ugrave; je crois revivre le plus &eacute;trange mois de
+ toute ma vie. Je voudrais pouvoir changer avec vous, Dorian. Le monde a hurl&eacute;
+ contre nous deux, mais il vous a eu et vous aura toujours en adoration. Vous
+ &ecirc;tes le type que notre &eacute;poque demande et qu'elle craint d'avoir
+ trouv&eacute;. Je suis heureux que vous n'ayez jamais rien fait: ni model&eacute; une
+ statue, ni peint une toile, ni produit autre chose que vous-m&ecirc;me!... Votre art,
+ ce fut votre vie. Vous vous &ecirc;tes mis vous-m&ecirc;me en musique. Vos jours sont
+ vos sonnets.</p>
+ <p>Dorian se leva du piano et passant la main dans sa chevelure:</p>
+ <p>&mdash;Oui, murmura-t-il, la vie me fut exquise.... Mais je ne veux plus vivre
+ cette m&ecirc;me vie, Harry. Et vous ne devriez pas me dire ces choses extravagantes.
+ Vous ne me connaissez pas tout entier. Si vous saviez tout, je crois bien que vous
+ vous &eacute;loigneriez de moi. Vous riez? Ne riez pas....</p>
+ <p>&mdash;Pourquoi vous arr&ecirc;tez-vous de jouer, Dorian? Remettez-vous au piano
+ et jouez-moi encore ce Nocturne. Voyez cette large lune couleur de miel qui monte
+ dans le ciel sombre. Elle attend que vous la charmiez. Si vous jouez, elle va se
+ rapprocher de la terre.... Vous ne voulez pas? Allons au club, alors. La
+ soir&eacute;e a &eacute;t&eacute; charmante, il faut bien la terminer. Il y a
+ quelqu'un au <i>White</i> qui d&eacute;sire infiniment faire votre connaissance: le jeune
+ lord Pool, l'a&icirc;n&eacute; des fils de Bournemouth. Il copie d&eacute;j&agrave;
+ vos cravates et m'a demand&eacute; de vous &ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;. Il est
+ tout &agrave; fait charmant, et me fait presque songer &agrave; vous.</p>
+ <p>&mdash;J'esp&egrave;re que non, dit Dorian avec un regard triste, mais je me sens
+ fatigu&eacute; ce soir, Harry; je n'irai pas club. Il est pr&egrave;s de onze heures,
+ et je d&eacute;sire me coucher de bonne heure.</p>
+ <p>&mdash;Restez.... Vous n'avez jamais si bien jou&eacute; que ce soir. Il y avait
+ dans votre fa&ccedil;on de jouer quelque chose de merveilleux. C'&eacute;tait d'un
+ sentiment que je n'avais encore jamais entendu.</p>
+ <p>&mdash;C'est parce que je vais devenir bon, r&eacute;pondit-il souriant. Je suis
+ d&eacute;j&agrave; un peu chang&eacute;.</p>
+ <p>&mdash;Vous ne pouvez changer avec moi, Dorian, dit lord Henry. Nous serons
+ toujours deux amis.</p>
+ <p>&mdash;Pourtant, vous m'avez un jour empoisonn&eacute; avec un livre. Je
+ n'oublierai pas cela.... Harry, promettez-moi de ne plus jamais pr&ecirc;ter ce livre
+ &agrave; personne. Il est malfaisant.</p>
+ <p>&mdash;Mon cher ami, vous commencez &agrave; faire de la morale. Vous allez
+ bient&ocirc;t devenir comme les convertis et les revivalistes, pr&eacute;venant tout
+ le monde contre les p&eacute;ch&eacute;s dont ils sont eux-m&ecirc;mes
+ fatigu&eacute;s. Vous &ecirc;tes trop charmant pour faire cela. D'ailleurs, &ccedil;a
+ ne sert &agrave; rien. Nous sommes ce que nous sommes et serons ce que nous pourrons.
