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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:50 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 ***
+
+Jules Verne
+LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
+
+
+(1875)
+
+
+Table des matières
+
+I OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
+PEU À PEU
+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
+PLUS NETTE
+III OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
+LA VILLE DE SHANG-HAÏ
+IV DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
+JOURS DE RETARD
+V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
+RECEVOIR
+VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
+VIII OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT
+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE
+SURPRENDRA PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU
+NOUVEAU CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
+L'AVENTURE
+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES
+DU CENTENAIRE»
+XIV OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
+UNE SEULE
+XV QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
+LECTEUR
+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
+DE PLUS BELLE
+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE
+DE LA «SAM-YEP»
+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
+«SAM-YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE
+XX OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
+APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
+EXTRÊME SATISFACTION
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAÇON PEU INATTENDUE!
+
+
+
+I
+OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
+PEU À PEU
+
+«Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'écria l'un des
+convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en
+grignotant une racine de nénuphar au sucre.
+
+-- Et du mauvais aussi! répondit, entre deux quintes de toux, un
+autre, que le piquant d'un délicat aileron de requin avait failli
+étrangler!
+
+-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus âgé, dont le
+nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres,
+montées sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'étrangler,
+et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce
+nectar! C'est la vie, après tout!»
+
+Et cela dit, cet épicurien, d'humeur accommodante, avala un verre
+d'un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s'échappait
+lentement d'une théière de métal.
+
+«Quant à moi, reprit un quatrième convive, l'existence me parait
+très acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
+de ne rien faire!
+
+-- Erreur! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l'étude et le
+travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances,
+c'est chercher à se rendre heureux!...
+
+-- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
+
+-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
+
+-- Et quelle en est la fin?
+
+-- La sagesse n'a pas de fin! répondit philosophiquement l'homme
+aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
+suprême!»
+
+Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement à
+l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-à-dire
+la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
+politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien
+dire toute cette dissertation interpocula.
+
+«Voyons! Que pense notre hôte de ces divagations après boire?
+Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
+ou contre?»
+
+L'amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques;
+il se contenta, pour toute réponse, d'avancer dédaigneusement les
+lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien.
+
+«Peuh!» fit-il.
+
+C'est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne
+dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
+les dictionnaires du globe. C'est une «moue» articulée.
+
+Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors
+d'arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son
+opinion. Il se défendit d'abord de répondre, et finit par affirmer
+que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'était une
+«invention» assez insignifiante, peu réjouissante en somme!
+
+«Voilà bien notre ami!
+
+-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
+troublé son repos!
+
+-- Et quand il est jeune!
+
+-- Jeune et bien portant!
+
+-- Bien portant et riche!
+
+-- Très riche!
+
+-- Plus que très riche!
+
+-- Trop riche peut-être!»
+
+Ces interpellations s'étaient croisées comme les pétards d'un feu
+d'artifice, sans même amener un sourire sur l'impassible
+physionomie de l'amphitryon. Il s'était contenté de hausser
+légèrement les épaules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
+fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas même
+coupé les premières pages!
+
+Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus,
+il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son
+esprit n'était pas sans culture, son intelligence s'élevait au-
+dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant
+d'autres pour être un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
+l'était-il pas?
+
+Pourquoi?
+
+La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
+comme un coryphée du choeur antique: «Ami, dit-il, si tu n'es pas
+heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a été que
+négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la santé. Pour en
+bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n'as
+jamais été malade... je veux dire: tu n'as jamais été malheureux!
+C'est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si
+le malheur ne l'a jamais touché, ne fût-ce qu'un instant!»
+
+Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
+levant son verre plein d'un champagne puisé aux meilleures
+marques: «Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit-
+il, et quelques douleurs à sa vie!»
+
+Après quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+
+L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
+apathie habituelle.
+
+Où se tenait cette conversation? Était-ce dans une salle à manger
+européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg? Ces six
+convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
+ou du Nouveau Monde? Quels étaient ces gens qui traitaient ces
+questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
+
+En tout cas, ce n'étaient pas des Français, puisqu'ils ne
+parlaient pas politique!
+
+Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne
+grandeur, luxueusement décoré. A travers le lacis des vitres
+bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers
+rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise
+du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou
+artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs
+pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête
+des baies s'enjolivait d'arabesques découpées, enrichies de
+sculptures variées, représentant des beautés célestes et
+terrestres, animaux ou végétaux d'une faune et d'une flore
+fantaisistes.
+
+Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
+larges glaces à double biseau. Au plafond, une «punka», agitant
+ses ailes de percale peinte rendait supportable la température
+ambiante.
+
+La table, c'était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de
+nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces
+d'argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus
+pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier,
+ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une
+provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges
+à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux
+revers capitonnés de l'ameublement moderne.
+
+Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort
+avenantes, dont les cheveux noirs s'entremêlaient de lis et de
+chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
+coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées,
+elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
+l'autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui
+ravivait les courants d'air déplacés par la punka du plafond.
+
+Le repas n'avait rien laissé à désirer. Qu'imaginer de plus
+délicat que cette cuisine à la fois propre et savante? Le Bignon
+de l'endroit, sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs,
+s'était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont
+se composait le menu du dîner.
+
+Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du
+caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de
+Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des oeufs
+pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
+oeufs brouillés, des fricassées de «ging-seng», des ouïes
+d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
+têtards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de
+moineau et des yeux de mouton piqués d'une pointe d'ail, des
+ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
+d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées
+de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
+d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du «long-
+yen» à chair blanche, et du «lit-chi» à pulpe pâle, châtaignes
+d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
+d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé
+de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
+l'inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l'aide de
+petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante
+ordonnance.
+
+Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas
+de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide
+parfumé, mais des serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun des
+convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction.
+
+Ce n'était toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
+farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+
+En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
+le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste
+et décente. Mais quelle musique et quelle méthode! Des
+miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité,
+s'élevant en notes aiguës jusqu'aux dernières limites de
+perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
+les cordes s'enchevêtraient dans les fils de l'archet, guitares
+recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
+ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des
+chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient à grand fracas.
+
+Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
+programme de son répertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
+laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix
+Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau
+monde.
+
+Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d'avance, se
+retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
+encore une importante récolte dans les salons voisins.
+
+Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour
+passer d'une table à une autre, -- ce qu'ils firent non sans
+grandes cérémonies et compliments de toutes sortes.
+
+Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à
+couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre
+moine bouddhiste, débout sur son radeau légendaire. Chacun reçut
+aussi une pincée de thé, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
+bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitôt.
+
+Quel thé! Il n'était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
+qui l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange malhonnête de
+feuilles étrangères, ni qu'il eût déjà subi une première infusion
+et ne fût plus bon qu'à balayer les tapis, ni qu'un préparateur
+indélicat l'eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
+le bleu de Prusse!
+
+C'était le thé impérial dans toute sa pureté. C'étaient ces
+feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles
+de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
+l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
+mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir!
+
+Un Européen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
+célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites
+gorgées, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
+avaient l'habitude.
+
+C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en étaient plus à apprécier
+les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
+société, richement vêtus de la «han-chaol», légère chemisette, du
+«ma-coual», courte tunique, de la «haol», longue robe se
+boutonnant sur le côté; ayant aux pieds babouches jaunes et
+chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la
+taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie
+finement brodé, l'éventail à la ceinture, ces aimables personnages
+étaient nés au pays même où l'arbre à thé donne une fois l'an sa
+moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
+des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
+ailerons de requin, ils l'avaient savouré comme il le méritait
+pour la délicatesse de ses préparations; mais son menu, qui eût
+étonné un étranger, n'était pas pour les surprendre.
+
+En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
+ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment où
+ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
+traités, ce jour-là, ils l'apprirent alors.
+
+Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne
+pour la dernière fois, l'indifférent, s'accoudant sur la table,
+les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: «Mes amis,
+écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire
+dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être
+la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
+l'apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner
+d'adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié,
+et...
+
+-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'écria l'optimiste.
+Regarde! Les pronostics sont pour toi!»
+
+En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles
+lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et
+les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans
+les tasses. Autant d'heureux présages qui ne pouvaient tromper!
+
+Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec
+la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
+personne, destinée au rôle d'«élément nouveau», dont il avait fait
+choix, aucun n'eut l'indiscrétion de l'interroger à ce sujet.
+
+Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert
+général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos,
+un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus
+approuver les complimenteurs que le complimenté.
+
+Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une
+voix qui semblait moins calme que d'habitude: «Suis-je donc trop
+vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non.
+
+-- Trop jeune?
+
+-- Pas davantage.
+
+-- Tu trouves que j'ai tort?
+
+-- Peut-être!
+
+-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
+pour me rendre heureux.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?...
+
+-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être!
+S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est
+pire!
+
+-- Je ne serai donc jamais heureux?...
+
+-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
+
+-- Le malheur ne peut m'atteindre!
+
+-- Tant pis, car alors tu es incurable!
+
+-- Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne
+faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en
+fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à
+l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
+n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
+disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours
+tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte!
+
+-- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine
+intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre
+heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»
+
+Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent,
+rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
+moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés
+et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des
+autres.
+
+A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au
+menu exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à
+leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de
+leurs théories, le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois,
+non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un
+paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes
+habitants du Céleste Empire, déjà «européennisés» par leurs
+études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les
+civilisés de l'Occident.
+
+En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
+rivière des Perles à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de
+l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
+meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième
+classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la
+rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettré.
+
+Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune,
+pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si
+poétiquement les heures de la nuit chinoise.
+
+
+II
+DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
+PLUS NETTE
+
+Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est
+que c'était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
+qu'il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux
+camarades que doit compter un jeune homme riche et généreux, les
+quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui lui
+restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards
+de la vie, il eût vainement cherché à les réunir.
+
+Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à
+son ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à
+Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait
+escale aux points principaux de la côte et revenir tranquillement
+à son yamen.
+
+Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
+quittait jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. A
+vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
+de sentences perdues; mais la «machine à théories» -- ainsi que
+l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.
+
+Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
+tend à se transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux
+Tartares. On n'eût pas rencontré son pareil dans les provinces du
+Sud, où les hautes et basses classes se sont plus intimement
+mélangées avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son père ni par
+sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à
+l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
+Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils tracés en
+droite ligne, les yeux disposés suivant l'horizontale et se
+relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non
+aplatie, il eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens
+des populations de l'Occident.
+
+En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'était que par son
+crâne soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa
+magnifique queue, qui, prenant naissance à l'occiput, se déroulait
+sur son dos comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne,
+il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
+lèvre supérieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
+dessous le point d'orgue de l'écriture musicale. Ses ongles
+s'allongeaient de plus d'un centimètre, preuve qu'il appartenait
+bien à cette catégorie de gens fortunés qui peuvent vivre sans
+rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa démarche, le
+hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce «comme il
+faut» qui se dégageait de toute sa personne.
+
+D'ailleurs Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les Chinois se
+montrent très fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
+répondre: «Je suis d'En-Haut!». C'était à Péking, en effet, que
+son père Tchoung-Héou demeurait au moment de sa naissance, et il
+avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer définitivement à
+Shang-Haï.
+
+Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
+possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
+le commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce
+que produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow,
+soieries de Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow
+et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
+de Yunanne, tout fut pour lui élément de négoce et matière à
+trafic. Sa principale maison de commerce, son «hong» était à
+Shang-Haï mais il possédait des comptoirs à Nan-King, à Tien-Tsin,
+à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement européen, c'étaient
+les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'était
+le câble électrique qui lui donnait le cours des soieries à Lyon
+et de l'opium à Calcutta. Aucun de ces agents du progrès, vapeur
+ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le sont la
+plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
+gouvernement, dont ce progrès diminue peu à peu le prestige.
+
+Bref, Tchoung-Héou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
+commerce avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions
+avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines
+de Shang-Haï de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo
+venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille
+dollars.
+
+Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être
+doublée, grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
+appeler le «commerce des coolies du Nouveau Monde».
+
+On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
+et hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire,
+diversement mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du
+Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+
+On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions
+d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
+terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
+Chine, même avec ses nombreuses rizières, ses immenses cultures de
+millet et de blé, ne suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein
+qui ne demande qu'à s'échapper par ces trouées que les canons
+anglais et français ont faites aux murailles matérielles et
+morales du Céleste Empire.
+
+C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de
+Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait
+avec une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures
+restrictives contre cette invasion, assez impoliment nommée «la
+peste jaune». Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
+d'émigrants chinois aux États-Unis n'auraient pas sensiblement
+amoindri la Chine, et c'eût été l'absorption de la race anglo-
+saxonne au profit de la race mongole.
+
+Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces
+coolies, vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une
+pipe de tabac, aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au
+lac Salé, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'État de
+Californie, où ils abaissèrent considérablement le prix de la
+main-d'oeuvre.
+
+Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces
+émigrants si peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le
+racolage dans cinq provinces du Céleste Empire, et une sixième,
+fixée à San Francisco. Les premières expédiaient, la dernière
+recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
+réexpédiait.
+
+Ceci demande une explication.
+
+Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
+chez les «Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des
+États-Unis, mais à une condition, c'est que leurs cadavres seront
+fidèlement ramenés à la terre natale pour y être enterrés. C'est
+une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
+non, qui oblige les compagnies envers l'émigrant, et rien ne
+saurait la faire éluder.
+
+Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
+de fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à
+cadavres», qui repartent à pleines charges de San Francisco pour
+Shang-Haï, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
+source de bénéfices.
+
+L'habile et entreprenant Tchoung-Héou sentit cela. Au moment où il
+mourut, en 1866, il était directeur de la compagnie de Kouang-
+Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
+des Fonds des Morts, à San Francisco.
+
+Ce jour-là, Kin-Fo, n'ayant plus ni père ni mère, héritait d'une
+fortune évaluée à quatre millions de francs placée en actions de
+la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+
+Au moment où il perdit son père, le jeune héritier, âgé de dix-
+neuf ans, se fût trouvé seul, s'il n'eût eu Wang, l'inséparable
+Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+
+Or, qu'était ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
+de Shang-Haï. Il avait été le commensal du père avant d'être celui
+du fils. Mais d'où venait-il? A quel passé pouvait-on le
+rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
+Héou et Kin-Fo auraient seuls pu répondre.
+
+Et s'ils avaient jugé convenable de le faire ce qui n'était pas
+probable, voici ce que l'on eût appris: Personne n'ignore que la
+Chine est, par excellence, le royaume où les insurrections peuvent
+durer pendant bien des années, et soulever des centaines de mille
+hommes.
+
+Or, au XVIIe siècle, la célèbre dynastie des Ming, d'origine
+chinoise, régnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
+1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
+qui menaçaient la capitale, demanda secours à un roi tartare.
+
+Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les révoltés, profita
+de la situation pour renverser celui qui avait imploré son aide,
+et proclama empereur son propre fils Chun-Tché.
+
+A partir de cette époque, l'autorité tartare fut substituée à
+l'autorité chinoise, et le trône occupé par des empereurs
+mantchoux.
+
+Peu à peu, surtout dans les classes inférieures de la population,
+les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
+Nord, la séparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
+strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
+particulièrement au milieu des provinces septentrionales de
+l'Empire. Là se cantonnèrent des «irréconciliables», qui restèrent
+fidèles à la dynastie déchue.
+
+Le père de Kin-Fo était de ces derniers, et il ne démentit pas les
+traditions de sa famille, qui avait refusé de pactiser avec les
+Tartares. Un soulèvement contre la domination étrangère, même
+après trois cents ans d'exercice, l'eût trouvé prêt à agir.
+
+Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
+opinions politiques.
+
+Or, en 1860, régnait encore cet empereur S'Hiène-Fong, qui déclara
+la guerre à l'Angleterre et à la France, -- guerre terminée par le
+traité de Péking, le 25 octobre de ladite année.
+
+Mais, avant cette époque, un formidable soulèvement menaçait déjà
+la dynastie régnante. Les Tchang-Mao ou Taï-ping, les «rebelles
+aux longs cheveux», s'étaient emparés de Nan-King en 1853 et de
+Shang-Haï en 1855 S'Hiène-Fong mort, son jeune fils eut fort à
+faire pour repousser les Taï-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
+prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-être
+n'eût-il pu sauver son trône.
+
+C'est que ces Taï-ping, ennemis déclarés des Tartares, fortement
+organisés pour la rébellion, voulaient remplacer la dynastie des
+Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
+la première à bannière noire, chargée de tuer; la seconde à
+bannière rouge, chargée d'incendier; la troisième à bannière
+jaune, chargée de piller; la quatrième à bannière blanche, chargée
+d'approvisionner les trois autres.
+
+Il y eut d'importantes opérations militaires dans le Kiang-Sou.
+Sou-Tchéou et Kia-Hing, à cinq lieues de Shang-Haï, tombèrent au
+pouvoir des révoltés et furent repris, non sans peine, par les
+troupes impériales. Shang-Haï, très menacée était même attaquée,
+le 18 août 1860, au moment où les généraux Grant et Montauban,
+commandant l'armée anglo-française, canonnaient les forts du Peï-
+Ho.
+
+Or, à cette époque, Tchoung-Héou, le père de Kin-Fo, occupait une
+habitation près de Shang-Haï, non loin du magnifique pont que les
+ingénieurs chinois avaient jeté sur la rivière de Sou-Tchéou. Ce
+soulèvement des Taï-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
+puisqu'il était principalement dirigé contre la dynastie tartare.
+
+Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 août, après que
+les rebelles eurent été rejetés hors de Shang-Haï, la porte de
+l'habitation de Tchoung-Héou s'ouvrit brusquement.
+
+Un fuyard, ayant pu dépister ceux qui le poursuivaient, vint
+tomber aux pieds de Tchoung-Héou. Ce malheureux n'avait plus une
+arme pour se défendre. Si celui auquel il venait demander asile le
+livrait à la soldatesque impériale, il était perdu.
+
+Le père de Kin-Fo n'était pas homme à trahir un Tai-ping, qui
+avait cherché refuge dans sa maison.
+
+Il referma la porte et dit: «Je ne veux pas savoir, je ne saurai
+jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'où tu viens! Tu es mon
+hôte, et, par cela seul, en sûreté chez moi.»
+
+Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
+avait à peine la force.
+
+«Ton nom? lui demanda Tchoung-Héou.
+
+-- Wang.»
+
+C'était Wang, en effet, sauvé par la générosité de Tchoung-Héou,
+générosité qui aurait coûté la vie à ce dernier, si l'on avait
+soupçonné qu'il donnât asile à un rebelle. Mais Tchoung-Héou était
+de ces hommes antiques, à qui tout hôte est sacré.
+
+Quelques années après, le soulèvement des rebelles était
+définitivement réprimé. En 1864, l'empereur Taï-ping, assiégé dans
+Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
+Impériaux.
+
+Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
+Jamais il n'eut à répondre sur son passé.
+
+Personne ne l'interrogea à cet égard. Peut-être craignait-on d'en
+apprendre trop! Les atrocités commises par les révoltés avaient
+été, dit-on, épouvantables. Sous quelle bannière avait servi Wang,
+la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
+l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
+appartenu qu'à la colonne de ravitaillement.
+
+Wang, enchanté de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
+de cette hospitalière maison. Après la mort de Tchoung-Héou, son
+fils n'eut garde de se séparer de lui, tant il était habitué à la
+compagnie de cet aimable personnage.
+
+Mais, en vérité, à l'époque où commence cette histoire, qui eût
+jamais reconnu un ancien Taï-ping, un massacreur, un pillard ou un
+incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
+ans, ce moraliste à lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevés
+vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
+couleur peu voyante, sa ceinture relevée sur la poitrine par un
+commencement d'obésité, sa coiffure réglée suivant le décret
+impérial, c'est-à-dire un chapeau de fourrure aux bords dressés le
+long d'une calotte d'où s'échappaient des houppes de filets
+rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
+de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
+mille caractères de l'écriture chinoise, d'un lettré du dialecte
+supérieur, d'un premier lauréat de l'examen des docteurs, ayant le
+droit de passer sous la grande porte de Péking, réservée au Fils
+du Ciel?
+
+Peut-être, après tout, oubliant un passé plein d'horreur, le
+rebelle s'était-il bonifié au contact de l'honnête Tchoung-Héou,
+et avait-il tout doucement bifurqué sur le chemin de la
+philosophie spéculative! Et voilà pourquoi ce soir-là, Kin-Fo et
+Wang, qui ne se quittaient jamais, étaient ensemble à Canton,
+pourquoi, après ce dîner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
+quais à la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
+à Shang-Haï.
+
+Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux même.
+
+Wang, regardant à droite, à gauche, philosophant à la lune, aux
+étoiles, passait en souriant sous la porte de «l'Éternelle
+Pureté», qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
+de «l'Éternelle joie», dont les battants lui semblaient ouverts
+sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
+les tours de la pagode des «Cinq Cents Divinités».
+
+Le steamer Perma était là, sous pression. Kin-Fo et Wang
+s'installèrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
+courant du fleuve des Perles, qui entraîne quotidiennement avec la
+fange de ses berges des corps de suppliciés, imprima au bateau une
+extrême vitesse. Le steamer passa comme une flèche entre les
+ruines laissées çà et là par les canons français, devant la pagode
+à neuf étages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de
+Whampoa, où mouillent les plus gros bâtiments, entre les îlots et
+les estacades de bambous des deux rives.
+
+Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent
+soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de l'embouchure du
+fleuve, furent franchis dans la nuit.
+
+Au lever du soleil, le Perma dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis
+les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'île de Hong-
+Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
+dans la brume matinale, et, après la plus heureuse des traversées,
+Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaunâtres du fleuve
+Bleu, débarquaient à Shang-Haï, sur le littoral de la province de
+Kiang-Nan.
+
+
+III
+OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
+VILLE DE SHANG-HAÏ
+
+Un proverbe chinois dit: «Quand les sabres sont rouillés et les
+bêches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
+pleins. Quand les degrés des temples sont usés par les pas des
+fidèles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
+médecins vont à pied et les boulangers à cheval, L'Empire est bien
+gouverné.» Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
+à tous les États de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
+un où ce desideratum soit encore loin de se réaliser, c'est
+précisément le Céleste Empire. Là, ce sont les sabres qui
+reluisent et les bêches qui se rouillent, les prisons qui
+regorgent et les greniers qui se désemplissent. Les boulangers
+chôment plus que les médecins, et, si les pagodes attirent les
+fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni
+de plaideurs.
+
+D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés,
+qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
+l'est à l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
+provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
+Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou,
+etc., ne peut être que très imparfaitement administré. Si les
+Chinois s'en doutent bien un peu, les étrangers ne se font aucune
+illusion à cet égard. Seul, peut-être, l'empereur, enfermé dans
+son palais, dont il franchit rarement les portes, à l'abri des
+murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père et mère de ses
+sujets, faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant droit de
+vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
+naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
+fronts se traînent dans la poussière, trouve que tout est pour le
+mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer
+de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
+jamais.
+
+Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être
+gouverné à l'européenne qu'à la chinoise? On serait tenté de le
+croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en
+dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
+maintient dans une sorte d'autonomie très appréciée.
+
+Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche
+de la petite rivière Houang-Pou, qui, se réunissant à angle droit
+avec le Wousung, va se mêler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
+de là se perd dans la mer jaune.
+
+C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes
+murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
+Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses
+mécaniques s'useraient à nettoyer; boutiques sombres sans
+devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus
+jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, à peine
+des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles étrangères;
+pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade
+assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant
+d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à
+travers ces rues, au fond de ces maisons étroites, une population
+de deux cent mille habitants, telle est cette cité d'une
+habitabilité peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
+importance commerciale.
+
+Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent
+pour la première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
+grande porte ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en
+dehors de Shang-Haï et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
+concédé, moyennant une rente annuelle, trois portions de
+territoire aux Français, aux Anglais et aux Américains, qui sont
+au nombre de deux mille environ.
+
+De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins
+importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et
+s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du
+territoire anglais. Là s'élèvent les églises des lazaristes et des
+jésuites, qui possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le
+collège de Tsikavé, où ils forment des bacheliers chinois. Mais
+cette petite colonie française n'égale pas ses voisines à beaucoup
+près. Des dix maisons de commerce, fondées en 1861, il n'en reste
+plus que trois, et le Comptoir d'escompte a même préféré s'établir
+sur la concession anglaise.
+
+Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung.
+Il est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que
+traverse un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des
+Missions; là se creusent les docks installés pour la réparation
+des navires européens.
+
+Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
+contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
+quais, maisons à vérandas et à jardins, palais des princes du
+commerce, l'Oriental Bank, le «hong» de la célèbre maison Dent
+avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
+Jardyne, des Russel et autres grands négociants, le club Anglais,
+le théâtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
+bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche création des
+Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie modèle».
+
+C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage
+d'une administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver,
+ainsi que le dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un
+caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
+ailleurs».
+
+Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la
+route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
+développer au souffle de la même brise, les trois couleurs
+françaises et le «yacht» du Royaume-Uni, les étoiles américaines
+et la croix de Saint-André, jaune sur fond vert, de l'Empire des
+Fleurs.
+
+Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé
+d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles
+droits, troué de citernes et d' «arroyos» distribuant l'eau à
+d'immenses rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui
+dérivent au milieu des champs, comme les gribanes à travers les
+campagnes de la Hollande, c'était une sorte de vaste tableau, très
+vert de ton, auquel eût manqué son cadre.
+
+Le Perma, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène,
+devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo
+débarquèrent dans l'après-midi.
+
+Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive,
+indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les
+bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la
+godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
+formaient comme une ville flottante, où vivait une population
+maritime qu'on ne peut évaluer à moins de quarante mille âmes, --
+population maintenue dans une situation inférieure et dont la
+partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe des lettrés ou des
+mandarins.
+
+Les deux amis s'en allèrent en flânant sur le quai, au milieu de
+la foule hétéroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
+d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
+bonzes, lamas, prêtres catholiques, vêtus à la chinoise avec queue
+et éventail, soldats indigènes, «ti-paos», les sergents de ville
+de l'endroit, et «compradores», sortes de commis-courtiers, qui
+font les affaires des négociants européens.
+
+Kin-Fo, son éventail à la main, promenait sur la foule son regard
+indifférent, et ne prenait aucun intérêt à ce qui se passait
+autour de lui. Ni le son métallique des piastres mexicaines, ni
+celui des taëls d'argent, ni celui des sapèques de cuivre, que
+vendeurs et chalands échangeaient avec bruit, n'auraient pu le
+distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
+faubourg tout entier.
+
+Wang, lui, avait déployé son vaste parapluie jaune, décoré de
+monstres noirs, et, sans cesse «orienté», comme doit l'être un
+Chinois de race, il cherchait partout matière à quelque
+observation.
+
+En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
+hasard, à une douzaine de cages en bambous, où grimaçaient des
+têtes de criminels, qui avaient été exécutés la veille.
+
+«Peut-être, dit-il, y aurait-il mieux à faire que d'abattre des
+têtes! Ce serait de les rendre plus solides!»
+
+Kin-Fo n'entendit sans doute pas la réflexion de Wang, qui l'eût
+certainement étonné de la part d'un ancien Taï-ping.
+
+Tous deux continuèrent à suivre le quai, en tournant les murailles
+de la ville chinoise.
+
+A l'extrémité du faubourg, au moment où ils allaient mettre le
+pied sur la concession française, un indigène, vêtu d'une longue
+robe bleue, frappant d'un petit bâton une corne de buffle qui
+rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+
+«Un sien-cheng, dit le philosophe.
+
+-- Que nous importe! répondit Kin-Fo.
+
+-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
+occasion, au moment de te marier!»
+
+Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+
+Le «sien-cheng» est une sorte de prophète populaire, qui, pour
+quelques sapèques, fait métier de prédire l'avenir. Il n'a
+d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
+petit oiseau, cage qu'il accroche à l'un des boutons de sa robe,
+et un jeu de soixante-quatre cartes, représentant des figures de
+dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
+généralement superstitieux, ne font point fi des prédictions du
+sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au sérieux.
+
+Sur un signe de Wang, celui-ci étala à terre un tapis de
+cotonnade, y déposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
+le disposa sur le tapis, de manière que les figures fussent
+invisibles.
+
+La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
+choisit une des cartes, et rentra, après avoir reçu un grain de
+riz pour récompense.
+
+Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
+et une devise, écrite en kunanrima, cette langue mandarine du
+Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+
+Et alors, s'adressant à Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
+prédit ce que ses confrères de tous pays prédisent invariablement
+sans se compromettre, à savoir, qu'après quelque épreuve
+prochaine, il jouirait de dix mille années de bonheur.
+
+«Une, répondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
+reste!»
+
+Puis, il jeta à terre un taël d'argent, sur lequel le prophète se
+précipita comme un chien affamé sur un os à moelle.
+
+De pareilles aubaines ne lui étaient pas ordinaires.
+
+Cela fait, Wang et son élève se dirigèrent vers la colonie
+française, le premier songeant à cette prédiction qui s'accordait
+avec ses propres théories sur le bonheur, le second sachant bien
+qu'aucune épreuve ne pouvait l'atteindre.
+
+Ils passèrent ainsi devant le consulat de France, remontèrent
+jusqu'au ponceau jeté, sur Yang-King-Pang, traversèrent le
+ruisseau, prirent obliquement à travers le territoire anglais, de
+manière à gagner le quai du port européen.
+
+Midi sonnait alors. Les affaires, très actives pendant la matinée,
+cessèrent comme par enchantement. La journée commerciale était
+pour ainsi dire terminée, et le calme allait succéder au
+mouvement, même dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
+rapport.
+
+En ce moment, quelques navires étrangers arrivaient au port, la
+plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
+bien le dire, sont chargés d'opium. Cette abrutissante substance,
+ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
+d'affaires qui dépasse deux cent soixante millions de francs et
+rapporte trois cents pour cent de bénéfice. En vain le
+gouvernement chinois a-t-il voulu empêcher l'importation de
+l'opium dans le Céleste Empire. La guerre de 1841 et le traité de
+Nan-King ont donné libre entrée à la marchandise anglaise et gain
+de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
+si le gouvernement de Péking a été jusqu'à édicter la peine de
+mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
+accommodements moyennant finance avec les dépositaires de
+l'autorité. On croit même que le mandarin gouverneur de Shang-Haï
+encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
+les agissements de ses administrés.
+
+Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient à cette
+détestable habitude de fumer l'opium, qui détruit tous les
+ressorts de l'organisme et conduit rapidement à la mort.
+
+Aussi, jamais une once de cette substance n'était-elle entrée dans
+la riche habitation, où les deux amis arrivaient, une heure après
+avoir débarqué sur le quai de Shang-Haï Wang -- ce qui aurait
+encore surpris de la part d'un ex-Taï-ping -- n'avait pas manqué
+de dire: «Peut-être y aurait-il mieux à faire que d'importer
+l'abrutissement à tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
+philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
+philosophes!»
+
+
+IV
+DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
+JOURS DE RETARD
+
+Un yamen est un ensemble de constructions variées, rangées suivant
+une ligne parallèle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
+pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
+le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang élevé et
+appartient à l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
+Célestials d'en posséder en toute propriété, et c'était un de ces
+somptueux hôtels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+
+Wang et son élève s'arrêtèrent à la porte principale, ouverte au
+front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
+constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+
+Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'eût été celle
+d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occupé la première
+place sous l'auvent découpé et peinturluré de la porte. Là, de
+nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrés
+qui auraient eu à réclamer justice. Mais, au lieu de ce «tambour
+des plaintes», de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entrée du
+yamen, et contenaient du thé froid, incessamment renouvelé par les
+soins de l'intendant. Ces jarres étaient à la disposition des
+passants, générosité qui faisait honneur à Kin-Fo. Aussi était-il
+bien vu, comme on dit, «de ses voisins de l'Est et de l'Ouest».
+
+A l'arrivée du maître, les gens de la maison accoururent à la
+porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,
+portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,
+veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la
+domesticité chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.
+Une dizaine de coolies, engagés au mois pour les gros ouvrages, se
+tenaient un peu en arrière.
+
+L'intendant souhaita la bienvenue au maître du logis.
+
+Celui-ci fit à peine un signe de la main et passa rapidement.
+
+«Soun? dit-il seulement.
+
+Soun! répondit Wang en souriant. Si Soun était là, ce ne serait
+plus Soun!
+
+-- Où est Soun?» répéta Kin-Fo.
+
+L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce
+qu'était devenu Soun.
+
+Or, Soun n'était rien moins que le premier valet de chambre,
+spécialement attaché à la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
+pouvait en aucune façon se passer.
+
+Soun était-il donc un domestique modèle? Non.
+
+Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohérent,
+maladroit de ses mains et de sa langue, foncièrement gourmand,
+légèrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-là, mais
+fidèle, en somme, et le seul, après tout, qui eût le don
+d'émouvoir son maître.
+
+Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fâcher contre
+Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'était autant de pris
+sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en
+mouvement. Un serviteur hygiénique, on le voit.
+
+D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques
+chinois, venait de lui-même au-devant de la correction, quand il
+l'avait méritée. Son maître ne la lui épargnait pas.
+
+Les coups de rotin pleuvaient sur ses épaules, ce dont Soun se
+préoccupait peu. Mais, à quoi il se montrait infiniment plus
+sensible, c'était aux ablations successives que Kin-Fo faisait
+subir à la queue nattée qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il
+s'agissait de quelque faute grave.
+
+Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient à ce bizarre
+appendice. La perte de la queue, c'est la première punition qu'on
+applique aux criminels! C'est un déshonneur pour la vie! Aussi, le
+malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'être condamné à
+en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au
+service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Céleste
+Empire -- mesurait un mètre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il
+n'en restait plus que cinquante-sept centimètres.
+
+A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entièrement chauve!
+
+Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
+maison, traversèrent le jardin, dont les arbres, encaissés pour la
+plupart dans des vases en terre cuite, et taillés avec un art
+surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
+fantastiques. Puis, ils contournèrent le bassin, peuplé de
+«gouramis» et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait
+sous les larges fleurs rouge pâle du «nelumbo», le plus beau des
+nénuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils saluèrent un
+hiéroglyphique quadrupède, peint en couleurs violentes sur un mur
+ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivèrent enfin à la
+porte de la principale habitation du yamen.
+
+C'était une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage,
+élevée sur une terrasse à laquelle six gradins de marbre donnaient
+accès. Des claies de bambous étaient tendues comme des auvents
+devant les portes et les fenêtres, afin de rendre supportable la
+température déjà excessive, en favorisant l'aération intérieure.
+Le toit plat contrastait avec le faîtage fantaisiste des pavillons
+semés çà et là dans l'enceinte du yamen, et dont les créneaux, les
+tuiles multicolores, les briques découpées en fines arabesques,
+amusaient le regard.
+
+Au-dedans, à l'exception des chambres spécialement réservées au
+logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'étaient que salons entourés de
+cabinets à cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des
+guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences
+morales dont les Célestials ne sont point avares. Partout, des
+sièges bizarrement contournés, en terre cuite ou en porcelaine, en
+bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins
+d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes
+aux formes variées, aux verres nuancés de couleurs tendres, et
+plus harnachées de glands, de franges et de houppes qu'une mule
+espagnole; partout aussi, de ces petites tables à thé qu'on
+appelle «tcha-ki», complément indispensable d'un mobilier chinois.
+Quant aux ciselures d'ivoire et d'écaille, aux bronzes niellés,
+aux brûle-parfum, aux laques agrémentées de filigranes d'or en
+relief, aux jades blanc laiteux et vert émeraude, aux vases ronds
+ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux
+porcelaines plus recherchées encore de la dynastie des Yen, aux
+émaux cloisonnés roses et jaunes translucides, dont le secret est
+introuvable aujourd'hui, on eût, non pas perdu, mais passé des
+heures à les compter.
+
+Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise
+alliée au confort européen.
+
+En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses goûts le prouvent -- était
+un homme de progrès. Aucune invention moderne des Occidentaux ne
+le trouvait réfractaire à leur importation.
+
+Il appartenait à la catégorie de ces Fils du Ciel, trop rares
+encore, que séduisent les sciences physiques et chimiques.
+
+Il n'était donc pas de ces barbares qui coupèrent les premiers
+fils électriques que la maison Reynolds voulut établir jusqu'au
+Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrivée des
+malles anglaises et américaines, ni de ces mandarins arriérés,
+qui, pour ne pas laisser le câble sous-marin de Shang-Haï à Hong-
+Kong s'attacher à un point quelconque du territoire, obligèrent
+les électriciens à le fixer sur un bateau flottant en pleine
+rivière!
+
+Non! Kin-Fo se joignait à ceux de ses compatriotes qui
+approuvaient le gouvernement d'avoir fondé les arsenaux et les
+chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingénieurs français.
+Aussi possédait-il des actions de la compagnie de ces steamers
+chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Haï dans un
+intérêt purement national, et était-il intéressé dans ces
+bâtiments à grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou
+quatre jours sur la malle anglaise.
+
+On a dit que le progrès matériel s'était introduit jusque dans son
+intérieur. En effet, des appareils téléphoniques mettaient en
+communication les divers bâtiments de son yamen. Des sonnettes
+électriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la
+saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus
+avisé en cela que ses concitoyens, qui gèlent devant l'âtre vide
+sous leur quadruple vêtement. Il s'éclairait au gaz tout comme
+l'inspecteur général des douanes de Péking, tout comme le
+richissime M. Yang, principal propriétaire des monts-de-piété de
+l'Empire du Milieu! Enfin, dédaignant l'emploi suranné de
+l'écriture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --
+on le verra bientôt -- avait adopté le phonographe, récemment
+porté par Edison au dernier degré de la perfection.
+
+Ainsi donc, l'élève du philosophe Wang avait, dans la partie
+matérielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce
+qu'il fallait pour être heureux! Et il ne l'était pas! Il avait
+Soun pour détendre son apathie quotidienne, et Soun même ne
+suffisait pas à lui donner le bonheur!
+
+Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'était jamais
+où il aurait dû être, ne se montrait guère! Il devait sans doute
+avoir quelque grave faute à se reprocher, quelque grosse
+maladresse commise en l'absence de son maître, et s'il ne
+craignait pas pour ses épaules, habituées au rotin domestique,
+tout portait à croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+
+«Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
+s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix
+indiquait une impatience mal contenue.
+
+-- Soun! avait répété Wang, dont les bons conseils et les
+objurgations étaient toujours restés sans effet sur l'incorrigible
+valet.
+
+-- Que l'on découvre Soun et qu'on me l'amène!» dit Kin-Fo en
+s'adressant à l'intendant, qui mit tout son monde à la recherche
+de l'introuvable.
+
+Wang et Kin-Fo restèrent seuls.
+
+«La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui
+rentre à son foyer de prendre quelque repos.
+
+-- Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang.
+
+Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers
+son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+
+Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de
+fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su
+disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut-
+ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait
+faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,
+puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette
+gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait
+Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui
+annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée
+prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait
+un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne
+serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable
+affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les
+plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau
+introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager
+l'inconnue...c'est-à-dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-
+Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement
+endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main
+droite.
+
+Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps
+cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils
+avaient certainement l'habitude de manier.
+
+Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé
+dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un
+ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin-
+Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
+rotin correcteur.
+
+Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un
+patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de
+la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+
+«Enfin, te voilà! dit Kin-Fo.
+
+-- Ai ai ya! répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la
+troisième veille! Quand monsieur voudra!»
+
+Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût
+naturellement, parvint cependant à pâlir!
+
+«Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le maître, c'est
+que tu mérites mieux que cela! Qu'y a-t-il?
+
+-- Cette lettre!...
+
+-- Parle donc! s'écria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui
+présentait Souri.
+
+-- J'ai bien maladroitement oublié de vous la remettre avant votre
+départ pour Canton!
+
+-- Huit jours de retard, coquin!
+
+-- J'ai eu tort, mon maître!
+
+-- Viens ici!
+
+-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
+Ai ai ya!» Ce dernier cri était un cri de désespoir. Kin-Fo avait
+saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affilés, il
+venait d'en trancher l'extrême bout.
+
+Il faut croire que les pattes repoussèrent instantanément au
+malencontreux crabe, car il détala prestement, non sans avoir
+ramassé sur le tapis le morceau de son précieux appendice.
+
+De cinquante-sept centimètres, la queue de Soun se trouvait
+réduite à cinquante-quatre.
+
+Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'était rejeté sur le divan
+et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrivée depuis
+huit jours. Il n'en voulait à Soun que de sa négligence, non du
+retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intéresser?
+Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une émotion.
+Une émotion à lui!
+
+Il la regardait donc, mais distraitement.
+
+L'enveloppe, faite d'une toile empesée, montrait à l'adresse -- et
+au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,
+portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres
+de deux et de «Six cents».
+
+Cela indiquait qu'elle venait des États-Unis d'Amérique.
+
+«Bon! fit Kin-Fo, en haussant les épaules, une lettre de mon
+correspondant de San Francisco!»
+
+Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+
+En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?
+
+Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient
+tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque
+Californienne, que ses actions avaient monté de quinze ou vingt
+pour cent, que les dividendes à distribuer dépasseraient ceux de
+l'année précédente, etc.!
+
+Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'étaient
+vraiment pas pour l'émouvoir!
+
+Toutefois, quelques minutes après, Kin-Fo reprit la lettre et en
+déchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses
+yeux n'en cherchèrent d'abord que la signature.
+
+«C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut
+que me parler d'affaires! A demain les affaires!»
+
+Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
+regard fut tout à coup frappé par un mot souligné plusieurs fois
+au recto de la deuxième page. C'était le mot «passif», sur lequel
+le correspondant de San Francisco avait évidemment voulu attirer
+l'attention de son client de Shang-Haï.
+
+Kin-Fo reprit alors la lettre à son début, et la lut de la
+première à la dernière ligne, non sans un certain sentiment de
+curiosité, qui devait surprendre de sa part.
+
+Un instant, ses sourcils se froncèrent; mais une sorte de
+dédaigneux sourire se dessina sur ses lèvres, lorsqu'il eut achevé
+sa lecture.
+
+Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
+s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
+communication directe avec Wang. Il porta même le cornet à sa
+bouche, et fut sur le point de faire résonner le sifflet d'appel;
+mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et
+revint s'étendre sur le divan.
+
+«Peuh!» fit-il.
+
+Tout Kin-Fo était dans ce mot.
+
+«Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intéressée que moi
+dans tout cela!»
+
+Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle
+était posée une boîte oblongue, précieusement ciselée.
+
+Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrêta.
+
+«Que me disait sa dernière lettre?» murmura-t-il.
+
+Et, au lieu de lever le couvercle de la boîte, il poussa un
+ressort, fixé à l'une des extrémités. Aussitôt une voix douce de
+se faire entendre!
+
+«Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur
+Mei-houa à la première lune, comme la fleur de l'abricotier à la
+deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher coeur,
+de pierre précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...»
+
+C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait
+les tendres paroles.
+
+«Pauvre petite soeur cadette!» dit Kin-Fo.
+
+Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré
+de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la
+lointaine voix, et le remplaça par un autre.
+
+Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait
+de parler à voix haute pour que la membrane fût impressionnée et
+que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les
+paroles sur le papier de l'appareil.
+
+Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours
+calme, on n'eût pu reconnaître sous quelle impression de joie ou
+de tristesse il formulait sa pensée.
+
+Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.
+Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le
+papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane,
+avait tracé des rainures obliques, correspondant aux paroles
+prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il
+cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici:
+«Madame Lé-ou, «Avenue de Cha-Coua «Péking.» Un timbre électrique
+fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la
+correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette
+lettre à la poste.
+
+Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses
+bras son «tchou-fou-jen», sorte d'oreiller de bambou tressé, qui
+maintient dans les lits chinois une température moyenne, très
+appréciable sous ces chaudes latitudes.
+
+
+V
+DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
+RECEVOIR
+
+«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?
+
+-- Eh! non, madame!
+
+-- Que le temps me paraît long, vieille mère!»
+
+Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante
+Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à
+Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle
+donnait cette qualification usitée en Chine pour les servantes
+d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable Mlle
+Nan.
+
+Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui
+collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+
+Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après
+cette union disproportionnée.
+
+La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle
+n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage
+qu'il fit à Péking, vers cette époque.
+
+Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent
+élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout
+doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en
+devenant le mari de la jolie veuve.
+
+Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite.
+Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande
+satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo,
+après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait
+de retour à Péking.
+
+Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se
+remarient, -- non qu'elles ne le désirent autant que leurs
+similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir
+trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle,
+c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée,
+il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous»,
+arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en
+l'honneur des femmes célèbres par leur fidélité à l'époux défunt;
+telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le
+tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,
+la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur
+conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses
+vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est
+tout le rôle de la femme dans la famille chinoise, renoncer à
+parler des choses du dehors, se conformer aux préceptes du livre
+Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur
+les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considération dont
+jouit l'épouse, qui, dans les classes élevées, n'est point une
+esclave, comme on le croit généralement. Aussi, Lé-ou,
+intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait à
+tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant attirée vers lui
+par le désir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, était
+toute résignée à son nouveau sort.
+
+Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une
+situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de
+l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en
+composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses
+regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes
+de l'Empire des Fleurs.
+
+C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de
+préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent
+été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient
+de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres
+un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait
+accaparé l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles très
+chinoises, à chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues à
+quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se
+déployaient, comme de grands papillons aux ailes étendues, des
+éventails venus de la célèbre école de Swatow. D'une suspension de
+porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces fleurs
+artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de
+l'«Arabia papyrifera» de l'île de Formose, et qui rivalisaient
+avec les blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lis
+rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinières en bois
+finement fouillé. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous
+tressés des fenêtres ne laissaient passer qu'une lumière adoucie,
+et tamisaient, en les égrenant pour ainsi dire, les rayons
+solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes d'épervier,
+dont les taches, artistement disposées, figuraient une large
+pivoine -- cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs -,
+deux volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des
+plus éclatants oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens,
+dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets
+enfin auxquels se rattachait une pensée de l'absent, complétaient
+la curieuse ornementation de ce boudoir.
+
+«Pas encore de lettre, Nan?
+
+-- Eh non! madame! pas encore!»
+
+C'était une charmante jeune femme que cette jeune Lé-ou.
+
+Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle
+avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des
+cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des
+épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils
+à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne
+mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,
+ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni
+rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale
+entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour
+impériale dépense annuellement pour dix millions de sapèques. La
+jeune veuve n'avait que faire de ces ingrédients artificiels. Elle
+sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, dès lors, pouvait
+dédaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de
+chez elle.
+
+Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus
+élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon
+brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron
+agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à
+la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de
+jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la
+jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains
+étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés,
+dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis.
+
+Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de
+cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se
+perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode
+dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à
+quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple,
+opérant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en
+laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de
+tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et
+n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la
+jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis
+la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises
+sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite
+d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied.
+
+«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
+encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère.
+
+-- C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui
+sortit de la chambre en grommelant.
+
+Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+
+C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire
+de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque
+uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque
+classe qu'elle appartienne.
+
+Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit
+dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous
+ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code
+d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture
+habituelle.
+
+«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable,
+de même l'aube est le moment le plus propice de la journée.
+
+«Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs
+du sommeil.
+
+«Soignez le mûrier et le chanvre.
+
+«Filez avec zèle la soie et le coton.
+
+«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie.
+
+«Les voisins feront votre éloge...»
+
+Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à
+ce qu'elle lisait.
+
+«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de
+retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t-
+elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!»
+
+Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent
+distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille
+petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la
+mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa
+famille, symbole de la fidélité.
+
+Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au
+hasard.
+
+«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du
+printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune
+chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!»
+
+Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait
+tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les
+cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des
+«Mains-unies», mais elle ne put continuer.
+
+«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je
+les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne
+s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais
+entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de
+moi!»
+
+Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque,
+en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous
+deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix,
+malgré la distance qui les séparait... Mais, aujourd'hui encore,
+comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait
+plus rien des pensées de l'absent.
+
+En ce moment, la vieille mère entra.
+
+«La voilà, votre lettre!» dit-elle.
+
+Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de
+Shang-Haï.
+
+Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux
+brillèrent d'un plus vif éclat.
+
+Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la
+contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...
+
+Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un
+de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil
+phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix
+humaine.
+
+«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je
+l'entendrai, au moins!»
+
+Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
+d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son
+oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite soeur
+cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est
+emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
+une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix
+mille malheurs ont frappé!
+
+«Votre désespéré KIN-FO!»
+
+Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère
+gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses
+dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait!
+L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais
+envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!
+Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont
+le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol!
+
+Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et
+transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un
+de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche
+parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette
+nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer!
+
+
+VI
+QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
+
+Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde
+ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son
+pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au
+pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec
+la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea
+vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des
+Missions et le consulat des États-Unis.
+
+Au fronton de cette maison se développait une large plaque de
+cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres
+tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+
+Capital de garantie: 20 millions de dollars.
+
+Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.
+
+Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné,
+et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une
+simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des
+livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se
+défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les
+commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable
+William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui
+semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une
+habitation bâtie sur les bords du Wousung.
+
+William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la
+compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le
+siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire -- un bon titre
+et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, très renommée
+aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants
+dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes
+et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très
+libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les
+risques.
+
+Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant
+d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
+nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre
+l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
+combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
+signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà
+au fronton des portes shanghaïennes, et entre autres, sur les
+pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+
+Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre
+l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable
+William J. Bidulph.
+
+«Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant.
+
+William J. Bidulph était là, «en personne» comme un photographe
+qui opère lui-même toujours à la disposition du public, -- un
+homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en
+cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien
+américain.
+
+«A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.
+
+-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï.
+
+-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police
+numéro vingt-sept mille deux cent...
+
+-- Lui-même.
+
+-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin
+de mes services?
+
+-- Je désirerais vous parler en particulier», répondit Kin-Fo.
+
+La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant
+plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le
+chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+
+Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui
+étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé
+de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la
+dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins
+tipaos du Céleste Empire.
+
+«Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à
+bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais
+traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le
+paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le
+montant.
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple.
+Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et
+l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires.
+Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc
+le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel
+d'ailleurs?
+
+-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance
+sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop
+prochaine...
+
+-- Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement
+du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de
+la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,
+c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,
+mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine...
+très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur
+arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,
+je vous préviens, monsieur, s'assurer à la Centenaire, c'est la
+quasi-certitude d'en devenir un soi-même!
+
+-- Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid
+William J. Bidulph.
+
+L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement
+l'air de plaisanter.
+
+«Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer
+pour deux cent mille dollars.
+
+-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars», répondit
+William J. Bidulph.
+
+Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le
+fit pas même sourciller.
+
+«Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
+toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent
+acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle
+repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du
+contrat?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur?
+
+-- Tous.
+
+-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour
+hors des limites du Céleste Empire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de condamnation judiciaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de duel?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de service militaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors les surprimes seront fort élevées?
+
+-- Je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Soit.
+
+-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important,
+dont vous ne parlez pas.
+
+-- Lequel?
+
+-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire
+l'autorisaient à assurer aussi le suicide?
+
+-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J.
+Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de
+superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients
+sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui,
+par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent
+jamais.
+
+-- N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je
+désire assurer aussi ce risque.
+
+-- A vos souhaits, mais la prime sera considérable!
+
+-- Je vous répète que je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en
+continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de
+suicide...
+
+-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à
+payer? demanda Kin-Fo.
+
+-- Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont
+établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur
+de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient
+autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous
+Duvillars?
+
+-- Je ne connais pas Duvillars.
+
+-- Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement
+ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses
+fameuses tables, qui servent encore à l'échelle, de primes de la
+plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de
+la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement grâce au
+progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne
+plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paie
+moins cher et vit plus longtemps...
+
+-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux
+d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de
+placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrétion de
+vous demander quel est votre âge?
+
+-- Trente et un ans.
+
+-- Eh bien -- à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer
+les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux
+quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la Centenaire, ce ne sera
+que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital
+de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+
+-- Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo.
+
+-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...
+
+-- Le suicide surtout.
+
+-- Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après
+avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son
+carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq
+pour cent.
+
+-- Ce qui fera?...
+
+-- Cinquante mille dollars.
+
+-- Et comment la prime doit-elle vous être versée?
+
+-- Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré.
+
+-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...
+
+-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils étaient
+versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient
+jusqu'au 30 juin de la présente année.
+
+-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les
+deux premiers mois de la prime.»
+
+Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers
+qu'il tira de sa poche.
+
+«Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais,
+avant de signer la police, il y a une formalité à remplir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie.
+
+-- A quel propos cette visite?
+
+-- Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous
+n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre
+vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+
+-- A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit
+observer Kin-Fo.
+
+-- Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours
+souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous
+emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux
+cent mille dollars!
+
+-- Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose!
+
+-- Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant
+la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur
+de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais
+qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas
+défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande
+discrétion!
+
+-- Ah! fit Kin-Fo.
+
+-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de
+tous les clients de la Centenaire, ce sont précisément ceux-là qui
+lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,
+pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?
+
+-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?
+
+-- Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de
+vivre très vieux, en sa qualité de client de la Centenaire!»
+
+Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal
+de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il
+disait!
+
+«Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette
+assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du
+contrat?
+
+-- Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo.
+
+-- A parts égales?
+
+-- Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars,
+l'autre pour cent cinquante mille.
+
+-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...
+
+-- Wang.
+
+-- Le philosophe Wang?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Et pour les cent cinquante mille?
+
+-- Mme Lé-ou, de Péking.
+
+-- De Péking», ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire
+les noms des ayants droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de
+Mme Lé-ou?
+
+-- Vingt et un ans, répondit Kin-Fo.
+
+-- Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille,
+quand elle touchera le montant du capital assuré!
+
+-- Pourquoi, s'il vous plaît?
+
+-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.
+Quant au philosophe Wang?...
+
+-- Cinquante-cinq ans!
+
+-- Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien
+toucher!
+
+-- On le verra bien, monsieur!
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante-
+cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir
+centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son
+héritage.
+
+-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la
+porte du cabinet.
+
+-- Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui
+s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+
+Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la
+visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en
+soufflets d'orgues», disait le rapport.
+
+Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré
+aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date
+par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du
+philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
+représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de
+circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que
+Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la Centenaire
+serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière
+générosité de l'ex- millionnaire.
+
+
+VII
+QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
+
+Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la
+caisse de la Centenaire était très sérieusement menacée dans ses
+fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont,
+réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement
+ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec,
+une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait
+que tristesse et ennuis.
+
+La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de
+San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la
+Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se
+composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette
+banque célèbre, si solide jusque-là.
+
+Mais, il n'y avait, pas à douter. Si invraisemblable que pût
+paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop
+vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque
+Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à
+Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de
+fond en comble.
+
+En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-
+il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la
+vente, presque irréalisable, ne lui eût, procuré que
+d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars versés en prime
+dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie
+des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour même, lui
+fournirent à peine de quoi faire convenablement les choses in
+extremis, c'était maintenant toute sa fortune.
+
+Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris
+philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa
+vie dans le travail.
+
+Un Célestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout
+autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en véritable
+Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen
+de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui
+caractérise la race jaune.
+
+Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le
+possède au plus haut degré. Son indifférence pour la mort est
+vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.
+Condamné, déjà entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune
+crainte. Les exécutions publiques si fréquentes, la vue des
+horribles supplices que comporte l'échelle pénale dans le Céleste
+Empire, ont de bonne heure familiarisé les Fils du Ciel avec
+l'idée d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+
+Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
+pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien
+des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus
+ordinaires de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque
+chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait
+réservé une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane
+misérable où un coin n'ait été gardé aux reliques des aïeux, dont
+la fête se célèbre au deuxième mois. Voilà pourquoi on trouve,
+dans le même magasin où se vendent des lits d'enfants nouveau-nés
+et des corbeilles de mariage, un assortiment varié de cercueils,
+qui forment un article courant du commerce chinois.
+
+L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes
+préoccupations des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la
+bière manquait à la maison paternelle. Le fils se fait un devoir
+de l'offrir de son vivant à son père.
+
+C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est déposée
+dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus
+souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est
+conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme,
+le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
+contribue à rendre plus étroits les liens de la famille.
+
+Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait
+envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à
+ses jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels
+revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.
+Le suicide ne devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un
+crime dans les pays civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte
+légitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre
+de l'Asie orientale.
+
+Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence
+n'aurait pu le détourner de mettre son projet à exécution, pas
+même l'influence du philosophe Wang.
+
+Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son
+élève. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une
+chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus
+endurant pour ses sottises quotidiennes.
+
+Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver
+un meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait
+sur son dos dans une sécurité toute nouvelle.
+
+Un dicton chinois dit: «Pour être heureux sur terre, il faut vivre
+à Canton et mourir à Liao-Tchéou». C'est à Canton, en effet, que
+l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est à Liao-Tchéou
+que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+
+Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne
+maison, de manière que son dernier lit de repos arrivât à temps.
+Être correctement couché pour le suprême sommeil est la constante
+préoccupation de tout Célestial qui sait vivre.
+
+En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété,
+comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et
+saisiraient au passage un des sept éléments dont se compose une
+âme chinoise.
+
+On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent
+aux détails de la vie, il l'était moins pour ceux de la mort.
+
+Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses
+funérailles. Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier,
+dit papier de riz -- à la confection duquel le riz est
+parfaitement étranger -, reçut les dernières volontés de Kin-Fo.
+
+Après avoir légué à la jeune veuve sa maison de Shang-Haï, et à
+Wang un portrait de l'empereur Taï-ping, que le philosophe
+regardait toujours avec complaisance -- le tout sans préjudice des
+capitaux assurés par la Centenaire -, Kin-Fo traça d'une main
+ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister à
+ses obsèques.
+
+D'abord, à défaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des
+amis qu'il avait encore devaient figurer en tête du cortège, tous
+vêtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Céleste
+Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau élevé depuis longtemps
+dans la campagne de Shang-Haï, se déploierait une double rangée de
+valets d'enterrement, portant différents attributs, parasols
+bleus, hallebardes, mains de justice, écrans de soie, écriteaux
+avec le détail de la cérémonie, lesdits valets habillés d'une
+tunique noire à ceinture blanche, et coiffés d'un feutre noir à
+aigrette rouge. Derrière le premier groupe d'amis, marcherait un
+guide, écarlate des pieds à la tête, battant le gong, et précédant
+le portrait du défunt, couché dans une sorte de châsse richement
+décorée. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui
+doivent s'évanouir à intervalles réguliers sur des coussins
+préparés pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes
+gens, abrités sous un dais bleu et or, sèmerait le chemin de
+petits morceaux de papier blanc, percés d'un trou comme des
+sapèques, et destinés à distraire les mauvais esprits qui seraient
+tentés de se joindre au convoi.
+
+Alors apparaîtrait le catafalque, énorme palanquin tendu d'une
+soie violette, brodée de dragons d'or, que cinquante valets
+porteraient sur leurs épaules, au milieu d'un double rang de
+bonzes. Les prêtres chasublés de robes grises, rouges et jaunes,
+récitant les dernières prières, alterneraient avec le tonnerre des
+gongs, le glapissement des flûtes et l'éclatante fanfare des
+trompes longues de six pieds.
+
+A l'arrière, enfin, les voitures de deuil, drapées de blanc,
+fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber
+les dernières ressources de l'opulent défunt.
+
+En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+
+Bien des enterrements de cette «classe» circulent dans les rues de
+Canton, de Shang-Haï ou de Péking, et les Célestials n'y voient
+qu'un hommage naturel rendu à la personne de celui qui n'est plus.
+
+Le 20 octobre, une caisse, expédiée de Liao-Tchéou, arriva à
+l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Haï. Elle
+contenait, soigneusement emballé, le cercueil commandé pour la
+circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen
+n'eut lieu d'être surpris.
+
+On le répète, pas un Chinois qui ne tienne à posséder de son
+vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'éternité.
+
+Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchéou, fut
+placé dans la «chambre des ancêtres». Là, brossé, ciré, astiqué,
+il eût attendu longtemps, sans doute, le jour où l'élève du
+philosophe Wang l'aurait utilisé pour son propre compte... Il n'en
+devait pas être ainsi. Les jours de Kin-Fo étaient comptés, et
+l'heure était proche, qui devait le reléguer dans la catégorie des
+aïeux de la famille.
+
+En effet, c'était le soir même que Kin-Fo avait définitivement
+résolu de quitter la vie.
+
+Une lettre de la désolée Lé-ou arriva dans la journée.
+
+La jeune veuve mettait à la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
+possédait. La fortune n'était rien pour elle! Elle saurait s'en
+passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!
+
+Ne sauraient-ils être heureux dans une situation plus modeste?
+
+Cette lettre, empreinte de la plus sincère affection, ne put
+modifier les résolutions de Kin-Fo.
+
+«Ma mort seule peut l'enrichir», pensa-t-il.
+
+Restait à décider où et comment s'accomplirait cet acte suprême.
+Kin-Fo éprouvait une sorte de plaisir à régler ces détails. Il
+espérait bien qu'au dernier moment, une émotion, si passagère
+qu'elle dût être, lui ferait battre le coeur!
+
+Dans l'enceinte du yamen s'élevaient quatre jolis kiosques,
+décorés avec toute la fantaisie qui distingue le talent des
+ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le
+pavillon du «Bonheur», où Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de
+la «Fortune», qu'il ne regardait qu'avec le plus profond dédain;
+le pavillon du «Plaisir», dont les portes étaient depuis longtemps
+fermées pour lui; le pavillon de «Longue Vie», qu'il avait résolu
+de faire abattre!
+
+Ce fut celui-là que son instinct le porta à choisir. Il résolut de
+s'y enfermer à la nuit tombante. C'est là qu'on le retrouverait le
+lendemain, déjà heureux dans la mort.
+
+Ce point décidé, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
+japonais, s'étrangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
+s'ouvrir les veines dans un bain parfumé, comme un épicurien de la
+Rome antique? Non.
+
+Ces procédés auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de
+désobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
+grains d'opium mélangé d'un poison subtil devaient suffire à le
+faire passer de ce monde à l'autre, sans qu'il en eût même
+conscience, emporté peut-être dans un de ces rêves qui
+transforment le sommeil passager en sommeil éternel.
+
+Le soleil commençait déjà à s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo
+n'avait plus que quelques heures à vivre. Il voulut revoir, dans
+une dernière promenade, la campagne de Shang-Haï et ces rives du
+Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promené son ennui.
+Seul, sans avoir même entrevu Wang pendant cette journée, il
+quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais
+sortir.
+
+Le territoire anglais, le petit pont jeté sur le creek, la
+concession française, furent traversés par lui de ce pas indolent
+qu'il n'éprouvait même pas le besoin de presser à cette heure
+suprême. Par le quai qui longe le port indigène, il contourna la
+muraille de Shang-Haï jusqu'à la cathédrale catholique romaine,
+dont la coupole domine le faubourg méridional. Alors, il inclina
+vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit à
+la pagode de Loung-Hao.
+
+C'était la vaste et plate campagne, se développant jusqu'à ces
+hauteurs ombragées qui limitent la vallée du Min, immenses plaines
+marécageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizières. Ici
+et là, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques
+villages misérables dont les huttes de roseaux étaient tapissées
+d'une boue jaunâtre, deux ou trois champs de blé surélevés, pour
+être à l'abri des eaux. Le long des étroits sentiers, un grand
+nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,
+s'enfuyaient à toutes pattes ou à tire-d'aile, lorsque quelque
+passant venait troubler leurs ébats.
+
+Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait
+étonner un indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut-
+être provoqué la répulsion d'un étranger.
+
+Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.
+Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts
+définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes
+oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers
+d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des
+villes, n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le
+territoire, aussi bien que les vivants. On prétend qu'il est
+interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une même dynastie
+occupe le trône du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des
+siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que
+les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci peintes de
+vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes neuves et
+pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent pendant
+des années le jour de la sépulture.
+
+Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il
+allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.
+Deux étrangers, vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis
+sa sortie du yamen, n'attirèrent même pas son attention. Il ne les
+vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre
+de vue. Ils se tenaient à quelque distance, suivant Kin-Fo quand
+celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il suspendait sa marche.
+Parfois, ils échangeaient entre eux certains regards, deux ou
+trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là pour l'épier.
+
+De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes, bien
+découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'oeil vif, aux jambes
+rapides.
+
+Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne,
+revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+
+Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin.
+
+Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus
+misérable aspect, et leur fit l'aumône.
+
+Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes -- de celles qui ont été
+formées à ce métier de dévouement par les soeurs de charité
+françaises -- croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur
+le dos, et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches,
+de pauvres êtres abandonnés. On les a justement nommées «les
+chiffonnières d'enfants»! Et ces petits malheureux sont-ils autre
+chose que des chiffons jetés au coin des bornes!
+
+Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.
+
+Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part
+d'un Célestial.
+
+Le soir était venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Haï,
+reprit la route du quai.
+
+La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants
+éclataient de toutes parts.
+
+Kin-Fo écouta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les
+dernières paroles qu'il lui serait donné d'entendre.
+
+Une jeune Tankadère, conduisant son sampan à travers les sombres
+eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:
+
+Ma barque, aux fraîches couleurs,
+
+Est parée
+
+De mille et dix mille fleurs.
+
+Je l'attends, l'âme enivrée!
+
+Il doit revenir demain.
+
+Dieu bleu veille!
+
+Que ta main
+
+A son retour le protège,
+
+Et fais que son long chemin
+
+S'abrège!
+
+«Il reviendra demain! Et moi, où serais-je, demain?» pensa Kin-Fo
+en secouant la tête.
+
+La jeune Tankadère reprit:
+
+Il est allé loin de nous,
+
+J'imagine,
+
+Jusqu'au pays des Mantchoux,
+
+Jusqu'aux murailles de
+
+Chine!
+
+Ah! que mon coeur, souvent,
+
+Tressaillait, lorsque le vent,
+
+Se déchaînant, faisait rage,
+
+Et qu'il s'en allait, bravant
+
+L'orage!
+
+Kin-Fo écoutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+
+La Tankadère finit ainsi:
+
+Qu'as-tu besoin de courir
+
+La fortune?
+
+Loin de moi veux-tu mourir?
+
+Voici la troisième lune!
+
+Viens!
+
+Le bonze nous attend
+
+Pour unir au même instant
+
+Les deux phénix, nos emblèmes!
+
+Viens!
+
+Reviens!
+
+Je t'aime tant,
+
+Et tu m'aimes
+
+«Oui! peut-être! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout
+en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!»
+
+Une demi-heure après, Kin-Fo rentrait à son habitation.
+
+Les deux étrangers, qui l'avaient suivi jusque-là, durent
+s'arrêter.
+
+Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de «Longue Vie»,
+en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit
+salon, doucement éclairé par la lumière d'une lanterne à verres
+dépolis.
+
+Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un
+coffret, contenant quelques grains d'opium, mélangés d'un poison
+mortel, un «en-cas» que le riche ennuyé avait toujours sous la
+main.
+
+Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces
+pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs
+d'opium, puis il se disposa à l'allumer.
+
+«Eh! quoi! dit-il, pas même une émotion, au moment de m'endormir
+pour ne plus me réveiller!»
+
+Il hésita un instant.
+
+«Non! s'écria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le
+parquet. Je la veux, cette suprême émotion, ne fût-ce que celle de
+l'attente!... je la veux! je l'aurai!»
+
+Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus pressé que
+d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+
+
+VIII
+OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT
+
+Le philosophe n'était pas encore couché. Étendu sur un divan, il
+lisait le dernier numéro de la Gazette de Péking.
+
+Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, très
+certainement, le journal adressait quelque compliment à la
+dynastie régnante des Tsing.
+
+Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un
+fauteuil, et, sans autre préambule: «Wang, dit-il, je viens te
+demander un service.
+
+-- Dix mille services! répondit le philosophe, en laissant tomber
+le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,
+quels qu'ils soient, je te les rendrai!
+
+-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne
+peut rendre qu'une fois. Après celui-là, Wang, je te tiendrai
+quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et
+j'ajoute que tu ne devras même pas attendre un remerciement de ma
+part.
+
+-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te
+comprendrait pas. De quoi s'agit-il?
+
+-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruiné.
+
+-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend
+plutôt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+
+-- La lettre que j'ai trouvée ici à notre retour de Canton, reprit
+Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne était en
+faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui
+peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus
+rien.
+
+-- Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce
+n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?
+
+-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraie aucunement
+d'ailleurs.
+
+-- Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je
+n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la
+sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans
+passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est
+changé! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud après lui, il
+arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons
+donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous
+l'apprend: «Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de
+la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est
+variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-
+nous?»
+
+Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à
+quitter la somptueuse habitation.
+
+Kin-Fo l'arrêta.
+
+«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais
+j'ajoute que c'est parce que je suis décidé à ne point la
+supporter.
+
+-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...
+
+-- Mourir.
+
+-- Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est
+décidé à en finir avec la vie n'en dit rien à personne.
+
+-- Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le
+cédait pas à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort
+me causât au moins une première et dernière émotion. Or, au moment
+d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait
+si peu, que j'ai jeté le poison, et je suis venu te trouver!
+
+-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? répondit Wang en
+souriant.
+
+-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pour me frapper de ta propre main!»
+
+A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit même pas. Mais
+Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un éclair dans
+ses yeux. L'ancien Taï-ping se réveillait-il?
+
+Cette besogne dont son élève allait le charger, ne trouverait-elle
+pas en lui une hésitation? Dix-huit années auraient donc passé sur
+sa tête sans étouffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!
+Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas même une
+objection! Il accepterait, sans broncher, de le délivrer de cette
+existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le
+philosophe!
+
+Mais cet éclair s'éteignit presque aussitôt. Wang reprit sa
+physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus sérieuse peut-
+être.
+
+Et alors, se rasseyant: «C'est là le service que tu me demandes?
+dit-il.
+
+-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que
+tu pourrais t'imaginer devoir à Tchoung-Héou et à son fils.
+
+-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.
+
+-- D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu
+entends bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année, --
+je dois avoir cessé de vivre! Il faut que je tombé frappé par toi,
+soit par-devant, soit par-derrière, le jour, la nuit, n'importe
+où, n'importe comment, debout, assis, couché, éveillé, endormi,
+par le fer ou par le poison! Il faut qu'à chacune des quatre-vingt
+mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq
+jours encore, j'aie la pensée, et, je l'espère, la crainte, que
+mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi
+ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au moment où se
+sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse m'écrier:
+Enfin, j'ai donc vécu!»
+
+Kin-Fo, contre son habitude, avait parlé avec une certaine
+animation. On remarquera aussi qu'il avait fixé à six jours avant
+l'expiration de sa police la limite extrême de son existence.
+C'était agir en homme prudent, car, faute du versement d'une
+nouvelle prime, un retard eût fait déchoir ses ayants droit du
+bénéfice de l'assurance.
+
+Le philosophe l'avait écouté gravement, jetant à la dérobée
+quelque rapide regard sur le portrait du roi Taï-ping, qui ornait
+sa chambre, portrait dont il devait hériter, -- ce qu'il ignorait
+encore.
+
+«Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de
+me frapper?» demanda Kin-Fo.
+
+Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en était pas à cela près!
+
+Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les
+bannières des Taï-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,
+cependant, épuiser toutes les objections avant de s'engager.
+
+«Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Maître t'avait
+réservées d'atteindre l'extrême vieillesse!
+
+-- J'y renonce.
+
+-- Sans regrets?
+
+-- Sans regrets! répondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler à
+quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!
+
+Riche, je ne le désirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!
+
+-- Et la jeune veuve de Péking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:
+la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux
+coeurs fait cent années de printemps!...
+
+-- Contre trois cents années d'automne, d'été et d'hiver! répondit
+Kin-Fo, en haussant les épaules. Non! Lé-ou, pauvre, serait
+misérable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+
+-- Tu as fait cela?
+
+-- Oui, et toi-même, Wang, tu as cinquante mille dollars placés
+sur ma tête.
+
+-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as réponse à tout.
+
+-- A tout, même à une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mais... le danger que tu pourrais courir, après ma mort, d'être
+poursuivi pour assassinat.
+
+-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui
+se laissent prendre! D'ailleurs, où serait le mérite de te rendre
+ce dernier service, si je ne risquais rien!
+
+-- Non pas, Wang! je préfère te donner toute sécurité à cet égard.
+Personne ne songera à t'inquiéter!»
+
+Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
+papier, et, d'une écriture nette, il traça les lignes suivantes:
+
+«C'est volontairement que je me suis donné la mort, par dégoût et
+lassitude de la vie.
+
+«KIN-FO.»
+
+Et il remit le papier à Wang.
+
+Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut à voix
+haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaça dans un
+carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+
+Un second éclair avait allumé son regard.
+
+«Tout cela est sérieux de ta part? dit-il en regardant fixement
+son élève.
+
+-- Très sérieux.
+
+-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+
+-- J'ai ta parole?
+
+-- Tu l'as.
+
+-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vécu?...
+
+-- Je ne sais si tu auras vécu dans le sens où tu l'entends,
+répondit gravement le philosophe, mais, à coup sûr, tu seras mort!
+
+-- Merci et adieu, Wang.
+
+-- Adieu, Kin-Fo.»
+
+Et, là-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du
+philosophe.
+
+
+IX
+DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
+PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
+
+«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.
+Bidulph aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de
+surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+
+-- Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute
+une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-
+Haï...
+
+-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à
+se tuer, ajouta Fry.
+
+-- La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte...
+
+-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+
+-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
+
+-- Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait...
+
+-- Comme le pont de Palikao», ajouta Fry.
+
+Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au
+service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un être en
+deux personnes. Impossible d'être plus complètement identifiés
+l'un à l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les
+phrases que celui- là commençait, et réciproquement. Même cerveau,
+mêmes pensées, même coeur, même estomac, même manière d'agir en
+tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes à deux corps
+fusionnés. En un mot, deux frères Siamois, dont un audacieux
+chirurgien aurait tranché la suture.
+
+«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu
+pénétrer dans la maison?
+
+-- Pas.... dit Craig.
+
+-- Encore, dit Fry.
+
+-- Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra
+pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner
+une prime énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille
+dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-être plus, si
+notre nouveau client renouvelle sa police!
+
+-- Il a un domestique.... dit Craig.
+
+-- Que l'on pourrait peut-être avoir..., dit Fry.
+
+-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.
+
+-- Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry.
+
+-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.
+Achetez-le. Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne
+vous manqueront pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois
+mille formules de civilités que comporte l'étiquette chinoise,
+épuisez-les. Vous n'aurez point à regretter vos peines.
+
+-- Ce sera.... dit Craig.
+
+-- Fait», répondit Fry.
+
+Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de
+se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à
+résister à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de
+quelques verres de liqueurs américaines.
+
+Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à
+savoir, ce qui se réduisait à ceci: Kin-Fo avait-il changé quoi
+que ce soit à sa manière de vivre?
+
+Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet,
+que les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le
+rotin chatouillait moins souvent ses épaules.
+
+Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive?
+
+Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des
+amateurs de ces outils meurtriers.
+
+Que mangeait-il à ses repas?
+
+Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la
+fantaisiste cuisine des Célestials.
+
+A quelle heure se levait-il?
+
+Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs,
+blanchissait l'horizon.
+
+Se couchait-il de bonne heure?
+
+A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le
+faire, à la connaissance de Soun.
+
+Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie?
+
+Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non!
+
+Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût
+aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent,
+comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
+
+Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse dont il
+aurait pu faire emploi?
+
+Il n'en devait plus-avoir, car, le matin même, on avait jeté par
+son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,
+qui devaient être de qualité malfaisante.
+
+En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à
+alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche
+Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la
+situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+
+Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de
+tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades,
+car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne
+dans sa propre maison.
+
+Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il
+de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à
+gagner dans la conversation de gens si aimables.
+
+Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire
+tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire.
+Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du
+moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée
+de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui
+tomber un jour sur la tête.
+
+Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,
+doute, et de là quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.
+
+D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre
+eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
+la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé
+dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'était
+pas son rôle -, et il ignorait même à quoi Wang passait son temps.
+Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait
+avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là,
+curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt.
+
+Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les
+jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
+faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils
+causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
+sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait
+imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à
+dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bonne humeur,
+était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il était.
+Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon
+estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de
+Chao-Chigne le laissait rêveur.
+
+En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le
+premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser
+desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-
+Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait
+quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait
+remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme
+choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
+victime ne devait rien négliger.
+
+Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son
+oeuvre. La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait
+toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
+frapper dormant ou éveillé.
+
+Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et
+l'atteignît au coeur.
+
+Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les
+premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup
+fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque
+matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+
+Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le
+frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement
+recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le
+voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés,
+s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais
+quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorge, où les meurtres
+s'exécutent quotidiennement avec une parfaite sécurité. Il errait
+au milieu de ces rues étroites et sombres se heurtant aux ivrognes
+de toutes nationalités: seul pendant ces dernières heures de la
+nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de «Mantoou!
+mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour prévenir les
+fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux premiers
+rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
+vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry,
+qui le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours.
+
+Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
+s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
+pas de le reprendre bientôt.
+
+Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt
+qu'il était un condamné à mort!
+
+Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion.
+Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
+vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard
+et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence
+suspecte.
+
+Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le
+poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer
+qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas
+rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté
+aux yeux.
+
+«Ce sera pour aujourd'hui», se dit Kin-Fo.
+
+Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
+
+Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée... Le
+philosophe ne parut pas.
+
+Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
+vivant qu'un homme bien constitué peut l'être.
+
+Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
+
+Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait
+deux mois pour s'exécuter.
+
+«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donné deux
+fois trop de temps!»
+
+Et il pensait que l'ancien Taï-ping s'était quelque peu amolli
+dans les délices de Shang-Haï.
+
+A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
+agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
+peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait
+des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le
+précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun,
+et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser,
+frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
+en état.
+
+«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le
+fidèle domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!»
+
+Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
+
+Les 13, 14 et 15 mai se passèrent. Rien de nouveau.
+
+Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa
+dette qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper?
+Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
+d'émotion!
+
+Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de
+Kin-Fo dans la matinée du 15 niai, au moment du «mao-che», c'est-
+à-dire vers six heures du matin.
+
+La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore
+sous l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le
+souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner à ne
+comparaître devant lui que lorsque la douze-centième lune se
+lèverait sur l'horizon du Céleste Empire. Un siècle à vivre
+encore, tout un siècle!
+
+Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
+tout conspirât contre lui.
+
+Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
+à l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin.
+
+«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te
+servent de gages, animal!
+
+-- Mais, mon maître...
+
+-- Va-t'en, te dis-je!
+
+-- Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
+appris...
+
+-- Quoi?
+
+-- Que M. Wang...
+
+-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en
+saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
+
+-- Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
+nous a donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
+pavillon de Longue Vie, et...
+
+-- Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
+Soun, va, mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout
+qu'on exécute en tous points les ordres de Wang!»
+
+Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant:
+«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la
+folie généreuse!»
+
+Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait
+le frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu
+de mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il
+n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe était imminente.
+
+Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne
+semblait plus couler avec sa vitesse normale!
+
+Les aiguilles flânaient sur leur cadran de jade!
+
+Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous
+l'horizon, et la nuit se fit peu à peu autour du yamen.
+
+Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus
+sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait
+fait pour les longs repos, et il attendit.
+
+Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son
+esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait
+pu vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore!
+
+Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait
+dans sa période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
+pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
+où ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
+Lé-ou misérable avec lui, jamais!
+
+La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et
+pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
+suspendue, cette quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les
+plus vives émotions. Il écoutait anxieusement. Ses regards
+fouillaient l'ombre. Il tâchait de surprendre les moindres bruits.
+Plus d'une fois, il crut entendre gémir la porte, poussée par une
+main prudente.
+
+Sans doute Wang espérait le trouver endormi et le frapperait dans
+son sommeil!
+
+Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait
+et désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping.
+
+L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille.
+Le jour se fit lentement.
+
+Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+
+Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde
+que pendant sa vie tout entière!...
+
+Soun était devant lui, une lettre à la main.
+
+«Très pressée!» dit simplement Soun.
+
+Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
+portait le timbre de San Francisco, il en déchira l'enveloppe, il
+la lut rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie.
+
+«Wang! Wang!» cria-t-il.
+
+En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en
+ouvrait brusquement la porte.
+
+Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation,
+et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le
+yamen, il fut évident que Wang avait disparu sans laisser de
+traces.
+
+
+X
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU
+CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
+
+«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à
+l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie
+d'assurances.
+
+L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+
+«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il.
+
+-- Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de
+paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
+après, on payait à guichets ouverts.
+
+L'affaire était faite. Les actions, dépréciées de quatre-vingts
+pour cent, avaient été rachetées au plus bas par la Centrale
+Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
+la faillite: -- «Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il d'un
+air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette
+lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument
+ruiné...
+
+-- Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph.
+
+-- Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement
+assassiné.
+
+-- Assassiné!
+
+-- Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui
+vous eût coûté...
+
+-- Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque
+tous les cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien
+regretté, cher monsieur...
+
+-- Pour le montant de la somme?...
+
+-- Et les intérêts!»
+
+William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
+cordialement, à l'américaine.
+
+«Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.
+
+-- Vous allez comprendre», répondit Kin-Fo.
+
+Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par
+un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les
+termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
+déchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunité.
+Mais, chose très grave, la promesse faite serait accomplie, la
+parole donnée serait tenue, nul doute à cet égard.
+
+«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
+
+-- Un ami, répondit Kin-Fo.
+
+-- Et alors, par amitié?...
+
+-- Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai
+fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête.
+
+-- Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc
+le sieur Wang?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Un philosophe! jamais il ne consentira...»
+
+Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe est un ancien Taï-ping.
+Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
+n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
+frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
+mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
+l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir,
+qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite
+fortune, il n'hésitera pas...» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
+cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
+peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme
+un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était
+perdre le philosophe.
+
+«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
+une chose très simple à faire!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
+reprendre cette lettre compromettante qui...
+
+-- C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a
+disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé.
+
+-- Hump!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait
+l'état perplexe.
+
+Il regardait attentivement son client.
+
+«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
+mourir? lui demanda-t-il.
+
+-- Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
+Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout
+bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé
+Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré.
+
+-- Et il expire?...
+
+-- Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la
+Centenaire court des risques considérables. C'est donc à elle de
+prendre ses mesures en conséquence.
+
+-- Et à retrouver le philosophe», répondit l'honorable William J.
+Bidulph.
+
+L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière
+le dos; puis: «Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à
+tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais,
+jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative
+d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute
+tentative de suicide!
+
+-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre
+police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé
+vos démarches, épié vos actions!
+
+-- Je n'ai point remarqué...
+
+-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
+vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs
+agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang.
+
+-- Volontiers, répondit Kin-Fo.
+
+-- Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!»
+
+Et William J. Bidulph de crier: «Craig-Fry?»
+
+Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet
+particulier. Ils avaient «filé» le client de la Centenaire jusqu'à
+son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie.
+
+«Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de
+sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux
+client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le
+philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!»
+
+Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation.
+Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur
+appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles.
+
+Maintenant, quel parti prendre?
+
+Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
+ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de
+telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry-
+Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit
+Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle
+et de nul effet.
+
+«Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien
+arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
+sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le
+plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
+
+-- Mort ou.... dit Craig.
+
+-- Vif! répondit Fry.
+
+-- Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
+instant en danger par ma faute!
+
+-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre
+client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
+prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.»
+
+Là-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
+congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses
+deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était
+rentré dans le yamen.
+
+Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la
+maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret.
+
+Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls!
+
+En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à
+malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun!
+Qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir!
+
+Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue
+de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
+qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
+à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
+sa petite soeur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans
+qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après
+avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de
+la rendre veuve.
+
+Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase;
+elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait,
+c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle.
+
+Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
+jeune veuve dans tout le Céleste Empire.
+
+En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de
+Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse
+opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre
+et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni
+le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
+ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent
+amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
+fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
+propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser
+aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï.
+
+De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
+instants pour ses deux gardes du corps.
+
+Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
+et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche.
+Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires
+concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
+Shang-Haï.
+
+Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis
+en campagne. Le philosophe était introuvable.
+
+Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
+les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
+client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils
+voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se
+mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des
+oeufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés!
+
+Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
+l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la
+Centenaire, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars!
+
+Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client
+de lui restituer la prime versée et de déchirer la police
+d'assurance.
+
+«Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
+vous en subirez les conséquences.
+
+-- Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
+qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
+jamais mieux gardé que par nous!
+
+-- Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo.
+
+
+XI
+DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+
+Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager
+d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le
+philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
+disparu sans laisser aucune trace!
+
+Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal
+de la Centenaire. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était
+pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en
+l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles
+fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans
+cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt
+de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à
+retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée.
+Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer
+qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un
+coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
+sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa
+victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de
+la Centenaire, pour y réclamer sa part du capital assuré.
+
+Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela
+ne se pouvait.
+
+L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les
+moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
+avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux
+journaux étrangers des deux mondes.
+
+Le Tching-Pao, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en
+chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus
+en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la
+note suivante: «Le sieur Wang, de Shang-Haï, est prié de
+considérer comme non avenue la convention passée entre le sieur
+Kin-Fo et lui, à la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
+n'ayant plus qu'un seul et unique désir, celui de mourir
+centenaire.» Cet étrange avis fut bientôt suivi de cet autre,
+beaucoup plus pratique à coup sûr: «Deux mille dollars ou treize
+cents taëls à qui fera connaître à William J. Bidulph, agent
+principal de la Centenaire à Shang-Haï, la résidence actuelle du
+sieur Wang, de ladite ville.» Que le philosophe eût été courir le
+monde pendant le délai de cinquante-cinq jours, qui lui était
+donné pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
+penser.
+
+Il devait plutôt être caché dans les environs de Shang-Haï, de
+manière à profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
+William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
+précautions.
+
+Plusieurs jours se passèrent. La situation ne se modifiait pas.
+Or, il advint que ces avis, reproduits à profusion sous la forme
+familière aux Américains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
+KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
+publique et provoquèrent l'hilarité générale.
+
+On en rit jusqu'au fond des provinces les plus reculées du Céleste
+Empire.
+
+«Où est Wang?
+
+-- Qui a vu Wang?
+
+-- Où demeure Wang?
+
+-- Que fait Wang?
+
+-- Wang! Wang! Wang!» criaient les petits Chinois dans les rues.
+
+Ces questions furent bientôt dans toutes les bouches.
+
+Et Kin-Fo, ce digne Célestial, «dont le vif désir était de devenir
+centenaire», qui prétendait lutter de longévité avec ce célèbre
+éléphant, dont le vingtième lustre s'accomplissait alors au Palais
+des Écuries de Péking, ne pouvait tarder à être tout à fait à la
+mode.
+
+«Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en âge?
+
+-- Comment se porte-t-il?
+
+-- Digère-t-il convenablement?
+
+--Le verra-t-on revêtir la robe jaune des vieillards?»
+
+Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
+civils ou militaires, les négociants à la Bourse, les marchands
+dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
+places, les bateliers sur leurs villes flottantes!
+
+Ils sont très gais, très caustiques, les Chinois, et l'on
+conviendra qu'il y avait matière à quelque gaieté. De là des
+plaisanteries de tout genre, et même des caricatures qui
+débordaient le mur de la vie privée.
+
+Kin-Fo, à son grand déplaisir, dut supporter les inconvénients de
+cette célébrité singulière. On alla jusqu'à le chansonner sur
+l'air de «Mantchiang-houng», le vent qui souffle dans les saules.
+Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scène: Les
+Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre alléchant, et quel débit il
+s'en fit à trois sapèques l'exemplaire!
+
+Si Kin-Fo se dépitait de tout ce bruit fait autour de son nom,
+William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
+n'en demeurait pas moins caché à tous les yeux.
+
+Or, les choses allèrent si loin, que la position ne fut bientôt
+plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortège de Chinois de
+tout âge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
+quais, même à travers les territoires concessionnés, même à
+travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
+la pire espèce se formait à la porte du yamen.
+
+Chaque matin, il était mis en demeure de paraître au balcon de sa
+chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
+prématurément couché dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
+Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa santé avec
+commentaires ironiques, comme s'il eût appartenu à la dynastie
+régnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le très vexé Kin-Fo alla
+trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connaître son
+intention de partir immédiatement. Il en avait assez de Shang-Haï
+et des Shanghaïens.
+
+«C'est peut-être courir plus de risques! lui fit observer très
+justement l'agent principal.
+
+-- Peu m'importe! répondit Kin-Fo. Prenez vos précautions en
+conséquence.
+
+-- Mais où irez-vous?
+
+-- Devant moi.
+
+-- Où vous arrêterez-vous?
+
+-- Nulle part!
+
+-- Et quand reviendrez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?
+
+-- Au diable Wang! Ah! la sotte idée que j'ai eue de lui donner
+cette absurde lettre!»
+
+Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux désir de
+retrouver le philosophe. Que sa vie fût entre les mains d'un
+autre, cette idée commençait à l'irriter profondément.
+
+Cela passait à l'état d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
+dans ces conditions, jamais il ne s'y résignerait! Le mouton
+devenait enragé!
+
+«Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
+suivront partout où vous irez!
+
+-- Comme il vous plaira, répondit Kin-Fo, mais je vous préviens
+qu'ils auront à courir.
+
+-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
+gens à épargner leurs jambes!»
+
+Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
+préparatifs de départ.
+
+Soun, à son grand ennui, -- il n'aimait pas les déplacements --
+devait accompagner son maître. Mais il ne hasarda pas une
+observation, qui lui eût certainement coûté un bon bout de sa
+queue.
+
+Quant à Fry-Craig, en véritables Américains, ils étaient toujours
+prêts à partir, fût-ce pour aller au bout du monde.