+ Quant &agrave; &ecirc;tre empoisonn&eacute; par un livre, on ne vit jamais rien de
+ pareil. L'art n'a aucune influence sur les actions; il annihile le d&eacute;sir
+ d'agir, il est superbement st&eacute;rile. Les livres que le monde appelle immoraux
+ sont les livres qui lui montrent sa propre honte. Voil&agrave; tout. Mais ne
+ discutons pas de litt&eacute;rature.... Venez demain, je monte &agrave; cheval
+ &agrave; onze heures. Nous pourrons faire une promenade ensemble et je vous
+ m&egrave;nerai ensuite d&eacute;jeuner chez lady Branksome. C'est une femme
+ charmante, elle d&eacute;sire vous consulter sur une tapisserie qu'elle voudrait
+ acheter. Pensez-vous venir? Ou bien d&eacute;jeunerons-nous avec notre petite
+ duchesse? Elle dit qu'elle ne vous voit plus. Peut-&ecirc;tre &ecirc;tes-vous
+ fatigu&eacute; de Gladys? Je le pensais. Sa mani&egrave;re d'esprit vous donne sur
+ les nerfs.... Dans tous les cas, soyez ici &agrave; onze heures.</p>
+ <p>&mdash;Faut-il vraiment que je vienne, Harry?</p>
+ <p>&mdash;Certainement, le Parc est adorable en ce moment. Je crois qu'il n'y a
+ jamais eu autant de lilas depuis l'ann&eacute;e o&ugrave; j'ai fait votre
+ connaissance.</p>
+ <p>&mdash;Tr&egrave;s bien, je serai ici &agrave; onze heures, dit Dorian. Bonsoir,
+ Harry....</p>
+ <p>Arriv&eacute; &agrave; la porte, il h&eacute;sita un moment comme s'il e&ucirc;t
+ eu encore quelque chose &agrave; dire. Puis il soupira et sortit....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+ <p>Il faisait une nuit d&eacute;licieuse, si douce, qu'il jeta son pardessus sur son
+ bras, et ne mit m&ecirc;me pas son foulard autour de son cou. Comme il se dirigeait
+ vers la maison, fumant sa cigarette, deux jeunes gens en tenue de soir&eacute;e
+ pass&egrave;rent pr&egrave;s de lui. Il entendit l'un d'eux souffler &agrave;
+ l'autre: &laquo;C'est Dorian Gray...!&raquo; Il se rem&eacute;mora sa joie de jadis
+ alors que les gens se le d&eacute;signaient, le regardaient; ou se parlaient de lui.
+ Il &eacute;tait fatigu&eacute;, maintenant, d'entendre prononcer son nom. La
+ moiti&eacute; du charme qu'il trouvait au petit village o&ugrave; il avait
+ &eacute;t&eacute; si souvent derni&egrave;rement, venait de ce que personne ne l'y
+ connaissait.</p>
+ <p>Il avait souvent dit &agrave; l&agrave; jeune fille dont il s'&eacute;tait fait
+ aimer qu'il &eacute;tait pauvre, et elle l'avait cru; une fois, il lui avait dit
+ qu'il &eacute;tait m&eacute;chant; elle s'&eacute;tait mise &agrave; rire, et lui
+ avait r&eacute;pondu que les m&eacute;chants &eacute;taient toujours tr&egrave;s
+ vieux et tr&egrave;s laids. Quel joli rire elle avait. On e&ucirc;t dit la chanson
+ d'une grive...! Comme elle &eacute;tait gracieuse dans ses robes de cotonnade et ses
+ grande chapeaux. Elle ne savait rien de la vie, mais elle poss&eacute;dait tout ce
+ que lui, avait perdu.</p>
+ <p>Quand il atteignit son habitation, il trouva son domestique qui l'attendait.... Il
+ l'envoya se coucher, se jeta sur le divan de la biblioth&egrave;que, et
+ commen&ccedil;a &agrave; songer &agrave; quelques-unes des choses que lord Henry lui
+ avait dites....</p>
+ <p>Etait-ce vrai que l'on ne pouvait jamais changer.... Il se sentit un ardent et
+ sauvage d&eacute;sir pour la puret&eacute; sans tache de son adolescence&mdash;son
+ adolescence rose et blanche, comme lord Henry l'avait une fois appel&eacute;e. Il se
+ rendait compte qu'il avait terni son &acirc;me, corrompu son esprit, et qu'il
+ s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; d'horribles remords; qu'il avait eu sur les autres
+ une d&eacute;sastreuse influence, et qu'il y avait trouv&eacute; une mauvaise joie;
+ que de toutes les vies qui avaient travers&eacute; la sienne et qu'il avait
+ souill&eacute;es, la sienne &eacute;tait encore la plus belle et la plus remplie de
+ promesses....</p>
+ <p>Tout cela &eacute;tait-il irr&eacute;parable? N'&eacute;tait-il plus pour lui,
+ d'esp&eacute;rance?...</p>
+ <p>Ah! quel effroyable moment d'orgueil et de passion, celui o&ugrave; il avait
+ demand&eacute; que le portrait assum&acirc;t le poids de ses jours, et qu'il
+ gard&acirc;t, lui, la splendeur impollu&eacute;e de l'&eacute;ternelle jeunesse!</p>
+ <p>Tout son malheur &eacute;tait d&ucirc; &agrave; cela! N'e&ucirc;t-il pas mieux
+ valu que chaque p&eacute;ch&eacute; de sa vie apport&acirc;t avec lui sa rapide et
+ s&ucirc;re punition! Il y a une purification dans le ch&acirc;timent. La
+ pri&egrave;re de l'homme &agrave; un Dieu juste devrait-&ecirc;tre, non pas:
+ Pardonnez-nous nos p&eacute;ch&eacute;s! Mais: Frappez-nous pour nos
+ iniquit&eacute;s!...</p>
+ <p>Le miroir curieusement travaill&eacute; que lord Henry lui avait donn&eacute; il y
+ avait si longtemps, reposait sur la table, et les amours d'ivoire riaient autour
+ comme jadis. Il le prit, ainsi qu'il l'avait fait, cette nuit d'horreur, alors qu'il
+ avait pour la premi&egrave;re fois, surpris un changement dans le fatal portrait, et
+ jeta ses regards charg&eacute;s de pleurs sur l'ovale poli.</p>
+ <p>Une fois, quelqu'un qui l'avait terriblement aim&eacute;, lui avait &eacute;crit
+ une lettre d&eacute;mentielle, finissant par ces mots idol&acirc;tres: &laquo;Le
+ monde est chang&eacute; parce que vous &ecirc;tes fait d'ivoire et d'or. Les courbes
+ de vos l&egrave;vres &eacute;crivent &agrave; nouveau l'histoire!&raquo;</p>
+ <p>Cette phrase lui revint en m&eacute;moire, et il se la r&eacute;p&eacute;ta
+ plusieurs fois.</p>
+ <p>Il prit soudain sa beaut&eacute; en aversion, et jetant le miroir &agrave; terre,
+ il en &eacute;crasa les &eacute;clats sous son talon!... C'&eacute;tait sa
+ beaut&eacute; qui l'avait perdu, cette beaut&eacute; et cette jeunesse pour
+ lesquelles il avait tant pri&eacute;; car sans ces deux choses, sa vie aurait pu ne
+ pas &ecirc;tre tach&eacute;e. Sa beaut&eacute; ne lui avait &eacute;t&eacute; qu'un
+ masque, sa jeunesse qu'une raillerie.</p>
+ <p>Qu'&eacute;tait la jeunesse d'ailleurs? Un instant vert et
+ pr&eacute;matur&eacute;, un temps d'humeurs futiles, de pens&eacute;es maladives....
+ Pourquoi avait-il voulu porter sa livr&eacute;e.... La jeunesse l'avait perdu.</p>
+ <p>Il valait mieux ne pas songer au pass&eacute;! Rien ne le pouvait changer....