+
+Ils ne firent qu'une seule question: «Où monsieur..., dit Craig.
+
+-- Va-t-il? ajouta Fry.
+
+-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!»
+
+Le même sourire parut simultanément sur les lèvres de Craig-Fry.
+Enchantés tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
+davantage! Le temps de prendre congé de l'honorable William J.
+Bidulph, et aussi, de revêtir un costume chinois qui attirât moins
+l'attention sur leur personne, pendant ce voyage à travers le
+Céleste Empire.
+
+Une heure après, Craig et Fry, le sac au côté, revolvers à la
+ceinture, revenaient au yamen.
+
+A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
+discrètement le port de la concession américaine, et
+s'embarquaient sur le bateau à vapeur qui fait le service de
+Shang-Haï à Nan-King.
+
+Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
+steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
+route du fleuve Bleu jusqu'à l'ancienne capitale de la Chine
+méridionale.
+
+Pendant cette courte traversée, Craig-Fry furent aux petits soins
+pour leur précieux Kin-Fo, non sans avoir préalablement dévisagé
+tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
+habitant des trois concessions n'eût connu cette bonne et
+sympathique figure! -- et ils s'étaient assurés qu'il n'avait pu
+les suivre à bord. Puis, cette précaution prise, que d'attentions
+de tous les instants pour le client de la Centenaire, tâtant de la
+main les pavois sur lesquels il s'appuyait, éprouvant du pied les
+passerelles où il se tenait parfois, l'entraînant loin de la
+chaufferie, dont les chaudières leur semblaient suspectes,
+l'engageant à ne pas s'exposer au vent vif du soir, à ne point se
+refroidir à l'air humide de la nuit, veillant à ce que les hublots
+de sa cabine fussent hermétiquement fermés, rudoyant Soun, le
+négligent valet, qui n'était jamais là lorsque son maître le
+demandait, le remplaçant au besoin pour servir le thé et les
+gâteaux de la première veille, enfin couchant à la porte de la
+cabine de Kin-Fo, tout habillés, la ceinture de sauvetage aux
+hanches, prêts à lui porter secours si, par explosion ou
+collision, le steamboat venait à sombrer dans les profondes eaux
+du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui eût
+vaillamment mis à l'épreuve le dévouement sans bornes de Fry-
+Craig. Le bateau à vapeur avait rapidement descendu le cours du
+Wousung, débouqué dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rangé
+l'île de Tsong-Ming, laissé en arrière les feux de Ou-Song et de
+Langchan, remonté avec la marée à travers la province du Kiang-
+Sou, et, le 22 au matin, débarqué ses passagers, sains et saufs,
+sur le quai de l'ancienne cité impériale.
+
+Grâce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
+diminué d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
+fort mauvaise grâce à se plaindre.
+
+Ce n'était pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Haï,
+s'était tout d'abord arrêté à Nan-King. Il pensait avoir quelques
+chances d'y retrouver le philosophe.
+
+Wang, en effet, avait pu être attiré par ses souvenirs dans cette
+malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rébellion des
+Tchang-Mao. N'avait-elle pas été occupée et défendue par ce
+modeste maître d'école, ce redoutable Rong-Siéou-Tsien, qui devint
+l'empereur des Taï-ping et tint si longtemps en échec l'autorité
+mantchoue? N'est-ce pas dans cette cité qu'il proclama l'ère
+nouvelle de la «Grande Paix»? N'est-ce pas là qu'il s'empoisonna,
+en 1864, pour ne pas se rendre vivant à ses ennemis? N'est-ce pas
+de l'ancien palais des rois que s'échappa son jeune fils, dont les
+Impériaux allaient bientôt faire tomber la tête?
+
+N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendiée que ses
+ossements furent arrachés à la tombe et jetés en pâture aux plus
+vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
+mille des anciens compagnons de Wang furent massacrés en trois
+jours?
+
+Il était donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
+nostalgie depuis le changement apporté à son existence, se fût
+réfugié dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De là, en
+quelques heures, il pouvait revenir à Shang-Haï, prêt à frapper...
+
+Voilà pourquoi Kin-Fo s'était d'abord dirigé sur Nan-King, et
+voulut s'arrêter à cette première étape de son voyage. S'il y
+rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
+absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
+pérégrinations à travers le Céleste Empire, jusqu'au jour où, le
+délai passé, il n'aurait plus rien à craindre de son ancien maître
+et ami.
+
+Kin-Fo, accompagné de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit à un
+hôtel, situé dans un de ces quartiers à demi dépeuplés, autour
+desquels s'étendent comme un désert les trois quarts de l'ancienne
+capitale.
+
+«Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo à ses
+compagnons, et j'entends que mon véritable nom ne soit jamais
+prononcé, sous quelque prétexte que ce soit.
+
+-- Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan, acheva de dire Fry.
+
+-- Ki-Nan», répéta Soun.
+
+On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la
+célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
+route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence
+possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient
+déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire
+de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet,
+ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans
+leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après
+tout, n'était-ce pas un million que la Centenaire avait confié à
+leur garde?
+
+La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places,
+les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est,
+du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut
+rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
+regardant beaucoup.
+
+Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
+fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées,
+perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes
+sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de
+marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui
+marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte
+suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière
+heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni
+autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
+voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
+d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
+de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché
+le sol.
+
+Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
+toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
+distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice,
+il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
+déserte.
+
+Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit,
+s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte.
+
+Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+
+Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un
+«tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
+Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
+cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination
+étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
+ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le
+fondateur de la dynastie des Ming?
+
+Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres
+gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces
+fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+
+Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion,
+quelques signes qu'une main y avait gravés. Il s'approcha et lut
+ces trois lettres W. K.-F.
+
+Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût
+récemment passer là!
+
+Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.
+
+Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à
+l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient quitté Nan-King.
+
+
+XII
+DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
+L'AVENTURE
+
+Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
+fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du
+Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
+où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
+ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir
+quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y
+prendre de rapides repas.
+
+
+
+L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette
+pour activer sa marche.
+
+Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
+point un mandarin que le ministre a chargé de quelque importante
+et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des
+beautés de la nature. Ce n'est point un lettré, un savant, que son
+goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés dans
+les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
+un étudiant qui se rend à la pagode des Examens pour y conquérir
+ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la
+campagne pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre
+les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va accomplir
+quelque voeu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire.
+
+C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos,
+suivi de Soun, de plus en plus fatigué. C'est Kin-Fo, dans cette
+bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à
+la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
+ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
+et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il
+est menacé.
+
+Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
+Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais.
+
+Les voyageurs avaient repris à Nan-King l'un de ces rapides
+steamboats américains, vastes hôtels flottants, qui font le
+service du fleuve Bleu. Soixante heures après, ils débarquaient à
+Ran-Kéou, sans avoir même admiré ce rocher bizarre, le «Petit-
+Orphelin», qui s'élève au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
+dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
+sommet.
+
+A Ran-Kéou, située au confluent du fleuve Bleu et de son important
+tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'était arrêté qu'une
+demi-journée. Là, encore, se retrouvaient en ruines irréparables
+les souvenirs des Taï-ping; mais, ni dans cette ville commerçante,
+qui n'est, à vrai dire, qu'une annexe de la préfecture de Ran-
+Yang-Fou, bâtie sur la rive droite de l'affluent, ni à Ou-Tchang-
+Fou, capitale de cette province du Rou-Pé, élevée sur la rive
+droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
+passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouvées
+à Nan-King sur le tombeau du bonze couronné.
+
+Si Craig et Fry avaient jamais pu espérer que, de ce voyage en
+Chine, ils emporteraient quelque aperçu des moeurs ou quelque
+connaissance des villes, ils furent bientôt détrompés. Le temps
+leur eût même manqué pour prendre des notes, et leurs impressions
+auraient été réduites à quelques noms de cités et de bourgs ou à
+quelques quantièmes de mois! Mais ils n'étaient ni curieux ni
+bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?
+
+Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'eût été qu'un
+monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observèrent cette
+double physionomie commune à la plupart des cités chinoises,
+mortes au centre, mais vivantes à leurs faubourgs. A peine, à Ran-
+Kéou, aperçurent-ils le quartier européen, aux rues larges et
+rectangulaires, aux habitations élégantes, et la promenade
+ombragée de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
+avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
+invisible.
+
+Le steamboat, grâce à la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
+allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
+encore, jusqu'à Lao-Ro-Kéou.
+
+Kin-Fo n'était point homme à abandonner ce genre de locomotion,
+qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
+point où le Ran-Kiang cesserait d'être navigable. Au-delà, il
+aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demandé que
+cette navigation durât pendant tout le cours du voyage. La
+surveillance était plus facile à bord, les dangers moins
+imminents. Plus tard, sur les routes peu sûres des provinces de la
+Chine centrale, ce serait autre chose.
+
+Quant à Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
+marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son maître aux bons
+offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'à dormir dans son coin,
+après avoir déjeuné, dîné et soupé consciencieusement, et la
+cuisine était bonne!
+
+Ce fut même une modification survenue dans l'alimentation du bord,
+quelques jours après, qui, à tout autre que cet ignorant, eût
+indiqué qu'un changement de latitude venait de s'opérer dans la
+situation géographique des voyageurs.
+
+En effet, pendant les repas, le blé se substitua subitement au riz
+sous la forme de pains sans levain, assez agréables au goût, quand
+on les mangeait au sortir du four.
+
+Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
+manoeuvrait si habilement ses petits bâtonnets, lorsqu'il faisait
+tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
+absorbait de telles quantités! Du riz et du thé, que faut-il de
+plus à un véritable Fils du Ciel!
+
+Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
+d'entrer dans la région du blé. Là, le relief du pays s'accusa
+davantage. A l'horizon se dessinèrent quelques montagnes,
+couronnées de fortifications, élevées sous l'ancienne dynastie des
+Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
+fleuve, firent place à des rives basses, élargissant son lit aux
+dépens de sa profondeur. La préfecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+
+Kin-Fo ne débarqua même pas, pendant les quelques heures que
+nécessita la mise à bord du combustible devant les bâtiments de la
+douane. Que serait-il allé faire en cette ville, qu'il lui était
+indifférent de voir? Il n'avait qu'un désir, puisqu'il ne trouvait
+plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondément encore dans
+cette Chine centrale, où, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
+l'attraperait pas non plus.
+
+Après Guan-Lo-Fou, ce furent deux cités bâties en face l'une de
+l'autre, la ville commerçante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
+et la préfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
+première, faubourg plein du mouvement de la population et de
+l'agitation des affaires; la seconde, résidence des autorités et
+plus morte que vivante.
+
+Et après Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
+angle brusque, resta encore navigable jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Mais,
+faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+
+Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernière étape,
+les conditions du voyage durent être modifiées. Il fallait
+abandonner les cours d'eau, «ces chemins qui marchent», et marcher
+soi-même, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
+d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des déplorables
+véhicules en usage dans le Céleste Empire. Infortuné Soun! La
+série des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
+recommencer pour lui!
+
+Et, en effet, qui eût suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
+pérégrination, de province en province, de ville en ville, aurait
+eu fort à faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
+voiture! une caisse durement fixée sur l'essieu de deux roues à
+gros clous de fer, traînée par deux mules rétives, bâchée d'une
+simple toile que transperçaient également les jets, la pluie et
+les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait étendu dans
+une chaise à mulets, sorte de guérite suspendue entre deux longs
+bambous, et soumise à des mouvements de roulis et de tangage si
+violents, qu'une barque en eût craqué dans toute sa membrure.
+
+Craig et Fry chevauchaient alors aux portières, comme des aides de
+camp, sur deux ânes, plus roulants et plus tanguants encore que la
+chaise. Quant à Soun, en ces occasions où la marche était
+nécessairement un peu rapide, il allait à pied, grognant,
+maugréant, se réconfortant plus qu'il ne convenait de fréquentes
+lampées d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi éprouvait alors des
+mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
+pas aux inégalités du sol! En un mot, la petite troupe n'eût pas
+été plus secouée sur une mer houleuse.
+
+Ce fut à cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
+Kin-Fo et ses compagnons firent leur entrée à Si-Gnan-Fou,
+l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
+la dynastie des Tang faisaient autrefois leur résidence.
+
+Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
+traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
+fatigues à supporter et même de dangers!
+
+Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
+méridionale, projetait des rayons déjà insoutenables, et soulevait
+la fine poussière de routes qui n'ont jamais connu le confort de
+l'empierrage. De ces tourbillons jaunâtres, salissant l'air comme
+une fumée malsaine, on ne sortait que gris de la tête aux pieds.
+
+C'était la contrée du «loess», formation géologique singulière,
+spéciale au nord de la Chine, «qui n'est plus de la terre et qui
+n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
+encore eu le temps de se solidifier».
+
+Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où
+les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
+couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
+coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se
+hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
+degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des
+groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
+s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément
+entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
+à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands
+chemins. Cependant, les agents de la Centenaire éprouvèrent, en
+mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du
+moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât
+sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
+résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui
+recevait le coup.
+
+Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien armé,
+ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que
+jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer
+pour la conserver».
+
+A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune
+trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la
+pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont
+pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui
+est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
+un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très
+nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de
+l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes»,
+renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
+là?
+
+Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette
+ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
+centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
+nord.
+
+A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
+vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce
+loess à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe
+arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
+musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette,
+Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
+cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro
+et du Rouang-Ro.
+
+Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
+du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter
+dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer
+Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
+Noire n'est noire, Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans
+doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
+mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses
+terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité
+actuelle du canal Impérial.
+
+A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit.
+Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire,
+habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
+Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise!
+Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
+jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une
+bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'eût point
+déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun!
+
+Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de
+sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
+d'emprunt, le véritable nom de son maître.
+
+Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
+l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à
+quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
+célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong-Kouan! On voulait voir cet
+homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir
+centenaire»!
+
+L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,
+n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement
+des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à
+pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi
+jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement
+dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques
+heures de tranquillité.
+
+Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot.
+
+A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui
+restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables!
+Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille
+clameurs saugrenues.
+
+Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? Puisque son maître
+-- ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph -- comptait aller
+et allait toujours devant lui!
+
+Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où
+Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni
+charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là
+ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa
+bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de
+philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et
+n'aurait dû s'en prendre, qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait
+le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier
+le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,
+ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de
+reste!
+
+Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur
+sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux,
+pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que
+donne le travail accompli gaiement.
+
+Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des
+ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas
+précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence
+de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah!
+la leçon était complète! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-
+Fo, elle ne l'était pas!
+
+Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes
+les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais
+un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,
+circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait.
+
+C'était une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-être
+inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de
+l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants.
+
+Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand
+diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au
+milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue
+centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé
+en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur
+peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages.
+
+Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme,
+qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas.
+
+Il est donc placé, en arrière du voyageur, dont il ne gêne
+aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+
+Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de
+l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui
+coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse
+une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser
+la brouette, c'est lui qui est entraîné, -- souvent plus vite
+qu'il ne le voudrait.
+
+Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit
+place. Le vent était bon, la voile fut hissée.
+
+«Allons, Soun!» dit Kin-Fo.
+
+Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second
+compartiment du coffre.
+
+«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas
+de réplique.
+
+-- Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes
+fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené.
+
+-- Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise!
+
+-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
+
+-- Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de
+queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne
+point buter, ou sinon!...»
+
+L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en
+forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa
+la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains.
+Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise
+aidant, la petite troupe détala d'un léger trot.
+
+Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun,
+passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry
+consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur
+vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.
+La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue
+centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de
+l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se
+maintenir en bonne direction.
+
+Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les
+provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait
+le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au
+contraire, il voulait se reposer.
+
+Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les
+berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine,
+avant que le fleuve jaune eût repris son ancien lit, formait une
+belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à
+Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+
+Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de
+Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste
+Empire.
+
+Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de
+circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille
+habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et
+du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de
+Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes
+allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,
+des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent
+soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à
+visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des
+supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de
+l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne
+déjeuna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par
+le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en
+puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge --
+et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la
+province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil
+de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-
+Tzé-Chao-Pao.
+
+Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant,
+traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de
+sel; ils dépassèrent les faubourgs; les concessions anglaise et
+américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,
+d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de
+légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des
+lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,
+l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée
+de vingt- quatre lieues qui conduit à Péking, entre les arbres
+d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils
+arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant
+toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début
+du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et
+n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne!
+
+On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans
+sept jours!
+
+Où était Wang?
+
+
+XIII
+DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU
+CENTENAIRE»
+
+«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la
+brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne
+sommes plus qu'à quarante lis de Péking, et mon intention est de
+m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang
+et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille
+âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas
+qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de
+Chen-Si.»
+
+Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait
+valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval
+et il espérait bien que M. Kin-Fo...
+
+«Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan!» ajouta Fry.
+
+... ne le détournerait plus de ses fonctions habituelles. Et
+maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait
+qu'une permission à M. Kin-Fo...
+
+«Ki.... fit Craig.
+
+-- Nan!» répéta Fry.
+
+... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins
+sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé»!
+
+«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au
+moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!»
+
+Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel
+convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste
+cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie
+dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de
+villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites
+pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation
+des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante.
+
+Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-
+Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement
+une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se
+loger assez confortablement.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans
+une chambre contiguë à celle de leur précieux client.
+
+Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui
+fut assigné, et on ne le revit plus.
+
+Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres,
+déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de
+faire.
+
+«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la Gazette
+officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous
+concerne.
+
+-- Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous
+ce qu'est devenu Wang.»
+
+Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux
+acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les
+passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent
+ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais.
+Là, un numéro de la Gazette officielle fut acheté et lu avidement.
+
+Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize
+cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la
+résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï.
+
+«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
+
+-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.
+
+-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+
+-- Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.
+
+-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé
+pendant les derniers jours de la convention?
+
+-- Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les
+changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable,
+il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse.
+Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé
+que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
+
+-- Mais, le délai passé?...
+
+-- Je n'aurai plus rien à craindre.
+
+-- Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois
+moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.
+
+-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
+
+-- C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans
+votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.
+
+-- Et le second?
+
+-- C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry,
+afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!
+
+-- Et le troisième?
+
+-- C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et
+de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.
+
+-- Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait
+moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe!
+S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,
+c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou
+l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son
+mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté.
+
+-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.
+
+-- Il me semble que.... ajouta Fry.
+
+-- Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
+conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,
+qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
+
+-- Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille
+dollars qu'il faudra payer à vos ayants droit!
+
+-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
+intéressé que vous dans l'affaire!
+
+-- Très juste!
+
+-- Très vrai!
+
+-- Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez
+convenable, mais j'agirai à ma guise!»
+
+Il n'y avait point à répliquer.
+
+Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près
+et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient
+pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour
+davantage.
+
+Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire.
+Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal
+qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement
+d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et-
+vient de la population.
+
+Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de
+cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel
+s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+
+En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se
+croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur
+client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui
+serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard.
+Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines
+conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues
+fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment,
+les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat.
+Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si
+le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces
+depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à
+dévisager les passants.
+
+Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire
+dresser l'oreille.
+
+«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et
+frappant des mains au milieu de la foule.
+
+Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet
+accoutumé?
+
+Le héros malgré lui s'arrêta.
+
+Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart
+de leurs corps.
+
+Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+
+Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un
+mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait
+d'être prononcé, il attendit.
+
+Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour
+d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce
+public des rues. On criait, on battait des mains, on
+l'applaudissait d'avance.
+
+Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant
+auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées
+d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: «Les Cinq
+Veilles du Centenaire!» cria-t-il.
+
+C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
+
+Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-
+Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait
+jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il
+lui plaisait de l'entendre!
+
+Le chanteur commença ainsi: «A la première veille, la lune éclaire
+le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a
+vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles
+montrent leur petite langue verte!
+
+«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen.
+Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à
+souhait. Les voisins font son éloge.»
+
+Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque
+strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+
+Il continua: «A la troisième veille, la lune éclaire l'espace.
+Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les
+jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!
+
+«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a
+quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette
+dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la
+nuit!
+
+«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+
+Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le
+dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime
+pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo,
+sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»
+
+Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
+complainte à trois sapèques l'exemplaire!
+
+Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue
+monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à
+travers les premiers rangs de la foule.
+
+Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et
+tombèrent sur le sol...
+
+En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent
+avec les siens.
+
+«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la
+fois interrogative et exclamative.
+
+Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé,
+mort peut-être!
+
+«Wang! cria-t-il.
+
+-- Wang!» répétèrent Craig-Fry.
+
+C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien
+élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa
+vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au
+contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!
+
+Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le coeur net de son
+intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté
+de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en
+arrière.
+
+Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et
+compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne
+s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le
+trouver là.
+
+Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable,
+mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire
+eût été sur ses talons.
+
+Ce fut une poursuite insensée.
+
+«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
+
+-- Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
+
+Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces
+mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le
+long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
+
+Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient
+rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
+
+Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans
+compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque
+malfaiteur un homme qui détalait si bien.
+
+Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,
+hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!
+
+Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer
+ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté
+par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les
+pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé,
+avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la
+découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle
+sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de
+sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance,
+les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et,
+l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce
+monde.
+
+«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
+Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course.
+
+-- Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.
+
+-- Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait
+la boule de neige en route.
+
+Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne
+voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour
+le plaisir de tourner la tête.
+
+Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui
+longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait
+le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais,
+naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+
+Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien
+ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant,
+il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance,
+qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et
+lui, tendait à diminuer.
+
+Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il
+derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de
+la route.
+
+«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.
+
+-- Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.
+
+-- Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe.
+
+Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et
+contournaient le mur de la pagode.
+
+Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le
+long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants,
+il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.
+
+Mais, là, il fût visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête
+à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point
+faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur
+de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.
+
+Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de
+temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+
+Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où
+la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.
+
+Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu
+leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li.
+La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre
+espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,
+repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce
+pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre
+blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce
+fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans
+leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons
+européens.
+
+Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur
+ses statues écornées, était libre alors.
+
+Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les
+autres, par un suprême effort, se rapprochèrent.
+
+Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent
+seulement.
+
+Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles,
+qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le
+rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait
+ensuite.
+
+Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un
+entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à
+face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour
+lui échapper.
+
+En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
+précipita dans le Peï-ho.
+
+Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!»
+
+Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t-
+il en se jetant dans le fleuve.
+
+-- Craig? dit Fry.
+
+-- Fry? dit Craig.
+
+-- Deux cent mille dollars à l'eau!»
+
+Et tous deux, franchissant la balustrade, se précipitèrent au
+secours du ruineux client de la Centenaire.
+
+Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une
+grappe de clowns à l'exercice du tremplin.
+
+Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les
+autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Péï-ho,
+Wang ne put être, retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute,
+l'infortuné philosophe était allé en dérive.
+
+Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve,
+qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison,
+s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le
+dire.
+
+Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien
+séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son
+sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route
+de Péking.
+
+
+XIV
+OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
+SEULE
+
+Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
+Chine, est divisé en neuf départements.
+
+Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire
+«la ville du premier ordre obéissant au ciel».
+
+Cette ville, c'est Péking.
+
+Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie
+de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont
+les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle,
+telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
+une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est
+la capitale du Céleste Empire.
+
+En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par
+un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un
+parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré
+presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
+villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
+Rouge ou ville Interdite.
+
+Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux
+millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême
+misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des
+Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
+Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de
+Tibétains, qui composent la population flottante.
+
+Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un
+bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la
+crédence par la cité tartare.
+
+Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à
+cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de
+deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes,
+entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et
+aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme
+porte des corps de garde.
+
+L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
+
+Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de
+six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
+une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
+culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu»,
+que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
+pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une
+presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
+Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode
+impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
+tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la
+dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des
+Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur
+de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
+Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc.
+
+Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville
+Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée
+d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va
+sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première
+de ces trois cités est principalement habitée par une population
+de même race.
+
+Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie
+inférieure du bahut, dans la ville annexe.
+
+On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs
+en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de
+jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté»,
+qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là
+s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité
+sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
+Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la
+«Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux
+banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se
+voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la
+«Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le
+trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand
+conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des
+Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le
+pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par
+an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-
+Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
+Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des
+Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches
+de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les
+ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour;
+le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des
+affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur»,
+où fut installée la jeune impératrice; le palais de la
+«Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
+malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur;
+le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été
+réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le
+Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de
+la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames
+de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière
+appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les
+palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté
+de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu
+protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le
+magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
+Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
+dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à
+quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale,
+sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière
+Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19
+juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq
+ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
+de Prusse.
+
+Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération
+d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux?
+Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait
+offrir une telle nomenclature?
+
+Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-
+Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en
+1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
+d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de
+la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»
+
+Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont
+installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital
+des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
+Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent
+plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la
+Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de
+Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
+l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des
+jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens
+littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
+l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées
+de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été
+alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où
+résident des princes du sang, les ministres des Finances, des
+Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
+extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
+l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des
+rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour
+la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles
+s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux
+arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens
+errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des
+palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du
+fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots,
+des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie
+indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
+envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues
+coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il
+n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».
+
+Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est
+Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en
+distingue, cependant, en quelques-uns.
+
+Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du
+Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
+temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la
+Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
+les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les
+marchés, les théâtres, etc.
+
+Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une
+importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de
+Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il
+est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la
+première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à
+la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
+et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
+Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
+
+On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre
+qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une
+seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune
+ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour
+près d'elle.
+
+Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
+heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
+donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne
+voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire.
+Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans
+réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude,
+lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore
+arrivée.
+
+Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
+quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
+inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa
+solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que
+jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.
+
+Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
+moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le
+compte lui en semblait bien long!
+
+Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la
+doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans
+environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et
+les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
+compte le plus grand nombre de fidèles -- près de trois cents
+millions -- à la surface du globe.
+
+Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
+ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et,
+l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
+
+Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la
+voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la
+déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait
+des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du
+temple.
+
+Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse
+Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
+
+Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait
+celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.
+
+Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller
+chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+
+Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit
+pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
+
+Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
+regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
+entendre la lointaine voix de l'absent.
+
+«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé
+de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son
+retour!»
+
+Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
+phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que
+son coeur lui put inspirer.
+
+Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+
+La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester
+chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la
+«vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la
+chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+
+Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner
+l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue
+jusqu'à la porte de Tien.
+
+Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les
+affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement
+était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus
+populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de
+marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de
+foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
+orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
+aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
+respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur
+note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande
+pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut-
+être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
+yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
+venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer
+l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était
+agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
+que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à
+glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même
+fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués
+ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin,
+un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les
+deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
+bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois,
+sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique;
+puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le
+joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits
+fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant
+sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes
+sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
+par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui
+fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
+
+La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant
+plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y
+arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui
+défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
+
+Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
+d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse.
+Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
+de «moulin à prières».
+
+C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à
+leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
+
+Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et
+surtout le prix des dévotions.
+
+Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à
+subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
+la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de
+rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans
+doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
+prière fût efficace.
+
+«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+
+Et la jeune femme de dévider plus vite!
+
+Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que
+les voeux de la postulante seraient exaucés.
+
+Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse
+Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
+le chemin de la maison.
+
+Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
+durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement
+écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
+rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
+des tipaos.
+
+Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait
+bruyamment.
+
+C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation
+de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
+lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+
+Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs,
+suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant
+un bâton en bandoulière.
+
+Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol
+jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur
+comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.
+
+Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut
+ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de
+rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des
+princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de
+soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial
+véhicule.
+
+Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de
+l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+
+Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
+rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien,
+à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
+reprendre leurs affaires.
+
+La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle,
+après une absence de deux heures.
+
+Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la
+jeune femme!
+
+Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse,
+attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo,
+suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
+
+«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
+
+-- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez
+pas de mon retour!...»
+
+Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna
+dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
+confident de ses peines!
+
+«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur
+brodé de fleurs de soie!» dit-elle.
+
+Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
+mouvement.
+
+Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la
+tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit
+frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient
+plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la
+Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...» L'appareil se
+tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
+d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une
+maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le
+prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que
+trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille
+mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis
+que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
+s'en doutât, ses imprudentes paroles!
+
+Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!
+
+Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la
+porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième
+lune!
+
+
+XV
+QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
+LECTEUR
+
+Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,
+avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait
+le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais
+l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.
+Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait
+donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de
+juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
+
+La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
+quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
+première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la
+faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
+quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été
+le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+
+«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
+
+-- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
+ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+
+-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait
+juré de le faire!
+
+-- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être
+n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas
+accomplir cette affreuse promesse!»
+
+Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait
+voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!
+A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
+avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
+s'effacerait jamais.
+
+Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de
+Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis
+ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
+gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était
+faite.
+
+Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
+chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30
+juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-
+Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que
+Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
+Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une
+main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
+qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
+l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
+d'être.
+
+Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si
+leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
+Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous
+les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son
+mariage, et ils acceptèrent.
+
+«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
+quelquefois un suicide!
+
+-- On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un
+sourire aimable.
+
+Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de
+l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+
+Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle
+et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du
+mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,
+deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre
+de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques
+et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
+fonctions.
+
+Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
+n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.
+Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
+femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
+
+Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il
+avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du
+Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près
+du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et
+chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par
+habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui
+concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,
+mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
+présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
+rendait quelque peu prudent.
+
+Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis
+de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part,
+il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la
+capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
+grandes circonstances.
+
+Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
+l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
+d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
+existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit
+être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
+avait raison!
+
+Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de
+sa doctrine!
+
+Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était
+heureuse du moment que son ami était près d'elle.
+
+Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches
+magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
+Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la
+célèbre Pan-Hoei-Pan:
+
+«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
+
+«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
+porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
+
+«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un
+simple écho.
+
+«L'époux est le ciel de l'épouse.»
+
+Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo
+voulait splendide, avançaient.
+
+Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau
+d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de
+Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
+fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
+oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de
+soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé,
+bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes
+les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient
+dans le boudoir de Lé-ou.
+
+En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
+elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les
+parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères,
+elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si
+son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont
+ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei-
+jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu
+à cet égard.
+
+La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
+
+Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle
+arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on
+remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
+fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
+il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition
+d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+
+Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
+connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne.
+Cela simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
+
+Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
+illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
+représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
+sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
+quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
+sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil,
+«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme
+une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui
+succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
+
+Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
+absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on
+avait dû tenir compte.
+
+Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée.
+Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une
+parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de
+l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
+ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
+
+La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
+l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait
+être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il
+n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
+prêtre, bonze, lama ou autre.
+
+A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
+rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses
+amis au seuil de son appartement.
+
+Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été
+invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères
+microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement
+monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister à
+l'humble cérémonie...» etc.
+
+Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
+magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
+réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
+
+Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis,
+c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel
+le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
+appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu
+opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires
+civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un
+Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en
+robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
+cortège.
+
+Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait à
+l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les
+conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux
+fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que
+leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait
+par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur
+«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin,
+un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête
+n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
+attitude.
+
+Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
+ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
+
+Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par
+impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les
+eaux du fleuve?... S'il venait se mêler à ces groupes
+d'invités?... La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de
+juin -- l'heure extrême -- n'avait pas sonné encore! La main du
+Taï-ping n'était pas désarmée!
+
+Si, au dernier moment?...
+
+Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
+Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
+soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
+aucune figure suspecte.
+
+Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
+Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
+
+Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
+tout fiancé a droit de revêtir -- par honneur pour cette
+institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en
+grande estime -- Lé-ou s'était conformée aux règlements de la
+haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
+admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se
+dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
+semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait
+son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
+goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
+Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
+lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt
+ouvrir.
+
+Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
+Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il
+eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu
+d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants
+s'arrêtassent pour le voir passer.
+
+Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant
+en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine
+de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
+de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du
+palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
+lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée
+aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait
+l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
+
+Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
+populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à
+l'hôtel du «Bonheur Céleste».
+
+Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
+l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
+
+Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait
+dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois
+le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
+ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour,
+en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes
+de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
+aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
+pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui
+resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après
+l'autre. L'union serait consacrée.
+
+Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de
+cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
+tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit
+légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent
+respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
+
+Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel,
+un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent
+dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images
+multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage.
+Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur
+queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste.
+Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
+
+Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
+Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs
+d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
+reprenait après quelques instants.
+
+Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où
+le cortège s'était arrêté.
+
+Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
+entrât dans l'hôtel.
+
+Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation
+singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se
+rapprochant.
+
+«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
+
+Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
+accélérait les battements de son coeur.
+
+Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
+héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+
+Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
+auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice
+douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris.
+C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
+geste de colère!
+
+Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve
+du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi,
+interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de
+donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales,
+interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
+procéder à la célébration des mariages!
+
+Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de
+son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
+main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui
+s'efforçait de cacher sa vive émotion.
+
+Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
+l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les
+tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé
+Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de
+condoléance.
+
+C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux
+décret d'interdiction!
+
+Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo.
+Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les
+leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
+
+Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement
+désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait
+maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être
+prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
+compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa
+jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
+nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...
+
+Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une
+lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
+
+Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put
+retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
+j'aurai cessé de vivre!
+
+«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
+mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
+
+«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta
+lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
+accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
+reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai
+délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...
+
+«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
+
+«WANG!»
+
+
+XVI
+DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
+PLUS BELLE
+
+Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave
+mille fois qu'elle ne l'avait jamais été!
+
+Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté
+se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève!
+Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
+Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
+chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping
+redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à
+accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre
+responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
+l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante
+mille dollars!
+
+«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un
+premier mouvement de colère.
+
+Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+
+«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
+juin comme extrême date?
+
+-- Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
+jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
+plaira, sans être limité par le temps!
+
+-- Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai.
+
+-- Pourquoi?...
+
+-- Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la
+police et ne lui échappe pas!»
+
+L'argument était sans réplique.
+
+«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
+une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des
+cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen!
+
+-- Juste, dit Craig.
+
+-- Vrai! ajouta Fry.
+
+-- Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï-
+ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!»
+
+En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
+venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
+le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire.
+
+«Je pars! dit-il! je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à
+vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+
+-- Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la Centenaire
+sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans
+ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous
+quitterons pas!»
+
+Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il
+s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et
+en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle,
+que cela ne fut pas difficile.
+
+En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
+insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la
+Chine, au-delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
+golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché-
+Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec
+lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de
+rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer
+tranquillement sur ces territoires situés au-delà des frontières
+chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le
+métier d'écumeur de grands chemins!
+
+Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait
+sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était
+pas pour inquiéter sa conscience!
+
+Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets
+renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été
+signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
+golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre
+sans plus tarder.
+
+Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer.
+Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux.
+Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
+devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
+s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans
+quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait
+l'atteindre?
+
+Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous
+cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa
+mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
+perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
+et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient
+jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable
+lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le
+décret d'interdiction eût été levé.
+
+«Chère petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter,
+maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours!
+S'il était fait, quelle situation pour vous!
+
+-- S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir
+de vous suivre, et je vous suivrais!
+
+-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
+exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...»
+
+Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
+qui voulait le retenir.
+
+Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
+malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking
+et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+
+Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers
+une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses.
+
+S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
+de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce
+parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
+Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se
+trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
+temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
+compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+
+Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
+
+C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
+les agents maritimes de Tong-Tchéou.
+
+En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
+fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-
+Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho.
+
+Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
+descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en
+question, il n'y avait pas autre chose à faire.
+
+Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs,
+et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de
+sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux
+insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
+toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
+avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les
+risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
+prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
+
+Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
+sur le Peï-tang, et descendaient le cours du Peï-ho. Les
+sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
+précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou
+à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par
+conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
+mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus
+important que celui de la grande route, qui court presque
+parallèlement à lui.
+
+Le Peï-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
+battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de
+son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
+haute tour d'une pagode au-delà de Tong-Tchéou fut bientôt
+dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque.
+
+A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait,
+ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux
+agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des
+vergers et des haies vives.
+
+Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-
+Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
+
+Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il
+fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du
+fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
+navires dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes
+clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la
+retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
+souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un
+embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux
+maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin.
+
+Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
+sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
+ce ne serait vraiment pas dire assez.
+
+Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
+accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais
+bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
+le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on
+aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était
+pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
+l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin
+dans chaque passager du Peï-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
+dormaient plus, ils ne vivaient plus!
+
+Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun,
+pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La
+seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au coeur. Il
+pâlissait à mesure que le Peï-tang se rapprochait du golfe de Pé-
+Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et,
+cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
+secousse au steamboat.
+
+Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes
+lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de
+tangage plus vifs et plus fréquents!
+
+«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
+
+-- Jamais!
+
+-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.
+
+-- Non!
+
+-- Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
+
+-- La tête?...
+
+-- Et à ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..
+
+-- La bouche?...»
+
+Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
+ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
+sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard
+mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu
+ridicule, du mal de mer.
+
+Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le
+fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
+surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous
+un léger ressac. Au-delà s'étendaient de vastes champs de sorgho,
+de maïs, de blé, de millet.
+
+Ainsi que dans toute la Chine -- une mère de famille qui a tant de
+millions d'enfants à nourrir -- il n'y avait pas une portion
+cultivable de terrain qui fût négligée.
+
+Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
+sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à
+profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se
+dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
+pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les
+berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des
+cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
+pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et
+rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un
+anneau qui leur étranglait à demi le cou.
+
+Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
+pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait
+lever du milieu des hautes herbes.
+
+Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
+déserte, le mouvement maritime du Péï-ho ne diminuait pas. Que de
+bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques
+de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
+courbe très concave de l'avant à l'arrière, manoeuvrées par un
+double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme;
+jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que
+tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue
+de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de
+commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des
+plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas
+d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
+voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les
+heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à
+perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
+remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de
+nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes
+femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur
+nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
+véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés
+d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque
+forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout
+entière!
+
+Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
+qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du
+fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
+à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à
+celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de
+juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession
+de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin
+uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons»
+de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+
+Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho,
+«triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
+tout poussière et tout cendre».
+
+Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Peï-tang
+arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
+
+En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et
+du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-
+française, en 186o. Là s'était faite la glorieuse attaque du
+général Collineau, le 24 août de la même année; là, les
+canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une
+étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de
+concession française; là, se voit encore le monument funéraire
+sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans
+ces combats mémorables.
+
+Le Peï-tang ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers
+durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante
+déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins
+laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
+
+Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour
+même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre.
+Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après,
+ils étaient à bord de la Sam-Yep.
+
+
+XVII
+DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+
+Huit jours auparavant, un navire américain était, venu mouiller au
+port de Takou. Frété par la sixième compagnie chîno-californienne,
+il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
+installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San Francisco.
+
+C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour
+du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de
+reposer dans la terre natale.
+
+Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur
+l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent
+cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués
+à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord.
+
+Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du
+navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin,
+celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+
+C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
+passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
+d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils
+durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
+traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette
+époque de l'année.
+
+La Sam-Yep était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
+tonneaux.
+
+Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
+seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
+Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
+quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près,
+parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
+toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de
+lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous,
+système très préconisé en Chine, dont l'effet parait assez
+contestable.
+
+Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
+mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par
+une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
+américain, apporter à San Francisco une cargaison de thé et de
+porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien
+tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point,
+que les Chinois font des marins excellents.
+
+La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant à
+l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques
+européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus,
+calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche,
+qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la
+faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre,
+fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier,
+d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se
+manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un
+éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de
+misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était
+cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour
+les besoins du petit cabotage.
+
+Certes, personne, à voir la Sam-Yep, n'eût deviné que ses
+affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme
+corbillard.
+
+En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux
+pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la
+cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
+vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se
+balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
+s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
+quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise
+déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois.
+
+Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
+luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons
+solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates!
+Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après
+tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la Sam-Yep, -- un
+rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
+satisfaits!
+
+Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à
+naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela.
+Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui
+n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans
+doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
+pas eu le choix.
+
+Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque,
+suffisaient aux manoeuvres très simples de la voilure. La
+boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais
+les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
+bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
+qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
+golfe.
+
+Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace,
+était la démonstration vivante de cet insoluble problème du
+mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
+gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
+langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents
+blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
+injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes,
+et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts.
+Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était
+pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
+verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures,
+quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
+pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
+emboîtés dans la cale!
+
+Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le
+rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.
+
+Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un
+minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent
+rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
+qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de
+toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
+à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été
+le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les
+dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
+quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-
+même.
+
+Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine
+et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise.
+
+Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni
+comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
+le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer!
+Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
+la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!
+
+Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans
+aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne
+pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
+il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse
+difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
+faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
+De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait
+débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était
+donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux
+toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
+mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à
+Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
+n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût
+la longanimité du gouvernement à son égard.
+
+Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire
+que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans
+ses projets d'avenir!
+
+Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?
+
+Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle,
+payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-
+Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire,
+et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
+coeur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments
+stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel
+vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
+mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
+mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
+pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze!
+Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie
+et les entrailles! Ai ai ya!
+
+Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
+longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral,
+qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à
+l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les
+armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-
+Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.
+
+Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement
+maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas
+à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le
+petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les
+eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large
+l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de
+mer.
+
+Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont
+la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés
+d'un ou deux petits canons.
+
+A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
+répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux
+pirates!
+
+-- Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria
+Craig, non sans quelque surprise.
+
+-- Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
+ne manquent pas dans les mers de Chine!»
+
+Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses
+dents éclatantes.
+
+«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
+
+-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
+haut, quand on les approche de trop près!
+
+-- Sont-elles chargées? demanda Craig.
+
+-- Ordinairement.
+
+-- Et maintenant?...
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi? demanda Fry.
+
+-- Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement
+le capitaine Yin.
+
+-- Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
+satisfaits de la réponse.
+
+-- A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une
+cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
+bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
+avec son chargement!...
+
+-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
+jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?
+
+-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit
+le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
+
+-- Mais oui, dit Fry.
+
+-- Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
+
+-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières
+pour ne point désirer leur visite!
+
+-- Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les
+pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à
+notre jonque!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature
+de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
+
+Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
+déployait à mi-mât de la jonque.
+
+«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
+dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
+
+-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
+par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
+
+-- S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin,
+et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
+seront venus!»
+
+Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement
+l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de
+trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux
+«braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
+coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et
+espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.
+
+D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les
+chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été
+sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine
+pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques
+gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de
+vin, jetée pardessus le bord, avaient complété ce sacrifice
+propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque
+Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
+
+On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités
+n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit
+que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
+un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
+faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée
+par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
+senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».
+
+Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à
+doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
+est. Au-delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure
+très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
+trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
+heures les atterrages de Fou-Ning.
+
+Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
+quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun.
+Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
+trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la
+lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même
+où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa
+police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il
+n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains
+de l'honorable William J. Bidulph.
+
+Et alors: «All.... dit Fry.
+
+-- Right!» ajouta Craig.
+
+Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe
+de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
+par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.
+
+Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu
+constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à
+cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction
+de l'air présageait un typhon peu éloigné, dont le mouvement
+allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le
+capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington
+et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction
+et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
+moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempête
+tournante.
+
+Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il
+ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié
+un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de
+toute éventualité?
+
+Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
+le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
+l'aurait pu faire un capitaine européen Ce typhon n'était qu'un
+petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de
+rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent
+kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
+circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque
+s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
+elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.
+
+A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum
+d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage,
+manoeuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
+avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la
+barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme
+une mauve.
+
+Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au
+bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
+déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs
+haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
+cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
+gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
+Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
+la série d'émotions que lui réservait la malchance, acharnée
+contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans
+tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il
+n'était plus de ces heureux- là!
+
+Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
+raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
+valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à
+se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents
+consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur
+devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin,
+minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà
+ce que pensaient Fry-Craig!
+
+Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition,
+ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
+s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps
+du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre!
+Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
+l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu
+le mal de mer!
+
+Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un
+faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur le
+pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
+pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans
+une direction constante, au milieu de lames fouettées par le
+tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer
+la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre.
+
+Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
+avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique,
+qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace
+de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était
+comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté.
+
+Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à
+sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
+tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à
+s'apaiser autour de ce petit lac central.
+
+Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché
+quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue.
+
+Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel,
+l'entouraient de toutes parts.
+
+
+XVIII
+OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA
+«SAM-YEP»
+
+«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril
+fut passé.
+
+-- Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la
+figure était redevenue joviale.
+
+-- Dans le golfe de Pé-Tché-Li?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Ou dans le golfe de Léao-Tong?
+
+-- Cela est possible.
+
+-- Mais où aborderons-nous?
+
+-- Où le vent nous poussera!
+
+-- Et quand?
+
+-- Il m'est impossible de le dire.
+
+-- Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine,
+reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à
+la mode dans l'Empire du Milieu.
+
+-- Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»
+
+Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.
+
+«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.
+
+-- Ni à pleurer», répliqua le capitaine.
+
+La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il
+était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam-
+Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il
+relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les
+trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées échappant
+presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le
+jouet de l'ouragan.
+
+Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine
+avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire
+avec moins de jovialité.
+
+Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le
+golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam-
+Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre
+devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de
+distance, voilà tout.
+
+Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens
+du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manoeuvre
+eût été possible en ce moment.
+
+Elle ne l'était pas.
+
+En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les
+couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans
+rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle,
+simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La
+jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne
+la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le
+ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait
+maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces
+calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation.
+
+«Très bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés
+au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la
+terre!»
+
+Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda-
+t-il.
+
+-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?
+répondit le capitaine.
+
+-- Des heures ou des jours?
+
+-- Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de
+parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+
+-- Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je
+puis attendre des semaines!
+
+-- Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à
+la remorque!
+
+-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le
+premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!
+
+-- Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous
+donne deux bons conseils?
+
+-- Donnez!
+
+-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais
+le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le
+pont.
+
+-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine
+exaspérait autant que le calme de la mer.
+
+-- Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la
+cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il
+vient.»
+
+Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
+capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de
+l'équipage étendus sur le pont.
+
+Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à
+l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de
+l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne
+immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la
+parole à Fry-Craig.
+
+Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et,
+suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils
+avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine,
+mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de
+s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces
+retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?
+
+En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en
+sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la
+main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils
+demander de mieux?
+
+En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée
+approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping
+se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient
+pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces
+Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille
+dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il
+ne vaudrait plus une sapèque!
+
+Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon
+appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils
+mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de
+bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le
+même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la
+santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même
+demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on
+peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de
+naissance.
+
+Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!
+
+La journée s'écoula sans incidents, sans accidents.
+
+Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel.
+Rien qui fit prévoir un changement dans l'état météorologique. Les
+eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac.
+
+Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,
+titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eût
+jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+
+Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis
+verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune.
+
+Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur
+habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle
+aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute
+la gamme des couleurs du spectre solaire.
+
+Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans
+oser regarder au-delà des bastingages de la Sam-Yep.
+
+«Arrivés?... demanda-t-il.
+
+-- Non, répondit Fry.
+
+-- Arrivons?...
+
+-- Non, répondit Craig.
+
+-- Ai ai ya!» fit Soun.
+
+Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
+s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs,
+qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.
+
+Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du
+pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale.
+
+Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite
+fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées
+pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque.
+
+Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés
+plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité
+les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire.
+
+Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait
+accès.
+
+Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb
+même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale
+restait dans une obscurité profonde.
+
+Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres,
+et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de
+la Sam-Yep.
+
+La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la
+plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.
+Elle demeurait donc libre de bout en bout; entièrement réservée au
+chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient
+au logement de l'équipage.
+
+De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
+cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à
+destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni
+se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en
+aucune façon la sécurité de la Jonque.
+
+Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières,
+permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en
+pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une
+obscurité relative.
+
+Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée,
+s'engagèrent à travers cette coursive.
+
+Ils regardaient, non sans quelque curiosité.
+
+Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,
+les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les
+nécessités de la vie avaient entraînés au-delà du Pacifique, ceux-
+là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la
+Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés
+misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays
+natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux,
+ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres
+simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et
+peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou
+pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire
+en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-
+Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
+confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait
+expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au
+milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la
+sépulture définitive.
+
+«Bien compris! dit Fry.
+
+-- Bien tenu!» répondit Craig.
+
+Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et
+des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!
+
+Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans
+la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la
+coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière.
+
+Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont,
+lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+
+«Quelque rat! dit Craig.
+
+-- Quelque rat!» répondit Fry.
+
+Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de
+riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire!
+
+Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur
+d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure
+des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait
+être qu'un grattement de griffes ou d'ongles?
+
+«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.
+
+Le bruit ne cessa pas.
+
+Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur
+respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à
+l'intérieur de l'un des cercueils.
+
+«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois
+en léthargie? ... dit Craig.
+
+-- Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?»
+répondit Fry.
+
+Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et
+constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait
+dans l'intérieur.
+
+«Diable! dit Craig.
+
+-- Diable!» dit Fry.
+
+La même idée leur était naturellement venue à tous deux que
+quelque prochain danger menaçait leur client.
+
+Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le
+couvercle du cercueil se soulevait avec précaution.
+
+Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent
+immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
+obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.
+
+«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment
+d'excessive prudence.
+
+Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui
+s'entrouvrit, une autre voix murmura: «Est-ce toi, Fâ-Kien?»
+
+Et ces quelques paroles furent rapidement échangées: «C'est pour
+cette nuit.
+
+-- Pour cette nuit.
+
+-- Avant que la lune ne se lève?
+
+-- A la deuxième veille.
+
+-- Et nos compagnons?
+
+-- Ils sont prévenus.
+
+-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
+
+-- J'en ai trop!
+
+-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
+
+-- Silence!»
+
+Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes
+qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.
+
+Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues.
+Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep.
+
+Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la
+coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les
+entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à
+l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre.
+
+«Morts qui parlent.... dit Craig.
+
+-- Ne sont pas morts!» répondit Fry.
+
+Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!
+
+Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient
+glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du
+capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou,
+qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été
+débarqués du navire américain, qui les ramenait de San Francisco,
+les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et
+deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces
+pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,
+les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.
+Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
+avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,
+comment avaient- ils pu l'apprendre?
+
+Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de
+vouloir éclaircir en ce moment.
+
+Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se
+trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est
+que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux,
+c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement
+menacée!
+
+Cette nuit même, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coûter deux
+cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures
+plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu
+à payer aux ayants droit de son ruineux client!
+
+Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils
+perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris
+immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant
+l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui.
+
+Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du
+bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les
+efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la
+mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas
+prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les
+dangers à courir.
+
+Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa
+cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure
+convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+
+«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.
+
+Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur
+un brûlot, entraîné au large, mèche allumée.
+
+La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot
+dormait à l'avant.
+
+Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et
+arrivèrent près de Kin-Fo.
+
+Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'éveilla.
+
+«Que me veut-on?» dit-il.
+
+En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le
+courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.
+
+«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.
+
+Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donné la
+complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+
+«Que faire alors? demanda-t-il.
+
+-- Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.
+
+Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou et
+présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils
+nautiques, inventés par le capitaine Boyton. Le colis contenait
+encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui
+les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de
+premier ordre.
+
+«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»
+
+Un instant après, Fry ramenait Soun, complètement hébété. Il
+fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne
+manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme!
+
+A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit
+quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un
+plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné
+qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces
+mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son
+vêtement insubmersible.
+
+Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait
+au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.
+
+Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres
+du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du
+couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut
+glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit
+aussitôt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur
+étaient nécessaires, se précipitèrent à la suite.
+
+Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep
+venaient de quitter le bord!
+
+
+XIX
+QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM-
+YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE
+
+Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un
+vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la
+capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc
+imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas
+été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces
+vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre
+lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air.
+
+Cet air sert donc à deux fins: 1° à maintenir l'appareil
+suspenseur à la surface de l'eau; 2° à empêcher par son
+interposition tout contact avec le milieu liquide, et
+conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un
+homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.
+
+Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était
+parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de
+pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique,
+assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La
+jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide
+collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la
+tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton,
+par un liséré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que
+le nez, les yeux et la bouche.
+
+A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
+servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la
+réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On
+pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-
+corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En
+somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité
+garantie et absolue.
+
+Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux
+inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un
+certain nombre d'accidents de mer.
+
+Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant
+quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide
+bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une
+petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou
+d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+
+Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la
+surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait
+faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu
+s'éloigner de la jonque.
+
+La nuit, encore très obscure, favorisait cette manoeuvre.
+
+Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent
+montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.
+Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le
+bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la
+cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+
+«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier
+cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.
+
+Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit
+pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un
+mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur»
+commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore,
+qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la
+jonque.
+
+En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien
+habitués à leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,
+sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la
+position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait
+bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus
+à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement
+cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une
+embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y
+est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le
+constatait avec quelque satisfaction.
+
+Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il
+pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés,
+et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut été
+sur le point d'être happé!...
+
+Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée
+dans la circonstance!
+
+Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise
+fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales.
+En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils
+restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+
+Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait
+à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur
+leur pagaie, posée à plat et tinrent conseil, tout en ayant bien
+soin de ne parler qu'à voix basse.
+
+«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.
+
+-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
+
+-- Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne
+saurait plus surprendre.
+
+-- Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces
+misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de
+cette jonque!
+
+-- Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.
+
+-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous
+avons échappé!
+
+-- Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,
+nous ne serons pas hors de danger!
+
+-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour
+ne point être aperçus au lever du jour!»
+
+Et Fry, insufflant une certaine quantité d'air dans son appareil,
+remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son
+sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il
+remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.
+
+Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière
+goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.
+
+«Ça va?... lui dit Craig.
+
+-- Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions
+manger un bon morceau!
+
+-- Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et
+quelques tasses de thé...
+
+-- Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.
+
+-- Chaud! répondit Craig.
+
+-- Vous ferez du feu?
+
+-- Je ferai du feu.
+
+-- Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.
+
+-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et
+à ses complices?
+
+-- Non! non!
+
+-- Alors à demain!»
+
+En vérité ces braves gens causaient là «comme chez eux»!
+
+Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en
+bas, qui avait un côté singulièrement comique.
+
+Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de
+l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main
+d'un pianiste.
+
+-- La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.
+
+-- Appareillons», répondirent Fry-Craig.
+
+Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa
+petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.
+
+«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous
+faire découvrir?
+
+-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
+
+-- Quoi?
+
+-- Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...
+
+-- Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la
+surface de la mer.
+
+-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.
+
+-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur
+l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer
+la jambe, je te défends de crier, sinon...
+
+-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et
+nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»
+
+Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses
+tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait
+plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le
+mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
+
+Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire;
+mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent,
+tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour
+s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
+compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
+rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il
+était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le
+reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant
+l'aube.
+
+La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où
+l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-
+Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer jaune, gagner dans
+l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se
+rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent
+les bouches du Péï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour
+et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis
+s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
+contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été
+emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses
+compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût
+étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les
+eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant
+dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+
+Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement
+tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
+prudemment hors de vue.
+
+Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-
+dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
+instant à perdre.
+
+«A la voile!» dirent Fry-Craig.
+
+L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme.
+Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
+destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
+
+Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos;
+puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent
+le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son
+extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris
+la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la
+ligne du corps, se redressa verticalement.
+
+«Hisse!» dirent Fry-Craig.
+
+Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
+du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en
+triangle.
+
+La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à
+la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
+d'un léger remous la petite flottille de scaphandres.
+
+Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres
+plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
+ordinairement et improprement appliqué?
+
+Dix minutes après, chacun d'eux manoeuvrait avec une sûreté et une
+facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les
+uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui,
+l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des
+eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par
+l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
+ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+
+Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
+recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala
+quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
+ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait,
+mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales
+féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
+risques dans la position horizontale que dans la position
+verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
+à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
+pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
+horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux
+voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux
+qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à
+remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.
+
+Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ.
+Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
+Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque.
+Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur
+petite voile que par le clapotis trop accentué des flots.
+
+Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent
+larguées, et la flottille s'arrêta.
+
+«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en
+s'adressant à Kin-Fo.
+
+-- Volontiers.»
+
+Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par
+prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale.
+
+«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
+
+-- Avec plaisir», répondit Kin-Fo.
+
+Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en
+fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
+pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la
+jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se
+réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre
+leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La
+température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé
+d'un degré depuis le départ.
+
+Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?
+
+Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
+nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+
+Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les
+bâtiments sur le fond obscur du ciel.
+
+D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles.
+
+Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament.
+Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à
+montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
+dégagerait largement l'espace.
+
+«La jonque est loin! dit Fry.
+
+-- Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas
+profité de la brise!
+
+-- Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et
+tendit de nouveau sa voile au vent.
+
+Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première
+direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
+
+Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant
+à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
+elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et
+c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
+être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel
+et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs
+lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
+littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
+accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac
+presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une
+fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire
+ultérieurement.
+
+Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
+dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de
+lune commençait à déborder la ligne d'eau.
+
+Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent.
+
+La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes
+vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils
+sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.
+
+En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
+vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué
+frémissait à la tête des scaphandres.
+
+Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent,
+illumina bientôt tout le ciel.
+
+Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la
+bouche de Craig: «La jonque!» dit-il.
+
+Tous s'arrêtèrent.
+
+«Bas les voiles!» cria Fry.
+
+En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons
+déplantés de leurs douilles.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent
+derrière eux.
+
+La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur
+l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
+
+C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait
+maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était
+aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
+comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis
+à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
+un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés
+entre ses mains!
+
+Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
+les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être!
+
+«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
+
+Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu
+d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur
+tête encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre
+dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+
+La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient
+deux larges ombres sur les eaux.
+
+Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille.
+Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
+l'arrière, le capitaine tenait la barre.
+
+Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
+maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
+
+Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
+apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent.
+
+Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la
+cale, et l'équipage de la jonque.
+
+Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
+n'étaient-ils donc pas d'accord?
+
+Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part
+d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de
+désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis,
+un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
+des corps étaient jetés à la mer.
+
+Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices
+des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
+été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord
+-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
+d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
+Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été
+passager de la Sam-Yep!
+
+Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig,
+ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
+
+La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
+chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+
+Ils plongèrent un instant.
+
+Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et
+fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+
+Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu
+des scaphandres.
+
+C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
+plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+
+Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
+
+Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
+
+Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et
+Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la
+mer.
+
+
+XX
+OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
+DU CAPITAINE BOYTON
+
+Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube
+s'accusaient légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la
+mer put être observée dans toute son étendue.
+
+La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé
+les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
+avaient bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion
+de la même brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant à
+plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux
+qui la montaient.
+
+Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente
+beaucoup moins grave.
+
+En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas
+une barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
+à l'est. Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque.
+Ces eaux étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles
+de la mer jaune? A cet égard, complète incertitude.
+
+Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des
+flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
+par la jonque démontrait que la terre se relèverait plus ou moins
+prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il
+convenait de la chercher.
+
+Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile,
+après s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur
+dû, et dix heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient
+impérieux.
+
+«Déjeunons, dit Craig.
+
+-- Copieusement», ajouta Fry.
+
+Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
+mâchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé
+ne songeait plus à être dévoré sur place. Au contraire.
+
+Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents
+comestibles de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques
+ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
+faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
+d'un dîner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
+mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
+n'était certes pas le cas de se montrer difficile.
+
+On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des
+provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à
+terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+
+«Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+
+-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
+ironie.
+
+-- Parce que la chance nous revient, répondit Fry.
+
+-- Ah! vous trouvez?
+
+-- Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et
+nous avons pu lui échapper.
+
+-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être
+attachés à votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus
+en sûreté qu'ici!
+
+-- Tous les Taï-ping du monde .... dit Craig.
+
+-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.
+
+-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.
+
+-- Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry.
+
+Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire.
+
+«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs!
+Sans votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine
+Yin!
+
+-- Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig.
+
+-- Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque
+effort, un énorme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.
+
+-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
+
+-- Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le
+client de la Centenaire...
+
+-- Compagnie d'assurances sur la vie...
+
+-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...
+
+-- Et nous espérons bien...
+
+-- Qu'elle n'aura rien à vous devoir!»
+
+Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux
+agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile.
+Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments à leur égard.
+
+«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
+m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!»
+
+Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina
+sur leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée.
+
+«Soun? dit Kin-Fo.
+
+-- Monsieur?
+
+-- Le thé?
+
+-- Voilà!» répondit Fry.
+
+Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces
+conditions, Soun eût répondu que cela était absolument impossible.
+
+Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu,
+c'eût été ne pas les connaître.
+
+Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément
+indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
+fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
+fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+
+Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces,
+relié à un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et
+d'un robinet inférieur le tout encastré dans une plaque de liège,
+à la façon de ces thermomètres flottants qui sont en usage dans
+les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+
+Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était
+parfaitement unie.
+
+D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet
+inférieur, adapté au récipient immergé. Aussitôt une belle flamme
+fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur très appréciable.
+
+«Voilà le fourneau!» dit Fry.
+
+Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+
+«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il.
+
+-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig.
+
+En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une
+singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du
+phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène
+phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent,
+ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il
+employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage
+perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le
+phosphure de calcium.
+
+Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme
+tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
+venir directement à son secours.
+
+Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube Craig tenait
+au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à
+un petit tonnelet, enfermé dans son sac.
+
+En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition.
+Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées
+d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à
+l'américaine, ce qui n'amena aucune réclamation de leur part.
+
+Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à
+la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de
+longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour
+déterminer la position, à quelques, secondes près. Ces instruments
+compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés
+ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent
+alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
+navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal.
+
+La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
+scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur
+fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de
+pagaie.
+
+Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
+entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là,
+nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en
+ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
+allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
+dans l'enceinte d'une école de natation.
+
+Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les
+gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux
+Soun les plus grandes frayeurs.
+
+Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+
+Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels
+étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément, des
+mammifères comme eux, mais nullement marins.
+
+Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
+filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de
+leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds
+hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui
+attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
+scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est
+supérieure à celle îles meilleurs navires, ils n'auraient sans
+doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de
+s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
+par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
+encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être
+plus lent, était infiniment plus pratique.
+
+Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des
+«velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
+voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait
+plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
+pieds ni à la tête des scaphandres.
+
+«Une complication.... dit Craig.
+
+-- Grave!» répondit Fry.
+
+On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles
+serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale,
+observa l'horizon.
+
+La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée
+de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
+toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques.
+La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui
+n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
+
+Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
+de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En
+effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
+pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du
+littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui
+devenait de plus en plus inexplicable.
+
+Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se
+désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
+eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
+n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais!
+
+«A la pagaie!» dit Kin-Fo.
+
+Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le
+ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+
+On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
+promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
+souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et
+recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le
+malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son
+restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le
+laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs,
+à le maintenir à courte distance.
+
+Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent.
+
+C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
+fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que
+la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice
+favorable.
+
+Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de
+sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y
+embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
+fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
+broussaille marine.
+
+Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces
+qui auraient pu être mieux utilisées.
+
+A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau,
+bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de
+se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+
+Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne
+pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
+que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient
+leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le
+nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans
+l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez
+fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
+rendit la situation infiniment plus pénible.
+
+La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à
+prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
+les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit
+allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel
+parti prendre?
+
+Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité
+encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
+prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
+éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.
+
+Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux
+compagnons, mais ils ne savaient que répondre!
+
+Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.
+
+Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur
+main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles
+au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à
+continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle
+devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin-
+Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.
+
+Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de
+l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.
+
+Les scaphandres manoeuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces
+leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire,
+dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.
+
+La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
+petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à
+parcourir étant relativement courte.
+
+On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
+fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence
+indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée,
+car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
+
+«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+
+Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
+Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de
+course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la
+tête, tant il craignait de rester en arrière!
+
+Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à
+peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
+grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près
+pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
+pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
+interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là
+une éventualité assez grave.
+
+Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+
+Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la
+crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil,
+lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
+d'épouvante.
+
+«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+
+A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux
+appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier
+à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
+lui a donné la double férocité du squale et du fauve.
+
+«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.
+
+C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition,
+armes insuffisantes peut-être!
+
+Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait
+rapidement en arrière.
+
+Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+
+Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des
+eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds
+de long. Un monstre!
+
+Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se
+retournant à demi pour le happer.
+
+Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale
+allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
+poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.
+
+Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la
+défense.
+
+Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
+de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.
+
+Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi;
+mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa
+net.
+
+Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+
+A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se
+teignit de rouge.
+
+Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et,
+si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames
+étaient parvenus à l'entamer.
+
+La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
+horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
+formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de
+flanc et le rejeta à dix pieds de là.
+
+«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
+eût reçu le coup lui-même.
+
+-- Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.
+
+Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
+violence du coup de queue.
+
+Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable
+fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui
+enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il
+essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir
+immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au
+coeur.
+
+Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre,
+après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un
+dernier flot de sang.
+
+«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix,
+en agitant leurs couteaux.
+
+-- Merci! dit simplement Kin-Fo.
+
+-- Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent
+mille dollars à ce poisson!
+
+-- Jamais!» ajouta Fry.
+
+Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très
+rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures.
+
+Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter
+malheur.
+
+Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient
+imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une
+créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils
+auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le
+prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort
+émerillon, se déroula du bord.
+
+L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
+vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la
+nuque.
+
+Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
+enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les
+jambes en l'air.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution
+d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.
+
+Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
+allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...
+
+Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils
+étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des
+Chinois comme eux!
+
+Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.
+
+Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête
+au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de
+queue et l'enleva...
+
+La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre
+diable fit un nouveau plongeon.
+
+Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non
+sans peine, à le hisser dans la barque.
+
+A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il
+venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère:
+«Elle était donc fausse?
+
+-- Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
+habitudes, je serais jamais entré à votre service!»
+
+Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.
+
+Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
+s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+
+Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses
+compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton,
+tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.
+
+
+XXI
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME
+SATISFACTION
+
+«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que
+prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de
+repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.
+
+Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen.
+
+La lutte allait s'engager définitivement.
+
+Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
+surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
+Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
+surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
+poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche
+mandataire de Wang.
+
+«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés
+du regard.
+
+L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
+costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer,
+tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de
+Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique.
+Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où,
+grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
+sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus
+convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins
+entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être
+remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une
+semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient
+vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge.
+Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée,
+lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.
+
+Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent
+pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint
+leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils
+sortaient de l'auberge.
+
+C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs,
+paraissait fort honnête.
+
+Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-
+Fry, et ils interrogèrent cet homme.
+
+«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de
+guide, et où prétendez-vous nous guider?»
+
+Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
+naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.
+
+«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
+Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à
+Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.
+
+-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
+parti, je voudrais savoir si la province est sûre.
+
+-- Très sûre, répondit le guide.
+
+-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
+demanda Kin-Fo.
+
+-- Lao-Shen, le Taï-ping?
+
+-- Oui.
+
+-- En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de
+lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
+territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les
+provinces mongoles.
+
+-- Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.
+
+-- Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
+à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+
+-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
+
+-- Une cinquantaine de lis environ.
+
+-- Eh bien, j'accepte vos services.
+
+-- Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...
+
+-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»
+
+Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+
+«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.
+
+Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer
+la frontière.
+
+Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà,
+non! C'est risquer sa vie.
+
+-- Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai.
+
+-- Soit», répondit le guide.
+
+Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes
+libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
+
+-- Où vous irez.... dit Craig.
+
+-- Nous irons», dit Fry.
+
+Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour
+eux deux cent mille dollars!
+
+Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
+entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire,
+au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les
+incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
+graves éventualités.
+
+Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda
+point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en
+était.
+
+Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
+manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
+chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
+nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
+aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
+Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
+à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la
+Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se
+hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
+et bien armées.
+
+«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
+lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»
+
+Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent
+achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
+et l'on partit sous la direction du guide.
+
+Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put
+s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.
+
+Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
+minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un
+campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son
+imprudente résolution, on passerait la frontière.
+
+Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de
+sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des
+routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait
+encore là le productif territoire du Céleste Empire.
+
+Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais
+constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés
+entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
+façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout
+du monde.
+
+Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A
+travers les couches atmosphériques très échauffées par la
+réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de
+mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
+apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à
+l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de
+quelque navigation nouvelle.
+
+Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la
+Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste
+Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
+population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont-
+ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.
+
+Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
+reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements,
+vaquaient aux travaux de la campagne.
+
+Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue -- une queue que
+Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient çà et là sous le
+regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui
+s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
+accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
+mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de
+chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+
+Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un
+fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire;
+mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets,
+collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
+braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de
+millet et de maïs.
+
+Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
+tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux
+ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux
+villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires,
+élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique.
+Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
+qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont
+une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas
+cadencé.
+
+Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
+causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant
+la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait
+singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la
+route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait
+le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de
+méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
+précieux client, de la Centenaire.
+
+Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude
+s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
+instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils
+pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien
+appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+
+Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où
+le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de
+l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux
+mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
+l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant
+de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue
+ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment
+extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la
+seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu
+la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures
+adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était
+dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui
+reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par
+ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait-
+elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne?
+Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en
+inquiétait! Et Wang!
+
+Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
+jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang-
+Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse!
+
+... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
+chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli
+choir au milieu de son rêve.
+
+-- Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.
+
+-- Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire
+halte pour dîner.
+
+-- Et après?
+
+-- Après, nous nous remettrons en route.
+
+-- Il fera nuit.
+
+-- Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est
+pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
+bêtes!
+
+-- Soit!» répondit Kin-Fo.
+
+Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau
+coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
+s'y désaltérer.
+
+Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo
+et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils
+mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
+l'appétit.
+
+La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
+Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
+qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête
+en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita
+de répondre.
+
+«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
+
+-- Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont
+plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
+les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!»
+
+A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre
+toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
+se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la
+consultaient, et, finalement, hochaient la tête.
+
+«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
+en attendant le jour?
+
+-- Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la
+rase campagne! On risque moins d'être surpris!
+
+-- Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille,
+répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.»
+
+Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+
+Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.
+
+Le repas terminé -- il était à peu près neuf heures -, le guide se
+leva et donna le signal du départ.
+
+Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à
+lui.
+
+«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre
+les mains de Lao-Shen?
+
+-- Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à
+quelque prix que ce soit.
+
+-- C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
+campement du Taï-ping!
+
+-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo.
+Libre à vous de ne pas me suivre!»
+
+Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux
+agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur
+montre.
+
+«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent-
+ils en insistant.
+
+-- Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
+demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!
+
+-- En route!» répétèrent Fry-Craig.
+
+Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
+déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
+dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement
+s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
+revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+
+Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne
+pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque,
+au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se
+pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux
+hommes!»
+
+Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
+lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite
+troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne.
+
+Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de
+Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
+prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
+esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à
+son service?
+
+Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
+lui avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du
+Taï-ping, ou d'y renoncer?
+
+N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
+brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la
+Centenaire n'était-il pas que leur client rentrât en possession de
+cette absurde et compromettante lettre?
+
+Il y avait donc là une insistance assez peu compréhensible.
+
+Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
+repris sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
+allèrent ainsi pendant deux grandes heures.
+
+Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant,
+montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
+vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrière de
+cette ligne s'argentaient quelques sommets, déjà éclairés par les
+premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+
+«La Grande-Muraille! dit le guide.
+
+-- Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo.
+
+-- Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide.
+
+-- Je le veux!»
+
+Les chameaux s'étaient arrêtés.
+
+«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et
+attendez-moi.»
+
+Il s'éloigna.
+
+En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo.
+
+«Monsieur?... dit Craig.
+
+-- Monsieur?» dit Fry.
+
+Et tous deux ajoutèrent: «Avez-vous été satisfait de nos services,
+depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
+attachés à votre personne?
+
+-- Très satisfait!
+
+-- Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour
+témoigner qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux
+services?
+
+-- Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une
+feuille, détachée de son carnet, que lui présentait Craig.
+
+-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque
+compliment de notre directeur!
+
+-- Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry.
+
+-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit
+Craig en se courbant.
+
+-- Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner
+cette preuve de gracieuseté écrite», dit Fry.
+
+Kin-Fo se mit à rire et signa.
+
+«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce
+lieu et à cette heure?
+
+-- En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas
+de vous accompagner plus loin!
+
+-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
+il sera minuit!
+
+-- Et que vous importe l'heure?
+
+-- Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre
+Compagnie d'assurances...
+
+-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.
+
+-- Et vous pourrez vous tuer...
+
+-- Ou vous faire tuer...
+
+-- Tant qu'il vous plaira!»
+
+Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
+parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
+dessus de l'horizon, à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier
+rayon.
+
+«La lune!... s'écria Fry.
+
+-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'écria Craig. Elle se lève à
+minuit... Et votre police n'étant pas renouvelée... Vous n'êtes
+plus le client de la Centenaire...
+
+-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
+
+-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry.
+
+Et les deux agents, tournant la tête de leur monture, disparurent
+bientôt, laissant leur client stupéfait.
+
+Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Américains, peut-être
+un peu trop pratiques, avait à peine cessé de se faire entendre,
+qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-
+Fo, qui tenta vainement de se défendre, sur Soun, qui essaya
+vainement de s'enfuir.
+
+Un instant après, le maître et le valet étaient entraînés dans la
+chambre basse de l'un des bastions abandonnés de la Grande-
+Muraille, dont la porte fut soigneusement refermée sur eux.
+
+
+XXII
+QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAÇON PEU INATTENDUE!
+
+La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents
+lieues -, construite au 1e siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-
+Ti, s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe
+ses deux jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux
+proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de
+doubles remparts, défendus par des bastions et des tours, hauts de
+cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques à
+leur revêtement supérieur, qui suivent avec hardiesse le profil
+des capricieuses montagnes de la frontière russo-chinoise.
+
+Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état.
+Du côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus
+rassurant, et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de
+pierres.
+
+De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
+canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi
+bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses
+portes. Le paravent ne préserve plus la frontière septentrionale
+de l'Empire, pas même de cette fine poussière mongole, que le vent
+du nord emporte parfois jusqu'à sa capitale.
+
+Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo
+et Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent
+s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes,
+qui ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.
+
+Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à
+Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui
+avait mis ce traître sur son chemin.
+
+L'ex-client de la Centenaire avait évidemment été attendu par ce
+misérable. Son hésitation à s'aventurer au-delà de la Grande-
+Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce coquin
+appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses
+ordres qu'il avait agi.
+
+Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir
+interrogé un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+
+«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre
+chef? demanda-t-il.
+
+-- Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.
+
+En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du
+philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce
+fût de bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi
+récriminer. Il fallait laisser cela à Soun, dont les dents
+claquaient, et qui sentait sa tête de poltron vaciller sur ses
+épaules.
+
+Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
+l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir
+essayer de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce
+qu'il désirait. Tout était bien.
+
+Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit,
+non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui
+s'engageaient, à droite, dans la partie montagneuse de la
+province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le
+permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, étroitement entourés,
+n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+
+Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au
+tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné.
+
+C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la
+montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais,
+en cet endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de
+cette contrée déserte, on pouvait se demander quelle sorte de
+fidèles osaient fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent
+quelque peu risquer leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très
+propres aux guet-apens et aux embûches.
+
+Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette
+partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en
+conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+
+Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que
+Lao-Shen résidait effectivement dans cette bonzerie.
+
+«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.
+
+-- A l'instant», répondit le chef.
+
+Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement
+enlevées, furent introduits dans un large vestibule, formant
+l'atrium du temple. Là se tenaient une vingtaine d'hommes en
+armes, très pittoresques sous leur costume de coureurs de grands
+chemins, et dont les mines farouches n'étaient pas précisément
+rassurantes.
+
+Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-pin.
+Quant à Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules,
+et il le fut.
+
+Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans
+l'épaisse muraille, et dont les degrés descendaient assez
+profondément à travers le massif de la montagne.
+
+Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous
+l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile,
+pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas
+tenu le fil de ces sinuosités souterraines.
+
+Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés
+pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches
+portées par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers
+arrivèrent au milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un
+luminaire de même espèce.
+
+C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces
+hideuses têtes de monstres qui appartiennent à la faune grotesque
+de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés,
+dont les nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes.
+
+Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à
+l'arrivée des deux prisonniers. La salle n'était pas déserte, en
+effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres
+profondeurs.
+
+C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque
+cérémonie suspecte.
+
+Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de
+haute taille se tenait debout. On eût dit le président d'un
+tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près
+de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+
+Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa
+passage aux deux prisonniers.
+
+«Lao-Shen», dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
+personnage qui se tenait debout.
+
+Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme
+qui est décidé à en finir: «Lao-Shen, dit-il, tu as entre les
+mains une lettre qui t'a été envoyée par ton ancien compagnon
+Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te
+demander de me la rendre.»
+
+A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua
+même pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.
+
+«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.
+
+Et il attendit une réponse qui ne vint pas.
+
+«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te
+conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera
+payé intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras
+pour le toucher, puisse être inquiété à cet égard!»
+
+Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas
+de bon augure.
+
+Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: «De quelle somme veux-tu
+que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille taëls»
+
+Pas de réponse.
+
+«Dix mille taëls?»
+
+Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues
+de cette étrange bonzerie.
+
+Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres
+méritaient bien qu'on leur fit une réponse, quelle qu'elle fût.
+
+«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.
+
+Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il
+comprenait parfaitement.
+
+«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre
+ce que te paierait la Centenaire, si j'étais mort. Le double! Le
+triple! Parle! Est-ce assez?»
+
+Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
+taciturne, et, croisant les bras: «A quel prix, dit-il, veux-tu
+donc me vendre cette lettre?
+
+-- A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha
+en méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être
+vengé. Ce n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait
+cette faveur d'être au monde, faveur si longtemps méconnue de
+toi!»
+
+Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen
+fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se
+défendre, fut garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était
+enfermé dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise à
+porteurs, et hermétiquement close.
+
+Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut
+subir le même traitement.
+
+«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé
+la vie mérite de mourir!»
+
+Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins
+proche qu'il ne le supposait.
+
+Mais à quel épouvantable supplice le réservait ce cruel Taï-ping,
+il ne pouvait l'imaginer.
+
+Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait
+emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule
+quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le
+fracas des armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On
+l'entraînait au loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre.
+
+Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la
+chaise s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans
+laquelle il était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude
+succéda aux secousses d'une route de terre.
+
+«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.
+
+Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un
+frémissement d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était
+sur un steamer.
+
+«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des
+tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»
+
+Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A
+deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite
+dans sa cage par une petite trappe à coulisse, sans que le
+prisonnier pût voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune
+réponse fût faite à ses demandes.
+
+Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui
+faisait si belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu
+que son coeur cessât de battre, sans avoir au moins une fois
+palpité! Eh bien, ses voeux étaient satisfaits et au-delà de ce
+qu'il aurait pu souhaiter!
+
+Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait
+voulu mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait
+d'un instant à l'autre précipitée dans les flots, lui était
+horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernière fois, ni la
+pauvre Lé-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en
+était trop.
+
+Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui
+sembla que cette longue navigation venait de cesser tout à coup.
+Les trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa
+prison s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau
+soulevée.
+
+Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné
+n'avait plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, -- des années, des siècles!
+
+A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
+reposait de nouveau sur un terrain solide.
+
+Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large
+bandeau lui fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se
+sentit brusquement attiré au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo
+dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligèrent à
+s'arrêter.
+
+«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas
+de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-
+moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas
+de regarder la mort!
+
+-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le
+désire!»
+
+Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché. Kin-Fo
+jeta alors un regard avide autour de lui...
+
+Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie,
+était là, devant laquelle cinq convives, l'air souriant,
+paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non
+occupées semblaient demander deux derniers convives.
+
+«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je
+vois?» s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre.
+
+Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe!
+C'étaient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-
+là mêmes qu'il avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau-
+fleurs de la rivière des Perles, ses compagnons de jeunesse, les
+témoins de ses adieux à la vie de garçon!
+
+Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la
+salle à manger de son yamen de Shang-Haï!
+
+«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas
+ton ombre, parle-moi...
+
+-- C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardonneras-tu à
+ton vieux maître, la dernière et un peu rude leçon de philosophie
+qu'il ait dû te donner?
+
+-- Eh quoi! s'écria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!
+
+-- C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la
+mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât
+pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un
+moment viendrait où tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien
+compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera
+désormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider
+à te faire comprendre, en te mettant en présence de la mort, quel
+est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je
+t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien
+que mon coeur en saignât, presque au-delà de ce qu'il était humain
+de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le
+bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en
+route!»
+
+Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur
+sa poitrine.
+
+«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru
+tout seul! Mais quel mal je t'ai donné! Combien il t'a fallu
+courir toi-même, et quel bain je t'ai forcé de prendre au pont de
+Palikao!
+
+-- Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait
+bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie!
+J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! je m'en
+suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les
+autres!
+
+-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.
+
+-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le
+secret du bonheur est là!»
+
+Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de
+torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son
+maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée
+de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait
+juger à sa mine!
+
+Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la
+main de ses amis.
+
+«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou
+jusqu'ici!...
+
+-- Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.
+
+-- J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à
+mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un
+petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations,
+pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément
+devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang?
+Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de
+la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen,
+s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à
+ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber
+entre des mains... peu délicates!»
+
+Sur ce, tout le monde se mit à rire.
+
+«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures
+d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent
+d'autrefois! Il pense en homme rangé!
+
+-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde
+lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque
+je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à
+tous les vents!
+
+-- Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?... reprit Wang.
+
+-- Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la
+conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un
+empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-
+Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...
+
+-- Vous ne l'avez plus!
+
+-- Non.
+
+-- Vous l'avez détruite?
+
+-- Non! Hélas! non!
+
+-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres
+mains?
+
+-- Oui!
+
+-- A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à
+bout. Oui! A qui?
+
+-- A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi-même!»
+
+En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un
+paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant
+la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en
+signe de défi.
+
+Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+
+«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit
+l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le
+paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!»
+
+Et, lui mettant la lettre sous les yeux: «Mon petit frère cadet
+reconnaît-il son oeuvre?
+
+-- Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait
+pu écrire cette sotte lettre!
+
+-- Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en
+avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la,
+anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du
+Kin-Fo qui l'avait écrite!
+
+-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier,
+mais, à présent, ô mon cher coeur! permettez à votre mari
+d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce
+bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!
+
+-- Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très
+faim d'être très contents!»
+
+Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le
+mariage s'accomplissait.
+
+Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!
+
+Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie!
+
+Il faut aller en Chine pour voir cela!
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+by Jules Verne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 ***
diff --git a/14162-8.txt b/14162-8.txt
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index 0000000..8722fca
--- /dev/null
+++ b/14162-8.txt
@@ -0,0 +1,8796 @@
+Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les tribulations d'un chinois en Chine
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14162]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+
+Jules Verne
+LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
+
+
+(1875)
+
+
+Table des matires
+
+I OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
+PEU PEU
+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
+PLUS NETTE
+III O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
+LA VILLE DE SHANG-HA
+IV DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
+JOURS DE RETARD
+V DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
+RECEVOIR
+VI QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE
+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE
+VIII O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT
+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE
+SURPRENDRA PEUT-TRE PAS LE LECTEUR
+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU
+NOUVEAU CLIENT DE LA CENTENAIRE
+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT
+L'AVENTURE
+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES
+DU CENTENAIRE
+XIV O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
+UNE SEULE
+XV QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
+LECTEUR
+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
+DE PLUS BELLE
+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+XVIII O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE
+DE LA SAM-YEP
+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
+SAM-YEP, NI POUR SON QUIPAGE
+XX O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
+APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
+EXTRME SATISFACTION
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAON PEU INATTENDUE!
+
+
+
+I
+OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
+PEU PEU
+
+Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'cria l'un des
+convives, accoud sur le bras de son sige dossier de marbre, en
+grignotant une racine de nnuphar au sucre.
+
+-- Et du mauvais aussi! rpondit, entre deux quintes de toux, un
+autre, que le piquant d'un dlicat aileron de requin avait failli
+trangler!
+
+-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus g, dont le
+nez supportait une norme paire de lunettes larges verres,
+montes sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'trangler,
+et demain tout passe comme passent les suaves gorges de ce
+nectar! C'est la vie, aprs tout!
+
+Et cela dit, cet picurien, d'humeur accommodante, avala un verre
+d'un excellent vin tide, dont la lgre vapeur s'chappait
+lentement d'une thire de mtal.
+
+Quant moi, reprit un quatrime convive, l'existence me parait
+trs acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
+de ne rien faire!
+
+-- Erreur! riposta le cinquime. Le bonheur est dans l'tude et le
+travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances,
+c'est chercher se rendre heureux!...
+
+-- Et apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
+
+-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
+
+-- Et quelle en est la fin?
+
+-- La sagesse n'a pas de fin! rpondit philosophiquement l'homme
+aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
+suprme!
+
+Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement
+l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est--dire
+la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
+politesse. Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien
+dire toute cette dissertation interpocula.
+
+Voyons! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire?
+Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
+ou contre?
+
+L'amphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques;
+il se contenta, pour toute rponse, d'avancer ddaigneusement les
+lvres, en homme qui semble ne prendre intrt rien.
+
+Peuh! fit-il.
+
+C'est, par excellence, le mot des indiffrents. Il dit tout et ne
+dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
+les dictionnaires du globe. C'est une moue articule.
+
+Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors
+d'arguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son
+opinion. Il se dfendit d'abord de rpondre, et finit par affirmer
+que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'tait une
+invention assez insignifiante, peu rjouissante en somme!
+
+Voil bien notre ami!
+
+-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
+troubl son repos!
+
+-- Et quand il est jeune!
+
+-- Jeune et bien portant!
+
+-- Bien portant et riche!
+
+-- Trs riche!
+
+-- Plus que trs riche!
+
+-- Trop riche peut-tre!
+
+Ces interpellations s'taient croises comme les ptards d'un feu
+d'artifice, sans mme amener un sourire sur l'impassible
+physionomie de l'amphitryon. Il s'tait content de hausser
+lgrement les paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
+ft-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas mme
+coup les premires pages!
+
+Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus,
+il se portait merveille, il possdait une grande fortune, son
+esprit n'tait pas sans culture, son intelligence s'levait au-
+dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque tant
+d'autres pour tre un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
+l'tait-il pas?
+
+Pourquoi?
+
+La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
+comme un coryphe du choeur antique: Ami, dit-il, si tu n'es pas
+heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a t que
+ngatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant. Pour en
+bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or, tu n'as
+jamais t malade... je veux dire: tu n'as jamais t malheureux!
+C'est l ce qui manque ta vie. Qui peut apprcier le bonheur, si
+le malheur ne l'a jamais touch, ne ft-ce qu'un instant!
+
+Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
+levant son verre plein d'un champagne puis aux meilleures
+marques: Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hte, dit-
+il, et quelques douleurs sa vie!
+
+Aprs quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+
+L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
+apathie habituelle.
+
+O se tenait cette conversation? tait-ce dans une salle manger
+europenne, Paris, Londres, Vienne, Ptersbourg? Ces six
+convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
+ou du Nouveau Monde? Quels taient ces gens qui traitaient ces
+questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
+
+En tout cas, ce n'taient pas des Franais, puisqu'ils ne
+parlaient pas politique!
+
+Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne
+grandeur, luxueusement dcor. A travers le lacis des vitres
+bleues ou oranges se glissaient, cette heure, les derniers
+rayons du soleil. Extrieurement la baie des fentres, la brise
+du soir balanait des guirlandes de fleurs naturelles ou
+artificielles, et quelques lanternes multicolores mlaient leurs
+ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus, la crte
+des baies s'enjolivait d'arabesques dcoupes, enrichies de
+sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et
+terrestres, animaux ou vgtaux d'une faune et d'une flore
+fantaisistes.
+
+Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
+larges glaces double biseau. Au plafond, une punka, agitant
+ses ailes de percale peinte rendait supportable la temprature
+ambiante.
+
+La table, c'tait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de
+nappe sa surface, qui refltait les nombreuses pices
+d'argenterie et de porcelaine comme et fait une tranche du plus
+pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrs de papier,
+orns de devises, dont chaque invit avait prs de lui une
+provision suffisante. Autour de la table se dressaient des siges
+ dossiers de marbre, bien prfrables sous cette latitude aux
+revers capitonns de l'ameublement moderne.
+
+Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort
+avenantes, dont les cheveux noirs s'entremlaient de lis et de
+chrysanthmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
+coquettement contourns leurs bras. Souriantes et enjoues,
+elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
+l'autre, elles agitaient gracieusement un large ventail, qui
+ravivait les courants d'air dplacs par la punka du plafond.
+
+Le repas n'avait rien laiss dsirer. Qu'imaginer de plus
+dlicat que cette cuisine la fois propre et savante? Le Bignon
+de l'endroit, sachant qu'il s'adressait des connaisseurs,
+s'tait surpass dans la confection des cent cinquante plats dont
+se composait le menu du dner.
+
+Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du
+caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de
+Ning-Po. Puis se succdrent, courts intervalles, des oeufs
+pochs de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
+oeufs brouills, des fricasses de ging-seng, des oues
+d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
+ttards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragot, des gsiers de
+moineau et des yeux de mouton piqus d'une pointe d'ail, des
+ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
+d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucres
+de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
+d'arachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du long-
+yen chair blanche, et du lit-chi pulpe ple, chtaignes
+d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
+d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros
+de bire, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
+l'invitable riz, pouss entre les lvres des convives l'aide de
+petits btonnets, allait couronner au dessert la savante
+ordonnance.
+
+Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas
+de ces bols la mode europenne, qui contiennent un liquide
+parfum, mais des serviettes imbibes d'eau chaude, que chacun des
+convives se passa sur la figure avec la plus extrme satisfaction.