+ C'&eacute;tait &agrave; lui-m&ecirc;me, &agrave; son propre futur, qu'il fallait
+ songer....</p>
+ <p>James Vane &eacute;tait couch&eacute; dans une tombe sans nom au cimeti&egrave;re
+ de Selby; Alan Campbell s'&eacute;tait tu&eacute; une nuit dans son laboratoire, sans
+ r&eacute;v&eacute;ler le secret qu'il l'avait forc&eacute; de conna&icirc;tre;
+ l'&eacute;motion actuelle soulev&eacute;e autour de la disparition de Basil Hallward,
+ s'apaiserait bient&ocirc;t: elle diminuait d&eacute;j&agrave;. Il &eacute;tait
+ parfaitement sauf &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+ <p>Ce n'&eacute;tait pas, en v&eacute;rit&eacute;, la mort de Basil Hallward qui
+ l'oppressait; c'&eacute;tait la mort vivante de son &acirc;me.</p>
+ <p>Basil avait peint le portrait qui avait g&acirc;t&eacute; sa vie; il ne pouvait
+ pardonner cela: c'&eacute;tait le portrait qui avait tout fait.... Basil lui avait
+ dit des choses vraiment insupportables qu'il avait d'abord &eacute;cout&eacute;es
+ avec patience. Ce meurtre avait &eacute;t&eacute; la folie d'un moment, apr&egrave;s
+ tout.... Quant &agrave; Alan Campbell, s'il s'&eacute;tait suicid&eacute;, c'est
+ qu'il l'avait bien voulu.... Il n'en &eacute;tait pas responsable.</p>
+ <p>Une vie nouvelle...! Voil&agrave; ce qu'il d&eacute;sirait; voil&agrave; ce qu'il
+ attendait.... S&ucirc;rement elle avait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute;! Il venait
+ d'&eacute;pargner un &ecirc;tre innocent, il ne tenterait jamais plus l'innocence; il
+ serait bon....</p>
+ <p>Comme il pensait &agrave; Hetty Merton, il se demanda si le portrait de la chambre
+ ferm&eacute;e n'avait pas chang&eacute;. S&ucirc;rement il ne pouvait &ecirc;tre
+ aussi &eacute;pouvantable qu'il l'avait &eacute;t&eacute;? Peut-&ecirc;tre, si sa vie
+ se purifiait, en arriverait-il &agrave; chasser de sa face tout signe de passion
+ mauvaise! Peut-&ecirc;tre les signes du mal &eacute;taient-ils d&eacute;j&agrave;
+ partis.... S'il allait s'en assurer...!</p>
+ <p>Il prit la lampe sur la table et monta.... Comme il d&eacute;barrait la porte, un
+ sourire de joie traversa sa figure &eacute;trangement jeune et s'attarda sur ses
+ l&egrave;vres.... Oui, il serait bon, et la chose hideuse qu'il cachait &agrave; tous
+ les yeux ne lui serait plus un objet de terreur. Il lui sembla qu'il &eacute;tait
+ d&eacute;j&agrave; d&eacute;barrass&eacute; de son fardeau.</p>
+ <p>Il entra tranquillement, fermant la porte derri&egrave;re lui, comme il avait
+ accoutum&eacute; de le faire, et tira le rideau de pourpre qui cachait le
+ portrait....</p>
+ <p>Un cri d'horreur et d'indignation lui &eacute;chappa.... Il n'apercevait aucun
+ changement, sinon qu'une lueur de ruse &eacute;tait dans les yeux, et que la ride
+ torve de l'hypocrisie s'&eacute;tait ajout&eacute;e &agrave; la bouche...!</p>
+ <p>La chose &eacute;tait encore plus abominable&mdash;plus abominable, s'il
+ &eacute;tait possible, qu'avant; la tache &eacute;carlate qui couvrait la main
+ paraissait plus &eacute;clatante; le sang nouvellement vers&eacute; s'y
+ voyait....</p>
+ <p>Alors, il trembla.... Etait-ce simplement la vanit&eacute; qui avait
+ provoqu&eacute; son bon mouvement de tout &agrave; l'heure, ou le d&eacute;sir d'une
+ nouvelle sensation, comme le lui avait sugg&eacute;r&eacute; lord Henry, avec un rire
+ moqueur? Oui, ce besoin de jouer un r&ocirc;le qui nous fait faire des choses plus
+ belles que nous-m&ecirc;mes? Ou peut-&ecirc;tre, tout ceci ensemble?...</p>
+ <p>Pourquoi la tache rouge &eacute;tait-elle plus large qu'autrefois! Elle semblait
+ s'&ecirc;tre &eacute;largie comme la plaie d'une horrible maladie sur les doigts
+ rid&eacute;s!... Il y avait du sang sur les pieds du portrait comme si le sang avait
+ d&eacute;goutt&eacute; sur eux! M&ecirc;me il y avait du sang sur la main qui n'avait
+ pas tenu le couteau!...</p>
+ <p>Confesser son crime? Savait-il ce que cela voulait dire, se confesser?
+ C'&eacute;tait se livrer, et se livrer lui-m&ecirc;me &agrave; la mort! Il se mit
+ &agrave; rire.... Cette id&eacute;e &eacute;tait monstrueuse.... D'ailleurs, s'il se
+ confessait, qui le croirait? Il n'existait nulle trace de l'homme assassin&eacute;;
+ tout ce qui lui avait appartenu &eacute;tait d&eacute;truit; lui-m&ecirc;me l'avait
+ br&ucirc;l&eacute;.... Le monde dirait simplement qu'il devenait fou.... On
+ l'enfermerait s'il persistait dans son histoire.... Cependant son devoir &eacute;tait
+ de se confesser, de souffrir la honte devant tous, et de faire une expiation
+ publique.... Il y avait un Dieu qui for&ccedil;ait les hommes &agrave; dire leurs
+ p&eacute;ch&eacute;s sur cette terre aussi bien que dans le ciel. Quoi qu'il fit,
+ rien ne pourrait le purifier jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t avou&eacute; son
+ crime....</p>
+ <p>Son crime!... Il haussa les &eacute;paules. La vie de Basil Hallward lut importait
+ peu; il pensait &agrave; Hetty Merton.... Car c'&eacute;tait un miroir injuste, ce
+ miroir de son &acirc;me qu'il contemplait.... Vanit&eacute;? Curiosit&eacute;?
+ Hypocrisie? N'y avait-il rien eu d'autre dans son renoncement? Il y avait lu quelque
+ chose de plus. Il le pensait au moins. Mais qui pouvait le dire? Non, il n'y avait
+ rien de plus.... Par vanit&eacute;, il l'avait &eacute;pargn&eacute;e; par
+ hypocrisie, il avait port&eacute; le masque de la bont&eacute;; par curiosit&eacute;,
+ il avait essay&eacute; du renoncement.... Il le reconnaissait maintenant.</p>
+ <p>Mais ce meurtre le poursuivrait-il toute sa vie? Serait-il toujours
+ &eacute;cras&eacute; par son pass&eacute;? Devait-il se confesser?... Jamais!... Il
+ n'y avait qu'une preuve &agrave; relever contre lui. Cette preuve, c'&eacute;tait le
+ portrait!... Il e d&eacute;truirait! Pourquoi l'avait-il gard&eacute; tant
+ d'ann&eacute;es?... Il s'&eacute;tait donn&eacute; le plaisir de surveiller son
+ changement et sa vieillesse. Depuis bien longtemps, il n'avait ressenti ce
+ plaisir.... Il le tenait &eacute;veill&eacute; la nuit.... Quand il partait de chez
+ lui, il &eacute;tait rempli de la terreur que d'autres yeux que les siens puissent le
+ voir. Il avait apport&eacute; une tristesse m&eacute;lancolique sur ses passions. Sa
+ simple souvenance lui avait g&acirc;t&eacute; bien des moments de joie. Il lut avait
+ &eacute;t&eacute; comme une conscience. Oui, il avait &eacute;t&eacute; la
+ Conscience.... Il le d&eacute;truirait!...</p>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <p>Il regarda autour de lui, et aper&ccedil;ut le poignard avec lequel il avait
+ frapp&eacute; Basil Hallward. Il l'avait nettoy&eacute; bien des fois, jusqu'&agrave;
+ ce qu'il ne fut plus tach&eacute;. Il brillait.... Comme il avait tu&eacute; le
+ peintre, il tuerait l'oeuvre du peintre, et tout ce qu'elle signifiait.... Il tuerait
+ le pass&eacute;, et quand ce pass&eacute; serait mort, il serait libre!... Il tuerait