+
+Ce n'tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
+farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+
+En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
+le salon. Les chanteuses taient jeunes, jolies, de tenue modeste
+et dcente. Mais quelle musique et quelle mthode! Des
+miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit,
+s'levant en notes aigus jusqu'aux dernires limites de
+perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
+les cordes s'enchevtraient dans les fils de l'archet, guitares
+recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
+ressemblant de petits pianos portatifs, ils taient dignes des
+chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient grand fracas.
+
+Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
+programme de son rpertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
+laissait carte blanche, ses musiciens jourent le Bouquet des dix
+Fleurs, morceau trs la mode alors, dont raffolait le beau
+monde.
+
+Puis, la troupe chantante et excutante, bien paye d'avance, se
+retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
+encore une importante rcolte dans les salons voisins.
+
+Les six convives quittrent alors leur sige, mais uniquement pour
+passer d'une table une autre, -- ce qu'ils firent non sans
+grandes crmonies et compliments de toutes sortes.
+
+Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse
+couvercle, agrmente du portrait de Bdhidharama, le clbre
+moine bouddhiste, dbout sur son radeau lgendaire. Chacun reut
+aussi une pince de th, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
+bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitt.
+
+Quel th! Il n'tait pas craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
+qui l'avait fourni, l'et falsifi par le mlange malhonnte de
+feuilles trangres, ni qu'il et dj subi une premire infusion
+et ne ft plus bon qu' balayer les tapis, ni qu'un prparateur
+indlicat l'et teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
+le bleu de Prusse!
+
+C'tait le th imprial dans toute sa puret. C'taient ces
+feuilles prcieuses semblables la fleur elle-mme, ces feuilles
+de la premire rcolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
+l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
+mains soigneusement gantes, ont seuls le droit de cueillir!
+
+Un Europen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
+clbrer cette boisson, que les six convives humaient petites
+gorges, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
+avaient l'habitude.
+
+C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en taient plus apprcier
+les dlicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
+socit, richement vtus de la han-chaol, lgre chemisette, du
+ma-coual, courte tunique, de la haol, longue robe se
+boutonnant sur le ct; ayant aux pieds babouches jaunes et
+chaussettes piques, aux jambes pantalons de soie que serrait la
+taille une charpe glands, sur la poitrine le plastron de soie
+finement brod, l'ventail la ceinture, ces aimables personnages
+taient ns au pays mme o l'arbre th donne une fois l'an sa
+moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
+des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
+ailerons de requin, ils l'avaient savour comme il le mritait
+pour la dlicatesse de ses prparations; mais son menu, qui et
+tonn un tranger, n'tait pas pour les surprendre.
+
+En tout cas, ce quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
+ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o
+ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
+traits, ce jour-l, ils l'apprirent alors.
+
+Les tasses taient encore pleines. Au moment de vider la sienne
+pour la dernire fois, l'indiffrent, s'accoudant sur la table,
+les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: Mes amis,
+coutez-moi sans rire. Le sort en est jet. Je vais introduire
+dans mon existence un lment nouveau, qui en dissipera peut-tre
+la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
+l'apprendra. Ce dner, auquel je vous ai convis, est mon dner
+d'adieu la vie de garon. Dans quinze jours, je serai mari,
+et...
+
+-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'cria l'optimiste.
+Regarde! Les pronostics sont pour toi!
+
+En effet, tandis que les lampes crpitaient en jetant de ples
+lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fentres, et
+les petites feuilles de th flottaient perpendiculairement dans
+les tasses. Autant d'heureux prsages qui ne pouvaient tromper!
+
+Aussi, tous de fliciter leur hte, qui reut ces compliments avec
+la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
+personne, destine au rle d'lment nouveau, dont il avait fait
+choix, aucun n'eut l'indiscrtion de l'interroger ce sujet.
+
+Cependant, le philosophe n'avait pas ml sa voix au concert
+gnral des flicitations. Les bras croiss, les yeux demi clos,
+un sourire ironique sur les lvres, il ne semblait pas plus
+approuver les complimenteurs que le compliment.
+
+Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'paule, et, d'une
+voix qui semblait moins calme que d'habitude: Suis-je donc trop
+vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non.
+
+-- Trop jeune?
+
+-- Pas davantage.
+
+-- Tu trouves que j'ai tort?
+
+-- Peut-tre!
+
+-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
+pour me rendre heureux.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?...
+
+-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'tre!
+S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer deux, c'est
+pire!
+
+-- Je ne serai donc jamais heureux?...
+
+-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
+
+-- Le malheur ne peut m'atteindre!
+
+-- Tant pis, car alors tu es incurable!
+
+-- Ah! ces philosophes! s'cria le plus jeune des convives. Il ne
+faut pas les couter. Ce sont des machines thories! Ils en
+fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien
+l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
+n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
+disent nos potes, puissent les deux phnix t'apparatre toujours
+tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hte!
+
+-- Et moi, rpondit le philosophe, je bois la prochaine
+intervention de quelque divinit protectrice, qui, pour le rendre
+heureux, le fasse passer par l'preuve du malheur!
+
+Sur ce toast assez bizarre, les convives se levrent,
+rapprochrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
+moment de la lutte; puis, aprs les avoir successivement baisss
+et remonts en inclinant la tte, ils prirent cong les uns des
+autres.
+
+A la description du salon dans lequel ce repas a t donn, au
+menu exotique qui le composait, l'habillement des convives,
+leur manire de s'exprimer, peut-tre aussi la singularit de
+leurs thories, le lecteur a devin qu'il s'agissait de Chinois,
+non de ces Clestials qui semblent avoir t dcolls d'un
+paravent ou tre en rupture de potiche, mais de ces modernes
+habitants du Cleste Empire, dj europenniss par leurs
+tudes, leurs voyages, leurs frquentes communications avec les
+civiliss de l'Occident.
+
+En effet, c'tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
+rivire des Perles Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn de
+l'insparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
+meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrime
+classe bouton bleu, Yin-Pang, riche ngociant en soieries de la
+rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettr.
+
+Et cela se passait le vingt-septime jour de la quatrime lune,
+pendant la premire de ces cinq veilles, qui se partagent si
+potiquement les heures de la nuit chinoise.
+
+
+II
+DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
+PLUS NETTE
+
+Si Kin-Fo avait donn ce dner d'adieu ses amis de Canton, c'est
+que c'tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
+qu'il avait pass une partie de son adolescence. Des nombreux
+camarades que doit compter un jeune homme riche et gnreux, les
+quatre invits du bateau-fleurs taient les seuls qui lui
+restassent cette poque. Quant aux autres, disperss aux hasards
+de la vie, il et vainement cherch les runir.
+
+Kin-Fo habitait alors Shang-Ha, et, pour faire changer d'air
+son ennui, il tait venu le promener pendant quelques jours
+Canton. Mais, ce soir mme, il devait prendre le steamer qui fait
+escale aux points principaux de la cte et revenir tranquillement
+ son yamen.
+
+Si Wang avait accompagn Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
+quittait jamais son lve, auquel les leons ne manquaient pas. A
+vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
+de sentences perdues; mais la machine thories -- ainsi que
+l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.
+
+Kin-Fo tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
+tend se transformer, et qui ne se sont jamais rallis aux
+Tartares. On n'et pas rencontr son pareil dans les provinces du
+Sud, o les hautes et basses classes se sont plus intimement
+mlanges avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son pre ni par
+sa mre, dont les familles, depuis la conqute, se tenaient
+l'cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
+Grand, bien bti, plutt blanc que jaune, les sourcils tracs en
+droite ligne, les yeux disposs suivant l'horizontale et se
+relevant peine vers les tempes, le nez droit, la face non
+aplatie, il et t remarqu mme auprs des plus beaux spcimens
+des populations de l'Occident.
+
+En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'tait que par son
+crne soigneusement ras, son front et son cou sans un poil, sa
+magnifique queue, qui, prenant naissance l'occiput, se droulait
+sur son dos comme un serpent de jais. Trs soign de sa personne,
+il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
+lvre suprieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
+dessous le point d'orgue de l'criture musicale. Ses ongles
+s'allongeaient de plus d'un centimtre, preuve qu'il appartenait
+bien cette catgorie de gens fortuns qui peuvent vivre sans
+rien faire. Peut-tre, aussi, la nonchalance de sa dmarche, le
+hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore ce comme il
+faut qui se dgageait de toute sa personne.
+
+D'ailleurs Kin-Fo tait n Pking, avantage dont les Chinois se
+montrent trs fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
+rpondre: Je suis d'En-Haut!. C'tait Pking, en effet, que
+son pre Tchoung-Hou demeurait au moment de sa naissance, et il
+avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer dfinitivement
+Shang-Ha.
+
+Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
+possdait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
+le commerce. Pendant les premires annes de sa carrire, tout ce
+que produit ce riche territoire si peupl, papiers de Swatow,
+soieries de Sou-Tchou, sucres candis de Formose, ths de Hankow
+et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
+de Yunanne, tout fut pour lui lment de ngoce et matire
+trafic. Sa principale maison de commerce, son hong tait
+Shang-Ha mais il possdait des comptoirs Nan-King, Tien-Tsin,
+ Macao, Hong-Kong. Trs ml au mouvement europen, c'taient
+les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'tait
+le cble lectrique qui lui donnait le cours des soieries Lyon
+et de l'opium Calcutta. Aucun de ces agents du progrs, vapeur
+ou lectricit, ne le trouvait rfractaire, ainsi que le sont la
+plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
+gouvernement, dont ce progrs diminue peu peu le prestige.
+
+Bref, Tchoung-Hou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
+commerce avec l'intrieur de l'Empire que dans ses transactions
+avec les maisons portugaises, franaises, anglaises ou amricaines
+de Shang-Ha de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o Kin-Fo
+venait au monde, sa fortune dpassait dj quatre cent mille
+dollars.
+
+Or, pendant les annes qui suivirent, cette pargne allait tre
+double, grce la cration d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
+appeler le commerce des coolies du Nouveau Monde.
+
+On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
+et hors de proportion avec l'tendue de ce vaste territoire,
+diversement mais potiquement nomm Cleste Empire, Empire du
+Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+
+On ne l'value pas moins de trois cent soixante millions
+d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
+terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
+Chine, mme avec ses nombreuses rizires, ses immenses cultures de
+millet et de bl, ne suffit pas le nourrir. De l un trop-plein
+qui ne demande qu' s'chapper par ces troues que les canons
+anglais et franais ont faites aux murailles matrielles et
+morales du Cleste Empire.
+
+C'est vers l'Amrique du Nord et principalement sur l'tat de
+Californie, que s'est dvers ce trop-plein. Mais cela s'est fait
+avec une telle violence, que le Congrs a d prendre des mesures
+restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomme la
+peste jaune. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
+d'migrants chinois aux tats-Unis n'auraient pas sensiblement
+amoindri la Chine, et c'et t l'absorption de la race anglo-
+saxonne au profit de la race mongole.
+
+Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste chelle. Ces
+coolies, vivant d'une poigne de riz, d'une tasse de th et d'une
+pipe de tabac, aptes tous les mtiers, russirent rapidement au
+lac Sal, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'tat de
+Californie, o ils abaissrent considrablement le prix de la
+main-d'oeuvre.
+
+Des compagnies se formrent donc pour le transport de ces
+migrants si peu coteux. On en compta cinq, qui opraient le
+racolage dans cinq provinces du Cleste Empire, et une sixime,
+fixe San Francisco. Les premires expdiaient, la dernire
+recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
+rexpdiait.
+
+Ceci demande une explication.
+
+Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
+chez les Mlicains, nom qu'ils donnent aux populations des
+tats-Unis, mais une condition, c'est que leurs cadavres seront
+fidlement ramens la terre natale pour y tre enterrs. C'est
+une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
+non, qui oblige les compagnies envers l'migrant, et rien ne
+saurait la faire luder.
+
+Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
+de fonds particuliers, est-elle charge de frter les navires
+cadavres, qui repartent pleines charges de San Francisco pour
+Shang-Ha, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
+source de bnfices.
+
+L'habile et entreprenant Tchoung-Hou sentit cela. Au moment o il
+mourut, en 1866, il tait directeur de la compagnie de Kouang-
+Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
+des Fonds des Morts, San Francisco.
+
+Ce jour-l, Kin-Fo, n'ayant plus ni pre ni mre, hritait d'une
+fortune value quatre millions de francs place en actions de
+la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+
+Au moment o il perdit son pre, le jeune hritier, g de dix-
+neuf ans, se ft trouv seul, s'il n'et eu Wang, l'insparable
+Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+
+Or, qu'tait ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
+de Shang-Ha. Il avait t le commensal du pre avant d'tre celui
+du fils. Mais d'o venait-il? A quel pass pouvait-on le
+rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
+Hou et Kin-Fo auraient seuls pu rpondre.
+
+Et s'ils avaient jug convenable de le faire ce qui n'tait pas
+probable, voici ce que l'on et appris: Personne n'ignore que la
+Chine est, par excellence, le royaume o les insurrections peuvent
+durer pendant bien des annes, et soulever des centaines de mille
+hommes.
+
+Or, au XVIIe sicle, la clbre dynastie des Ming, d'origine
+chinoise, rgnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
+1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
+qui menaaient la capitale, demanda secours un roi tartare.
+
+Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les rvolts, profita
+de la situation pour renverser celui qui avait implor son aide,
+et proclama empereur son propre fils Chun-Tch.
+
+A partir de cette poque, l'autorit tartare fut substitue
+l'autorit chinoise, et le trne occup par des empereurs
+mantchoux.
+
+Peu peu, surtout dans les classes infrieures de la population,
+les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
+Nord, la sparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
+strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
+particulirement au milieu des provinces septentrionales de
+l'Empire. L se cantonnrent des irrconciliables, qui restrent
+fidles la dynastie dchue.
+
+Le pre de Kin-Fo tait de ces derniers, et il ne dmentit pas les
+traditions de sa famille, qui avait refus de pactiser avec les
+Tartares. Un soulvement contre la domination trangre, mme
+aprs trois cents ans d'exercice, l'et trouv prt agir.
+
+Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
+opinions politiques.
+
+Or, en 1860, rgnait encore cet empereur S'Hine-Fong, qui dclara
+la guerre l'Angleterre et la France, -- guerre termine par le
+trait de Pking, le 25 octobre de ladite anne.
+
+Mais, avant cette poque, un formidable soulvement menaait dj
+la dynastie rgnante. Les Tchang-Mao ou Ta-ping, les rebelles
+aux longs cheveux, s'taient empars de Nan-King en 1853 et de
+Shang-Ha en 1855 S'Hine-Fong mort, son jeune fils eut fort
+faire pour repousser les Ta-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
+prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-tre
+n'et-il pu sauver son trne.
+
+C'est que ces Ta-ping, ennemis dclars des Tartares, fortement
+organiss pour la rbellion, voulaient remplacer la dynastie des
+Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
+la premire bannire noire, charge de tuer; la seconde
+bannire rouge, charge d'incendier; la troisime bannire
+jaune, charge de piller; la quatrime bannire blanche, charge
+d'approvisionner les trois autres.
+
+Il y eut d'importantes oprations militaires dans le Kiang-Sou.
+Sou-Tchou et Kia-Hing, cinq lieues de Shang-Ha, tombrent au
+pouvoir des rvolts et furent repris, non sans peine, par les
+troupes impriales. Shang-Ha, trs menace tait mme attaque,
+le 18 aot 1860, au moment o les gnraux Grant et Montauban,
+commandant l'arme anglo-franaise, canonnaient les forts du Pe-
+Ho.
+
+Or, cette poque, Tchoung-Hou, le pre de Kin-Fo, occupait une
+habitation prs de Shang-Ha, non loin du magnifique pont que les
+ingnieurs chinois avaient jet sur la rivire de Sou-Tchou. Ce
+soulvement des Ta-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
+puisqu'il tait principalement dirig contre la dynastie tartare.
+
+Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 aot, aprs que
+les rebelles eurent t rejets hors de Shang-Ha, la porte de
+l'habitation de Tchoung-Hou s'ouvrit brusquement.
+
+Un fuyard, ayant pu dpister ceux qui le poursuivaient, vint
+tomber aux pieds de Tchoung-Hou. Ce malheureux n'avait plus une
+arme pour se dfendre. Si celui auquel il venait demander asile le
+livrait la soldatesque impriale, il tait perdu.
+
+Le pre de Kin-Fo n'tait pas homme trahir un Tai-ping, qui
+avait cherch refuge dans sa maison.
+
+Il referma la porte et dit: Je ne veux pas savoir, je ne saurai
+jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o tu viens! Tu es mon
+hte, et, par cela seul, en sret chez moi.
+
+Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
+avait peine la force.
+
+Ton nom? lui demanda Tchoung-Hou.
+
+-- Wang.
+
+C'tait Wang, en effet, sauv par la gnrosit de Tchoung-Hou,
+gnrosit qui aurait cot la vie ce dernier, si l'on avait
+souponn qu'il donnt asile un rebelle. Mais Tchoung-Hou tait
+de ces hommes antiques, qui tout hte est sacr.
+
+Quelques annes aprs, le soulvement des rebelles tait
+dfinitivement rprim. En 1864, l'empereur Ta-ping, assig dans
+Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
+Impriaux.
+
+Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
+Jamais il n'eut rpondre sur son pass.
+
+Personne ne l'interrogea cet gard. Peut-tre craignait-on d'en
+apprendre trop! Les atrocits commises par les rvolts avaient
+t, dit-on, pouvantables. Sous quelle bannire avait servi Wang,
+la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
+l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
+appartenu qu' la colonne de ravitaillement.
+
+Wang, enchant de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
+de cette hospitalire maison. Aprs la mort de Tchoung-Hou, son
+fils n'eut garde de se sparer de lui, tant il tait habitu la
+compagnie de cet aimable personnage.
+
+Mais, en vrit, l'poque o commence cette histoire, qui et
+jamais reconnu un ancien Ta-ping, un massacreur, un pillard ou un
+incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
+ans, ce moraliste lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevs
+vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
+couleur peu voyante, sa ceinture releve sur la poitrine par un
+commencement d'obsit, sa coiffure rgle suivant le dcret
+imprial, c'est--dire un chapeau de fourrure aux bords dresss le
+long d'une calotte d'o s'chappaient des houppes de filets
+rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
+de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
+mille caractres de l'criture chinoise, d'un lettr du dialecte
+suprieur, d'un premier laurat de l'examen des docteurs, ayant le
+droit de passer sous la grande porte de Pking, rserve au Fils
+du Ciel?
+
+Peut-tre, aprs tout, oubliant un pass plein d'horreur, le
+rebelle s'tait-il bonifi au contact de l'honnte Tchoung-Hou,
+et avait-il tout doucement bifurqu sur le chemin de la
+philosophie spculative! Et voil pourquoi ce soir-l, Kin-Fo et
+Wang, qui ne se quittaient jamais, taient ensemble Canton,
+pourquoi, aprs ce dner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
+quais la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
+ Shang-Ha.
+
+Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux mme.
+
+Wang, regardant droite, gauche, philosophant la lune, aux
+toiles, passait en souriant sous la porte de l'ternelle
+Puret, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
+de l'ternelle joie, dont les battants lui semblaient ouverts
+sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
+les tours de la pagode des Cinq Cents Divinits.
+
+Le steamer Perma tait l, sous pression. Kin-Fo et Wang
+s'installrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
+courant du fleuve des Perles, qui entrane quotidiennement avec la
+fange de ses berges des corps de supplicis, imprima au bateau une
+extrme vitesse. Le steamer passa comme une flche entre les
+ruines laisses et l par les canons franais, devant la pagode
+ neuf tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, prs de
+Whampoa, o mouillent les plus gros btiments, entre les lots et
+les estacades de bambous des deux rives.
+
+Les cent cinquante kilomtres, c'est--dire les trois cent
+soixante-quinze lis, qui sparent Canton de l'embouchure du
+fleuve, furent franchis dans la nuit.
+
+Au lever du soleil, le Perma dpassait la Gueule-du-Tigre, puis
+les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'le de Hong-
+Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
+dans la brume matinale, et, aprs la plus heureuse des traverses,
+Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jauntres du fleuve
+Bleu, dbarquaient Shang-Ha, sur le littoral de la province de
+Kiang-Nan.
+
+
+III
+O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
+VILLE DE SHANG-HA
+
+Un proverbe chinois dit: Quand les sabres sont rouills et les
+bches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
+pleins. Quand les degrs des temples sont uss par les pas des
+fidles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
+mdecins vont pied et les boulangers cheval, L'Empire est bien
+gouvern. Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
+ tous les tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
+un o ce desideratum soit encore loin de se raliser, c'est
+prcisment le Cleste Empire. L, ce sont les sabres qui
+reluisent et les bches qui se rouillent, les prisons qui
+regorgent et les greniers qui se dsemplissent. Les boulangers
+chment plus que les mdecins, et, si les pagodes attirent les
+fidles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prvenus ni
+de plaideurs.
+
+D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrs,
+qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
+l'est l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
+provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
+Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Core, les les Liou-Tchou,
+etc., ne peut tre que trs imparfaitement administr. Si les
+Chinois s'en doutent bien un peu, les trangers ne se font aucune
+illusion cet gard. Seul, peut-tre, l'empereur, enferm dans
+son palais, dont il franchit rarement les portes, l'abri des
+murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, pre et mre de ses
+sujets, faisant ou dfaisant les lois son gr, ayant droit de
+vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
+naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
+fronts se tranent dans la poussire, trouve que tout est pour le
+mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait mme pas essayer
+de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
+jamais.
+
+Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut tre
+gouvern l'europenne qu' la chinoise? On serait tent de le
+croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha, mais en
+dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
+maintient dans une sorte d'autonomie trs apprcie.
+
+Shang-Ha, la ville proprement dite, est situe sur la rive gauche
+de la petite rivire Houang-Pou, qui, se runissant angle droit
+avec le Wousung, va se mler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
+de l se perd dans la mer jaune.
+
+C'est un ovale, couch du nord au sud, enceint de hautes
+murailles, perc de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
+Rseau inextricable de ruelles dalles, que les balayeuses
+mcaniques s'useraient nettoyer; boutiques sombres sans
+devantures ni talages, o fonctionnent des boutiquiers nus
+jusqu' la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, peine
+des cavaliers; quelques temples indignes ou chapelles trangres;
+pour toutes promenades, un jardin-th et un champ de parade
+assez marcageux, tabli sur un sol de remblai, comblant
+d'anciennes rizires et sujet aux manations paludennes;
+travers ces rues, au fond de ces maisons troites, une population
+de deux cent mille habitants, telle est cette cit d'une
+habitabilit peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
+importance commerciale.
+
+L, en effet, aprs le trait de Nan-King, les trangers eurent
+pour la premire fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
+grande porte ouverte, en Chine, au trafic europen. Aussi, en
+dehors de Shang-Ha et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
+concd, moyennant une rente annuelle, trois portions de
+territoire aux Franais, aux Anglais et aux Amricains, qui sont
+au nombre de deux mille environ.
+
+De la concession franaise, il y a peu dire. C'est la moins
+importante. Elle confine presque l'enceinte nord de la ville, et
+s'tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la spare du
+territoire anglais. L s'lvent les glises des lazaristes et des
+jsuites, qui possdent aussi, quatre milles de Shang-Ha, le
+collge de Tsikav, o ils forment des bacheliers chinois. Mais
+cette petite colonie franaise n'gale pas ses voisines beaucoup
+prs. Des dix maisons de commerce, fondes en 1861, il n'en reste
+plus que trois, et le Comptoir d'escompte a mme prfr s'tablir
+sur la concession anglaise.
+
+Le territoire amricain occupe la partie en retour sur le Wousung.
+Il est spar du territoire anglais par le Sou-Tchou-Creek, que
+traverse un pont de bois. L se voient l'htel Astor, l'glise des
+Missions; l se creusent les docks installs pour la rparation
+des navires europens.
+
+Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
+contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
+quais, maisons vrandas et jardins, palais des princes du
+commerce, l'Oriental Bank, le hong de la clbre maison Dent
+avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
+Jardyne, des Russel et autres grands ngociants, le club Anglais,
+le thtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
+bibliothque, tel est l'ensemble de cette riche cration des
+Anglo-Saxons, qui a justement mrit le nom de colonie modle.
+
+C'est pourquoi, sur ce territoire privilgi, sous le patronage
+d'une administration librale, ne s'tonnera-t-on pas de trouver,
+ainsi que le dit M. Lon Rousset, une ville chinoise d'un
+caractre tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
+ailleurs.
+
+Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'tranger, arriv par la
+route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
+dvelopper au souffle de la mme brise, les trois couleurs
+franaises et le yacht du Royaume-Uni, les toiles amricaines
+et la croix de Saint-Andr, jaune sur fond vert, de l'Empire des
+Fleurs.
+
+Quant aux environs de Shang-Ha, pays plat, sans un arbre, coup
+d'troites routes empierres et de sentiers tracs angles
+droits, trou de citernes et d' arroyos distribuant l'eau
+d'immenses rizires, sillonn de canaux portant des jonques qui
+drivent au milieu des champs, comme les gribanes travers les
+campagnes de la Hollande, c'tait une sorte de vaste tableau, trs
+vert de ton, auquel et manqu son cadre.
+
+Le Perma, son arrive, avait accost le quai du port indigne,
+devant le faubourg Est de Shang-Ha. C'est l que Wang et Kin-Fo
+dbarqurent dans l'aprs-midi.
+
+Le va-et-vient des gens affairs tait norme sur la rive,
+indescriptible sur la rivire. Les jonques par centaines, les
+bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites la
+godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
+formaient comme une ville flottante, o vivait une population
+maritime qu'on ne peut valuer moins de quarante mille mes, --
+population maintenue dans une situation infrieure et dont la
+partie aise ne peut s'lever jusqu' la classe des lettrs ou des
+mandarins.
+
+Les deux amis s'en allrent en flnant sur le quai, au milieu de
+la foule htroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
+d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
+bonzes, lamas, prtres catholiques, vtus la chinoise avec queue
+et ventail, soldats indignes, ti-paos, les sergents de ville
+de l'endroit, et compradores, sortes de commis-courtiers, qui
+font les affaires des ngociants europens.
+
+Kin-Fo, son ventail la main, promenait sur la foule son regard
+indiffrent, et ne prenait aucun intrt ce qui se passait
+autour de lui. Ni le son mtallique des piastres mexicaines, ni
+celui des tals d'argent, ni celui des sapques de cuivre, que
+vendeurs et chalands changeaient avec bruit, n'auraient pu le
+distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
+faubourg tout entier.
+
+Wang, lui, avait dploy son vaste parapluie jaune, dcor de
+monstres noirs, et, sans cesse orient, comme doit l'tre un
+Chinois de race, il cherchait partout matire quelque
+observation.
+
+En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
+hasard, une douzaine de cages en bambous, o grimaaient des
+ttes de criminels, qui avaient t excuts la veille.
+
+Peut-tre, dit-il, y aurait-il mieux faire que d'abattre des
+ttes! Ce serait de les rendre plus solides!
+
+Kin-Fo n'entendit sans doute pas la rflexion de Wang, qui l'et
+certainement tonn de la part d'un ancien Ta-ping.
+
+Tous deux continurent suivre le quai, en tournant les murailles
+de la ville chinoise.
+
+A l'extrmit du faubourg, au moment o ils allaient mettre le
+pied sur la concession franaise, un indigne, vtu d'une longue
+robe bleue, frappant d'un petit bton une corne de buffle qui
+rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+
+Un sien-cheng, dit le philosophe.
+
+-- Que nous importe! rpondit Kin-Fo.
+
+-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
+occasion, au moment de te marier!
+
+Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+
+Le sien-cheng est une sorte de prophte populaire, qui, pour
+quelques sapques, fait mtier de prdire l'avenir. Il n'a
+d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
+petit oiseau, cage qu'il accroche l'un des boutons de sa robe,
+et un jeu de soixante-quatre cartes, reprsentant des figures de
+dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
+gnralement superstitieux, ne font point fi des prdictions du
+sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au srieux.
+
+Sur un signe de Wang, celui-ci tala terre un tapis de
+cotonnade, y dposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
+le disposa sur le tapis, de manire que les figures fussent
+invisibles.
+
+La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
+choisit une des cartes, et rentra, aprs avoir reu un grain de
+riz pour rcompense.
+
+Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
+et une devise, crite en kunanrima, cette langue mandarine du
+Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+
+Et alors, s'adressant Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
+prdit ce que ses confrres de tous pays prdisent invariablement
+sans se compromettre, savoir, qu'aprs quelque preuve
+prochaine, il jouirait de dix mille annes de bonheur.
+
+Une, rpondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
+reste!
+
+Puis, il jeta terre un tal d'argent, sur lequel le prophte se
+prcipita comme un chien affam sur un os moelle.
+
+De pareilles aubaines ne lui taient pas ordinaires.
+
+Cela fait, Wang et son lve se dirigrent vers la colonie
+franaise, le premier songeant cette prdiction qui s'accordait
+avec ses propres thories sur le bonheur, le second sachant bien
+qu'aucune preuve ne pouvait l'atteindre.
+
+Ils passrent ainsi devant le consulat de France, remontrent
+jusqu'au ponceau jet, sur Yang-King-Pang, traversrent le
+ruisseau, prirent obliquement travers le territoire anglais, de
+manire gagner le quai du port europen.
+
+Midi sonnait alors. Les affaires, trs actives pendant la matine,
+cessrent comme par enchantement. La journe commerciale tait
+pour ainsi dire termine, et le calme allait succder au
+mouvement, mme dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
+rapport.
+
+En ce moment, quelques navires trangers arrivaient au port, la
+plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
+bien le dire, sont chargs d'opium. Cette abrutissante substance,
+ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
+d'affaires qui dpasse deux cent soixante millions de francs et
+rapporte trois cents pour cent de bnfice. En vain le
+gouvernement chinois a-t-il voulu empcher l'importation de
+l'opium dans le Cleste Empire. La guerre de 1841 et le trait de
+Nan-King ont donn libre entre la marchandise anglaise et gain
+de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
+si le gouvernement de Pking a t jusqu' dicter la peine de
+mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
+accommodements moyennant finance avec les dpositaires de
+l'autorit. On croit mme que le mandarin gouverneur de Shang-Ha
+encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
+les agissements de ses administrs.
+
+Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient cette
+dtestable habitude de fumer l'opium, qui dtruit tous les
+ressorts de l'organisme et conduit rapidement la mort.
+
+Aussi, jamais une once de cette substance n'tait-elle entre dans
+la riche habitation, o les deux amis arrivaient, une heure aprs
+avoir dbarqu sur le quai de Shang-Ha Wang -- ce qui aurait
+encore surpris de la part d'un ex-Ta-ping -- n'avait pas manqu
+de dire: Peut-tre y aurait-il mieux faire que d'importer
+l'abrutissement tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
+philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
+philosophes!
+
+
+IV
+DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
+JOURS DE RETARD
+
+Un yamen est un ensemble de constructions varies, ranges suivant
+une ligne parallle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
+pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
+le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang lev et
+appartient l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
+Clestials d'en possder en toute proprit, et c'tait un de ces
+somptueux htels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+
+Wang et son lve s'arrtrent la porte principale, ouverte au
+front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
+constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+
+Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'et t celle
+d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup la premire
+place sous l'auvent dcoup et peinturlur de la porte. L, de
+nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrs
+qui auraient eu rclamer justice. Mais, au lieu de ce tambour
+des plaintes, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entre du
+yamen, et contenaient du th froid, incessamment renouvel par les
+soins de l'intendant. Ces jarres taient la disposition des
+passants, gnrosit qui faisait honneur Kin-Fo. Aussi tait-il
+bien vu, comme on dit, de ses voisins de l'Est et de l'Ouest.
+
+A l'arrive du matre, les gens de la maison accoururent la
+porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,
+portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,
+veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la
+domesticit chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.
+Une dizaine de coolies, engags au mois pour les gros ouvrages, se
+tenaient un peu en arrire.
+
+L'intendant souhaita la bienvenue au matre du logis.
+
+Celui-ci fit peine un signe de la main et passa rapidement.
+
+Soun? dit-il seulement.
+
+Soun! rpondit Wang en souriant. Si Soun tait l, ce ne serait
+plus Soun!
+
+-- O est Soun? rpta Kin-Fo.
+
+L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce
+qu'tait devenu Soun.
+
+Or, Soun n'tait rien moins que le premier valet de chambre,
+spcialement attach la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
+pouvait en aucune faon se passer.
+
+Soun tait-il donc un domestique modle? Non.
+
+Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohrent,
+maladroit de ses mains et de sa langue, foncirement gourmand,
+lgrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l, mais
+fidle, en somme, et le seul, aprs tout, qui et le don
+d'mouvoir son matre.
+
+Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fcher contre
+Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'tait autant de pris
+sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en
+mouvement. Un serviteur hyginique, on le voit.
+
+D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques
+chinois, venait de lui-mme au-devant de la correction, quand il
+l'avait mrite. Son matre ne la lui pargnait pas.
+
+Les coups de rotin pleuvaient sur ses paules, ce dont Soun se
+proccupait peu. Mais, quoi il se montrait infiniment plus
+sensible, c'tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait
+subir la queue natte qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il
+s'agissait de quelque faute grave.
+
+Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient ce bizarre
+appendice. La perte de la queue, c'est la premire punition qu'on
+applique aux criminels! C'est un dshonneur pour la vie! Aussi, le
+malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'tre condamn
+en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au
+service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Cleste
+Empire -- mesurait un mtre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il
+n'en restait plus que cinquante-sept centimtres.
+
+A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entirement chauve!
+
+Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
+maison, traversrent le jardin, dont les arbres, encaisss pour la
+plupart dans des vases en terre cuite, et taills avec un art
+surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
+fantastiques. Puis, ils contournrent le bassin, peupl de
+gouramis et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait
+sous les larges fleurs rouge ple du nelumbo, le plus beau des
+nnuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salurent un
+hiroglyphique quadrupde, peint en couleurs violentes sur un mur
+ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivrent enfin la
+porte de la principale habitation du yamen.
+
+C'tait une maison compose d'un rez-de-chausse et d'un tage,
+leve sur une terrasse laquelle six gradins de marbre donnaient
+accs. Des claies de bambous taient tendues comme des auvents
+devant les portes et les fentres, afin de rendre supportable la
+temprature dj excessive, en favorisant l'aration intrieure.
+Le toit plat contrastait avec le fatage fantaisiste des pavillons
+sems et l dans l'enceinte du yamen, et dont les crneaux, les
+tuiles multicolores, les briques dcoupes en fines arabesques,
+amusaient le regard.
+
+Au-dedans, l'exception des chambres spcialement rserves au
+logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'taient que salons entours de
+cabinets cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des
+guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences
+morales dont les Clestials ne sont point avares. Partout, des
+siges bizarrement contourns, en terre cuite ou en porcelaine, en
+bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins
+d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes
+aux formes varies, aux verres nuancs de couleurs tendres, et
+plus harnaches de glands, de franges et de houppes qu'une mule
+espagnole; partout aussi, de ces petites tables th qu'on
+appelle tcha-ki, complment indispensable d'un mobilier chinois.
+Quant aux ciselures d'ivoire et d'caille, aux bronzes niells,
+aux brle-parfum, aux laques agrmentes de filigranes d'or en
+relief, aux jades blanc laiteux et vert meraude, aux vases ronds
+ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux
+porcelaines plus recherches encore de la dynastie des Yen, aux
+maux cloisonns roses et jaunes translucides, dont le secret est
+introuvable aujourd'hui, on et, non pas perdu, mais pass des
+heures les compter.
+
+Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise
+allie au confort europen.
+
+En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses gots le prouvent -- tait
+un homme de progrs. Aucune invention moderne des Occidentaux ne
+le trouvait rfractaire leur importation.
+
+Il appartenait la catgorie de ces Fils du Ciel, trop rares
+encore, que sduisent les sciences physiques et chimiques.
+
+Il n'tait donc pas de ces barbares qui couprent les premiers
+fils lectriques que la maison Reynolds voulut tablir jusqu'au
+Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrive des
+malles anglaises et amricaines, ni de ces mandarins arrirs,
+qui, pour ne pas laisser le cble sous-marin de Shang-Ha Hong-
+Kong s'attacher un point quelconque du territoire, obligrent
+les lectriciens le fixer sur un bateau flottant en pleine
+rivire!
+
+Non! Kin-Fo se joignait ceux de ses compatriotes qui
+approuvaient le gouvernement d'avoir fond les arsenaux et les
+chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingnieurs franais.
+Aussi possdait-il des actions de la compagnie de ces steamers
+chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha dans un
+intrt purement national, et tait-il intress dans ces
+btiments grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou
+quatre jours sur la malle anglaise.
+
+On a dit que le progrs matriel s'tait introduit jusque dans son
+intrieur. En effet, des appareils tlphoniques mettaient en
+communication les divers btiments de son yamen. Des sonnettes
+lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la
+saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus
+avis en cela que ses concitoyens, qui glent devant l'tre vide
+sous leur quadruple vtement. Il s'clairait au gaz tout comme
+l'inspecteur gnral des douanes de Pking, tout comme le
+richissime M. Yang, principal propritaire des monts-de-pit de
+l'Empire du Milieu! Enfin, ddaignant l'emploi surann de
+l'criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --
+on le verra bientt -- avait adopt le phonographe, rcemment
+port par Edison au dernier degr de la perfection.
+
+Ainsi donc, l'lve du philosophe Wang avait, dans la partie
+matrielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce
+qu'il fallait pour tre heureux! Et il ne l'tait pas! Il avait
+Soun pour dtendre son apathie quotidienne, et Soun mme ne
+suffisait pas lui donner le bonheur!
+
+Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'tait jamais
+o il aurait d tre, ne se montrait gure! Il devait sans doute
+avoir quelque grave faute se reprocher, quelque grosse
+maladresse commise en l'absence de son matre, et s'il ne
+craignait pas pour ses paules, habitues au rotin domestique,
+tout portait croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+
+Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
+s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix
+indiquait une impatience mal contenue.
+
+-- Soun! avait rpt Wang, dont les bons conseils et les
+objurgations taient toujours rests sans effet sur l'incorrigible
+valet.
+
+-- Que l'on dcouvre Soun et qu'on me l'amne! dit Kin-Fo en
+s'adressant l'intendant, qui mit tout son monde la recherche
+de l'introuvable.
+
+Wang et Kin-Fo restrent seuls.
+
+La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui
+rentre son foyer de prendre quelque repos.
+
+-- Soyons sages! rpondit simplement l'lve de Wang.
+
+Et, aprs avoir serr la main du philosophe, il se dirigea vers
+son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+
+Kin-Fo, une fois seul, s'tendit sur un de ces moelleux divans de
+fabrication europenne, dont un tapissier chinois n'et jamais su
+disposer le confortable capitonnage. L, il se prit songer. Fut-
+ce son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait
+faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,
+puisqu'il tait la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette
+gracieuse personne ne demeurait pas Shang-Ha. Elle habitait
+Pking, et Kin-Fo se dit mme qu'il serait convenable de lui
+annoncer, en mme temps que son retour Shang-Ha, son arrive
+prochaine dans la capitale du Cleste Empire. Si mme il marquait
+un certain dsir, une lgre impatience de la revoir, cela ne
+serait pas dplac. Trs certainement, il prouvait une vritable
+affection pour elle! Wang le lui avait bien dmontr d'aprs les
+plus indiscutables rgles de la logique, et cet lment nouveau
+introduit dans son existence pourrait peut-tre en dgager
+l'inconnue...c'est--dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-
+Fo rvait dj les yeux ferms, et il se ft tout doucement
+endormi, s'il n'et senti une sorte de chatouillement sa main
+droite.
+
+Instinctivement, ses doigts se refermrent et saisirent un corps
+cylindrique lgrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils
+avaient certainement l'habitude de manier.
+
+Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'tait un rotin qui s'tait gliss
+dans sa main droite, et, en mme temps, ces mots, prononcs d'un
+ton rsign, se faisaient entendre: Quand monsieur voudra! Kin-
+Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
+rotin correcteur.
+
+Soun tait devant lui, demi courb, dans la posture d'un
+patient, prsentant ses paules. Appuy d'une main sur le tapis de
+la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+
+Enfin, te voil! dit Kin-Fo.
+
+-- Ai ai ya! rpondit Soun. Je n'attendais mon matre qu' la
+troisime veille! Quand monsieur voudra!
+
+Kin-Fo jeta le rotin terre. Soun, si jaune qu'il ft
+naturellement, parvint cependant plir!
+
+Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le matre, c'est
+que tu mrites mieux que cela! Qu'y a-t-il?
+
+-- Cette lettre!...
+
+-- Parle donc! s'cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui
+prsentait Souri.
+
+-- J'ai bien maladroitement oubli de vous la remettre avant votre
+dpart pour Canton!
+
+-- Huit jours de retard, coquin!
+
+-- J'ai eu tort, mon matre!
+
+-- Viens ici!
+
+-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
+Ai ai ya! Ce dernier cri tait un cri de dsespoir. Kin-Fo avait
+saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affils, il
+venait d'en trancher l'extrme bout.
+
+Il faut croire que les pattes repoussrent instantanment au
+malencontreux crabe, car il dtala prestement, non sans avoir
+ramass sur le tapis le morceau de son prcieux appendice.
+
+De cinquante-sept centimtres, la queue de Soun se trouvait
+rduite cinquante-quatre.
+
+Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'tait rejet sur le divan
+et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrive depuis
+huit jours. Il n'en voulait Soun que de sa ngligence, non du
+retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intresser?
+Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une motion.
+Une motion lui!
+
+Il la regardait donc, mais distraitement.
+
+L'enveloppe, faite d'une toile empese, montrait l'adresse -- et
+au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,
+portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres
+de deux et de Six cents.
+
+Cela indiquait qu'elle venait des tats-Unis d'Amrique.
+
+Bon! fit Kin-Fo, en haussant les paules, une lettre de mon
+correspondant de San Francisco!
+
+Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+
+En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?
+
+Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient
+tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque
+Californienne, que ses actions avaient mont de quinze ou vingt
+pour cent, que les dividendes distribuer dpasseraient ceux de
+l'anne prcdente, etc.!
+
+Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'taient
+vraiment pas pour l'mouvoir!
+
+Toutefois, quelques minutes aprs, Kin-Fo reprit la lettre et en
+dchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses
+yeux n'en cherchrent d'abord que la signature.
+
+C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut
+que me parler d'affaires! A demain les affaires!
+
+Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
+regard fut tout coup frapp par un mot soulign plusieurs fois
+au recto de la deuxime page. C'tait le mot passif, sur lequel
+le correspondant de San Francisco avait videmment voulu attirer
+l'attention de son client de Shang-Ha.
+
+Kin-Fo reprit alors la lettre son dbut, et la lut de la
+premire la dernire ligne, non sans un certain sentiment de
+curiosit, qui devait surprendre de sa part.
+
+Un instant, ses sourcils se froncrent; mais une sorte de
+ddaigneux sourire se dessina sur ses lvres, lorsqu'il eut achev
+sa lecture.
+
+Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
+s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
+communication directe avec Wang. Il porta mme le cornet sa
+bouche, et fut sur le point de faire rsonner le sifflet d'appel;
+mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et
+revint s'tendre sur le divan.
+
+Peuh! fit-il.
+
+Tout Kin-Fo tait dans ce mot.
+
+Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intresse que moi
+dans tout cela!
+
+Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle
+tait pose une bote oblongue, prcieusement cisele.
+
+Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrta.
+
+Que me disait sa dernire lettre? murmura-t-il.
+
+Et, au lieu de lever le couvercle de la bote, il poussa un
+ressort, fix l'une des extrmits. Aussitt une voix douce de
+se faire entendre!
+
+Mon petit frre an! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur
+Mei-houa la premire lune, comme la fleur de l'abricotier la
+deuxime, comme la fleur du pcher la troisime! Mon cher coeur,
+de pierre prcieuse, vous mille, vous dix mille bonjours!...
+
+C'tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe rptait
+les tendres paroles.
+
+Pauvre petite soeur cadette! dit Kin-Fo.
+
+Puis, ouvrant la bote, il retira de l'appareil le papier, zbr
+de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la
+lointaine voix, et le remplaa par un autre.
+
+Le phonographe tait alors perfectionn un point qu'il suffisait
+de parler voix haute pour que la membrane ft impressionne et
+que le rouleau, m par un mouvement d'horlogerie, enregistrt les
+paroles sur le papier de l'appareil.
+
+Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours
+calme, on n'et pu reconnatre sous quelle impression de joie ou
+de tristesse il formulait sa pense.
+
+Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.
+Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le
+papier spcial sur lequel l'aiguille, actionne par la membrane,
+avait trac des rainures obliques, correspondant aux paroles
+prononces; puis, plaant ce papier dans une enveloppe qu'il
+cacheta, il crivit de droite gauche l'adresse que voici:
+Madame L-ou, Avenue de Cha-Coua Pking. Un timbre lectrique
+fit aussitt accourir celui des domestiques qui tait charg de la
+correspondance. Ordre lui fut donn de porter immdiatement cette
+lettre la poste.
+
+Une heure aprs, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses
+bras son tchou-fou-jen, sorte d'oreiller de bambou tress, qui
+maintient dans les lits chinois une temprature moyenne, trs
+apprciable sous ces chaudes latitudes.
+
+
+V
+DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
+RECEVOIR
+
+Tu n'as pas encore de lettre pour moi?
+
+-- Eh! non, madame!
+
+-- Que le temps me parat long, vieille mre!
+
+Ainsi, pour la dixime fois de la journe, parlait la charmante
+L-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua,
+Pking. La vieille mre qui lui rpondait, et laquelle elle
+donnait cette qualification usite en Chine pour les servantes
+d'un ge respectable, c'tait la grognonne et dsagrable Mlle
+Nan.
+
+L-ou avait pous dix-huit ans un lettr de premier grade, qui
+collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+
+Ce savant avait le double de son ge et mourut trois ans aprs
+cette union disproportionne.
+
+La jeune veuve s'tait donc trouve seule au monde, lorsqu'elle
+n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage
+qu'il fit Pking, vers cette poque.
+
+Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiffrent
+lve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout
+doucement l'ide de modifier les conditions de sa vie en
+devenant le mari de la jolie veuve.
+
+L-ou ne fut point insensible la proposition qui lui fut faite.
+Et voil comment le mariage, dcid pour la plus grande
+satisfaction du philosophe, devait tre clbr ds que Kin-Fo,
+aprs avoir pris Shang-Ha les dispositions ncessaires, serait
+de retour Pking.
+
+Il n'est pas commun, dans le Cleste Empire, que les veuves se
+remarient, -- non qu'elles ne le dsirent autant que leurs
+similaires des contres occidentales, mais parce que ce dsir
+trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception la rgle,
+c'est que Kin-Fo, on le sait, tait un original. L-ou remarie,
+il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les pa-lous,
+arcs commmoratifs que l'empereur fait quelquefois lever en
+l'honneur des femmes clbres par leur fidlit l'poux dfunt;
+telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le
+tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,
+la veuve Yen-Tchiang, qui se dfigura en signe de douleur
+conjugale. Mais L-ou pensa qu'il y avait mieux faire de ses
+vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obissance, qui est
+tout le rle de la femme dans la famille chinoise, renoncer
+parler des choses du dehors, se conformer aux prceptes du livre
+Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur
+les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considration dont
+jouit l'pouse, qui, dans les classes leves, n'est point une
+esclave, comme on le croit gnralement. Aussi, L-ou,
+intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait
+tenir dans la vie du riche ennuy et se sentant attire vers lui
+par le dsir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, tait
+toute rsigne son nouveau sort.
+
+Le savant, sa mort, avait laiss la jeune veuve dans une
+situation de fortune aise, quoique mdiocre. La maison de
+l'avenue Cha-Coua tait donc modeste. L'insupportable Nan en
+composait tout le domestique, mais L-ou tait faite ses
+regrettables manires, qui ne sont point spciales aux servantes
+de l'Empire des Fleurs.
+
+C'tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de
+prfrence. L'ameublement en aurait sembl fort simple, n'eussent
+t les riches prsents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient
+de Shang-Ha. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres
+un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait
+accapar l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles trs
+chinoises, chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues
+quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se
+dployaient, comme de grands papillons aux ailes tendues, des
+ventails venus de la clbre cole de Swatow. D'une suspension de
+porcelaine s'chappaient d'lgants festons de ces fleurs
+artificielles, si admirablement fabriques avec la moelle de
+l'Arabia papyrifera de l'le de Formose, et qui rivalisaient
+avec les blancs nnuphars, les jaunes chrysanthmes et les lis
+rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinires en bois
+finement fouill. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous
+tresss des fentres ne laissaient passer qu'une lumire adoucie,
+et tamisaient, en les grenant pour ainsi dire, les rayons
+solaires. Un magnifique cran, fait de grandes plumes d'pervier,
+dont les taches, artistement disposes, figuraient une large
+pivoine -- cet emblme de la beaut dans l'Empire des Fleurs -,
+deux volires en forme de pagode, vritables kalidoscopes des
+plus clatants oiseaux de l'Inde, quelques timaols oliens,
+dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets
+enfin auxquels se rattachait une pense de l'absent, compltaient
+la curieuse ornementation de ce boudoir.
+
+Pas encore de lettre, Nan?
+
+-- Eh non! madame! pas encore!
+
+C'tait une charmante jeune femme que cette jeune L-ou.
+
+Jolie, mme pour des yeux europens, blanche et non jaune, elle
+avait de doux yeux se relevant peine vers les tempes, des
+cheveux noirs orns de quelques fleurs de pcher fixes par des
+pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils
+ peine estomps d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne
+mettait ni crpi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,
+ainsi que le font gnralement les beauts du Cleste Empire, ni
+rond de carmin sur sa lvre infrieure, ni petite raie verticale
+entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour
+impriale dpense annuellement pour dix millions de sapques. La
+jeune veuve n'avait que faire de ces ingrdients artificiels. Elle
+sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, ds lors, pouvait
+ddaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de
+chez elle.
+
+Quant la toilette de L-ou, rien de plus simple et de plus
+lgant. Une longue robe quatre fentes, ourle d'un large galon
+brod, sous cette robe une jupe plisse, la taille un plastron
+agrment de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach
+la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de
+jolies pantoufles ornes de perles: il n'en fallait pas plus la
+jeune veuve pour tre charmante, si l'on ajoute que ses mains
+taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ross,
+dans de petits tuis d'argent, cisels avec un art exquis.
+
+Et ses pieds? Eh bien, ses pieds taient petits, non par suite de
+cette coutume de dformation barbare qui tend heureusement se
+perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode
+dure depuis sept cents ans dj, et elle est probablement due
+quelque princesse estropie. Dans son application la plus simple,
+oprant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en
+laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de
+tronc de cne, gne absolument la marche, prdispose l'anmie et
+n'a pas mme pour raison d'tre, comme on a pu le croire, la
+jalousie des poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis
+la conqute tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises
+sur dix, ayant t soumises ds le premier ge cette suite
+d'oprations douloureuses, qui entranent la dformation du pied.
+
+Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
+encore L-ou. Voyez donc, vieille mre.
+
+-- C'est tout vu! rpondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui
+sortit de la chambre en grommelant.
+
+L-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+
+C'tait encore penser Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire
+de ces chaussures d'toffe, dont la fabrication est presque
+uniquement rserve la femme dans les mnages chinois, quelque
+classe qu'elle appartienne.
+
+Mais l'ouvrage lui tomba bientt des mains. Elle se leva, prit
+dans une bonbonnire deux ou trois pastques, qui craqurent sous
+ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code
+d'instructions dont toute honnte pouse doit faire sa lecture
+habituelle.
+
+De mme que le printemps est pour le travail la saison favorable,
+de mme l'aube est le moment le plus propice de la journe.
+
+Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs
+du sommeil.
+
+Soignez le mrier et le chanvre.
+
+Filez avec zle la soie et le coton.
+
+La vertu des femmes est dans l'activit et l'conomie.
+
+Les voisins feront votre loge...
+
+Le livre se ferma bientt. La tendre L-ou ne songeait mme pas
+ce qu'elle lisait.
+
+O est-il? se demanda-t-elle. Il a d aller Canton! Est-il de
+retour Shang-Ha? Quand arrivera-t-il Pking? La mer lui a-t-
+elle t propice? Que la desse Koanine lui vienne en aide!
+
+Ainsi disait l'inquite jeune femme. Puis, ses yeux se portrent
+distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille
+petits morceaux rapports, une sorte de mosaque d'toffe la
+mode portugaise, o se dessinaient le canard mandarin et sa
+famille, symbole de la fidlit.
+
+Enfin elle s'approcha d'une jardinire et cueillit une fleur au
+hasard.
+
+Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblme du
+printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune
+chrysanthme, emblme de l'automne et de la tristesse!
+
+Elle voulut ragir contre l'anxit qui, maintenant, l'envahissait
+tout entire. Son luth tait l; ses doigts en firent rsonner les
+cordes; ses lvres murmurrent les premires paroles du chant des
+Mains-unies, mais elle ne put continuer.
+
+Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je
+les lisais, l'me mue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne
+s'adressaient qu' mes yeux, c'tait sa voix mme que je pouvais
+entendre! L, cet appareil me parlait comme s'il et t prs de
+moi!
+
+Et L-ou regardait un phonographe, pos sur un guridon de laque,
+en tout semblable celui dont Kin-Fo se servait Shang-Ha. Tous
+deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutt entendre leurs voix,
+malgr la distance qui les sparait... Mais, aujourd'hui encore,
+comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait
+plus rien des penses de l'absent.
+
+En ce moment, la vieille mre entra.
+
+La voil, votre lettre! dit-elle.
+
+Et Nan sortit, aprs avoir remis L-ou une enveloppe timbre de
+Shang-Ha.
+
+Un sourire se dessina sur les lvres de la jeune femme. Ses yeux
+brillrent d'un plus vif clat.
+
+Elle dchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la
+contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...
+
+Ce n'tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un
+de ces papiers rainures obliques, qui, ajusts dans l'appareil
+phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix
+humaine.
+
+Ah! j'aime encore mieux cela! s'cria joyeusement L-ou. je
+l'entendrai, au moins!
+
+Le papier fut plac sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
+d'horlogerie fit aussitt tourner, et L-ou, approchant son
+oreille, entendit une voix bien connue qui disait: Petite soeur
+cadette, la ruine a emport mes richesses comme le vent d'est
+emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
+une misrable en l'associant ma misre! Oubliez celui que dix
+mille malheurs ont frapp!
+
+Votre dsespr KIN-FO!
+
+Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amre que l'amre
+gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses
+dernires esprances avec la fortune de celui qu'elle aimait!
+L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'tait-il donc jamais
+envol! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!
+Ah! pauvre L-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont
+le fil casse, et qui retombe bris sur le sol!
+
+Nan, appele, entra dans la chambre, haussa les paules et
+transporta sa matresse sur son hang! Mais, bien que ce ft un
+de ces lits-poles, chauffs artificiellement, combien sa couche
+parut froide l'infortune L-ou! Que les cinq veilles de cette
+nuit sans sommeil lui semblrent longues passer!
+
+
+VI
+QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE
+
+Le lendemain, Kin-Fo, dont le ddain pour les choses de ce monde
+ne se dmentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son
+pas toujours gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv au
+pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec
+la concession amricaine, il traversa la rivire et se dirigea
+vers une maison d'assez belle apparence, leve entre l'glise des
+Missions et le consulat des tats-Unis.
+
+Au fronton de cette maison se dveloppait une large plaque de
+cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres
+tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+
+Capital de garantie: 20 millions de dollars.
+
+Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.
+
+Kin-Fo poussa la porte, que dfendait un second battant capitonn,
+et se trouva dans un bureau, divis en deux compartiments par une
+simple balustrade hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des
+livres fermoirs de nickel, une caisse amricaine a secrets se
+dfendant d'elle-mme, deux ou trois tables o travaillaient les
+commis de l'agence, un secrtaire compliqu, rserv l'honorable
+William J. Bidulph, tel tait l'ameublement de cette pice, qui
+semblait appartenir une maison du Broadway, et non une
+habitation btie sur les bords du Wousung.
+
+William J. Bidulph tait l'agent principal, en Chine, de la
+compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le
+sige social se trouvait Chicago. La Centenaire -- un bon titre
+et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, trs renomme
+aux tats-Unis, possdait des succursales et des reprsentants
+dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires normes
+et excellentes, grce ses statuts, trs hardiment et trs
+libralement constitus, qui l'autorisaient assurer tous les
+risques.
+
+Aussi, les Clestials commenaient-ils suivre ce moderne courant
+d'ides, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
+nombre de maisons de l'Empire du Milieu taient garanties contre
+l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
+combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
+signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'cartelait dj
+au fronton des portes shanghaennes, et entre autres, sur les
+pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+
+Ce n'tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre
+l'incendie, que l'lve de Wang venait rendre visite l'honorable
+William J. Bidulph.
+
+Monsieur Bidulph? demanda-t-il en entrant.
+
+William J. Bidulph tait l, en personne comme un photographe
+qui opre lui-mme toujours la disposition du public, -- un
+homme de cinquante ans, correctement vtu de noir, en habit, en
+cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien
+amricain.
+
+A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.
+
+-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha.
+
+-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police
+numro vingt-sept mille deux cent...
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin
+de mes services?
+
+-- Je dsirerais vous parler en particulier, rpondit Kin-Fo.
+
+La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant
+plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le
+chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+
+Le riche client fut donc introduit, avec les gards qui lui
+taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm
+de doubles portes, o l'on et pu comploter le renversement de la
+dynastie des Tsing, sans crainte d'tre entendu des plus fins
+tipaos du Cleste Empire.
+
+Monsieur, dit Kin-Fo, ds qu'il se fut assis dans une chaise
+bascule, devant une chemine chauffe au gaz, je dsirerais
+traiter avec votre Compagnie, et faire assurer mon dcs le
+paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout l'heure le
+montant.
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, rien de plus simple.
+Deux signatures, la vtre et la mienne, au bas d'une police, et
+l'assurance sera faite, aprs quelques formalits prliminaires.
+Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc
+le dsir de ne mourir qu' un ge trs avanc, dsir bien naturel
+d'ailleurs?
+
+-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance
+sur la vie indique chez l'assur la crainte qu'une mort trop
+prochaine...
+
+-- Oh! monsieur! rpondit William J. Bidulph le plus srieusement
+du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de
+la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,
+c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,
+mais il est rare que nos assurs ne dpassent pas la centaine...
+trs rare... trs rare!... Dans leur intrt, nous devrions leur
+arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,
+je vous prviens, monsieur, s'assurer la Centenaire, c'est la
+quasi-certitude d'en devenir un soi-mme!
+
+-- Ah! fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid
+William J. Bidulph.
+
+L'agent principal, srieux comme un ministre, n'avait aucunement
+l'air de plaisanter.
+
+Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je dsire me faire assurer
+pour deux cent mille dollars.
+
+-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars, rpondit
+William J. Bidulph.
+
+Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le
+fit pas mme sourciller.
+
+Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
+toutes les primes payes, quel qu'en soit le nombre, demeurent
+acquises la Compagnie, si la personne sur la tte de laquelle
+repose l'assurance perd la vie par le fait du bnficiaire du
+contrat?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Et quels risques prtendez-vous assurer, mon cher monsieur?
+
+-- Tous.
+
+-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de sjour
+hors des limites du Cleste Empire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de condamnation judiciaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de duel?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de service militaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors les surprimes seront fort leves?
+
+-- Je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Soit.
+
+-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque trs important,
+dont vous ne parlez pas.
+
+-- Lequel?
+
+-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire
+l'autorisaient assurer aussi le suicide?
+
+-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit William J.
+Bidulph, qui se frottait les mains. C'est mme l une source de
+superbes bnfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients
+sont gnralement des gens qui tiennent la vie, et que ceux qui,
+par une prudence exagre, assurent le suicide, ne se tuent
+jamais.
+
+-- N'importe, rpondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je
+dsire assurer aussi ce risque.
+
+-- A vos souhaits, mais la prime sera considrable!
+
+-- Je vous rpte que je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en
+continuant d'crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de
+suicide...
+
+-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime
+payer? demanda Kin-Fo.
+
+-- Mon cher monsieur, rpondit l'agent principal, nos primes sont
+tablies avec une justesse mathmatique, qui est tout l'honneur
+de la Compagnie. Elles ne sont plus bases, comme elles l'taient
+autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous
+Duvillars?
+
+-- Je ne connais pas Duvillars.
+
+-- Un statisticien remarquable, mais dj ancien... tellement
+ancien, mme, qu'il est mort. A l'poque o il tablit ses
+fameuses tables, qui servent encore l'chelle, de primes de la
+plupart des compagnies europennes, trs arrires, la moyenne de
+la vie tait infrieure ce qu'elle est prsentement grce au
+progrs de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne
+plus leve, et par consquent plus favorable l'assur, qui paie
+moins cher et vit plus longtemps...
+
+-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, dsireux
+d'arrter le verbeux agent, qui ne ngligeait aucune occasion de
+placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrtion de
+vous demander quel est votre ge?
+
+-- Trente et un ans.
+
+-- Eh bien -- trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer
+les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux
+quatre-vingt-trois pour cent. Mais, la Centenaire, ce ne sera
+que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital
+de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+
+-- Et dans les conditions que je dsire? dit Kin-Fo.
+
+-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...
+
+-- Le suicide surtout.
+
+-- Monsieur, rpondit d'un ton aimable William J. Bidulph, aprs
+avoir consult une table imprime la dernire page de son
+carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela moins de vingt-cinq
+pour cent.
+
+-- Ce qui fera?...
+
+-- Cinquante mille dollars.
+
+-- Et comment la prime doit-elle vous tre verse?
+
+-- Tout entire ou fractionne par mois, au gr de l'assur.
+
+-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...
+
+-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils taient
+verss aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient
+jusqu'au 30 juin de la prsente anne.
+
+-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les
+deux premiers mois de la prime.
+
+Et il dposa sur la table une paisse liasse de dollars-papiers
+qu'il tira de sa poche.
+
+Bien... monsieur... trs bien! rpondit William J. Bidulph. Mais,
+avant de signer la police, il y a une formalit remplir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous devez recevoir la visite du mdecin de la Compagnie.
+
+-- A quel propos cette visite?
+
+-- Afin de constater si vous tes solidement constitu, si vous
+n'avez aucune maladie organique qui soit de nature abrger votre
+vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+
+-- A quoi bon! puisque j'assure mme le duel et le suicide, fit
+observer Kin-Fo.
+
+-- Eh! mon cher monsieur, rpondit William J. Bidulph, toujours
+souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous
+emporterait dans quelques mois, nous coterait bel et bien deux
+cent mille dollars!
+
+-- Mon suicide vous les coterait aussi, je suppose!
+
+-- Cher monsieur, rpondit le gracieux agent principal, en prenant
+la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai dj eu l'honneur
+de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais
+qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas
+dfendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande
+discrtion!
+
+-- Ah! fit Kin-Fo.
+
+-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de
+tous les clients de la Centenaire, ce sont prcisment ceux-l qui
+lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,
+pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?
+
+-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?
+
+-- Oh! rpondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de
+vivre trs vieux, en sa qualit de client de la Centenaire!
+
+Il n'y avait pas discuter plus longuement avec l'agent principal
+de la clbre compagnie. Il tait tellement sr de ce qu'il
+disait!
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette
+assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bnficiaire du
+contrat?
+
+-- Il y aura deux bnficiaires, rpondit Kin-Fo.
+
+-- A parts gales?
+
+-- Non, parts ingales. L'un pour cinquante mille dollars,
+l'autre pour cent cinquante mille.
+
+-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...
+
+-- Wang.
+
+-- Le philosophe Wang?
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Et pour les cent cinquante mille?
+
+-- Mme L-ou, de Pking.
+
+-- De Pking, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire
+les noms des ayants droit. Puis il reprit: Quel est l'ge de
+Mme L-ou?
+
+-- Vingt et un ans, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Oh! fit l'agent, voil une jeune dame qui sera bien vieille,
+quand elle touchera le montant du capital assur!
+
+-- Pourquoi, s'il vous plat?
+
+-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.
+Quant au philosophe Wang?...
+
+-- Cinquante-cinq ans!
+
+-- Eh bien, cet aimable homme est sr, lui, de ne jamais rien
+toucher!
+
+-- On le verra bien, monsieur!
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, si j'tais cinquante-
+cinq ans l'hritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir
+centenaire, je n'aurais pas la simplicit de compter sur son
+hritage.
+
+-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la
+porte du cabinet.
+
+-- Bien le vtre! rpondit l'honorable William J. Bidulph, qui
+s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+
+Le lendemain, le mdecin de la Compagnie avait fait Kin-Fo la
+visite rglementaire. Corps de fer, muscles d'acier, poumons en
+soufflets d'orgues, disait le rapport.
+
+Rien ne s'opposait ce que la Compagnie traitt avec un assur
+aussi solidement tabli. La police fut donc signe cette date
+par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du
+philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
+reprsentant de la Compagnie. Ni L-ou ni Wang, moins de
+circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que
+Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o la Centenaire
+serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernire
+gnrosit de l'ex- millionnaire.
+
+
+VII
+QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE
+
+Quoi qu'et pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la
+caisse de la Centenaire tait trs srieusement menace dans ses
+fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'tait pas de ceux dont,
+rflexion faite, on remet indfiniment l'excution. Compltement
+ruin, l'lve de Wang avait formellement rsolu d'en finir avec,
+une existence qui, mme au temps de sa richesse, ne lui laissait
+que tristesse et ennuis.
+
+La lettre remise par Soun, huit jours aprs son arrive, venait de
+San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la
+Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se
+composait en presque totalit, on le sait, d'actions de cette
+banque clbre, si solide jusque-l.
+
+Mais, il n'y avait, pas douter. Si invraisemblable que pt
+paratre cette nouvelle, elle n'tait malheureusement que trop
+vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque
+Californienne venait d'tre confirme par les journaux arrivs
+Shang-Ha. La faillite avait t prononce, et ruinait Kin-Fo de
+fond en comble.
+
+En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-
+il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha, dont la
+vente, presque irralisable, ne lui et, procur que
+d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars verss en prime
+dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie
+des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour mme, lui
+fournirent peine de quoi faire convenablement les choses in
+extremis, c'tait maintenant toute sa fortune.
+
+Un Occidental, un Franais, un Anglais et peut-tre pris
+philosophiquement cette existence nouvelle et cherch refaire sa
+vie dans le travail.
+
+Un Clestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout
+autrement. C'tait la mort volontaire que Kin-Fo, en vritable
+Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen
+de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiffrence qui
+caractrise la race jaune.
+
+Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le
+possde au plus haut degr. Son indiffrence pour la mort est
+vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.
+Condamn, dj entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune
+crainte. Les excutions publiques si frquentes, la vue des
+horribles supplices que comporte l'chelle pnale dans le Cleste
+Empire, ont de bonne heure familiaris les Fils du Ciel avec
+l'ide d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+
+Aussi, ne s'tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
+pense de la mort soit l'ordre du jour et fasse le sujet de bien
+des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus
+ordinaires de la vie. Le culte des anctres se retrouve jusque
+chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o l'on n'ait
+rserv une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane
+misrable o un coin n'ait t gard aux reliques des aeux, dont
+la fte se clbre au deuxime mois. Voil pourquoi on trouve,
+dans le mme magasin o se vendent des lits d'enfants nouveau-ns
+et des corbeilles de mariage, un assortiment vari de cercueils,
+qui forment un article courant du commerce chinois.
+
+L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes
+proccupations des Clestials. Le mobilier serait incomplet si la
+bire manquait la maison paternelle. Le fils se fait un devoir
+de l'offrir de son vivant son pre.
+
+C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bire est dpose
+dans une chambre spciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus
+souvent, quand elle a dj reu la dpouille mortelle, elle est
+conserve pendant de longues annes avec un soin pieux. En somme,
+le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
+contribue rendre plus troits les liens de la famille.
+
+Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grce son temprament, devait
+envisager avec une parfaite tranquillit la pense de mettre fin
+ses jours. Il avait assur le sort des deux tres auxquels
+revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.
+Le suicide ne devait pas mme lui causer un remords. Ce qui est un
+crime dans les pays civiliss d'Occident, n'est plus qu'un acte
+lgitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre
+de l'Asie orientale.
+
+Le parti de Kin-Fo tait donc bien pris, et aucune influence
+n'aurait pu le dtourner de mettre son projet excution, pas
+mme l'influence du philosophe Wang.
+
+Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son
+lve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu qu'une
+chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus
+endurant pour ses sottises quotidiennes.
+
+Dcidment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver
+un meilleur matre, et, maintenant, sa prcieuse queue frtillait
+sur son dos dans une scurit toute nouvelle.
+
+Un dicton chinois dit: Pour tre heureux sur terre, il faut vivre
+ Canton et mourir Liao-Tchou. C'est Canton, en effet, que
+l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est Liao-Tchou
+que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+
+Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne
+maison, de manire que son dernier lit de repos arrivt temps.
+tre correctement couch pour le suprme sommeil est la constante
+proccupation de tout Clestial qui sait vivre.
+
+En mme temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la proprit,
+comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et
+saisiraient au passage un des sept lments dont se compose une
+me chinoise.
+
+On voit que si l'lve du philosophe Wang se montrait indiffrent
+aux dtails de la vie, il l'tait moins pour ceux de la mort.
+
+Cela fait, il n'avait plus qu' rdiger le programme de ses
+funrailles. Donc, ce jour mme, une belle feuille de ce papier,
+dit papier de riz -- la confection duquel le riz est
+parfaitement tranger -, reut les dernires volonts de Kin-Fo.
+
+Aprs avoir lgu la jeune veuve sa maison de Shang-Ha, et
+Wang un portrait de l'empereur Ta-ping, que le philosophe
+regardait toujours avec complaisance -- le tout sans prjudice des
+capitaux assurs par la Centenaire -, Kin-Fo traa d'une main
+ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister
+ses obsques.
+
+D'abord, dfaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des
+amis qu'il avait encore devaient figurer en tte du cortge, tous
+vtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Cleste
+Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau lev depuis longtemps
+dans la campagne de Shang-Ha, se dploierait une double range de
+valets d'enterrement, portant diffrents attributs, parasols
+bleus, hallebardes, mains de justice, crans de soie, criteaux
+avec le dtail de la crmonie, lesdits valets habills d'une
+tunique noire ceinture blanche, et coiffs d'un feutre noir
+aigrette rouge. Derrire le premier groupe d'amis, marcherait un
+guide, carlate des pieds la tte, battant le gong, et prcdant
+le portrait du dfunt, couch dans une sorte de chsse richement
+dcore. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui
+doivent s'vanouir intervalles rguliers sur des coussins
+prpars pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes
+gens, abrits sous un dais bleu et or, smerait le chemin de
+petits morceaux de papier blanc, percs d'un trou comme des
+sapques, et destins distraire les mauvais esprits qui seraient
+tents de se joindre au convoi.
+
+Alors apparatrait le catafalque, norme palanquin tendu d'une
+soie violette, brode de dragons d'or, que cinquante valets
+porteraient sur leurs paules, au milieu d'un double rang de
+bonzes. Les prtres chasubls de robes grises, rouges et jaunes,
+rcitant les dernires prires, alterneraient avec le tonnerre des
+gongs, le glapissement des fltes et l'clatante fanfare des
+trompes longues de six pieds.
+
+A l'arrire, enfin, les voitures de deuil, drapes de blanc,
+fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber
+les dernires ressources de l'opulent dfunt.
+
+En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+
+Bien des enterrements de cette classe circulent dans les rues de
+Canton, de Shang-Ha ou de Pking, et les Clestials n'y voient
+qu'un hommage naturel rendu la personne de celui qui n'est plus.
+
+Le 20 octobre, une caisse, expdie de Liao-Tchou, arriva
+l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha. Elle
+contenait, soigneusement emball, le cercueil command pour la
+circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen
+n'eut lieu d'tre surpris.
+
+On le rpte, pas un Chinois qui ne tienne possder de son
+vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'ternit.
+
+Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchou, fut
+plac dans la chambre des anctres. L, bross, cir, astiqu,
+il et attendu longtemps, sans doute, le jour o l'lve du
+philosophe Wang l'aurait utilis pour son propre compte... Il n'en
+devait pas tre ainsi. Les jours de Kin-Fo taient compts, et
+l'heure tait proche, qui devait le relguer dans la catgorie des
+aeux de la famille.
+
+En effet, c'tait le soir mme que Kin-Fo avait dfinitivement
+rsolu de quitter la vie.
+
+Une lettre de la dsole L-ou arriva dans la journe.
+
+La jeune veuve mettait la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
+possdait. La fortune n'tait rien pour elle! Elle saurait s'en
+passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!
+
+Ne sauraient-ils tre heureux dans une situation plus modeste?
+
+Cette lettre, empreinte de la plus sincre affection, ne put
+modifier les rsolutions de Kin-Fo.
+
+Ma mort seule peut l'enrichir, pensa-t-il.
+
+Restait dcider o et comment s'accomplirait cet acte suprme.
+Kin-Fo prouvait une sorte de plaisir rgler ces dtails. Il
+esprait bien qu'au dernier moment, une motion, si passagre
+qu'elle dt tre, lui ferait battre le coeur!
+
+Dans l'enceinte du yamen s'levaient quatre jolis kiosques,
+dcors avec toute la fantaisie qui distingue le talent des
+ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le
+pavillon du Bonheur, o Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de
+la Fortune, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond ddain;
+le pavillon du Plaisir, dont les portes taient depuis longtemps
+fermes pour lui; le pavillon de Longue Vie, qu'il avait rsolu
+de faire abattre!
+
+Ce fut celui-l que son instinct le porta choisir. Il rsolut de
+s'y enfermer la nuit tombante. C'est l qu'on le retrouverait le
+lendemain, dj heureux dans la mort.
+
+Ce point dcid, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
+japonais, s'trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
+s'ouvrir les veines dans un bain parfum, comme un picurien de la
+Rome antique? Non.
+
+Ces procds auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de
+dsobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
+grains d'opium mlang d'un poison subtil devaient suffire le
+faire passer de ce monde l'autre, sans qu'il en et mme
+conscience, emport peut-tre dans un de ces rves qui
+transforment le sommeil passager en sommeil ternel.
+
+Le soleil commenait dj s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo
+n'avait plus que quelques heures vivre. Il voulut revoir, dans
+une dernire promenade, la campagne de Shang-Ha et ces rives du
+Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen son ennui.
+Seul, sans avoir mme entrevu Wang pendant cette journe, il
+quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais
+sortir.
+
+Le territoire anglais, le petit pont jet sur le creek, la
+concession franaise, furent traverss par lui de ce pas indolent
+qu'il n'prouvait mme pas le besoin de presser cette heure
+suprme. Par le quai qui longe le port indigne, il contourna la
+muraille de Shang-Ha jusqu' la cathdrale catholique romaine,
+dont la coupole domine le faubourg mridional. Alors, il inclina
+vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit
+la pagode de Loung-Hao.
+
+C'tait la vaste et plate campagne, se dveloppant jusqu' ces
+hauteurs ombrages qui limitent la valle du Min, immenses plaines
+marcageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizires. Ici
+et l, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques
+villages misrables dont les huttes de roseaux taient tapisses
+d'une boue jauntre, deux ou trois champs de bl surlevs, pour
+tre l'abri des eaux. Le long des troits sentiers, un grand
+nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,
+s'enfuyaient toutes pattes ou tire-d'aile, lorsque quelque
+passant venait troubler leurs bats.
+
+Cette campagne, richement cultive, dont l'aspect ne pouvait
+tonner un indigne, aurait cependant attir l'attention et peut-
+tre provoqu la rpulsion d'un tranger.
+
+Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.
+Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts
+dfinitivement enterrs, on ne voyait que des piles de botes
+oblongues, des pyramides de bires, tages comme les madriers
+d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des
+villes, n'est qu'un vaste cimetire. Les morts encombrent le
+territoire, aussi bien que les vivants. On prtend qu'il est
+interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une mme dynastie
+occupe le trne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des
+sicles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que
+les cadavres, couchs dans leurs bires, celles-ci peintes de
+vives couleurs, celles-l sombres et modestes, les unes neuves et
+pimpantes, les autres tombant dj en poussire, attendent pendant
+des annes le jour de la spulture.
+
+Kin-Fo n'en tait plus s'tonner de cet tat de choses. Il
+allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.
+Deux trangers, vtus l'europenne, qui l'avaient suivi depuis
+sa sortie du yamen, n'attirrent mme pas son attention. Il ne les
+vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre
+de vue. Ils se tenaient quelque distance, suivant Kin-Fo quand
+celui-ci marchait, s'arrtant ds qu'il suspendait sa marche.
+Parfois, ils changeaient entre eux certains regards, deux ou
+trois paroles, et, bien certainement, ils taient l pour l'pier.
+
+De taille moyenne, n'ayant pas dpass trente ans, lestes, bien
+dcoupls, on et dit deux chiens d'arrt l'oeil vif, aux jambes
+rapides.
+
+Kin-Fo, aprs avoir fait une lieue environ dans la campagne,
+revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+
+Les deux limiers rebroussrent aussitt chemin.
+
+Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus
+misrable aspect, et leur fit l'aumne.
+
+Plus loin, quelques Chinoises chrtiennes -- de celles qui ont t
+formes ce mtier de dvouement par les soeurs de charit
+franaises -- croisrent la route. Elles allaient, une hotte sur
+le dos, et dans ces hottes rapportaient la maison des crches,
+de pauvres tres abandonns. On les a justement nommes les
+chiffonnires d'enfants! Et ces petits malheureux sont-ils autre
+chose que des chiffons jets au coin des bornes!
+
+Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.
+
+Les deux trangers parurent assez surpris de cet acte de la part
+d'un Clestial.
+
+Le soir tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha,
+reprit la route du quai.
+
+La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants
+clataient de toutes parts.
+
+Kin-Fo couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les
+dernires paroles qu'il lui serait donn d'entendre.
+
+Une jeune Tankadre, conduisant son sampan travers les sombres
+eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:
+
+Ma barque, aux fraches couleurs,
+
+Est pare
+
+De mille et dix mille fleurs.
+
+Je l'attends, l'me enivre!
+
+Il doit revenir demain.
+
+Dieu bleu veille!
+
+Que ta main
+
+A son retour le protge,
+
+Et fais que son long chemin
+
+S'abrge!
+
+Il reviendra demain! Et moi, o serais-je, demain? pensa Kin-Fo
+en secouant la tte.
+
+La jeune Tankadre reprit:
+
+Il est all loin de nous,
+
+J'imagine,
+
+Jusqu'au pays des Mantchoux,
+
+Jusqu'aux murailles de
+
+Chine!
+
+Ah! que mon coeur, souvent,
+
+Tressaillait, lorsque le vent,
+
+Se dchanant, faisait rage,
+
+Et qu'il s'en allait, bravant
+
+L'orage!
+
+Kin-Fo coutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+
+La Tankadre finit ainsi:
+
+Qu'as-tu besoin de courir
+
+La fortune?
+
+Loin de moi veux-tu mourir?
+
+Voici la troisime lune!
+
+Viens!
+
+Le bonze nous attend
+
+Pour unir au mme instant
+
+Les deux phnix, nos emblmes!
+
+Viens!
+
+Reviens!
+
+Je t'aime tant,
+
+Et tu m'aimes
+
+Oui! peut-tre! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout
+en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!
+
+Une demi-heure aprs, Kin-Fo rentrait son habitation.
+
+Les deux trangers, qui l'avaient suivi jusque-l, durent
+s'arrter.
+
+Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de Longue Vie,
+en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit
+salon, doucement clair par la lumire d'une lanterne verres
+dpolis.
+
+Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un
+coffret, contenant quelques grains d'opium, mlangs d'un poison
+mortel, un en-cas que le riche ennuy avait toujours sous la
+main.
+
+Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces
+pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs
+d'opium, puis il se disposa l'allumer.
+
+Eh! quoi! dit-il, pas mme une motion, au moment de m'endormir
+pour ne plus me rveiller!
+
+Il hsita un instant.
+
+Non! s'cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le
+parquet. Je la veux, cette suprme motion, ne ft-ce que celle de
+l'attente!... je la veux! je l'aurai!
+
+Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press que
+d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+
+
+VIII
+O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT
+
+Le philosophe n'tait pas encore couch. tendu sur un divan, il
+lisait le dernier numro de la Gazette de Pking.
+
+Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, trs
+certainement, le journal adressait quelque compliment la
+dynastie rgnante des Tsing.
+
+Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un
+fauteuil, et, sans autre prambule: Wang, dit-il, je viens te
+demander un service.
+
+-- Dix mille services! rpondit le philosophe, en laissant tomber
+le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,
+quels qu'ils soient, je te les rendrai!
+
+-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne
+peut rendre qu'une fois. Aprs celui-l, Wang, je te tiendrai
+quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et
+j'ajoute que tu ne devras mme pas attendre un remerciement de ma
+part.
+
+-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te
+comprendrait pas. De quoi s'agit-il?
+
+-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin.
+
+-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend
+plutt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+
+-- La lettre que j'ai trouve ici notre retour de Canton, reprit
+Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne tait en
+faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui
+peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus
+rien.
+
+-- Ainsi, demanda Wang, aprs avoir bien regard son lve, ce
+n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?
+
+-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret n'effraie aucunement
+d'ailleurs.
+
+-- Bien rpondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je
+n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines t'enseigner la
+sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que vgt sans got, sans
+passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est
+chang! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud aprs lui, il
+arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons
+donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous
+l'apprend: Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de
+la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est
+variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-
+nous?
+
+Et vritablement, Wang, en philosophe pratique, tait prt
+quitter la somptueuse habitation.
+
+Kin-Fo l'arrta.
+
+J'ai dit, reprit-il, que la pauvret ne m'effrayait pas, mais
+j'ajoute que c'est parce que je suis dcid ne point la
+supporter.
+
+-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...
+
+-- Mourir.
+
+-- Mourir! rpondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est
+dcid en finir avec la vie n'en dit rien personne.
+
+-- Ce serait dj fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le
+cdait pas celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort
+me caust au moins une premire et dernire motion. Or, au moment
+d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait
+si peu, que j'ai jet le poison, et je suis venu te trouver!
+
+-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? rpondit Wang en
+souriant.
+
+-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pour me frapper de ta propre main!
+
+A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit mme pas. Mais
+Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un clair dans
+ses yeux. L'ancien Ta-ping se rveillait-il?
+
+Cette besogne dont son lve allait le charger, ne trouverait-elle
+pas en lui une hsitation? Dix-huit annes auraient donc pass sur
+sa tte sans touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!
+Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas mme une
+objection! Il accepterait, sans broncher, de le dlivrer de cette
+existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le
+philosophe!
+
+Mais cet clair s'teignit presque aussitt. Wang reprit sa
+physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus srieuse peut-
+tre.
+
+Et alors, se rasseyant: C'est l le service que tu me demandes?
+dit-il.
+
+-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que
+tu pourrais t'imaginer devoir Tchoung-Hou et son fils.
+
+-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.
+
+-- D'ici au 25 juin, vingt-huitime jour de la sixime lune, tu
+entends bien, Wang, jour o finira ma trente et unime anne, --
+je dois avoir cess de vivre! Il faut que je tomb frapp par toi,
+soit par-devant, soit par-derrire, le jour, la nuit, n'importe
+o, n'importe comment, debout, assis, couch, veill, endormi,
+par le fer ou par le poison! Il faut qu' chacune des quatre-vingt
+mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq
+jours encore, j'aie la pense, et, je l'espre, la crainte, que
+mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi
+ces quatre-vingt mille motions, si bien que, au moment o se
+spareront les sept lments de mon me, je puisse m'crier:
+Enfin, j'ai donc vcu!
+
+Kin-Fo, contre son habitude, avait parl avec une certaine
+animation. On remarquera aussi qu'il avait fix six jours avant
+l'expiration de sa police la limite extrme de son existence.
+C'tait agir en homme prudent, car, faute du versement d'une
+nouvelle prime, un retard et fait dchoir ses ayants droit du
+bnfice de l'assurance.
+
+Le philosophe l'avait cout gravement, jetant la drobe
+quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta-ping, qui ornait
+sa chambre, portrait dont il devait hriter, -- ce qu'il ignorait
+encore.
+
+Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de
+me frapper? demanda Kin-Fo.
+
+Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en tait pas cela prs!
+
+Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les
+bannires des Ta-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,
+cependant, puiser toutes les objections avant de s'engager.
+
+Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Matre t'avait
+rserves d'atteindre l'extrme vieillesse!
+
+-- J'y renonce.
+
+-- Sans regrets?
+
+-- Sans regrets! rpondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler
+quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!
+
+Riche, je ne le dsirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!
+
+-- Et la jeune veuve de Pking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:
+la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux
+coeurs fait cent annes de printemps!...
+
+-- Contre trois cents annes d'automne, d't et d'hiver! rpondit
+Kin-Fo, en haussant les paules. Non! L-ou, pauvre, serait
+misrable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+
+-- Tu as fait cela?
+
+-- Oui, et toi-mme, Wang, tu as cinquante mille dollars placs
+sur ma tte.
+
+-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as rponse tout.
+
+-- A tout, mme une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mais... le danger que tu pourrais courir, aprs ma mort, d'tre
+poursuivi pour assassinat.
+
+-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui
+se laissent prendre! D'ailleurs, o serait le mrite de te rendre
+ce dernier service, si je ne risquais rien!
+
+-- Non pas, Wang! je prfre te donner toute scurit cet gard.
+Personne ne songera t'inquiter!
+
+Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
+papier, et, d'une criture nette, il traa les lignes suivantes:
+
+C'est volontairement que je me suis donn la mort, par dgot et
+lassitude de la vie.
+
+KIN-FO.
+
+Et il remit le papier Wang.
+
+Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut voix
+haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaa dans un
+carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+
+Un second clair avait allum son regard.
+
+Tout cela est srieux de ta part? dit-il en regardant fixement
+son lve.
+
+-- Trs srieux.
+
+-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+
+-- J'ai ta parole?
+
+-- Tu l'as.
+
+-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vcu?...
+
+-- Je ne sais si tu auras vcu dans le sens o tu l'entends,
+rpondit gravement le philosophe, mais, coup sr, tu seras mort!
+
+-- Merci et adieu, Wang.
+
+-- Adieu, Kin-Fo.
+
+Et, l-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du
+philosophe.
+
+
+IX
+DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
+PEUT-TRE PAS LE LECTEUR
+
+Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.
+Bidulph aux deux agents qu'il avait spcialement chargs de
+surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+
+-- Eh bien, rpondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute
+une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-
+Ha...
+
+-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe
+se tuer, ajouta Fry.
+
+-- La nuit tait venue, nous l'avons escort jusqu' sa porte...
+
+-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+
+-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
+
+-- Nous avons appris, rpondit Craig, qu'il se portait...
+
+-- Comme le pont de Palikao, ajouta Fry.
+
+Les agents Craig et Fry, deux Amricains pur sang, deux cousins au
+service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un tre en
+deux personnes. Impossible d'tre plus compltement identifis
+l'un l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les
+phrases que celui- l commenait, et rciproquement. Mme cerveau,
+mmes penses, mme coeur, mme estomac, mme manire d'agir en
+tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes deux corps
+fusionns. En un mot, deux frres Siamois, dont un audacieux
+chirurgien aurait tranch la suture.
+
+Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu
+pntrer dans la maison?
+
+-- Pas.... dit Craig.
+
+-- Encore, dit Fry.
+
+-- Ce sera difficile, rpondit l'agent principal. Il le faudra
+pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner
+une prime norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille
+dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-tre plus, si
+notre nouveau client renouvelle sa police!
+
+-- Il a un domestique.... dit Craig.
+
+-- Que l'on pourrait peut-tre avoir..., dit Fry.
+
+-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.
+
+-- Dans la maison de Shang-Ha! acheva Fry.
+
+-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.
+Achetez-le. Il doit tre sensible au son des tals. Les tals ne
+vous manqueront pas. Lors mme que vous devriez puiser les trois
+mille formules de civilits que comporte l'tiquette chinoise,
+puisez-les. Vous n'aurez point regretter vos peines.
+
+-- Ce sera.... dit Craig.
+
+-- Fait, rpondit Fry.
+
+Et voil pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentrent de
+se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'tait pas plus homme
+rsister l'appt sduisant des tals qu' l'offre courtoise de
+quelques verres de liqueurs amricaines.
+
+Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intrt
+savoir, ce qui se rduisait ceci: Kin-Fo avait-il chang quoi
+que ce soit sa manire de vivre?
+
+Non, si ce n'est peut-tre qu'il rudoyait moins son fidle valet,
+que les ciseaux chmaient au grand avantage de sa queue, et que le
+rotin chatouillait moins souvent ses paules.
+
+Kin-Fo avait-il sa disposition quelque arme destructive?
+
+Point, car il n'appartenait pas la respectable catgorie des
+amateurs de ces outils meurtriers.
+
+Que mangeait-il ses repas?
+
+Quelques plats simplement prpars, qui ne rappelaient en rien la
+fantaisiste cuisine des Clestials.
+
+A quelle heure se levait-il?
+
+Ds la cinquime veille, au moment o l'aube, l'appel des coqs,
+blanchissait l'horizon.
+
+Se couchait-il de bonne heure?
+
+A la deuxime veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le
+faire, la connaissance de Soun.
+
+Paraissait-il triste, proccup, ennuy, fatigu de la vie?
+
+Ce n'tait point un homme positivement enjou. Oh non!
+
+Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de got
+aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indiffrent,
+comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
+
+Enfin, son matre possdait-il quelque substance vnneuse dont il
+aurait pu faire emploi?
+
+Il n'en devait plus-avoir, car, le matin mme, on avait jet par
+son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,
+qui devaient tre de qualit malfaisante.
+
+En vrit, dans tout ceci, il n'y avait rien qui ft de nature
+alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche
+Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except, ne connaissait la
+situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+
+Quoi qu'il en ft, Craig et Fry durent continuer s'enqurir de
+tout ce que faisait leur client, le suivre dans ses promenades,
+car il tait possible qu'il ne voult pas attenter sa personne
+dans sa propre maison.
+
+Ainsi les deux insparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il
+de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup
+gagner dans la conversation de gens si aimables.
+
+Ce serait aller trop loin de dire que le hros de cette histoire
+tenait plus la vie depuis qu'il avait rsolu de s'en dfaire.
+Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du
+moins, les motions ne lui manqurent pas. Il s'tait mis une pe
+de Damocls juste au-dessus du crne, et cette pe devait lui
+tomber un jour sur la tte.
+
+Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,
+doute, et de l quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.
+
+D'ailleurs, depuis l'change de paroles qui s'tait fait entre
+eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
+la maison plus frquemment qu'autrefois, ou il restait enferm
+dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'tait
+pas son rle -, et il ignorait mme quoi Wang passait son temps.
+Peut-tre prparer quelque embche! Un ancien Ta-ping devait
+avoir dans son sac bien des manires d'expdier un homme. De l,
+curiosit, et, par suite, nouvel lment d'intrt.
+
+Cependant, le matre et l'lve se rencontraient presque tous les
+jours la mme table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
+faisait leur situation future d'assassin et d'assassin. Ils
+causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
+srieux que d'habitude, dtournant ses yeux, que cachait
+imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gure
+dissimuler une constante proccupation. Lui, de si bonne humeur,
+tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il tait.
+Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou d'un bon
+estomac, les mets dlicats ne le tentaient plus, et le vin de
+Chao-Chigne le laissait rveur.
+
+En tout cas, Kin-Fo le mettait bien son aise. Il gotait le
+premier tous les mets et se croyait oblig ne rien laisser
+desservir, sans y avoir au moins touch. Il suivait de l que Kin-
+Fo mangeait plus qu' l'ordinaire, que son palais blas retrouvait
+quelques sensations, qu'il dnait de fort bon apptit et digrait
+remarquablement. Dcidment, le poison ne devait pas tre l'arme
+choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
+victime ne devait rien ngliger.
+
+Du reste, toute facilit tait donne Wang pour accomplir son
+oeuvre. La porte de la chambre coucher de Kin-Fo demeurait
+toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
+frapper dormant ou veill.
+
+Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main ft rapide et
+l'atteignt au coeur.
+
+Mais Kin-Fo en fut pour ses motions, et, mme, aprs les
+premires nuits, il s'tait si bien habitu attendre le coup
+fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se rveillait chaque
+matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+
+Alors la pense lui vint qu'il rpugnait peut-tre Wang de le
+frapper dans cette maison, o il avait t si hospitalirement
+recueilli. Il rsolut de le mettre plus son aise encore. Le
+voil donc courant la campagne, recherchant les endroits isols,
+s'attardant jusqu' la quatrime veille dans les plus mauvais
+quartiers de Shang-Ha, vritables coupe-gorge, o les meurtres
+s'excutent quotidiennement avec une parfaite scurit. Il errait
+au milieu de ces rues troites et sombres se heurtant aux ivrognes
+de toutes nationalits: seul pendant ces dernires heures de la
+nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de Mantoou!
+mantoou! en faisant retentir sa clochette pour prvenir les
+fumeurs attards. Il ne rentrait l'habitation qu'aux premiers
+rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
+vivant, sans mme avoir aperu les deux insparables Craig et Fry,
+qui le suivaient obstinment, prts lui porter secours.
+
+Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
+s'accoutumer cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
+pas de le reprendre bientt.
+
+Combien d'heures s'coulaient dj, sans que la pense lui vnt
+qu'il tait un condamn mort!
+
+Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque motion.
+Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
+vit qui essayait du bout du doigt la pointe effile d'un poignard
+et la trempait ensuite dans un flacon verre bleu d'apparence
+suspecte.
+
+Wang n'avait point entendu entrer son lve, et, saisissant le
+poignard, il le brandit plusieurs reprises, comme pour s'assurer
+qu'il l'avait bien en main. En vrit, sa physionomie n'tait pas
+rassurante. Il semblait, ce moment, que le sang lui et mont
+aux yeux.
+
+Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo.
+
+Et il se retira discrtement, sans avoir t ni vu ni entendu.
+
+Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journe... Le
+philosophe ne parut pas.
+
+Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
+vivant qu'un homme bien constitu peut l'tre.
+
+Tant d'motions en pure perte! Cela devenait agaant.
+
+Et dix jours s'taient couls dj! Il est vrai que Wang avait
+deux mois pour s'excuter.
+
+Dcidment, c'est un flneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donn deux
+fois trop de temps!
+
+Et il pensait que l'ancien Ta-ping s'tait quelque peu amolli
+dans les dlices de Shang-Ha.
+
+A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
+agit. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
+peut tenir en place. Kin-Fo observa mme que le philosophe faisait
+des visites ritres au salon des anctres, o se trouvait le
+prcieux cercueil, venu de Liao-Tchou. Il apprit aussi de Soun,
+et non sans intrt, que Wang avait recommand de brosser,
+frotter, pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
+en tat.
+
+Comme mon matre sera bien couch l-dedans! ajouta mme le
+fidle domestique. C'est vous donner envie d'en essayer!
+
+Observation qui valut Soun un petit signe d'amiti.
+
+Les 13, 14 et 15 mai se passrent. Rien de nouveau.
+
+Wang comptait-il donc puiser le dlai convenu, et ne payer sa
+dette qu' la faon d'un commerant, l'chance, sans anticiper?
+Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
+d'motion!
+
+Cependant, un fait trs significatif vint la connaissance de
+Kin-Fo dans la matine du 15 niai, au moment du mao-che, c'est-
+-dire vers six heures du matin.
+
+La nuit avait t mauvaise. Kin-Fo, son rveil, tait encore
+sous l'impression d'un dplorable songe. Le prince Ien, le
+souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner ne
+comparatre devant lui que lorsque la douze-centime lune se
+lverait sur l'horizon du Cleste Empire. Un sicle vivre
+encore, tout un sicle!
+
+Kin-Fo tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
+tout conspirt contre lui.
+
+Aussi, de quelle faon il reut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
+ l'ordinaire, l'aider sa toilette du matin.
+
+Va au diable! s'cria-t-il. Que dix mille coups de pied te
+servent de gages, animal!
+
+-- Mais, mon matre...
+
+-- Va-t'en, te dis-je!
+
+-- Eh bien, non! rpondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
+appris...
+
+-- Quoi?
+
+-- Que M. Wang...
+
+-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? rpliqua vivement Kin-Fo, en
+saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
+
+-- Mon matre! rpondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
+nous a donn ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
+pavillon de Longue Vie, et...
+
+-- Il a fait cela! s'cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
+Soun, va, mon ami! Tiens! voil dix tals pour toi, et surtout
+qu'on excute en tous points les ordres de Wang!
+
+L-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et rptant:
+Dcidment mon matre est devenu fou, mais, du moins, il a la
+folie gnreuse!
+
+Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta-ping voulait
+le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o lui-mme avait rsolu
+de mourir. C'tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l. Il
+n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe tait imminente.
+
+Combien la journe parut longue Kin-Fo! L'eau des horloges ne
+semblait plus couler avec sa vitesse normale!
+
+Les aiguilles flnaient sur leur cadran de jade!
+
+Enfin, la premire veille laissa le soleil disparatre sous
+l'horizon, et la nuit se fit peu peu autour du yamen.
+
+Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esprait ne plus
+sortir vivant. Il s'tendit sur un divan moelleux, qui semblait
+fait pour les longs repos, et il attendit.
+
+Alors, les souvenirs de son inutile existence repassrent dans son
+esprit, ses ennuis, ses dgots, tout ce que la richesse n'avait
+pu vaincre, tout ce que la pauvret aurait accru encore!
+
+Un seul clair illuminait cette vie, qui avait t sans attrait
+dans sa priode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
+pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
+o ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
+L-ou misrable avec lui, jamais!
+
+La quatrime veille, celle qui prcde le lever de l'aube, et
+pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
+suspendue, cette quatrime veille s'coula pour Kin-Fo dans les
+plus vives motions. Il coutait anxieusement. Ses regards
+fouillaient l'ombre. Il tchait de surprendre les moindres bruits.
+Plus d'une fois, il crut entendre gmir la porte, pousse par une
+main prudente.
+
+Sans doute Wang esprait le trouver endormi et le frapperait dans
+son sommeil!
+
+Et, alors, une sorte de raction se faisait en lui. Il craignait
+et dsirait la fois cette terrible apparition du Ta-ping.
+
+L'aube blanchit les hauteurs du znith avec la cinquime veille.
+Le jour se fit lentement.
+
+Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+
+Kin-Fo se redressa, ayant plus vcu dans cette dernire seconde
+que pendant sa vie tout entire!...
+
+Soun tait devant lui, une lettre la main.
+
+Trs presse! dit simplement Soun.
+
+Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
+portait le timbre de San Francisco, il en dchira l'enveloppe, il
+la lut rapidement, et, s'lanant hors du pavillon de Longue Vie.
+
+Wang! Wang! cria-t-il.
+
+En un instant, il arrivait la chambre du philosophe et en
+ouvrait brusquement la porte.
+
+Wang n'tait plus l. Wang n'avait pas couch dans l'habitation,
+et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill tout le
+yamen, il fut vident que Wang avait disparu sans laisser de
+traces.
+
+
+X
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU
+CLIENT DE LA CENTENAIRE
+
+Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup
+l'amricaine! dit Kin-Fo l'agent principal de la compagnie
+d'assurances.
+
+L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+
+Bien jou, en effet, car tout le monde y a t pris, dit-il.
+
+-- Mme mon correspondant! rpondit Kin-Fo. Fausse cessation de
+paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
+aprs, on payait guichets ouverts.
+
+L'affaire tait faite. Les actions, dprcies de quatre-vingts
+pour cent, avaient t rachetes au plus bas par la Centrale
+Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
+la faillite: -- Cent soixante-quinze pour cent! rpondit-il d'un
+air aimable. Voil ce que m'a crit mon correspondant dans cette
+lettre arrive ce matin mme, au moment o, me croyant absolument
+ruin...
+
+-- Vous alliez attenter votre vie? s'cria William J. Bidulph.
+
+-- Non, rpondit Kin-Fo, au moment o j'allais tre probablement
+assassin.
+
+-- Assassin!
+
+-- Avec mon autorisation crite, assassinat convenu, jur, qui
+vous et cot...
+
+-- Deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph, puisque
+tous les cas de mort taient assurs. Ah! nous vous aurions bien
+regrett, cher monsieur...
+
+-- Pour le montant de la somme?...
+
+-- Et les intrts!
+
+William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
+cordialement, l'amricaine.
+
+Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.
+
+-- Vous allez comprendre, rpondit Kin-Fo.
+
+Et il fit connatre la nature des engagements pris envers lui par
+un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita mme les
+termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
+dchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit.
+Mais, chose trs grave, la promesse faite serait accomplie, la
+parole donne serait tenue, nul doute cet gard.
+
+Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
+
+-- Un ami, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Et alors, par amiti?...
+
+-- Par amiti et, qui sait? peut-tre aussi par calcul! Je lui ai
+fait assurer cinquante mille dollars sur ma tte.
+
+-- Cinquante mille dollars! s'cria William J. Bidulph. C'est donc
+le sieur Wang?
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Un philosophe! jamais il ne consentira...
+
+Kin-Fo allait rpondre: Ce philosophe est un ancien Ta-ping.
+Pendant la moiti de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
+n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
+frapps avaient t ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
+mettre un frein ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
+l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin, dcid mourir,
+qu'il sait, d'autre part, devoir gagner ma mort une petite
+fortune, il n'hsitera pas... Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
+cela. C'et t compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
+peut-tre pas hsit dnoncer au gouverneur de la province comme
+un ancien Ta-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'tait
+perdre le philosophe.
+
+Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
+une chose trs simple faire!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il faut prvenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
+reprendre cette lettre compromettante qui...
+
+-- C'est plus ais dire qu' faire, rpliqua Kin-Fo. Wang a
+disparu depuis hier, et nul ne sait o il est all.
+
+-- Hump! fit l'agent principal, dont cette interjection dnotait
+l'tat perplexe.
+
+Il regardait attentivement son client.
+
+Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
+mourir? lui demanda-t-il.
+
+-- Ma foi, non, rpondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
+Californienne a presque doubl ma fortune, et je vais tout
+bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'aprs avoir retrouv
+Wang, ou lorsque le dlai convenu sera bel et bien expir.
+
+-- Et il expire?...
+
+-- Le 25 juin de la prsente anne. Pendant ce laps de temps, la
+Centenaire court des risques considrables. C'est donc elle de
+prendre ses mesures en consquence.
+
+-- Et retrouver le philosophe, rpondit l'honorable William J.
+Bidulph.
+
+L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrire
+le dos; puis: Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami
+tout faire, ft-il cach dans les entrailles du globe! Mais,
+jusque-l, monsieur, nous vous dfendrons contre toute tentative
+d'assassinat, comme nous vous dfendions dj contre toute
+tentative de suicide!
+
+-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour o vous avez sign votre
+police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ
+vos dmarches, pi vos actions!
+
+-- Je n'ai point remarqu...
+
+-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
+vous les prsenter, maintenant qu'ils n'auront plus cacher leurs
+agissements, si ce n'est vis--vis du sieur Wang.
+
+-- Volontiers, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Craig-Fry doivent tre l, puisque vous tes ici!
+
+Et William J. Bidulph de crier: Craig-Fry?
+
+Craig et Fry taient, en effet, derrire la porte du cabinet
+particulier. Ils avaient fil le client de la Centenaire jusqu'
+son entre dans les bureaux, et ils l'attendaient la sortie.
+
+Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dure de
+sa police d'assurance, vous n'aurez plus dfendre notre prcieux
+client contre lui-mme, mais contre un de ses propres amis, le
+philosophe Wang, qui s'est engag l'assassiner!
+
+Et les deux insparables furent mis au courant de la situation.
+Ils la comprirent, ils l'acceptrent. Le riche Kin-Fo leur
+appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidles.
+
+Maintenant, quel parti prendre?
+
+Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
+ou se garder trs soigneusement dans la maison de Shang-Ha, de
+telle faon que Wang n'y pt rentrer sans tre signal Fry-
+Craig, ou faire toute diligence pour savoir o se trouvait ledit
+Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait tre tenue pour nulle
+et de nul effet.
+
+Le premier parti ne vaut rien, rpondit Kin-Fo. Wang saurait bien
+arriver jusqu' moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
+sienne. Il faut donc le retrouver tout prix.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, rpondit William J. Bidulph. Le
+plus sr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
+
+-- Mort ou.... dit Craig.
+
+-- Vif! rpondit Fry.
+
+-- Non! vivant! s'cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
+instant en danger par ma faute!
+
+-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous rpondez de notre
+client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
+prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.
+
+L-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
+cong l'un de l'autre. Dix minutes aprs, Kin-Fo, escort de ses
+deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, tait
+rentr dans le yamen.
+
+Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installs dans la
+maison, il ne laissa pas d'en prouver quelque regret.
+
+Plus de demandes, plus de rponses, partant plus de tals!
+
+En outre, son matre, en se reprenant vivre, s'tait repris
+malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun Soun!
+Qu'aurait-il dit s'il et su ce que lui rservait l'avenir!
+
+Le premier soin de Kin-Fo fut de phonographier Pking, avenue
+de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
+qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
+ jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
+sa petite soeur cadette. La septime lune ne se passerait pas sans
+qu'il ft accouru prs d'elle pour ne la plus quitter. Mais, aprs
+avoir refus de la rendre misrable, il ne voulait pas risquer de
+la rendre veuve.
+
+L-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernire phrase;
+elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc lui revenait,
+c'est qu'avant deux mois, il serait prs d'elle.
+
+Et, ce jour-l, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
+jeune veuve dans tout le Cleste Empire.
+
+En effet, une complte raction s'tait faite dans les ides de
+Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grce la fructueuse
+opration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait vivre
+et bien vivre. Vingt jours d'motions l'avaient mtamorphos. Ni
+le mandarin Pao-Shen, ni le ngociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
+ni Houal le lettr n'auraient reconnu en lui l'indiffrent
+amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
+fleurs de la rivire des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
+propres yeux, s'il et t l. Mais il avait disparu sans laisser
+aucune trace. Il ne revenait pas la maison de Shang-Ha.
+
+De l, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
+instants pour ses deux gardes du corps.
+
+Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
+et, consquemment, nulle possibilit de se mettre sa recherche.
+Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill les territoires
+concessionns, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
+Shang-Ha.
+
+Vainement les plus habiles tipaos de la police s'taient-ils mis
+en campagne. Le philosophe tait introuvable.
+
+Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
+les prcautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
+client, mangeant sa table, couchant dans sa chambre. Ils
+voulurent mme l'engager porter une cotte d'acier, pour se
+mettre l'abri d'un coup de poignard, et ne manger que des
+oeufs la coque, qui ne pouvaient tre empoisonns!
+
+Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
+l'enfermer pendant deux mois dans la caisse secret de la
+Centenaire, sous prtexte qu'il valait deux cent mille dollars!
+
+Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa son client
+de lui restituer la prime verse et de dchirer la police
+d'assurance.
+
+Dsol, rpondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
+vous en subirez les consquences.
+
+-- Soit, rpliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
+qu'il ne pouvait empcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
+jamais mieux gard que par nous!
+
+-- Ni meilleur compte! rpondit Kin-Fo.
+
+
+XI
+DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+
+Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commenait enrager
+d'tre rduit l'inaction, de ne pouvoir au moins courir aprs le
+philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
+disparu sans laisser aucune trace!
+
+Cette complication ne laissait pas d'inquiter l'agent principal
+de la Centenaire. Aprs s'tre dit d'abord que tout cela n'tait
+pas srieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, mme en
+l'excentrique Amrique, on ne se passerait pas de pareilles
+fantaisies, il en arriva penser que rien n'tait impossible dans
+cet trange pays qu'on appelle le Cleste Empire. Il fut bientt
+de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas
+retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donne.
+Sa disparition indiquait mme de sa part le projet de n'oprer
+qu'au moment o son lve s'y attendrait le moins, comme par un
+coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
+sre. Alors, aprs avoir dpos la lettre sur le corps de sa
+victime, il viendrait tranquillement se prsenter aux bureaux de
+la Centenaire, pour y rclamer sa part du capital assur.
+
+Il fallait donc prvenir Wang; mais, le prvenir directement, cela
+ne se pouvait.
+
+L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit employer les
+moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
+avis furent envoys aux gazettes chinoises, des tlgrammes aux
+journaux trangers des deux mondes.
+
+Le Tching-Pao, l'officiel de Pking, les feuilles rdiges en
+chinois Shang-Ha et Hong-Kong, les journaux les plus rpandus
+en Europe et dans les deux Amriques, reproduisirent satit la
+note suivante: Le sieur Wang, de Shang-Ha, est pri de
+considrer comme non avenue la convention passe entre le sieur
+Kin-Fo et lui, la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
+n'ayant plus qu'un seul et unique dsir, celui de mourir
+centenaire. Cet trange avis fut bientt suivi de cet autre,
+beaucoup plus pratique coup sr: Deux mille dollars ou treize
+cents tals qui fera connatre William J. Bidulph, agent
+principal de la Centenaire Shang-Ha, la rsidence actuelle du
+sieur Wang, de ladite ville. Que le philosophe et t courir le
+monde pendant le dlai de cinquante-cinq jours, qui lui tait
+donn pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
+penser.
+
+Il devait plutt tre cach dans les environs de Shang-Ha, de
+manire profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
+William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
+prcautions.
+
+Plusieurs jours se passrent. La situation ne se modifiait pas.
+Or, il advint que ces avis, reproduits profusion sous la forme
+familire aux Amricains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
+KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
+publique et provoqurent l'hilarit gnrale.
+
+On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recules du Cleste
+Empire.
+
+O est Wang?
+
+-- Qui a vu Wang?
+
+-- O demeure Wang?
+
+-- Que fait Wang?
+
+-- Wang! Wang! Wang! criaient les petits Chinois dans les rues.
+
+Ces questions furent bientt dans toutes les bouches.
+
+Et Kin-Fo, ce digne Clestial, dont le vif dsir tait de devenir
+centenaire, qui prtendait lutter de longvit avec ce clbre
+lphant, dont le vingtime lustre s'accomplissait alors au Palais
+des curies de Pking, ne pouvait tarder tre tout fait la
+mode.
+
+Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en ge?
+
+-- Comment se porte-t-il?
+
+-- Digre-t-il convenablement?
+
+--Le verra-t-on revtir la robe jaune des vieillards?
+
+Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
+civils ou militaires, les ngociants la Bourse, les marchands
+dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
+places, les bateliers sur leurs villes flottantes!
+
+Ils sont trs gais, trs caustiques, les Chinois, et l'on
+conviendra qu'il y avait matire quelque gaiet. De l des
+plaisanteries de tout genre, et mme des caricatures qui
+dbordaient le mur de la vie prive.
+
+Kin-Fo, son grand dplaisir, dut supporter les inconvnients de
+cette clbrit singulire. On alla jusqu' le chansonner sur
+l'air de Mantchiang-houng, le vent qui souffle dans les saules.
+Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scne: Les
+Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre allchant, et quel dbit il
+s'en fit trois sapques l'exemplaire!
+
+Si Kin-Fo se dpitait de tout ce bruit fait autour de son nom,
+William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
+n'en demeurait pas moins cach tous les yeux.
+
+Or, les choses allrent si loin, que la position ne fut bientt
+plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortge de Chinois de
+tout ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
+quais, mme travers les territoires concessionns, mme
+travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
+la pire espce se formait la porte du yamen.
+
+Chaque matin, il tait mis en demeure de paratre au balcon de sa
+chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
+prmaturment couch dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
+Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant avec
+commentaires ironiques, comme s'il et appartenu la dynastie
+rgnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le trs vex Kin-Fo alla
+trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connatre son
+intention de partir immdiatement. Il en avait assez de Shang-Ha
+et des Shanghaens.
+
+C'est peut-tre courir plus de risques! lui fit observer trs
+justement l'agent principal.
+
+-- Peu m'importe! rpondit Kin-Fo. Prenez vos prcautions en
+consquence.
+
+-- Mais o irez-vous?
+
+-- Devant moi.
+
+-- O vous arrterez-vous?
+
+-- Nulle part!
+
+-- Et quand reviendrez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?
+
+-- Au diable Wang! Ah! la sotte ide que j'ai eue de lui donner
+cette absurde lettre!
+
+Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux dsir de
+retrouver le philosophe. Que sa vie ft entre les mains d'un
+autre, cette ide commenait l'irriter profondment.
+
+Cela passait l'tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
+dans ces conditions, jamais il ne s'y rsignerait! Le mouton
+devenait enrag!
+
+Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
+suivront partout o vous irez!
+
+-- Comme il vous plaira, rpondit Kin-Fo, mais je vous prviens
+qu'ils auront courir.
+
+-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
+gens pargner leurs jambes!
+
+Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
+prparatifs de dpart.
+
+Soun, son grand ennui, -- il n'aimait pas les dplacements --
+devait accompagner son matre. Mais il ne hasarda pas une
+observation, qui lui et certainement cot un bon bout de sa
+queue.
+
+Quant Fry-Craig, en vritables Amricains, ils taient toujours
+prts partir, ft-ce pour aller au bout du monde.
+
+Ils ne firent qu'une seule question: O monsieur..., dit Craig.
+
+-- Va-t-il? ajouta Fry.
+
+-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!
+
+Le mme sourire parut simultanment sur les lvres de Craig-Fry.
+Enchants tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
+davantage! Le temps de prendre cong de l'honorable William J.
+Bidulph, et aussi, de revtir un costume chinois qui attirt moins
+l'attention sur leur personne, pendant ce voyage travers le
+Cleste Empire.
+
+Une heure aprs, Craig et Fry, le sac au ct, revolvers la
+ceinture, revenaient au yamen.
+
+A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
+discrtement le port de la concession amricaine, et
+s'embarquaient sur le bateau vapeur qui fait le service de
+Shang-Ha Nan-King.
+
+Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
+steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
+route du fleuve Bleu jusqu' l'ancienne capitale de la Chine
+mridionale.
+
+Pendant cette courte traverse, Craig-Fry furent aux petits soins
+pour leur prcieux Kin-Fo, non sans avoir pralablement dvisag
+tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
+habitant des trois concessions n'et connu cette bonne et
+sympathique figure! -- et ils s'taient assurs qu'il n'avait pu
+les suivre bord. Puis, cette prcaution prise, que d'attentions
+de tous les instants pour le client de la Centenaire, ttant de la
+main les pavois sur lesquels il s'appuyait, prouvant du pied les
+passerelles o il se tenait parfois, l'entranant loin de la
+chaufferie, dont les chaudires leur semblaient suspectes,
+l'engageant ne pas s'exposer au vent vif du soir, ne point se
+refroidir l'air humide de la nuit, veillant ce que les hublots
+de sa cabine fussent hermtiquement ferms, rudoyant Soun, le
+ngligent valet, qui n'tait jamais l lorsque son matre le
+demandait, le remplaant au besoin pour servir le th et les
+gteaux de la premire veille, enfin couchant la porte de la
+cabine de Kin-Fo, tout habills, la ceinture de sauvetage aux
+hanches, prts lui porter secours si, par explosion ou
+collision, le steamboat venait sombrer dans les profondes eaux
+du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui et
+vaillamment mis l'preuve le dvouement sans bornes de Fry-
+Craig. Le bateau vapeur avait rapidement descendu le cours du
+Wousung, dbouqu dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang
+l'le de Tsong-Ming, laiss en arrire les feux de Ou-Song et de
+Langchan, remont avec la mare travers la province du Kiang-
+Sou, et, le 22 au matin, dbarqu ses passagers, sains et saufs,
+sur le quai de l'ancienne cit impriale.
+
+Grce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
+diminu d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
+fort mauvaise grce se plaindre.
+
+Ce n'tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha,
+s'tait tout d'abord arrt Nan-King. Il pensait avoir quelques
+chances d'y retrouver le philosophe.
+
+Wang, en effet, avait pu tre attir par ses souvenirs dans cette
+malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rbellion des
+Tchang-Mao. N'avait-elle pas t occupe et dfendue par ce
+modeste matre d'cole, ce redoutable Rong-Siou-Tsien, qui devint
+l'empereur des Ta-ping et tint si longtemps en chec l'autorit
+mantchoue? N'est-ce pas dans cette cit qu'il proclama l're
+nouvelle de la Grande Paix? N'est-ce pas l qu'il s'empoisonna,
+en 1864, pour ne pas se rendre vivant ses ennemis? N'est-ce pas
+de l'ancien palais des rois que s'chappa son jeune fils, dont les
+Impriaux allaient bientt faire tomber la tte?
+
+N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendie que ses
+ossements furent arrachs la tombe et jets en pture aux plus
+vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
+mille des anciens compagnons de Wang furent massacrs en trois
+jours?
+
+Il tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
+nostalgie depuis le changement apport son existence, se ft
+rfugi dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l, en
+quelques heures, il pouvait revenir Shang-Ha, prt frapper...
+
+Voil pourquoi Kin-Fo s'tait d'abord dirig sur Nan-King, et
+voulut s'arrter cette premire tape de son voyage. S'il y
+rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
+absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
+prgrinations travers le Cleste Empire, jusqu'au jour o, le
+dlai pass, il n'aurait plus rien craindre de son ancien matre
+et ami.
+
+Kin-Fo, accompagn de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit un
+htel, situ dans un de ces quartiers demi dpeupls, autour
+desquels s'tendent comme un dsert les trois quarts de l'ancienne
+capitale.
+
+Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo ses
+compagnons, et j'entends que mon vritable nom ne soit jamais
+prononc, sous quelque prtexte que ce soit.
+
+-- Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan, acheva de dire Fry.
+
+-- Ki-Nan, rpta Soun.
+
+On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvnients de la
+clbrit Shang-Ha, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
+route. D'ailleurs, il n'avait rien dit Fry-Craig de la prsence
+possible du philosophe Nan-King. Ces mticuleux agents auraient
+dploy un luxe de prcautions que justifiait la valeur pcuniaire
+de leur client, mais dont celui-ci et t fort ennuy. En effet,
+ils eussent voyag travers un pays suspect avec un million dans
+leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrs plus prudents. Aprs
+tout, n'tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi
+leur garde?
+
+La journe entire se passa visiter les quartiers, les places,
+les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest la porte de l'Est,
+du nord au midi, la cit, si dchue de son ancienne splendeur, fut
+rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
+regardant beaucoup.
+
+Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
+frquentait le gros de la population, ni dans ces rues dalles,
+perdues entre les dcombres, et dj envahies par les plantes
+sauvages. Nul tranger ne fut vu, errant sous les portiques de
+marbre demi dtruits, les pans de murailles calcines, qui
+marquent l'emplacement du Palais Imprial, thtre de cette lutte
+suprme, o Wang, sans doute, avait rsist jusqu' la dernire
+heure. Personne ne chercha se drober aux yeux des visiteurs, ni
+autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
+voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
+d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
+de la clbre tour de porcelaine, dont les Ta-ping avaient jonch
+le sol.
+
+Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
+toujours. Entranant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
+distanant l'infortun Soun, peu accoutum ce genre d'exercice,
+il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
+dserte.
+
+Une interminable avenue, borde d'normes animaux de granit,
+s'ouvrait l, quelque distance du mur d'enceinte.
+
+Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+
+Un petit temple en fermait l'extrmit. Derrire, s'levait un
+tumulus, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
+Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
+cinq sicles auparavant, avaient lutt contre la domination
+trangre. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
+ces glorieux souvenirs, sur le tombeau mme o reposait le
+fondateur de la dynastie des Ming?
+
+Le tumulus tait dsert, le temple abandonn. Pas d'autres
+gardiens que ces colosses peine bauchs dans le marbre, ces
+fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+
+Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperut, non sans motion,
+quelques signes qu'une main y avait gravs. Il s'approcha et lut
+ces trois lettres W. K.-F.
+
+Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas douter que le philosophe n'et
+rcemment passer l!
+
+Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.
+
+Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tranait, rentraient
+l'htel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt Nan-King.
+
+
+XII
+DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT
+L'AVENTURE
+
+Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
+fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivires du
+Cleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
+o il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
+ne descend dans les htels ou les auberges que pour y dormir
+quelques heures, il ne s'arrte aux restaurations que pour y
+prendre de rapides repas.
+
+
+
+L'argent ne lui tient pas la main; il le prodigue, il le jette
+pour activer sa marche.
+
+Ce n'est point un ngociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
+point un mandarin que le ministre a charg de quelque importante
+et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qute des
+beauts de la nature. Ce n'est point un lettr, un savant, que son
+got entrane la recherche des antiques documents, enferms dans
+les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
+un tudiant qui se rend la pagode des Examens pour y conqurir
+ses grades universitaires, ni un prtre de Bouddha courant la
+campagne pour inspecter les petits autels champtres, rigs entre
+les racines du banyan sacr, ni un plerin qui va accomplir
+quelque voeu l'une des cinq montagnes saintes du Cleste Empire.
+
+C'est le faux Ki-Nan, accompagn de Fry-Craig, toujours dispos,
+suivi de Soun, de plus en plus fatigu. C'est Kin-Fo, dans cette
+bizarre disposition d'esprit qui le porte fuir et chercher
+la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
+ne demande cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
+et peut-tre une garantie contre les dangers invisibles dont il
+est menac.
+
+Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
+Kin-Fo veut tre ce but qui ne s'immobilise jamais.
+
+Les voyageurs avaient repris Nan-King l'un de ces rapides
+steamboats amricains, vastes htels flottants, qui font le
+service du fleuve Bleu. Soixante heures aprs, ils dbarquaient
+Ran-Kou, sans avoir mme admir ce rocher bizarre, le Petit-
+Orphelin, qui s'lve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
+dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
+sommet.
+
+A Ran-Kou, situe au confluent du fleuve Bleu et de son important
+tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'tait arrt qu'une
+demi-journe. L, encore, se retrouvaient en ruines irrparables
+les souvenirs des Ta-ping; mais, ni dans cette ville commerante,
+qui n'est, vrai dire, qu'une annexe de la prfecture de Ran-
+Yang-Fou, btie sur la rive droite de l'affluent, ni Ou-Tchang-
+Fou, capitale de cette province du Rou-P, leve sur la rive
+droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
+passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouves
+ Nan-King sur le tombeau du bonze couronn.
+
+Si Craig et Fry avaient jamais pu esprer que, de ce voyage en
+Chine, ils emporteraient quelque aperu des moeurs ou quelque
+connaissance des villes, ils furent bientt dtromps. Le temps
+leur et mme manqu pour prendre des notes, et leurs impressions
+auraient t rduites quelques noms de cits et de bourgs ou
+quelques quantimes de mois! Mais ils n'taient ni curieux ni
+bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?
+
+Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'et t qu'un
+monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observrent cette
+double physionomie commune la plupart des cits chinoises,
+mortes au centre, mais vivantes leurs faubourgs. A peine, Ran-
+Kou, aperurent-ils le quartier europen, aux rues larges et
+rectangulaires, aux habitations lgantes, et la promenade
+ombrage de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
+avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
+invisible.
+
+Le steamboat, grce la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
+allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
+encore, jusqu' Lao-Ro-Kou.
+
+Kin-Fo n'tait point homme abandonner ce genre de locomotion,
+qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
+point o le Ran-Kiang cesserait d'tre navigable. Au-del, il
+aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand que
+cette navigation durt pendant tout le cours du voyage. La
+surveillance tait plus facile bord, les dangers moins
+imminents. Plus tard, sur les routes peu sres des provinces de la
+Chine centrale, ce serait autre chose.
+
+Quant Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
+marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son matre aux bons
+offices de Craig-Fry, il ne songeait qu' dormir dans son coin,
+aprs avoir djeun, dn et soup consciencieusement, et la
+cuisine tait bonne!
+
+Ce fut mme une modification survenue dans l'alimentation du bord,
+quelques jours aprs, qui, tout autre que cet ignorant, et
+indiqu qu'un changement de latitude venait de s'oprer dans la
+situation gographique des voyageurs.
+
+En effet, pendant les repas, le bl se substitua subitement au riz
+sous la forme de pains sans levain, assez agrables au got, quand
+on les mangeait au sortir du four.
+
+Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
+manoeuvrait si habilement ses petits btonnets, lorsqu'il faisait
+tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
+absorbait de telles quantits! Du riz et du th, que faut-il de
+plus un vritable Fils du Ciel!
+
+Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
+d'entrer dans la rgion du bl. L, le relief du pays s'accusa
+davantage. A l'horizon se dessinrent quelques montagnes,
+couronnes de fortifications, leves sous l'ancienne dynastie des
+Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
+fleuve, firent place des rives basses, largissant son lit aux
+dpens de sa profondeur. La prfecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+
+Kin-Fo ne dbarqua mme pas, pendant les quelques heures que
+ncessita la mise bord du combustible devant les btiments de la
+douane. Que serait-il all faire en cette ville, qu'il lui tait
+indiffrent de voir? Il n'avait qu'un dsir, puisqu'il ne trouvait
+plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondment encore dans
+cette Chine centrale, o, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
+l'attraperait pas non plus.
+
+Aprs Guan-Lo-Fou, ce furent deux cits bties en face l'une de
+l'autre, la ville commerante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
+et la prfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
+premire, faubourg plein du mouvement de la population et de
+l'agitation des affaires; la seconde, rsidence des autorits et
+plus morte que vivante.
+
+Et aprs Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
+angle brusque, resta encore navigable jusqu' Lao-Ro-Kou. Mais,
+faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+
+Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernire tape,
+les conditions du voyage durent tre modifies. Il fallait
+abandonner les cours d'eau, ces chemins qui marchent, et marcher
+soi-mme, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
+d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des dplorables
+vhicules en usage dans le Cleste Empire. Infortun Soun! La
+srie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
+recommencer pour lui!
+
+Et, en effet, qui et suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
+prgrination, de province en province, de ville en ville, aurait
+eu fort faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
+voiture! une caisse durement fixe sur l'essieu de deux roues
+gros clous de fer, trane par deux mules rtives, bche d'une
+simple toile que transperaient galement les jets, la pluie et
+les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait tendu dans
+une chaise mulets, sorte de gurite suspendue entre deux longs
+bambous, et soumise des mouvements de roulis et de tangage si
+violents, qu'une barque en et craqu dans toute sa membrure.
+
+Craig et Fry chevauchaient alors aux portires, comme des aides de
+camp, sur deux nes, plus roulants et plus tanguants encore que la
+chaise. Quant Soun, en ces occasions o la marche tait
+ncessairement un peu rapide, il allait pied, grognant,
+maugrant, se rconfortant plus qu'il ne convenait de frquentes
+lampes d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi prouvait alors des
+mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
+pas aux ingalits du sol! En un mot, la petite troupe n'et pas
+t plus secoue sur une mer houleuse.
+
+Ce fut cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
+Kin-Fo et ses compagnons firent leur entre Si-Gnan-Fou,
+l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
+la dynastie des Tang faisaient autrefois leur rsidence.
+
+Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
+traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
+fatigues supporter et mme de dangers!
+
+Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
+mridionale, projetait des rayons dj insoutenables, et soulevait
+la fine poussire de routes qui n'ont jamais connu le confort de
+l'empierrage. De ces tourbillons jauntres, salissant l'air comme
+une fume malsaine, on ne sortait que gris de la tte aux pieds.
+
+C'tait la contre du loess, formation gologique singulire,
+spciale au nord de la Chine, qui n'est plus de la terre et qui
+n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
+encore eu le temps de se solidifier.
+
+Quant aux dangers, ils n'taient que trop rels, dans un pays o
+les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
+couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
+coquins le champ libre, si, en pleine cit, les habitants ne se
+hasardent gure dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
+degr de scurit que prsentent les routes! Plusieurs fois, des
+groupes suspects s'arrtrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
+s'engageaient dans ces troites tranches, creuses profondment
+entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
+ la ceinture, avait impos jusqu'alors aux coureurs de grands
+chemins. Cependant, les agents de la Centenaire prouvrent, en
+mainte occasion, les plus srieuses craintes, sinon pour eux, du
+moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombt
+sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
+rsultat tait le mme. C'tait la caisse de la Compagnie qui
+recevait le coup.
+
+Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm,
+ne demandait qu' se dfendre. Sa vie, il y tenait plus que
+jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, il se serait fait tuer
+pour la conserver.
+
+A Si-Gnan-Fou, il n'tait pas probable que l'on retrouvt aucune
+trace du philosophe. Jamais un ancien Ta-ping n'aurait eu la
+pense d'y chercher refuge. C'est une cit dont les rebelles n'ont
+pu franchir les fortes murailles, au temps de la rbellion, et qui
+est occupe par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
+un got particulier pour les curiosits archologiques, trs
+nombreuses dans cette ville, et d'tre vers dans les mystres de
+l'pigraphie, dont le muse, appel la fort des tablettes,
+renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
+l?
+
+Aussi, le lendemain de son arrive, Kin-Fo, abandonnant cette
+ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
+centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
+nord.
+
+A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
+valle de l'Ouei-Ro, aux eaux charges des teintes jaunes de ce
+loess travers lequel il s'est fray son lit, la petite troupe
+arriva Roua-Tchou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
+musulmane en 1860. De l, tantt en barque, tantt en charrette,
+Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
+cette forteresse de Tong-Kouan, situe au confluent de l'Ouei-Ro
+et du Rouang-Ro.
+
+Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
+du nord pour aller, travers les provinces de l'Est, se jeter
+dans la mer qui porte son nom, sans tre plus jaune que la mer
+Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
+Noire n'est noire, Oui! fleuve clbre, d'origine cleste sans
+doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
+mais aussi Chagrin de la Chine, qualification due ses
+terribles dbordements, qui ont caus en partie l'impraticabilit
+actuelle du canal Imprial.
+
+A Tong-Kouan, les voyageurs eussent t en sret, mme la nuit.
+Ce n'est plus une cit de commerce, c'est une ville militaire,
+habite en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
+Mantchoux, qui forment la premire catgorie de l'arme chinoise!
+Peut-tre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
+jours. Peut-tre allait-il chercher dans un htel convenable une
+bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'et point
+dplu Fry-Craig et encore moins Soun!
+
+Mais ce maladroit, auquel il en cota cette fois un bon pouce de
+sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
+d'emprunt, le vritable nom de son matre.
+
+Il oublia que ce n'tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
+l'honneur de servir. Quelle colre! Elle amena ce dernier
+quitter immdiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
+clbre Kin-Fo tait arriv Tong-Kouan! On voulait voir cet
+homme unique, dont le seul et unique dsir tait de devenir
+centenaire!
+
+L'horripil voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,
+n'eut que le temps de prendre la fuite travers le rassemblement
+des curieux qui s'tait form sur ses pas. A pied cette fois,
+pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi
+jusqu'au moment o ses compagnons et lui tombrent d'puisement
+dans un petit bourg, o son incognito devait lui garantir quelques
+heures de tranquillit.
+
+Soun, absolument dconfit, n'osait plus dire un seul mot.
+
+A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui
+restait, il tait l'objet des plaisanteries les plus dsagrables!
+Les gamins couraient aprs lui et l'apostrophaient de mille
+clameurs saugrenues.
+
+Aussi avait-il hte d'arriver! Mais arriver o? Puisque son matre
+-- ainsi qu'il l'avait dit William J. Bidulph -- comptait aller
+et allait toujours devant lui!
+
+Cette fois, vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o
+Kin-Fo avait cherch refuge, plus de chevaux, plus d'nes, ni
+charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l
+ou de continuer pied la route. Ce n'tait pas pour rendre sa
+bonne humeur l'lve du philosophe Wang, qui montra peu de
+philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et
+n'aurait d s'en prendre, qu' lui-mme. Ah! combien il regrettait
+le temps o il n'avait qu' se laisser vivre! Si, pour apprcier
+le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,
+ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de
+reste!
+
+Et puis, courir ainsi, il n'tait pas sans avoir rencontr sur
+sa route de braves gens sans le sou, mais qui taient heureux,
+pourtant! Il avait pu observer ces formes varies du bonheur que
+donne le travail accompli gaiement.
+
+Ici, c'taient des laboureurs courbs sur leur sillon; l, des
+ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'tait-ce pas
+prcisment cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence
+de dsirs, et, par consquent, le dfaut de bonheur ici-bas? Ah!
+la leon tait complte! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-
+Fo, elle ne l'tait pas!
+
+Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant toutes
+les portes, Craig et Fry finirent par dcouvrir un vhicule, mais
+un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,
+circonstance plus grave, le moteur dudit vhicule manquait.
+
+C'tait une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-tre
+invente avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de
+l'criture, de la boussole et des cerfs-volants.
+
+Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand
+diamtre, est place, non l'extrmit des brancards, mais au
+milieu, et se meut travers le coffre mme, comme la roue
+centrale de certains bateaux vapeur. Le coffre est donc divis
+en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur
+peut s'tendre, l'autre qui est destine contenir ses bagages.
+
+Le moteur de ce vhicule, c'est et ce ne peut tre qu'un homme,
+qui pousse l'appareil en avant et ne le trane pas.
+
+Il est donc plac, en arrire du voyageur, dont il ne gne
+aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+
+Lorsque le vent est bon, c'est--dire quand il souffle de
+l'arrire, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui
+cote rien; il plante un mtereau sur l'avant du coffre, il hisse
+une voile carre, et, par les grandes brises, au lieu de pousser
+la brouette, c'est lui qui est entran, -- souvent plus vite
+qu'il ne le voudrait.
+
+Le vhicule fut achet avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit
+place. Le vent tait bon, la voile fut hisse.
+
+Allons, Soun! dit Kin-Fo.
+
+Soun se disposait tout simplement s'tendre dans le second
+compartiment du coffre.
+
+Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas
+de rplique.
+
+-- Matre... que... moi... je!... rpondit Soun, dont les jambes
+flchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen.
+
+-- Ne t'en prends qu' toi, qu' ta langue et ta sottise!
+
+-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
+
+-- Aux brancards! rpta Kin-Fo en regardant ce qui restait de
+queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille ne
+point buter, ou sinon!...
+
+L'index et le mdius de la main droite de Kin-Fo, rapprochs en
+forme de ciseaux, compltrent si bien sa pense, que Soun passa
+la bretelle ses paules et saisit le brancard des deux mains.
+Fry-Craig se postrent des deux cts de la brouette, et, la brise
+aidant, la petite troupe dtala d'un lger trot.
+
+Il faut renoncer peindre la rage sourde et impuissante de Soun,
+pass l'tat de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry
+consentirent le relayer. Trs heureusement, le vent du sud leur
+vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.
+La brouette tant bien quilibre par la position de la roue
+centrale, le travail du brancardier se rduisait celui de
+l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu' se
+maintenir en bonne direction.
+
+Et c'est dans cet quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les
+provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait
+le besoin de se dgourdir les jambes, brouett quand, au
+contraire, il voulait se reposer.
+
+Ainsi Kin-Fo, aprs avoir vit Houan-Fou et Cafong, remonta les
+berges du clbre canal Imprial, qui, il y a vingt ans peine,
+avant que le fleuve jaune et repris son ancien lit, formait une
+belle route navigable depuis Sou-Tchou, le pays du th, jusqu'
+Pking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+
+Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pntra dans la province de
+P-Tch-Li, o s'lve Pking, la quadruple capitale du Cleste
+Empire.
+
+Ainsi il passa par Tien-Tsin, que dfendent un mur de
+circonvallation et deux forts, grande cit de quatre cent mille
+habitants, dont le large port, form par la jonction du Pe-ho et
+du canal Imprial, fait, en important des cotonnades de
+Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes
+allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,
+des feuilles de nnuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent
+soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea mme pas
+visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la clbre pagode des
+supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de
+l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne
+djeuna pas au restaurant de l'Harmonie et de l'Amiti, tenu par
+le musulman Lou-Lao-Ki, dont les vins sont renomms, quoi qu'en
+puisse penser Mahomet; il ne dposa pas sa grande carte rouge --
+et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la
+province depuis 1870, membre du Conseil priv, membre du Conseil
+de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-
+Tz-Chao-Pao.
+
+Non! Kin-Fo, toujours brouett, Soun toujours brouettant,
+traversrent les quais o s'tageaient des montagnes de sacs de
+sel; ils dpassrent les faubourgs; les concessions anglaise et
+amricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,
+d'orge, de ssame, de vignes, les jardins marachers, riches de
+lgumes et de fruits, les plaines d'o partaient par milliers des
+livres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,
+l'merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dalle
+de vingt- quatre lieues qui conduit Pking, entre les arbres
+d'essences varies et les grands roseaux du fleuve, et ils
+arrivrent ainsi Tong-Tchou, sains et saufs, Kin-Fo valant
+toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au dbut
+du voyage, Soun poussif, clop, fourbu des deux jambes, et
+n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crne!
+
+On tait au 19 juin. Le dlai accord Wang n'expirait que dans
+sept jours!
+
+O tait Wang?
+
+
+XIII
+DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU
+CENTENAIRE
+
+Messieurs, dit Kin-Fo ses deux gardes du corps, lorsque la
+brouette s'arrta l'entre du faubourg de Tong-Tchou, nous ne
+sommes plus qu' quarante lis de Pking, et mon intention est de
+m'arrter ici jusqu'au moment o la convention, passe entre Wang
+et moi, aura cess de droit. Dans cette ville de quatre cent mille
+mes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas
+qu'il est au service de Ki-Nan, simple ngociant de la province de
+Chen-Si.
+
+Non assurment, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait
+valu de faire pendant ces huit derniers jours un mtier de cheval
+et il esprait bien que M. Kin-Fo...
+
+Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan! ajouta Fry.
+
+... ne le dtournerait plus de ses fonctions habituelles. Et
+maintenant, attendu l'tat de fatigue o il tait, il ne demandait
+qu'une permission M. Kin-Fo...
+
+Ki.... fit Craig.
+
+-- Nan! rpta Fry.
+
+... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins
+sans dbrider ou plutt tout fait dbrid!
+
+Pendant huit jours, si tu veux! rpondit Kin-Fo. Je serai sr au
+moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!
+
+Kin-Fo et ses compagnons s'occuprent alors de chercher un htel
+convenable, et il n'en manquait pas Tong-Tchou. Cette vaste
+cit n'est vrai dire qu'un immense faubourg de Pking. La voie
+dalle, qui l'unit la capitale, est tout au long borde de
+villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites
+pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation
+des voitures, des cavaliers, des pitons, est incessante.
+
+Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta-Ouang-
+Miao, le temple des princes souverains. C'est tout simplement
+une bonzerie, transforme en htel, o les trangers peuvent se
+loger assez confortablement.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry s'installrent aussitt, les deux agents dans
+une chambre contigu celle de leur prcieux client.
+
+Quant Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui
+fut assign, et on ne le revit plus.
+
+Une heure aprs, Kin-Fo et ses fidles quittaient leurs chambres,
+djeunaient avec apptit et se demandaient ce qu'il convenait de
+faire.
+
+Il convient, rpondirent Craig-Fry, de lire la Gazette
+officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous
+concerne.
+
+-- Vous avez raison, rpondit Kin-Fo. Peut-tre apprendrons-nous
+ce qu'est devenu Wang.
+
+Tous trois sortirent donc de l'htel. Par prudence, les deux
+acolytes marchaient aux cts de leur client, dvisageant les
+passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allrent
+ainsi par les troites rues de la ville et gagnrent les quais.
+L, un numro de la Gazette officielle fut achet et lu avidement.
+
+Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize
+cents tals, qui ferait connatre William J. Bidulph la
+rsidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha.
+
+Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
+
+-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, rpondit Craig.
+
+-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+
+-- Mais o peut-il tre? s'cria Kin-Fo.
+
+-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous tre plus menac
+pendant les derniers jours de la convention?
+
+-- Sans aucun doute, rpondit Kin-Fo. Si Wang ne connat pas les
+changements survenus dans ma situation, et cela parat probable,
+il ne pourra se soustraire la ncessit de tenir sa promesse.
+Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menac
+que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
+
+-- Mais, le dlai pass?...
+
+-- Je n'aurai plus rien craindre.
+
+-- Eh bien, monsieur, rpondirent Craig-Fry, il n'y a que trois
+moyens de vous soustraire tout danger pendant ces six jours.
+
+-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
+
+-- C'est de rentrer l'htel, dit Craig, de vous y enfermer dans
+votre chambre, et d'attendre que le dlai soit expir.
+
+-- Et le second?
+
+-- C'est de vous faire arrter comme malfaiteur, rpondit Fry,
+afin d'tre mis en sret dans la prison de Tong-Tchou!
+
+-- Et le troisime?
+
+-- C'est de vous faire passer pour mort, rpondirent Fry-Craig, et
+de ne ressusciter que lorsque toute scurit vous sera rendue.
+
+-- Vous ne connaissez pas Wang! s'cria Kin-Fo. Wang trouverait
+moyen de pntrer dans mon htel, dans ma prison, dans ma tombe!
+S'il ne m'a pas frapp jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,
+c'est qu'il lui a paru prfrable de me laisser le plaisir ou
+l'inquitude de l'attente! Qui sait quel peut avoir t son
+mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert.
+
+-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.
+
+-- Il me semble que.... ajouta Fry.
+
+-- Messieurs, rpondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
+conviendra. Aprs tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,
+qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
+
+-- Deux cent mille dollars, rpondirent Fry-Craig, deux cent mille
+dollars qu'il faudra payer vos ayants droit!
+
+-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
+intress que vous dans l'affaire!
+
+-- Trs juste!
+
+-- Trs vrai!
+
+-- Continuez donc veiller sur moi, tant que vous le jugerez
+convenable, mais j'agirai ma guise!
+
+Il n'y avait point rpliquer.
+
+Craig-Fry durent donc se borner serrer leur client de plus prs
+et redoubler de prcautions. Mais, ils ne se le dissimulaient
+pas, la gravit de la situation s'accentuait chaque jour
+davantage.
+
+Tong-Tchou est une des plus anciennes cits du Cleste Empire.
+Assise sur un bras canalis du Pe-ho, l'amorce d'un autre canal
+qui la relie Pking, il s'y concentre un grand mouvement
+d'affaires. Ses faubourgs sont extrmement anims par le va-et-
+vient de la population.
+
+Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapps de
+cette agitation, lorsqu'ils arrivrent sur le quai, auquel
+s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+
+En somme, Craig et Fry, tout bien pes, en taient venus se
+croire plus en sret au milieu d'une foule. La mort de leur
+client devait, en apparence, tre due un suicide. La lettre, qui
+serait trouve sur lui, ne laisserait aucun doute cet gard.
+Wang n'avait donc intrt le frapper que dans certaines
+conditions, qui ne se prsentaient pas au milieu des rues
+frquentes ou sur la place publique d'une ville. Consquemment,
+les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas redouter un coup immdiat.
+Ce dont il fallait se proccuper uniquement, c'tait de savoir si
+le Ta-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces
+depuis le dpart de Shang-Ha. Aussi usaient-ils leurs yeux
+dvisager les passants.
+
+Tout coup, un nom fut prononc, qui tait bien pour leur faire
+dresser l'oreille.
+
+Kin-Fo! Kin-Fo! criaient quelques petits Chinois, sautant et
+frappant des mains au milieu de la foule.
+
+Kin-Fo avait-il donc t reconnu, et son nom produisait-il l'effet
+accoutum?
+
+Le hros malgr lui s'arrta.
+
+Craig-Fry se tinrent prts lui faire, le cas chant, un rempart
+de leurs corps.
+
+Ce n'tait point Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+
+Personne ne semblait se douter qu'il ft l. Il ne fit donc pas un
+mouvement, et, curieux de savoir quel propos son nom venait
+d'tre prononc, il attendit.
+
+Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'tait form autour
+d'un chanteur ambulant, qui paraissait trs en faveur auprs de ce
+public des rues. On criait, on battait des mains, on
+l'applaudissait d'avance.
+
+Le chanteur, lorsqu'il se vit en prsence d'un suffisant
+auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustres
+d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: Les Cinq
+Veilles du Centenaire! cria-t-il.
+
+C'tait la fameuse complainte qui courait le Cleste Empire!
+
+Craig-Fry voulurent entraner leur client; mais, cette fois, Kin-
+Fo s'entta rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait
+jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il
+lui plaisait de l'entendre!
+
+Le chanteur commena ainsi: A la premire veille, la lune claire
+le toit pointu de la maison de Shang-Ha. Kin-Fo est jeune. Il a
+vingt ans. Il ressemble au saule dont les premires feuilles
+montrent leur petite langue verte!
+
+A la deuxime veille, la lune claire le ct est du riche yamen.
+Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires russissent
+souhait. Les voisins font son loge.
+
+Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir chaque
+strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+
+Il continua: A la troisime veille, la lune claire l'espace.
+Kin-Fo a soixante ans. Aprs les feuilles vertes de l't, les
+jaunes chrysanthmes de la saison d'automne!
+
+A la quatrime veille, la lune est tombe l'ouest. Kin-Fo a
+quatre-vingts ans! Son corps est recroquevill comme une crevette
+dans l'eau bouillante! Il dcline! Il dcline avec l'astre de la
+nuit!
+
+A la cinquime veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+
+Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif dsir accompli; mais le
+ddaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime
+pas les gens si gs, qui radoteraient sa cour! Le vieux Kin-Fo,
+sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'ternit!
+
+Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
+complainte trois sapques l'exemplaire!
+
+Et pourquoi Kin-Fo ne l'achterait-il pas? Il tira quelque menue
+monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras
+travers les premiers rangs de la foule.
+
+Soudain, sa main s'ouvrit! Les picettes lui chapprent et
+tombrent sur le sol...
+
+En face de lui, un homme tait l, dont les regards se croisrent
+avec les siens.
+
+Ah! s'cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, la
+fois interrogative et exclamative.
+
+Fry-Craig l'avaient entour, le croyant reconnu, menac, frapp,
+mort peut-tre!
+
+Wang! cria-t-il.
+
+-- Wang! rptrent Craig-Fry.
+
+C'tait Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien
+lve; mais, au lieu de se prcipiter sur lui, il repoussa
+vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au
+contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui taient longues!
+
+Kin-Fo n'hsita pas. Il voulut avoir le coeur net de son
+intolrable situation, et se mit la poursuite de Wang, escort
+de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dpasser, ni rester en
+arrire.
+
+Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et
+compris, la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne
+s'attendait pas plus voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait le
+trouver l.
+
+Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'tait assez inexplicable,
+mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Cleste Empire
+et t sur ses talons.
+
+Ce fut une poursuite insense.
+
+Je ne suis pas ruin! Wang, Wang! Pas ruin! criait Kin-Fo.
+
+-- Riche! riche! rptaient Fry-Craig.
+
+Mais Wang se tenait une trop grande distance pour entendre ces
+mots, qui auraient d l'arrter. Il franchit ainsi le quai, le
+long du canal, et atteignit l'entre du faubourg de l'Ouest.
+
+Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient
+rien. Au contraire, le fugitif menaait plutt de les distancer.
+
+Une demi-douzaine de Chinois s'taient joints Kin-Fo, sans
+compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque
+malfaiteur un homme qui dtalait si bien.
+
+Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,
+hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!
+
+Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer
+ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost
+par celui de son lve, car toute la ville se ft lance sur les
+pas d'un homme si clbre. Mais le nom de Wang, subitement rvl,
+avait suffi. Wang! c'tait cet nigmatique personnage, dont la
+dcouverte valait une norme rcompense! On le savait. De telle
+sorte que, si Kin-Fo courait aprs les huit cent mille dollars de
+sa fortune, Craig-Fry, aprs les deux cent mille de l'assurance,
+les autres couraient aprs les deux mille de la prime promise, et,
+l'on en conviendra, c'tait l de quoi donner des jambes tout ce
+monde.
+
+Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
+Fo, autant que le lui permettait la rapidit de sa course.
+
+-- Pas ruin! pas ruin! rptaient Fry-Craig.
+
+-- Arrtez! arrtez! criait le gros des poursuivants, qui faisait
+la boule de neige en route.
+
+Wang n'entendait rien. Les coudes colls la poitrine, il ne
+voulait ni s'puiser rpondre, ni rien perdre de sa vitesse pour
+le plaisir de tourner la tte.
+
+Le faubourg fut dpass. Wang se jeta sur la route dalle qui
+longe le canal. Sur cette route, alors presque dserte, il avait
+le champ libre. La vivacit de sa fuite s'accrut encore; mais,
+naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+
+Cette course folle se soutint pendant prs de vingt minutes. Rien
+ne pouvait laisser prvoir quel en serait le rsultat. Cependant,
+il parut que le fugitif commenait faiblir un peu. La distance,
+qu'il avait maintenue jusqu' ce moment entre ses poursuivants et
+lui, tendait diminuer.
+
+Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il
+derrire l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de
+la route.
+
+Dix mille tals qui l'arrtera! cria Kin-Fo.
+
+-- Dix mille tals! rptrent Craig-Fry.
+
+-- Ya! ya! ya! hurlrent les plus avancs du groupe.
+
+Tous s'taient jets de ct, sur les traces du philosophe, et
+contournaient le mur de la pagode.
+
+Wang avait reparu. Il suivait un troit sentier transversal, le
+long d'un canal d'irrigation, et, pour dpister les poursuivants,
+il fit un nouveau crochet qui le replaa sur la route dalle.
+
+Mais, l, il ft visible qu'il s'puisait, car il retourna la tte
+ plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point
+faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur
+de tals ne parvenait prendre sur eux quelques pas d'avance.
+
+Le dnouement approchait donc. Ce n'tait plus qu'une affaire de
+temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+
+Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, taient arrivs l'endroit o
+la grande route franchit le fleuve sur le clbre pont de Palikao.
+
+Dix-huit ans plus tt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu
+leurs coudes franches sur ce pont de la province de P-Tch-Li.
+La grande chausse tait alors encombre de fuyards d'une autre
+espce. L'arme du gnral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,
+repousse par les bataillons franais, avait fait halte sur ce
+pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, balustrade de marbre
+blanc, que borde une double range de lions gigantesques. Et ce
+fut l que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans
+leur fatalisme, furent broys par les boulets des canons
+europens.
+
+Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur
+ses statues cornes, tait libre alors.
+
+Wang, faiblissant, se jeta travers la chausse. Kin-Fo et les
+autres, par un suprme effort, se rapprochrent.
+
+Bientt, vingt pas, puis quinze, puis dix les sparrent
+seulement.
+
+Il n'y avait plus tenter d'arrter Wang par d'inutiles paroles,
+qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le
+rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait
+ensuite.
+
+Wang comprit qu'il allait tre atteint, et comme, par un
+enttement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face
+face avec son ancien lve, il alla jusqu' risquer sa vie pour
+lui chapper.
+
+En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
+prcipita dans le Pe-ho.
+
+Kin-Fo s'tait arrt un instant et criait: Wang! Wang!
+
+Puis, prenant son lan son tour: Je l'aurai vivant! s'cria-t-
+il en se jetant dans le fleuve.
+
+-- Craig? dit Fry.
+
+-- Fry? dit Craig.
+
+-- Deux cent mille dollars l'eau!
+
+Et tous deux, franchissant la balustrade, se prcipitrent au
+secours du ruineux client de la Centenaire.
+
+Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une
+grappe de clowns l'exercice du tremplin.
+
+Mais tant de zle devait tre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les
+autres, allchs par la prime, eurent beau fouiller le P-ho,
+Wang ne put tre, retrouv. Entran par le courant, sans doute,
+l'infortun philosophe tait all en drive.
+
+Wang n'avait-il voulu, en se prcipitant dans le fleuve,
+qu'chapper aux poursuites, ou, pour quelque mystrieuse raison,
+s'tait-il rsolu mettre fin ses jours? Nul n'aurait pu le
+dire.
+
+Deux heures aprs, Kin-Fo, Craig et Fry, dsappoints, mais bien
+schs, bien rconforts, Soun, rveill au plus fort de son
+sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route
+de Pking.
+
+
+XIV
+O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
+SEULE
+
+Le P-Tch-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
+Chine, est divis en neuf dpartements.
+
+Un de ces dpartements pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est--dire
+la ville du premier ordre obissant au ciel.
+
+Cette ville, c'est Pking.
+
+Que le lecteur se figure un casse-tte chinois, d'une superficie
+de six mille hectares, d'un primtre mtre de huit lieues, dont
+les morceaux irrguliers doivent remplir exactement un rectangle,
+telle est cette mystrieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
+une si curieuse description vers la fin du XIIIe sicle, telle est
+la capitale du Cleste Empire.
+
+En ralit, Pking comprend deux villes distinctes, spares par
+un large boulevard et une muraille fortifie: l'une, qui est un
+paralllogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carr
+presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
+villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
+Rouge ou ville Interdite.
+
+Autrefois, l'ensemble de ces agglomrations comptait plus de deux
+millions d'habitants. Mais l'migration, provoque par l'extrme
+misre, a rduit ce chiffre un million tout au plus. Ce sont des
+Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
+Musulmans environ, plus une certaine quantit de Mongols et de
+Tibtains, qui composent la population flottante.
+
+Le plan de ces deux villes superposes figure assez exactement un
+bahut, dont le buffet serait form par la cit chinoise et la
+crdence par la cit tartare.
+
+Six lieues d'une enceinte fortifie, haute et large de quarante
+cinquante pieds, revtue de briques extrieurement, dfendue de
+deux cents en deux cents mtres par des tours saillantes,
+entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dalle, et
+aboutissent quatre normes bastions d'angle, dont la plate-forme
+porte des corps de garde.
+
+L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard.
+
+Au centre de la cit tartare, la ville jaune, d'une superficie de
+six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
+une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
+culminant de la capitale, un superbe canal, dit Mer du Milieu,
+que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
+pagode des Examens, le Pe-tha-sse, bonzerie btie dans une
+presqu'le, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
+Peh-Tang, tablissement des missionnaires catholiques, la pagode
+impriale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
+tuiles bleu lapis, le grand temple ddi aux anctres de la
+dynastie rgnante, le temple des Esprits, le temple du gnie des
+Vents, le temple du gnie de la Foudre, le temple de l'inventeur
+de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
+Dragons, le monastre du Repos ternel, etc.
+
+Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatre que se cache la ville
+Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entoure
+d'un foss canalis que franchissent sept ponts de marbre. Il va
+sans dire que, la dynastie rgnante tant mantchoue, la premire
+de ces trois cits est principalement habite par une population
+de mme race.
+
+Quant aux Chinois, ils sont relgus en dehors, la partie
+infrieure du bahut, dans la ville annexe.
+
+On pntre l'intrieur de cette ville interdite, ceinte de murs
+en briques rouges couronns d'un chapiteau de tuiles vernisses de
+jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la Grande Puret,
+qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impratrices. L
+s'lvent le temple des Anctres de la dynastie tartare, abrit
+sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
+Tsi, consacrs aux esprits terrestres et clestes; le palais de la
+Souveraine Concorde, rserv aux solennits d'apparat et aux
+banquets officiels; le palais de la Concorde moyenne, o se
+voient les tableaux des aeux du Fils du Ciel; le palais de la
+Concorde Protectrice, dont la salle centrale est occupe, par le
+trne imprial; le pavillon du Nei-Ko, o se tient le grand
+conseil de l'Empire, que prside le prince Kong, ministre des
+Affaires trangres, oncle paternel du dernier souverain; le
+pavillon des Fleurs littraires, o l'empereur va une fois par
+an interprter les livres sacrs; le pavillon de Tchouane-Sine-
+Tine, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
+Confucius; la Bibliothque impriale; le bureau des
+Historiographes; le Vou-Igne-Tine, o l'on conserve les planches
+de cuivre et de bois destines l'impression des livres; les
+ateliers dans lesquels se confectionnent les vtements de la cour;
+le palais de la Puret Cleste, lieu de dlibration des
+affaires de famille; le palais de l'lment Terrestre suprieur,
+o fut installe la jeune impratrice; le palais de la
+Mditation, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
+malade; les trois palais o sont levs les enfants de l'empereur;
+le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient t
+rservs la veuve et aux femmes de Hien-Fong, dcd en 1861; le
+Tchou-Siou-Kong, rsidence des pouses impriales; le palais de
+la Bont Prfre, destin aux rceptions officielles des dames
+de la cour; le palais de la Tranquillit Gnrale, singulire
+appellation pour une cole d'enfants d'officiers suprieurs; les
+palais de la Purification et du jene; le palais de la Puret
+de jade, habit par les princes du sang; le temple du Dieu
+protecteur de la ville; un temple d'architecture tibtaine; le
+magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
+Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
+dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent
+quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impriale,
+sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la Lumire
+Empourpre, situ sur le bord du lac de la Cit jaune, o, le 19
+juin 1873, furent admis en prsence de l'empereur les cinq
+ministres des tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
+de Prusse.
+
+Quel forum antique a jamais prsent une telle agglomration
+d'difices, si varis de formes, si riches d'objets prcieux?
+Quelle cit mme, quelle capitale des tats europens pourrait
+offrir une telle nomenclature?
+
+Et, cette numration, il faut encore joindre le Ouane-Chou-
+Chane, le palais d't, situ deux lieues de Pking. Dtruit en
+1860, peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
+d'une Clart parfaite et d'une Clart tranquille, sa colline de
+la Source de Jade, sa montagne des Dix mille Longvits!
+
+Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L sont
+installes les lgations franaise, anglaise et russe, l'hpital
+des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
+Nord, les anciennes curies des lphants, qui n'en contiennent
+plus qu'un, borgne et centenaire. L, se dressent la tour de la
+Cloche, toit rouge encadr de tuiles vertes, le temple de
+Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
+l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carre, le yamen des
+jsuites, le yamen des Lettrs, o se font les examens
+littraires. L s'lvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
+l'Est. L coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapisses
+de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d't
+alimenter le canal de la ville jaune. L se voient des palais o
+rsident des princes du sang, les ministres des Finances, des
+Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
+extrieures; l, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
+l'Acadmie de Mdecine. Tout apparat ple-mle, au milieu des
+rues troites, poussireuses l't, liquides l'hiver, bordes pour
+la plupart de maisons misrables et basses, entre lesquelles
+s'lve quelque htel de grand dignitaire, ombrag de beaux
+arbres. Puis, travers les avenues encombres, ce sont des chiens
+errants, des chameaux mongols chargs de charbon de terre, des
+palanquins quatre porteurs ou huit, suivant le rang du
+fonctionnaire, des chaises, des voitures mulets, des chariots,
+des pauvres, qui, suivant M. Choutz, forment une truanderie
+indpendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
+envases d'une boue puante et noire, dit M. P. Arne, rues
+coupes de flaques d'eau, o l'on s'enfonce jusqu' mi-jambe, il
+n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie.
+
+Par bien des cts, la ville chinoise de Pking, dont le nom est
+Va-Tcheng, ressemble la ville tartare, mais elle s'en
+distingue, cependant, en quelques-uns.
+
+Deux temples clbres occupent la partie mridionale, le temple du
+Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
+temples de la desse Koanine, du gnie de la Terre, de la
+Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
+les tangs aux Poissons d'Or, le monastre de Fayouan-sse, les
+marchs, les thtres, etc.
+
+Ce paralllogramme rectangle est divis, du nord au sud, par une
+importante artre, nomme Grande-Avenue, qui va de la porte de
+Houng-Ting au sud la porte de Tien au nord. Transversalement, il
+est desservi par une autre artre plus longue, qui coupe la
+premire angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, l'est,
+la porte de Couan-Tsu, l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
+et c'tait cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
+Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
+
+On se rappelle que, quelques jours aprs avoir reu cette lettre
+qui lui annonait sa ruine, la jeune veuve en avait reu une
+seconde annulant la premire, et lui disant que la septime lune
+ne s'achverait pas sans que son petit frre cadet ft de retour
+prs d'elle.
+
+Si L-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
+heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
+donn de ses nouvelles, pendant ce voyage insens, dont il ne
+voulait, sous aucun prtexte, indiquer le fantaisiste itinraire.
+L-ou avait crit Shang-Ha. Ses lettres taient restes sans
+rponse. On conoit donc quelle devait tre son inquitude,
+lorsqu' cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui tait encore
+arrive.
+
+Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
+quitt sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
+inquite. La dsagrable Nan n'tait pas, pour charmer sa
+solitude. Cette vieille mre se faisait plus quinteuse que
+jamais, et mritait d'tre mise la porte cent fois par lune.
+
+Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
+moment o Kin-Fo arriverait Pking! L-ou les comptait, et le
+compte lui en semblait bien long!
+
+Si la religion de Lao-Ts est la plus ancienne de la Chine, si la
+doctrine de Confucius, promulgue vers la mme poque (500 ans
+environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrs et
+les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
+compte le plus grand nombre de fidles -- prs de trois cents
+millions -- la surface du globe.
+
+Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
+ministres les bonzes, vtus de gris et coiffs de rouge, et,
+l'autre, les lamas, vtus et coiffs de jaune.
+
+L-ou tait une bouddhiste de la premire secte. Les bonzes la
+voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr la
+desse Koanine. L elle faisait des voeux pour son ami, et brlait
+des btonnets parfums, le front prostern sur le parvis du
+temple.
+
+Ce jour-l, elle eut la pense de revenir implorer la desse
+Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
+
+Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaait
+celui qu'elle attendait avec une si lgitime impatience.
+
+L-ou appela donc la vieille mre et lui donna l'ordre d'aller
+chercher une chaise porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+
+Nan haussa les paules, suivant sa dtestable habitude, et sortit
+pour excuter l'ordre qu'elle avait reu.
+
+Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
+regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
+entendre la lointaine voix de l'absent.
+
+Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess
+de penser lui, et je veux que ma voix le lui rpte son
+retour!
+
+Et L-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
+phonographique, pronona voix haute les plus douces phrases que
+son coeur lui put inspirer.
+
+Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+
+La chaise porteurs attendait madame, qui aurait bien pu rester
+chez elle! L-ou n'couta pas. Elle sortit aussitt, laissant la
+vieille mre maugrer son aise, et elle s'installa dans la
+chaise, aprs avoir donn ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+
+Le chemin tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu' tourner
+l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et remonter la Grande-Avenue
+jusqu' la porte de Tien.
+
+Mais la chaise n'avana pas sans difficults. En effet, les
+affaires se faisaient encore cette heure, et l'encombrement
+tait toujours considrable dans ce quartier, qui est un des plus
+populeux de la capitale. Sur la chausse, des baraques de
+marchands forains donnaient l'avenue l'aspect d'un champ de
+foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
+orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
+aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
+respectueux pour l'autorit mandarine, criaient et mettaient leur
+note dans le brouhaha gnral. Ici passait un enterrement grande
+pompe, qui enrayait la circulation; l, un mariage moins gai peut-
+tre que le convoi funbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
+yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
+venait frapper sur le tambour des plaintes pour rclamer
+l'intervention, de la justice. Sur la pierre Lou-Ping tait
+agenouill un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
+que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou
+glands rouges, la courte pique et les deux sabres au mme
+fourreau. Plus loin, quelques Chinois rcalcitrants, nous
+ensemble par leurs queues, taient conduits au poste. Plus loin,
+un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engags dans les
+deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
+bizarre. Puis, c'tait un voleur, encag dans une caisse de bois,
+sa tte passant par le fond, et abandonn la charit publique;
+puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbs sous le
+joug. Ces malheureux cherchaient videmment les endroits
+frquents dans l'espoir de faire une meilleure recette, spculant
+sur la pit des passants, au dtriment des mendiants de toutes
+sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
+par un borgne, et les mille varits d'infirmes vrais ou faux, qui
+fourmillent dans les cits de l'Empire des Fleurs.
+
+La chaise avanait donc lentement. L'encombrement tait d'autant
+plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extrieur. Elle y
+arriva, cependant, et s'arrta l'intrieur du bastion, qui
+dfend la porte, prs du temple de la desse Koanine.
+
+L-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
+d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la desse.
+Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
+de moulin prires.
+
+C'tait une sorte de dvidoir, dont les huit branches pinaient
+leur extrmit de petites banderoles ornes de sentences sacres.
+
+Un bonze attendait gravement, prs de l'appareil, les dvots et
+surtout le prix des dvotions.
+
+L-ou remit au serviteur de Bouddha quelques tals, destins
+subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
+la manivelle du dvidoir, et lui imprima un lger mouvement de
+rotation, aprs avoir appuy sa main gauche sur son coeur. Sans
+doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
+prire ft efficace.
+
+Plus vite! lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+
+Et la jeune femme de dvider plus vite!
+
+Cela dura prs d'un quart d'heure, aprs quoi le bonze affirma que
+les voeux de la postulante seraient exaucs.
+
+L-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la desse
+Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
+le chemin de la maison.
+
+Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
+durent se ranger prcipitamment. Des soldats faisaient brutalement
+carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
+rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
+des tipaos.
+
+Un nombreux cortge occupait une partie de l'avenue et s'avanait
+bruyamment.
+
+C'tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie Continuation
+de Gloire, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
+lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+
+Derrire les deux vedettes de tte venait un peloton d'claireurs,
+suivi d'un peloton de piqueurs, disposs sur deux rangs et portant
+un bton en bandoulire.
+
+Aprs eux, un groupe d'officiers de haut rang dployait le parasol
+jaune volants, orn du dragon, qui est l'emblme de l'empereur
+comme le phnix est l'emblme de l'impratrice.
+
+Le palanquin, dont la housse de soie jaune tait releve, parut
+ensuite, soutenu par seize porteurs robes rouges semes de
+rosaces blanches, et cuirasss de gilets de soie pique. Des
+princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachs de
+soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imprial
+vhicule.
+
+Dans le palanquin, tait demi couch le Fils du Ciel, cousin de
+l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+
+Aprs le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
+rechange. Puis, tout ce cortge s'engloutit sous la porte de Tien,
+ la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
+reprendre leurs affaires.
+
+La chaise de L-ou continua donc sa route, et la dposa chez elle,
+aprs une absence de deux heures.
+
+Ah! quelle surprise la bonne desse Koanine avait mnage la
+jeune femme!
+
+Au moment o la chaise s'arrtait, une voiture toute poussireuse,
+attele de deux mules, venait se ranger prs de la porte. Kin-Fo,
+suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
+
+Vous! Vous! s'cria L-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
+
+-- Chre petite soeur cadette! rpondit Kin-Fo, vous ne doutiez
+pas de mon retour!...
+
+L-ou ne rpondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entrana
+dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
+confident de ses peines!
+
+Je n'ai pas cess un seul instant de vous attendre, cher coeur
+brod de fleurs de soie! dit-elle.
+
+Et, dplaant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
+mouvement.
+
+Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui rpter ce que la
+tendre L-ou disait quelques heures auparavant: Reviens, petit
+frre bien-aim! Reviens prs de moi! Que nos coeurs ne soient
+plus spars comme le sont les deux toiles du Pasteur et de la
+Lyre! Toutes mes penses sont pour ton retour... L'appareil se
+tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
+d'une voix criarde, cette fois: Ce n'est pas assez d'une
+matresse, il faut encore avoir un matre dans la maison! Que le
+prince Ien les trangle tous deux! Cette seconde voix n'tait que
+trop reconnaissable. C'tait celle de Nan. La dsagrable vieille
+mre avait continu de parler aprs le dpart de L-ou, tandis
+que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
+s'en doutt, ses imprudentes paroles!
+
+Servantes et valets, dfiez-vous des phonographes!
+
+Le jour mme, Nan recevait son cong, et, pour la mettre la
+porte, on n'attendit mme pas les derniers jours de la septime
+lune!
+
+
+XV
+QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
+LECTEUR
+
+Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha,
+avec l'aimable L-ou, de Pking. Dans six jours seulement expirait
+le dlai accord Wang pour accomplir sa promesse; mais
+l'infortun philosophe avait pay de sa vie sa fuite inexplicable.
+Il n'y avait plus rien craindre dsormais. Le mariage pouvait
+donc se faire. Il fut dcid et fix ce vingt-cinquime jour de
+juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
+
+La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
+quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
+premire fois de la faire misrable, et une seconde fois de la
+faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+Mais L-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
+quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait t
+le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+
+Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien notre mariage!
+
+-- Oui! pauvre Wang, rpondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
+ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+
+-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp comme il avait
+jur de le faire!
+
+-- Non, non! dit L-ou en secouant sa jolie tte, et peut-tre
+n'a-t-il cherch la mort dans les flots du Pe-ho que pour ne pas
+accomplir cette affreuse promesse!
+
+Hlas! cette hypothse n'tait que trop admissible, que Wang avait
+voulu se noyer pour chapper l'obligation de remplir son mandat!
+A cet gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
+avait l deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
+s'effacerait jamais.
+
+Il va sans dire qu' la suite de la catastrophe du, pont de
+Palikao, les gazettes chinoises cessrent de reproduire les avis
+ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
+gnante clbrit de Kin-Fo s'vanouit aussi vite qu'elle s'tait
+faite.
+
+Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils taient bien
+chargs de dfendre les intrts de la Centenaire jusqu'au 30
+juin, c'est--dire pendant dix jours encore, mais, en vrit, Kin-
+Fo n'avait plus besoin de leurs services. tait-il craindre que
+Wang attentt sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
+Pouvaient-ils redouter que leur client portt sur lui-mme une
+main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
+qu' vivre, bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
+l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
+d'tre.
+
+Mais, aprs tout, c'taient de braves gens, ces deux originaux. Si
+leur dvouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
+Centenaire, il n'en avait pas moins t trs srieux et de tous
+les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux ftes de son
+mariage, et ils acceptrent.
+
+D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry Craig, un mariage est
+quelquefois un suicide!
+
+-- On donne sa vie tout en la gardant, rpondit Craig avec un
+sourire aimable.
+
+Ds le lendemain, Nan avait t remplace dans la maison de
+l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+
+Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, tait venue prs d'elle
+et devait lui tenir lieu de mre jusqu' la clbration du
+mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrime rang,
+deuxime classe, bouton bleu, ancien lecteur imprial et membre
+de l'Acadmie des Han-Lin, possdait toutes les qualits physiques
+et morales exiges pour remplir dignement ces importantes
+fonctions.
+
+Quant Kin-Fo, il comptait bien quitter Pking aprs son mariage,
+n'tant point de ces Clestials qui aiment le voisinage des cours.
+Il ne serait vritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
+femme installe dans le riche yamen de Shang-Ha.
+
+Kin-Fo avait donc d choisir un appartement provisoire, et il
+avait trouv ce qu'il lui fallait au Tine-Fou-Tang, le Temple du
+Bonheur Cleste, htel et restaurant trs confortable, situ prs
+du boulevard de Tine-Men, entre les deux villes tartare et
+chinoise. L furent galement logs Craig et Fry, qui, par
+habitude, ne pouvaient se dcider quitter leur client. En ce qui
+concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugrant,
+mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
+prsence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
+rendait quelque peu prudent.
+
+Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver Pking deux de ses amis
+de Canton, le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. D'autre part,
+il connaissait quelques fonctionnaires et commerants de la
+capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
+grandes circonstances.
+
+Il tait vraiment heureux, maintenant, l'indiffrent d'autrefois,
+l'impassible lve du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
+d'inquitudes, de tracas, toute cette priode mouvemente de son
+existence avait suffi lui faire apprcier ce qu'est, ce que doit
+tre, ce que peut tre le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
+avait raison!
+
+Que n'tait-il l pour constater une fois de plus l'excellence de
+sa doctrine!
+
+Kin-Fo passait prs de la jeune femme tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux prparatifs de la crmonie. L-ou tait
+heureuse du moment que son ami tait prs d'elle.
+
+Qu'avait-il besoin de mettre contribution les plus riches
+magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
+Elle ne songeait qu' lui, et se rptait les sages maximes de la
+clbre Pan-Hoei-Pan:
+
+Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
+
+La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
+porte le nom et une attention continuelle sur elle-mme.
+
+La femme doit tre dans la maison comme une pure ombre et un
+simple cho.
+
+L'poux est le ciel de l'pouse.
+
+Cependant, les prparatifs de cette fte du mariage, que Kin-Fo
+voulait splendide, avanaient.
+
+Dj les trente paires de souliers brods qu'exige le trousseau
+d'une Chinoise, taient ranges dans l'habitation de l'avenue de
+Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
+fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
+oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes toffes de
+soie, les joyaux de pierres prcieuses et d'or finement cisel,
+bagues, bracelets, tuis ongles, aiguilles de tte, etc., toutes
+les fantaisies charmantes de la bijouterie pkinoise s'entassaient
+dans le boudoir de L-ou.
+
+En cet trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
+elle n'apporte aucune dot. Elle est vritablement achete par les
+parents du mari ou par le mari lui-mme, et, dfaut de frres,
+elle ne peut hriter d'une partie de la fortune paternelle que si
+son pre en fait l'expresse dclaration. Ces conditions sont
+ordinairement rgles par des intermdiaires qu'on appelle mei-
+jin, et le mariage n'est dcid que lorsque tout est bien convenu
+ cet gard.
+
+La jeune fiance est alors prsente aux parents du mari.
+
+Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o elle
+arrivera en chaise ferme la maison conjugale. A cet instant, on
+remet l'poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
+fiance lui agre, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
+il referme brusquement la porte, et tout est rompu, la condition
+d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+
+Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
+connaissait la jeune femme, il n'avait l'acheter de personne.
+Cela simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le 25 juin arriva enfin. Tout tait prt.
+
+Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L-ou restait
+illumine l'intrieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
+reprsentait la famille de la future, avait d s'abstenir de tout
+sommeil, une faon de se montrer triste au moment o la fiance va
+quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
+sa propre maison se ft galement claire en signe de deuil,
+parce que le mariage du fils est cens devoir tre regard comme
+une image de la mort du pre, et que le fils alors semble lui
+succder, dit le Hao-Khiou-Tchouen.
+
+Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer l'union de deux poux
+absolument libres de leurs personnes, il en tait d'autres dont on
+avait d tenir compte.
+
+Ainsi, aucune des formalits astrologiques n'avait t nglige.
+Les horoscopes, tirs suivant toutes les rgles, marquaient une
+parfaite compatibilit de destines et d'humeur. L'poque de
+l'anne, l'ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
+ne s'tait prsent sous de plus rassurants auspices.
+
+La rception de la marie devait se faire huit heures du soir
+l'htel du Bonheur Cleste, c'est--dire que l'pouse allait
+tre conduite en grande pompe au domicile de l'poux. En Chine, il
+n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
+prtre, bonze, lama ou autre.
+
+A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn de Craig et Fry, qui
+rayonnaient comme les tmoins d'une noce europenne, recevait ses
+amis au seuil de son appartement.
+
+Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient t
+invits sur papier rouge, en quelques lignes de caractres
+microscopiques: M. Kin-Fo, de Shang-Ha, salue humblement
+monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister
+l'humble crmonie... etc.
+
+Tous taient venus pour honorer les poux, et prendre leur part du
+magnifique festin rserv aux hommes, tandis que les dames se
+runiraient une table spcialement servie pour elles.
+
+Il y avait l le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. Puis,
+c'taient quelques mandarins qui portaient leur chapeau officiel
+le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
+appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+D'autres, de catgorie infrieure, n'avaient que des boutons bleu
+opaque ou blanc opaque. La plupart taient des fonctionnaires
+civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient tre les amis d'un
+Shanghaen hostile la race tartare. Tous, en beaux habits, en
+robes clatantes, coiffures de ftes, formaient un blouissant
+cortge.
+
+Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait
+l'entre mme de l'htel. Ds qu'ils furent arrivs, il les
+conduisit au salon de rception, aprs les avoir pris par deux
+fois de vouloir bien passer devant lui, chacune des portes que
+leur ouvraient des domestiques en grande livre. Il les appelait
+par leur noble nom, il leur demandait des nouvelles de leur
+noble sant, il s'informait de leurs nobles familles. Enfin,
+un minutieux observateur de la civilit purile et honnte
+n'aurait pas eu signaler la plus lgre incorrection dans son
+attitude.
+
+Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
+ils ne perdaient pas de vue leur irrprochable client.
+
+Une mme ide leur tait venue, tous les deux. Si, par
+impossible, Wang n'avait pas pri, comme on le croyait, dans les
+eaux du fleuve?... S'il venait se mler ces groupes
+d'invits?... La vingt-quatrime heure du vingt- cinquime jour de
+juin -- l'heure extrme -- n'avait pas sonn encore! La main du
+Ta-ping n'tait pas dsarme!
+
+Si, au dernier moment?...
+
+Non! cela n'tait pas vraisemblable, mais enfin, c'tait possible.
+Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
+soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
+aucune figure suspecte.
+
+Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
+Coua, et prenait place dans un palanquin ferm.
+
+Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
+tout fianc a droit de revtir -- par honneur pour cette
+institution du mariage que les anciens lgislateurs tenaient en
+grande estime -- L-ou s'tait conforme aux rglements de la
+haute socit. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
+admirable toffe de soie brode, elle resplendissait. Sa figure se
+drobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
+semblaient s'goutter du riche diadme dont le cercle d'or bordait
+son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
+got constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
+Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
+lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientt
+ouvrir.
+
+Le cortge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
+Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tine-Men. Sans doute, il
+et t plus magnifique, s'il se ft agi d'un enterrement au lieu
+d'une noce, mais, en somme, cela mritait que les passants
+s'arrtassent pour le voir passer.
+
+Des amies, des compagnes de L-ou suivaient le palanquin, portant
+en grande pompe les diffrentes pices du trousseau. Une vingtaine
+de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
+de cuivre, entre lesquels clatait le gong sonore. Autour du
+palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
+lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cache
+aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la rservait
+l'tiquette, devaient tre ceux de son poux.
+
+Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
+populaire, que le cortge arriva, vers huit heures du soir,
+l'htel du Bonheur Cleste.
+
+Kin-Fo se tenait devant l'entre richement dcore. Il attendait
+l'arrive du palanquin pour en ouvrir la porte.
+
+Cela fait, il aiderait sa future descendre, et il la conduirait
+dans l'appartement rserv, o tous deux salueraient quatre fois
+le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
+ferait quatre gnuflexions devant son mari. Celui-ci, son tour,
+en ferait deux devant elle. Ils rpandraient deux ou trois gouttes
+de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
+aux esprits intermdiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
+pleines. Ils les videraient demi, et, mlangeant ce qui
+resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un aprs
+l'autre. L'union serait consacre.
+
+Le palanquin tait arriv. Kin-Fo s'avana. Un matre de
+crmonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
+tendit la main la jolie L-ou, tout mue. La future descendit
+lgrement et traversa le groupe des invits, qui s'inclinrent
+respectueusement en levant la main la hauteur de la poitrine.
+
+Au moment o la jeune femme allait franchir la porte de l'htel,
+un signal fut donn. D'normes cerfs-volants lumineux s'levrent
+dans l'espace et balancrent au souffle de la brise leurs images
+multicolores de dragons, de phnix et autres emblmes du mariage.
+Des pigeons oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix leur
+queue, s'envolrent et remplirent l'espace d'une harmonie cleste.
+Des fuses aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+blouissant bouquet s'chappa une pluie d'or.
+
+Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
+Tine-Men. C'taient des cris auxquels se mlaient les sons clairs
+d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
+reprenait aprs quelques instants.
+
+Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientt atteint la rue o
+le cortge s'tait arrt.
+
+Kin-Fo coutait. Ses amis, indcis, attendaient que la jeune femme
+entrt dans l'htel.
+
+Mais, presque aussitt, la rue se remplit d'une agitation
+singulire. Les clats de la trompette redoublrent en se
+rapprochant.