+ le monstrueux portrait de son &acirc;me, et priv&eacute; de ses hideux
+ avertissements, il recouvrerait la paix. Il saisit le couteau, et en frappa le
+ tableau!...</p>
+ <hr style='width: 45%;' />
+ <p>Il y eut un grand cri, et une chute!...</p>
+ <p>Ce cri d'agonie fut si horrible, que les domestiques effar&eacute;s
+ s'&eacute;veill&egrave;rent en sursaut et sortirent de leurs chambres...! Deux
+ gentlemen, qui passaient au dessous, dans le square, s'arr&ecirc;t&egrave;rent et
+ regard&egrave;rent la grande maison. Ils march&egrave;rent jusqu'&agrave; ce qu'ils
+ eussent rencontr&eacute; un policeman, et le ramen&egrave;rent avec eux. L'homme
+ sonna plusieurs fois, mais on ne r&eacute;pondit pas. Except&eacute; une
+ lumi&egrave;re &agrave; une fen&ecirc;tre des &eacute;tages sup&eacute;rieurs, la
+ maison &eacute;tait sombre.... Au bout d'un instant, il s'en alla, se posta &agrave;
+ c&ocirc;t&eacute; sous une porte coch&egrave;re, et attendit.</p>
+ <p>&mdash;A qui est cette maison, constable? demanda le plus &acirc;g&eacute; des
+ deux gentlemen.</p>
+ <p>&mdash;A M. Dorian Gray, Monsieur, repondit le policeman.</p>
+ <p>En s'en allant, ils se regard&egrave;rent l'un l'autre et rican&egrave;rent: l'un
+ d'eux &eacute;tait l'oncle de sir Henry Ashton....</p>
+ <p>Dans les communs de la maison, les domestiques &agrave; moiti&eacute;
+ habill&eacute;s, se parlaient &agrave; voix basse; la vieille Mistress Leaf
+ sanglotait en se tordant les mains; Francis &eacute;tait p&acirc;le comme un
+ mort.</p>
+ <p>Au bout d'un quart d'heure, il monta dans la chambre, avec le cocher et un des
+ laquais. Ils frapp&egrave;rent sans qu'on leur r&eacute;pondit. Ils
+ appel&egrave;rent; tout &eacute;tait silencieux. Enfin, apr&egrave;s avoir
+ essay&eacute; vainement de forcer la porte, ils grimp&egrave;rent sur le toit et
+ descendirent par le balcon. Les fen&ecirc;tres c&eacute;d&egrave;rent
+ ais&eacute;ment; leurs ferrures &eacute;taient vieilles....</p>
+ <p>Quand ils entr&egrave;rent, ils trouv&egrave;rent, pendu ou mur, un splendide
+ portrait de leur ma&icirc;tre tel qu'ils l'avaient toujours connu, dans toute la
+ splendeur de son exquise jeunesse et de sa beaut&eacute;.</p>
+ <p>Gisant sur le plancher, &eacute;tait un homme mort, en habit de soir&eacute;e, un
+ poignard au coeur!... Son visage &eacute;tait fl&eacute;tri, rid&eacute;,
+ repoussant!... Ce ne fut qu'&agrave; ses bagues qu'ils purent reconna&icirc;tre qui
+ il &eacute;tait....</p>
+ <hr style="width: 65%;" />
+ <h2><a name="FIN" id="FIN"></a>FIN</h2>
+ <p>Paris, Imp. A. Malverge. 171, rue Saint-Denis.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le portrait de Dorian Gray, by Oscar Wilde
+
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+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
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+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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