+
+Qu'est-ce donc? demanda Kin-Fo.
+
+Les traits de L-ou s'taient altrs. Un secret pressentiment
+acclrait les battements de son coeur.
+
+Tout coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
+hraut la livre impriale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+
+Et ce hraut, au milieu du silence gnral, jeta ces seuls mots,
+auxquels rpondit un sourd murmure: Mort de l'impratrice
+douairire! Interdiction! Interdiction! Kin-Fo avait compris.
+C'tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
+geste de colre!
+
+Le deuil imprial venait d'tre dcrt pour la mort de la veuve
+du dernier empereur. Pendant un dlai que fixerait la loi,
+interdiction quiconque de se raser la tte, interdiction de
+donner des ftes publiques et des reprsentations thtrales,
+interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
+procder la clbration des mariages!
+
+L-ou, dsole, mais courageuse, pour ne pas ajouter la peine de
+son fianc, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
+main de son cher Kin-Fo: Attendons, lui dit-elle d'une voix qui
+s'efforait de cacher sa vive motion.
+
+Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
+l'avenue de Cha-Coua, et les rjouissances furent suspendues, les
+tables desservies, les orchestres renvoys, et les amis du dsol
+Kin-Fo se sparrent, aprs lui avoir fait leurs compliments de
+condolance.
+
+C'est qu'il ne fallait pas se risquer enfreindre cet imprieux
+dcret d'interdiction!
+
+Dcidment, la mauvaise chance continuait poursuivre Kin-Fo.
+Encore une occasion qui lui tait donne de mettre profit les
+leons de philosophie qu'il avait reues de son ancien matre!
+
+Kin-Fo tait rest seul avec Craig et Fry dans cet appartement
+dsert de l'htel du Bonheur Cleste, dont le nom lui semblait
+maintenant un amer sarcasme. Le dlai d'interdiction pouvait tre
+prolong suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
+compt retourner immdiatement Shang-Ha, pour installer sa
+jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
+nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...
+
+Une heure aprs, un domestique entrait et lui remettait une
+lettre, qu'un messager venait d'apporter l'instant.
+
+Kin-Fo, ds qu'il eut reconnu l'criture de l'adresse, ne put
+retenir un cri. La lettre tait de Wang, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
+j'aurai cess de vivre!
+
+Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
+mais, sois tranquille, j'ai pourvu tout.
+
+Lao-Shen, un chef des Ta-ping, mon ancien compagnon, a ta
+lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
+accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
+reviendra donc le capital assur sur ta tte, que je lui ai
+dlgu, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...
+
+Adieu! Je te prcde dans la mort! A bientt, ami! Adieu!
+
+WANG!
+
+
+XVI
+DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
+PLUS BELLE
+
+Telle tait maintenant la situation faite Kin-Fo, plus grave
+mille fois qu'elle ne l'avait jamais t!
+
+Ainsi donc, Wang, malgr la parole donne, avait senti sa volont
+se paralyser, lorsqu'il s'tait agi de frapper son ancien lve!
+Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
+Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
+charg un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Ta-ping
+redoutable entre tous, qui, lui, n'prouverait aucun scrupule
+accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait mme le rendre
+responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
+l'impunit, et, la dlgation de Wang, un capital de cinquante
+mille dollars!
+
+Ah! mais je commence en avoir assez! s'cria Kin-Fo dans un
+premier mouvement de colre.
+
+Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+
+Votre lettre, demandrent-ils Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
+juin comme extrme date?
+
+-- Eh non! rpondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
+jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
+plaira, sans tre limit par le temps!
+
+-- Oh! firent Fry-Craig, il a intrt s'excuter bref dlai.
+
+-- Pourquoi?...
+
+-- Afin que le capital assur sur votre tte soit couvert par la
+police et ne lui chappe pas!
+
+L'argument tait sans rplique.
+
+Soit, rpondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
+une heure pour reprendre ma lettre, duss-je la payer des
+cinquante mille dollars garantis ce Lao-Shen!
+
+-- Juste, dit Craig.
+
+-- Vrai! ajouta Fry.
+
+-- Je partirai donc! On doit savoir o est maintenant ce chef Ta-
+ping! Il ne sera peut-tre pas introuvable comme Wang!
+
+En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
+venait. Cette srie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
+le mettaient dans un tat de surexcitation peu ordinaire.
+
+Je pars! dit-il! je vais la recherche de Lao-Shen! Quant
+vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+
+-- Monsieur, rpondit Fry-Craig, les intrts de la Centenaire
+sont plus menacs qu'ils ne l'ont jamais t! Vous abandonner dans
+ces circonstances serait manquer notre devoir. Nous ne vous
+quitterons pas!
+
+Il n'y avait pas une heure perdre. Mais, avant tout, il
+s'agissait de savoir au juste ce que c'tait que ce Lao-Shen, et
+en quel endroit prcis il rsidait. Or, sa notorit tait telle,
+que cela ne fut pas difficile.
+
+En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
+insurrectionnel des Mang-Tchao, s'tait retir au nord de la
+Chine, au-del de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
+golfe de Lao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P-Tch-
+Li. Si le gouvernement imprial n'avait pas encore trait avec
+lui, comme il l'avait dj fait avec quelques autres chefs de
+rebelles qu'il n'avait pu rduire, il le laissait du moins oprer
+tranquillement sur ces territoires situs au-del des frontires
+chinoises, o Lao-Shen, rsign un rle plus modeste, faisait le
+mtier d'cumeur de grands chemins!
+
+Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-l serait
+sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'tait
+pas pour inquiter sa conscience!
+
+Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de trs complets
+renseignements sur le Ta-ping, et apprirent qu'il avait t
+signal dernirement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
+golfe de Lao-Tong. C'est donc l qu'ils rsolurent de se rendre
+sans plus tarder.
+
+Tout d'abord, L-ou fut informe de ce qui venait de se passer.
+Ses angoisses redoublrent! Des larmes noyrent ses beaux yeux.
+Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
+devant d'un invitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
+s'loigner, quitter le Cleste Empire, au besoin, se rfugier dans
+quelque partie du monde o ce farouche Lao-Shen ne pourrait
+l'atteindre?
+
+Mais Kin-Fo fit comprendre la jeune femme que, de vivre sous
+cette incessante menace, la merci d'un pareil coquin, qui sa
+mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
+perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
+et ses fidles acolytes partiraient le jour mme, ils arriveraient
+jusqu'au Ta-ping, ils rachteraient prix d'or la dplorable
+lettre, et ils seraient de retour Pking avant mme que le
+dcret d'interdiction et t lev.
+
+Chre petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis moins regretter,
+maintenant, que notre mariage ait t remis de quelques jours!
+S'il tait fait, quelle situation pour vous!
+
+-- S'il tait fait, rpondit L-ou, j'aurais le droit et le devoir
+de vous suivre, et je vous suivrais!
+
+-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
+exposer un seul pril!... Adieu, L-ou, adieu!...
+
+Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
+qui voulait le retenir.
+
+Le jour mme, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
+malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Pking
+et se rendaient Tong-Tchou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+
+Ce qui avait t dcid, le voici: Le voyage par terre, travers
+une province peu sre, offrait des difficults trs srieuses.
+
+S'il ne s'tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
+de la capitale, quels que fussent les dangers accumuls sur ce
+parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
+Mais ce n'tait pas dans le Nord, c'tait dans l'Est que se
+trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
+temps et scurit. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
+compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+
+Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
+
+C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
+les agents maritimes de Tong-Tchou.
+
+En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
+fortune accablait sans relche. Un btiment, en charge pour Fou-
+Ning, attendait l'embouchure du Pe-ho.
+
+Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
+descendre jusqu' son estuaire, s'embarquer sur le navire en
+question, il n'y avait pas autre chose faire.
+
+Craig et Fry ne demandrent qu'une heure pour leurs prparatifs,
+et, cette heure, ils l'employrent acheter tous les appareils de
+sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de lige jusqu'aux
+insubmersibles vtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
+toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
+avoir payer de surprimes, puisqu'il avait assur tous les
+risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
+prvoir, et, en effet, tout fut prvu.
+
+Donc, le 26 juin, midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
+sur le Pe-tang, et descendaient le cours du Pe-ho. Les
+sinuosits de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
+prcisment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchou
+ son embouchure; mais il est canalis, et navigable, par
+consquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
+mouvement maritime y est-il considrable, et beaucoup plus
+important que celui de la grande route, qui court presque
+paralllement lui.
+
+Le Pe-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
+battant de ses aubes les eaux jauntres du fleuve, et troublant de
+son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
+haute tour d'une pagode au-del de Tong-Tchou fut bientt
+dpasse et disparut l'angle d'un tournant assez brusque.
+
+A cette hauteur, le Pe-ho n'tait pas encore large. Il coulait,
+ici entre des dunes sablonneuses, l le long des petits hameaux
+agricoles, au milieu d'un paysage assez bois, que coupaient des
+vergers et des haies vives.
+
+Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H-Si-Vou, Nane-
+Tsa, Yang-Tsoune, o les mares se font encore sentir.
+
+Tien-Tsin se montra bientt. L, il y eut perte de temps, car il
+fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui runit les deux rives du
+fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
+navires dont le port est encombr. Cela ne se fit pas sans grandes
+clameurs, et cota plus d'une barque les amarres qui la
+retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
+souci du dommage qui pouvait en rsulter. De l une confusion, un
+embarras de bateaux en drive, qui aurait donn fort faire aux
+matres de port, s'il y avait eu des matres de port Tien-Tsin.
+
+Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
+svres que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
+ce ne serait vraiment pas dire assez.
+
+Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
+accommodement et t facile, si l'on avait pu le prvenir, mais
+bien de Lao-Shen, ce Ta-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
+le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait lui, on
+aurait pu se croire en sret, mais qui prouvait qu'il ne s'tait
+pas dj mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
+l'viter, comment le prvenir? Craig et Fry voyaient un assassin
+dans chaque passager du Pe-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
+dormaient plus, ils ne vivaient plus!
+
+Si Kin-Fo, Craig et Fry taient trs srieusement inquiets, Soun,
+pour sa part, ne laissait pas d'tre horriblement anxieux. La
+seule pense d'aller sur mer lui faisait dj mal au coeur. Il
+plissait mesure que le Pe-tang se rapprochait du golfe de P-
+Tch-Li. Son nez se pinait, sa bouche se contractait, et,
+cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
+secousse au steamboat.
+
+Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait supporter les courtes
+lames d'une troite mer, ces lames qui rendent les coups de
+tangage plus vifs et plus frquents!
+
+Vous n'avez jamais navigu? lui demanda Craig.
+
+-- Jamais!
+
+-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.
+
+-- Non!
+
+-- Je vous engage redresser la tte, ajouta Craig.
+
+-- La tte?...
+
+-- Et ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..
+
+-- La bouche?...
+
+L-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
+ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
+sans avoir jet sur le fleuve, trs largi dj, ce regard
+mlancolique des personnes prdestines l'preuve, un peu
+ridicule, du mal de mer.
+
+Le paysage s'tait alors modifi dans cette valle que suivait le
+fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
+surleve, avec la rive gauche, dont la longue grve cumait sous
+un lger ressac. Au-del s'tendaient de vastes champs de sorgho,
+de mas, de bl, de millet.
+
+Ainsi que dans toute la Chine -- une mre de famille qui a tant de
+millions d'enfants nourrir -- il n'y avait pas une portion
+cultivable de terrain qui ft nglige.
+
+Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
+sortes de norias rudimentaires, puisaient et rpandaient l'eau
+profusion. et l, auprs des villages en torchis jauntre, se
+dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
+pommiers, qui n'auraient point dpar une plaine normande. Sur les
+berges, allaient et venaient de nombreux pcheurs, auxquels des
+cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
+pche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur matre, et
+rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grce un
+anneau qui leur tranglait demi le cou.
+
+Puis c'taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
+pies, des perviers, que le hennissement du steamboat faisait
+lever du milieu des hautes herbes.
+
+Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
+dserte, le mouvement maritime du P-ho ne diminuait pas. Que de
+bateaux de toute espce remonter ou descendre son cours! Jonques
+de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
+courbe trs concave de l'avant l'arrire, manoeuvres par un
+double tage d'avirons ou par des aubes mues main d'homme;
+jonques de douanes deux mts, voiles de chaloupes, que
+tendaient des tangons transversaux, et ornes en poupe et en proue
+de ttes ou de queues de fantastiques chimres; jonques de
+commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charges des
+plus prcieux produits du Cleste Empire, ne craignent pas
+d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
+voyageurs, marchant l'aviron ou la cordelle, suivant les
+heures de la mare, et faites pour les gens qui ont du temps
+perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
+remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voils de
+nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigs par de jeunes
+femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, mritent bien leur
+nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
+vritables villages flottants, avec cabanes, vergers plants
+d'arbres, sems de lgumes, immenses radeaux, faits avec quelque
+fort de la Mantchourie, que les bcherons ont abattue tout
+entire!
+
+Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
+qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, l'embouchure du
+fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
+ briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mlant
+celles du steamboat. Le soir arrivait, prcd du crpuscule de
+juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientt, une succession
+de dunes blanches, symtriquement disposes et d'un dessin
+uniforme, s'estomprent dans la pnombre. C'taient des mulons
+de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+
+L s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe-ho,
+triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
+tout poussire et tout cendre.
+
+Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe-tang
+arrivait au port de Takou, presque la bouche du fleuve.
+
+En cet endroit, sur les deux rives, s'lvent les forts du Nord et
+du Sud, maintenant ruins, qui furent pris par l'arme anglo-
+franaise, en 186o. L s'tait faite la glorieuse attaque du
+gnral Collineau, le 24 aot de la mme anne; l, les
+canonnires avaient forc l'entre du fleuve; l, s'tend une
+troite bande de territoire, peine occupe, qui porte le nom de
+concession franaise; l, se voit encore le monument funraire
+sous lequel sont couchs les officiers et les soldats morts dans
+ces combats mmorables.
+
+Le Pe-tang ne devait pas dpasser la barre. Tous les passagers
+durent donc dbarquer Takou. C'est une ville assez importante
+dj, dont le dveloppement sera considrable, si les mandarins
+laissent jamais tablir une voie ferre qui la relie Tien-Tsin.
+
+Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre la voile le jour
+mme. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure perdre.
+Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure aprs,
+ils taient bord de la Sam-Yep.
+
+
+XVII
+DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+
+Huit jours auparavant, un navire amricain tait, venu mouiller au
+port de Takou. Frt par la sixime compagnie chno-californienne,
+il avait t charg au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
+installe dans le cimetire de Laurel-Hill, de San Francisco.
+
+C'est l que les Clestials, morts en Amrique, attendent le jour
+du rapatriement, fidles leur religion, qui leur ordonne de
+reposer dans la terre natale.
+
+Ce btiment, destination de Canton, avait pris, sur
+l'autorisation crite de l'agence, un chargement de deux cent
+cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient tre dbarqus
+ Takou pour tre rexpdis aux provinces du nord.
+
+Le transbordement de cette partie de la cargaison s'tait fait du
+navire amricain au navire chinois, et, ce matin mme, 27 juin,
+celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+
+C'tait sur ce btiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
+passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
+d'autres navires en partance pour le golfe de Lao-Tong, ils
+durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
+traverse de deux ou trois jours au plus, et trs facile cette
+poque de l'anne.
+
+La Sam-Yep tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
+tonneaux.
+
+Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
+seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
+Cleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
+quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus prs,
+parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
+toupie, ce qui leur donne avantage sur des btiments plus fins de
+lignes. Le safran de leur norme gouvernail est perc de trous,
+systme trs prconis en Chine, dont l'effet parait assez
+contestable.
+
+Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
+mers riveraines. On cite mme une de ces jonques, qui, nolise par
+une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
+amricain, apporter San Francisco une cargaison de th et de
+porcelaines. Il est donc prouv que ces btiments peuvent bien
+tenir la mer, et les hommes comptents sont d'accord sur ce point,
+que les Chinois font des marins excellents.
+
+La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant
+l'arrire, rappelait par son gabarit la forme des coques
+europennes. Ni cloue ni cheville, faite de bambous cousus,
+calfate d'toupe et de rsine du Cambodje, elle tait si tanche,
+qu'elle ne possdait pas mme de pompe de cale. Sa lgret la
+faisait flotter sur l'eau comme un morceau de lige. Une ancre,
+fabrique d'un bois trs dur, un grement en fibres de palmier,
+d'une flexibilit remarquable, des voiles souples, qui se
+manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant la faon d'un
+ventail, deux mts disposs comme le grand mt et le mt de
+misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle tait
+cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareille pour
+les besoins du petit cabotage.
+
+Certes, personne, voir la Sam-Yep, n'et devin que ses
+affrteurs l'avaient transforme, cette fois, en un norme
+corbillard.
+
+En effet, aux caisses de th, aux ballots de soieries, aux
+pacotilles de parfumeries chinoises, s'tait substitue la
+cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
+vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrire se
+balanaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
+s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
+quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mts, la brise
+droulait l'clatante tamine du pavillon chinois.
+
+Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
+luisantes, qui rflchissaient comme un miroir les rayons
+solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestes de pirates!
+Tout cet ensemble tait gai, pimpant, agrable au regard. Aprs
+tout, n'tait-ce pas un rapatriement qu'oprait la Sam-Yep, -- un
+rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
+satisfaits!
+
+Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient prouver la moindre rpugnance
+naviguer dans ces conditions. Ils taient trop Chinois pour cela.
+Craig et Fry, semblables leurs compatriotes amricains, qui
+n'aiment pas transporter ce genre de cargaison, eussent sans
+doute prfr tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
+pas eu le choix.
+
+Un capitaine et six hommes, composant l'quipage de la jonque,
+suffisaient aux manoeuvres trs simples de la voilure. La
+boussole, dit-on, t invente en Chine. Cela est possible, mais
+les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
+bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
+qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
+golfe.
+
+Ce capitaine Yin, un petit homme figure riante, vif et loquace,
+tait la dmonstration vivante de cet insoluble problme du
+mouvement perptuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
+gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
+langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrire ses dents
+blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
+injuriait; mais, en somme, bon marin, trs pratique de ces ctes,
+et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'et tenue entre les doigts.
+Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'tait
+pas pour altrer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
+verser cent cinquante tals pour une traverse de soixante heures,
+quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
+pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
+embots dans la cale!
+
+Kin-Fo, Craig et Fry avaient t logs, tant bien que mal, sous le
+rouffle de l'arrire, Soun dans celui de l'avant.
+
+Les deux agents, toujours en dfiance, s'taient livrs un
+minutieux examen de l'quipage et du capitaine. Ils ne trouvrent
+rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
+qu'ils pouvaient tre d'accord avec Lao-Shen, c'tait hors de
+toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
+ la disposition de leur client, et comment le hasard et-il t
+le complice du trop fameux Ta-ping! La traverse, sauf les
+dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
+quotidiennes inquitudes. Aussi laissrent-ils Kin-Fo plus lui-
+mme.
+
+Celui-ci, du reste, n'en fut pas fch. Il s'isola dans sa cabine
+et s'abandonna philosopher tout son aise.
+
+Pauvre homme, qui n'avait pas su apprcier son bonheur, ni
+comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
+le yamen de Shang-Ha, et que le travail aurait pu transformer!
+Qu'il rentrt dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
+la leon lui aurait profit, si le fou serait devenu sage!
+
+Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitue? Oui, sans
+aucun doute, puisqu'il mettrait le prix sa restitution. Ce ne
+pouvait tre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
+il fallait le surprendre et ne point tre surpris! Grosse
+difficult. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
+faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
+De l, danger trs srieux, ds que le client de Craig-Fry aurait
+dbarqu dans la province qu'exploitait le Ta-ping. Tout tait
+donc l: le prvenir. Trs videmment, Lao-Shen aimerait mieux
+toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
+mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui pargnerait un voyage
+Shang-Ha et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
+n'auraient peut-tre pas t sans danger pour lui, quelle que ft
+la longanimit du gouvernement son gard.
+
+Ainsi songeait le bien mtamorphos Kin-Fo, et l'on peut croire
+que l'aimable jeune veuve de Pking prenait une grande place dans
+ses projets d'avenir!
+
+Pendant ce temps, quoi rflchissait Soun?
+
+Soun ne rflchissait pas. Soun restait tendu dans le rouffle,
+payant son tribut aux divinits malfaisantes du golfe de P-Tch-
+Li. Il ne parvenait rassembler quelques ides que pour maudire,
+et son matre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
+coeur tait stupide! Ai ai ya! ses ides stupides, ses sentiments
+stupides! Il ne pensait plus ni au th ni au riz! Ai ai ya! Quel
+vent l'avait pouss l, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
+mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
+mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
+pas tre l! Il aimerait mieux se raser la tte, se faire bonze!
+Un chien jaune! c'tait un chien jaune, qui lui dvorait le foie
+et les entrailles! Ai ai ya!
+
+Cependant, sous la pousse d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
+longeait trois ou quatre milles les basses grves du littoral,
+qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang,
+l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o les
+armes europennes oprrent leur dbarquement, puis devant Shan-
+Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha-V-Ts.
+
+Cette partie du golfe commenait devenir dserte. Le mouvement
+maritime, assez important l'estuaire du Pe-ho, ne rayonnait pas
+ vingt milles au-del. Quelques jonques de commerce, faisant le
+petit cabotage, une douzaine de barques de pche, exploitant les
+eaux poissonneuses de la cte et les madragues du rivage, au large
+l'horizon absolument vide, tel tait l'aspect de cette portion de
+mer.
+
+Craig et Fry observrent que les bateaux pcheurs, mme ceux dont
+la capacit ne dpassait pas cinq ou six tonneaux, taient arms
+d'un ou deux petits canons.
+
+A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
+rpondit, en se frottant les mains: Il faut bien faire peur aux
+pirates!
+
+-- Des pirates dans cette partie du golfe de P-Tch-Li! s'cria
+Craig, non sans quelque surprise.
+
+-- Pourquoi pas! rpondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
+ne manquent pas dans les mers de Chine!
+
+Et le digne capitaine riait en montrant la double range de ses
+dents clatantes.
+
+Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
+
+-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
+haut, quand on les approche de trop prs!
+
+-- Sont-elles charges? demanda Craig.
+
+-- Ordinairement.
+
+-- Et maintenant?...
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi? demanda Fry.
+
+-- Parce que je n'ai pas de poudre bord, rpondit tranquillement
+le capitaine Yin.
+
+-- Alors, quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
+satisfaits de la rponse.
+
+-- A quoi bon! s'cria le capitaine. Eh! pour dfendre une
+cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
+bonde jusqu'aux coutilles de th ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
+avec son chargement!...
+
+-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
+jonque vaut ou non la peine d'tre attaque?
+
+-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? rpondit
+le capitaine, qui pirouetta en haussant les paules.
+
+-- Mais oui, dit Fry.
+
+-- Vous n'avez seulement pas de pacotille bord!
+
+-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulires
+pour ne point dsirer leur visite!
+
+-- Eh bien, soyez sans inquitude! rpondit le capitaine. Les
+pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse
+notre jonque!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'ils sauront d'avance quoi s'en tenir sur la nature
+de sa cargaison, ds qu'ils l'auront en vue.
+
+Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
+dployait mi-mt de la jonque.
+
+Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
+drangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
+
+-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
+par prudence, fit observer Craig, et venir bord vrifier...
+
+-- S'ils viennent, nous les recevrons, rpondit le capitaine Yin,
+et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
+seront venus!
+
+Craig-Fry n'insistrent pas, mais ils partageaient mdiocrement
+l'inaltrable quitude du capitaine. La capture d'une jonque de
+trois cents tonneaux, mme sur lest, offrait assez de profit aux
+braves gens dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
+coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se rsigner et
+esprer que la traverse s'accomplirait heureusement.
+
+D'ailleurs, le capitaine n'avait rien nglig pour s'assurer les
+chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait t
+sacrifi en l'honneur des divinits de la mer. Au mt de misaine
+pendaient encore les plumes du malheureux gallinac. Quelques
+gouttes de son sang, rpandues sur le pont, une petite coupe de
+vin, jete pardessus le bord, avaient complt ce sacrifice
+propitiatoire. Ainsi consacre, que pouvait craindre la jonque
+Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
+
+On doit croire, cependant, que les capricieuses divinits
+n'taient pas satisfaites. Soit que le coq ft trop maigre, soit
+que le vin n'et pas t puis aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
+un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
+faire prvoir, pendant cette journe, nette, claire, bien balaye
+par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
+senti qu'il se prparait quelque coup de chien.
+
+Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait
+doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
+est. Au-del, elle n'aurait plus qu' courir grand largue, allure
+trs favorable sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
+trop prsumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
+heures les atterrages de Fou-Ning.
+
+Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
+quelque mouvement d'une impatience qui devenait froce chez Soun.
+Quant Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
+trois jours leur client avait retir des mains de Lao-Shen la
+lettre qui compromettait son existence, ce serait l'instant mme
+o la Centenaire n'aurait plus s'inquiter de lui. En effet, sa
+police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, minuit, puisqu'il
+n'avait opr qu'un premier versement de deux mois entre les mains
+de l'honorable William J. Bidulph.
+
+Et alors: All.... dit Fry.
+
+-- Right! ajouta Craig.
+
+Vers le soir, au moment o la jonque arrivait l'entre du golfe
+de Lao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
+par le nord, deux heures aprs, il soufflait du nord-ouest.
+
+Si le capitaine Yin avait eu un baromtre bord, il aurait pu
+constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre
+cinq millimtres presque subitement. Or, cette rapide rarfaction
+de l'air prsageait un typhon peu loign, dont le mouvement
+allgeait dj les couches atmosphriques. D'autre part, si le
+capitaine Yin et connu les observations de l'Anglais Paddington
+et de l'Amricain Maury, il aurait essay de changer sa direction
+et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
+moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempte
+tournante.
+
+Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromtre, il
+ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi
+un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre l'abri de
+toute ventualit?
+
+Nanmoins, c'tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
+le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
+l'aurait pu faire un capitaine europen Ce typhon n'tait qu'un
+petit cyclone, dou par consquent d'une trs grande vitesse de
+rotation et d'un mouvement de translation qui dpassait cent
+kilomtres l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
+circonstance heureuse en somme, puisque, courir ainsi, la jonque
+s'levait d'une cte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
+elle se ft immanquablement perdue en peu de temps.
+
+A onze heures du soir, la tempte atteignit son maximum
+d'intensit. Le capitaine Yin, bien second par son quipage,
+manoeuvrait en vritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
+avait gard tout son sang-froid. Sa main, solidement fixe la
+barre, dirigeait le lger navire, qui s'levait la lame comme
+une mauve.
+
+Kin-Fo avait quitt le rouffle de l'arrire. Accroch au
+bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
+dloquets par l'ouragan, qui tranaient sur les eaux leurs
+haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
+cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
+gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
+Le danger ne l'tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
+la srie d'motions que lui rservait la malchance, acharne
+contre sa personne. Une traverse de soixante heures, sans
+tempte, en plein t, c'tait bon pour les heureux du jour, et il
+n'tait plus de ces heureux- l!
+
+Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
+raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
+valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus
+se proccuper des intrts de la Centenaire. Mais ces agents
+consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu' faire leur
+devoir. Prir, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais aprs le 30 juin,
+minuit! Sauver un million, voil ce que voulaient Craig-Fry! Voil
+ce que pensaient Fry-Craig!
+
+Quant Soun, il ne se doutait pas que la jonque ft en perdition,
+ou plutt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
+s'aventurait sur le perfide lment, mme par le plus beau temps
+du monde. Ah! les passagers de la cale n'taient pas plaindre!
+Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
+l'infortun Soun se demandait si, leur place, il n'aurait pas eu
+le mal de mer!
+
+Pendant trois heures, la jonque fut extrmement compromise. Un
+faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer et dferl sur le
+pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
+pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant la maintenir dans
+une direction constante, au milieu de lames fouettes par le
+tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant estimer
+la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prtendre.
+
+Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
+avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphrique,
+qui couvrait une aire de cent kilomtres. L se trouvait un espace
+de deux trois milles, mer calme, vent peine sensible. C'tait
+comme un lac paisible au milieu d'un ocan dmont.
+
+Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pousse l,
+sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
+tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient
+s'apaiser autour de ce petit lac central.
+
+Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep et vainement cherch
+quelque terre l'horizon. Plus une cte en vue.
+
+Les eaux du golfe, recules jusqu' la ligne circulaire du ciel,
+l'entouraient de toutes parts.
+
+
+XVIII
+O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA
+SAM-YEP
+
+O sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout pril
+fut pass.
+
+-- Je ne puis le savoir au juste, rpondit le capitaine, dont la
+figure tait redevenue joviale.
+
+-- Dans le golfe de P-Tch-Li?
+
+-- Peut-tre.
+
+-- Ou dans le golfe de Lao-Tong?
+
+-- Cela est possible.
+
+-- Mais o aborderons-nous?
+
+-- O le vent nous poussera!
+
+-- Et quand?
+
+-- Il m'est impossible de le dire.
+
+-- Un vrai Chinois est toujours orient, monsieur le capitaine,
+reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton trs
+la mode dans l'Empire du Milieu.
+
+-- Sur terre, oui! rpondit le capitaine Yin. Sur mer, non!
+
+Et sa bouche de se fendre jusqu' ses oreilles.
+
+Il n'y a pas matire rire, dit Kin-Fo.
+
+-- Ni pleurer, rpliqua le capitaine.
+
+La vrit est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il
+tait impossible au capitaine Yin de dire o se trouvait la Sam-
+Yep. Sa direction pendant la tempte tournante, comment l'et-il
+releve, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers sur les
+trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serres chappant
+presque entirement l'influence du gouvernail, avait t le
+jouet de l'ouragan.
+
+Ce n'tait donc pas sans raison que les rponses du capitaine
+avaient t si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire
+avec moins de jovialit.
+
+Cependant, tout compte fait, qu'elle et t entrane dans le
+golfe de Lao-Tong ou rejete dans le golfe de P-Tch-Li, la Sam-
+Yep ne pouvait hsiter mettre le cap au nord-ouest. La terre
+devait ncessairement se trouver dans cette direction. Question de
+distance, voil tout.
+
+Le capitaine Yin et donc hiss ses voiles et march dans le sens
+du soleil, qui brillait alors d'un vif clat, si cette manoeuvre
+et t possible en ce moment.
+
+Elle ne l'tait pas.
+
+En effet, calme plat aprs le typhon, pas un courant dans les
+couches atmosphriques, pas un souffle de vent. Une mer sans
+rides, peine gonfle par les ondulations d'une large houle,
+simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La
+jonque s'levait et s'abaissait sous une force rgulire, qui ne
+la dplaait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le
+ciel, si profondment troubl, pendant la nuit, semblait
+maintenant impropre une lutte des lments. C'tait un de ces
+calmes blancs, dont la dure chappe toute apprciation.
+
+Trs bien! se dit Kin-Fo. Aprs la tempte, qui nous a entrans
+au large, le dfaut de vent qui nous empche de revenir vers la
+terre!
+
+Puis, s'adressant au capitaine: Que peut durer ce calme? demanda-
+t-il.
+
+-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?
+rpondit le capitaine.
+
+-- Des heures ou des jours?
+
+-- Des jours ou des semaines! rpliqua Yin avec un sourire de
+parfaite rsignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+
+-- Des semaines! s'cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je
+puis attendre des semaines!
+
+-- Il le faudra bien, moins que nous ne tranions notre jonque
+la remorque!
+
+-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le
+premier, qui ai eu la mauvaise ide de prendre passage son bord!
+
+-- Monsieur, rpondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous
+donne deux bons conseils?
+
+-- Donnez!
+
+-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais
+le faire, ce qui sera sage, aprs toute une nuit passe sur le
+pont.
+
+-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine
+exasprait autant que le calme de la mer.
+
+-- Le second? rpondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la
+cale. Ceux-l ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il
+vient.
+
+Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
+capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de
+l'quipage tendus sur le pont.
+
+Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant
+l'arrire, les bras croiss, ses doigts battant les trilles de
+l'impatience. Puis, jetant un dernier regard cette morne
+immensit, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir mme adress la
+parole Fry-Craig.
+
+Les deux agents, cependant, taient l, appuys sur la lisse, et,
+suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils
+avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les rponses du capitaine,
+mais sans prendre part la conversation. A quoi leur et servi de
+s'y mler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces
+retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?
+
+En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en
+scurit. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger bord et que la
+main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils
+demander de mieux?
+
+En outre, le terme aprs lequel leur responsabilit serait dgage
+approchait. Quarante heures encore, et toute l'arme des Ta-ping
+se serait rue sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient
+pas risqu un cheveu pour le dfendre. Trs pratiques, ces
+Amricains! Dvous Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille
+dollars! Absolument indiffrents ce qui lui arriverait, quand il
+ne vaudrait plus une sapque!
+
+Craig et Fry, ayant ainsi raisonn, djeunrent de fort bon
+apptit. Leurs provisions taient d'excellente qualit. Ils
+mangrent du mme plat, la mme assiette, la mme quantit de
+bouches de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le
+mme nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, la
+sant de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumrent la mme
+demi-douzaine de cigares, et prouvrent une fois de plus qu'on
+peut tre Siamois de gots et d'habitudes, si on ne l'est pas de
+naissance.
+
+Braves Yankees, qui croyaient tre au bout de leurs peines!
+
+La journe s'coula sans incidents, sans accidents.
+
+Toujours mme calme de l'atmosphre, mme aspect flou du ciel.
+Rien qui fit prvoir un changement dans l'tat mtorologique. Les
+eaux de la mer s'taient immobilises comme celles d'un lac.
+
+Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,
+titubant, semblable un homme ivre, bien que de sa vie il n'et
+jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+
+Aprs avoir t violette au dbut, puis indigo, puis bleue, puis
+verte, sa face, maintenant, tendait redevenir jaune.
+
+Une fois terre, lorsqu'elle serait orange, sa couleur
+habituelle, et qu'un mouvement de colre la rendrait rouge, elle
+aurait pass successivement et dans leur ordre naturel par toute
+la gamme des couleurs du spectre solaire.
+
+Soun se trana vers les deux agents, les yeux demi ferms, sans
+oser regarder au-del des bastingages de la Sam-Yep.
+
+Arrivs?... demanda-t-il.
+
+-- Non, rpondit Fry.
+
+-- Arrivons?...
+
+-- Non, rpondit Craig.
+
+-- Ai ai ya! fit Soun.
+
+Et, dsespr, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
+s'tendre au pied du grand mt, agit de soubresauts convulsifs,
+qui remuaient sa natte courte comme une petite queue de chien.
+
+Cependant, et d'aprs les ordres du capitaine Yin, les panneaux du
+pont avaient t ouverts, afin d'arer la cale.
+
+Bonne prcaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite
+fait d'absorber l'humidit que deux ou trois lames, embarques
+pendant le typhon, avaient introduite l'intrieur de la jonque.
+
+Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'taient arrts
+plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit
+les poussa bientt visiter cette cale funraire.
+
+Ils descendirent donc par l'pontille entaille, qui y donnait
+accs.
+
+Le soleil dessinait alors un grand trapze de lumire l'aplomb
+mme du grand panneau; mais la partie avant et arrire de la cale
+restait dans une obscurit profonde.
+
+Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientt ces tnbres,
+et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spciale de
+la Sam-Yep.
+
+La cale n'tait point divise, ainsi que cela se fait dans la
+plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.
+Elle demeurait donc libre de bout en bout; entirement rserve au
+chargement, quel qu'il ft, car les rouffles du pont suffisaient
+au logement de l'quipage.
+
+De chaque ct de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
+cnotaphe, s'tageaient les soixante-quinze cercueils
+destination de Fou-Ning. Solidement arrims, ils ne pouvaient ni
+se dplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en
+aucune faon la scurit de la Jonque.
+
+Une coursive, laisse libre entre la double range de bires,
+permettait d'aller d'une extrmit l'autre de la cale, tantt en
+pleine lumire l'ouvert des deux panneaux, tantt dans une
+obscurit relative.
+
+Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent t dans un mausole,
+s'engagrent travers cette coursive.
+
+Ils regardaient, non sans quelque curiosit.
+
+L taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,
+les uns riches, les autres pauvres. De ces migrants, que les
+ncessits de la vie avaient entrans au-del du Pacifique, ceux-
+l avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la
+Nvada ou du Colorado, en petit nombre, hlas! Les autres, arrivs
+misrables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays
+natal, gaux dans la mort. Une dizaine de bires en bois prcieux,
+ornes avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres
+simplement faites de quatre planches, grossirement ajustes et
+peintes en jaune, telle tait la cargaison du navire. Riche ou
+pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire
+en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-
+Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
+confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement tiquet, serait
+expdi son adresse, et irait attendre dans les vergers, au
+milieu des champs, la surface des plaines, l'heure de la
+spulture dfinitive.
+
+Bien compris! dit Fry.
+
+-- Bien tenu! rpondit Craig.
+
+Ils n'auraient pas parl autrement des magasins d'un marchand et
+des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!
+
+Craig et Fry, arrivs l'extrmit de la cale, vers l'avant, dans
+la partie la plus obscure, s'taient arrts et regardaient la
+coursive, nettement dessine comme une alle de cimetire.
+
+Leur exploration acheve, ils s'apprtaient revenir sur le pont,
+lorsqu'un lger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+
+Quelque rat! dit Craig.
+
+-- Quelque rat! rpondit Fry.
+
+Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de
+riz ou de mas, et mieux fait leur affaire!
+
+Cependant, le bruit continuait. Il se produisait hauteur
+d'homme, sur tribord, et, consquemment, la range suprieure
+des bires. Si ce n'tait un grattement de dents, ce ne pouvait
+tre qu'un grattement de griffes ou d'ongles?
+
+Frrr! Frrr! firent Craig et Fry.
+
+Le bruit ne cessa pas.
+
+Les deux agents, se rapprochant, coutrent en retenant leur
+respiration. Trs certainement, ce grattement se produisait
+l'intrieur de l'un des cercueils.
+
+Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces botes quelque Chinois
+en lthargie? ... dit Craig.
+
+-- Et qui se rveillerait, aprs une traverse de cinq semaines?
+rpondit Fry.
+
+Les deux agents posrent la main sur la bire suspecte et
+constatrent, ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait
+dans l'intrieur.
+
+Diable! dit Craig.
+
+-- Diable! dit Fry.
+
+La mme ide leur tait naturellement venue tous deux que
+quelque prochain danger menaait leur client.
+
+Aussitt, retirant peu peu la main, ils sentirent que le
+couvercle du cercueil se soulevait avec prcaution.
+
+Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restrent
+immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
+obscurit, ils coutrent, non sans anxit.
+
+Est-ce toi, Couo? dit une voix, que contenait un sentiment
+d'excessive prudence.
+
+Presque en mme temps, de l'une des bires de bbord, qui
+s'entrouvrit, une autre voix murmura: Est-ce toi, F-Kien?
+
+Et ces quelques paroles furent rapidement changes: C'est pour
+cette nuit.
+
+-- Pour cette nuit.
+
+-- Avant que la lune ne se lve?
+
+-- A la deuxime veille.
+
+-- Et nos compagnons?
+
+-- Ils sont prvenus.
+
+-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
+
+-- J'en ai trop!
+
+-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
+
+-- Silence!
+
+Au nom du clbre Ta-ping, Craig-Fry, si matres d'eux-mmes
+qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un lger mouvement.
+
+Soudain, les couvercles taient retombs sur les botes oblongues.
+Un silence absolu rgnait dans la cale de la Sam-Yep.
+
+Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnrent la partie de la
+coursive claire par le grand panneau, et remontrent les
+entailles de l'pontille. Un instant aprs, ils s'arrtaient
+l'arrire du rouffle, l o personne ne pouvait les entendre.
+
+Morts qui parlent.... dit Craig.
+
+-- Ne sont pas morts! rpondit Fry.
+
+Un nom leur avait tout rvl, le nom de Lao-Shen!
+
+Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta-ping s'taient
+glisss bord. Pouvait-on douter que ce ft avec la complicit du
+capitaine Yin, de son quipage, des chargeurs du port de Takou,
+qui avaient embarqu la funbre cargaison? Non! Aprs avoir t
+dbarqus du navire amricain, qui les ramenait de San Francisco,
+les cercueils taient rests dans un dock pendant deux nuits et
+deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-tre, de ces
+pirates affilis la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,
+les avaient vids de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.
+Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
+avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,
+comment avaient- ils pu l'apprendre?
+
+Point absolument obscur, qu'il tait inopportun, d'ailleurs, de
+vouloir claircir en ce moment.
+
+Ce qui tait certain, c'est que des Chinois de la pire espce se
+trouvaient bord de la jonque depuis le dpart de Takou, c'est
+que le nom de Lao-Shen venait d'tre prononc par l'un d'eux,
+c'est que la vie de Kin-Fo tait directement et prochainement
+menace!
+
+Cette nuit mme, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coter deux
+cent mille dollars la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures
+plus tard, la police n'tant pas renouvele, n'aurait plus rien eu
+ payer aux ayants droit de son ruineux client!
+
+Ce serait ne pas connatre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils
+perdirent la tte en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris
+immdiatement: il fallait obliger Kin-Fo quitter la jonque avant
+l'heure de la deuxime veille, et fuir avec lui.
+
+Mais comment s'chapper? S'emparer de l'unique embarcation du
+bord? Impossible. C'tait une lourde pirogue qui exigeait les
+efforts de tout l'quipage pour tre hisse du pont et mise la
+mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas
+prts. Donc, ncessit d'agir autrement, quels que fussent les
+dangers courir.
+
+Il tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm dans sa
+cabine, n'avait pas reparu. Il attendait videmment l'heure
+convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+
+Pas un instant perdre! dirent Fry-Craig.
+
+Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas t plus menacs sur
+un brlot, entran au large, mche allume.
+
+La jonque semblait alors abandonne la drive. Un seul matelot
+dormait l'avant.
+
+Craig et Fry poussrent la porte du rouffle de l'arrire, et
+arrivrent prs de Kin-Fo.
+
+Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'veilla.
+
+Que me veut-on? dit-il.
+
+En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le
+courage et le sang-froid ne l'abandonnrent pas.
+
+Jetons tous ces faux cadavres la mer! s'cria-t-il.
+
+Une crne ide, mais absolument inexcutable, tant donn la
+complicit du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+
+Que faire alors? demanda-t-il.
+
+-- Revtir ceci! rpondirent Fry-Craig.
+
+Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqus Tong-Tchou et
+prsentrent leur client un de ces merveilleux appareils
+nautiques, invents par le capitaine Boyton. Le colis contenait
+encore trois autres appareils avec les diffrents ustensiles qui
+les compltaient et en faisaient des engins de sauvetage de
+premier ordre.
+
+Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!
+
+Un instant aprs, Fry ramenait Soun, compltement hbt. Il
+fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne
+manifestant sa pense que par des ai ai ya! fendre l'me!
+
+A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons taient prts. On et dit
+quatre phoques des mers glaciales se disposant faire un
+plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'et donn
+qu'une ide peu avantageuse de la souplesse tonnante de ces
+mammifres marins, tant il tait flasque et mollasse dans son
+vtement insubmersible.
+
+Dj la nuit commenait se faire vers l'est. La jonque flottait
+au milieu d'un absolu silence la calme surface des eaux.
+
+Craig et Fry poussrent un des sabords qui fermaient les fentres
+du rouffle l'arrire, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du
+couronnement de la jonque. Soun, enlev sans plus de faon, fut
+gliss travers le sabord et lanc la mer. Kin-Fo le suivit
+aussitt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur
+taient ncessaires, se prcipitrent la suite.
+
+Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep
+venaient de quitter le bord!
+
+
+XIX
+QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM-
+YEP, NI POUR SON QUIPAGE
+
+Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un
+vtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la
+capote. Par la nature mme de l'toffe employe, ils sont donc
+impermables. Mais, impermables l'eau, ils ne l'auraient pas
+t au froid, rsultant d'une immersion prolonge. Aussi ces
+vtements sont-ils faits de deux toffes juxtaposes, entre
+lesquelles on peut insuffler une certaine quantit d'air.
+
+Cet air sert donc deux fins: 1 maintenir l'appareil
+suspenseur la surface de l'eau; 2 empcher par son
+interposition tout contact avec le milieu liquide, et
+consquemment garantir de tout refroidissement. Ainsi vtu, un
+homme pourrait rester presque indfiniment immerg.
+
+Il va sans dire que l'tanchit des joints de ces appareils tait
+parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de
+pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture mtallique,
+assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La
+jaquette, fixe cette ceinture, se raccordait un solide
+collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la
+tte, s'appliquait hermtiquement au front, aux joues, au menton,
+par un lisr lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que
+le nez, les yeux et la bouche.
+
+A la jaquette taient fixs plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
+servaient l'introduction de l'air, et permettaient de la
+rglementer selon le degr de densit que l'on voulait obtenir. On
+pouvait donc, volont, tre plong jusqu'au cou ou jusqu' mi-
+corps seulement, ou mme prendre la position horizontale. En
+somme, complte libert d'action et de mouvements, scurit
+garantie et absolue.
+
+Tel est l'appareil, qui a valu tant de succs son audacieux
+inventeur, et dont l'utilit pratique est manifeste dans un
+certain nombre d'accidents de mer.
+
+Divers accessoires le compltaient: un sac impermable, contenant
+quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulire; un solide
+bton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une
+petite voile taille en foc; une lgre pagaie, qui servait ou
+d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+
+Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi quips, flottaient maintenant la
+surface des flots. Soun, pouss par un des agents, se laissait
+faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu
+s'loigner de la jonque.
+
+La nuit, encore trs obscure, favorisait cette manoeuvre.
+
+Au cas o le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent
+monts sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.
+Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt le
+bord dans de telles conditions. Les coquins, enferms dans la
+cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+
+A la deuxime veille, avait dit le faux mort du dernier
+cercueil, c'est--dire vers le milieu de la nuit.
+
+Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de rpit
+pour fuir, et, pendant ce temps, ils espraient bien gagner un
+mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une fracheur
+commenait rider le miroir des eaux, mais si lgre encore,
+qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'loigner de la
+jonque.
+
+En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'taient si bien
+habitus leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,
+sans jamais hsiter, ni sur le mouvement produire, ni sur la
+position prendre dans ce moelleux lment. Soun, lui-mme, avait
+bientt recouvr ses esprits, et se trouvait incomparablement plus
+ son aise qu' bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement
+cess. C'est que d'tre soumis au tangage et au roulis d'une
+embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y
+est plong mi-corps, cela est trs diffrent, et Soun le
+constatait avec quelque satisfaction.
+
+Mais, si Soun n'tait plus malade, il avait horriblement peur. Il
+pensait que les requins n'taient peut-tre pas encore couchs,
+et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut t
+sur le point d'tre happ!...
+
+Franchement, un peu de cette inquitude n'tait pas trop dplace
+dans la circonstance!
+
+Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise
+fortune continuait jeter dans les situations les plus anormales.
+En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils
+restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+
+Une heure aprs qu'ils l'avaient quitte, la Sam-Yep leur restait
+ un demi-mille au vent. Ils s'arrtrent alors, s'appuyrent sur
+leur pagaie, pose plat et tinrent conseil, tout en ayant bien
+soin de ne parler qu' voix basse.
+
+Ce coquin de capitaine! s'cria Craig, pour entrer en matire.
+
+-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
+
+-- Cela vous tonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne
+saurait plus surprendre.
+
+-- Oui! rpondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces
+misrables ont pu savoir que nous prendrions passage bord de
+cette jonque!
+
+-- Incomprhensible, en effet, ajouta Fry.
+
+-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous
+avons chapp!
+
+-- chapp! rpondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,
+nous ne serons pas hors de danger!
+
+-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Reprendre des forces, rpondit Fry, et nous loigner assez pour
+ne point tre aperus au lever du jour!
+
+Et Fry, insufflant une certaine quantit d'air dans son appareil,
+remonta au-dessus de l'eau jusqu' mi-corps. Il ramena alors son
+sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il
+remplit d'une eau-de-vie rconfortante, et le passa son client.
+
+Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu' la dernire
+goutte. Craig-Fry l'imitrent, et Soun ne fut point oubli.
+
+a va?... lui dit Craig.
+
+-- Mieux! rpondit Soun, aprs avoir bu. Pourvu que nous puissions
+manger un bon morceau!
+
+-- Demain, dit Craig, nous djeunerons au point du jour, et
+quelques tasses de th...
+
+-- Froid! s'cria Soun en faisant la grimace.
+
+-- Chaud! rpondit Craig.
+
+-- Vous ferez du feu?
+
+-- Je ferai du feu.
+
+-- Pourquoi attendre demain? demanda Soun.
+
+-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et
+ ses complices?
+
+-- Non! non!
+
+-- Alors demain!
+
+En vrit ces braves gens causaient l comme chez eux!
+
+Seulement, la lgre houle leur imprimait un mouvement de haut en
+bas, qui avait un ct singulirement comique.
+
+Ils montaient et descendaient tour tour, au caprice de
+l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch par la main
+d'un pianiste.
+
+-- La brise commence frachir, fit observer Kin-Fo.
+
+-- Appareillons, rpondirent Fry-Craig.
+
+Et ils se prparaient mter leur bton, afin d'y hisser sa
+petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'pouvante.
+
+Te tairas-tu, imbcile! lui dit son matre. Veux-tu donc nous
+faire dcouvrir?
+
+-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
+
+-- Quoi?
+
+-- Une norme bte... qui s'approchait!... Quelque requin!...
+
+-- Erreur, Soun! dit Craig, aprs avoir attentivement observ la
+surface de la mer.
+
+-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.
+
+-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur
+l'paule de son domestique. Lors mme que tu te sentirais happer
+la jambe, je te dfends de crier, sinon...
+
+-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et
+nous l'enverrons par le fond, o il pourra crier tout son aise!
+
+Le malheureux Soun, on le voit, n'tait pas au terme de ses
+tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait
+plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le
+mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
+
+Ainsi que l'avait constat Kin-Fo, la brise tendait se faire;
+mais ce n'tait qu'une de ces folles rises, qui, le plus souvent,
+tombent au lever du soleil. Nanmoins, il fallait en profiter pour
+s'loigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
+compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
+rouffle, ils se mettraient videmment sa recherche, et, s'il
+tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit pour le
+reprendre. Donc, tout prix, il importait d'tre loin avant
+l'aube.
+
+La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o
+l'ouragan avait pouss la jonque, en un point du golfe de Lao-
+Tong, du golfe de P-Tch-Li ou mme de la mer jaune, gagner dans
+l'ouest, c'tait videmment rallier le littoral. L pouvaient se
+rencontrer quelques-uns de ces btiments de commerce qui cherchent
+les bouches du P-ho. L, les barques de pche frquentaient jour
+et nuit les abords de la cte. Les chances d'tre recueillis
+s'accrotraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
+contraire, le vent ft venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait t
+emporte plus au sud que le littoral de la Core, Kin-Fo et ses
+compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se ft
+tendue l'immense mer, et, au cas o les ctes du Japon les
+eussent reus, ce n'aurait t qu' l'tat de cadavres, flottant
+dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+
+Mais, ainsi qu'il a t dit, cette brise devait probablement
+tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
+prudemment hors de vue.
+
+Il tait environ dix heures du soir. La lune devait apparatre au-
+dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
+instant perdre.
+
+A la voile! dirent Fry-Craig.
+
+L'appareillage se fit aussitt. Rien de plus facile, en somme.
+Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
+destine former l'emplanture du bton, qui servait de mtereau.
+
+Kin-Fo, Soun, les deux agents s'tendirent d'abord sur le dos;
+puis, ils ramenrent leur pied en pliant le genou, et plantrent
+le bton dans la douille, aprs avoir pralablement pass son
+extrmit la drisse de la petite voile. Ds qu'ils eurent repris
+la position horizontale, le bton, faisant un angle droit avec la
+ligne du corps, se redressa verticalement.
+
+Hisse! dirent Fry-Craig.
+
+Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
+du mtereau l'angle suprieur de la voile, qui tait taille en
+triangle.
+
+La drisse fut amarre la ceinture mtallique, l'coute tenue
+la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
+d'un lger remous la petite flottille de scaphandres.
+
+Ces hommes-barques ne mritaient-ils pas ce nom de scaphandres
+plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
+ordinairement et improprement appliqu?
+
+Dix minutes aprs, chacun d'eux manoeuvrait avec une sret et une
+facilit parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'carter les
+uns des autres. On et dit une troupe d'normes golands, qui,
+l'aile tendue la brise, glissaient lgrement la surface des
+eaux. Cette navigation tait trs favorise, d'ailleurs, par
+l'tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
+ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+
+Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
+recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tte et avala
+quelques gorges de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
+ou deux nauses. Ce n'tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inquitait,
+mais bien plutt la crainte de rencontrer une bande de squales
+froces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
+risques dans la position horizontale que dans la position
+verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
+ se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
+pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
+horizontalement. En outre, on a remarqu que si ces animaux
+voraces se jettent sur les corps inertes, ils hsitent devant ceux
+qui sont dous de mouvement. Soun devait donc s'astreindre
+remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse penser.
+
+Les scaphandres navigurent de la sorte pendant une heure environ.
+Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
+Moins, ne les et pas assez rapidement loigns de la jonque.
+Plus, les aurait fatigus autant par la tension donne leur
+petite voile que par le clapotis trop accentu des flots.
+
+Craig-Fry commandrent alors de stopper. Les coutes furent
+largues, et la flottille s'arrta.
+
+Cinq minutes de repos, s'il vous plat, monsieur? dit Craig en
+s'adressant Kin-Fo.
+
+-- Volontiers.
+
+Tous, l'exception de Soun, qui voulut rester tendu par
+prudence, et continua gigoter, reprirent la position verticale.
+
+Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
+
+-- Avec plaisir, rpondit Kin-Fo.
+
+Quelques gorges de la rconfortante liqueur, il ne leur en
+fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
+pas encore, ils avaient dn, une heure avant de quitter la
+jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant se
+rchauffer, c'tait inutile. Le matelas d'air, interpos entre
+leur corps et l'eau, les garantissait de toute fracheur. La
+temprature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss
+d'un degr depuis le dpart.
+
+Et la Sam-Yep, tait-elle toujours en vue?
+
+Craig et Fry se retournrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
+nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+
+Rien! Pas une de ces ombres, peine sensibles, que dessinent les
+btiments sur le fond obscur du ciel.
+
+D'ailleurs, nuit noire, un peu embrume, avare d'toiles.
+
+Les plantes ne formaient qu'une sorte de nbuleuse au firmament.
+Mais, trs probablement, la lune, qui n'allait pas tarder
+montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
+dgagerait largement l'espace.
+
+La jonque est loin! dit Fry.
+
+-- Ces coquins dorment encore, rpondit Craig, et n'auront pas
+profit de la brise!
+
+-- Quand vous voudrez? dit Kin-Fo, qui raidit son coute et
+tendit de nouveau sa voile au vent.
+
+Ses compagnons l'imitrent, et tous reprirent leur premire
+direction sous la pousse d'une brise un peu plus faite.
+
+Ils allaient ainsi dans l'ouest. Consquemment, la lune, se levant
+ l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
+elle clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos, et
+c'tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
+tre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trace par le ciel
+et l'eau, prsenterait-il un profil accident, frang des lueurs
+lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
+littoral du Cleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
+accostassent, le salut assur. La cte tait franche, le ressac
+presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc tre dangereux. Une
+fois terre, on dciderait ce qu'il conviendrait de faire
+ultrieurement.
+
+Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
+dessinrent vaguement sur les brumes du znith. Le quartier de
+lune commenait dborder la ligne d'eau.
+
+Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournrent.
+
+La brise qui frachissait, pendant que se dissipaient les hautes
+vapeurs, les entranait alors avec une certaine rapidit. Mais ils
+sentirent que l'espace s'clairait peu peu.
+
+En mme temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
+vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu
+frmissait la tte des scaphandres.
+
+Le disque de la lune, pass du rouge cuivre au blanc d'argent,
+illumina bientt tout le ciel.
+
+Soudain, un bon juron, bien franc, bien amricain, s'chappa de la
+bouche de Craig: La jonque! dit-il.
+
+Tous s'arrtrent.
+
+Bas les voiles! cria Fry.
+
+En un instant, les quatre focs furent amens, et les btons
+dplants de leurs douilles.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, se replaant verticalement, regardrent
+derrire eux.
+
+La Sam-Yep tait l, moins d'un mille, se profilant en noir sur
+l'horizon clairci, toutes voiles dehors.
+
+C'tait bien la jonque! Elle avait appareill et profitait
+maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'tait
+aperu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
+comment il tait parvenu s'enfuir. A tout hasard, il s'tait mis
+ sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
+un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombs
+entre ses mains!
+
+Mais avaient-ils t vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
+les baignait la lune la surface de la mer? Non, peut- tre!
+
+Bas les ttes! dit Craig, qui se rattacha cet espoir.
+
+Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissrent fuser un peu
+d'air, et les quatre scaphandres enfoncrent de faon que leur
+tte encapuchonne merget seule. Il n'y avait plus qu' attendre
+dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+
+La jonque approchait avec rapidit. Ses hautes voiles dessinaient
+deux larges ombres sur les eaux.
+
+Cinq minutes aprs, la Sam-Yep n'tait plus qu' un demi-mille.
+Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
+l'arrire, le capitaine tenait la barre.
+
+Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
+maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
+
+Tout coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
+apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublrent.
+
+videmment, il y avait lutte entre les faux morts, chapps de la
+cale, et l'quipage de la jonque.
+
+Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
+n'taient-ils donc pas d'accord?
+
+Kin-Fo et ses compagnons entendaient trs clairement, d'une part
+d'horribles vocifrations, de l'autre des cris de douleur et de
+dsespoir, qui s'teignirent en moins de quelques minutes. Puis,
+un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
+des corps taient jets la mer.
+
+Non! le capitaine Yin et son quipage n'taient pas les complices
+des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
+t surpris et massacrs. Les coquins, qui s'taient cachs bord
+-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
+d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
+Ta-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo et t
+passager de la Sam-Yep!
+
+Or, si celui-ci tait vu, s'il tait pris, ni lui, ni Fry-Craig,
+ni Soun, n'auraient de piti attendre de ces misrables.
+
+La jonque avanait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
+chance inespre, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+
+Ils plongrent un instant.
+
+Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass, sans les voir, et
+fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+
+Un cadavre flottait l'arrire, et le remous l'approcha peu peu
+des scaphandres.
+
+C'tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
+plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+
+Puis, il s'enfona et disparut dans les profondeurs de la mer.
+
+Ainsi prit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
+
+Dix minutes plus tard, la jonque s'tait perdue dans l'ouest, et
+Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls la surface de la
+mer.
+
+
+XX
+O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
+DU CAPITAINE BOYTON
+
+Trois heures aprs, les premires blancheurs de l'aube
+s'accusaient lgrement l'horizon. Bientt, il fit jour, et la
+mer put tre observe dans toute son tendue.
+
+La jonque n'tait plus visible. Elle avait promptement distanc
+les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
+avaient bien suivi la mme route, dans l'ouest, sous l'impulsion
+de la mme brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant
+plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien craindre de ceux
+qui la montaient.
+
+Toutefois, ce danger vit ne rendait pas la situation prsente
+beaucoup moins grave.
+
+En effet, la mer tait absolument dserte. Pas un btiment, pas
+une barque de pche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
+ l'est. Rien qui indiqut la proximit d'un littoral quelconque.
+Ces eaux taient-elles les eaux du golfe de P-Tch-Li ou celles
+de la mer jaune? A cet gard, complte incertitude.
+
+Cependant, quelques souffles couraient encore la surface des
+flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
+par la jonque dmontrait que la terre se relverait plus ou moins
+prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'tait l qu'il
+convenait de la chercher.
+
+Il fut donc dcid que les scaphandres remettraient la voile,
+aprs s'tre restaurs, toutefois. Les estomacs rclamaient leur
+d, et dix heures de traverse, dans ces conditions, les rendaient
+imprieux.
+
+Djeunons, dit Craig.
+
+-- Copieusement, ajouta Fry.
+
+Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
+mchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam
+ne songeait plus tre dvor sur place. Au contraire.
+
+Le sac impermable fut donc ouvert. Fry en tira diffrents
+comestibles de bonne qualit, du pain, des conserves, quelques
+ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
+faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
+d'un dner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
+mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
+n'tait certes pas le cas de se montrer difficile.
+
+On djeuna donc, et de bon apptit. Le sac contenait des
+provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait
+terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+
+Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+
+-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
+ironie.
+
+-- Parce que la chance nous revient, rpondit Fry.
+
+-- Ah! vous trouvez?
+
+-- Sans doute, reprit Craig. Le suprme danger tait la jonque, et
+nous avons pu lui chapper.
+
+-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'tre
+attachs votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez t plus
+en sret qu'ici!
+
+-- Tous les Ta-ping du monde .... dit Craig.
+
+-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.
+
+-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.
+
+-- Pour un homme qui pse deux cent mille dollars! ajouta Fry.
+
+Kin-Fo ne put s'empcher de sourire.
+
+Si je flotte, rpondit Kin-Fo, c'est grce vous, messieurs!
+Sans votre aide, je serais maintenant o est le pauvre capitaine
+Yin!
+
+-- Nous aussi! rpliqurent Fry-Craig.
+
+-- Et moi donc! s'cria Soun, en faisant passer, non sans quelque
+effort, un norme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.
+
+-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
+
+-- Vous ne nous devez rien, rpondit Fry, puisque vous tes le
+client de la Centenaire...
+
+-- Compagnie d'assurances sur la vie...
+
+-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...
+
+-- Et nous esprons bien...
+
+-- Qu'elle n'aura rien vous devoir!
+
+Au fond, Kin-Fo tait trs touch du dvouement dont les deux
+agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en ft le mobile.
+Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments leur gard.
+
+Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
+m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fcheusement dessaisi!
+
+Craig et Fry se regardrent. Un sourire imperceptible se dessina
+sur leurs lvres. Ils avaient videmment eu la mme pense.
+
+Soun? dit Kin-Fo.
+
+-- Monsieur?
+
+-- Le th?
+
+-- Voil! rpondit Fry.
+
+Et Fry eut raison de rpondre, car de faire du th dans ces
+conditions, Soun et rpondu que cela tait absolument impossible.
+
+Mais croire que les deux agents fussent embarrasss pour si peu,
+c'et t ne pas les connatre.
+
+Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complment
+indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
+fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
+fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+
+Rien de plus simple, en vrit. Un tuyau de cinq six pouces,
+reli un rcipient mtallique, muni d'un robinet suprieur et
+d'un robinet infrieur le tout encastr dans une plaque de lige,
+ la faon de ces thermomtres flottants qui sont en usage dans
+les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+
+Fry posa cet ustensile la surface de l'eau, qui tait
+parfaitement unie.
+
+D'une main, il ouvrit le robinet suprieur, de l'autre le robinet
+infrieur, adapt au rcipient immerg. Aussitt une belle flamme
+fusa l'extrmit, en dgageant une chaleur trs apprciable.
+
+Voil le fourneau! dit Fry.
+
+Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+
+Vous faites du feu avec de l'eau? s'cria-t-il.
+
+-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium! rpondit Craig.
+
+En effet, cet appareil tait construit de manire utiliser une
+singulire proprit du phosphure de calcium, ce compos du
+phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogne
+phosphor. Or, ce gaz brle spontanment l'air, et ni le vent,
+ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'teindre. Aussi est-il
+employ maintenant pour clairer les boues de sauvetage
+perfectionnes. La chute de la boue met l'eau en contact avec le
+phosphure de calcium.
+
+Aussitt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit l'homme
+tomb la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
+venir directement son secours.
+
+Pendant que l'hydrogne brlait la pointe du tube Craig tenait
+au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puise
+un petit tonnelet, enferm dans son sac.
+
+En quelques minutes, le liquide fut port l'tat d'bullition.
+Craig le versa dans une thire, qui contenait quelques pinces
+d'un th excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent
+l'amricaine, ce qui n'amena aucune rclamation de leur part.
+
+Cette chaude boisson termina convenablement ce djeuner, servi
+la surface de la mer, par tant de latitude et tant de
+longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomtre pour
+dterminer la position, quelques, secondes prs. Ces instruments
+complteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrags
+ne courront plus risque de s'garer sur l'Ocan.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, bien reposs, bien refaits, dployrent
+alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
+navigation, agrablement interrompue par ce repas matinal.
+
+La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
+scaphandres firent bonne route, vent arrire. A peine leur
+fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un lger coup de
+pagaie.
+
+Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
+entrans, ils avaient une certaine tendance s'endormir. De l,
+ncessit de rsister au sommeil, qui et t fort inopportun en
+ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
+allum un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
+dans l'enceinte d'une cole de natation.
+
+Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubls par les
+gambades de quelques animaux marins, qui causrent au malheureux
+Soun les plus grandes frayeurs.
+
+Ce n'taient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+
+Ces clowns de la mer venaient tout bonnement reconnatre quels
+taient ces tres singuliers qui flottaient dans leur lment, des
+mammifres comme eux, mais nullement marins.
+
+Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
+filaient comme des flches, en nuanant les couches liquides de
+leurs couleurs d'meraude; ils s'lanaient de cinq six pieds
+hors des flots; ils faisaient une sorte de saut prilleux, qui
+attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
+scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit, qui est
+suprieure celle les meilleurs navires, ils n'auraient sans
+doute pas tard rallier la terre! C'tait donner envie de
+s'amarrer quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
+par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
+encore ne demander qu' la brise un dplacement qui, pour tre
+plus lent, tait infiniment plus pratique.
+
+Cependant, vers midi, le vent tomba tout fait. Il finit par des
+veles capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
+voiles et les laissaient retomber inertes. L'coute ne tendait
+plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
+pieds ni la tte des scaphandres.
+
+Une complication.... dit Craig.
+
+-- Grave! rpondit Fry.
+
+On s'arrta un instant. Les mts furent dplants, les voiles
+serres, et chacun, se replaant dans la position verticale,
+observa l'horizon.
+
+La mer tait toujours dserte. Pas une voile en vue, pas une fume
+de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
+toutes les vapeurs, et comme rarfi les courants atmosphriques.
+La temprature de l'eau et paru chaude, mme des gens qui
+n'auraient pas t vtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
+
+Cependant, si rassurs que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
+de cette aventure, ils ne laissaient pas d'tre inquiets. En
+effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
+pouvait tre estime; mais, que rien ne dcelt la proximit du
+littoral, ni btiment de commerce, ni barque de pche, voil qui
+devenait de plus en plus inexplicable.
+
+Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'taient point gens se
+dsesprer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
+eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
+n'indiquait que le temps menat de devenir mauvais!
+
+A la pagaie! dit Kin-Fo.
+
+Ce fut le signal du dpart, et, tantt sur le dos, tantt sur le
+ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+
+On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
+promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
+souvent s'arrter et attendre Soun, qui restait en arrire et
+recommenait ses jrmiades. Son matre l'interpellait, le
+malmenait, le menaait; mais Soun, ne craignant rien pour son
+restant de queue, protge par l'paisse capote de caoutchouc, le
+laissait dire. La crainte d'tre abandonn suffisait, d'ailleurs,
+ le maintenir courte distance.
+
+Vers deux heures, quelques oiseaux se montrrent.
+
+C'taient des golands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
+fort loin en mer. On ne pouvait donc dduire de leur prsence que
+la cte ft proche. Nanmoins, ce fut considr comme un indice
+favorable.
+
+Une heure aprs, les scaphandres tombaient dans un rseau de
+sargasses, dont ils eurent assez de mal se dlivrer. Ils s'y
+embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
+fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
+broussaille marine.
+
+Il y eut l perte d'une grande demi-heure, et dpense de forces
+qui auraient pu tre mieux utilises.
+
+A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrta de nouveau,
+bien fatigue, il faut le dire. Une assez frache brise venait de
+se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+
+Circonstance trs inquitante. En effet, les scaphandres ne
+pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
+que sa quille soutient contre la drive. Si donc ils dployaient
+leurs voiles, ils couraient le risque d'tre entrans dans le
+nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn dans
+l'ouest. En outre, une houle plus accentue se produisit. Un assez
+fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
+rendit la situation infiniment plus pnible.
+
+La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement
+prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
+les provisions. Ce dner fut moins gai que le djeuner. La nuit
+allait revenir dans quelques heures. Le vent frachissait... Quel
+parti prendre?
+
+Kin-Fo, appuy sur sa pagaie, les sourcils froncs, plus irrit
+encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
+prononait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
+ternuait dj comme un mortel que le terrible coryza menace.
+
+Craig et Fry se sentaient mentalement interrogs par leurs deux
+compagnons, mais ils ne savaient que rpondre!
+
+Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une rponse.
+
+Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanment leur
+main vers le sud, s'criaient: Voile! En effet, trois milles
+au vent, une embarcation se montrait, qui forait de toile. Or,
+continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrire, elle
+devait probablement passer peu de distance de l'endroit o Kin-
+Fo et ses compagnons s'taient arrts.
+
+Donc, il n'y avait qu'une chose faire: couper la route de
+l'embarcation en se portant perpendiculairement sa rencontre.
+
+Les scaphandres manoeuvrrent aussitt dans ce sens. Les forces
+leur revenaient. Maintenant que le salut tait, pour ainsi dire,
+dans leurs mains, ils ne le laisseraient point chapper.
+
+La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
+petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance
+parcourir tant relativement courte.
+
+On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
+frachissait. Ce n'tait qu'une barque de pche, et sa prsence
+indiquait videmment que la cte ne pouvait tre trs loigne,
+car les pcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
+
+Hardi! hardi! crirent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+
+Ils n'avaient pas surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
+Fo, bien allong la surface de l'eau, filait comme un skiff de
+course. Quant Soun, il se surpassait vritablement et tenait la
+tte, tant il craignait de rester en arrire!
+
+Un demi-mille environ, voil ce qu'il fallait gagner pour tomber
+peu prs dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
+grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez prs
+pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
+pcheurs, la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
+interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait l
+une ventualit assez grave.
+
+Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+
+Aussi les bras se dployaient, les pagaies nappaient rapidement la
+crte des petites lames, la distance diminuait vue d'oeil,
+lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
+d'pouvante.
+
+Un requin! un requin! Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+
+A une distance de vingt pieds environ, on voyait merger deux
+appendices. C'taient les ailerons d'un animal vorace, particulier
+ ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
+lui a donn la double frocit du squale et du fauve.
+
+Aux couteaux! dirent Fry et Craig.
+
+C'taient les seules armes qu'ils eussent leur disposition,
+armes insuffisantes peut-tre!
+
+Soun, on le pense bien, s'tait brusquement arrt et revenait
+rapidement en arrire.
+
+Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+
+Un instant, son norme corps apparut dans la transparence des
+eaux, ray et tachet de vert. Il mesurait seize dix- huit pieds
+de long. Un monstre!
+
+Ce fut sur Kin-Fo qu'il se prcipita tout d'abord, en se
+retournant demi pour le happer.
+
+Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o le squale
+allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
+pousse vigoureuse, il s'carta vivement.
+
+Craig et Fry s'taient rapprochs, prts l'attaque, prts la
+dfense.
+
+Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
+de large cisaille, hrisse d'une quadruple range de dents.
+
+Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait dj russi;
+mais sa pagaie rencontra la mchoire de l'animal, qui la coupa
+net.
+
+Le requin, demi couch sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+
+A ce moment, des flots de sang fusrent en gerbes et la mer se
+teignit de rouge.
+
+Craig et Fry venaient de frapper l'animal coups redoubls, et,
+si dure que ft sa peau, leurs couteaux amricains longues lames
+taient parvenus l'entamer.
+
+La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
+horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
+formidablement. Fry reut un coup de cette queue, qui le prit de
+flanc et le rejeta dix pieds de l.
+
+Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
+et reu le coup lui-mme.
+
+-- Hourra! rpondit Fry en revenant la charge.
+
+Il n'tait pas bless. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
+violence du coup de queue.
+
+Le squale fut alors attaqu de nouveau et avec une vritable
+fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo tait parvenu lui
+enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout bris de sa pagaie, et il
+essayait, au risque d'tre coup en deux, de le maintenir
+immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient l'atteindre au
+coeur.
+
+Il faut croire que les deux agents y russirent, car le monstre,
+aprs s'tre dbattu une dernire fois, s'enfona au milieu d'un
+dernier flot de sang.
+
+Hourra! hourra! hourra! s'crirent Fry-Craig d'une commune voix,
+en agitant leurs couteaux.
+
+-- Merci! dit simplement Kin-Fo.
+
+-- Il n'y a pas de quoi! rpliqua Craig. Une bouche de deux cent
+mille dollars ce poisson!
+
+-- Jamais! ajouta Fry.
+
+Et Soun? O tait Soun? En avant cette fois, et dj trs
+rapproch de la barque, qui n'tait pas trois encablures.
+
+Le poltron avait fui force de pagaie. Cela faillit lui porter
+malheur.
+
+Les pcheurs, en effet, l'avaient aperu; mais ils ne pouvaient
+imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y et une
+crature humaine. Ils se prparrent donc le pcher, comme ils
+auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, ds que le
+prtendu animal fut porte, une longue corde, munie d'un fort
+merillon, se droula du bord.
+
+L'merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
+vtement, et, en glissant, le dchira depuis le dos jusqu' la
+nuque.
+
+Soun, n'tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
+enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tte dans l'eau, les
+jambes en l'air.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la prcaution
+d'interpeller les pcheurs en bon chinois.
+
+Frayeur extrme de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
+allaient venter leurs voiles, et fuir au plus vite...
+
+Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnatre pour ce qu'ils
+taient, ses compagnons et lui, c'est--dire des hommes, des
+Chinois comme eux!
+
+Un instant aprs, les trois mammifres terrestres taient bord.
+
+Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tte
+au-dessus de l'eau. Un des pcheurs le saisit par son bout de
+queue et l'enleva...
+
+La queue de Soun lui resta tout entire dans la main, et le pauvre
+diable fit un nouveau plongeon.
+
+Les pcheurs l'entourrent alors d'une corde et parvinrent, non
+sans peine, le hisser dans la barque.
+
+A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet l'eau de mer qu'il
+venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton svre:
+Elle tait donc fausse?
+
+-- Sans cela, rpondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
+habitudes, je serais jamais entr votre service!
+
+Et il dit cela si drlement, que tous clatrent de rire.
+
+Ces pcheurs taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
+s'ouvrait prcisment le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+
+Le soir mme, vers huit heures, il y dbarquait avec ses
+compagnons, et, dpouillant les appareils du capitaine Boyton,
+tous quatre reprenaient l'apparence de cratures humaines.
+
+
+XXI
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME
+SATISFACTION
+
+Maintenant, au Ta-ping! Tels furent les premiers mots que
+pronona Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, aprs une nuit de
+repos, bien due aux hros de ces singulires aventures.
+
+Ils taient enfin sur ce thtre des exploits de Lao-Shen.
+
+La lutte allait s'engager dfinitivement.
+
+Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
+surprendre le Ta-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
+Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
+surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
+poitrine, avant qu'il et t mme de traiter avec le farouche
+mandataire de Wang.
+
+Au Ta-ping! avaient rpondu Fry-Craig, aprs s'tre consults
+du regard.
+
+L'arrive de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
+costume, la faon dont les pcheurs les avaient recueillis en mer,
+tout tait pour exciter une certaine motion dans le petit port de
+Fou-Ning. Difficile et t d'chapper la curiosit publique.
+Ils avaient donc t escorts, la veille, jusqu' l'auberge, o,
+grce l'argent conserv dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
+sac de Fry-Craig, ils s'taient procur des vtements plus
+convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent t moins
+entours en se rendant l'auberge, ils auraient peut-tre
+remarqu un certain Clestial, qui ne les quittait pas d'une
+semelle. Leur surprise se ft sans doute accrue, s'ils l'avaient
+vu faire le guet, pendant toute la nuit, la porte de l'auberge.
+Leur mfiance, enfin, n'aurait pas manqu d'tre excite,
+lorsqu'ils l'auraient retrouv le matin la mme place.
+
+Mais ils ne virent rien, ils ne souponnrent rien, ils n'eurent
+pas mme lieu de s'tonner, lorsque ce personnage suspect vint
+leur offrir ses services en qualit de guide, au moment o ils
+sortaient de l'auberge.
+
+C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et qui, d'ailleurs,
+paraissait fort honnte.
+
+Cependant, quelques soupons s'veillrent dans l'esprit de Craig-
+Fry, et ils interrogrent cet homme.
+
+Pourquoi, lui demandrent-ils, vous offrez-vous en qualit de
+guide, et o prtendez-vous nous guider?
+
+Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
+naturel aussi que la rponse qui lui fut faite.
+
+Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
+Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent
+Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre vous conduire.
+
+-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
+parti, je voudrais savoir si la province est sre.
+
+-- Trs sre, rpondit le guide.
+
+-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
+demanda Kin-Fo.
+
+-- Lao-Shen, le Ta-ping?
+
+-- Oui.
+
+-- En effet, rpondit le guide, mais il n'y a rien craindre de
+lui en de de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
+territoire imprial. C'est au-del que sa bande parcourt les
+provinces mongoles.
+
+-- Sait-on o il est actuellement? demanda Kin-Fo.
+
+-- Il a t signal dernirement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
+ quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+
+-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
+
+-- Une cinquantaine de lis environ.
+
+-- Eh bien, j'accepte vos services.
+
+-- Pour vous conduire jusqu' la Grande-Muraille?...
+
+-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!
+
+Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+
+Vous serez bien pay! ajouta Kin-Fo.
+
+Le guide secoua la tte en homme qui ne se souciait pas de passer
+la frontire.
+
+Puis: Jusqu' la Grande-Muraille, bien! rpondit-il. Au-del,
+non! C'est risquer sa vie.
+
+-- Estimez le prix de la vtre! Je vous la paierai.
+
+-- Soit, rpondit le guide.
+
+Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: Vous tes
+libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
+
+-- O vous irez.... dit Craig.
+
+-- Nous irons, dit Fry.
+
+Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess de valoir pour
+eux deux cent mille dollars!
+
+Aprs cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
+entirement rassurs sur le compte du guide. Mais, l'en croire,
+au-del de cette barrire que les Chinois ont leve contre les
+incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
+graves ventualits.
+
+Les prparatifs de dpart furent aussitt faits. On ne demanda
+point Soun s'il lui convenait ou non d'tre du voyage. Il en
+tait.
+
+Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
+manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
+chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
+nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
+aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
+Pking Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
+ large queue. Ils tablissent ainsi des communications entre la
+Russie asiatique et le Cleste Empire. Toutefois, ils ne se
+hasardent travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
+et bien armes.
+
+Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
+lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mpris.
+
+Cinq chameaux, avec leur harnachement trs rudimentaire, furent
+achets. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
+et l'on partit sous la direction du guide.
+
+Mais ces prparatifs avaient exig quelque temps. Le dpart ne put
+s'effectuer qu' une heure de l'aprs-midi.
+
+Malgr ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
+minuit, au pied de la Grande-Muraille. L, il organiserait un
+campement, et le lendemain, si Kin-Fo persvrait dans son
+imprudente rsolution, on passerait la frontire.
+
+Le pays, aux environs de Fou-Ning, tait accident. Des nuages de
+sable jaune se droulaient en paisses volutes au-dessus des
+routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivs. On sentait
+encore l le productif territoire du Cleste Empire.
+
+Les chameaux marchaient d'un pas mesur, peu rapide, mais
+constant. Le guide prcdait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchs
+entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
+faon de voyager, et, dans ces conditions, il serait all au bout
+du monde.
+
+Si la route n'tait pas fatigante, la chaleur tait grande. A
+travers les couches atmosphriques trs chauffes par la
+rverbration du sol, se produisaient les plus curieux effets de
+mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
+apparaissaient l'horizon et s'vanouissaient bientt,
+l'extrme satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac de
+quelque navigation nouvelle.
+
+Bien que cette province ft situe aux limites extrmes de la
+Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle ft dserte. Le Cleste
+Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
+population qui se presse sa surface. Aussi, les habitants sont-
+ils nombreux, mme sur la lisire du dsert asiatique.
+
+Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
+reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vtements,
+vaquaient aux travaux de la campagne.
+
+Des troupeaux de moutons jaunes longue queue -- une queue que
+Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient et l sous le
+regard de l'aigle noir. Malheur l'infortun ruminant qui
+s'cartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
+accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
+mouflons, aux jeunes antilopes, et servent mme de chiens de
+chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+
+Puis, des nues de gibier plume s'envolaient de toutes parts. Un
+fusil ne ft pas rest inactif sur cette portion du territoire;
+mais le vrai chasseur n'et pas regard d'un bon oeil, les filets,
+collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
+braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl, de
+millet et de mas.
+
+Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
+tourbillons de cette poussire mongole Ils ne s'arrtaient, ni aux
+ombrages de la route, ni aux fermes isoles de la province, ni aux
+villages, que signalaient de loin en loin les Ours funraires,
+leves la mmoire de quelques hros de la lgende bouddhique.
+Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
+qui ont cette habitude d'aller les uns derrire les autres et dont
+une sonnette rouge, pendue leur cou, rgularisait le pas
+cadenc.
+
+Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
+causeur, gardait toujours la tte de la petite troupe, observant
+la campagne dans un rayon dont l'paisse poussire diminuait
+singulirement l'tendue. Il n'hsitait jamais, d'ailleurs, sur la
+route suivre, mme de certains croisements, auxquels manquait
+le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'prouvant plus de
+mfiance son gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
+prcieux client, de la Centenaire.
+
+Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquitude
+s'accrotre mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
+instant, en effet, et sans tre mme de le prvenir, ils
+pouvaient se trouver en prsence d'un homme qui, d'un coup bien
+appliqu, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+
+Quant Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o
+le souvenir du pass domine les anxits du prsent et de
+l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait t sa vie depuis deux
+mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
+l'inquiter trs srieusement. Depuis le jour o son correspondant
+de San Francisco lui avait envoy la nouvelle de sa prtendue
+ruine, n'tait-il pas entr dans une priode de malchance vraiment
+extraordinaire? Ne s'tablirait-il pas une compensation entre la
+seconde partie de son existence et la premire, dont il avait eu
+la folie de mconnatre les avantages? Cette srie de conjonctures
+adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui tait
+dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait la lui
+reprendre sans coup frir? L'aimable L-ou, par sa prsence, par
+ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet, arriverait-
+elle conjurer les mchants esprits acharns contre sa personne?
+Oui! tout ce pass lui revenait, il s'en proccupait, il s'en
+inquitait! Et Wang!
+
+Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
+jure; mais Wang, le philosophe, l'hte assidu du yamen de Shang-
+Ha, ne serait plus l pour lui enseigner la sagesse!
+
+... Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
+chameau venait d'tre heurt par celui de Kin-Fo, qui avait failli
+choir au milieu de son rve.
+
+-- Sommes-nous arrivs? demanda-t-il.
+
+-- Il est huit heures, rpondit le guide, et je propose de faire
+halte pour dner.
+
+-- Et aprs?
+
+-- Aprs, nous nous remettrons en route.
+
+-- Il fera nuit.
+
+-- Oh! ne craignez pas que je vous gare! La Grande-Muraille n'est
+pas vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
+btes!
+
+-- Soit! rpondit Kin-Fo.
+
+Sur la route, s'levait une masure abandonne. Un petit ruisseau
+coulait auprs, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
+s'y dsaltrer.
+
+Pendant ce temps, avant que la nuit ft tout fait venue, Kin-Fo
+et ses compagnons s'installrent dans cette masure, et, l, ils
+mangrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
+l'apptit.
+
+La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
+Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
+qu'tait ce Ta-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tte
+en homme qui n'est pas rassur, et, autant que possible, il vita
+de rpondre.
+
+Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
+
+-- Non, rpondit le guide, mais des Ta-ping de sa bande ont
+plusieurs fois pass la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
+les rencontrer! Bouddha nous garde des Ta-ping!
+
+A ces rponses, dont le guide ne pouvait videmment comprendre
+toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
+se regardaient en fronant le sourcil, tiraient leur montre, la
+consultaient, et, finalement, hochaient la tte.
+
+Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
+en attendant le jour?
+
+-- Dans cette masure! s'cria le guide. J'aime encore mieux la
+rase campagne! On risque moins d'tre surpris!
+
+-- Il est convenu que nous serons ce soir la Grande- Muraille,
+rpondit Kin-Fo. je veux y tre et j'y serai.
+
+Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+
+Soun, dj galop par la peur, Soun lui-mme, n'osa pas protester.
+
+Le repas termin -- il tait peu prs neuf heures -, le guide se
+leva et donna le signal du dpart.
+
+Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allrent alors
+lui.
+
+Monsieur, dirent-ils, vous tes bien dcid vous remettre entre
+les mains de Lao-Shen?
+
+-- Absolument dcid, rpondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre
+quelque prix que ce soit.
+
+-- C'est jouer trs gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
+campement du Ta-ping!
+
+-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! rpliqua Kin-Fo.
+Libre vous de ne pas me suivre!
+
+Le guide avait allum une petite lanterne de poche. Les deux
+agents s'approchrent, et consultrent une seconde fois leur
+montre.
+
+Il serait certainement plus prudent d'attendre demain, dirent-
+ils en insistant.
+
+-- Pourquoi cela? rpondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
+demain ou aprs-demain qu'il peut l'tre aujourd'hui! En route!
+
+-- En route! rptrent Fry-Craig.
+
+Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
+dj, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
+dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mcontentement
+s'tait rvl sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
+revenir la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+
+Ceci n'avait point chapp Kin-Fo, bien dcid, d'ailleurs, ne
+pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrme, lorsque,
+au moment o il l'aidait remonter sur sa bte, le guide se
+pencha son oreille et murmura ces mots: Dfiez-vous de ces deux
+hommes!
+
+Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
+lui fit signe de se taire, donna le signal du dpart, et la petite
+troupe s'aventura dans la nuit travers la campagne.
+
+Un grain de dfiance tait-il entr dans l'esprit du client de
+Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
+prononces par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
+esprit les deux mois de dvouement que les agents avaient mis
+son service?
+
+Non, en vrit! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
+lui avaient conseill ou de remettre sa visite au campement du
+Ta-ping, ou d'y renoncer?
+
+N'tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
+brusquement quitt Pking? L'intrt mme des deux agents de la
+Centenaire n'tait-il pas que leur client rentrt en possession de
+cette absurde et compromettante lettre?
+
+Il y avait donc l une insistance assez peu comprhensible.
+
+Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
+repris sa place derrire le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
+allrent ainsi pendant deux grandes heures.
+
+Il devait tre bien prs de minuit, lorsque le guide, s'arrtant,
+montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
+vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrire de
+cette ligne s'argentaient quelques sommets, dj clairs par les
+premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+
+La Grande-Muraille! dit le guide.
+
+-- Pouvons-nous la franchir ce soir mme? demanda Kin-Fo.
+
+-- Oui, si vous le voulez absolument! rpondit le guide.
+
+-- Je le veux!
+
+Les chameaux s'taient arrts.
+
+Je vais reconnatre la passe, dit alors le guide. Demeurez et
+attendez-moi.
+
+Il s'loigna.
+
+En ce moment, Craig et Fry s'approchrent de Kin-Fo.
+
+Monsieur?... dit Craig.
+
+-- Monsieur? dit Fry.
+
+Et tous deux ajoutrent: Avez-vous t satisfait de nos services,
+depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
+attachs votre personne?
+
+-- Trs satisfait!
+
+-- Plairait-il monsieur de nous signer ce petit papier pour
+tmoigner qu'il n'a eu qu' se louer de nos bons et loyaux
+services?
+
+-- Ce papier? rpondit Kin-Fo, assez surpris, la vue d'une
+feuille, dtache de son carnet, que lui prsentait Craig.
+
+-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-tre quelque
+compliment de notre directeur!
+
+-- Et sans doute une gratification supplmentaire, ajouta Fry.
+
+-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre monsieur, dit
+Craig en se courbant.
+
+-- Et l'encre ncessaire pour que monsieur puisse nous donner
+cette preuve de gracieuset crite, dit Fry.
+
+Kin-Fo se mit rire et signa.
+
+Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette crmonie en ce
+lieu et cette heure?
+
+-- En ce lieu, rpondit Fry, parce que notre intention n'est pas
+de vous accompagner plus loin!
+
+-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
+il sera minuit!
+
+-- Et que vous importe l'heure?
+
+-- Monsieur, reprit Craig, l'intrt que vous portait notre
+Compagnie d'assurances...
+
+-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.
+
+-- Et vous pourrez vous tuer...
+
+-- Ou vous faire tuer...
+
+-- Tant qu'il vous plaira!
+
+Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
+parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
+dessus de l'horizon, l'orient, et lana jusqu' eux son premier
+rayon.
+
+La lune!... s'cria Fry.
+
+-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'cria Craig. Elle se lve
+minuit... Et votre police n'tant pas renouvele... Vous n'tes
+plus le client de la Centenaire...
+
+-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
+
+-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir! dit Fry.
+
+Et les deux agents, tournant la tte de leur monture, disparurent
+bientt, laissant leur client stupfait.
+
+Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Amricains, peut-tre
+un peu trop pratiques, avait peine cess de se faire entendre,
+qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-
+Fo, qui tenta vainement de se dfendre, sur Soun, qui essaya
+vainement de s'enfuir.
+
+Un instant aprs, le matre et le valet taient entrans dans la
+chambre basse de l'un des bastions abandonns de la Grande-
+Muraille, dont la porte fut soigneusement referme sur eux.
+
+
+XXII
+QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAON PEU INATTENDUE!
+
+La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents
+lieues -, construite au 1e sicle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-
+Ti, s'tend depuis le golfe de Lao-Tong, dans lequel elle trempe
+ses deux jetes, jusque dans le Kan-Sou, o elle se rduit aux
+proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de
+doubles remparts, dfendus par des bastions et des tours, hauts de
+cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques
+leur revtement suprieur, qui suivent avec hardiesse le profil
+des capricieuses montagnes de la frontire russo-chinoise.
+
+Du ct du Cleste Empire, la muraille est en assez mauvais tat.
+Du ct de la Mantchourie, elle se prsente sous un aspect plus
+rassurant, et ses crneaux lui font encore un magnifique ourlet de
+pierres.
+
+De dfenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
+canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi
+bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer travers ses
+portes. Le paravent ne prserve plus la frontire septentrionale
+de l'Empire, pas mme de cette fine poussire mongole, que le vent
+du nord emporte parfois jusqu' sa capitale.
+
+Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions dserts que Kin-Fo
+et Soun, aprs une fort mauvaise nuit passe sur la paille, durent
+s'enfoncer le lendemain matin, escorts par une douzaine d'hommes,
+qui ne pouvaient appartenir qu' la bande de Lao-Shen.
+
+Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'tait plus possible
+Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'tait point le hasard qui
+avait mis ce tratre sur son chemin.
+
+L'ex-client de la Centenaire avait videmment t attendu par ce
+misrable. Son hsitation s'aventurer au-del de la Grande-
+Muraille n'tait qu'une ruse pour drouter les soupons. Ce coquin
+appartenait bien au Ta-ping, et ce ne pouvait tre que par ses
+ordres qu'il avait agi.
+
+Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute ce sujet, aprs avoir
+interrog un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+
+Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre
+chef? demanda-t-il.
+
+-- Nous y serons avant une heure! rpondit cet homme.
+
+En somme, qu'tait venu chercher l'lve de Wang? Le mandataire du
+philosophe! Eh bien, on le conduisait o il voulait aller! Que ce
+ft de bon gr ou de force, il n'y avait pas l de quoi
+rcriminer. Il fallait laisser cela Soun, dont les dents
+claquaient, et qui sentait sa tte de poltron vaciller sur ses
+paules.
+
+Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
+l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir
+essayer de ngocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce
+qu'il dsirait. Tout tait bien.
+
+Aprs avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit,
+non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui
+s'engageaient, droite, dans la partie montagneuse de la
+province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le
+permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, troitement entours,
+n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+
+Une heure et demie aprs, gardiens et prisonniers apercevaient, au
+tournant d'un contrefort, un difice demi ruin.
+
+C'tait une ancienne bonzerie, leve sur une des croupes de la
+montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais,
+en cet endroit perdu de la frontire russo-chinoise, au milieu de
+cette contre dserte, on pouvait se demander quelle sorte de
+fidles osaient frquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent
+quelque peu risquer leur vie, s'aventurer dans ces dfils, trs
+propres aux guet-apens et aux embches.
+
+Si le Ta-ping Lao-Shen avait tabli son campement dans cette
+partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en
+conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+
+Or, une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte rpondit que
+Lao-Shen rsidait effectivement dans cette bonzerie.
+
+Je dsire le voir l'instant, dit Kin-Fo.
+
+-- A l'instant, rpondit le chef.
+
+Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient t pralablement
+enleves, furent introduits dans un large vestibule, formant
+l'atrium du temple. L se tenaient une vingtaine d'hommes en
+armes, trs pittoresques sous leur costume de coureurs de grands
+chemins, et dont les mines farouches n'taient pas prcisment
+rassurantes.
+
+Kin-Fo passa dlibrment entre cette double range de Ta-pin.
+Quant Soun, il dut tre vigoureusement pouss par les paules,
+et il le fut.
+
+Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag dans
+l'paisse muraille, et dont les degrs descendaient assez
+profondment travers le massif de la montagne.
+
+Cela indiquait videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous
+l'difice principal de la bonzerie, et il et t trs difficile,
+pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas
+tenu le fil de ces sinuosits souterraines.
+
+Aprs avoir descendu une trentaine de marches, puis s'tre avancs
+pendant une centaine de pas, la lueur fuligineuse de torches
+portes par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers
+arrivrent au milieu d'une vaste salle qu'clairait demi un
+luminaire de mme espce.
+
+C'tait bien une crypte. Des piliers massifs, orns de ces
+hideuses ttes de monstres qui appartiennent la faune grotesque
+de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaisss,
+dont les nervures se rejoignaient la clef des lourdes votes.
+
+Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine
+l'arrive des deux prisonniers. La salle n'tait pas dserte, en
+effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres
+profondeurs.
+
+C'tait toute la bande des Ta-ping, runie l pour quelque
+crmonie suspecte.
+
+Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de
+haute taille se tenait debout. On et dit le prsident d'un
+tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles prs
+de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+
+Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitt et laissa
+passage aux deux prisonniers.
+
+Lao-Shen, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
+personnage qui se tenait debout.
+
+Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matire, comme un homme
+qui est dcid en finir: Lao-Shen, dit-il, tu as entre les
+mains une lettre qui t'a t envoye par ton ancien compagnon
+Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te
+demander de me la rendre.
+
+A ces paroles, prononces d'une voix ferme, le Ta-ping ne remua
+mme pas la tte. On et dit qu'il tait de bronze.
+
+Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre? reprit Kin-Fo.
+
+Et il attendit une rponse qui ne vint pas.
+
+Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te
+conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera
+pay intgralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras
+pour le toucher, puisse tre inquit cet gard!
+
+Mme silence glacial du sombre Ta-ping, silence qui n'tait pas
+de bon augure.
+
+Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: De quelle somme veux-tu
+que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille tals
+
+Pas de rponse.
+
+Dix mille tals?
+
+Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues
+de cette trange bonzerie.
+
+Une sorte de colre impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres
+mritaient bien qu'on leur fit une rponse, quelle qu'elle ft.
+
+Ne m'entends-tu pas? dit-il au Ta-ping.
+
+Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tte, indiqua qu'il
+comprenait parfaitement.
+
+Vingt mille tals! Trente mille tals! s'cria Kin-Fo. Je t'offre
+ce que te paierait la Centenaire, si j'tais mort. Le double! Le
+triple! Parle! Est-ce assez?
+
+Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
+taciturne, et, croisant les bras: A quel prix, dit-il, veux-tu
+donc me vendre cette lettre?
+
+-- A aucun prix, rpondit enfin le Ta-ping. Tu as offens Bouddha
+en mprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut tre
+veng. Ce n'est que devant la mort que tu connatras ce que valait
+cette faveur d'tre au monde, faveur si longtemps mconnue de
+toi!
+
+Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, Lao-Shen
+fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se
+dfendre, fut garrott, entran. Quelques minutes aprs, il tait
+enferm dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise
+porteurs, et hermtiquement close.
+
+Soun, l'infortun Soun, malgr ses cris, ses supplications, dut
+subir le mme traitement.
+
+C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a mpris
+la vie mrite de mourir!
+
+Cependant, sa mort, si elle lui paraissait invitable, tait moins
+proche qu'il ne le supposait.
+
+Mais quel pouvantable supplice le rservait ce cruel Ta-ping,
+il ne pouvait l'imaginer.
+
+Des heures se passrent. Kin-Fo, dans cette cage, o on l'avait
+emprisonn, s'tait senti enlev, puis transport sur un vhicule
+quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le
+fracas des armes de son escorte ne lui laissrent aucun doute. On
+l'entranait au loin. O? Il et vainement tent de l'apprendre.
+
+Sept huit heures aprs son enlvement, Kin-Fo sentit que la
+chaise s'arrtait, qu'on soulevait bras d'hommes la caisse dans
+laquelle il tait enferm, et bientt un dplacement moins rude
+succda aux secousses d'une route de terre.
+
+Suis-je donc sur un navire? se dit-il.
+
+Des mouvements trs accuss de roulis et de tangage, un
+frmissement d'hlice le confirmrent dans cette ide qu'il tait
+sur un steamer.
+
+La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'pargnent des
+tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!
+
+Cependant deux fois vingt-quatre heures s'coulrent encore. A
+deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture tait introduite
+dans sa cage par une petite trappe coulisse, sans que le
+prisonnier pt voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune
+rponse ft faite ses demandes.
+
+Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui
+faisait si belle, avait cherch des motions! Il n'avait pas voulu
+que son coeur cesst de battre, sans avoir au moins une fois
+palpit! Eh bien, ses voeux taient satisfaits et au-del de ce
+qu'il aurait pu souhaiter!
+
+Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait
+voulu mourir en pleine lumire. La pense que cette cage serait
+d'un instant l'autre prcipite dans les flots, lui tait
+horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernire fois, ni la
+pauvre L-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en
+tait trop.
+
+Enfin, aprs un laps de temps qu'il n'avait pu valuer, il lui
+sembla que cette longue navigation venait de cesser tout coup.
+Les trpidations de l'hlice cessrent. Le navire qui portait sa
+prison s'arrtait. Kin-Fo sentit que sa cage tait de nouveau
+souleve.
+
+Pour cette fois, c'tait bien le moment suprme, et le condamn
+n'avait plus qu' demander pardon des erreurs de sa vie.
+
+Quelques minutes s'coulrent, -- des annes, des sicles!
+
+A son grand tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
+reposait de nouveau sur un terrain solide.
+
+Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large
+bandeau lui fut immdiatement appliqu sur les yeux, et il se
+sentit brusquement attir au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo
+dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligrent
+s'arrter.
+
+S'il s'agit de mourir enfin, s'cria-t-il, je ne vous demande pas
+de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-
+moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas
+de regarder la mort!
+
+-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn le
+dsire!
+
+Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach. Kin-Fo
+jeta alors un regard avide autour de lui...
+
+tait-il le jouet d'un rve? Une table, somptueusement servie,
+tait l, devant laquelle cinq convives, l'air souriant,
+paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non
+occupes semblaient demander deux derniers convives.
+
+Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je
+vois? s'cria Kin-Fo avec un accent impossible rendre.
+
+Mais non! Il ne s'abusait pas. C'tait Wang, le philosophe!
+C'taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-
+l mmes qu'il avait traits, deux mois auparavant, sur le bateau-
+fleurs de la rivire des Perles, ses compagnons de jeunesse, les
+tmoins de ses adieux la vie de garon!
+
+Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il tait chez lui, dans la
+salle manger de son yamen de Shang-Ha!
+
+Si c'est toi! s'cria-t-il en s'adressant Wang, si ce n'est pas
+ton ombre, parle-moi...
+
+-- C'est moi-mme, ami, rpondit le philosophe. Pardonneras-tu
+ton vieux matre, la dernire et un peu rude leon de philosophie
+qu'il ait d te donner?
+
+-- Eh quoi! s'cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!
+
+-- C'est moi, rpondit Wang, moi qui ne m'tais charg de la
+mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charget
+pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'tais pas ruin, et qu'un
+moment viendrait o tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien
+compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera
+dsormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider
+ te faire comprendre, en te mettant en prsence de la mort, quel
+est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je
+t'ai laiss et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien
+que mon coeur en saignt, presque au-del de ce qu'il tait humain
+de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'tait aprs le
+bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en
+route!
+
+Kin-Fo tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur
+sa poitrine.
+
+Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, trs mu, si encore j'avais couru
+tout seul! Mais quel mal je t'ai donn! Combien il t'a fallu
+courir toi-mme, et quel bain je t'ai forc de prendre au pont de
+Palikao!
+
+-- Ah! celui-l, par exemple, rpondit Wang en riant, il m'a fait
+bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie!
+J'avais trs chaud et l'eau tait trs froide! Mais bah! je m'en
+suis tir! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les
+autres!
+
+-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.
+
+-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le
+secret du bonheur est l!
+
+Soun entrait alors, ple comme un homme que le mal de mer vient de
+torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son
+matre, l'infortun valet avait d refaire toute cette traverse
+de Fou-Ning Shang-Ha, et dans quelles conditions! On en pouvait
+juger sa mine!
+
+Kin-Fo, aprs s'tre arrach aux treintes de Wang, serrait la
+main de ses amis.
+
+Dcidment, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai t un fou
+jusqu'ici!...
+
+-- Et tu peux redevenir un sage! rpondit le philosophe.
+
+-- J'y tcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer
+mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un
+petit papier qui a t pour moi la cause de trop de tribulations,
+pour qu'il me soit permis de le ngliger. Qu'est dcidment
+devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang?
+Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fch de
+la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen,
+s'il en est encore dtenteur, ne peut attacher aucune importance
+ce chiffon de papier, et je trouverais fcheux qu'il pt tomber
+entre des mains... peu dlicates!
+
+Sur ce, tout le monde se mit rire.
+
+Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a dcidment gagn ses msaventures
+d'tre devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indiffrent
+d'autrefois! Il pense en homme rang!
+
+-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde
+lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque
+je l'aurai brle, et que j'en aurai vu les cendres disperses
+tous les vents!
+
+-- Srieusement, tu tiens donc ta lettre?... reprit Wang.
+
+-- Certes, rpondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut de vouloir la
+conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, mon cher lve, il n'y a ton dsir qu'un
+empchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-
+Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...
+
+-- Vous ne l'avez plus!
+
+-- Non.
+
+-- Vous l'avez dtruite?
+
+-- Non! Hlas! non!
+
+-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore d'autres
+mains?
+
+-- Oui!
+
+-- A qui? qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience tait
+bout. Oui! A qui?
+
+-- A quelqu'un qui a tenu ne la rendre qu' toi-mme!
+
+En ce moment, la charmante L-ou, qui, cache derrire un
+paravent, n'avait rien perdu de cette scne, apparaissait, tenant
+la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en
+signe de dfi.
+
+Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+
+Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plat! lui dit
+l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrire le
+paravent. Les affaires avant tout, mon sage mari!
+
+Et, lui mettant la lettre sous les yeux: Mon petit frre cadet
+reconnat-il son oeuvre?
+
+-- Si je la reconnais! s'cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait
+pu crire cette sotte lettre!
+
+-- Eh bien, donc, avant tout, rpondit L-ou, ainsi que vous en
+avez tmoign le trs lgitime dsir, dchirez-la, brlez-la,
+anantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du
+Kin-Fo qui l'avait crite!
+
+-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumire le lger papier,
+mais, prsent, mon cher coeur! permettez votre mari
+d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de prsider ce
+bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!
+
+-- Et nous aussi! s'crirent les cinq convives. Cela donne trs
+faim d'tre trs contents!
+
+Quelques jours aprs, l'interdiction impriale tant leve, le
+mariage s'accomplissait.
+
+Les deux poux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!
+
+Mille et dix mille flicits les attendaient dans la vie!
+
+Il faut aller en Chine pour voir cela!
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
+
+***** This file should be named 14162-8.txt or 14162-8.zip *****
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Les tribulations d'un chinois en Chine
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+\par Author: Jules Verne
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
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+\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{
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+ PEU}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017883 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003300000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POS\'c9S D'UNE FA\'c7ON PLUS NETTE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017884 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003400000000}}}{\fldrslt {15}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'\'8cIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA\'cf}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017885 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003500000000}}}{\fldrslt {25}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+IV DANS LEQUEL KIN-FO RE\'c7OIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A D\'c9J\'c0 HUIT JOURS DE RETARD}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017886 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003600000000}}}{\fldrslt {33}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+-OU RE\'c7OIT UNE LETTRE QU'ELLE E\'dbT PR\'c9F\'c9R\'c9 NE PAS RECEVOIR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017887 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003700000000}}}{\fldrslt {45}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017888"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800380038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VI QUI DONNERA PEUT-
+\'caTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE \'ab\~LA CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017888 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003800000000}}}{\fldrslt {53}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017889"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800380039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU C\'c9LESTE EMPIRE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017889 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003900000000}}}{\fldrslt {64}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017890"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII O\'d9
+ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION S\'c9RIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS S\'c9RIEUSEMENT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017890 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003000000000}}}{\fldrslt {77}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017891"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULI\'c8RE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-\'caTRE PAS LE LECTEUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017891 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003100000000}}}{\fldrslt {84}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017892"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PR\'c9SENT\'c9S AU NOUVEAU CLIENT DE LA \'ab\~CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017892 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003200000000}}}{\fldrslt {95}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017893"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS C\'c9L\'c8BRE DE L'EMPIRE DU MILIEU}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017893 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003300000000}}}{\fldrslt {103}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017894"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT \'c0 L'AVENTURE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017894 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003400000000}}}{\fldrslt {114}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017895"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA C\'c9L\'c8BRE COMPLAINTE DES \'ab\~CINQ VEILLES DU CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017895 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003500000000}}}{\fldrslt {127}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017896"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIV O\'d9
+ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017896 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003600000000}}}{\fldrslt {140}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017897"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XV QUI R\'c9
+SERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-\'caTRE AU LECTEUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017897 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003700000000
+}}}{\fldrslt {152}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017898"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS C\'c9LIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017898 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003800000000}}}{\fldrslt {164}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017899"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003800390039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017899 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003900000000}}}{\fldrslt {174}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017900"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVIII O\'d9
+ CRAIG ET FRY, POUSS\'c9S PAR LA CURIOSIT\'c9, VISITENT LA CALE DE LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017900 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003000000000}}}{\fldrslt {186}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017901"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb, NI POUR SON \'c9QUIPAGE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017901 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003100000000}}}{\fldrslt {200}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017902"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XX O\'d9
+ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017902 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003200000000}}}{\fldrslt {213}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017903"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTR\'caME SATISFACTION}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017903 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003300000000}}}{\fldrslt {228}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017904"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU \'c9CRIRE LUI-M\'caME, TANT IL FINIT D'UNE FA\'c7ON PEU INATTENDUE\~!}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017904 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003400000000}}}{\fldrslt {242}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017883}I\line OU LA PERSONNALIT\'c9 ET LA NATIONALIT\'c9 DES PERSONNAGES SE D\'c9GAGENT PEU \'c0 PEU
+{\*\bkmkend _Toc98017883}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Il faut pourtant convenir que la vie a du bon\~! s'\'e9cria l'un des convives, accoud\'e9 sur le bras de son si\'e8ge \'e0
+ dossier de marbre, en grignotant une racine de n\'e9nuphar au sucre.
+\par
+\par \endash Et du mauvais aussi\~! r\'e9pondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant d'un d\'e9licat aileron de requin avait failli \'e9trangler\~!
+\par
+\par \endash Soyons philosophes\~! dit alors un personnage plus \'e2g\'e9, dont le nez supportait une \'e9norme paire de lunettes \'e0 larges verres, mont\'e9es sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'\'e9
+trangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorg\'e9es de ce nectar\~! C'est la vie, apr\'e8s tout\~!\~\'bb
+\par
+\par Et cela dit, cet \'e9picurien, d'humeur accommodante, avala un verre d'un excellent vin ti\'e8de, dont la l\'e9g\'e8re vapeur s'\'e9chappait lentement d'une th\'e9i\'e8re de m\'e9tal.
+\par
+\par \'ab\~Quant \'e0 moi, reprit un quatri\'e8me convive, l'existence me parait tr\'e8s acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien faire\~!
+\par
+\par \endash Erreur\~! riposta le cinqui\'e8me. Le bonheur est dans l'\'e9tude et le travail. Acqu\'e9rir la plus grande somme possible de connaissances, c'est chercher \'e0 se rendre heureux\~!\'85
+\par
+\par \endash Et \'e0 apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien\~!
+\par
+\par \endash N'est-ce pas le commencement de la sagesse\~?
+\par
+\par \endash Et quelle en est la fin\~?
+\par
+\par \endash La sagesse n'a pas de fin\~! r\'e9pondit philosophiquement l'homme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction supr\'eame\~!\~\'bb
+\par
+\par Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement \'e0 l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-\'e0-dire la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse. Indiff\'e9rent et distrait, celui-ci \'e9
+coutait sans rien dire toute cette dissertation interpocula.
+\par
+\par \'ab\~Voyons\~! Que pense notre h\'f4te de ces divagations apr\'e8s boire\~? Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise\~? Est-il pour ou contre\~?\~\'bb
+\par
+\par L'amphitryon croquait nonchalamment quelques p\'e9pins de past\'e8ques\~; il se contenta, pour toute r\'e9ponse, d'avancer d\'e9daigneusement les l\'e8vres, en homme qui semble ne prendre int\'e9r\'eat \'e0 rien.
+\par
+\par \'ab\~Peuh\~!\~\'bb fit-il.
+\par
+\par C'est, par excellence, le mot des indiff\'e9rents. Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C'est une \'ab\~moue\~\'bb articul\'e9e.
+\par
+\par Les cinq convives que traitait cet ennuy\'e9 le press\'e8rent alors d'arguments, chacun en faveur de sa th\'e8se. On voulait avoir son opinion. Il se d\'e9fendit d'abord de r\'e9
+pondre, et finit par affirmer que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'\'e9tait une \'ab\~invention\~\'bb assez insignifiante, peu r\'e9jouissante en somme\~!
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 bien notre ami\~!
+\par
+\par \endash Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore troubl\'e9 son repos\~!
+\par
+\par \endash Et quand il est jeune\~!
+\par
+\par \endash Jeune et bien portant\~!
+\par
+\par \endash Bien portant et riche\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s riche\~!
+\par
+\par \endash Plus que tr\'e8s riche\~!
+\par
+\par \endash Trop riche peut-\'eatre\~!\~\'bb
+\par
+\par Ces interpellations s'\'e9taient crois\'e9es comme les p\'e9tards d'un feu d'artifice, sans m\'eame amener un sourire sur l'impassible physionomie de l'amphitryon. Il s'\'e9tait content\'e9 de hausser l\'e9g\'e8rement les \'e9
+paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter, f\'fbt-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas m\'eame coup\'e9 les premi\'e8res pages\~!
+\par
+\par Et, cependant, cet indiff\'e9rent comptait trente et un ans au plus, il se portait \'e0 merveille, il poss\'e9dait une grande fortune, son esprit n'\'e9tait pas sans culture, son intelligence s'\'e9
+levait au-dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque \'e0 tant d'autres pour \'eatre un des heureux de ce monde\~! Pourquoi ne l'\'e9tait-il pas\~?
+\par
+\par Pourquoi\~?
+\par
+\par La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un coryph\'e9e du ch\'9cur antique\~: \'ab\~Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a \'e9t\'e9 que n\'e9
+gatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant\'e9. Pour en bien jouir, il faut en avoir \'e9t\'e9 priv\'e9 quelquefois. Or, tu n'as jamais \'e9t\'e9 malade\'85 je veux dire\~: tu n'as jamais \'e9t\'e9 malheureux\~! C'est l\'e0 ce qui manque \'e0
+ ta vie. Qui peut appr\'e9cier le bonheur, si le malheur ne l'a jamais touch\'e9, ne f\'fbt-ce qu'un instant\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein d'un champagne puis\'e9 aux meilleures marques\~: \'ab\~Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre h\'f4te, dit-il, et quelques douleurs \'e0 sa vie\~!\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+\par
+\par L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son apathie habituelle.
+\par
+\par O\'f9 se tenait cette conversation\~? \'c9tait-ce dans une salle \'e0 manger europ\'e9enne, \'e0 Paris, \'e0 Londres, \'e0 Vienne, \'e0 P\'e9tersbourg\~? Ces six convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien ou du Nouveau Monde\~
+? Quels \'e9taient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison\~?
+\par
+\par En tout cas, ce n'\'e9taient pas des Fran\'e7ais, puisqu'ils ne parlaient pas politique\~!
+\par
+\par Les six convives \'e9taient attabl\'e9s dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement d\'e9cor\'e9. A travers le lacis des vitres bleues ou orang\'e9es se glissaient, \'e0 cette heure, les derniers rayons du soleil. Ext\'e9rieurement \'e0
+ la baie des fen\'eatres, la brise du soir balan\'e7ait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores m\'ealaient leurs p\'e2les lueurs aux lumi\'e8res mourantes du jour. Au-dessus, la cr\'ea
+te des baies s'enjolivait d'arabesques d\'e9coup\'e9es, enrichies de sculptures vari\'e9es, repr\'e9sentant des beaut\'e9s c\'e9lestes et terrestres, animaux ou v\'e9g\'e9taux d'une faune et d'une flore fantaisistes.
+\par
+\par Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces \'e0 double biseau. Au plafond, une \'ab\~punka\~\'bb, agitant ses ailes de percale peinte rendait supportable la temp\'e9rature ambiante.
+\par
+\par La table, c'\'e9tait un vaste quadrilat\'e8re en laque noire. Pas de nappe \'e0 sa surface, qui refl\'e9tait les nombreuses pi\'e8ces d'argenterie et de porcelaine comme e\'fbt fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carr
+\'e9s de papier, orn\'e9s de devises, dont chaque invit\'e9 avait pr\'e8s de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des si\'e8ges \'e0 dossiers de marbre, bien pr\'e9f\'e9rables sous cette latitude aux revers capitonn\'e9
+s de l'ameublement moderne.
+\par
+\par Quant au service, il \'e9tait fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs s'entrem\'ealaient de lis et de chrysanth\'e8mes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement contourn\'e9s \'e0
+ leurs bras. Souriantes et enjou\'e9es, elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de l'autre, elles agitaient gracieusement un large \'e9ventail, qui ravivait les courants d'air d\'e9plac\'e9s par la punka du plafond.
+\par
+\par Le repas n'avait rien laiss\'e9 \'e0 d\'e9sirer. Qu'imaginer de plus d\'e9licat que cette cuisine \'e0 la fois propre et savante\~? Le Bignon de l'endroit, sachant qu'il s'adressait \'e0 des connaisseurs, s'\'e9tait surpass\'e9
+ dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du d\'eener.
+\par
+\par Au d\'e9but et comme entr\'e9e de jeu, figuraient des g\'e2teaux sucr\'e9s, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hu\'eetres de Ning-Po. Puis se succ\'e9d\'e8rent, \'e0 courts intervalles, des \'9cufs poch\'e9
+s de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux \'9cufs brouill\'e9s, des fricass\'e9es de \'ab\~ging-seng\~\'bb, des ou\'efes d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des t\'ea
+tards d'eau douce, des jaunes de crabe en rago\'fbt, des g\'e9siers de moineau et des yeux de mouton piqu\'e9s d'une pointe d'ail, des ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucr\'e9
+es de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines d'arachides, amandes sal\'e9es, mangues savoureuses, fruits du \'ab\~long-yen\~\'bb \'e0 chair blanche, et du \'ab\~lit-chi\~\'bb \'e0 pulpe p\'e2le, ch\'e2taignes d'e
+au, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros\'e9 de bi\'e8re, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l'in\'e9vitable riz, pouss\'e9 entre les l\'e8vres des convives
+\'e0 l'aide de petits b\'e2tonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance.
+\par
+\par Le moment vint enfin o\'f9 les jeunes servantes apport\'e8rent, non pas de ces bols \'e0 la mode europ\'e9enne, qui contiennent un liquide parfum\'e9, mais des serviettes imbib\'e9
+es d'eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extr\'eame satisfaction.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+\par
+\par En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans le salon. Les chanteuses \'e9taient jeunes, jolies, de tenue modeste et d\'e9cente. Mais quelle musique et quelle m\'e9thode\~
+! Des miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit\'e9, s'\'e9levant en notes aigu\'ebs jusqu'aux derni\'e8res limites de perception du sens auditif\~! Quant aux instruments, violons dont les cordes s'enchev\'ea
+traient dans les fils de l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas ressemblant \'e0 de petits pianos portatifs, ils \'e9taient dignes des chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient \'e0 grand fracas.
+\par
+\par Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme de son r\'e9pertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte blanche, ses musiciens jou\'e8rent le Bouquet des dix Fleurs, morceau tr\'e8s \'e0
+ la mode alors, dont raffolait le beau monde.
+\par
+\par Puis, la troupe chantante et ex\'e9cutante, bien pay\'e9e d'avance, se retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire encore une importante r\'e9colte dans les salons voisins.
+\par
+\par Les six convives quitt\'e8rent alors leur si\'e8ge, mais uniquement pour passer d'une table \'e0 une autre, \endash ce qu'ils firent non sans grandes c\'e9r\'e9monies et compliments de toutes sortes.
+\par
+\par Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse \'e0 couvercle, agr\'e9ment\'e9e du portrait de B\'f4dhidharama, le c\'e9l\'e8bre moine bouddhiste, d\'e9bout sur son radeau l\'e9gendaire. Chacun re\'e7ut aussi une pinc\'e9e de th\'e9
+, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussit\'f4t.
+\par
+\par Quel th\'e9\~! Il n'\'e9tait pas \'e0 craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui l'avait fourni, l'e\'fbt falsifi\'e9 par le m\'e9lange malhonn\'eate de feuilles \'e9trang\'e8res, ni qu'il e\'fbt d\'e9j\'e0 subi une premi\'e8re infusion et ne f\'fb
+t plus bon qu'\'e0 balayer les tapis, ni qu'un pr\'e9parateur ind\'e9licat l'e\'fbt teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse\~!
+\par
+\par C'\'e9tait le th\'e9 imp\'e9rial dans toute sa puret\'e9. C'\'e9taient ces feuilles pr\'e9cieuses semblables \'e0 la fleur elle-m\'eame, ces feuilles de la premi\'e8re r\'e9colte du mois
+de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gant\'e9es, ont seuls le droit de cueillir\~!
+\par
+\par Un Europ\'e9en n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour c\'e9l\'e9brer cette boisson, que les six convives humaient \'e0 petites gorg\'e9es, sans s'extasier autrement, \endash en connaisseurs qui en avaient l'habitude.
+\par
+\par C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en \'e9taient plus \'e0 appr\'e9cier les d\'e9licatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne soci\'e9t\'e9, richement v\'eatus de la \'ab\~han-chaol\~\'bb, l\'e9g\'e8re chemisette, du \'ab\~ma-coual\~\'bb
+, courte tunique, de la \'ab\~haol\~\'bb, longue robe se boutonnant sur le c\'f4t\'e9\~; ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piqu\'e9es, aux jambes pantalons de soie que serrait \'e0 la taille une \'e9charpe \'e0
+ glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brod\'e9, l'\'e9ventail \'e0 la ceinture, ces aimables personnages \'e9taient n\'e9s au pays m\'eame o\'f9 l'arbre \'e0 th\'e9
+ donne une fois l'an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin, ils l'avaient savour\'e9 comme il le m\'e9ritait pour la d\'e9licatesse de ses pr
+\'e9parations\~; mais son menu, qui e\'fbt \'e9tonn\'e9 un \'e9tranger, n'\'e9tait pas pour les surprendre.
+\par
+\par En tout cas, ce \'e0 quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o\'f9 ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait trait\'e9s, ce jour-l\'e0, ils l'apprirent alors.
+
+\par
+\par Les tasses \'e9taient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la derni\'e8re fois, l'indiff\'e9rent, s'accoudant sur la table, les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes\~: \'ab\~Mes amis, \'e9coutez-moi sans rire. Le sort en est jet
+\'e9. Je vais introduire dans mon existence un \'e9l\'e9ment nouveau, qui en dissipera peut-\'eatre la monotonie\~! Sera-ce un bien, sera-ce un mal\~? l'avenir me l'apprendra. Ce d\'eener, auquel je vous ai convi\'e9s, est mon d\'eener d'adieu \'e0
+ la vie de gar\'e7on. Dans quinze jours, je serai mari\'e9, et\'85
+\par
+\par \endash Et tu seras le plus heureux des hommes\~! s'\'e9cria l'optimiste. Regarde\~! Les pronostics sont pour toi\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, tandis que les lampes cr\'e9pitaient en jetant de p\'e2les lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fen\'eatres, et les petites feuilles de th\'e9 flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant d'heureux pr\'e9
+sages qui ne pouvaient tromper\~!
+\par
+\par Aussi, tous de f\'e9liciter leur h\'f4te, qui re\'e7ut ces compliments avec la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne, destin\'e9e au r\'f4le d'\'ab\~\'e9l\'e9ment nouveau\~\'bb, dont il avait fait choix, aucun n'eut l'indiscr\'e9
+tion de l'interroger \'e0 ce sujet.
+\par
+\par Cependant, le philosophe n'avait pas m\'eal\'e9 sa voix au concert g\'e9n\'e9ral des f\'e9licitations. Les bras crois\'e9s, les yeux \'e0 demi clos, un sourire ironique sur les l\'e8
+vres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le compliment\'e9.
+\par
+\par Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'\'e9paule, et, d'une voix qui semblait moins calme que d'habitude\~: \'ab\~Suis-je donc trop vieux pour me marier\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Trop jeune\~?
+\par
+\par \endash Pas davantage.
+\par
+\par \endash Tu trouves que j'ai tort\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre\~!
+\par
+\par \endash Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour me rendre heureux.
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?\'85
+\par
+\par \endash C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'\'eatre\~! S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais\~! S'ennuyer \'e0 deux, c'est pire\~!
+\par
+\par \endash Je ne serai donc jamais heureux\~?\'85
+\par
+\par \endash Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur\~!
+\par
+\par \endash Le malheur ne peut m'atteindre\~!
+\par
+\par \endash Tant pis, car alors tu es incurable\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ces philosophes\~! s'\'e9cria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les \'e9couter. Ce sont des machines \'e0 th\'e9ories\~! Ils en fabriquent de toute sorte\~! Pure camelote, qui ne vaut rien \'e0 l'user\~! Marie-toi, marie-toi, ami\~
+! J'en ferais autant, si je n'avais fait v\'9cu de ne jamais rien faire\~! Marie-toi, et, comme disent nos po\'e8tes, puissent les deux ph\'e9nix t'appara\'eetre toujours tendrement unis\~! Mes amis, je bois au bonheur de notre h\'f4te\~!
+\par
+\par \endash Et moi, r\'e9pondit le philosophe, je bois \'e0 la prochaine intervention de quelque divinit\'e9 protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l'\'e9preuve du malheur\~!\~\'bb
+\par
+\par Sur ce toast assez bizarre, les convives se lev\'e8rent, rapproch\'e8rent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte\~; puis, apr\'e8s les avoir successivement baiss\'e9s et remont\'e9s en inclinant la t\'eate, ils prirent cong\'e9
+ les uns des autres.
+\par
+\par A la description du salon dans lequel ce repas a \'e9t\'e9 donn\'e9, au menu exotique qui le composait, \'e0 l'habillement des convives, \'e0 leur mani\'e8re de s'exprimer, peut-\'eatre aussi \'e0 la singularit\'e9 de leurs th\'e9ories, le lecteur a devin
+\'e9 qu'il s'agissait de Chinois, non de ces \'ab\~C\'e9lestials\~\'bb qui semblent avoir \'e9t\'e9 d\'e9coll\'e9s d'un paravent ou \'eatre en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du C\'e9leste Empire, d\'e9j\'e0 \'ab\~europ\'e9ennis\'e9s\~
+\'bb par leurs \'e9tudes, leurs voyages, leurs fr\'e9quentes communications avec les civilis\'e9s de l'Occident.
+\par
+\par En effet, c'\'e9tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivi\'e8re des Perles \'e0 Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn\'e9 de l'ins\'e9
+parable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatri\'e8me classe \'e0 bouton bleu, Yin-Pang, riche n\'e9gociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci \endash
+ et Houal le lettr\'e9.
+\par
+\par Et cela se passait le vingt-septi\'e8me jour de la quatri\'e8me lune, pendant la premi\'e8re de ces cinq veilles, qui se partagent si po\'e9tiquement les heures de la nuit chinoise.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017884}II\line DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POS\'c9S D'UNE FA\'c7ON PLUS NETTE
+{\*\bkmkend _Toc98017884}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Si Kin-Fo avait donn\'e9 ce d\'eener d'adieu \'e0 ses amis de Canton, c'est que c'\'e9tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu'il avait pass\'e9
+ une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit compter un jeune homme riche et g\'e9n\'e9reux, les quatre invit\'e9s du bateau-fleurs \'e9taient les seuls qui lui restassent \'e0 cette \'e9poque. Quant aux autres, dispers\'e9
+s aux hasards de la vie, il e\'fbt vainement cherch\'e9 \'e0 les r\'e9unir.
+\par
+\par Kin-Fo habitait alors Shang-Ha\'ef, et, pour faire changer d'air \'e0 son ennui, il \'e9tait venu le promener pendant quelques jours \'e0 Canton. Mais, ce soir m\'eame, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points principaux de la c\'f4
+te et revenir tranquillement \'e0 son yamen.
+\par
+\par Si Wang avait accompagn\'e9 Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait jamais son \'e9l\'e8ve, auquel les le\'e7ons ne manquaient pas. A vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences perdues\~; mais la \'ab\~machine \'e0
+ th\'e9ories\~\'bb \endash ainsi que l'avait dit ce viveur de Tim \endash ne se fatiguait pas d'en produire.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend \'e0 se transformer, et qui ne se sont jamais ralli\'e9s aux Tartares. On n'e\'fbt pas rencontr\'e9 son pareil dans les provinces du Sud, o\'f9 les hautes et basses classes se
+sont plus intimement m\'e9lang\'e9es avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son p\'e8re ni par sa m\'e8re, dont les familles, depuis la conqu\'eate, se tenaient \'e0 l'\'e9cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines. Grand, bien b\'e2ti, plut
+\'f4t blanc que jaune, les sourcils trac\'e9s en droite ligne, les yeux dispos\'e9s suivant l'horizontale et se relevant \'e0 peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il e\'fbt \'e9t\'e9 remarqu\'e9 m\'eame aupr\'e8s des plus beaux sp\'e9
+cimens des populations de l'Occident.
+\par
+\par En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'\'e9tait que par son cr\'e2ne soigneusement ras\'e9, son front et son cou sans un poil, sa magnifique queue, qui, prenant naissance \'e0 l'occiput, se d\'e9roulait sur son dos comme un serpent de jais. Tr\'e8
+s soign\'e9 de sa personne, il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa l\'e8vre sup\'e9rieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-dessous le point d'orgue de l'\'e9
+criture musicale. Ses ongles s'allongeaient de plus d'un centim\'e8tre, preuve qu'il appartenait bien \'e0 cette cat\'e9gorie de gens fortun\'e9s qui peuvent vivre sans rien faire. Peut-\'eatre, aussi, la nonchalance de sa d\'e9
+marche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore \'e0 ce \'ab\~comme il faut\~\'bb qui se d\'e9gageait de toute sa personne.
+\par
+\par D'ailleurs Kin-Fo \'e9tait n\'e9 \'e0 P\'e9king, avantage dont les Chinois se montrent tr\'e8s fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement r\'e9pondre\~: \'ab\~Je suis d'En-Haut\~!\~\'bb. C'\'e9tait \'e0 P\'e9king, en effet, que son p\'e8
+re Tchoung-H\'e9ou demeurait au moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer d\'e9finitivement \'e0 Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire, poss\'e9dait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le commerce. Pendant les premi\'e8res ann\'e9es de sa carri\'e8re, tout ce que produit ce riche territoire si peupl\'e9
+, papiers de Swatow, soieries de Sou-Tch\'e9ou, sucres candis de Formose, th\'e9s de Hankow et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fut pour lui \'e9l\'e9ment de n\'e9goce et mati\'e8re \'e0
+ trafic. Sa principale maison de commerce, son \'ab\~hong\~\'bb \'e9tait \'e0 Shang-Ha\'ef mais il poss\'e9dait des comptoirs \'e0 Nan-King, \'e0 Tien-Tsin, \'e0 Macao, \'e0 Hong-Kong. Tr\'e8s m\'eal\'e9 au mouvement europ\'e9en, c'\'e9
+taient les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'\'e9tait le c\'e2ble \'e9lectrique qui lui donnait le cours des soieries \'e0 Lyon et de l'opium \'e0 Calcutta. Aucun de ces agents du progr\'e8s, vapeur ou \'e9lectricit\'e9
+, ne le trouvait r\'e9fractaire, ainsi que le sont la plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du gouvernement, dont ce progr\'e8s diminue peu \'e0 peu le prestige.
+\par
+\par Bref, Tchoung-H\'e9ou man\'9cuvra si habilement, aussi bien dans son commerce avec l'int\'e9rieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons portugaises, fran\'e7aises, anglaises ou am\'e9ricaines de Shang-Ha\'ef
+ de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o\'f9 Kin-Fo venait au monde, sa fortune d\'e9passait d\'e9j\'e0 quatre cent mille dollars.
+\par
+\par Or, pendant les ann\'e9es qui suivirent, cette \'e9pargne allait \'eatre doubl\'e9e, gr\'e2ce \'e0 la cr\'e9ation d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le \'ab\~commerce des coolies du Nouveau Monde\~\'bb.
+\par
+\par On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et hors de proportion avec l'\'e9tendue de ce vaste territoire, diversement mais po\'e9tiquement nomm\'e9 C\'e9leste Empire, Empire du Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+\par
+\par On ne l'\'e9value pas \'e0 moins de trois cent soixante millions d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, m\'eame avec ses nombreuses rizi\'e8
+res, ses immenses cultures de millet et de bl\'e9, ne suffit pas \'e0 le nourrir. De l\'e0 un trop-plein qui ne demande qu'\'e0 s'\'e9chapper par ces trou\'e9es que les canons anglais et fran\'e7ais ont faites aux murailles mat\'e9rielles et morales du C
+\'e9leste Empire.
+\par
+\par C'est vers l'Am\'e9rique du Nord et principalement sur l'\'c9tat de Californie, que s'est d\'e9vers\'e9 ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec une telle violence, que le Congr\'e8s a d\'fb
+ prendre des mesures restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomm\'e9e \'ab\~la peste jaune\~\'bb. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'\'e9migrants chinois aux \'c9
+tats-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'e\'fbt \'e9t\'e9 l'absorption de la race anglo-saxonne au profit de la race mongole.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste \'e9chelle. Ces coolies, vivant d'une poign\'e9e de riz, d'une tasse de th\'e9 et d'une pipe de tabac, aptes \'e0 tous les m\'e9tiers, r\'e9ussirent rapidement au lac Sal\'e9
+, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'\'c9tat de Californie, o\'f9 ils abaiss\'e8rent consid\'e9rablement le prix de la main-d'\'9cuvre.
+\par
+\par Des compagnies se form\'e8rent donc pour le transport de ces \'e9migrants si peu co\'fbteux. On en compta cinq, qui op\'e9raient le racolage dans cinq provinces du C\'e9leste Empire, et une sixi\'e8me, fix\'e9e \'e0 San Francisco. Les premi\'e8res exp\'e9
+diaient, la derni\'e8re recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la r\'e9exp\'e9diait.
+\par
+\par Ceci demande une explication.
+\par
+\par Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les \'ab\~M\'e9licains\~\'bb, nom qu'ils donnent aux populations des \'c9tats-Unis, mais \'e0 une condition, c'est que leurs cadavres seront fid\'e8lement ramen\'e9s \'e0
+ la terre natale pour y \'eatre enterr\'e9s. C'est une des conditions principales du contrat, une clause sine qua non, qui oblige les compagnies envers l'\'e9migrant, et rien ne saurait la faire \'e9luder.
+\par
+\par Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de fonds particuliers, est-elle charg\'e9e de fr\'e9ter les \'ab\~navires \'e0 cadavres\~\'bb, qui repartent \'e0 pleines charges de San Francisco pour Shang-Ha\'ef
+, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de b\'e9n\'e9fices.
+\par
+\par L'habile et entreprenant Tchoung-H\'e9ou sentit cela. Au moment o\'f9 il mourut, en 1866, il \'e9tait directeur de la compagnie de Kouang-Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse des Fonds des Morts, \'e0 San Francisco.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, Kin-Fo, n'ayant plus ni p\'e8re ni m\'e8re, h\'e9ritait d'une fortune \'e9valu\'e9e \'e0 quatre millions de francs plac\'e9e en actions de la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il perdit son p\'e8re, le jeune h\'e9ritier, \'e2g\'e9 de dix-neuf ans, se f\'fbt trouv\'e9 seul, s'il n'e\'fbt eu Wang, l'ins\'e9parable Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+\par
+\par Or, qu'\'e9tait ce Wang\~? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen de Shang-Ha\'ef. Il avait \'e9t\'e9 le commensal du p\'e8re avant d'\'eatre celui du fils. Mais d'o\'f9 venait-il\~? A quel pass\'e9 pouvait-on le rattacher\~
+? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-H\'e9ou et Kin-Fo auraient seuls pu r\'e9pondre.
+\par
+\par Et s'ils avaient jug\'e9 convenable de le faire ce qui n'\'e9tait pas probable, voici ce que l'on e\'fbt appris\~: Personne n'ignore que la Chine est, par excellence, le royaume o\'f9 les insurrections peuvent durer pendant bien des ann\'e9
+es, et soulever des centaines de mille hommes.
+\par
+\par Or, au XVIIe si\'e8cle, la c\'e9l\'e8bre dynastie des Ming, d'origine chinoise, r\'e9gnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en 1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles qui mena\'e7aient la capitale, demanda secours
+\'e0 un roi tartare.
+\par
+\par Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les r\'e9volt\'e9s, profita de la situation pour renverser celui qui avait implor\'e9 son aide, et proclama empereur son propre fils Chun-Tch\'e9.
+\par
+\par A partir de cette \'e9poque, l'autorit\'e9 tartare fut substitu\'e9e \'e0 l'autorit\'e9 chinoise, et le tr\'f4ne occup\'e9 par des empereurs mantchoux.
+\par
+\par Peu \'e0 peu, surtout dans les classes inf\'e9rieures de la population, les deux races se confondirent\~; mais, chez les familles riches du Nord, la s\'e9paration entre Chinois et Tartares se maintint plus strictem
+ent. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus particuli\'e8rement au milieu des provinces septentrionales de l'Empire. L\'e0 se cantonn\'e8rent des \'ab\~irr\'e9conciliables\~\'bb, qui rest\'e8rent fid\'e8les \'e0 la dynastie d\'e9chue.
+\par
+\par Le p\'e8re de Kin-Fo \'e9tait de ces derniers, et il ne d\'e9mentit pas les traditions de sa famille, qui avait refus\'e9 de pactiser avec les Tartares. Un soul\'e8vement contre la domination \'e9trang\'e8re, m\'eame apr\'e8
+s trois cents ans d'exercice, l'e\'fbt trouv\'e9 pr\'eat \'e0 agir.
+\par
+\par Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses opinions politiques.
+\par
+\par Or, en 1860, r\'e9gnait encore cet empereur S'Hi\'e8ne-Fong, qui d\'e9clara la guerre \'e0 l'Angleterre et \'e0 la France, \endash guerre termin\'e9e par le trait\'e9 de P\'e9king, le 25 octobre de ladite ann\'e9e.
+\par
+\par Mais, avant cette \'e9poque, un formidable soul\'e8vement mena\'e7ait d\'e9j\'e0 la dynastie r\'e9gnante. Les Tchang-Mao ou Ta\'ef-ping, les \'ab\~rebelles aux longs cheveux\~\'bb, s'\'e9taient empar\'e9s de Nan-King en 1853 et de Shang-Ha\'ef
+ en 1855 S'Hi\'e8ne-Fong mort, son jeune fils eut fort \'e0 faire pour repousser les Ta\'ef-ping. Sans le vice-roi Li, sans le prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-\'eatre n'e\'fbt-il pu sauver son tr\'f4ne.
+\par
+\par C'est que ces Ta\'ef-ping, ennemis d\'e9clar\'e9s des Tartares, fortement organis\'e9s pour la r\'e9bellion, voulaient remplacer la dynastie des Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes\~; la premi\'e8re \'e0 banni\'e8
+re noire, charg\'e9e de tuer\~; la seconde \'e0 banni\'e8re rouge, charg\'e9e d'incendier\~; la troisi\'e8me \'e0 banni\'e8re jaune, charg\'e9e de piller\~; la quatri\'e8me \'e0 banni\'e8re blanche, charg\'e9e d'approvisionner les trois autres.
+\par
+\par Il y eut d'importantes op\'e9rations militaires dans le Kiang-Sou. Sou-Tch\'e9ou et Kia-Hing, \'e0 cinq lieues de Shang-Ha\'ef, tomb\'e8rent au pouvoir des r\'e9volt\'e9s et furent repris, non sans peine, par les troupes imp\'e9riales. Shang-Ha\'ef, tr
+\'e8s menac\'e9e \'e9tait m\'eame attaqu\'e9e, le 18 ao\'fbt 1860, au moment o\'f9 les g\'e9n\'e9raux Grant et Montauban, commandant l'arm\'e9e anglo-fran\'e7aise, canonnaient les forts du Pe\'ef-Ho.
+\par
+\par Or, \'e0 cette \'e9poque, Tchoung-H\'e9ou, le p\'e8re de Kin-Fo, occupait une habitation pr\'e8s de Shang-Ha\'ef, non loin du magnifique pont que les ing\'e9nieurs chinois avaient jet\'e9 sur la rivi\'e8re de Sou-Tch\'e9ou. Ce soul\'e8vement des Ta\'ef
+-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais \'9cil, puisqu'il \'e9tait principalement dirig\'e9 contre la dynastie tartare.
+\par
+\par Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 ao\'fbt, apr\'e8s que les rebelles eurent \'e9t\'e9 rejet\'e9s hors de Shang-Ha\'ef, la porte de l'habitation de Tchoung-H\'e9ou s'ouvrit brusquement.
+\par
+\par Un fuyard, ayant pu d\'e9pister ceux qui le poursuivaient, vint tomber aux pieds de Tchoung-H\'e9ou. Ce malheureux n'avait plus une arme pour se d\'e9fendre. Si celui auquel il venait demander asile le livrait \'e0 la soldatesque imp\'e9riale, il \'e9
+tait perdu.
+\par
+\par Le p\'e8re de Kin-Fo n'\'e9tait pas homme \'e0 trahir un Tai-ping, qui avait cherch\'e9 refuge dans sa maison.
+\par
+\par Il referma la porte et dit\~: \'ab\~Je ne veux pas savoir, je ne saurai jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o\'f9 tu viens\~! Tu es mon h\'f4te, et, par cela seul, en s\'fbret\'e9 chez moi.\~\'bb
+\par
+\par Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance\'85 Il en avait \'e0 peine la force.
+\par
+\par \'ab\~Ton nom\~? lui demanda Tchoung-H\'e9ou.
+\par
+\par \endash Wang.\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait Wang, en effet, sauv\'e9 par la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de Tchoung-H\'e9ou, g\'e9n\'e9rosit\'e9 qui aurait co\'fbt\'e9 la vie \'e0 ce dernier, si l'on avait soup\'e7onn\'e9 qu'il donn\'e2t asile \'e0 un rebelle. Mais Tchoung-H\'e9ou \'e9
+tait de ces hommes antiques, \'e0 qui tout h\'f4te est sacr\'e9.
+\par
+\par Quelques ann\'e9es apr\'e8s, le soul\'e8vement des rebelles \'e9tait d\'e9finitivement r\'e9prim\'e9. En 1864, l'empereur Ta\'ef-ping, assi\'e9g\'e9 dans Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des Imp\'e9riaux.
+\par
+\par Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. Jamais il n'eut \'e0 r\'e9pondre sur son pass\'e9.
+\par
+\par Personne ne l'interrogea \'e0 cet \'e9gard. Peut-\'eatre craignait-on d'en apprendre trop\~! Les atrocit\'e9s commises par les r\'e9volt\'e9s avaient \'e9t\'e9, dit-on, \'e9pouvantables. Sous quelle banni\'e8
+re avait servi Wang, la jaune, la rouge, la noire ou la blanche\~? Mieux valait l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait appartenu qu'\'e0 la colonne de ravitaillement.
+\par
+\par Wang, enchant\'e9 de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal de cette hospitali\'e8re maison. Apr\'e8s la mort de Tchoung-H\'e9ou, son fils n'eut garde de se s\'e9parer de lui, tant il \'e9tait habitu\'e9 \'e0
+ la compagnie de cet aimable personnage.
+\par
+\par Mais, en v\'e9rit\'e9, \'e0 l'\'e9poque o\'f9 commence cette histoire, qui e\'fbt jamais reconnu un ancien Ta\'ef-ping, un massacreur, un pillard ou un incendiaire \endash au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq ans, ce moraliste \'e0
+ lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relev\'e9s vers les tempes, moustache traditionnelle\~? Avec sa longue robe de couleur peu voyante, sa ceinture relev\'e9e sur la poitrine par un commencement d'ob\'e9sit\'e9, sa coiffure r\'e9gl\'e9e suivant le d
+\'e9cret imp\'e9rial, c'est-\'e0-dire un chapeau de fourrure aux bords dress\'e9s le long d'une calotte d'o\'f9 s'\'e9chappaient des h
+ouppes de filets rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie, de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt mille caract\'e8res de l'\'e9criture chinoise, d'un lettr\'e9 du dialecte sup\'e9rieur, d'un premier laur
+\'e9at de l'examen des docteurs, ayant le droit de passer sous la grande porte de P\'e9king, r\'e9serv\'e9e au Fils du Ciel\~?
+\par
+\par Peut-\'eatre, apr\'e8s tout, oubliant un pass\'e9 plein d'horreur, le rebelle s'\'e9tait-il bonifi\'e9 au contact de l'honn\'eate Tchoung-H\'e9ou, et avait-il tout doucement bifurqu\'e9 sur le chemin de la philosophie sp\'e9culative\~! Et voil\'e0
+ pourquoi ce soir-l\'e0, Kin-Fo et Wang, qui ne se quittaient jamais, \'e9taient ensemble \'e0 Canton, pourquoi, apr\'e8s ce d\'eener d'adieu, tous deux s'en allaient par les quais \'e0 la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement \'e0
+ Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux m\'eame.
+\par
+\par Wang, regardant \'e0 droite, \'e0 gauche, philosophant \'e0 la lune, aux \'e9toiles, passait en souriant sous la porte de \'ab\~l'\'c9ternelle Puret\'e9\~\'bb, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte de \'ab\~l'\'c9ternelle joie\~\'bb
+, dont les battants lui semblaient ouverts sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre les tours de la pagode des \'ab\~Cinq Cents Divinit\'e9s\~\'bb.
+\par
+\par Le steamer Perma \'e9tait l\'e0, sous pression. Kin-Fo et Wang s'install\'e8rent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide courant du fleuve des Perles, qui entra\'eene quotidiennement avec la fange de ses berges des corps de supplici\'e9
+s, imprima au bateau une extr\'eame vitesse. Le steamer passa comme une fl\'e8che entre les ruines laiss\'e9es \'e7\'e0 et l\'e0 par les canons fran\'e7ais, devant la pagode \'e0 neuf \'e9tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, pr\'e8s de Whampoa, o
+\'f9 mouillent les plus gros b\'e2timents, entre les \'eelots et les estacades de bambous des deux rives.
+\par
+\par Les cent cinquante kilom\'e8tres, c'est-\'e0-dire les trois cent soixante-quinze \'ab\~lis\~\'bb, qui s\'e9parent Canton de l'embouchure du fleuve, furent franchis dans la nuit.
+\par
+\par Au lever du soleil, le Perma d\'e9passait la \'ab\~Gueule-du-Tigre\~\'bb, puis les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'\'eele de Hong-Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la brume matinale, et, apr\'e8
+s la plus heureuse des travers\'e9es, Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaun\'e2tres du fleuve Bleu, d\'e9barquaient \'e0 Shang-Ha\'ef, sur le littoral de la province de Kiang-Nan.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017885}III\line O\'d9 LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'\'8cIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA\'cf
+{\*\bkmkend _Toc98017885}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Un proverbe chinois dit\~: \'ab\~Quand les sabres sont rouill\'e9s et les b\'eaches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers pleins. Quand les degr
+\'e9s des temples sont us\'e9s par les pas des fid\'e8les et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les m\'e9decins vont \'e0 pied et les boulangers \'e0 cheval, L'Empire est bien gouvern\'e9.\~\'bb Le prover
+be est bon. Il pourrait s'appliquer justement \'e0 tous les \'c9tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est un o\'f9 ce desideratum soit encore loin de se r\'e9aliser, c'est pr\'e9cis\'e9ment le C\'e9leste Empire. L\'e0
+, ce sont les sabres qui reluisent et les b\'eaches qui se rouillent, les prisons qui regorgent et les greniers qui se d\'e9semplissent. Les boulangers ch\'f4ment plus que les m\'e9decins, et, si les pagodes attirent les fid\'e8
+les, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de pr\'e9venus ni de plaideurs.
+\par
+\par D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carr\'e9s, qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de l'est \'e0 l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler des pays tributaires\~
+: la Mongolie, la Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Cor\'e9e, les \'eeles Liou-Tchou, etc., ne peut \'eatre que tr\'e8s imparfaitement administr\'e9. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les \'e9trangers ne se font aucune illusion \'e0 cet \'e9
+gard. Seul, peut-\'eatre, l'empereur, enferm\'e9 dans son palais, dont il franchit rarement les portes, \'e0 l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, p\'e8re et m\'e8re de ses sujets, faisant ou d\'e9faisant les lois \'e0 son gr\'e9
+, ayant droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les fronts se tra\'eenent dans la poussi\'e8
+re, trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait m\'eame pas essayer de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut \'eatre gouvern\'e9 \'e0 l'europ\'e9enne qu'\'e0 la chinoise\~? On serait tent\'e9 de le croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha\'ef
+, mais en dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie tr\'e8s appr\'e9ci\'e9e.
+\par
+\par Shang-Ha\'ef, la ville proprement dite, est situ\'e9e sur la rive gauche de la petite rivi\'e8re Houang-Pou, qui, se r\'e9unissant \'e0 angle droit avec le Wousung, va se m\'ealer au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et de l\'e0 se perd dans la mer jaune.
+
+\par
+\par C'est un ovale, couch\'e9 du nord au sud, enceint de hautes murailles, perc\'e9 de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. R\'e9seau inextricable de ruelles dall\'e9es, que les balayeuses m\'e9caniques s'useraient \'e0 nettoyer\~
+; boutiques sombres sans devantures ni \'e9talages, o\'f9 fonctionnent des boutiquiers nus jusqu'\'e0 la ceinture\~; pas une voiture, pas un palanquin, \'e0 peine des cavaliers\~; quelques temples indig\'e8nes ou chapelles \'e9trang\'e8res\~
+; pour toutes promenades, un \'ab\~jardin-th\'e9\~\'bb et un champ de parade assez mar\'e9cageux, \'e9tabli sur un sol de remblai, comblant d'anciennes rizi\'e8res et sujet aux \'e9manations palud\'e9ennes\~; \'e0 travers ces rues, au fond de ces maisons
+\'e9troites, une population de deux cent mille habitants, telle est cette cit\'e9 d'une habitabilit\'e9 peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande importance commerciale.
+\par
+\par L\'e0, en effet, apr\'e8s le trait\'e9 de Nan-King, les \'e9trangers eurent pour la premi\'e8re fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte ouverte, en Chine, au trafic europ\'e9en. Aussi, en dehors de Shang-Ha\'ef
+ et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il conc\'e9d\'e9, moyennant une rente annuelle, trois portions de territoire aux Fran\'e7ais, aux Anglais et aux Am\'e9ricains, qui sont au nombre de deux mille environ.
+\par
+\par De la concession fran\'e7aise, il y a peu \'e0 dire. C'est la moins importante. Elle confine presque \'e0 l'enceinte nord de la ville, et s'\'e9tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la s\'e9pare du territoire anglais. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent les
+\'e9glises des lazaristes et des j\'e9suites, qui poss\'e8dent aussi, \'e0 quatre milles de Shang-Ha\'ef, le coll\'e8ge de Tsikav\'e9, o\'f9 ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie fran\'e7aise n'\'e9gale pas ses voisines \'e0
+ beaucoup pr\'e8s. Des dix maisons de commerce, fond\'e9es en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte a m\'eame pr\'e9f\'e9r\'e9 s'\'e9tablir sur la concession anglaise.
+\par
+\par Le territoire am\'e9ricain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il est s\'e9par\'e9 du territoire anglais par le Sou-Tch\'e9ou-Creek, que traverse un pont de bois. L\'e0 se voient l'h\'f4tel Astor, l'\'e9glise des Missions\~; l\'e0
+ se creusent les docks install\'e9s pour la r\'e9paration des navires europ\'e9ens.
+\par
+\par Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons \'e0 v\'e9randas et \'e0 jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank, le \'ab\~hong\~\'bb de la c\'e9
+l\'e8bre maison Dent avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands n\'e9gociants, le club Anglais, le th\'e9\'e2tre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la biblioth\'e8
+que, tel est l'ensemble de cette riche cr\'e9ation des Anglo-Saxons, qui a justement m\'e9rit\'e9 le nom de \'ab\~colonie mod\'e8le\~\'bb.
+\par
+\par C'est pourquoi, sur ce territoire privil\'e9gi\'e9, sous le patronage d'une administration lib\'e9rale, ne s'\'e9tonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le dit M.\~L\'e9on Rousset, \'ab\~une ville chinoise d'un caract\'e8
+re tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs\~\'bb.
+\par
+\par Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'\'e9tranger, arriv\'e9 par la route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se d\'e9velopper au souffle de la m\'eame brise, les trois couleurs fran\'e7aises et le \'ab\~yacht\~\'bb du Royaume-Uni, les
+\'e9toiles am\'e9ricaines et la croix de Saint-Andr\'e9, jaune sur fond vert, de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par Quant aux environs de Shang-Ha\'ef, pays plat, sans un arbre, coup\'e9 d'\'e9troites routes empierr\'e9es et de sentiers trac\'e9s \'e0 angles droits, trou\'e9 de citernes et d' \'ab\~arroyos\~\'bb distribuant l'eau \'e0 d'immenses rizi\'e8res, sillonn
+\'e9 de canaux portant des jonques qui d\'e9rivent au milieu des champs, comme les gribanes \'e0 travers les campagnes de la Hollande, c'\'e9tait une sorte de vaste tableau, tr\'e8s vert de ton, auquel e\'fbt manqu\'e9 son cadre.
+\par
+\par Le Perma, \'e0 son arriv\'e9e, avait accost\'e9 le quai du port indig\'e8ne, devant le faubourg Est de Shang-Ha\'ef. C'est l\'e0 que Wang et Kin-Fo d\'e9barqu\'e8rent dans l'apr\'e8s-midi.
+\par
+\par Le va-et-vient des gens affair\'e9s \'e9tait \'e9norme sur la rive, indescriptible sur la rivi\'e8re. Les jonques par centaines, les bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites \'e0 la godille,
+les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une ville flottante, o\'f9 vivait une population maritime qu'on ne peut \'e9valuer \'e0 moins de quarante mille \'e2mes, \endash population maintenue dans une situation inf\'e9
+rieure et dont la partie ais\'e9e ne peut s'\'e9lever jusqu'\'e0 la classe des lettr\'e9s ou des mandarins.
+\par
+\par Les deux amis s'en all\'e8rent en fl\'e2nant sur le quai, au milieu de la foule h\'e9t\'e9roclite, marchands de toutes sortes, vendeurs d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, bonzes, lamas, pr\'eatres catholiques, v\'eatus \'e0 la chinoise avec queue et \'e9ventail, soldats indig\'e8nes, \'ab\~ti-paos\~\'bb, les sergents de ville de l'endroit, et \'ab\~compradores\~
+\'bb, sortes de commis-courtiers, qui font les affaires des n\'e9gociants europ\'e9ens.
+\par
+\par Kin-Fo, son \'e9ventail \'e0 la main, promenait sur la foule son regard indiff\'e9rent, et ne prenait aucun int\'e9r\'eat \'e0 ce qui se passait autour de lui. Ni le son m\'e9tallique des piastres mexicaines, ni celui des ta\'ebl
+s d'argent, ni celui des sap\'e8ques de cuivre, que vendeurs et chalands \'e9changeaient avec bruit, n'auraient pu le distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le faubourg tout entier.
+\par
+\par Wang, lui, avait d\'e9ploy\'e9 son vaste parapluie jaune, d\'e9cor\'e9 de monstres noirs, et, sans cesse \'ab\~orient\'e9\~\'bb, comme doit l'\'eatre un Chinois de race, il cherchait partout mati\'e8re \'e0 quelque observation.
+\par
+\par En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par hasard, \'e0 une douzaine de cages en bambous, o\'f9 grima\'e7aient des t\'eates de criminels, qui avaient \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9s la veille.
+\par
+\par \'ab\~Peut-\'eatre, dit-il, y aurait-il mieux \'e0 faire que d'abattre des t\'eates\~! Ce serait de les rendre plus solides\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo n'entendit sans doute pas la r\'e9flexion de Wang, qui l'e\'fbt certainement \'e9tonn\'e9 de la part d'un ancien Ta\'ef-ping.
+\par
+\par Tous deux continu\'e8rent \'e0 suivre le quai, en tournant les murailles de la ville chinoise.
+\par
+\par A l'extr\'e9mit\'e9 du faubourg, au moment o\'f9 ils allaient mettre le pied sur la concession fran\'e7aise, un indig\'e8ne, v\'eatu d'une longue robe bleue, frappant d'un petit b\'e2
+ton une corne de buffle qui rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+\par
+\par \'ab\~Un sien-cheng, dit le philosophe.
+\par
+\par \endash Que nous importe\~! r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une occasion, au moment de te marier\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+\par
+\par Le \'ab\~sien-cheng\~\'bb est une sorte de proph\'e8te populaire, qui, pour quelques sap\'e8ques, fait m\'e9tier de pr\'e9dire l'avenir. Il n'a d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un petit oiseau, cage qu'il accroche \'e0
+ l'un des boutons de sa robe, et un jeu de soixante-quatre cartes, repr\'e9sentant des figures de dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe, g\'e9n\'e9ralement superstitieux, ne font point fi des pr\'e9
+dictions du sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au s\'e9rieux.
+\par
+\par Sur un signe de Wang, celui-ci \'e9tala \'e0 terre un tapis de cotonnade, y d\'e9posa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et le disposa sur le tapis, de mani\'e8re que les figures fussent invisibles.
+\par
+\par La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, choisit une des cartes, et rentra, apr\'e8s avoir re\'e7u un grain de riz pour r\'e9compense.
+\par
+\par Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme et une devise, \'e9crite en kunanrima, cette langue mandarine du Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+\par
+\par Et alors, s'adressant \'e0 Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui pr\'e9dit ce que ses confr\'e8res de tous pays pr\'e9disent invariablement sans se compromettre, \'e0 savoir, qu'apr\'e8s quelque \'e9preuve prochaine, il jouirait de dix mille ann\'e9
+es de bonheur.
+\par
+\par \'ab\~Une, r\'e9pondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du reste\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, il jeta \'e0 terre un ta\'ebl d'argent, sur lequel le proph\'e8te se pr\'e9cipita comme un chien affam\'e9 sur un os \'e0 moelle.
+\par
+\par De pareilles aubaines ne lui \'e9taient pas ordinaires.
+\par
+\par Cela fait, Wang et son \'e9l\'e8ve se dirig\'e8rent vers la colonie fran\'e7aise, le premier songeant \'e0 cette pr\'e9diction qui s'accordait avec ses propres th\'e9ories sur le bonheur, le second sachant bien qu'aucune \'e9preuve ne pouvait l'atteindre.
+
+\par
+\par Ils pass\'e8rent ainsi devant le consulat de France, remont\'e8rent jusqu'au ponceau jet\'e9, sur Yang-King-Pang, travers\'e8rent le ruisseau, prirent obliquement \'e0 travers le territoire anglais, de mani\'e8re \'e0 gagner le quai du port europ\'e9en.
+
+\par
+\par Midi sonnait alors. Les affaires, tr\'e8s actives pendant la matin\'e9e, cess\'e8rent comme par enchantement. La journ\'e9e commerciale \'e9tait pour ainsi dire termin\'e9e, et le calme allait succ\'e9der au mouvement, m\'ea
+me dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce rapport.
+\par
+\par En ce moment, quelques navires \'e9trangers arrivaient au port, la plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut bien le dire, sont charg\'e9s d'opium
+. Cette abrutissante substance, ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre d'affaires qui d\'e9passe deux cent soixante millions de francs et rapporte trois cents pour cent de b\'e9n\'e9
+fice. En vain le gouvernement chinois a-t-il voulu emp\'eacher l'importation de l'opium dans le C\'e9leste Empire. La guerre de 1841 et le trait\'e9 de Nan-King ont donn\'e9 libre entr\'e9e \'e0
+ la marchandise anglaise et gain de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, si le gouvernement de P\'e9king a \'e9t\'e9 jusqu'\'e0 \'e9
+dicter la peine de mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des accommodements moyennant finance avec les d\'e9positaires de l'autorit\'e9. On croit m\'eame que le mandarin gouverneur de Shang-Ha\'ef
+ encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur les agissements de ses administr\'e9s.
+\par
+\par Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient \'e0 cette d\'e9testable habitude de fumer l'opium, qui d\'e9truit tous les ressorts de l'organisme et conduit rapidement \'e0 la mort.
+\par
+\par Aussi, jamais une once de cette substance n'\'e9tait-elle entr\'e9e dans la riche habitation, o\'f9 les deux amis arrivaient, une heure apr\'e8s avoir d\'e9barqu\'e9 sur le quai de Shang-Ha\'ef Wang \endash
+ ce qui aurait encore surpris de la part d'un ex-Ta\'ef-ping \endash n'avait pas manqu\'e9 de dire\~: \'ab\~Peut-\'eatre y aurait-il mieux \'e0 faire que d'importer l'abrutissement \'e0 tout un peuple\~! Le commerce, c'est bien\~
+; mais la philosophie, c'est mieux\~! Soyons philosophes, avant tout, soyons philosophes\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017886}IV\line DANS LEQUEL KIN-FO RE\'c7OIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A D\'c9J\'c0 HUIT JOURS DE RETARD
+{\*\bkmkend _Toc98017886}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Un yamen est un ensemble de constructions vari\'e9es, rang\'e9es suivant une ligne parall\'e8
+le, qu'une seconde ligne de kiosques et de pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang \'e9lev\'e9 et appartient \'e0 l'empereur\~; mais il n'est point interdit aux riches C\'e9
+lestials d'en poss\'e9der en toute propri\'e9t\'e9, et c'\'e9tait un de ces somptueux h\'f4tels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+\par
+\par Wang et son \'e9l\'e8ve s'arr\'eat\'e8rent \'e0 la porte principale, ouverte au front de la vaste enceinte qui entourait les diverses constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+\par
+\par Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'e\'fbt \'e9t\'e9 celle d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup\'e9 la premi\'e8re place sous l'auvent d\'e9coup\'e9 et peinturlur\'e9 de la porte. L\'e0
+, de nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administr\'e9s qui auraient eu \'e0 r\'e9clamer justice. Mais, au lieu de ce \'ab\~tambour des plaintes\~\'bb, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entr\'e9e du yamen, et contenaient du th
+\'e9 froid, incessamment renouvel\'e9 par les soins de l'intendant. Ces jarres \'e9taient \'e0 la disposition des passants, g\'e9n\'e9rosit\'e9 qui faisait honneur \'e0 Kin-Fo. Aussi \'e9tait-il bien vu, comme on dit, \'ab\~
+de ses voisins de l'Est et de l'Ouest\~\'bb.
+\par
+\par A l'arriv\'e9e du ma\'eetre, les gens de la maison accoururent \'e0 la porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants, veilleurs de nuit, cuisi
+niers, tout ce monde qui compose la domesticit\'e9 chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant. Une dizaine de coolies, engag\'e9s au mois pour les gros ouvrages, se tenaient un peu en arri\'e8re.
+\par
+\par L'intendant souhaita la bienvenue au ma\'eetre du logis.
+\par
+\par Celui-ci fit \'e0 peine un signe de la main et passa rapidement.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~? dit-il seulement.
+\par
+\par Soun\~! r\'e9pondit Wang en souriant. Si Soun \'e9tait l\'e0, ce ne serait plus Soun\~!
+\par
+\par \endash O\'f9 est Soun\~?\~\'bb r\'e9p\'e9ta Kin-Fo.
+\par
+\par L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce qu'\'e9tait devenu Soun.
+\par
+\par Or, Soun n'\'e9tait rien moins que le premier valet de chambre, sp\'e9cialement attach\'e9 \'e0 la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne pouvait en aucune fa\'e7on se passer.
+\par
+\par Soun \'e9tait-il donc un domestique mod\'e8le\~? Non.
+\par
+\par Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incoh\'e9rent, maladroit de ses mains et de sa langue, fonci\'e8rement gourmand, l\'e9g\'e8rement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l\'e0, mais fid\'e8le, en somme, et le seul, apr\'e8
+s tout, qui e\'fbt le don d'\'e9mouvoir son ma\'eetre.
+\par
+\par Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se f\'e2cher contre Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'\'e9tait autant de pris sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en mouvement. Un serviteur hygi\'e9nique, on le voit.
+\par
+\par D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques chinois, venait de lui-m\'eame au-devant de la correction, quand il l'avait m\'e9rit\'e9e. Son ma\'eetre ne la lui \'e9pargnait pas.
+\par
+\par Les coups de rotin pleuvaient sur ses \'e9paules, ce dont Soun se pr\'e9occupait peu. Mais, \'e0 quoi il se montrait infiniment plus sensible, c'\'e9tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait subir \'e0 la queue natt\'e9
+e qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il s'agissait de quelque faute grave.
+\par
+\par Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient \'e0 ce bizarre appendice. La perte de la queue, c'est la premi\'e8re punition qu'on applique aux criminels\~! C'est un d\'e9shonneur pour la vie\~
+! Aussi, le malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'\'eatre condamn\'e9 \'e0 en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au service de Kin-Fo, sa queue \endash une des plus belles du C\'e9leste Empire \endash mesurait un m\'e8
+tre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il n'en restait plus que cinquante-sept centim\'e8tres.
+\par
+\par A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait enti\'e8rement chauve\~!
+\par
+\par Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la maison, travers\'e8rent le jardin, dont les arbres, encaiss\'e9s pour la plupart dans des vases en terre cuite, et taill\'e9
+s avec un art surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux fantastiques. Puis, ils contourn\'e8rent le bassin, peupl\'e9 de \'ab\~gouramis\~\'bb et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait sous les larges fleurs rouge p\'e2
+le du \'ab\~nelumbo\~\'bb, le plus beau des n\'e9nuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salu\'e8rent un hi\'e9roglyphique quadrup\'e8de, peint en couleurs violentes sur un mur ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arriv\'e8rent enfin \'e0
+ la porte de la principale habitation du yamen.
+\par
+\par C'\'e9tait une maison compos\'e9e d'un rez-de-chauss\'e9e et d'un \'e9tage, \'e9lev\'e9e sur une terrasse \'e0 laquelle six gradins de marbre donnaient acc\'e8s. Des claies de bambous \'e9taient tendues comme des auvents devant les portes et les fen\'ea
+tres, afin de rendre supportable la temp\'e9rature d\'e9j\'e0 excessive, en favorisant l'a\'e9ration int\'e9rieure. Le toit plat contrastait avec le fa\'eetage fantaisiste des pavillons sem\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 dans l'enceinte du yamen, et dont les cr
+\'e9neaux, les tuiles multicolores, les briques d\'e9coup\'e9es en fines arabesques, amusaient le regard.
+\par
+\par Au-dedans, \'e0 l'exception des chambres sp\'e9cialement r\'e9serv\'e9es au logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'\'e9taient que salons entour\'e9s de cabinets \'e0
+ cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences morales dont les C\'e9lestials ne sont point avares. Partout, des si\'e8ges bizarrement contourn\'e9
+s, en terre cuite ou en porcelaine, en bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins d'un moelleux plus engageant\~; partout, des lampes ou des lanternes aux formes vari\'e9es, aux verres nuanc\'e9s de couleurs tendres, et plus harnach
+\'e9es de glands, de franges et de houppes qu'une mule espagnole\~; partout aussi, de ces petites tables \'e0 th\'e9 qu'on appelle \'ab\~tcha-ki\~\'bb, compl\'e9ment indispensable d'un mobilier chinois. Quant aux ciselures d'ivoire et d'\'e9
+caille, aux bronzes niell\'e9s, aux br\'fble-parfum, aux laques agr\'e9ment\'e9es de filigranes d'or en relief, aux jades blanc laiteux et vert \'e9
+meraude, aux vases ronds ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux porcelaines plus recherch\'e9es encore de la dynastie des Yen, aux \'e9maux cloisonn\'e9s roses et jaunes translucides, dont le secret est introuvable aujourd'hui, on e
+\'fbt, non pas perdu, mais pass\'e9 des heures \'e0 les compter.
+\par
+\par Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise alli\'e9e au confort europ\'e9en.
+\par
+\par En effet, Kin-Fo \endash on l'a dit et ses go\'fbts le prouvent \endash \'e9tait un homme de progr\'e8s. Aucune invention moderne des Occidentaux ne le trouvait r\'e9fractaire \'e0 leur importation.
+\par
+\par Il appartenait \'e0 la cat\'e9gorie de ces Fils du Ciel, trop rares encore, que s\'e9duisent les sciences physiques et chimiques.
+\par
+\par Il n'\'e9tait donc pas de ces barbares qui coup\'e8rent les premiers fils \'e9lectriques que la maison Reynolds voulut \'e9tablir jusqu'au Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arriv\'e9e des malles anglaises et am\'e9
+ricaines, ni de ces mandarins arri\'e9r\'e9s, qui, pour ne pas laisser le c\'e2ble sous-marin de Shang-Ha\'ef \'e0 Hong-Kong s'attacher \'e0 un point quelconque du territoire, oblig\'e8rent les \'e9lectriciens \'e0
+ le fixer sur un bateau flottant en pleine rivi\'e8re\~!
+\par
+\par Non\~! Kin-Fo se joignait \'e0 ceux de ses compatriotes qui approuvaient le gouvernement d'avoir fond\'e9 les arsenaux et les chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ing\'e9nieurs fran\'e7ais. Aussi poss\'e9
+dait-il des actions de la compagnie de ces steamers chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha\'ef dans un int\'e9r\'eat purement national, et \'e9tait-il int\'e9ress\'e9 dans ces b\'e2timents \'e0
+ grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou quatre jours sur la malle anglaise.
+\par
+\par On a dit que le progr\'e8s mat\'e9riel s'\'e9tait introduit jusque dans son int\'e9rieur. En effet, des appareils t\'e9l\'e9phoniques mettaient en communication les divers b\'e2timents de son yamen. Des sonnettes \'e9
+lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus avis\'e9 en cela que ses concitoyens, qui g\'e8lent devant l'\'e2tre vide sous leur quadruple v\'eatement. Il s'\'e9
+clairait au gaz tout comme l'inspecteur g\'e9n\'e9ral des douanes de P\'e9king, tout comme le richissime M.\~Yang, principal propri\'e9taire des monts-de-pi\'e9t\'e9 de l'Empire du Milieu\~! Enfin, d\'e9daignant l'emploi surann\'e9 de l'\'e9
+criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo \endash on le verra bient\'f4t \endash avait adopt\'e9 le phonographe, r\'e9cemment port\'e9 par Edison au dernier degr\'e9 de la perfection.
+\par
+\par Ainsi donc, l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang avait, dans la partie mat\'e9rielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce qu'il fallait pour \'eatre heureux\~! Et il ne l'\'e9tait pas\~! Il avait Soun pour d\'e9
+tendre son apathie quotidienne, et Soun m\'eame ne suffisait pas \'e0 lui donner le bonheur\~!
+\par
+\par Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'\'e9tait jamais o\'f9 il aurait d\'fb \'eatre, ne se montrait gu\'e8re\~! Il devait sans doute avoir quelque grave faute \'e0 se reprocher, quelque grosse maladresse commise en l'absence de son ma\'ee
+tre, et s'il ne craignait pas pour ses \'e9paules, habitu\'e9es au rotin domestique, tout portait \'e0 croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix indiquait une impatience mal contenue.
+\par
+\par \endash Soun\~! avait r\'e9p\'e9t\'e9 Wang, dont les bons conseils et les objurgations \'e9taient toujours rest\'e9s sans effet sur l'incorrigible valet.
+\par
+\par \endash Que l'on d\'e9couvre Soun et qu'on me l'am\'e8ne\~!\~\'bb dit Kin-Fo en s'adressant \'e0 l'intendant, qui mit tout son monde \'e0 la recherche de l'introuvable.
+\par
+\par Wang et Kin-Fo rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par \'ab\~La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre \'e0 son foyer de prendre quelque repos.
+\par
+\par \endash Soyons sages\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement l'\'e9l\'e8ve de Wang.
+\par
+\par Et, apr\'e8s avoir serr\'e9 la main du philosophe, il se dirigea vers son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+\par
+\par Kin-Fo, une fois seul, s'\'e9tendit sur un de ces moelleux divans de fabrication europ\'e9enne, dont un tapissier chinois n'e\'fbt jamais su disposer le confortable capitonnage. L\'e0, il se prit \'e0 songer. Fut-ce \'e0
+ son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la compagne de sa vie\~? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il \'e9tait \'e0 la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne demeurait pas \'e0 Shang-Ha\'ef
+. Elle habitait P\'e9king, et Kin-Fo se dit m\'eame qu'il serait convenable de lui annoncer, en m\'eame temps que son retour \'e0 Shang-Ha\'ef, son arriv\'e9e prochaine dans la capitale du C\'e9leste Empire. Si m\'eame il marquait un certain d\'e9
+sir, une l\'e9g\'e8re impatience de la revoir, cela ne serait pas d\'e9plac\'e9. Tr\'e8s certainement, il \'e9prouvait une v\'e9ritable affection pour elle\~! Wang le lui avait bien d\'e9montr\'e9 d'apr\'e8s les plus indiscutables r\'e8
+gles de la logique, et cet \'e9l\'e9ment nouveau introduit dans son existence pourrait peut-\'eatre en d\'e9gager l'inconnue\'85c'est-\'e0-dire le bonheur\'85 qui\'85 que\'85 dont\'85 Kin-Fo r\'eavait d\'e9j\'e0 les yeux ferm\'e9s, et il se f\'fb
+t tout doucement endormi, s'il n'e\'fbt senti une sorte de chatouillement \'e0 sa main droite.
+\par
+\par Instinctivement, ses doigts se referm\'e8rent et saisirent un corps cylindrique l\'e9g\'e8rement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient certainement l'habitude de manier.
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait s'y tromper\~: c'\'e9tait un rotin qui s'\'e9tait gliss\'e9 dans sa main droite, et, en m\'eame temps, ces mots, prononc\'e9s d'un ton r\'e9sign\'e9, se faisaient entendre\~: \'ab\~Quand monsieur voudra\~!\~\'bb
+ Kin-Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le rotin correcteur.
+\par
+\par Soun \'e9tait devant lui, \'e0 demi courb\'e9, dans la posture d'un patient, pr\'e9sentant ses \'e9paules. Appuy\'e9 d'une main sur le tapis de la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+\par
+\par \'ab\~Enfin, te voil\'e0\~! dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ai ai ya\~! r\'e9pondit Soun. Je n'attendais mon ma\'eetre qu'\'e0 la troisi\'e8me veille\~! Quand monsieur voudra\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo jeta le rotin \'e0 terre. Soun, si jaune qu'il f\'fbt naturellement, parvint cependant \'e0 p\'e2lir\~!
+\par
+\par \'ab\~Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le ma\'eetre, c'est que tu m\'e9rites mieux que cela\~! Qu'y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Cette lettre\~!\'85
+\par
+\par \endash Parle donc\~! s'\'e9cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui pr\'e9sentait Souri.
+\par
+\par \endash J'ai bien maladroitement oubli\'e9 de vous la remettre avant votre d\'e9part pour Canton\~!
+\par
+\par \endash Huit jours de retard, coquin\~!
+\par
+\par \endash J'ai eu tort, mon ma\'eetre\~!
+\par
+\par \endash Viens ici\~!
+\par
+\par \endash Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher\~! Ai ai ya\~!\~\'bb Ce dernier cri \'e9tait un cri de d\'e9sespoir. Kin-Fo avait saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affil\'e9s, il venait d'en trancher l'extr\'ea
+me bout.
+\par
+\par Il faut croire que les pattes repouss\'e8rent instantan\'e9ment au malencontreux crabe, car il d\'e9tala prestement, non sans avoir ramass\'e9 sur le tapis le morceau de son pr\'e9cieux appendice.
+\par
+\par De cinquante-sept centim\'e8tres, la queue de Soun se trouvait r\'e9duite \'e0 cinquante-quatre.
+\par
+\par Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'\'e9tait rejet\'e9 sur le divan et examinait en homme que rien ne presse la lettre arriv\'e9e depuis huit jours. Il n'en voulait \'e0 Soun que de sa n\'e9
+gligence, non du retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'int\'e9resser\~? Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une \'e9motion. Une \'e9motion \'e0 lui\~!
+\par
+\par Il la regardait donc, mais distraitement.
+\par
+\par L'enveloppe, faite d'une toile empes\'e9e, montrait \'e0 l'adresse \endash et au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres de deux et de \'ab\~Six cents\~\'bb.
+\par
+\par Cela indiquait qu'elle venait des \'c9tats-Unis d'Am\'e9rique.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! fit Kin-Fo, en haussant les \'e9paules, une lettre de mon correspondant de San Francisco\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+\par
+\par En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant\~?
+\par
+\par Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque Californienne, que ses actions avaient mont\'e9 de quinze ou vingt pour cent, que les dividendes \'e0 distribuer d\'e9
+passeraient ceux de l'ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, etc.\~!
+\par
+\par Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'\'e9taient vraiment pas pour l'\'e9mouvoir\~!
+\par
+\par Toutefois, quelques minutes apr\'e8s, Kin-Fo reprit la lettre et en d\'e9chira machinalement l'enveloppe\~; mais, au lieu de la lire, ses yeux n'en cherch\'e8rent d'abord que la signature.
+\par
+\par \'ab\~C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut que me parler d'affaires\~! A demain les affaires\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son regard fut tout \'e0 coup frapp\'e9 par un mot soulign\'e9 plusieurs fois au recto de la deuxi\'e8me page. C'\'e9tait le mot \'ab\~passif\~\'bb
+, sur lequel le correspondant de San Francisco avait \'e9videmment voulu attirer l'attention de son client de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo reprit alors la lettre \'e0 son d\'e9but, et la lut de la premi\'e8re \'e0 la derni\'e8re ligne, non sans un certain sentiment de curiosit\'e9, qui devait surprendre de sa part.
+\par
+\par Un instant, ses sourcils se fronc\'e8rent\~; mais une sorte de d\'e9daigneux sourire se dessina sur ses l\'e8vres, lorsqu'il eut achev\'e9 sa lecture.
+\par
+\par Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre, s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en communication directe avec Wang. Il porta m\'eame le cornet \'e0 sa bouche, et fut sur le point de faire r\'e9
+sonner le sifflet d'appel\~; mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et revint s'\'e9tendre sur le divan.
+\par
+\par \'ab\~Peuh\~!\~\'bb fit-il.
+\par
+\par Tout Kin-Fo \'e9tait dans ce mot.
+\par
+\par \'ab\~Et elle\~! murmura-t-il. Elle est vraiment plus int\'e9ress\'e9e que moi dans tout cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle \'e9tait pos\'e9e une bo\'eete oblongue, pr\'e9cieusement cisel\'e9e.
+\par
+\par Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~Que me disait sa derni\'e8re lettre\~?\~\'bb murmura-t-il.
+\par
+\par Et, au lieu de lever le couvercle de la bo\'eete, il poussa un ressort, fix\'e9 \'e0 l'une des extr\'e9mit\'e9s. Aussit\'f4t une voix douce de se faire entendre\~!
+\par
+\par \'ab\~Mon petit fr\'e8re a\'een\'e9\~! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa \'e0 la premi\'e8re lune, comme la fleur de l'abricotier \'e0 la deuxi\'e8me, comme la fleur du p\'eacher \'e0 la troisi\'e8me\~! Mon cher c\'9cur, de pierre pr\'e9
+cieuse, \'e0 vous mille, \'e0 vous dix mille bonjours\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe r\'e9p\'e9tait les tendres paroles.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre petite s\'9cur cadette\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Puis, ouvrant la bo\'eete, il retira de l'appareil le papier, z\'e9br\'e9 de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la lointaine voix, et le rempla\'e7a par un autre.
+\par
+\par Le phonographe \'e9tait alors perfectionn\'e9 \'e0 un point qu'il suffisait de parler \'e0 voix haute pour que la membrane f\'fbt impressionn\'e9e et que le rouleau, m\'fb par un mouvement d'horlogerie, enregistr\'e2
+t les paroles sur le papier de l'appareil.
+\par
+\par Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme, on n'e\'fbt pu reconna\'eetre sous quelle impression de joie ou de tristesse il formulait sa pens\'e9e.
+\par
+\par Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le papier sp\'e9cial sur lequel l'aiguille, actionn\'e9e par la membrane, avait trac\'e9
+ des rainures obliques, correspondant aux paroles prononc\'e9es\~; puis, pla\'e7ant ce papier dans une enveloppe qu'il cacheta, il \'e9crivit de droite \'e0 gauche l'adresse que voici\~: \'ab\~Madame L\'e9-ou, \'ab\~Avenue de Cha-Coua \'ab\~P\'e9king.\~
+\'bb Un timbre \'e9lectrique fit aussit\'f4t accourir celui des domestiques qui \'e9tait charg\'e9 de la correspondance. Ordre lui fut donn\'e9 de porter imm\'e9diatement cette lettre \'e0 la poste.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras son \'ab\~tchou-fou-jen\~\'bb, sorte d'oreiller de bambou tress\'e9, qui maintient dans les lits chinois une temp\'e9rature moyenne, tr\'e8s appr\'e9
+ciable sous ces chaudes latitudes.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017887}V\line DANS LEQUEL L\'c9-OU RE\'c7OIT UNE LETTRE QU'ELLE E\'dbT PR\'c9F\'c9R\'c9 NE PAS RECEVOIR
+{\*\bkmkend _Toc98017887}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Tu n'as pas encore de lettre pour moi\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! non, madame\~!
+\par
+\par \endash Que le temps me para\'eet long, vieille m\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Ainsi, pour la dixi\'e8me fois de la journ\'e9e, parlait la charmante L\'e9-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, \'e0 P\'e9king. La \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb qui lui r\'e9pondait, et \'e0 laquelle elle donnait cette qualification usit
+\'e9e en Chine pour les servantes d'un \'e2ge respectable, c'\'e9tait la grognonne et d\'e9sagr\'e9able Mlle Nan.
+\par
+\par L\'e9-ou avait \'e9pous\'e9 \'e0 dix-huit ans un lettr\'e9 de premier grade, qui collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+\par
+\par Ce savant avait le double de son \'e2ge et mourut trois ans apr\'e8s cette union disproportionn\'e9e.
+\par
+\par La jeune veuve s'\'e9tait donc trouv\'e9e seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit \'e0 P\'e9king, vers cette \'e9poque.
+\par
+\par Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiff\'e9rent \'e9l\'e8ve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout doucement \'e0 l'id\'e9e de modifier les conditions de sa vie en devenant le mari de la jolie veuve.
+\par
+\par L\'e9-ou ne fut point insensible \'e0 la proposition qui lui fut faite. Et voil\'e0 comment le mariage, d\'e9cid\'e9 pour la plus grande satisfaction du philosophe, devait \'eatre c\'e9l\'e9br\'e9 d\'e8s que Kin-Fo, apr\'e8s avoir pris \'e0 Shang-Ha\'ef
+ les dispositions n\'e9cessaires, serait de retour \'e0 P\'e9king.
+\par
+\par Il n'est pas commun, dans le C\'e9leste Empire, que les veuves se remarient, \endash non qu'elles ne le d\'e9sirent autant que leurs similaires des contr\'e9es occidentales, mais parce que ce d\'e9sir trouve peu de
+ co-partageants. Si Kin-Fo fit exception \'e0 la r\'e8gle, c'est que Kin-Fo, on le sait, \'e9tait un original. L\'e9-ou remari\'e9e, il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les \'ab\~pa\'e9-lous\~\'bb, arcs comm\'e9
+moratifs que l'empereur fait quelquefois \'e9lever en l'honneur des femmes c\'e9l\'e8bres par leur fid\'e9lit\'e9 \'e0 l'\'e9poux d\'e9funt\~
+; telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se d\'e9figura en signe de douleur conjugale. Mais L\'e9-ou pensa qu'il y avait mieux \'e0
+ faire de ses vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'ob\'e9issance, qui est tout le r\'f4le de la femme dans la famille chinoise, renoncer \'e0 parler des choses du dehors, se conformer aux pr\'e9ceptes du livre Li-nun sur les
+ vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur les devoirs du mariage, retrouver enfin cette consid\'e9ration dont jouit l'\'e9pouse, qui, dans les classes \'e9lev\'e9es, n'est point une esclave, comme on le croit g\'e9n\'e9ralement. Aussi, L\'e9
+-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait \'e0 tenir dans la vie du riche ennuy\'e9 et se sentant attir\'e9e vers lui par le d\'e9sir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, \'e9tait toute r\'e9sign\'e9e \'e0
+ son nouveau sort.
+\par
+\par Le savant, \'e0 sa mort, avait laiss\'e9 la jeune veuve dans une situation de fortune ais\'e9e, quoique m\'e9diocre. La maison de l'avenue Cha-Coua \'e9tait donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais L\'e9-ou \'e9tait faite
+\'e0 ses regrettables mani\'e8res, qui ne sont point sp\'e9ciales aux servantes de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par C'\'e9tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de pr\'e9f\'e9rence. L'ameublement en aurait sembl\'e9 fort simple, n'eussent \'e9t\'e9 les riches pr\'e9sents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Ha\'ef
+. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'\'9cuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait accapar\'e9 l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles tr\'e8s chinoises, \'e0
+ chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues \'e0 quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se d\'e9ployaient, comme de grands papillons aux ailes \'e9tendues, des \'e9ventails venus de la c\'e9l\'e8bre \'e9
+cole de Swatow. D'une suspension de porcelaine s'\'e9chappaient d'\'e9l\'e9gants festons de ces fleurs artificielles, si admirablement fabriqu\'e9es avec la moelle de l'\'ab\~Arabia papyrifera\~\'bb de l'\'ee
+le de Formose, et qui rivalisaient avec les blancs n\'e9nuphars, les jaunes chrysanth\'e8mes et les lis rouges du Japon, dont regorgeaient des jardini\'e8res en bois finement fouill\'e9. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous tress\'e9s des fen\'ea
+tres ne laissaient passer qu'une lumi\'e8re adoucie, et tamisaient, en les \'e9grenant pour ainsi dire, les rayons solaires. Un magnifique \'e9cran, fait de grandes plumes d'\'e9pervier, dont les taches, artistement dispos\'e9es, figuraient une larg
+e pivoine \endash cet embl\'e8me de la beaut\'e9 dans l'Empire des Fleurs -, deux voli\'e8res en forme de pagode, v\'e9ritables kal\'e9idoscopes des plus \'e9clatants oiseaux de l'Inde, quelques \'ab\~ti\'e9maols\~\'bb \'e9
+oliens, dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait une pens\'e9e de l'absent, compl\'e9taient la curieuse ornementation de ce boudoir.
+\par
+\par \'ab\~Pas encore de lettre, Nan\~?
+\par
+\par \endash Eh non\~! madame\~! pas encore\~!\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait une charmante jeune femme que cette jeune L\'e9-ou.
+\par
+\par Jolie, m\'eame pour des yeux europ\'e9ens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se relevant \'e0 peine vers les tempes, des cheveux noirs orn\'e9s de quelques fleurs de p\'eacher fix\'e9es par des \'e9
+pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils \'e0 peine estomp\'e9s d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne mettait ni cr\'e9pi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, ainsi que le font g\'e9n\'e9ralement les beaut\'e9s du C
+\'e9leste Empire, ni rond de carmin sur sa l\'e8vre inf\'e9rieure, ni petite raie verticale entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour imp\'e9riale d\'e9pense annuellement pour dix millions de sap\'e8
+ques. La jeune veuve n'avait que faire de ces ingr\'e9dients artificiels. Elle sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, d\'e8s lors, pouvait d\'e9daigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de chez elle.
+\par
+\par Quant \'e0 la toilette de L\'e9-ou, rien de plus simple et de plus \'e9l\'e9gant. Une longue robe \'e0 quatre fentes, ourl\'e9e d'un large galon brod\'e9, sous cette robe une jupe pliss\'e9e, \'e0 la taille un plastron agr\'e9ment\'e9 de
+soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach\'e9 \'e0 la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles orn\'e9es de perles\~: il n'en fallait pas plus \'e0 la jeune veuve pour \'ea
+tre charmante, si l'on ajoute que ses mains \'e9taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ros\'e9s, dans de petits \'e9tuis d'argent, cisel\'e9s avec un art exquis.
+\par
+\par Et ses pieds\~? Eh bien, ses pieds \'e9taient petits, non par suite de cette coutume de d\'e9formation barbare qui tend heureusement \'e0 se perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept cents ans d\'e9j\'e0
+, et elle est probablement due \'e0 quelque princesse estropi\'e9e. Dans son application la plus simple, op\'e9rant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de tronc de c\'f4ne, g
+\'eane absolument la marche, pr\'e9dispose \'e0 l'an\'e9mie et n'a pas m\'eame pour raison d'\'eatre, comme on a pu le croire, la jalousie des \'e9poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis la conqu\'eat
+e tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises sur dix, ayant \'e9t\'e9 soumises d\'e8s le premier \'e2ge \'e0 cette suite d'op\'e9rations douloureuses, qui entra\'eenent la d\'e9formation du pied.
+\par
+\par \'ab\~Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui\~! dit encore L\'e9-ou. Voyez donc, vieille m\'e8re.
+\par
+\par \endash C'est tout vu\~!\~\'bb r\'e9pondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant.
+\par
+\par L\'e9-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+\par
+\par C'\'e9tait encore penser \'e0 Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'\'e9toffe, dont la fabrication est presque uniquement r\'e9serv\'e9e \'e0 la femme dans les m\'e9nages chinois, \'e0 quelque classe qu'elle appartienne.
+\par
+\par Mais l'ouvrage lui tomba bient\'f4t des mains. Elle se leva, prit dans une bonbonni\'e8re deux ou trois past\'e8ques, qui craqu\'e8rent sous ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code d'instructions dont toute honn\'eate \'e9
+pouse doit faire sa lecture habituelle.
+\par
+\par \'ab\~De m\'eame que le printemps est pour le travail la saison favorable, de m\'eame l'aube est le moment le plus propice de la journ\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du sommeil.
+\par
+\par \'ab\~Soignez le m\'fbrier et le chanvre.
+\par
+\par \'ab\~Filez avec z\'e8le la soie et le coton.
+\par
+\par \'ab\~La vertu des femmes est dans l'activit\'e9 et l'\'e9conomie.
+\par
+\par \'ab\~Les voisins feront votre \'e9loge\'85\~\'bb
+\par
+\par Le livre se ferma bient\'f4t. La tendre L\'e9-ou ne songeait m\'eame pas \'e0 ce qu'elle lisait.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est-il\~? se demanda-t-elle. Il a d\'fb aller \'e0 Canton\~! Est-il de retour \'e0 Shang-Ha\'ef\~? Quand arrivera-t-il \'e0 P\'e9king\~? La mer lui a-t-elle \'e9t\'e9 propice\~? Que la d\'e9esse Koanine lui vienne en aide\~!\~\'bb
+\par
+\par Ainsi disait l'inqui\'e8te jeune femme. Puis, ses yeux se port\'e8rent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapport\'e9s, une sorte de mosa\'efque d'\'e9toffe \'e0 la mode portugaise, o\'f9
+ se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fid\'e9lit\'e9.
+\par
+\par Enfin elle s'approcha d'une jardini\'e8re et cueillit une fleur au hasard.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, embl\'e8me du printemps, de la jeunesse et de la joie\~! C'est le jaune chrysanth\'e8me, embl\'e8me de l'automne et de la tristesse\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle voulut r\'e9agir contre l'anxi\'e9t\'e9 qui, maintenant, l'envahissait tout enti\'e8re. Son luth \'e9tait l\'e0\~; ses doigts en firent r\'e9sonner les cordes\~; ses l\'e8vres murmur\'e8rent les premi\'e8res paroles du chant des \'ab\~Mains-unies\~
+\'bb, mais elle ne put continuer.
+\par
+\par \'ab\~Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois\~! je les lisais, l'\'e2me \'e9mue\~! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu'\'e0 mes yeux, c'\'e9tait sa voix m\'eame que je pouvais entendre\~! L\'e0
+, cet appareil me parlait comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e8s de moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Et L\'e9-ou regardait un phonographe, pos\'e9 sur un gu\'e9ridon de laque, en tout semblable \'e0 celui dont Kin-Fo se servait \'e0 Shang-Ha\'ef. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plut\'f4t entendre leurs voix, malgr\'e9 la distance qui les s\'e9
+parait\'85 Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des pens\'e9es de l'absent.
+\par
+\par En ce moment, la vieille m\'e8re entra.
+\par
+\par \'ab\~La voil\'e0, votre lettre\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Et Nan sortit, apr\'e8s avoir remis \'e0 L\'e9-ou une enveloppe timbr\'e9e de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Un sourire se dessina sur les l\'e8vres de la jeune femme. Ses yeux brill\'e8rent d'un plus vif \'e9clat.
+\par
+\par Elle d\'e9chira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire\'85
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers \'e0 rainures obliques, qui, ajust\'e9s dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! j'aime encore mieux cela\~! s'\'e9cria joyeusement L\'e9-ou. je l'entendrai, au moins\~!\~\'bb
+\par
+\par Le papier fut plac\'e9 sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement d'horlogerie fit aussit\'f4t tourner, et L\'e9-ou, approchant son oreille, entendit une voix bien connue qui disait\~: \'ab\~Petite s\'9cur cadette, la ruine a emport\'e9
+ mes richesses comme le vent d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne\~! Je ne veux pas faire une mis\'e9rable en l'associant \'e0 ma mis\'e8re\~! Oubliez celui que dix mille malheurs ont frapp\'e9\~!
+\par
+\par \'ab\~Votre d\'e9sesp\'e9r\'e9 KIN-FO\~!\~\'bb
+\par
+\par Quel coup pour la jeune femme\~! Une vie plus am\'e8re que l'am\'e8re gentiane l'attendait maintenant. Oui\~! le vent d'or emportait ses derni\'e8res esp\'e9rances avec la fortune de celui qu'elle aimait\~! L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'\'e9
+tait-il donc \'e0 jamais envol\'e9\~! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse\~! Ah\~! pauvre L\'e9-ou\~! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe bris\'e9 sur le sol\~!
+\par
+\par Nan, appel\'e9e, entra dans la chambre, haussa les \'e9paules et transporta sa ma\'eetresse sur son \'ab\~hang\~\'bb\~! Mais, bien que ce f\'fbt un de ces lits-po\'eales, chauff\'e9s artificiellement, combien sa couche parut froide \'e0 l'infortun\'e9e L
+\'e9-ou\~! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui sembl\'e8rent longues \'e0 passer\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017888}VI\line QUI DONNERA PEUT-\'caTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE \'ab\~
+LA CENTENAIRE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc98017888}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le lendemain, Kin-Fo, dont le d\'e9dain pour les choses de ce monde ne se d\'e9mentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours \'e9
+gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv\'e9 au pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec la concession am\'e9ricaine, il traversa la rivi\'e8re et se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, \'e9lev\'e9e entre l'
+\'e9glise des Missions et le consulat des \'c9tats-Unis.
+\par
+\par Au fronton de cette maison se d\'e9veloppait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires\~: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+\par
+\par Capital de garantie\~: 20 millions de dollars.
+\par
+\par }{\lang2057 Agent principal\~: WILLIAM J. BIDULPH.
+\par
+\par }{Kin-Fo poussa la porte, que d\'e9fendait un second battant capitonn\'e9, et se trouva dans un bureau, divis\'e9 en deux compartiments par une simple balustrade \'e0 hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres \'e0 fermoirs de nickel, une caisse am
+\'e9ricaine a secrets se d\'e9fendant d'elle-m\'eame, deux ou trois tables o\'f9 travaillaient les commis de l'agence, un secr\'e9taire compliqu\'e9, r\'e9serv\'e9 \'e0 l'honorable William J. Bidulph, tel \'e9tait l'ameublement de cette pi\'e8
+ce, qui semblait appartenir \'e0 une maison du Broadway, et non \'e0 une habitation b\'e2tie sur les bords du Wousung.
+\par
+\par William J. Bidulph \'e9tait l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le si\'e8ge social se trouvait \'e0 Chicago. La Centenaire \endash
+ un bon titre et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, tr\'e8s renomm\'e9e aux \'c9tats-Unis, poss\'e9dait des succursales et des repr\'e9sentants dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires \'e9normes et excellentes, gr\'e2ce
+\'e0 ses statuts, tr\'e8s hardiment et tr\'e8s lib\'e9ralement constitu\'e9s, qui l'autorisaient \'e0 assurer tous les risques.
+\par
+\par Aussi, les C\'e9lestials commen\'e7aient-ils \'e0 suivre ce moderne courant d'id\'e9es, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu \'e9
+taient garanties contre l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'\'e9cartelait d\'e9j\'e0
+ au fronton des portes shangha\'efennes, et entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'\'e9l\'e8ve de Wang venait rendre visite \'e0 l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur Bidulph\~?\~\'bb demanda-t-il en entrant.
+\par
+\par William J. Bidulph \'e9tait l\'e0, \'ab\~en personne\~\'bb comme un photographe qui op\'e8re lui-m\'eame toujours \'e0 la disposition du public, \endash un homme de cinquante ans, correctement v\'ea
+tu de noir, en habit, en cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien am\'e9ricain.
+\par
+\par \'ab\~A qui ai-je l'honneur de parler\~? demanda William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par \endash Monsieur Kin-Fo\~!\'85 un des clients de la Centenaire\'85 police num\'e9ro vingt-sept mille deux cent\'85
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes services\~?
+\par
+\par \endash Je d\'e9sirerais vous parler en particulier\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+\par
+\par Le riche client fut donc introduit, avec les \'e9gards qui lui \'e9taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm\'e9 de doubles portes, o\'f9 l'on e\'fbt pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans crainte d'\'ea
+tre entendu des plus fins tipaos du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, dit Kin-Fo, d\'e8s qu'il se fut assis dans une chaise \'e0 bascule, devant une chemin\'e9e chauff\'e9e au gaz, je d\'e9sirerais traiter avec votre Compagnie, et faire assurer \'e0 mon d\'e9c\'e8
+s le paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout \'e0 l'heure le montant.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux signatures, la v\'f4tre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance sera faite, apr\'e8s quelques formalit\'e9s pr\'e9liminaires. Mais, monsieur\'85
+ permettez-moi cette question\'85 vous avez donc le d\'e9sir de ne mourir qu'\'e0 un \'e2ge tr\'e8s avanc\'e9, d\'e9sir bien naturel d'ailleurs\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la vie indique chez l'assur\'e9 la crainte qu'une mort trop prochaine\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur\~! r\'e9pondit William J. Bidulph le plus s\'e9rieusement du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la Centenaire\~! Son nom ne l'indique-t-il pas\~? S'assurer chez nous, c'est prendre un brevet de longue vie
+\~! Je vous demande pardon, mais il est rare que nos assur\'e9s ne d\'e9passent pas la centaine\'85 tr\'e8s rare\'85 tr\'e8s rare\~!\'85 Dans leur int\'e9r\'eat, nous devrions leur arracher la vie\~! Aussi, faisons-nous des affaires superbes\~
+! Donc, je vous pr\'e9viens, monsieur, s'assurer \'e0 la Centenaire, c'est la quasi-certitude d'en devenir un soi-m\'eame\~!
+\par
+\par \endash Ah\~!\~\'bb fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son \'9cil froid William J. Bidulph.
+\par
+\par L'agent principal, s\'e9rieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air de plaisanter.
+\par
+\par \'ab\~Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je d\'e9sire me faire assurer pour deux cent mille dollars.
+\par
+\par \endash Nous disons un capital de deux cent mille dollars\~\'bb, r\'e9pondit William J. Bidulph.
+\par
+\par Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit pas m\'eame sourciller.
+\par
+\par \'ab\~Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que toutes les primes pay\'e9es, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises \'e0 la Compagnie, si la personne sur la t\'eate de laquelle repose l'assurance perd la vie par le fait du b
+\'e9n\'e9ficiaire du contrat\~?
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Et quels risques pr\'e9tendez-vous assurer, mon cher monsieur\~?
+\par
+\par \endash Tous.
+\par
+\par \endash Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de s\'e9jour hors des limites du C\'e9leste Empire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de condamnation judiciaire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de duel\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de service militaire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Alors les surprimes seront fort \'e9lev\'e9es\~?
+\par
+\par \endash Je paierai ce qu'il faudra.
+\par
+\par \endash Soit.
+\par
+\par \endash Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque tr\'e8s important, dont vous ne parlez pas.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire l'autorisaient \'e0 assurer aussi le suicide\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement, monsieur, parfaitement, r\'e9pondit William J. Bidulph, qui se frottait les mains. C'est m\'eame l\'e0 une source de superbes b\'e9n\'e9fices pour nous\~! Vous comprenez bien que nos clients sont g\'e9n\'e9
+ralement des gens qui tiennent \'e0 la vie, et que ceux qui, par une prudence exag\'e9r\'e9e, assurent le suicide, ne se tuent jamais.
+\par
+\par \endash N'importe, r\'e9pondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je d\'e9sire assurer aussi ce risque.
+\par
+\par \endash A vos souhaits, mais la prime sera consid\'e9rable\~!
+\par
+\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te que je paierai ce qu'il faudra.
+\par
+\par \endash Entendu. \endash Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant d'\'e9crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide\'85
+\par
+\par \endash Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime \'e0 payer\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur, r\'e9pondit l'agent principal, nos primes sont \'e9tablies avec une justesse math\'e9matique, qui est tout \'e0 l'honneur de la Compagnie. Elles ne sont plus bas\'e9es, comme elles l'\'e9
+taient autrefois, sur les tables de Duvillars\'85 Connaissez-vous Duvillars\~?
+\par
+\par \endash Je ne connais pas Duvillars.
+\par
+\par \endash Un statisticien remarquable, mais d\'e9j\'e0 ancien\'85 tellement ancien, m\'eame, qu'il est mort. A l'\'e9poque o\'f9 il \'e9tablit ses fameuses tables, qui servent encore \'e0 l'\'e9chelle, de primes de la plupart des compagnies europ\'e9
+ennes, tr\'e8s arri\'e9r\'e9es, la moyenne de la vie \'e9tait inf\'e9rieure \'e0 ce qu'elle est pr\'e9sentement gr\'e2ce au progr\'e8s de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne plus \'e9lev\'e9e, et par cons\'e9quent plus favorable \'e0
+ l'assur\'e9, qui paie moins cher et vit plus longtemps\'85
+\par
+\par \endash Quel sera le montant de ma prime\~? reprit Kin-Fo, d\'e9sireux d'arr\'eater le verbeux agent, qui ne n\'e9gligeait aucune occasion de placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscr\'e9tion de vous demander quel est votre \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Trente et un ans.
+\par
+\par \endash Eh bien \endash \'e0 trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux quatre-vingt-trois pour cent. Mais, \'e0
+ la Centenaire, ce ne sera que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+\par
+\par \endash Et dans les conditions que je d\'e9sire\~? dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash En assurant tous les risques, y compris le suicide\~?\'85
+\par
+\par \endash Le suicide surtout.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit d'un ton aimable William J. Bidulph, apr\'e8s avoir consult\'e9 une table imprim\'e9e \'e0 la derni\'e8re page de son carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela \'e0 moins de vingt-cinq pour cent.
+\par
+\par \endash Ce qui fera\~?\'85
+\par
+\par \endash Cinquante mille dollars.
+\par
+\par \endash Et comment la prime doit-elle vous \'eatre vers\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Tout enti\'e8re ou fractionn\'e9e par mois, au gr\'e9 de l'assur\'e9.
+\par
+\par \endash Ce qui donnerait pour les deux premiers mois\~?\'85
+\par
+\par \endash Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils \'e9taient vers\'e9s aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30 juin de la pr\'e9sente ann\'e9e.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux premiers mois de la prime.\~\'bb
+\par
+\par Et il d\'e9posa sur la table une \'e9paisse liasse de dollars-papiers qu'il tira de sa poche.
+\par
+\par \'ab\~Bien\'85 monsieur\'85 tr\'e8s bien\~! r\'e9pondit William J. Bidulph. Mais, avant de signer la police, il y a une formalit\'e9 \'e0 remplir.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Vous devez recevoir la visite du m\'e9decin de la Compagnie.
+\par
+\par \endash A quel propos cette visite\~?
+\par
+\par \endash Afin de constater si vous \'eates solidement constitu\'e9, si vous n'avez aucune maladie organique qui soit de nature \'e0 abr\'e9ger votre vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+\par
+\par \endash A quoi bon\~! puisque j'assure m\'eame le duel et le suicide, fit observer Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, toujours souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans quelques mois, nous co\'fbterait bel et bien deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par \endash Mon suicide vous les co\'fbterait aussi, je suppose\~!
+\par
+\par \endash Cher monsieur, r\'e9pondit le gracieux agent principal, en prenant la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai d\'e9j\'e0 eu l'honneur de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais q
+u'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas d\'e9fendu de les faire surveiller\'85 Oh\~! avec la plus grande discr\'e9tion\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les clients de la Centenaire, ce sont pr\'e9cis\'e9ment ceux-l\'e0
+ qui lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il\~?
+\par
+\par \endash Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! r\'e9pondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre tr\'e8s vieux, en sa qualit\'e9 de client de la Centenaire\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait pas \'e0 discuter plus longuement avec l'agent principal de la c\'e9l\'e8bre compagnie. Il \'e9tait tellement s\'fbr de ce qu'il disait\~!
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance de deux cent mille dollars\~? Quel sera le b\'e9n\'e9ficiaire du contrat\~?
+\par
+\par \endash Il y aura deux b\'e9n\'e9ficiaires, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash A parts \'e9gales\~?
+\par
+\par \endash Non, \'e0 parts in\'e9gales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour cent cinquante mille.
+\par
+\par \endash Nous disons pour cinquante mille, monsieur\'85
+\par
+\par \endash Wang.
+\par
+\par \endash Le philosophe Wang\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Et pour les cent cinquante mille\~?
+\par
+\par \endash Mme\~L\'e9-ou, de P\'e9king.
+\par
+\par \endash De P\'e9king\~\'bb, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les noms des ayants droit. Puis il reprit\~: \'ab\~Quel est l'\'e2ge de Mme\~L\'e9-ou\~?
+\par
+\par \endash Vingt et un ans, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit l'agent, voil\'e0 une jeune dame qui sera bien vieille, quand elle touchera le montant du capital assur\'e9\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi, s'il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au philosophe Wang\~?\'85
+\par
+\par \endash Cinquante-cinq ans\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, cet aimable homme est s\'fbr, lui, de ne jamais rien toucher\~!
+\par
+\par \endash On le verra bien, monsieur\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, si j'\'e9tais \'e0 cinquante-cinq ans l'h\'e9ritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je n'aurais pas la simplicit\'e9 de compter sur son h\'e9ritage.
+\par
+\par \endash Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte du cabinet.
+\par
+\par \endash Bien le v\'f4tre\~!\~\'bb r\'e9pondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+\par
+\par Le lendemain, le m\'e9decin de la Compagnie avait fait \'e0 Kin-Fo la visite r\'e9glementaire. \'ab\~Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets d'orgues\~\'bb, disait le rapport.
+\par
+\par Rien ne s'opposait \'e0 ce que la Compagnie trait\'e2t avec un assur\'e9 aussi solidement \'e9tabli. La police fut donc sign\'e9e \'e0 cette date par Kin-Fo d'une part, au profit d
+e la jeune veuve et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, repr\'e9sentant de la Compagnie. Ni L\'e9-ou ni Wang, \'e0
+ moins de circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o\'f9 la Centenaire serait mise en demeure de leur verser ce capital, derni\'e8re g\'e9n\'e9rosit\'e9 de l'ex- millionnaire.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017889}VII\line QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU C\'c9LESTE EMPIRE
+{\*\bkmkend _Toc98017889}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quoi qu'e\'fbt pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse de la Centenaire \'e9tait tr\'e8s s\'e9rieusement menac\'e9
+e dans ses fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'\'e9tait pas de ceux dont, r\'e9flexion faite, on remet ind\'e9finiment l'ex\'e9cution. Compl\'e8tement ruin\'e9, l'\'e9l\'e8ve de Wang avait formellement r\'e9solu d'en finir avec, une existence qui, m\'ea
+me au temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis.
+\par
+\par La lettre remise par Soun, huit jours apr\'e8s son arriv\'e9e, venait de San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque totalit\'e9
+, on le sait, d'actions de cette banque c\'e9l\'e8bre, si solide jusque-l\'e0.
+\par
+\par Mais, il n'y avait, pas \'e0 douter. Si invraisemblable que p\'fbt para\'eetre cette nouvelle, elle n'\'e9tait malheureusement que trop vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque Californienne venait d'\'eatre confirm\'e9
+e par les journaux arriv\'e9s \'e0 Shang-Ha\'ef. La faillite avait \'e9t\'e9 prononc\'e9e, et ruinait Kin-Fo de fond en comble.
+\par
+\par En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-il\~? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha\'ef, dont la vente, presque irr\'e9alisable, ne lui e\'fbt, procur\'e9 que d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars vers\'e9
+s en prime dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour m\'eame, lui fournirent \'e0 peine de quoi faire convenablement les choses in extremis, c'\'e9tait maintenant toute sa fortune.
+
+\par
+\par Un Occidental, un Fran\'e7ais, un Anglais e\'fbt peut-\'eatre pris philosophiquement cette existence nouvelle et cherch\'e9 \'e0 refaire sa vie dans le travail.
+\par
+\par Un C\'e9lestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout autrement. C'\'e9tait la mort volontaire que Kin-Fo, en v\'e9ritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiff
+\'e9rence qui caract\'e9rise la race jaune.
+\par
+\par Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le poss\'e8de au plus haut degr\'e9. Son indiff\'e9rence pour la mort est vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamn\'e9, d\'e9j\'e0
+ entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les ex\'e9cutions publiques si fr\'e9quentes, la vue des horribles supplices que comporte l'\'e9chelle p\'e9nale dans le C\'e9leste Empire, ont de bonne heure familiaris\'e9
+ les Fils du Ciel avec l'id\'e9e d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+\par
+\par Aussi, ne s'\'e9tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette pens\'e9e de la mort soit \'e0 l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires de la vie. Le culte des anc\'ea
+tres se retrouve jusque chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o\'f9 l'on n'ait r\'e9serv\'e9 une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane mis\'e9rable o\'f9 un coin n'ait \'e9t\'e9 gard\'e9 aux reliques des a\'efeux, dont la f\'ea
+te se c\'e9l\'e8bre au deuxi\'e8me mois. Voil\'e0 pourquoi on trouve, dans le m\'eame magasin o\'f9 se vendent des lits d'enfants nouveau-n\'e9s et des corbeilles de mariage, un assortiment vari\'e9
+ de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois.
+\par
+\par L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes pr\'e9occupations des C\'e9lestials. Le mobilier serait incomplet si la bi\'e8re manquait \'e0 la maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant \'e0 son p\'e8re.
+\par
+\par C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bi\'e8re est d\'e9pos\'e9e dans une chambre sp\'e9ciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus souvent, quand elle a d\'e9j\'e0 re\'e7u la d\'e9pouille mortelle, elle est conserv\'e9e pendant de longues ann
+\'e9es avec un soin pieux. En somme, le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et contribue \'e0 rendre plus \'e9troits les liens de la famille.
+\par
+\par Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, gr\'e2ce \'e0 son temp\'e9rament, devait envisager avec une parfaite tranquillit\'e9 la pens\'e9e de mettre fin \'e0 ses jours. Il avait assur\'e9 le sort des deux \'ea
+tres auxquels revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant\~! Rien. Le suicide ne devait pas m\'eame lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays civilis\'e9s d'Occident, n'est plus qu'un acte l\'e9
+gitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale.
+\par
+\par Le parti de Kin-Fo \'e9tait donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu le d\'e9tourner de mettre son projet \'e0 ex\'e9cution, pas m\'eame l'influence du philosophe Wang.
+\par
+\par Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son \'e9l\'e8ve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu\'e9 qu'une chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises quotidiennes.
+\par
+\par D\'e9cid\'e9ment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un meilleur ma\'eetre, et, maintenant, sa pr\'e9cieuse queue fr\'e9tillait sur son dos dans une s\'e9curit\'e9 toute nouvelle.
+\par
+\par Un dicton chinois dit\~: \'ab\~Pour \'eatre heureux sur terre, il faut vivre \'e0 Canton et mourir \'e0 Liao-Tch\'e9ou\~\'bb. C'est \'e0 Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est \'e0 Liao-Tch\'e9
+ou que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de mani\'e8re que son dernier lit de repos arriv\'e2t \'e0 temps. \'catre correctement couch\'e9 pour le supr\'eame sommeil est la constante pr\'e9occupation de tout C\'e9
+lestial qui sait vivre.
+\par
+\par En m\'eame temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propri\'e9t\'e9, comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au passage un des sept \'e9l\'e9ments dont se compose une \'e2me chinoise.
+\par
+\par On voit que si l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang se montrait indiff\'e9rent aux d\'e9tails de la vie, il l'\'e9tait moins pour ceux de la mort.
+\par
+\par Cela fait, il n'avait plus qu'\'e0 r\'e9diger le programme de ses fun\'e9railles. Donc, ce jour m\'eame, une belle feuille de ce papier, dit papier de riz \endash \'e0 la confection duquel le riz est parfaitement \'e9tranger -, re\'e7ut les derni\'e8
+res volont\'e9s de Kin-Fo.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir l\'e9gu\'e9 \'e0 la jeune veuve sa maison de Shang-Ha\'ef, et \'e0 Wang un portrait de l'empereur Ta\'ef-ping, que le philosophe regardait toujours avec complaisance \endash le tout sans pr\'e9judice des capitaux assur\'e9
+s par la Centenaire -, Kin-Fo tra\'e7a d'une main ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister \'e0 ses obs\'e8ques.
+\par
+\par D'abord, \'e0 d\'e9faut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des amis qu'il avait encore devaient figurer en t\'eate du cort\'e8ge, tous v\'eatus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le C\'e9leste Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau
+\'e9lev\'e9 depuis longtemps dans la campagne de Shang-Ha\'ef, se d\'e9ploierait une double rang\'e9e de valets d'enterrement, portant diff\'e9rents attributs, parasols bleus, hallebardes, mains de justice, \'e9crans de soie, \'e9criteaux avec le d\'e9
+tail de la c\'e9r\'e9monie, lesdits valets habill\'e9s d'une tunique noire \'e0 ceinture blanche, et coiff\'e9s d'un feutre noir \'e0 aigrette rouge. Derri\'e8re le premier groupe d'amis, marcherait un guide, \'e9carlate des pieds \'e0 la t\'eate, batt
+ant le gong, et pr\'e9c\'e9dant le portrait du d\'e9funt, couch\'e9 dans une sorte de ch\'e2sse richement d\'e9cor\'e9e. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui doivent s'\'e9vanouir \'e0 intervalles r\'e9guliers sur des coussins pr\'e9par\'e9
+s pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes gens, abrit\'e9s sous un dais bleu et or, s\'e8merait le chemin de petits morceaux de papier blanc, perc\'e9s d'un trou comme des sap\'e8ques, et destin\'e9s \'e0
+ distraire les mauvais esprits qui seraient tent\'e9s de se joindre au convoi.
+\par
+\par Alors appara\'eetrait le catafalque, \'e9norme palanquin tendu d'une soie violette, brod\'e9e de dragons d'or, que cinquante valets porteraient sur leurs \'e9paules, au milieu d'un double rang de bonzes. Les pr\'eatres chasubl\'e9
+s de robes grises, rouges et jaunes, r\'e9citant les derni\'e8res pri\'e8res, alterneraient avec le tonnerre des gongs, le glapissement des fl\'fbtes et l'\'e9clatante fanfare des trompes longues de six pieds.
+\par
+\par A l'arri\'e8re, enfin, les voitures de deuil, drap\'e9es de blanc, fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber les derni\'e8res ressources de l'opulent d\'e9funt.
+\par
+\par En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+\par
+\par Bien des enterrements de cette \'ab\~classe\~\'bb circulent dans les rues de Canton, de Shang-Ha\'ef ou de P\'e9king, et les C\'e9lestials n'y voient qu'un hommage naturel rendu \'e0 la personne de celui qui n'est plus.
+\par
+\par Le 20 octobre, une caisse, exp\'e9di\'e9e de Liao-Tch\'e9ou, arriva \'e0 l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha\'ef. Elle contenait, soigneusement emball\'e9, le cercueil command\'e9
+ pour la circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen n'eut lieu d'\'eatre surpris.
+\par
+\par On le r\'e9p\'e8te, pas un Chinois qui ne tienne \'e0 poss\'e9der de son vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'\'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Ce cercueil, un chef-d'\'9cuvre du fabricant de Liao-Tch\'e9ou, fut plac\'e9 dans la \'ab\~chambre des anc\'eatres\~\'bb. L\'e0, bross\'e9, cir\'e9, astiqu\'e9, il e\'fbt attendu longtemps, sans doute, le jour o\'f9 l'\'e9l\'e8
+ve du philosophe Wang l'aurait utilis\'e9 pour son propre compte\'85 Il n'en devait pas \'eatre ainsi. Les jours de Kin-Fo \'e9taient compt\'e9s, et l'heure \'e9tait proche, qui devait le rel\'e9guer dans la cat\'e9gorie des a\'efeux de la famille.
+\par
+\par En effet, c'\'e9tait le soir m\'eame que Kin-Fo avait d\'e9finitivement r\'e9solu de quitter la vie.
+\par
+\par Une lettre de la d\'e9sol\'e9e L\'e9-ou arriva dans la journ\'e9e.
+\par
+\par La jeune veuve mettait \'e0 la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle poss\'e9dait. La fortune n'\'e9tait rien pour elle\~! Elle saurait s'en passer\~! Elle l'aimait\~! Que lui fallait-il de plus\~!
+\par
+\par Ne sauraient-ils \'eatre heureux dans une situation plus modeste\~?
+\par
+\par Cette lettre, empreinte de la plus sinc\'e8re affection, ne put modifier les r\'e9solutions de Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Ma mort seule peut l'enrichir\~\'bb, pensa-t-il.
+\par
+\par Restait \'e0 d\'e9cider o\'f9 et comment s'accomplirait cet acte supr\'eame. Kin-Fo \'e9prouvait une sorte de plaisir \'e0 r\'e9gler ces d\'e9tails. Il esp\'e9rait bien qu'au dernier moment, une \'e9motion, si passag\'e8re qu'elle d\'fbt \'ea
+tre, lui ferait battre le c\'9cur\~!
+\par
+\par Dans l'enceinte du yamen s'\'e9levaient quatre jolis kiosques, d\'e9cor\'e9s avec toute la fantaisie qui distingue le talent des ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs\~: le pavillon du \'ab\~Bonheur\~\'bb, o\'f9
+ Kin-Fo n'entrait jamais\~; le pavillon de la \'ab\~Fortune\~\'bb, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond d\'e9dain\~; le pavillon du \'ab\~Plaisir\~\'bb, dont les portes \'e9taient depuis longtemps ferm\'e9es pour lui\~; le pavillon de \'ab\~
+Longue Vie\~\'bb, qu'il avait r\'e9solu de faire abattre\~!
+\par
+\par Ce fut celui-l\'e0 que son instinct le porta \'e0 choisir. Il r\'e9solut de s'y enfermer \'e0 la nuit tombante. C'est l\'e0 qu'on le retrouverait le lendemain, d\'e9j\'e0 heureux dans la mort.
+\par
+\par Ce point d\'e9cid\'e9, comment mourrait-il\~? Se fendre le ventre comme un japonais, s'\'e9trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin, s'ouvrir les veines dans un bain parfum\'e9, comme un \'e9picurien de la Rome antique\~? Non.
+\par
+\par Ces proc\'e9d\'e9s auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de d\'e9sobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux grains d'opium m\'e9lang\'e9 d'un poison subtil devaient suffire \'e0 le faire passer de ce monde \'e0 l'autr
+e, sans qu'il en e\'fbt m\'eame conscience, emport\'e9 peut-\'eatre dans un de ces r\'eaves qui transforment le sommeil passager en sommeil \'e9ternel.
+\par
+\par Le soleil commen\'e7ait d\'e9j\'e0 \'e0 s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo n'avait plus que quelques heures \'e0 vivre. Il voulut revoir, dans une derni\'e8re promenade, la campagne de Shang-Ha\'ef
+ et ces rives du Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen\'e9 son ennui. Seul, sans avoir m\'eame entrevu Wang pendant cette journ\'e9e, il quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais sortir.
+\par
+\par Le territoire anglais, le petit pont jet\'e9 sur le creek, la concession fran\'e7aise, furent travers\'e9s par lui de ce pas indolent qu'il n'\'e9prouvait m\'eame pas le besoin de presser \'e0 cette heure supr\'eame. Par le quai qui longe le port indig
+\'e8ne, il contourna la muraille de Shang-Ha\'ef jusqu'\'e0 la cath\'e9drale catholique romaine, dont la coupole domine le faubourg m\'e9ridional. Alors, il inclina vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit \'e0
+ la pagode de Loung-Hao.
+\par
+\par C'\'e9tait la vaste et plate campagne, se d\'e9veloppant jusqu'\'e0 ces hauteurs ombrag\'e9es qui limitent la vall\'e9e du Min, immenses plaines mar\'e9cageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizi\'e8res. Ici et l\'e0
+, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques villages mis\'e9rables dont les huttes de roseaux \'e9taient tapiss\'e9es d'une boue jaun\'e2tre, deux ou trois champs de bl\'e9 sur\'e9lev\'e9s, pour \'eatre \'e0 l'abri des eaux. Le long des
+\'e9troits sentiers, un grand nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies, s'enfuyaient \'e0 toutes pattes ou \'e0 tire-d'aile, lorsque quelque passant venait troubler leurs \'e9bats.
+\par
+\par Cette campagne, richement cultiv\'e9e, dont l'aspect ne pouvait \'e9tonner un indig\'e8ne, aurait cependant attir\'e9 l'attention et peut-\'eatre provoqu\'e9 la r\'e9pulsion d'un \'e9tranger.
+\par
+\par Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts d\'e9finitivement enterr\'e9s, on ne voyait que des piles de bo\'eetes oblongues, des pyramides de bi\'e8res, \'e9tag\'e9
+es comme les madriers d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes, n'est qu'un vaste cimeti\'e8re. Les morts encombrent le territoire, aussi bien que les vivants. On pr\'e9
+tend qu'il est interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une m\'eame dynastie occupe le tr\'f4ne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des si\'e8cles\~! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que les cadavres, couch\'e9s dans leurs bi
+\'e8res, celles-ci peintes de vives couleurs, celles-l\'e0 sombres et modestes, les unes neuves et pimpantes, les autres tombant d\'e9j\'e0 en poussi\'e8re, attendent pendant des ann\'e9es le jour de la s\'e9pulture.
+\par
+\par Kin-Fo n'en \'e9tait plus \'e0 s'\'e9tonner de cet \'e9tat de choses. Il allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux \'e9trangers, v\'eatus \'e0 l'europ\'e9enne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen, n'attir\'e8rent m\'ea
+me pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient \'e0 quelque distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arr\'eatant d\'e8s qu'il suspendait sa marche. Parfois, ils \'e9
+changeaient entre eux certains regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils \'e9taient l\'e0 pour l'\'e9pier.
+\par
+\par De taille moyenne, n'ayant pas d\'e9pass\'e9 trente ans, lestes, bien d\'e9coupl\'e9s, on e\'fbt dit deux chiens d'arr\'eat \'e0 l'\'9cil vif, aux jambes rapides.
+\par
+\par Kin-Fo, apr\'e8s avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+\par
+\par Les deux limiers rebrouss\'e8rent aussit\'f4t chemin.
+\par
+\par Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus mis\'e9rable aspect, et leur fit l'aum\'f4ne.
+\par
+\par Plus loin, quelques Chinoises chr\'e9tiennes \endash de celles qui ont \'e9t\'e9 form\'e9es \'e0 ce m\'e9tier de d\'e9vouement par les s\'9curs de charit\'e9 fran\'e7aises \endash crois\'e8rent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos, et dan
+s ces hottes rapportaient \'e0 la maison des cr\'e8ches, de pauvres \'eatres abandonn\'e9s. On les a justement nomm\'e9es \'ab\~les chiffonni\'e8res d'enfants\~\'bb\~! Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des chiffons jet\'e9
+s au coin des bornes\~!
+\par
+\par Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables s\'9curs.
+\par
+\par Les deux \'e9trangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un C\'e9lestial.
+\par
+\par Le soir \'e9tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha\'ef, reprit la route du quai.
+\par
+\par La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants \'e9clataient de toutes parts.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les derni\'e8res paroles qu'il lui serait donn\'e9 d'entendre.
+\par
+\par Une jeune Tankad\'e8re, conduisant son sampan \'e0 travers les sombres eaux de Houang-Pou, chantait ainsi\~:
+\par
+\par Ma barque, aux fra\'eeches couleurs,
+\par
+\par Est par\'e9e
+\par
+\par De mille et dix mille fleurs.
+\par
+\par Je l'attends, l'\'e2me enivr\'e9e\~!
+\par
+\par Il doit revenir demain.
+\par
+\par Dieu bleu veille\~!
+\par
+\par Que ta main
+\par
+\par A son retour le prot\'e8ge,
+\par
+\par Et fais que son long chemin
+\par
+\par S'abr\'e8ge\~!
+\par
+\par \'ab\~Il reviendra demain\~! Et moi, o\'f9 serais-je, demain\~?\~\'bb pensa Kin-Fo en secouant la t\'eate.
+\par
+\par La jeune Tankad\'e8re reprit\~:
+\par
+\par Il est all\'e9 loin de nous,
+\par
+\par J'imagine,
+\par
+\par Jusqu'au pays des Mantchoux,
+\par
+\par Jusqu'aux murailles de
+\par
+\par Chine\~!
+\par
+\par Ah\~! que mon c\'9cur, souvent,
+\par
+\par Tressaillait, lorsque le vent,
+\par
+\par Se d\'e9cha\'eenant, faisait rage,
+\par
+\par Et qu'il s'en allait, bravant
+\par
+\par L'orage\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9coutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+\par
+\par La Tankad\'e8re finit ainsi\~:
+\par
+\par Qu'as-tu besoin de courir
+\par
+\par La fortune\~?
+\par
+\par Loin de moi veux-tu mourir\~?
+\par
+\par Voici la troisi\'e8me lune\~!
+\par
+\par Viens\~!
+\par
+\par Le bonze nous attend
+\par
+\par Pour unir au m\'eame instant
+\par
+\par Les deux ph\'e9nix, nos embl\'e8mes\~!
+\par
+\par Viens\~!
+\par
+\par Reviens\~!
+\par
+\par Je t'aime tant,
+\par
+\par Et tu m'aimes
+\par
+\par \'ab\~Oui\~! peut-\'eatre\~! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout en ce monde\~! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie\~!\~\'bb
+\par
+\par Une demi-heure apr\'e8s, Kin-Fo rentrait \'e0 son habitation.
+\par
+\par Les deux \'e9trangers, qui l'avaient suivi jusque-l\'e0, durent s'arr\'eater.
+\par
+\par Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de \'ab\~Longue Vie\~\'bb, en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit salon, doucement \'e9clair\'e9 par la lumi\'e8re d'une lanterne \'e0 verres d\'e9polis.
+\par
+\par Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un coffret, contenant quelques grains d'opium, m\'e9lang\'e9s d'un poison mortel, un \'ab\~en-cas\~\'bb que le riche ennuy\'e9 avait toujours sous la main.
+\par
+\par Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs d'opium, puis il se disposa \'e0 l'allumer.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! quoi\~! dit-il, pas m\'eame une \'e9motion, au moment de m'endormir pour ne plus me r\'e9veiller\~!\~\'bb
+\par
+\par Il h\'e9sita un instant.
+\par
+\par \'ab\~Non\~! s'\'e9cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le parquet. Je la veux, cette supr\'eame \'e9motion, ne f\'fbt-ce que celle de l'attente\~!\'85 je la veux\~! je l'aurai\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press\'e9 que d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017890}VIII\line O\'d9 KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION S\'c9RIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS S\'c9
+RIEUSEMENT{\*\bkmkend _Toc98017890}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le philosophe n'\'e9tait pas encore couch\'e9. \'c9tendu sur un divan, il lisait le dernier num\'e9ro de la Gazette de P\'e9king.
+\par
+\par Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, tr\'e8s certainement, le journal adressait quelque compliment \'e0 la dynastie r\'e9gnante des Tsing.
+\par
+\par Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un fauteuil, et, sans autre pr\'e9ambule\~: \'ab\~Wang, dit-il, je viens te demander un service.
+\par
+\par \endash Dix mille services\~! r\'e9pondit le philosophe, en laissant tomber le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et, quels qu'ils soient, je te les rendrai\~!
+\par
+\par \endash Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne peut rendre qu'une fois. Apr\'e8s celui-l\'e0, Wang, je te tiendrai quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et j'ajoute que tu ne devras m\'ea
+me pas attendre un remerciement de ma part.
+\par
+\par \endash Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te comprendrait pas. De quoi s'agit-il\~?
+\par
+\par \endash Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend plut\'f4t une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+\par
+\par \endash La lettre que j'ai trouv\'e9e ici \'e0 notre retour de Canton, reprit Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne \'e9
+tait en faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus rien.
+\par
+\par \endash Ainsi, demanda Wang, apr\'e8s avoir bien regard\'e9 son \'e9l\'e8ve, ce n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle\~?
+\par
+\par \endash C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret\'e9 n'effraie aucunement d'ailleurs.
+\par
+\par \endash Bien r\'e9pondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines \'e0 t'enseigner la sagesse\~! jusqu'ici, tu n'avais que v\'e9g\'e9t\'e9 sans go\'fbt, sans passions, sans luttes\~
+! Tu vas vivre maintenant\~! L'avenir est chang\'e9\~! Qu'importe\~! a dit Confucius, et le Talmud apr\'e8s lui, il arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint\~! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous l'apprend\~
+: \'ab\~Dans la vie, il y a des hauts et des bas\~! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est variable\~! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir\~! Partons-nous\~?\~\'bb
+\par
+\par Et v\'e9ritablement, Wang, en philosophe pratique, \'e9tait pr\'eat \'e0 quitter la somptueuse habitation.
+\par
+\par Kin-Fo l'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~J'ai dit, reprit-il, que la pauvret\'e9 ne m'effrayait pas, mais j'ajoute que c'est parce que je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 ne point la supporter.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Wang, tu veux donc\~!\'85
+\par
+\par \endash Mourir.
+\par
+\par \endash Mourir\~! r\'e9pondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est d\'e9cid\'e9 \'e0 en finir avec la vie n'en dit rien \'e0 personne.
+\par
+\par \endash Ce serait d\'e9j\'e0 fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le c\'e9dait pas \'e0 celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me caus\'e2t au moins une premi\'e8re et derni\'e8re \'e9
+motion. Or, au moment d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon c\'9cur battait si peu, que j'ai jet\'e9 le poison, et je suis venu te trouver\~!
+\par
+\par \endash Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble\~? r\'e9pondit Wang en souriant.
+\par
+\par \endash Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Pour me frapper de ta propre main\~!\~\'bb
+\par
+\par A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit m\'eame pas. Mais Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un \'e9clair dans ses yeux. L'ancien Ta\'ef-ping se r\'e9veillait-il\~?
+\par
+\par Cette besogne dont son \'e9l\'e8ve allait le charger, ne trouverait-elle pas en lui une h\'e9sitation\~? Dix-huit ann\'e9es auraient donc pass\'e9 sur sa t\'eate sans \'e9touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse\~
+! Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas m\'eame une objection\~! Il accepterait, sans broncher, de le d\'e9livrer de cette existence dont il ne voulait plus\~! Il ferait cela, lui, Wang, le philosophe\~!
+\par
+\par Mais cet \'e9clair s'\'e9teignit presque aussit\'f4t. Wang reprit sa physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus s\'e9rieuse peut-\'eatre.
+\par
+\par Et alors, se rasseyant\~: \'ab\~C'est l\'e0 le service que tu me demandes\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que tu pourrais t'imaginer devoir \'e0 Tchoung-H\'e9ou et \'e0 son fils.
+\par
+\par \endash Que devrai-je faire\~? demanda simplement le philosophe.
+\par
+\par \endash D'ici au 25 juin, vingt-huiti\'e8me jour de la sixi\'e8me lune, tu entends bien, Wang, jour o\'f9 finira ma trente et uni\'e8me ann\'e9e, \endash je dois avoir cess\'e9 de vivre\~! Il faut que je tomb\'e9 frapp\'e9
+ par toi, soit par-devant, soit par-derri\'e8re, le jour, la nuit, n'importe o\'f9, n'importe comment, debout, assis, couch\'e9, \'e9veill\'e9, endormi, par le fer ou par le poison\~! Il faut qu'\'e0 chacune des quatre-vingt mille minutes dont se co
+mposera ma vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pens\'e9e, et, je l'esp\'e8re, la crainte, que mon existence va brusquement finir\~! Il faut que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille \'e9motions, si bien que, au moment o\'f9 se s\'e9
+pareront les sept \'e9l\'e9ments de mon \'e2me, je puisse m'\'e9crier\~: Enfin, j'ai donc v\'e9cu\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo, contre son habitude, avait parl\'e9 avec une certaine animation. On remarquera aussi qu'il avait fix\'e9 \'e0 six jours avant l'expiration de sa police la limite extr\'eame de son existence. C'\'e9tai
+t agir en homme prudent, car, faute du versement d'une nouvelle prime, un retard e\'fbt fait d\'e9choir ses ayants droit du b\'e9n\'e9fice de l'assurance.
+\par
+\par Le philosophe l'avait \'e9cout\'e9 gravement, jetant \'e0 la d\'e9rob\'e9e quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta\'ef-ping, qui ornait sa chambre, portrait dont il devait h\'e9riter, \endash ce qu'il ignorait encore.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de me frapper\~?\~\'bb demanda Kin-Fo.
+\par
+\par Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en \'e9tait pas \'e0 cela pr\'e8s\~!
+\par
+\par Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les banni\'e8res des Ta\'ef-ping\~! Mais il ajouta, en homme qui veut, cependant, \'e9puiser toutes les objections avant de s'engager.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Ma\'eetre t'avait r\'e9serv\'e9es d'atteindre l'extr\'eame vieillesse\~!
+\par
+\par \endash J'y renonce.
+\par
+\par \endash Sans regrets\~?
+\par
+\par \endash Sans regrets\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Vivre vieux\~! Ressembler \'e0 quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter\~!
+\par
+\par Riche, je ne le d\'e9sirais pas. Pauvre, je le veux encore moins\~!
+\par
+\par \endash Et la jeune veuve de P\'e9king\~? dit Wang. Oublies-tu le proverbe\~: la fleur avec la fleur, le saule avec le saule\~! L'entente de deux c\'9curs fait cent ann\'e9es de printemps\~!\'85
+\par
+\par \endash Contre trois cents ann\'e9es d'automne, d'\'e9t\'e9 et d'hiver\~! r\'e9pondit Kin-Fo, en haussant les \'e9paules. Non\~! L\'e9-ou, pauvre, serait mis\'e9rable avec moi\~! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+\par
+\par \endash Tu as fait cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, et toi-m\'eame, Wang, tu as cinquante mille dollars plac\'e9s sur ma t\'eate.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit simplement le philosophe, tu as r\'e9ponse \'e0 tout.
+\par
+\par \endash A tout, m\'eame \'e0 une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Mais\'85 le danger que tu pourrais courir, apr\'e8s ma mort, d'\'eatre poursuivi pour assassinat.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui se laissent prendre\~! D'ailleurs, o\'f9 serait le m\'e9rite de te rendre ce dernier service, si je ne risquais rien\~!
+\par
+\par \endash Non pas, Wang\~! je pr\'e9f\'e8re te donner toute s\'e9curit\'e9 \'e0 cet \'e9gard. Personne ne songera \'e0 t'inqui\'e9ter\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de papier, et, d'une \'e9criture nette, il tra\'e7a les lignes suivantes\~:
+\par
+\par \'ab\~C'est volontairement que je me suis donn\'e9 la mort, par d\'e9go\'fbt et lassitude de la vie.
+\par
+\par \'ab\~KIN-FO.\~\'bb
+\par
+\par Et il remit le papier \'e0 Wang.
+\par
+\par Le philosophe le lut d'abord tout bas\~; puis, il le relut \'e0 voix haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le pla\'e7a dans un carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+\par
+\par Un second \'e9clair avait allum\'e9 son regard.
+\par
+\par \'ab\~Tout cela est s\'e9rieux de ta part\~? dit-il en regardant fixement son \'e9l\'e8ve.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s s\'e9rieux.
+\par
+\par \endash Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+\par
+\par \endash J'ai ta parole\~?
+\par
+\par \endash Tu l'as.
+\par
+\par \endash Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai v\'e9cu\~?\'85
+\par
+\par \endash Je ne sais si tu auras v\'e9cu dans le sens o\'f9 tu l'entends, r\'e9pondit gravement le philosophe, mais, \'e0 coup s\'fbr, tu seras mort\~!
+\par
+\par \endash Merci et adieu, Wang.
+\par
+\par \endash Adieu, Kin-Fo.\~\'bb
+\par
+\par Et, l\'e0-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du philosophe.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017891}IX\line DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULI\'c8RE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-\'caTRE PAS LE LECTEUR
+{\*\bkmkend _Toc98017891}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Eh bien, Craig-Fry\~? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph aux deux agents qu'il avait sp\'e9cialement charg\'e9
+s de surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+\par
+\par \endash Eh bien, r\'e9pondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-Ha\'ef\'85
+\par
+\par \endash Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe \'e0 se tuer, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash La nuit \'e9tait venue, nous l'avons escort\'e9 jusqu'\'e0 sa porte\'85
+\par
+\par \endash Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+\par
+\par \endash Et ce matin\~? demanda William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash Nous avons appris, r\'e9pondit Craig, qu'il se portait\'85
+\par
+\par \endash Comme le pont de Palikao\~\'bb, ajouta Fry.
+\par
+\par Les agents Craig et Fry, deux Am\'e9ricains pur sang, deux cousins au service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un \'eatre en deux personnes. Impossible d'\'eatre plus compl\'e8tement identifi\'e9s l'un \'e0
+ l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les phrases que celui- l\'e0 commen\'e7ait, et r\'e9ciproquement. M\'eame cerveau, m\'eames pens\'e9es, m\'eame c\'9cur, m\'eame estomac, m\'eame mani\'e8
+re d'agir en tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes \'e0 deux corps fusionn\'e9s. En un mot, deux fr\'e8res Siamois, dont un audacieux chirurgien aurait tranch\'e9 la suture.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu p\'e9n\'e9trer dans la maison\~?
+\par
+\par \endash Pas\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Encore, dit Fry.
+\par
+\par \endash Ce sera difficile, r\'e9pondit l'agent principal. Il le faudra pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner une prime \'e9norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars\~! Donc, deux mois de surveillance et peut-
+\'eatre plus, si notre nouveau client renouvelle sa police\~!
+\par
+\par \endash Il a un domestique\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Que l'on pourrait peut-\'eatre avoir\'85, dit Fry.
+\par
+\par \endash Pour apprendre tout ce qui se passe\'85. continua Craig.
+\par
+\par \endash Dans la maison de Shang-Ha\'ef\~! acheva Fry.
+\par
+\par \endash }{\lang2057 Humph\~! fit William J. Bidulph. }{Engluez-moi le domestique. Achetez-le. Il doit \'eatre sensible au son des ta\'ebls. Les ta\'ebls ne vous manqueront pas. Lors m\'eame que vous devriez \'e9puiser les trois mille formules de civilit
+\'e9s que comporte l'\'e9tiquette chinoise, \'e9puisez-les. Vous n'aurez point \'e0 regretter vos peines.
+\par
+\par \endash Ce sera\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Fait\~\'bb, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Et voil\'e0 pour quelles raisons majeures Craig et Fry tent\'e8rent de se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'\'e9tait pas plus homme \'e0 r\'e9sister \'e0 l'app\'e2t s\'e9duisant des ta\'ebls qu'\'e0
+ l'offre courtoise de quelques verres de liqueurs am\'e9ricaines.
+\par
+\par Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient int\'e9r\'eat \'e0 savoir, ce qui se r\'e9duisait \'e0 ceci\~: Kin-Fo avait-il chang\'e9 quoi que ce soit \'e0 sa mani\'e8re de vivre\~?
+\par
+\par Non, si ce n'est peut-\'eatre qu'il rudoyait moins son fid\'e8le valet, que les ciseaux ch\'f4maient au grand avantage de sa queue, et que le rotin chatouillait moins souvent ses \'e9paules.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il \'e0 sa disposition quelque arme destructive\~?
+\par
+\par Point, car il n'appartenait pas \'e0 la respectable cat\'e9gorie des amateurs de ces outils meurtriers.
+\par
+\par Que mangeait-il \'e0 ses repas\~?
+\par
+\par Quelques plats simplement pr\'e9par\'e9s, qui ne rappelaient en rien la fantaisiste cuisine des C\'e9lestials.
+\par
+\par A quelle heure se levait-il\~?
+\par
+\par D\'e8s la cinqui\'e8me veille, au moment o\'f9 l'aube, \'e0 l'appel des coqs, blanchissait l'horizon.
+\par
+\par Se couchait-il de bonne heure\~?
+\par
+\par A la deuxi\'e8me veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, \'e0 la connaissance de Soun.
+\par
+\par Paraissait-il triste, pr\'e9occup\'e9, ennuy\'e9, fatigu\'e9 de la vie\~?
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point un homme positivement enjou\'e9. Oh non\~!
+\par
+\par Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de go\'fbt aux choses de ce monde. Oui\~! Soun le trouvait moins indiff\'e9rent, comme un homme qui attendrait\'85 quoi\~? Il ne pouvait le dire.
+\par
+\par Enfin, son ma\'eetre poss\'e9dait-il quelque substance v\'e9n\'e9neuse dont il aurait pu faire emploi\~?
+\par
+\par Il n'en devait plus-avoir, car, le matin m\'eame, on avait jet\'e9 par son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient \'eatre de qualit\'e9 malfaisante.
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, dans tout ceci, il n'y avait rien qui f\'fbt de nature \'e0 alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non\~! jamais le riche Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except\'e9, ne connaiss
+ait la situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+\par
+\par Quoi qu'il en f\'fbt, Craig et Fry durent continuer \'e0 s'enqu\'e9rir de tout ce que faisait leur client, \'e0 le suivre dans ses promenades, car il \'e9tait possible qu'il ne voul\'fbt pas attenter \'e0 sa personne dans sa propre maison.
+\par
+\par Ainsi les deux ins\'e9parables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup \'e0 gagner dans la conversation de gens si aimables.
+\par
+\par Ce serait aller trop loin de dire que le h\'e9ros de cette histoire tenait plus \'e0 la vie depuis qu'il avait r\'e9solu de s'en d\'e9faire. Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les \'e9motions ne lui manqu\'e8
+rent pas. Il s'\'e9tait mis une \'e9p\'e9e de Damocl\'e8s juste au-dessus du cr\'e2ne, et cette \'e9p\'e9e devait lui tomber un jour sur la t\'eate.
+\par
+\par Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir\~? Sur ce point, doute, et de l\'e0 quelques battements du c\'9cur, nouveaux pour lui.
+\par
+\par D'ailleurs, depuis l'\'e9change de paroles qui s'\'e9tait fait entre eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus fr\'e9quemment qu'autrefois, ou il restait enferm\'e9 dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver
+\endash ce n'\'e9tait pas son r\'f4le -, et il ignorait m\'eame \'e0 quoi Wang passait son temps. Peut-\'eatre \'e0 pr\'e9parer quelque emb\'fbche\~! Un ancien Ta\'ef-ping devait avoir dans son sac bien des mani\'e8res d'exp\'e9dier un homme. De l\'e0
+, curiosit\'e9, et, par suite, nouvel \'e9l\'e9ment d'int\'e9r\'eat.
+\par
+\par Cependant, le ma\'eetre et l'\'e9l\'e8ve se rencontraient presque tous les jours \'e0 la m\'eame table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait \'e0 leur situation future d'assassin et d'assassin\'e9
+. Ils causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus s\'e9rieux que d'habitude, d\'e9tournant ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gu\'e8re \'e0 dissimuler une constante pr\'e9
+occupation. Lui, de si bonne humeur, \'e9tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il \'e9tait. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou\'e9 d'un bon estomac, les mets d\'e9licats ne le tentai
+ent plus, et le vin de Chao-Chigne le laissait r\'eaveur.
+\par
+\par En tout cas, Kin-Fo le mettait bien \'e0 son aise. Il go\'fbtait le premier \'e0 tous les mets et se croyait oblig\'e9 \'e0 ne rien laisser desservir, sans y avoir au moins touch\'e9. Il suivait de l\'e0 que Kin-Fo mangeait plus qu'\'e0
+ l'ordinaire, que son palais blas\'e9 retrouvait quelques sensations, qu'il d\'eenait de fort bon app\'e9tit et dig\'e9rait remarquablement. D\'e9cid\'e9ment, le poison ne devait pas \'ea
+tre l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa victime ne devait rien n\'e9gliger.
+\par
+\par Du reste, toute facilit\'e9 \'e9tait donn\'e9e \'e0 Wang pour accomplir son \'9cuvre. La porte de la chambre \'e0 coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou \'e9veill\'e9.
+\par
+\par Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main f\'fbt rapide et l'atteign\'eet au c\'9cur.
+\par
+\par Mais Kin-Fo en fut pour ses \'e9motions, et, m\'eame, apr\'e8s les premi\'e8res nuits, il s'\'e9tait si bien habitu\'e9 \'e0 attendre le coup fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se r\'e9veillai
+t chaque matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+\par
+\par Alors la pens\'e9e lui vint qu'il r\'e9pugnait peut-\'eatre \'e0 Wang de le frapper dans cette maison, o\'f9 il avait \'e9t\'e9 si hospitali\'e8rement recueilli. Il r\'e9solut de le mettre plus \'e0 son aise encore. Le voil\'e0
+ donc courant la campagne, recherchant les endroits isol\'e9s, s'attardant jusqu'\'e0 la quatri\'e8me veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Ha\'ef, v\'e9ritables coupe-gorge, o\'f9 les meurtres s'ex\'e9cutent quotidiennement avec une parfaite s
+\'e9curit\'e9. Il errait au milieu de ces rues \'e9troites et sombres se heurtant aux ivrognes de toutes nationalit\'e9s\~: seul pendant ces derni\'e8res heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de \'ab\~Mantoou\~! mantoou\~!\~
+\'bb en faisant retentir sa clochette pour pr\'e9venir les fumeurs attard\'e9s. Il ne rentrait \'e0 l'habitation qu'aux premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien vivant, sans m\'eame avoir aper\'e7u les deux ins\'e9
+parables Craig et Fry, qui le suivaient obstin\'e9ment, pr\'eats \'e0 lui porter secours.
+\par
+\par Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer \'e0 cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre bient\'f4t.
+\par
+\par Combien d'heures s'\'e9coulaient d\'e9j\'e0, sans que la pens\'e9e lui v\'eent qu'il \'e9tait un condamn\'e9 \'e0 mort\~!
+\par
+\par Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque \'e9motion. Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui essayait du bout du doigt la pointe effil\'e9e d'un poignard et la trempait ensuite dans un flacon \'e0
+ verre bleu d'apparence suspecte.
+\par
+\par Wang n'avait point entendu entrer son \'e9l\'e8ve, et, saisissant le poignard, il le brandit \'e0 plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. En v\'e9rit\'e9, sa physionomie n'\'e9tait pas rassurante. Il semblait, \'e0
+ ce moment, que le sang lui e\'fbt mont\'e9 aux yeux.
+\par
+\par \'ab\~Ce sera pour aujourd'hui\~\'bb, se dit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il se retira discr\'e8tement, sans avoir \'e9t\'e9 ni vu ni entendu.
+\par
+\par Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journ\'e9e\'85 Le philosophe ne parut pas.
+\par
+\par Kin-Fo se coucha\~; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant qu'un homme bien constitu\'e9 peut l'\'eatre.
+\par
+\par Tant d'\'e9motions en pure perte\~! Cela devenait aga\'e7ant.
+\par
+\par Et dix jours s'\'e9taient \'e9coul\'e9s d\'e9j\'e0\~! Il est vrai que Wang avait deux mois pour s'ex\'e9cuter.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, c'est un fl\'e2neur\~! se dit Kin-Fo, je lui ai donn\'e9 deux fois trop de temps\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il pensait que l'ancien Ta\'ef-ping s'\'e9tait quelque peu amolli dans les d\'e9lices de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agit\'e9. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en place. Kin-Fo observa m\'eame que le philosophe faisait des visites r\'e9it\'e9r\'e9es au salon des anc\'ea
+tres, o\'f9 se trouvait le pr\'e9cieux cercueil, venu de Liao-Tch\'e9ou. Il apprit aussi de Soun, et non sans int\'e9r\'eat, que Wang avait recommand\'e9 de brosser, frotter, \'e9pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir en \'e9tat.
+\par
+\par \'ab\~Comme mon ma\'eetre sera bien couch\'e9 l\'e0-dedans\~! ajouta m\'eame le fid\'e8le domestique. C'est \'e0 vous donner envie d'en essayer\~!\~\'bb
+\par
+\par Observation qui valut \'e0 Soun un petit signe d'amiti\'e9.
+\par
+\par Les 13, 14 et 15 mai se pass\'e8rent. Rien de nouveau.
+\par
+\par Wang comptait-il donc \'e9puiser le d\'e9lai convenu, et ne payer sa dette qu'\'e0 la fa\'e7on d'un commer\'e7ant, \'e0 l'\'e9ch\'e9ance, sans anticiper\~? Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus d'\'e9motion\~!
+\par
+\par Cependant, un fait tr\'e8s significatif vint \'e0 la connaissance de Kin-Fo dans la matin\'e9e du 15 niai, au moment du \'ab\~mao-che\~\'bb, c'est-\'e0-dire vers six heures du matin.
+\par
+\par La nuit avait \'e9t\'e9 mauvaise. Kin-Fo, \'e0 son r\'e9veil, \'e9tait encore sous l'impression d'un d\'e9plorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner \'e0 ne compara\'ee
+tre devant lui que lorsque la douze-centi\'e8me lune se l\'e8verait sur l'horizon du C\'e9leste Empire. Un si\'e8cle \'e0 vivre encore, tout un si\'e8cle\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout conspir\'e2t contre lui.
+\par
+\par Aussi, de quelle fa\'e7on il re\'e7ut Soun, lorsque celui-ci vint, comme \'e0 l'ordinaire, l'aider \'e0 sa toilette du matin.
+\par
+\par \'ab\~Va au diable\~! s'\'e9cria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de gages, animal\~!
+\par
+\par \endash Mais, mon ma\'eetre\'85
+\par
+\par \endash Va-t'en, te dis-je\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, non\~! r\'e9pondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir appris\'85
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Que M.\~Wang\'85
+\par
+\par \endash Wang\~! Qu'a-t-il fait, Wang\~? r\'e9pliqua vivement Kin-Fo, en saisissant Soun par sa queue\~! Qu'a-t-il fait\~?
+\par
+\par \endash Mon ma\'eetre\~! r\'e9pondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a donn\'e9 ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de Longue Vie, et\'85
+\par
+\par \endash Il a fait cela\~! s'\'e9cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va, Soun, va, mon ami\~! Tiens\~! voil\'e0 dix ta\'ebls pour toi, et surtout qu'on ex\'e9cute en tous points les ordres de Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et r\'e9p\'e9tant\~: \'ab\~D\'e9cid\'e9ment mon ma\'eetre est devenu fou, mais, du moins, il a la folie g\'e9n\'e9reuse\~!\~\'bb
+\par
+\par Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta\'ef-ping voulait le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o\'f9 lui-m\'eame avait r\'e9solu de mourir. C'\'e9tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l\'e0. Il n'aurai
+t garde d'y manquer. La catastrophe \'e9tait imminente.
+\par
+\par Combien la journ\'e9e parut longue \'e0 Kin-Fo\~! L'eau des horloges ne semblait plus couler avec sa vitesse normale\~!
+\par
+\par Les aiguilles fl\'e2naient sur leur cadran de jade\~!
+\par
+\par Enfin, la premi\'e8re veille laissa le soleil dispara\'eetre sous l'horizon, et la nuit se fit peu \'e0 peu autour du yamen.
+\par
+\par Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esp\'e9rait ne plus sortir vivant. Il s'\'e9tendit sur un divan moelleux, qui semblait fait pour les longs repos, et il attendit.
+\par
+\par Alors, les souvenirs de son inutile existence repass\'e8rent dans son esprit, ses ennuis, ses d\'e9go\'fbts, tout ce que la richesse n'avait pu vaincre, tout ce que la pauvret\'e9 aurait accru encore\~!
+\par
+\par Un seul \'e9clair illuminait cette vie, qui avait \'e9t\'e9 sans attrait dans sa p\'e9riode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le c\'9cur, au moment o\'f9
+ ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre L\'e9-ou mis\'e9rable avec lui, jamais\~!
+\par
+\par La quatri\'e8me veille, celle qui pr\'e9c\'e8de le lever de l'aube, et pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette quatri\'e8me veille s'\'e9coula pour Kin-Fo dans les plus vives \'e9motions. Il \'e9
+coutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il t\'e2chait de surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre g\'e9mir la porte, pouss\'e9e par une main prudente.
+\par
+\par Sans doute Wang esp\'e9rait le trouver endormi et le frapperait dans son sommeil\~!
+\par
+\par Et, alors, une sorte de r\'e9action se faisait en lui. Il craignait et d\'e9sirait \'e0 la fois cette terrible apparition du Ta\'ef-ping.
+\par
+\par L'aube blanchit les hauteurs du z\'e9nith avec la cinqui\'e8me veille. Le jour se fit lentement.
+\par
+\par Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+\par
+\par Kin-Fo se redressa, ayant plus v\'e9cu dans cette derni\'e8re seconde que pendant sa vie tout enti\'e8re\~!\'85
+\par
+\par Soun \'e9tait devant lui, une lettre \'e0 la main.
+\par
+\par \'ab\~Tr\'e8s press\'e9e\~!\~\'bb dit simplement Soun.
+\par
+\par Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le timbre de San Francisco, il en d\'e9chira l'enveloppe, il la lut rapidement, et, s'\'e9lan\'e7ant hors du pavillon de Longue Vie.
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! Wang\~!\~\'bb cria-t-il.
+\par
+\par En un instant, il arrivait \'e0 la chambre du philosophe et en ouvrait brusquement la porte.
+\par
+\par Wang n'\'e9tait plus l\'e0. Wang n'avait pas couch\'e9 dans l'habitation, et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill\'e9 tout le yamen, il fut \'e9vident que Wang avait disparu sans laisser de traces.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017892}X\line DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PR\'c9SENT\'c9S AU NOUVEAU CLIENT DE LA \'ab\~
+CENTENAIRE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc98017892}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup \'e0 l'am\'e9ricaine\~!\~\'bb dit Kin-Fo \'e0 l'agent principal de la compagnie d'assurances.
+
+\par
+\par L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+\par
+\par \'ab\~Bien jou\'e9, en effet, car tout le monde y a \'e9t\'e9 pris, dit-il.
+\par
+\par \endash M\'eame mon correspondant\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Fausse cessation de paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle\~! Huit jours apr\'e8s, on payait \'e0 guichets ouverts.
+\par
+\par L'affaire \'e9tait faite. Les actions, d\'e9pr\'e9ci\'e9es de quatre-vingts pour cent, avaient \'e9t\'e9 rachet\'e9es au plus bas par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait la faillite\~: \endash \'ab\~
+Cent soixante-quinze pour cent\~!\~\'bb r\'e9pondit-il d'un air aimable. Voil\'e0 ce que m'a \'e9crit mon correspondant dans cette lettre arriv\'e9e ce matin m\'eame, au moment o\'f9, me croyant absolument ruin\'e9\'85
+\par
+\par \endash Vous alliez attenter \'e0 votre vie\~? s'\'e9cria William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Kin-Fo, au moment o\'f9 j'allais \'eatre probablement assassin\'e9.
+\par
+\par \endash Assassin\'e9\~!
+\par
+\par \endash Avec mon autorisation \'e9crite, assassinat convenu, jur\'e9, qui vous e\'fbt co\'fbt\'e9\'85
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars, r\'e9pondit William J. Bidulph, puisque tous les cas de mort \'e9taient assur\'e9s. Ah\~! nous vous aurions bien regrett\'e9, cher monsieur\'85
+\par
+\par \endash Pour le montant de la somme\~?\'85
+\par
+\par \endash Et les int\'e9r\'eats\~!\~\'bb
+\par
+\par William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement, \'e0 l'am\'e9ricaine.
+\par
+\par \'ab\~Mais je ne comprends pas\'85. ajouta-t-il.
+\par
+\par \endash Vous allez comprendre\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il fit conna\'eetre la nature des engagements pris envers lui par un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita m\'eame les termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le d\'e9
+chargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit\'e9. Mais, chose tr\'e8s grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donn\'e9e serait tenue, nul doute \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par \'ab\~Cet homme est un ami\~? demanda l'agent principal.
+\par
+\par \endash Un ami, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Et alors, par amiti\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash Par amiti\'e9 et, qui sait\~? peut-\'eatre aussi par calcul\~! Je lui ai fait assurer cinquante mille dollars sur ma t\'eate.
+\par
+\par \endash Cinquante mille dollars\~! s'\'e9cria William J. Bidulph. C'est donc le sieur Wang\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Un philosophe\~! jamais il ne consentira\'85\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo allait r\'e9pondre\~: \'ab\~Ce philosophe est un ancien Ta\'ef-ping. Pendant la moiti\'e9 de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a frapp\'e9s avaient \'e9t\'e9 ses clients\~
+! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein \'e0 ses instincts farouches\~; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin\'e9, d\'e9cid\'e9 \'e0 mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner \'e0
+ ma mort une petite fortune, il n'h\'e9sitera pas\'85\~\'bb Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'e\'fbt \'e9t\'e9 compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-\'eatre pas h\'e9sit\'e9 \'e0 d\'e9
+noncer au gouverneur de la province comme un ancien Ta\'ef-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'\'e9tait perdre le philosophe.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose tr\'e8s simple \'e0 faire\~!
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Il faut pr\'e9venir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui\'85
+\par
+\par \endash C'est plus ais\'e9 \'e0 dire qu'\'e0 faire, r\'e9pliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait o\'f9 il est all\'e9.
+\par
+\par \endash Hump\~!\~\'bb fit l'agent principal, dont cette interjection d\'e9notait l'\'e9tat perplexe.
+\par
+\par Il regardait attentivement son client.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de mourir\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Ma foi, non, r\'e9pondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque Californienne a presque doubl\'e9 ma fortune, et je vais tout bonnement me marier\~! Mais je ne le ferai qu'apr\'e8s avoir retrouv\'e9 Wang, ou lorsque le d\'e9
+lai convenu sera bel et bien expir\'e9.
+\par
+\par \endash Et il expire\~?\'85
+\par
+\par \endash Le 25 juin de la pr\'e9sente ann\'e9e. Pendant ce laps de temps, la Centenaire court des risques consid\'e9rables. C'est donc \'e0 elle de prendre ses mesures en cons\'e9quence.
+\par
+\par \endash Et \'e0 retrouver le philosophe\~\'bb, r\'e9pondit l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derri\'e8re le dos\~; puis\~: \'ab\~Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami \'e0 tout faire, f\'fbt-il cach\'e9 dans les entrailles du globe\~! Mais, jusque-l\'e0, monsieur, nous vous d\'e9
+fendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous d\'e9fendions d\'e9j\'e0 contre toute tentative de suicide\~!
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Que, depuis le 30 avril dernier, jour o\'f9 vous avez sign\'e9 votre police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ\'e9 vos d\'e9marches, \'e9pi\'e9 vos actions\~!
+\par
+\par \endash Je n'ai point remarqu\'e9\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! ce sont des gens discrets\~! Je vous demande la permission de vous les pr\'e9senter, maintenant qu'ils n'auront plus \'e0 cacher leurs agissements, si ce n'est vis-\'e0-vis du sieur Wang.
+\par
+\par \endash Volontiers, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Craig-Fry doivent \'eatre l\'e0, puisque vous \'eates ici\~!\~\'bb
+\par
+\par Et William J. Bidulph de crier\~: \'ab\~Craig-Fry\~?\~\'bb
+\par
+\par Craig et Fry \'e9taient, en effet, derri\'e8re la porte du cabinet particulier. Ils avaient \'ab\~fil\'e9\~\'bb le client de la Centenaire jusqu'\'e0 son entr\'e9e dans les bureaux, et ils l'attendaient \'e0 la sortie.
+\par
+\par \'ab\~Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dur\'e9e de sa police d'assurance, vous n'aurez plus \'e0 d\'e9fendre notre pr\'e9cieux client contre lui-m\'eame, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang, qui s'est engag\'e9
+\'e0 l'assassiner\~!\~\'bb
+\par
+\par Et les deux ins\'e9parables furent mis au courant de la situation. Ils la comprirent, ils l'accept\'e8rent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fid\'e8les.
+\par
+\par Maintenant, quel parti prendre\~?
+\par
+\par Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal\~; ou se garder tr\'e8s soigneusement dans la maison de Shang-Ha\'ef, de telle fa\'e7on que Wang n'y p\'fbt rentrer sans \'eatre signal\'e9 \'e0 Fry-Craig, ou
+ faire toute diligence pour savoir o\'f9 se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait \'eatre tenue pour nulle et de nul effet.
+\par
+\par \'ab\~Le premier parti ne vaut rien, r\'e9pondit Kin-Fo. Wang saurait bien arriver jusqu'\'e0 moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la sienne. Il faut donc le retrouver \'e0 tout prix.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph. Le plus s\'fbr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons\~!
+\par
+\par \endash Mort ou\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Vif\~! r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Non\~! vivant\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant en danger par ma faute\~!
+\par
+\par \endash Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous r\'e9pondez de notre client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent cong\'e9 l'un de l'autre. Dix minutes apr\'e8s, Kin-Fo, escort\'e9 de ses deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, \'e9tait rentr\'e9 dans le yamen.
+\par
+\par Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement install\'e9s dans la maison, il ne laissa pas d'en \'e9prouver quelque regret.
+\par
+\par Plus de demandes, plus de r\'e9ponses, partant plus de ta\'ebls\~!
+\par
+\par En outre, son ma\'eetre, en se reprenant \'e0 vivre, s'\'e9tait repris \'e0 malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun\'e9 Soun\~! Qu'aurait-il dit s'il e\'fbt su ce que lui r\'e9servait l'avenir\~!
+\par
+\par Le premier soin de Kin-Fo fut de \'ab\~phonographier\~\'bb \'e0 P\'e9king, avenue de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait \'e0
+ jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite s\'9cur cadette. La septi\'e8me lune ne se passerait pas sans qu'il f\'fbt accouru pr\'e8s d'elle pour ne la plus quitter. Mais, apr\'e8s avoir refus\'e9 de la rendre mis\'e9
+rable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve.
+\par
+\par L\'e9-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette derni\'e8re phrase\~; elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc\'e9 lui revenait, c'est qu'avant deux mois, il serait pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Et, ce jour-l\'e0, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune veuve dans tout le C\'e9leste Empire.
+\par
+\par En effet, une compl\'e8te r\'e9action s'\'e9tait faite dans les id\'e9es de Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, gr\'e2ce \'e0 la fructueuse op\'e9ration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait \'e0 vivre et \'e0 bien vivre. Vingt jours d'\'e9
+motions l'avaient m\'e9tamorphos\'e9. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le n\'e9gociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettr\'e9 n'auraient reconnu en lui l'indiff\'e9rent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-fleurs de la rivi
+\'e8re des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses propres yeux, s'il e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0. Mais il avait disparu sans laisser aucune trace. Il ne revenait pas \'e0 la maison de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par De l\'e0, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour ses deux gardes du corps.
+\par
+\par Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et, cons\'e9quemment, nulle possibilit\'e9 de se mettre \'e0 sa recherche. Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill\'e9 les territoires concessionn\'e9
+s, les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Vainement les plus habiles tipaos de la police s'\'e9taient-ils mis en campagne. Le philosophe \'e9tait introuvable.
+\par
+\par Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les pr\'e9cautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client, mangeant \'e0 sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent m\'eame l'engager \'e0
+ porter une cotte d'acier, pour se mettre \'e0 l'abri d'un coup de poignard, et \'e0 ne manger que des \'9cufs \'e0 la coque, qui ne pouvaient \'eatre empoisonn\'e9s\~!
+\par
+\par Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer pendant deux mois dans la caisse \'e0 secret de la Centenaire, sous pr\'e9texte qu'il valait deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa \'e0 son client de lui restituer la prime vers\'e9e et de d\'e9chirer la police d'assurance.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9sol\'e9, r\'e9pondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en subirez les cons\'e9quences.
+\par
+\par \endash Soit, r\'e9pliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne pouvait emp\'eacher, soit\~! Vous avez raison\~! Vous ne serez jamais mieux gard\'e9 que par nous\~!
+\par
+\par \endash Ni \'e0 meilleur compte\~!\~\'bb r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017893}XI\line DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS C\'c9L\'c8BRE DE L'EMPIRE DU MILIEU
+{\*\bkmkend _Toc98017893}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commen\'e7ait \'e0 enrager d'\'eatre r\'e9duit \'e0 l'inaction, de ne pouvoir au moins courir apr\'e8
+s le philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu sans laisser aucune trace\~!
+\par
+\par Cette complication ne laissait pas d'inqui\'e9ter l'agent principal de la Centenaire. Apr\'e8s s'\'eatre dit d'abord que tout cela n'\'e9tait pas s\'e9rieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, m\'eame en l'excentrique Am\'e9
+rique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies, il en arriva \'e0 penser que rien n'\'e9tait impossible dans cet \'e9trange pays qu'on appelle le C\'e9leste Empire. Il fut bient\'f4t de l'avis de Kin-Fo\~: c'est que, si l'on ne parvenait pas \'e0
+ retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donn\'e9e. Sa disparition indiquait m\'eame de sa part le projet de n'op\'e9rer qu'au moment o\'f9 son \'e9l\'e8ve s'y attendrait le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au c\'9c
+ur d'une main rapide et s\'fbre. Alors, apr\'e8s avoir d\'e9pos\'e9 la lettre sur le corps de sa victime, il viendrait tranquillement se pr\'e9senter aux bureaux de la Centenaire, pour y r\'e9clamer sa part du capital assur\'e9.
+\par
+\par Il fallait donc pr\'e9venir Wang\~; mais, le pr\'e9venir directement, cela ne se pouvait.
+\par
+\par L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit \'e0 employer les moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent envoy\'e9s aux gazettes chinoises, des t\'e9l\'e9grammes aux journaux \'e9trangers des deux mondes.
+\par
+\par Le Tching-Pao, l'officiel de P\'e9king, les feuilles r\'e9dig\'e9es en chinois \'e0 Shang-Ha\'ef et \'e0 Hong-Kong, les journaux les plus r\'e9pandus en Europe et dans les deux Am\'e9riques, reproduisirent \'e0 sati\'e9t\'e9 la note suivante\~: \'ab\~
+Le sieur Wang, de Shang-Ha\'ef, est pri\'e9 de consid\'e9rer comme non avenue la convention pass\'e9e entre le sieur Kin-Fo et lui, \'e0 la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo n'ayant plus qu'un seul et unique d\'e9sir, celui de mourir centenaire.\~
+\'bb Cet \'e9trange avis fut bient\'f4t suivi de cet autre, beaucoup plus pratique \'e0 coup s\'fbr\~: \'ab\~Deux mille dollars ou treize cents ta\'ebls \'e0 qui fera conna\'eetre \'e0 William J. Bidulph, agent principal de la Centenaire \'e0 Shang-Ha\'ef
+, la r\'e9sidence actuelle du sieur Wang, de ladite ville.\~\'bb Que le philosophe e\'fbt \'e9t\'e9 courir le monde pendant le d\'e9lai de cinquante-cinq jours, qui lui \'e9tait donn\'e9 pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le penser.
+
+\par
+\par Il devait plut\'f4t \'eatre cach\'e9 dans les environs de Shang-Ha\'ef, de mani\'e8re \'e0 profiter de toutes les occasions\~; mais l'honorable William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de pr\'e9cautions.
+\par
+\par Plusieurs jours se pass\'e8rent. La situation ne se modifiait pas. Or, il advint que ces avis, reproduits \'e0 profusion sous la forme famili\'e8re aux Am\'e9ricains\~: WANG\~! WANG\~!\~! WANG\~!\~!\~! d'une part, KIN-FO\~! KIN-FO\~!\~! KIN-FO\~!\~!\~
+! de l'autre, finirent par attirer l'attention publique et provoqu\'e8rent l'hilarit\'e9 g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recul\'e9es du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est Wang\~?
+\par
+\par \endash Qui a vu Wang\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 demeure Wang\~?
+\par
+\par \endash Que fait Wang\~?
+\par
+\par \endash Wang\~! Wang\~! Wang\~!\~\'bb criaient les petits Chinois dans les rues.
+\par
+\par Ces questions furent bient\'f4t dans toutes les bouches.
+\par
+\par Et Kin-Fo, ce digne C\'e9lestial, \'ab\~dont le vif d\'e9sir \'e9tait de devenir centenaire\~\'bb, qui pr\'e9tendait lutter de long\'e9vit\'e9 avec ce c\'e9l\'e8bre \'e9l\'e9phant, dont le vingti\'e8me lustre s'accomplissait alors au Palais des \'c9
+curies de P\'e9king, ne pouvait tarder \'e0 \'eatre tout \'e0 fait \'e0 la mode.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Comment se porte-t-il\~?
+\par
+\par \endash Dig\'e8re-t-il convenablement\~?
+\par
+\par \endash Le verra-t-on rev\'eatir la robe jaune des vieillards\~?\~\'bb
+\par
+\par Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins civils ou militaires, les n\'e9gociants \'e0 la Bourse, les marchands dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des places, les bateliers sur leurs villes flottantes\~!
+
+\par
+\par Ils sont tr\'e8s gais, tr\'e8s caustiques, les Chinois, et l'on conviendra qu'il y avait mati\'e8re \'e0 quelque gaiet\'e9. De l\'e0 des plaisanteries de tout genre, et m\'eame des caricatures qui d\'e9bordaient le mur de la vie priv\'e9e.
+\par
+\par Kin-Fo, \'e0 son grand d\'e9plaisir, dut supporter les inconv\'e9nients de cette c\'e9l\'e9brit\'e9 singuli\'e8re. On alla jusqu'\'e0 le chansonner sur l'air de \'ab\~Mantchiang-houng\~\'bb
+, le vent qui souffle dans les saules. Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en sc\'e8ne\~: Les Cinq Veilles du Centenaire\~! Quel titre all\'e9chant, et quel d\'e9bit il s'en fit \'e0 trois sap\'e8ques l'exemplaire\~!
+\par
+\par Si Kin-Fo se d\'e9pitait de tout ce bruit fait autour de son nom, William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire\~; mais Wang n'en demeurait pas moins cach\'e9 \'e0 tous les yeux.
+\par
+\par Or, les choses all\'e8rent si loin, que la position ne fut bient\'f4t plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il\~? Un cort\'e8ge de Chinois de tout \'e2ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les quais, m\'eame \'e0 travers l
+es territoires concessionn\'e9s, m\'eame \'e0 travers la campagne. Rentrait-il\~? Un rassemblement de plaisants de la pire esp\'e8ce se formait \'e0 la porte du yamen.
+\par
+\par Chaque matin, il \'e9tait mis en demeure de para\'eetre au balcon de sa chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas pr\'e9matur\'e9ment couch\'e9
+ dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant\'e9 avec commentaires ironiques, comme s'il e\'fbt appartenu \'e0 la dynastie r\'e9gnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+\par
+\par Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le tr\'e8s vex\'e9 Kin-Fo alla trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit conna\'eetre son intention de partir imm\'e9diatement. Il en avait assez de Shang-Ha\'ef et des Shangha\'efens.
+\par
+\par \'ab\~C'est peut-\'eatre courir plus de risques\~! lui fit observer tr\'e8s justement l'agent principal.
+\par
+\par \endash Peu m'importe\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Prenez vos pr\'e9cautions en cons\'e9quence.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 irez-vous\~?
+\par
+\par \endash Devant moi.
+\par
+\par \endash O\'f9 vous arr\'eaterez-vous\~?
+\par
+\par \endash Nulle part\~!
+\par
+\par \endash Et quand reviendrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Et si j'ai des nouvelles de Wang\~?
+\par
+\par \endash Au diable Wang\~! Ah\~! la sotte id\'e9e que j'ai eue de lui donner cette absurde lettre\~!\~\'bb
+\par
+\par Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux d\'e9sir de retrouver le philosophe. Que sa vie f\'fbt entre les mains d'un autre, cette id\'e9e commen\'e7ait \'e0 l'irriter profond\'e9ment.
+\par
+\par Cela passait \'e0 l'\'e9tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore dans ces conditions, jamais il ne s'y r\'e9signerait\~! Le mouton devenait enrag\'e9\~!
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous suivront partout o\'f9 vous irez\~!
+\par
+\par \endash Comme il vous plaira, r\'e9pondit Kin-Fo, mais je vous pr\'e9viens qu'ils auront \'e0 courir.
+\par
+\par \endash Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point gens \'e0 \'e9pargner leurs jambes\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses pr\'e9paratifs de d\'e9part.
+\par
+\par Soun, \'e0 son grand ennui, \endash il n'aimait pas les d\'e9placements \endash devait accompagner son ma\'eetre. Mais il ne hasarda pas une observation, qui lui e\'fbt certainement co\'fbt\'e9 un bon bout de sa queue.
+\par
+\par Quant \'e0 Fry-Craig, en v\'e9ritables Am\'e9ricains, ils \'e9taient toujours pr\'eats \'e0 partir, f\'fbt-ce pour aller au bout du monde.
+\par
+\par Ils ne firent qu'une seule question\~: \'ab\~O\'f9 monsieur\'85, dit Craig.
+\par
+\par \endash Va-t-il\~? ajouta Fry.
+\par
+\par \endash A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite\~!\~\'bb
+\par
+\par Le m\'eame sourire parut simultan\'e9ment sur les l\'e8vres de Craig-Fry. Enchant\'e9s tous les deux\~! Au diable\~! Rien ne pouvait leur plaire davantage\~! Le temps de prendre cong\'e9 de l'honorable William J. Bidulph, et aussi, de rev\'ea
+tir un costume chinois qui attir\'e2t moins l'attention sur leur personne, pendant ce voyage \'e0 travers le C\'e9leste Empire.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Craig et Fry, le sac au c\'f4t\'e9, revolvers \'e0 la ceinture, revenaient au yamen.
+\par
+\par A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient discr\'e8tement le port de la concession am\'e9ricaine, et s'embarquaient sur le bateau \'e0 vapeur qui fait le service de Shang-Ha\'ef \'e0 Nan-King.
+\par
+\par Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la route du fleuve Bleu jusqu'\'e0 l'ancienne capitale de la Chine m\'e9ridionale.
+\par
+\par Pendant cette courte travers\'e9e, Craig-Fry furent aux petits soins pour leur pr\'e9cieux Kin-Fo, non sans avoir pr\'e9alablement d\'e9visag\'e9 tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe \endash quel habitant des trois concessions n'e\'fb
+t connu cette bonne et sympathique figure\~! \endash et ils s'\'e9taient assur\'e9s qu'il n'avait pu les suivre \'e0 bord. Puis, cette pr\'e9caution prise, que d'attentions de tous les instants pour le client de la Centenaire, t\'e2
+tant de la main les pavois sur lesquels il s'appuyait, \'e9prouvant du pied les passerelles o\'f9 il se tenait parfois, l'entra\'eenant loin de la chaufferie, dont les chaudi\'e8res leur semblaient suspectes, l'engageant \'e0 ne pas s'expo
+ser au vent vif du soir, \'e0 ne point se refroidir \'e0 l'air humide de la nuit, veillant \'e0 ce que les hublots de sa cabine fussent herm\'e9tiquement ferm\'e9s, rudoyant Soun, le n\'e9gligent valet, qui n'\'e9tait jamais l\'e0 lorsque son ma\'ee
+tre le demandait, le rempla\'e7ant au besoin pour servir le th\'e9 et les g\'e2teaux de la premi\'e8re veille, enfin couchant \'e0 la porte de la cabine de Kin-Fo, tout habill\'e9s, la ceinture de sauvetage aux hanches, pr\'eats \'e0
+ lui porter secours si, par explosion ou collision, le steamboat venait \'e0 sombrer dans les profondes eaux du fleuve\~! Mais aucun accident ne se produisit, qui e\'fbt vaillamment mis \'e0 l'\'e9preuve le d\'e9
+vouement sans bornes de Fry-Craig. Le bateau \'e0 vapeur avait rapidement descendu le cours du Wousung, d\'e9bouqu\'e9 dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang\'e9 l'\'eele de Tsong-Ming, laiss\'e9 en arri\'e8
+re les feux de Ou-Song et de Langchan, remont\'e9 avec la mar\'e9e \'e0 travers la province du Kiang-Sou, et, le 22 au matin, d\'e9barqu\'e9 ses passagers, sains et saufs, sur le quai de l'ancienne cit\'e9 imp\'e9riale.
+\par
+\par Gr\'e2ce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas diminu\'e9 d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu fort mauvaise gr\'e2ce \'e0 se plaindre.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha\'ef, s'\'e9tait tout d'abord arr\'eat\'e9 \'e0 Nan-King. Il pensait avoir quelques chances d'y retrouver le philosophe.
+\par
+\par Wang, en effet, avait pu \'eatre attir\'e9 par ses souvenirs dans cette malheureuse ville, qui fut le principal centre de la r\'e9bellion des Tchang-Mao. N'avait-elle pas \'e9t\'e9 occup\'e9e et d\'e9fendue par ce modeste ma\'eetre d'\'e9
+cole, ce redoutable Rong-Si\'e9ou-Tsien, qui devint l'empereur des Ta\'ef-ping et tint si longtemps en \'e9chec l'autorit\'e9 mantchoue\~? N'est-ce pas dans cette cit\'e9 qu'il proclama l'\'e8re nouvelle de la \'ab\~Grande Paix\~\'bb\~? N'est-ce pas l\'e0
+ qu'il s'empoisonna, en 1864, pour ne pas se rendre vivant \'e0 ses ennemis\~? N'est-ce pas de l'ancien palais des rois que s'\'e9chappa son jeune fils, dont les Imp\'e9riaux allaient bient\'f4t faire tomber la t\'eate\~?
+\par
+\par N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendi\'e9e que ses ossements furent arrach\'e9s \'e0 la tombe et jet\'e9s en p\'e2ture aux plus vils animaux\~
+? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent mille des anciens compagnons de Wang furent massacr\'e9s en trois jours\~?
+\par
+\par Il \'e9tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de nostalgie depuis le changement apport\'e9 \'e0 son existence, se f\'fbt r\'e9fugi\'e9 dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l\'e0, en quelques heures, il pouvait revenir \'e0
+ Shang-Ha\'ef, pr\'eat \'e0 frapper\'85
+\par
+\par Voil\'e0 pourquoi Kin-Fo s'\'e9tait d'abord dirig\'e9 sur Nan-King, et voulut s'arr\'eater \'e0 cette premi\'e8re \'e9
+tape de son voyage. S'il y rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses p\'e9r\'e9grinations \'e0 travers le C\'e9leste Empire, jusqu'au jour o\'f9, le d\'e9lai pass\'e9
+, il n'aurait plus rien \'e0 craindre de son ancien ma\'eetre et ami.
+\par
+\par Kin-Fo, accompagn\'e9 de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit \'e0 un h\'f4tel, situ\'e9 dans un de ces quartiers \'e0 demi d\'e9peupl\'e9s, autour desquels s'\'e9tendent comme un d\'e9sert les trois quarts de l'ancienne capitale.
+\par
+\par \'ab\~Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo \'e0 ses compagnons, et j'entends que mon v\'e9ritable nom ne soit jamais prononc\'e9, sous quelque pr\'e9texte que ce soit.
+\par
+\par \endash Ki\'85, fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan, acheva de dire Fry.
+\par
+\par \endash Ki-Nan\~\'bb, r\'e9p\'e9ta Soun.
+\par
+\par On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconv\'e9nients de la c\'e9l\'e9brit\'e9 \'e0 Shang-Ha\'ef, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs, il n'avait rien dit \'e0 Fry-Craig de la pr\'e9sence possible du philosophe \'e0
+ Nan-King. Ces m\'e9ticuleux agents auraient d\'e9ploy\'e9 un luxe de pr\'e9cautions que justifiait la valeur p\'e9cuniaire de leur client, mais dont celui-ci e\'fbt \'e9t\'e9 fort ennuy\'e9. En effet, ils eussent voyag\'e9 \'e0
+ travers un pays suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas montr\'e9s plus prudents. Apr\'e8s tout, n'\'e9tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi\'e9 \'e0 leur garde\~?
+\par
+\par La journ\'e9e enti\'e8re se passa \'e0 visiter les quartiers, les places, les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest \'e0 la porte de l'Est, du nord au midi, la cit\'e9, si d\'e9
+chue de son ancienne splendeur, fut rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup.
+\par
+\par Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que fr\'e9quentait le gros de la population, ni dans ces rues dall\'e9es, perdues entre les d\'e9combres, et d\'e9j\'e0 envahies par les plantes sauvages. Nul \'e9
+tranger ne fut vu, errant sous les portiques de marbre \'e0 demi d\'e9truits, les pans de murailles calcin\'e9es, qui marquent l'emplacement du Palais Imp\'e9rial, th\'e9\'e2tre de cette lutte supr\'eame, o\'f9 Wang, sans doute, avait r\'e9sist\'e9 jusqu'
+\'e0 la derni\'e8re heure. Personne ne chercha \'e0 se d\'e9rober aux yeux des visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois voulurent massacrer en 1870, n
+i aux environs de la fabrique d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la c\'e9l\'e8bre tour de porcelaine, dont les Ta\'ef-ping avaient jonch\'e9 le sol.
+\par
+\par Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entra\'eenant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distan\'e7ant l'infortun\'e9 Soun, peu accoutum\'e9 \'e0
+ ce genre d'exercice, il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne d\'e9serte.
+\par
+\par Une interminable avenue, bord\'e9e d'\'e9normes animaux de granit, s'ouvrait l\'e0, \'e0 quelque distance du mur d'enceinte.
+\par
+\par Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+\par
+\par Un petit temple en fermait l'extr\'e9mit\'e9. Derri\'e8re, s'\'e9levait un \'ab\~tumulus\~\'bb, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq si\'e8cles auparavant, avaient lutt
+\'e9 contre la domination \'e9trang\'e8re. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau m\'eame o\'f9 reposait le fondateur de la dynastie des Ming\~?
+\par
+\par Le tumulus \'e9tait d\'e9sert, le temple abandonn\'e9. Pas d'autres gardiens que ces colosses \'e0 peine \'e9bauch\'e9s dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+\par
+\par Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aper\'e7ut, non sans \'e9motion, quelques signes qu'une main y avait grav\'e9s. Il s'approcha et lut ces trois lettres W. K.-F.
+\par
+\par Wang\~! Kin-Fo\~! Il n'y avait pas \'e0 douter que le philosophe n'e\'fbt r\'e9cemment passer l\'e0\~!
+\par
+\par Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha\'85Personne.
+\par
+\par Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tra\'eenait, rentraient \'e0 l'h\'f4tel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt\'e9 Nan-King.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017894}XII\line DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT \'c0 L'AVENTURE
+{\*\bkmkend _Toc98017894}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivi\'e8res du C\'e9leste Empire\~
+? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille o\'f9 il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les h\'f4tels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arr\'ea
+te aux restaurations que pour y prendre de rapides repas.
+\par
+\par \tab
+\par
+\par L'argent ne lui tient pas \'e0 la main\~; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche.
+\par
+\par Ce n'est point un n\'e9gociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un mandarin que le ministre a charg\'e9 de quelque importante et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qu\'eate des beaut\'e9s de la nature. Ce n'est point un lettr\'e9
+, un savant, que son go\'fbt entra\'eene \'e0 la recherche des antiques documents, enferm\'e9s dans les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni un \'e9tudiant qui se rend \'e0 la pagode des Examens pour y conqu\'e9
+rir ses grades universitaires, ni un pr\'eatre de Bouddha courant la campagne pour inspecter les petits autels champ\'eatres, \'e9rig\'e9s entre les racines du banyan sacr\'e9, ni un p\'e8lerin qui va accomplir quelque v\'9cu \'e0
+ l'une des cinq montagnes saintes du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par C'est le faux Ki-Nan, accompagn\'e9 de Fry-Craig, toujours dispos, suivi de Soun, de plus en plus fatigu\'e9. C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte \'e0 fuir et \'e0 chercher \'e0
+ la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui ne demande \'e0 cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation et peut-\'eatre une garantie contre les dangers invisibles dont il est menac\'e9.
+\par
+\par Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut \'eatre ce but qui ne s'immobilise jamais.
+\par
+\par Les voyageurs avaient repris \'e0 Nan-King l'un de ces rapides steamboats am\'e9ricains, vastes h\'f4tels flottants, qui font le service du fleuve Bleu. Soixante heures apr\'e8s, ils d\'e9barquaient \'e0 Ran-K\'e9ou, sans avoir m\'eame admir\'e9
+ ce rocher bizarre, le \'ab\~Petit-Orphelin\~\'bb, qui s'\'e9l\'e8ve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le sommet.
+\par
+\par A Ran-K\'e9ou, situ\'e9e au confluent du fleuve Bleu et de son important tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'\'e9tait arr\'eat\'e9 qu'une demi-journ\'e9e. L\'e0, encore, se retrouvaient en ruines irr\'e9parables les souvenirs des Ta\'ef-ping\~
+; mais, ni dans cette ville commer\'e7ante, qui n'est, \'e0 vrai dire, qu'une annexe de la pr\'e9fecture de Ran-Yang-Fou, b\'e2tie sur la rive droite de l'affluent, ni \'e0 Ou-Tchang-Fou, capitale de cette province du Rou-P\'e9, \'e9lev\'e9
+e sur la rive droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouv\'e9es \'e0 Nan-King sur le tombeau du bonze couronn\'e9.
+\par
+\par Si Craig et Fry avaient jamais pu esp\'e9rer que, de ce voyage en Chine, ils emporteraient quelque aper\'e7u des m\'9curs ou quelque connaissance des villes, ils furent bient\'f4t d\'e9tromp\'e9s. Le temps leur e\'fbt m\'eame manqu\'e9
+ pour prendre des notes, et leurs impressions auraient \'e9t\'e9 r\'e9duites \'e0 quelques noms de cit\'e9s et de bourgs ou \'e0 quelques quanti\'e8mes de mois\~! Mais ils n'\'e9taient ni curieux ni bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon
+\~?
+\par
+\par Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'e\'fbt \'e9t\'e9 qu'un monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observ\'e8rent cette double physionomie commune \'e0 la plupart des cit\'e9s chinoises, mortes au centre, mais vivantes \'e0
+ leurs faubourgs. A peine, \'e0 Ran-K\'e9ou, aper\'e7urent-ils le quartier europ\'e9en, aux rues larges et rectangulaires, aux habitations \'e9l\'e9gantes, et la promenade ombrag\'e9e de grands arbres qui lon
+ge la rive du fleuve Bleu. Ils avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait invisible.
+\par
+\par Le steamboat, gr\'e2ce \'e0 la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang, allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues encore, jusqu'\'e0 Lao-Ro-K\'e9ou.
+\par
+\par Kin-Fo n'\'e9tait point homme \'e0 abandonner ce genre de locomotion, qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au point o\'f9 le Ran-Kiang cesserait d'\'eatre navigable. Au-del\'e0
+, il aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand\'e9 que cette navigation dur\'e2t pendant tout le cours du voyage. La surveillance \'e9tait plus facile \'e0 bord, les dangers moins imminents. Plus tard, sur les routes peu s\'fb
+res des provinces de la Chine centrale, ce serait autre chose.
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son ma\'eetre aux bons offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'\'e0 dormir dans son coin, apr\'e8s avoir d\'e9jeun\'e9, d\'een\'e9 et soup\'e9
+ consciencieusement, et la cuisine \'e9tait bonne\~!
+\par
+\par Ce fut m\'eame une modification survenue dans l'alimentation du bord, quelques jours apr\'e8s, qui, \'e0 tout autre que cet ignorant, e\'fbt indiqu\'e9 qu'un changement de latitude venait de s'op\'e9rer dans la situation g\'e9ographique des voyageurs.
+
+\par
+\par En effet, pendant les repas, le bl\'e9 se substitua subitement au riz sous la forme de pains sans levain, assez agr\'e9ables au go\'fbt, quand on les mangeait au sortir du four.
+\par
+\par Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il man\'9cuvrait si habilement ses petits b\'e2tonnets, lorsqu'il faisait tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en absorbait de telles quantit\'e9s\~! Du riz et du th\'e9
+, que faut-il de plus \'e0 un v\'e9ritable Fils du Ciel\~!
+\par
+\par Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc d'entrer dans la r\'e9gion du bl\'e9. L\'e0, le relief du pays s'accusa davantage. A l'horizon se dessin\'e8rent quelques montagnes, couronn\'e9es de fortifications, \'e9lev\'e9
+es sous l'ancienne dynastie des Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du fleuve, firent place \'e0 des rives basses, \'e9largissant son lit aux d\'e9pens de sa profondeur. La pr\'e9fecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+\par
+\par Kin-Fo ne d\'e9barqua m\'eame pas, pendant les quelques heures que n\'e9cessita la mise \'e0 bord du combustible devant les b\'e2timents de la douane. Que serait-il all\'e9 faire en cette ville, qu'il lui \'e9tait indiff\'e9rent de voir\~
+? Il n'avait qu'un d\'e9sir, puisqu'il ne trouvait plus trace du philosophe\~: s'enfoncer plus profond\'e9ment encore dans cette Chine centrale, o\'f9, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne l'attraperait pas non plus.
+\par
+\par Apr\'e8s Guan-Lo-Fou, ce furent deux cit\'e9s b\'e2ties en face l'une de l'autre, la ville commer\'e7ante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, et la pr\'e9fecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite\~; la premi\'e8
+re, faubourg plein du mouvement de la population et de l'agitation des affaires\~; la seconde, r\'e9sidence des autorit\'e9s et plus morte que vivante.
+\par
+\par Et apr\'e8s Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un angle brusque, resta encore navigable jusqu'\'e0 Lao-Ro-K\'e9ou. Mais, faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+\par
+\par Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette derni\'e8re \'e9tape, les conditions du voyage durent \'eatre modifi\'e9es. Il fallait abandonner les cours d'eau, \'ab\~ces chemins qui marchent\~\'bb, et marcher soi-m\'eame, ou, tout au moins, substit
+uer au moelleux glissement d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des d\'e9plorables v\'e9hicules en usage dans le C\'e9leste Empire. Infortun\'e9 Soun\~! La s\'e9rie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc recommencer pour lui\~!
+
+\par
+\par Et, en effet, qui e\'fbt suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste p\'e9r\'e9grination, de province en province, de ville en ville, aurait eu fort \'e0 faire\~! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle voiture\~! une caisse durement fix\'e9
+e sur l'essieu de deux roues \'e0 gros clous de fer, tra\'een\'e9e par deux mules r\'e9tives, b\'e2ch\'e9e d'une simple toile que transper\'e7aient \'e9galement les jets, la pluie et les rayons solaires\~! Un autre jour, on l'apercevait \'e9
+tendu dans une chaise \'e0 mulets, sorte de gu\'e9rite suspendue entre deux longs bambous, et soumise \'e0 des mouvements de roulis et de tangage si violents, qu'une barque en e\'fbt craqu\'e9 dans toute sa membrure.
+\par
+\par Craig et Fry chevauchaient alors aux porti\'e8res, comme des aides de camp, sur deux \'e2nes, plus roulants et plus tanguants encore que la chaise. Quant \'e0 Soun, en ces occasions o\'f9 la marche \'e9tait n\'e9cessairement un peu rapide, il allait \'e0
+ pied, grognant, maugr\'e9ant, se r\'e9confortant plus qu'il ne convenait de fr\'e9quentes lamp\'e9es d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi \'e9prouvait alors des mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait pas aux in\'e9galit\'e9
+s du sol\~! En un mot, la petite troupe n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 plus secou\'e9e sur une mer houleuse.
+\par
+\par Ce fut \'e0 cheval \endash de mauvais chevaux, on peut le croire \endash que Kin-Fo et ses compagnons firent leur entr\'e9e \'e0 S
+i-Gnan-Fou, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de la dynastie des Tang faisaient autrefois leur r\'e9sidence.
+\par
+\par Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en traverser les interminables plaines, arides et nues, que de fatigues \'e0 supporter et m\'eame de dangers\~!
+\par
+\par Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne m\'e9ridionale, projetait des rayons d\'e9j\'e0 insoutenables, et soulevait la fine poussi\'e8re de routes qui n'ont jamais connu le confort de l'empierrage. De ces tourbillons jaun\'e2
+tres, salissant l'air comme une fum\'e9e malsaine, on ne sortait que gris de la t\'eate aux pieds.
+\par
+\par C'\'e9tait la contr\'e9e du \'ab\~l\'9css\~\'bb, formation g\'e9ologique singuli\'e8re, sp\'e9ciale au nord de la Chine, \'ab\~qui n'est plus de la terre et qui n'est p
+as une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas encore eu le temps de se solidifier\~\'bb.
+\par
+\par Quant aux dangers, ils n'\'e9taient que trop r\'e9els, dans un pays o\'f9 les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ libre, si, en pleine cit\'e9
+, les habitants ne se hasardent gu\'e8re dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du degr\'e9 de s\'e9curit\'e9 que pr\'e9sentent les routes\~! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arr\'eat\'e8r
+ent au passage des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces \'e9troites tranch\'e9es, creus\'e9es profond\'e9ment entre les couches du l\'9css\~; mais la vue de Craig-Fry, le revolver \'e0 la ceinture, avait impos\'e9
+ jusqu'alors aux coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la Centenaire \'e9prouv\'e8rent, en mainte occasion, les plus s\'e9rieuses craintes, sinon pour eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tomb\'e2
+t sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le r\'e9sultat \'e9tait le m\'eame. C'\'e9tait la caisse de la Compagnie qui recevait le coup.
+\par
+\par Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm\'e9, ne demandait qu'\'e0 se d\'e9fendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, \'ab\~il se serait fait tuer pour la conserver\~\'bb.
+\par
+\par A Si-Gnan-Fou, il n'\'e9tait pas probable que l'on retrouv\'e2t aucune trace du philosophe. Jamais un ancien Ta\'ef-ping n'aurait eu la pens\'e9e d'y chercher refuge. C'est une cit\'e9 dont les rebelles n'ont pu franchir les f
+ortes murailles, au temps de la r\'e9bellion, et qui est occup\'e9e par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un go\'fbt particulier pour les curiosit\'e9s arch\'e9ologiques, tr\'e8s nombreuses dans cette ville, et d'\'eatre vers\'e9
+ dans les myst\'e8res de l'\'e9pigraphie, dont le mus\'e9e, appel\'e9 \'ab\~la for\'eat des tablettes\~\'bb, renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu l\'e0\~?
+\par
+\par Aussi, le lendemain de son arriv\'e9e, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du nord.
+\par
+\par A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la vall\'e9e de l'Ouei-Ro, aux eaux charg\'e9es des teintes jaunes de ce l\'9css \'e0 travers lequel il s'est fray\'e9 son lit, la petite troupe arriva \'e0 Roua-Tch\'e9
+ou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De l\'e0, tant\'f4t en barque, tant\'f4t en charrette, Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan, situ\'e9e au confluent de l'Ouei-R
+o et du Rouang-Ro.
+\par
+\par Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement du nord pour aller, \'e0 travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer qui porte son nom, sans \'eatre plus jaune que la mer Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est
+blanche, que la mer Noire n'est noire, Oui\~! fleuve c\'e9l\'e8bre, d'origine c\'e9leste sans doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi \'ab\~Chagrin de la Chine\~\'bb, qualification due \'e0 ses terribles d\'e9
+bordements, qui ont caus\'e9 en partie l'impraticabilit\'e9 actuelle du canal Imp\'e9rial.
+\par
+\par A Tong-Kouan, les voyageurs eussent \'e9t\'e9 en s\'fbret\'e9, m\'eame la nuit. Ce n'est plus une cit\'e9 de commerce, c'est une ville militaire, habit\'e9e en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui forment la premi\'e8re cat
+\'e9gorie de l'arm\'e9e chinoise\~! Peut-\'eatre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-\'eatre allait-il chercher dans un h\'f4tel convenable une bonne chambre, une bonne table, un bon lit, \endash ce qui n'e\'fbt point d\'e9
+plu \'e0 Fry-Craig et encore moins \'e0 Soun\~!
+\par
+\par Mais ce maladroit, auquel il en co\'fbta cette fois un bon pouce de sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt, le v\'e9ritable nom de son ma\'eetre.
+\par
+\par Il oublia que ce n'\'e9tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle col\'e8re\~! Elle amena ce dernier \'e0 quitter imm\'e9diatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le c\'e9l\'e8bre Kin-Fo \'e9tait arriv\'e9 \'e0
+ Tong-Kouan\~! On voulait voir cet homme unique, \'ab\~dont le seul et unique d\'e9sir \'e9tait de devenir centenaire\~\'bb\~!
+\par
+\par L'horripil\'e9 voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut que le temps de prendre la fuite \'e0 travers le rassemblement des curieux qui s'\'e9tait form\'e9 sur ses pas. A pied cette fois, \'e0 pied\~! il remonta les berges du fleuve
+jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment o\'f9 ses compagnons et lui tomb\'e8rent d'\'e9puisement dans un petit bourg, o\'f9 son incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillit\'e9.
+\par
+\par Soun, absolument d\'e9confit, n'osait plus dire un seul mot.
+\par
+\par A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il \'e9tait l'objet des plaisanteries les plus d\'e9sagr\'e9ables\~! Les gamins couraient apr\'e8s lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues.
+\par
+\par Aussi avait-il h\'e2te d'arriver\~! Mais arriver o\'f9\~? Puisque son ma\'eetre \endash ainsi qu'il l'avait dit \'e0 William J. Bidulph \endash comptait aller et allait toujours devant lui\~!
+\par
+\par Cette fois, \'e0 vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o\'f9 Kin-Fo avait cherch\'e9 refuge, plus de chevaux, plus d'\'e2nes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l\'e0 ou de continuer \'e0 pied la route. Ce n'\'e9
+tait pas pour rendre sa bonne humeur \'e0 l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait d\'fb s'en prendre, qu'\'e0 lui-m\'eame. Ah\~! combien il regrettait le temps o\'f9
+ il n'avait qu'\'e0 se laisser vivre\~! Si, pour appr\'e9cier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste\~!
+\par
+\par Et puis, \'e0 courir ainsi, il n'\'e9tait pas sans avoir rencontr\'e9 sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui \'e9taient heureux, pourtant\~! Il avait pu observer ces formes vari\'e9es du bonheur que donne le travail accompli gaiement.
+\par
+\par Ici, c'\'e9taient des laboureurs courb\'e9s sur leur sillon\~; l\'e0, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'\'e9tait-ce pas pr\'e9cis\'e9ment \'e0 cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de d\'e9sirs, et, par cons\'e9
+quent, le d\'e9faut de bonheur ici-bas\~? Ah\~! la le\'e7on \'e9tait compl\'e8te\~! Il le croyait du moins\~!\'85 Non\~! ami Kin-Fo, elle ne l'\'e9tait pas\~!
+\par
+\par Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant \'e0 toutes les portes, Craig et Fry finirent par d\'e9couvrir un v\'e9hicule, mais un seul\~! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit v\'e9
+hicule manquait.
+\par
+\par C'\'e9tait une brouette \endash la brouette de Pascal -, et peut-\'eatre invent\'e9e avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'\'e9criture, de la boussole et des cerfs-volants.
+\par
+\par Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diam\'e8tre, est plac\'e9e, non \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 des brancards, mais au milieu, et se meut \'e0 travers le coffre m\'eame, comme la roue centrale de certains bateaux \'e0
+ vapeur. Le coffre est donc divis\'e9 en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'\'e9tendre, l'autre qui est destin\'e9e \'e0 contenir ses bagages.
+\par
+\par Le moteur de ce v\'e9hicule, c'est et ce ne peut \'eatre qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le tra\'eene pas.
+\par
+\par Il est donc plac\'e9, en arri\'e8re du voyageur, dont il ne g\'eane aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+\par
+\par Lorsque le vent est bon, c'est-\'e0-dire quand il souffle de l'arri\'e8re, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui co\'fbte rien\~; il plante un m\'e2tereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carr\'e9
+e, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entra\'een\'e9, \endash souvent plus vite qu'il ne le voudrait.
+\par
+\par Le v\'e9hicule fut achet\'e9 avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent \'e9tait bon, la voile fut hiss\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Allons, Soun\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Soun se disposait tout simplement \'e0 s'\'e9tendre dans le second compartiment du coffre.
+\par
+\par \'ab\~Aux brancards\~! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de r\'e9plique.
+\par
+\par \endash Ma\'eetre\'85 que\'85 moi\'85 je\~!\'85 r\'e9pondit Soun, dont les jambes fl\'e9chissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen\'e9.
+\par
+\par \endash Ne t'en prends qu'\'e0 toi, qu'\'e0 ta langue et \'e0 ta sottise\~!
+\par
+\par \endash Allons, Soun\~! dirent Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Aux brancards\~! r\'e9p\'e9ta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille \'e0 ne point buter, ou sinon\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par L'index et le m\'e9dius de la main droite de Kin-Fo, rapproch\'e9s en forme de ciseaux, compl\'e9t\'e8rent si bien sa pens\'e9e, que Soun passa la bretelle \'e0 ses \'e9paules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se post\'e8rent des deux c\'f4t
+\'e9s de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe d\'e9tala d'un l\'e9ger trot.
+\par
+\par Il faut renoncer \'e0 peindre la rage sourde et impuissante de Soun, pass\'e9 \'e0 l'\'e9tat de cheval\~! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent \'e0 le relayer. Tr\'e8
+s heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette \'e9tant bien \'e9quilibr\'e9e par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se r\'e9duisait \'e0
+ celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire\~: il n'avait qu'\'e0 se maintenir en bonne direction.
+\par
+\par Et c'est dans cet \'e9quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se d\'e9gourdir les jambes, brouett\'e9 quand, au contraire, il voulait se reposer.
+\par
+\par Ainsi Kin-Fo, apr\'e8s avoir \'e9vit\'e9 Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du c\'e9l\'e8bre canal Imp\'e9rial, qui, il y a vingt ans \'e0 peine, avant que le fleuve jaune e\'fbt repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tch
+\'e9ou, le pays du th\'e9, jusqu'\'e0 P\'e9king, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+\par
+\par Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et p\'e9n\'e9tra dans la province de P\'e9-Tch\'e9-Li, o\'f9 s'\'e9l\'e8ve P\'e9king, la quadruple capitale du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par Ainsi il passa par Tien-Tsin, que d\'e9fendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cit\'e9 de quatre cent mille habitants, dont le large port, form\'e9 par la jonction du Pe\'ef-ho et du canal Imp\'e9rial, fait, en important de
+s cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de n\'e9
+nuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea m\'eame pas \'e0 visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la c\'e9l\'e8bre pagode des supplices infernaux\~
+; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits\~; il ne d\'e9jeuna pas au restaurant de \'ab\~l'Harmonie et de l'Amiti\'e9\~\'bb, tenu par le musulman L\'e9ou-Lao-Ki, dont les vins sont renomm\'e9
+s, quoi qu'en puisse penser Mahomet\~; il ne d\'e9posa pas sa grande carte rouge \endash et pour cause \endash au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil priv\'e9
+, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-Tz\'e9-Chao-Pao.
+\par
+\par Non\~! Kin-Fo, toujours brouett\'e9, Soun toujours brouettant, travers\'e8rent les quais o\'f9 s'\'e9tageaient des montagnes de sacs de sel\~; ils d\'e9pass\'e8rent les faubourgs\~; les concessions anglaise et am\'e9
+ricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de s\'e9same, de vignes, les jardins mara\'eechers, riches de l\'e9gumes et de fruits, les plaines d'o\'f9 partaient par milliers des li\'e8vres, des perdrix, d
+es cailles, que chassaient le faucon, l'\'e9merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dall\'e9e de vingt- quatre lieues qui conduit \'e0 P\'e9king, entre les arbres d'essences vari\'e9es et les grands roseaux du fleuve, et ils arriv\'e8
+rent ainsi \'e0 Tong-Tch\'e9ou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au d\'e9but du voyage, Soun poussif, \'e9clop\'e9, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du cr
+\'e2ne\~!
+\par
+\par On \'e9tait au 19 juin. Le d\'e9lai accord\'e9 \'e0 Wang n'expirait que dans sept jours\~!
+\par
+\par O\'f9 \'e9tait Wang\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017895}XIII\line DANS LEQUEL ON ENTEND LA C\'c9L\'c8BRE COMPLAINTE DES \'ab\~CINQ VEILLES DU CENTENAIRE\~\'bb
+{\*\bkmkend _Toc98017895}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Messieurs, dit Kin-Fo \'e0 ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arr\'eata \'e0 l'entr\'e9e du faubourg de Tong-Tch\'e9ou, nous ne sommes plus qu'
+\'e0 quarante lis de P\'e9king, et mon intention est de m'arr\'eater ici jusqu'au moment o\'f9 la convention, pass\'e9e entre Wang et moi, aura cess\'e9 de droit. Dans cette ville de quatre cent mille \'e2mes, il me sera f
+acile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple n\'e9gociant de la province de Chen-Si.\~\'bb
+\par
+\par Non assur\'e9ment, Soun ne l'oublierait plus\~! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un m\'e9tier de cheval et il esp\'e9rait bien que M.\~Kin-Fo\'85
+\par
+\par \'ab\~Ki\'85, fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par \'85 ne le d\'e9tournerait plus de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'\'e9tat de fatigue o\'f9 il \'e9tait, il ne demandait qu'une permission \'e0 M.\~Kin-Fo\'85
+\par
+\par \'ab\~Ki\'85. fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta Fry.
+\par
+\par \'85 la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans d\'e9brider ou plut\'f4t tout \'e0 fait \'ab\~d\'e9brid\'e9\~\'bb\~!
+\par
+\par \'ab\~Pendant huit jours, si tu veux\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Je serai s\'fbr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons s'occup\'e8rent alors de chercher un h\'f4tel convenable, et il n'en manquait pas \'e0 Tong-Tch\'e9ou. Cette vaste cit\'e9 n'est \'e0 vrai dire qu'un immense faubourg de P\'e9king. La voie dall\'e9e, qui l'unit \'e0
+ la capitale, est tout au long bord\'e9e de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des pi\'e9tons, est incessante.
+\par
+\par Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta\'e8-Ouang-Miao, \'ab\~le temple des princes souverains\~\'bb. C'est tout simplement une bonzerie, transform\'e9e en h\'f4tel, o\'f9 les \'e9trangers peuvent se loger assez confortablement.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry s'install\'e8rent aussit\'f4t, les deux agents dans une chambre contigu\'eb \'e0 celle de leur pr\'e9cieux client.
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui fut assign\'e9, et on ne le revit plus.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Kin-Fo et ses fid\'e8les quittaient leurs chambres, d\'e9jeunaient avec app\'e9tit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.
+\par
+\par \'ab\~Il convient, r\'e9pondirent Craig-Fry, de lire la Gazette officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, r\'e9pondit Kin-Fo. Peut-\'eatre apprendrons-nous ce qu'est devenu Wang.\~\'bb
+\par
+\par Tous trois sortirent donc de l'h\'f4tel. Par prudence, les deux acolytes marchaient aux c\'f4t\'e9s de leur client, d\'e9visageant les passants et ne se laissant approcher par personne. Ils all\'e8rent ainsi par les \'e9troites rues de la ville et gagn
+\'e8rent les quais. L\'e0, un num\'e9ro de la Gazette officielle fut achet\'e9 et lu avidement.
+\par
+\par Rien\~! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents ta\'ebls, \'e0 qui ferait conna\'eetre \'e0 William J. Bidulph la r\'e9sidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu\~!
+\par
+\par \endash Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 peut-il \'eatre\~? s'\'e9cria Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous \'eatre plus menac\'e9 pendant les derniers jours de la convention\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute, r\'e9pondit Kin-Fo. Si Wang ne conna\'eet pas les changements survenus dans ma situation, et cela para\'eet probable, il ne pourra se soustraire \'e0 la n\'e9cessit\'e9 de tenir sa promesse. Donc, dans un j
+our, dans deux, dans trois, je serai plus menac\'e9 que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore\~!
+\par
+\par \endash Mais, le d\'e9lai pass\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash Je n'aurai plus rien \'e0 craindre.
+\par
+\par \endash Eh bien, monsieur, r\'e9pondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de vous soustraire \'e0 tout danger pendant ces six jours.
+\par
+\par \endash Quel est le premier\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash C'est de rentrer \'e0 l'h\'f4tel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre chambre, et d'attendre que le d\'e9lai soit expir\'e9.
+\par
+\par \endash Et le second\~?
+\par
+\par \endash C'est de vous faire arr\'eater comme malfaiteur, r\'e9pondit Fry, afin d'\'eatre mis en s\'fbret\'e9 dans la prison de Tong-Tch\'e9ou\~!
+\par
+\par \endash Et le troisi\'e8me\~?
+\par
+\par \endash C'est de vous faire passer pour mort, r\'e9pondirent Fry-Craig, et de ne ressusciter que lorsque toute s\'e9curit\'e9 vous sera rendue.
+\par
+\par \endash Vous ne connaissez pas Wang\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de p\'e9n\'e9trer dans mon h\'f4tel, dans ma prison, dans ma tombe\~! S'il ne m'a pas frapp\'e9 jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru pr\'e9f\'e9
+rable de me laisser le plaisir ou l'inqui\'e9tude de l'attente\~! Qui sait quel peut avoir \'e9t\'e9 son mobile\~? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert\'e9.
+\par
+\par \endash Attendons\~!\'85 Cependant\~!\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Il me semble que\'85. ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Messieurs, r\'e9pondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me conviendra. Apr\'e8s tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre\~?
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars, r\'e9pondirent Fry-Craig, deux cent mille dollars qu'il faudra payer \'e0 vos ayants droit\~!
+\par
+\par \endash Et moi toute ma fortune, sans compter la vie\~! Je suis donc plus int\'e9ress\'e9 que vous dans l'affaire\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s juste\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s vrai\~!
+\par
+\par \endash Continuez donc \'e0 veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable, mais j'agirai \'e0 ma guise\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait point \'e0 r\'e9pliquer.
+\par
+\par Craig-Fry durent donc se borner \'e0 serrer leur client de plus pr\'e8s et \'e0 redoubler de pr\'e9cautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la gravit\'e9 de la situation s'accentuait chaque jour davantage.
+\par
+\par Tong-Tch\'e9ou est une des plus anciennes cit\'e9s du C\'e9leste Empire. Assise sur un bras canalis\'e9 du Pe\'ef-ho, \'e0 l'amorce d'un autre canal qui la relie \'e0 P\'e9king, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs sont extr\'ea
+mement anim\'e9s par le va-et-vient de la population.
+\par
+\par Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapp\'e9s de cette agitation, lorsqu'ils arriv\'e8rent sur le quai, auquel s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+\par
+\par En somme, Craig et Fry, tout bien pes\'e9, en \'e9taient venus \'e0 se croire plus en s\'fbret\'e9 au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en apparence, \'eatre due \'e0 un suicide. La lettre, qui serait trouv\'e9
+e sur lui, ne laisserait aucun doute \'e0 cet \'e9gard. Wang n'avait donc int\'e9r\'eat \'e0 le frapper que dans certaines conditions, qui ne se pr\'e9sentaient pas au milieu des rues fr\'e9quent\'e9es ou sur la place publique d'une ville. Cons\'e9
+quemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas \'e0 redouter un coup imm\'e9diat. Ce dont il fallait se pr\'e9occuper uniquement, c'\'e9tait de savoir si le Ta\'ef-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces depuis le d\'e9part de Shang-Ha
+\'ef. Aussi usaient-ils leurs yeux \'e0 d\'e9visager les passants.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, un nom fut prononc\'e9, qui \'e9tait bien pour leur faire dresser l'oreille.
+\par
+\par \'ab\~Kin-Fo\~! Kin-Fo\~!\~\'bb criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant des mains au milieu de la foule.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il donc \'e9t\'e9 reconnu, et son nom produisait-il l'effet accoutum\'e9\~?
+\par
+\par Le h\'e9ros malgr\'e9 lui s'arr\'eata.
+\par
+\par Craig-Fry se tinrent pr\'eats \'e0 lui faire, le cas \'e9ch\'e9ant, un rempart de leurs corps.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point \'e0 Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+\par
+\par Personne ne semblait se douter qu'il f\'fbt l\'e0. Il ne fit donc pas un mouvement, et, curieux de savoir \'e0 quel propos son nom venait d'\'eatre prononc\'e9, il attendit.
+\par
+\par Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'\'e9tait form\'e9 autour d'un chanteur ambulant, qui paraissait tr\'e8s en faveur aupr\'e8s de ce public des rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.
+\par
+\par Le chanteur, lorsqu'il se vit en pr\'e9sence d'un suffisant auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustr\'e9es d'enjolivements en couleurs\~; puis, d'une voix sonore\~: \'ab\~Les Cinq Veilles du Centenaire\~!\~\'bb cria-t-il.
+\par
+\par C'\'e9tait la fameuse complainte qui courait le C\'e9leste Empire\~!
+\par
+\par Craig-Fry voulurent entra\'eener leur client\~; mais, cette fois, Kin-Fo s'ent\'eata \'e0 rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre\~!
+\par
+\par Le chanteur commen\'e7a ainsi\~: \'ab\~A la premi\'e8re veille, la lune \'e9claire le toit pointu de la maison de Shang-Ha\'ef. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premi\'e8res feuilles montrent leur petite langue verte\~!
+
+\par
+\par \'ab\~A la deuxi\'e8me veille, la lune \'e9claire le c\'f4t\'e9 est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires r\'e9ussissent \'e0 souhait. Les voisins font son \'e9loge.\~\'bb
+\par
+\par Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir \'e0 chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+\par
+\par Il continua\~: \'ab\~A la troisi\'e8me veille, la lune \'e9claire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Apr\'e8s les feuilles vertes de l'\'e9t\'e9, les jaunes chrysanth\'e8mes de la saison d'automne\~!
+\par
+\par \'ab\~A la quatri\'e8me veille, la lune est tomb\'e9e \'e0 l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans\~! Son corps est recroquevill\'e9 comme une crevette dans l'eau bouillante\~! Il d\'e9cline\~! Il d\'e9cline avec l'astre de la nuit\~!
+\par
+\par \'ab\~A la cinqui\'e8me veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+\par
+\par Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif d\'e9sir accompli\~; mais le d\'e9daigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si \'e2g\'e9s, qui radoteraient \'e0 sa cour\~! Le vieux Kin-Fo, sans pou
+voir se reposer jamais, erre toute l'\'e9ternit\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte \'e0 trois sap\'e8ques l'exemplaire\~!
+\par
+\par Et pourquoi Kin-Fo ne l'ach\'e8terait-il pas\~? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras \'e0 travers les premiers rangs de la foule.
+\par
+\par Soudain, sa main s'ouvrit\~! Les pi\'e9cettes lui \'e9chapp\'e8rent et tomb\'e8rent sur le sol\'85
+\par
+\par En face de lui, un homme \'e9tait l\'e0, dont les regards se crois\'e8rent avec les siens.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~!\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, \'e0 la fois interrogative et exclamative.
+\par
+\par Fry-Craig l'avaient entour\'e9, le croyant reconnu, menac\'e9, frapp\'e9, mort peut-\'eatre\~!
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! cria-t-il.
+\par
+\par \endash Wang\~!\~\'bb r\'e9p\'e9t\'e8rent Craig-Fry.
+\par
+\par C'\'e9tait Wang, en personne\~! Il venait d'apercevoir son ancien \'e9l\'e8ve\~; mais, au lieu de se pr\'e9cipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui \'e9
+taient longues\~!
+\par
+\par Kin-Fo n'h\'e9sita pas. Il voulut avoir le c\'9cur net de son intol\'e9rable situation, et se mit \'e0 la poursuite de Wang, escort\'e9 de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le d\'e9passer, ni rester en arri\'e8re.
+\par
+\par Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, \'e0 la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus \'e0 voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait \'e0 le trouver l\'e0.
+\par
+\par Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il\~? C'\'e9tait assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du C\'e9leste Empire e\'fbt \'e9t\'e9 sur ses talons.
+\par
+\par Ce fut une poursuite insens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Je ne suis pas ruin\'e9\~! }{\lang1043 Wang, Wang\~! Pas ruin\'e9\~! criait Kin-Fo.
+\par
+\par \endash }{ Riche\~! riche\~!\~\'bb r\'e9p\'e9taient Fry-Craig.
+\par
+\par Mais Wang se tenait \'e0 une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient d\'fb l'arr\'eater. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entr\'e9e du faubourg de l'Ouest.
+\par
+\par Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif mena\'e7ait plut\'f4t de les distancer.
+\par
+\par Une demi-douzaine de Chinois s'\'e9taient joints \'e0 Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui d\'e9talait si bien.
+\par
+\par Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires\~!
+\par
+\par Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost\'e9 par celui de son \'e9l\'e8ve, car toute la ville se f\'fbt lanc\'e9e sur les pas d'un homme si c\'e9l\'e8
+bre. Mais le nom de Wang, subitement r\'e9v\'e9l\'e9, avait suffi. Wang\~! c'\'e9tait cet \'e9nigmatique personnage, dont la d\'e9couverte valait une \'e9norme r\'e9compense\~! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait apr\'e8
+s les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, apr\'e8s les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient apr\'e8s les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'\'e9tait l\'e0 de quoi donner des jambes \'e0 tout ce monde.
+
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! Wang\~! Je suis plus riche que jamais\~! disait toujours Kin-Fo, autant que le lui permettait la rapidit\'e9 de sa course.
+\par
+\par \endash Pas ruin\'e9\~! pas ruin\'e9\~! r\'e9p\'e9taient Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Arr\'eatez\~! arr\'eatez\~!\~\'bb criait le gros des poursuivants, qui faisait la boule de neige en route.
+\par
+\par Wang n'entendait rien. Les coudes coll\'e9s \'e0 la poitrine, il ne voulait ni s'\'e9puiser \'e0 r\'e9pondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de tourner la t\'eate.
+\par
+\par Le faubourg fut d\'e9pass\'e9. Wang se jeta sur la route dall\'e9e qui longe le canal. Sur cette route, alors presque d\'e9serte, il avait le champ libre. La vivacit\'e9 de sa fuite s'accrut encore\~
+; mais, naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+\par
+\par Cette course folle se soutint pendant pr\'e8s de vingt minutes. Rien ne pouvait laisser pr\'e9voir quel en serait le r\'e9sultat. Cependant, il parut que le fugitif commen\'e7ait \'e0 faiblir un peu. La distance, qu'il avait maintenue jusqu'\'e0
+ ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait \'e0 diminuer.
+\par
+\par Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derri\'e8re l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.
+\par
+\par \'ab\~Dix mille ta\'ebls \'e0 qui l'arr\'eatera\~! cria Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Dix mille ta\'ebls\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent Craig-Fry.
+\par
+\par \endash Ya\~! ya\~! ya\~!\~\'bb hurl\'e8rent les plus avanc\'e9s du groupe.
+\par
+\par Tous s'\'e9taient jet\'e9s de c\'f4t\'e9, sur les traces du philosophe, et contournaient le mur de la pagode.
+\par
+\par Wang avait reparu. Il suivait un \'e9troit sentier transversal, le long d'un canal d'irrigation, et, pour d\'e9pister les poursuivants, il fit un nouveau crochet qui le repla\'e7a sur la route dall\'e9e.
+\par
+\par Mais, l\'e0, il f\'fbt visible qu'il s'\'e9puisait, car il retourna la t\'eate \'e0 plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur de ta\'ebls ne parvenait \'e0
+ prendre sur eux quelques pas d'avance.
+\par
+\par Le d\'e9nouement approchait donc. Ce n'\'e9tait plus qu'une affaire de temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+\par
+\par Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, \'e9taient arriv\'e9s \'e0 l'endroit o\'f9 la grande route franchit le fleuve sur le c\'e9l\'e8bre pont de Palikao.
+\par
+\par Dix-huit ans plus t\'f4t, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coud\'e9es franches sur ce pont de la province de P\'e9-Tch\'e9-Li. La grande chauss\'e9e \'e9tait alors encombr\'e9e de fuyards d'une autre esp\'e8ce. L'arm\'e9e du g\'e9n\'e9
+ral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repouss\'e9e par les bataillons fran\'e7ais, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique \'9cuvre d'art, \'e0 balustrade de marbre blanc, que borde une double rang\'e9e de lions gigantesques. Et ce fut l
+\'e0 que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broy\'e9s par les boulets des canons europ\'e9ens.
+\par
+\par Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues \'e9corn\'e9es, \'e9tait libre alors.
+\par
+\par Wang, faiblissant, se jeta \'e0 travers la chauss\'e9e. Kin-Fo et les autres, par un supr\'eame effort, se rapproch\'e8rent.
+\par
+\par Bient\'f4t, vingt pas, puis quinze, puis dix les s\'e9par\'e8rent seulement.
+\par
+\par Il n'y avait plus \'e0 tenter d'arr\'eater Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le filer au besoin\'85 On s'expliquerait ensuite.
+\par
+\par Wang comprit qu'il allait \'eatre atteint, et comme, par un ent\'eatement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face \'e0 face avec son ancien \'e9l\'e8ve, il alla jusqu'\'e0 risquer sa vie pour lui \'e9chapper.
+\par
+\par En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se pr\'e9cipita dans le Pe\'ef-ho.
+\par
+\par Kin-Fo s'\'e9tait arr\'eat\'e9 un instant et criait\~: \'ab\~Wang\~! Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, prenant son \'e9lan \'e0 son tour\~: \'ab\~Je l'aurai vivant\~! s'\'e9cria-t-il en se jetant dans le fleuve.
+\par
+\par \endash Craig\~? dit Fry.
+\par
+\par \endash Fry\~? dit Craig.
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars \'e0 l'eau\~!\~\'bb
+\par
+\par Et tous deux, franchissant la balustrade, se pr\'e9cipit\'e8rent au secours du ruineux client de la Centenaire.
+\par
+\par Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de clowns \'e0 l'exercice du tremplin.
+\par
+\par Mais tant de z\'e8le devait \'eatre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres, all\'e9ch\'e9s par la prime, eurent beau fouiller le P\'e9\'ef-ho, Wang ne put \'eatre, retrouv\'e9. Entra\'een\'e9 par le courant, sans doute, l'infortun\'e9 philosophe \'e9
+tait all\'e9 en d\'e9rive.
+\par
+\par Wang n'avait-il voulu, en se pr\'e9cipitant dans le fleuve, qu'\'e9chapper aux poursuites, ou, pour quelque myst\'e9rieuse raison, s'\'e9tait-il r\'e9solu \'e0 mettre fin \'e0 ses jours\~? Nul n'aurait pu le dire.
+\par
+\par Deux heures apr\'e8s, Kin-Fo, Craig et Fry, d\'e9sappoint\'e9s, mais bien s\'e9ch\'e9s, bien r\'e9confort\'e9s, Soun, r\'e9veill\'e9 au plus fort de son sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route de P\'e9king.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017896}XIV\line O\'d9 LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE
+{\*\bkmkend _Toc98017896}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le P\'e9-Tch\'e9-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la Chine, est divis\'e9 en neuf d\'e9partements.
+\par
+\par Un de ces d\'e9partements \'e0 pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-\'e0-dire \'ab\~la ville du premier ordre ob\'e9issant au ciel\~\'bb.
+\par
+\par Cette ville, c'est P\'e9king.
+\par
+\par Que le lecteur se figure un casse-t\'eate chinois, d'une superficie de six mille hectares, d'un p\'e9rim\'e8tre m\'e8tre de huit lieues, dont les morceaux irr\'e9guliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette myst\'e9
+rieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse description vers la fin du XIIIe si\'e8cle, telle est la capitale du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par En r\'e9alit\'e9, P\'e9king comprend deux villes distinctes, s\'e9par\'e9es par un large boulevard et une muraille fortifi\'e9e\~: l'une, qui est un parall\'e9logramme rectangle, la ville chinoise\~; l'autre un carr\'e9 presque parfait, la ville tartare\~
+; celle-ci renferme deux autres villes\~: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville Interdite.
+\par
+\par Autrefois, l'ensemble de ces agglom\'e9rations comptait plus de deux millions d'habitants. Mais l'\'e9migration, provoqu\'e9e par l'extr\'eame mis\'e8re, a r\'e9duit ce chiffre \'e0
+ un million tout au plus. Ce sont des Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus une certaine quantit\'e9 de Mongols et de Tib\'e9tains, qui composent la population flottante.
+\par
+\par Le plan de ces deux villes superpos\'e9es figure assez exactement un bahut, dont le buffet serait form\'e9 par la cit\'e9 chinoise et la cr\'e9dence par la cit\'e9 tartare.
+\par
+\par Six lieues d'une enceinte fortifi\'e9e, haute et large de quarante \'e0 cinquante pieds, rev\'eatue de briques ext\'e9rieurement, d\'e9fendue de deux cents en deux cents m\'e8
+tres par des tours saillantes, entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dall\'e9e, et aboutissent \'e0 quatre \'e9normes bastions d'angle, dont la plate-forme porte des corps de garde.
+\par
+\par L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard\'e9.
+\par
+\par Au centre de la cit\'e9 tartare, la ville jaune, d'une superficie de six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale, un superbe canal, dit \'ab\~
+Mer du Milieu\~\'bb, que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Pe\'ef-tha-sse, bonzerie b\'e2tie dans une presqu'\'eele, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le Peh-Tang, \'e9tabliss
+ement des missionnaires catholiques, la pagode imp\'e9riale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de tuiles bleu lapis, le grand temple d\'e9di\'e9 aux anc\'eatres de la dynastie r\'e9gnante, le temple des Esprits, le temple du g\'e9
+nie des Vents, le temple du g\'e9nie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le monast\'e8re du \'ab\~Repos \'c9ternel\~\'bb, etc.
+\par
+\par Eh bien, c'est au centre de ce quadrilat\'e8re que se cache la ville Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entour\'e9e d'un foss\'e9 canalis\'e9 que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire que, la dynastie r\'e9gnante \'e9
+tant mantchoue, la premi\'e8re de ces trois cit\'e9s est principalement habit\'e9e par une population de m\'eame race.
+\par
+\par Quant aux Chinois, ils sont rel\'e9gu\'e9s en dehors, \'e0 la partie inf\'e9rieure du bahut, dans la ville annexe.
+\par
+\par On p\'e9n\'e8tre \'e0 l'int\'e9rieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronn\'e9s d'un chapiteau de tuiles verniss\'e9es de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la \'ab\~Grande Puret\'e9\~\'bb
+, qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les imp\'e9ratrices. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent le temple des Anc\'eatres de la dynastie tartare, abrit\'e9 sous un double toit de tuiles multicolores\~; les temples Che et Tsi, consacr\'e9s aux esprits terrestres et c
+\'e9lestes\~; le palais de la \'ab\~Souveraine Concorde\~\'bb, r\'e9serv\'e9 aux solennit\'e9s d'apparat et aux banquets officiels\~; le palais de la \'ab\~Concorde moyenne\~\'bb, o\'f9 se voient les tableaux des a\'efeux du Fils du Ciel\~
+; le palais de la \'ab\~Concorde Protectrice\~\'bb, dont la salle centrale est occup\'e9e, par le tr\'f4ne imp\'e9rial\~; le pavillon du Nei-Ko, o\'f9 se tient le grand conseil de l'Empire, que pr\'e9side le prince Kong, ministre des Affaires \'e9trang
+\'e8res, oncle paternel du dernier souverain\~; le pavillon des \'ab\~Fleurs litt\'e9raires\~\'bb, o\'f9 l'empereur va une fois par an interpr\'e9ter les livres sacr\'e9s\~; le pavillon de Tchouane-Sine-Ti\'e8
+ne, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius\~; la Biblioth\'e8que imp\'e9riale\~; le bureau des Historiographes\~; le Vou-Igne-Ti\'e8ne, o\'f9 l'on conserve les planches de cuivre et de bois destin\'e9es \'e0 l'impression des livres\~
+; les ateliers dans lesquels se confectionnent les v\'eatements de la cour\~; le palais de la \'ab\~Puret\'e9 C\'e9leste\~\'bb, lieu de d\'e9lib\'e9ration des affaires de famille\~; le palais de l'\'ab\~\'c9l\'e9ment Terrestre sup\'e9rieur\~\'bb, o\'f9
+ fut install\'e9e la jeune imp\'e9ratrice\~; le palais de la \'ab\~M\'e9ditation\~\'bb, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade\~; les trois palais o\'f9 sont \'e9lev\'e9s les enfants de l'empereur\~; le temple des parents morts\~; le
+s quatre palais qui avaient \'e9t\'e9 r\'e9serv\'e9s \'e0 la veuve et aux femmes de Hien-Fong, d\'e9c\'e9d\'e9 en 1861\~; le Tchou-Si\'e9ou-Kong, r\'e9sidence des \'e9pouses imp\'e9riales\~; le palais de la \'ab\~Bont\'e9 Pr\'e9f\'e9r\'e9e\~\'bb, destin
+\'e9 aux r\'e9ceptions officielles des dames de la cour\~; le palais de la \'ab\~Tranquillit\'e9 G\'e9n\'e9rale\~\'bb, singuli\'e8re appellation pour une \'e9cole d'enfants d'officiers sup\'e9rieurs\~; les palais de la \'ab\~Purification et du je\'fbne\~
+\'bb\~; le palais de la \'ab\~Puret\'e9 de jade\~\'bb, habit\'e9 par les princes du sang\~; le temple du \'ab\~Dieu protecteur de la ville\~\'bb\~; un temple d'architecture tib\'e9taine\~; le magasin de la couronne\~; l'intendance de la Cour\~
+; le Lao-Kong-Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge\~; et enfin d'autres palais, qui portent \'e0 quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte imp\'e9
+riale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la \'ab\~Lumi\'e8re Empourpr\'e9e\~\'bb, situ\'e9 sur le bord du lac de la Cit\'e9 jaune, o\'f9, le 19 juin 1873, furent admis en pr\'e9sence de l'empereur les cinq ministres des \'c9
+tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse.
+\par
+\par Quel forum antique a jamais pr\'e9sent\'e9 une telle agglom\'e9ration d'\'e9difices, si vari\'e9s de formes, si riches d'objets pr\'e9cieux\~? Quelle cit\'e9 m\'eame, quelle capitale des \'c9tats europ\'e9ens pourrait offrir une telle nomenclature\~?
+
+\par
+\par Et, \'e0 cette \'e9num\'e9ration, il faut encore joindre le Ouane-Ch\'e9ou-Chane, le palais d'\'c9t\'e9, situ\'e9 \'e0 deux lieues de P\'e9king. D\'e9truit en 1860, \'e0 peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une \'ab\~Clart\'e9
+ parfaite et d'une Clart\'e9 tranquille\~\'bb, sa colline de la \'ab\~Source de Jade\~\'bb, sa montagne des \'ab\~Dix mille Long\'e9vit\'e9s\~!\~\'bb
+\par
+\par Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L\'e0 sont install\'e9es les l\'e9gations fran\'e7aise, anglaise et russe, l'h\'f4pital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes \'e9curies des \'e9l\'e9
+phants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. L\'e0, se dressent la tour de la Cloche, \'e0 toit rouge encadr\'e9 de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille-Lam
+as, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carr\'e9e, le yamen des j\'e9suites, le yamen des Lettr\'e9s, o\'f9 se font les examens litt\'e9raires. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent les arcs de triomphe de l'Ouest et de l'Est. L\'e0
+ coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapiss\'e9es de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'\'c9t\'e9 alimenter le canal de la ville jaune. L\'e0 se voient des palais o\'f9 r\'e9
+sident des princes du sang, les ministres des Finances, des Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations ext\'e9rieures\~; l\'e0, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Acad\'e9mie de M\'e9decine. Tout appara\'eet p\'eale-m\'ea
+le, au milieu des rues \'e9troites, poussi\'e9reuses l'\'e9t\'e9, liquides l'hiver, bord\'e9es pour la plupart de maisons mis\'e9rables et basses, entre lesquelles s'\'e9l\'e8ve quelque h\'f4tel de grand dignitaire, ombrag\'e9 de beaux arbres. Puis, \'e0
+ travers les avenues encombr\'e9es, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols charg\'e9s de charbon de terre, des palanquins \'e0 quatre porteurs ou \'e0 huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures \'e0
+ mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M.\~Choutz\'e9, forment une truanderie ind\'e9pendante de soixante-dix mille gueux\~; et, dans ces rues envas\'e9es d'une \'ab\~boue puante et noire, dit M.\~P. Ar\'e8ne, rues coup\'e9es de flaques d'eau, o
+\'f9 l'on s'enfonce jusqu'\'e0 mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie\~\'bb.
+\par
+\par Par bien des c\'f4t\'e9s, la ville chinoise de P\'e9king, dont le nom est Va\'ef-Tcheng, ressemble \'e0 la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns.
+\par
+\par Deux temples c\'e9l\'e8bres occupent la partie m\'e9ridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la d\'e9esse Koanine, du g\'e9nie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Cie
+l et de la Terre, les \'e9tangs aux Poissons d'Or, le monast\'e8re de Fayouan-sse, les march\'e9s, les th\'e9\'e2tres, etc.
+\par
+\par Ce parall\'e9logramme rectangle est divis\'e9, du nord au sud, par une importante art\'e8re, nomm\'e9e Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud \'e0 la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre art\'e8
+re plus longue, qui coupe la premi\'e8re \'e0 angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, \'e0 l'est, \'e0 la porte de Couan-Tsu, \'e0 l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'\'e9tait \'e0 cen
+t pas de son point d'intersection avec la Grande-Avenue que demeurait la future Mme\~Kin-Fo.
+\par
+\par On se rappelle que, quelques jours apr\'e8s avoir re\'e7u cette lettre qui lui annon\'e7ait sa ruine, la jeune veuve en avait re\'e7u une seconde annulant la premi\'e8re, et lui disant que la septi\'e8me lune ne s'ach\'e8verait pas sans que \'ab\~
+son petit fr\'e8re cadet\~\'bb f\'fbt de retour pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Si L\'e9-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donn\'e9 de ses nouvelles, pendant ce voyage insens\'e9, dont il ne voulait, sous aucun pr\'e9texte, indiquer le fantaisiste itin
+\'e9raire. L\'e9-ou avait \'e9crit \'e0 Shang-Ha\'ef. Ses lettres \'e9taient rest\'e9es sans r\'e9ponse. On con\'e7oit donc quelle devait \'eatre son inqui\'e9tude, lorsqu'\'e0 cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui \'e9tait encore arriv\'e9e.
+\par
+\par Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitt\'e9 sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inqui\'e8te. La d\'e9sagr\'e9able Nan n'\'e9tait pas, pour charmer sa solitude. Cette \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb
+ se faisait plus quinteuse que jamais, et m\'e9ritait d'\'eatre mise \'e0 la porte cent fois par lune.
+\par
+\par Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment o\'f9 Kin-Fo arriverait \'e0 P\'e9king\~! L\'e9-ou les comptait, et le compte lui en semblait bien long\~!
+\par
+\par Si la religion de Lao-Ts\'e9 est la plus ancienne de la Chine, si la doctrine de Confucius, promulgu\'e9e vers la m\'eame \'e9poque (500 ans environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettr\'e9
+s et les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus grand nombre de fid\'e8les \endash pr\'e8s de trois cents millions \endash \'e0 la surface du globe.
+\par
+\par Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour ministres les bonzes, v\'eatus de gris et coiff\'e9s de rouge, et, l'autre, les lamas, v\'eatus et coiff\'e9s de jaune.
+\par
+\par L\'e9-ou \'e9tait une bouddhiste de la premi\'e8re secte. Les bonzes la voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr\'e9 \'e0 la d\'e9esse Koanine. L\'e0 elle faisait des v\'9cux pour son ami, et br\'fblait des b\'e2tonnets parfum\'e9
+s, le front prostern\'e9 sur le parvis du temple.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, elle eut la pens\'e9e de revenir implorer la d\'e9esse Koanine, et de lui adresser des v\'9cux plus ardents encore.
+\par
+\par Un pressentiment lui disait que quelque grave danger mena\'e7ait celui qu'elle attendait avec une si l\'e9gitime impatience.
+\par
+\par L\'e9-ou appela donc la \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb et lui donna l'ordre d'aller chercher une chaise \'e0 porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+\par
+\par Nan haussa les \'e9paules, suivant sa d\'e9testable habitude, et sortit pour ex\'e9cuter l'ordre qu'elle avait re\'e7u.
+\par
+\par Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la lointaine voix de l'absent.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess\'e9 de penser \'e0 lui, et je veux que ma voix le lui r\'e9p\'e8te \'e0 son retour\~!\~\'bb
+\par
+\par Et L\'e9-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, pronon\'e7a \'e0 voix haute les plus douces phrases que son c\'9cur lui put inspirer.
+\par
+\par Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+\par
+\par La chaise \'e0 porteurs attendait madame, \'ab\~qui aurait bien pu rester chez elle\~!\~\'bb L\'e9-ou n'\'e9couta pas. Elle sortit aussit\'f4t, laissant la \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb maugr\'e9er \'e0 son aise, et elle s'installa dans la chaise, apr\'e8
+s avoir donn\'e9 ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+\par
+\par Le chemin \'e9tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'\'e0 tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et \'e0 remonter la Grande-Avenue jusqu'\'e0 la porte de Tien.
+\par
+\par Mais la chaise n'avan\'e7a pas sans difficult\'e9s. En effet, les affaires se faisaient encore \'e0 cette heure, et l'encombrement \'e9tait toujours consid\'e9rable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chauss\'e9
+e, des baraques de marchands forains donnaient \'e0 l'aven
+ue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorit\'e9
+ mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha g\'e9n\'e9ral. Ici passait un enterrement \'e0 grande pompe, qui enrayait la circulation\~; l\'e0, un mariage moins gai peut-\'eatre que le convoi fun\'e8
+bre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le \'ab\~tambour des plaintes\~\'bb pour r\'e9clamer l'intervention, de la justice. Sur la pierre \'ab\~L\'e9ou-Ping\~\'bb \'e9
+tait agenouill\'e9 un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou \'e0 glands rouges, la courte pique et les deux sabres au m\'eame fourreau. Plus loin, quelques Chinois r\'e9
+calcitrants, nou\'e9s ensemble par leurs queues, \'e9taient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engag\'e9s dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'\'e9
+tait un voleur, encag\'e9 dans une caisse de bois, sa t\'eate passant par le fond, et abandonn\'e9 \'e0 la charit\'e9 publique\~; puis, d'autres portant la cangue, comme des b\'9cufs courb\'e9s sous le joug. Ces malheureux cherchaient \'e9
+videmment les endroits fr\'e9quent\'e9s dans l'espoir de faire une meilleure recette, sp\'e9culant sur la pi\'e9t\'e9 des passants, au d\'e9triment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques,
+files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille vari\'e9t\'e9s d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cit\'e9s de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par La chaise avan\'e7ait donc lentement. L'encombrement \'e9tait d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard ext\'e9rieur. Elle y arriva, cependant, et s'arr\'eata \'e0 l'int\'e9rieur du bastion, qui d\'e9fend la porte, pr\'e8s du temple de la d
+\'e9esse Koanine.
+\par
+\par L\'e9-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la d\'e9esse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de \'ab\~moulin \'e0 pri\'e8res\~\'bb.
+\par
+\par C'\'e9tait une sorte de d\'e9vidoir, dont les huit branches pin\'e7aient \'e0 leur extr\'e9mit\'e9 de petites banderoles orn\'e9es de sentences sacr\'e9es.
+\par
+\par Un bonze attendait gravement, pr\'e8s de l'appareil, les d\'e9vots et surtout le prix des d\'e9votions.
+\par
+\par L\'e9-ou remit au serviteur de Bouddha quelques ta\'ebls, destin\'e9s \'e0 subvenir aux frais du culte\~; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du d\'e9vidoir, et lui imprima un l\'e9ger mouvement de rotation, apr\'e8s avoir appuy\'e9
+ sa main gauche sur son c\'9cur. Sans doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la pri\'e8re f\'fbt efficace.
+\par
+\par \'ab\~Plus vite\~!\~\'bb lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+\par
+\par Et la jeune femme de d\'e9vider plus vite\~!
+\par
+\par Cela dura pr\'e8s d'un quart d'heure, apr\'e8s quoi le bonze affirma que les v\'9cux de la postulante seraient exauc\'e9s.
+\par
+\par L\'e9-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la d\'e9esse Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de la maison.
+\par
+\par Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs durent se ranger pr\'e9cipitamment. Des soldats faisaient brutalement \'e9carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales se barraient de tentures bleue
+s sous la garde des tipaos.
+\par
+\par Un nombreux cort\'e8ge occupait une partie de l'avenue et s'avan\'e7ait bruyamment.
+\par
+\par C'\'e9tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie \'ab\~Continuation de Gloire\~\'bb, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+\par
+\par Derri\'e8re les deux vedettes de t\'eate venait un peloton d'\'e9claireurs, suivi d'un peloton de piqueurs, dispos\'e9s sur deux rangs et portant un b\'e2ton en bandouli\'e8re.
+\par
+\par Apr\'e8s eux, un groupe d'officiers de haut rang d\'e9ployait le parasol jaune \'e0 volants, orn\'e9 du dragon, qui est l'embl\'e8me de l'empereur comme le ph\'e9nix est l'embl\'e8me de l'imp\'e9ratrice.
+\par
+\par Le palanquin, dont la housse de soie jaune \'e9tait relev\'e9e, parut ensuite, soutenu par seize porteurs \'e0 robes rouges sem\'e9es de rosaces blanches, et cuirass\'e9s de gilets de soie piqu\'e9
+e. Des princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnach\'e9s de soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imp\'e9rial v\'e9hicule.
+\par
+\par Dans le palanquin, \'e9tait \'e0 demi couch\'e9 le Fils du Ciel, cousin de l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+\par
+\par Apr\'e8s le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de rechange. Puis, tout ce cort\'e8ge s'engloutit sous la porte de Tien, \'e0 la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre leurs affaires.
+\par
+\par La chaise de L\'e9-ou continua donc sa route, et la d\'e9posa chez elle, apr\'e8s une absence de deux heures.
+\par
+\par Ah\~! quelle surprise la bonne d\'e9esse Koanine avait m\'e9nag\'e9e \'e0 la jeune femme\~!
+\par
+\par Au moment o\'f9 la chaise s'arr\'eatait, une voiture toute poussi\'e9reuse, attel\'e9e de deux mules, venait se ranger pr\'e8s de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous\~! Vous\~! s'\'e9cria L\'e9-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux\~!
+\par
+\par \endash Ch\'e8re petite s\'9cur cadette\~! r\'e9pondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par L\'e9-ou ne r\'e9pondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entra\'eena dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident de ses peines\~!
+\par
+\par \'ab\~Je n'ai pas cess\'e9 un seul instant de vous attendre, cher c\'9cur brod\'e9 de fleurs de soie\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Et, d\'e9pla\'e7ant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement.
+\par
+\par Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui r\'e9p\'e9ter ce que la tendre L\'e9-ou disait quelques heures auparavant\~: \'ab\~Reviens, petit fr\'e8re bien-aim\'e9\~! Reviens pr\'e8s de moi\~! Que nos c\'9curs ne soient plus s\'e9par\'e9
+s comme le sont les deux \'e9toiles du Pasteur et de la Lyre\~! Toutes mes pens\'e9es sont pour ton retour\'85\~\'bb L'appareil se tut une seconde\'85 rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais d'une voix criarde, cette fois\~: \'ab\~
+Ce n'est pas assez d'une ma\'eetresse, il faut encore avoir un ma\'eetre dans la maison\~! Que le prince Ien les \'e9trangle tous deux\~!\~\'bb Cette seconde voix n'\'e9tait que trop reconnaissable. C'\'e9tait celle de Nan. La d\'e9sagr\'e9able \'ab\~
+vieille m\'e8re\~\'bb avait continu\'e9 de parler apr\'e8s le d\'e9part de L\'e9-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle s'en dout\'e2t, ses imprudentes paroles\~!
+\par
+\par Servantes et valets, d\'e9fiez-vous des phonographes\~!
+\par
+\par Le jour m\'eame, Nan recevait son cong\'e9, et, pour la mettre \'e0 la porte, on n'attendit m\'eame pas les derniers jours de la septi\'e8me lune\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017897}XV\line QUI R\'c9SERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-\'caTRE AU LECTEUR
+{\*\bkmkend _Toc98017897}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef, avec l'aimable L\'e9-ou, de P\'e9king. Dans six jours seulement expirait le d\'e9lai accord
+\'e9 \'e0 Wang pour accomplir sa promesse\~; mais l'infortun\'e9 philosophe avait pay\'e9 de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien \'e0 craindre d\'e9sormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut d\'e9cid\'e9 et fix\'e9 \'e0
+ ce vingt-cinqui\'e8me jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence\~!
+\par
+\par La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une premi\'e8re fois de la faire mis\'e9rable, et une seconde fois de la faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+\par
+\par Mais L\'e9-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait \'e9t\'e9 le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Wang\~! dit-elle. Il manquera bien \'e0 notre mariage\~!
+\par
+\par \endash Oui\~! pauvre Wang, r\'e9pondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+\par
+\par \endash Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp\'e9 comme il avait jur\'e9 de le faire\~!
+\par
+\par \endash Non, non\~! dit L\'e9-ou en secouant sa jolie t\'eate, et peut-\'eatre n'a-t-il cherch\'e9 la mort dans les flots du Pe\'ef-ho que pour ne pas accomplir cette affreuse promesse\~!\~\'bb
+\par
+\par H\'e9las\~! cette hypoth\'e8se n'\'e9tait que trop admissible, que Wang avait voulu se noyer pour \'e9chapper \'e0 l'obligation de remplir son mandat\~! A cet \'e9gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait l\'e0 deux c\'9curs
+desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.
+\par
+\par Il va sans dire qu'\'e0 la suite de la catastrophe du, pont de Palikao, les gazettes chinoises cess\'e8rent de reproduire les avis ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la g\'eanante c\'e9l\'e9brit\'e9 de Kin-Fo s'\'e9
+vanouit aussi vite qu'elle s'\'e9tait faite.
+\par
+\par Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry\~? Ils \'e9taient bien charg\'e9s de d\'e9fendre les int\'e9r\'eats de la Centenaire jusqu'au 30 juin, c'est-\'e0-dire pendant dix jours encore, mais, en v\'e9rit\'e9, Kin-Fo
+ n'avait plus besoin de leurs services. \'c9tait-il \'e0 craindre que Wang attent\'e2t \'e0 sa personne\~? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que leur client port\'e2t sur lui-m\'eame une main criminelle\~
+? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant qu'\'e0 vivre, \'e0 bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison d'\'eatre.
+\par
+\par Mais, apr\'e8s tout, c'\'e9taient de braves gens, ces deux originaux. Si leur d\'e9vouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la Centenaire, il n'en avait pas moins \'e9t\'e9 tr\'e8s s\'e9
+rieux et de tous les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux f\'eates de son mariage, et ils accept\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry \'e0 Craig, un mariage est quelquefois un suicide\~!
+\par
+\par \endash On donne sa vie tout en la gardant\~\'bb, r\'e9pondit Craig avec un sourire aimable.
+\par
+\par D\'e8s le lendemain, Nan avait \'e9t\'e9 remplac\'e9e dans la maison de l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+\par
+\par Une tante de la jeune femme, Mme\~Lutalou, \'e9tait venue pr\'e8s d'elle et devait lui tenir lieu de m\'e8re jusqu'\'e0 la c\'e9l\'e9bration du mariage. Mme\~Lutalou, femme d'un mandarin de quatri\'e8me rang, deuxi\'e8me classe, \'e0
+ bouton bleu, ancien lecteur imp\'e9rial et membre de l'Acad\'e9mie des Han-Lin, poss\'e9dait toutes les qualit\'e9s physiques et morales exig\'e9es pour remplir dignement ces importantes fonctions.
+\par
+\par Quant \'e0 Kin-Fo, il comptait bien quitter P\'e9king apr\'e8s son mariage, n'\'e9tant point de ces C\'e9lestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne serait v\'e9ritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme install\'e9
+e dans le riche yamen de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo avait donc d\'fb choisir un appartement provisoire, et il avait trouv\'e9 ce qu'il lui fallait au Ti\'e8ne-Fou-Tang, le \'ab\~Temple du Bonheur C\'e9leste\~\'bb, h\'f4tel et restaurant tr\'e8s confortable, situ\'e9 pr\'e8s du boulevard de Ti\'e8
+ne-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. L\'e0 furent \'e9galement log\'e9s Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se d\'e9cider \'e0 quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugr\'e9
+ant, mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en pr\'e9sence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent.
+\par
+\par Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver \'e0 P\'e9king deux de ses amis de Canton, le n\'e9gociant Yin-Pang et le lettr\'e9 Houal. D'autre part, il connaissait quelques fonctionnaires et commer\'e7
+ants de la capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances.
+\par
+\par Il \'e9tait vraiment heureux, maintenant, l'indiff\'e9rent d'autrefois, l'impassible \'e9l\'e8ve du philosophe Wang\~! Deux mois de soucis, d'inqui\'e9tudes, de tracas, toute cette p\'e9riode mouvement\'e9e de son existence avait suffi \'e0 lui faire appr
+\'e9cier ce qu'est, ce que doit \'eatre, ce que peut \'eatre le bonheur ici-bas. Oui\~! le sage philosophe avait raison\~!
+\par
+\par Que n'\'e9tait-il l\'e0 pour constater une fois de plus l'excellence de sa doctrine\~!
+\par
+\par Kin-Fo passait pr\'e8s de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait pas aux pr\'e9paratifs de la c\'e9r\'e9monie. L\'e9-ou \'e9tait heureuse du moment que son ami \'e9tait pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Qu'avait-il besoin de mettre \'e0 contribution les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques\~? Elle ne songeait qu'\'e0 lui, et se r\'e9p\'e9tait les sages maximes de la c\'e9l\'e8bre Pan-Hoei-Pan\~:
+\par
+\par \'ab\~Si une femme a un mari selon son c\'9cur, c'est pour toute sa vie\~!
+\par
+\par \'ab\~La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte le nom et une attention continuelle sur elle-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~La femme doit \'eatre dans la maison comme une pure ombre et un simple \'e9cho.
+\par
+\par \'ab\~L'\'e9poux est le ciel de l'\'e9pouse.\~\'bb
+\par
+\par Cependant, les pr\'e9paratifs de cette f\'eate du mariage, que Kin-Fo voulait splendide, avan\'e7aient.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 les trente paires de souliers brod\'e9s qu'exige le trousseau d'une Chinoise, \'e9taient rang\'e9
+es dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes \'e9toffes de soie, les joyaux de pierres pr\'e9
+cieuses et d'or finement cisel\'e9, bagues, bracelets, \'e9tuis \'e0 ongles, aiguilles de t\'eate, etc., toutes les fantaisies charmantes de la bijouterie p\'e9kinoise s'entassaient dans le boudoir de L\'e9-ou.
+\par
+\par En cet \'e9trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle n'apporte aucune dot. Elle est v\'e9ritablement achet\'e9e par les parents du mari ou par le mari lui-m\'eame, et, \'e0 d\'e9faut de fr\'e8res, elle ne peut h\'e9
+riter d'une partie de la fortune paternelle que si son p\'e8re en fait l'expresse d\'e9claration. Ces conditions sont ordinairement r\'e9gl\'e9es par des interm\'e9diaires qu'on appelle \'ab\~mei-jin\~\'bb, et le mariage n'est d\'e9cid\'e9
+ que lorsque tout est bien convenu \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par La jeune fianc\'e9e est alors pr\'e9sent\'e9e aux parents du mari.
+\par
+\par Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o\'f9 elle arrivera en chaise ferm\'e9e \'e0 la maison conjugale. A cet instant, on remet \'e0 l'\'e9poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fianc\'e9e lui agr\'e9e, il lui tend la main\~
+; si elle ne lui plait pas, il referme brusquement la porte, et tout est rompu, \'e0 la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+\par
+\par Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il connaissait la jeune femme, il n'avait \'e0 l'acheter de personne. Cela simplifiait beaucoup les choses.
+\par
+\par Le 25 juin arriva enfin. Tout \'e9tait pr\'eat.
+\par
+\par Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L\'e9-ou restait illumin\'e9e \'e0 l'int\'e9rieur. Pendant trois nuits, Mme\~Lutalou, qui repr\'e9sentait la famille de la future, avait d\'fb s'abstenir de tout sommeil, une fa\'e7on de se montrer
+ triste au moment o\'f9 la fianc\'e9e va quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa propre maison se f\'fbt \'e9galement \'e9clair\'e9e en signe de deuil, \'ab\~parce que le mariage du fils est cens\'e9 devoir \'eatre regard\'e9
+ comme une image de la mort du p\'e8re, et que le fils alors semble lui succ\'e9der\~\'bb, dit le Hao-Khi\'e9ou-Tchouen.
+\par
+\par Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer \'e0 l'union de deux \'e9poux absolument libres de leurs personnes, il en \'e9tait d'autres dont on avait d\'fb tenir compte.
+\par
+\par Ainsi, aucune des formalit\'e9s astrologiques n'avait \'e9t\'e9 n\'e9glig\'e9e. Les horoscopes, tir\'e9s suivant toutes les r\'e8gles, marquaient une parfaite compatibilit\'e9 de destin\'e9es et d'humeur. L'\'e9poque de l'ann\'e9e, l'\'e2
+ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9 sous de plus rassurants auspices.
+\par
+\par La r\'e9ception de la mari\'e9e devait se faire \'e0 huit heures du soir \'e0 l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb, c'est-\'e0-dire que l'\'e9pouse allait \'eatre conduite en grande pompe au domicile de l'\'e9
+poux. En Chine, il n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un pr\'eatre, bonze, lama ou autre.
+\par
+\par A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn\'e9 de Craig et Fry, qui rayonnaient comme les t\'e9moins d'une noce europ\'e9enne, recevait ses amis au seuil de son appartement.
+\par
+\par Quel assaut de politesses\~! Ces notables personnages avaient \'e9t\'e9 invit\'e9s sur papier rouge, en quelques lignes de caract\'e8res microscopiques\~: \'ab\~M.\~Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef, salue humblement monsieur\'85 et le prie plus humblement encore
+\'85 d'assister \'e0 l'humble c\'e9r\'e9monie\'85\~\'bb etc.
+\par
+\par Tous \'e9taient venus pour honorer les \'e9poux, et prendre leur part du magnifique festin r\'e9serv\'e9 aux hommes, tandis que les dames se r\'e9uniraient \'e0 une table sp\'e9cialement servie pour elles.
+\par
+\par Il y avait l\'e0 le n\'e9gociant Yin-Pang et le lettr\'e9 Houal. Puis, c'\'e9taient quelques mandarins qui portaient \'e0 leur chapeau officiel le globule rouge, gros comme un \'9cuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+\par
+\par D'autres, de cat\'e9gorie inf\'e9rieure, n'avaient que des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart \'e9taient des fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient \'eatre les amis d'un Shangha\'efen hostile \'e0
+ la race tartare. Tous, en beaux habits, en robes \'e9clatantes, coiffures de f\'eates, formaient un \'e9blouissant cort\'e8ge.
+\par
+\par Kin-Fo \endash ainsi le voulait la politesse \endash les attendait \'e0 l'entr\'e9e m\'eame de l'h\'f4tel. D\'e8s qu'ils furent arriv\'e9s, il les conduisit au salon de r\'e9ception, apr\'e8s les avoir pri\'e9
+s par deux fois de vouloir bien passer devant lui, \'e0 chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en grande livr\'e9e. Il les appelait par leur \'ab\~noble nom\~\'bb, il leur demandait des nouvelles de leur \'ab\~noble sant\'e9\~\'bb
+, il s'informait de leurs \'ab\~nobles familles\~\'bb. Enfin, un minutieux observateur de la civilit\'e9 pu\'e9rile et honn\'eate n'aurait pas eu \'e0 signaler la plus l\'e9g\'e8re incorrection dans son attitude.
+\par
+\par Craig et Fry admiraient ces politesses\~; mais, tout en admirant, ils ne perdaient pas de vue leur irr\'e9prochable client.
+\par
+\par Une m\'eame id\'e9e leur \'e9tait venue, \'e0 tous les deux. Si, par impossible, Wang n'avait pas p\'e9ri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve\~?\'85 S'il venait se m\'ealer \'e0 ces groupes d'invit\'e9s\~?\'85 La vingt-quatri\'e8
+me heure du vingt- cinqui\'e8me jour de juin \endash l'heure extr\'eame \endash n'avait pas sonn\'e9 encore\~! La main du Ta\'ef-ping n'\'e9tait pas d\'e9sarm\'e9e\~!
+\par
+\par Si, au dernier moment\~?\'85
+\par
+\par Non\~! cela n'\'e9tait pas vraisemblable, mais enfin, c'\'e9tait possible. Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils soigneusement tout ce monde\'85 En fin de compte, ils ne virent aucune figure suspecte.
+\par
+\par Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et prenait place dans un palanquin ferm\'e9.
+\par
+\par Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout fianc\'e9 a droit de rev\'eatir \endash par honneur pour cette institution du mariage que les anciens l\'e9gislateurs tenaient en grande estime \endash L\'e9-ou s'\'e9tait conform\'e9
+e aux r\'e8glements de la haute soci\'e9t\'e9. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une admirable \'e9toffe de soie brod\'e9e, elle resplendissait. Sa figure se d\'e9robait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui semblaient s'\'e9
+goutter du riche diad\'e8me dont le cercle d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur go\'fbt constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charma
+nte encore, lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bient\'f4t ouvrir.
+\par
+\par Le cort\'e8ge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la Grande-Avenue et suivre le boulevard de Ti\'e8ne-Men. Sans doute, il e\'fbt \'e9t\'e9 plus magnifique, s'il se f\'fbt agi d'un enterrement au lieu d'une noce, mais, en somme, cela m\'e9
+ritait que les passants s'arr\'eatassent pour le voir passer.
+\par
+\par Des amies, des compagnes de L\'e9-ou suivaient le palanquin, portant en grande pompe les diff\'e9rentes pi\'e8ces du trousseau. Une vingtaine de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre, entre lesquels \'e9
+clatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cach\'e9e aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la r\'e9servait l'\'e9tiquette, devaient
+\'eatre ceux de son \'e9poux.
+\par
+\par Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de populaire, que le cort\'e8ge arriva, vers huit heures du soir, \'e0 l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb.
+\par
+\par Kin-Fo se tenait devant l'entr\'e9e richement d\'e9cor\'e9e. Il attendait l'arriv\'e9e du palanquin pour en ouvrir la porte.
+\par
+\par Cela fait, il aiderait sa future \'e0 descendre, et il la conduirait dans l'appartement r\'e9serv\'e9, o\'f9 tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre g\'e9
+nuflexions devant son mari. Celui-ci, \'e0 son tour, en ferait deux devant elle. Ils r\'e9pandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments aux esprits interm\'e9
+diaires. Alors, on leur apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient \'e0 demi, et, m\'e9langeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un apr\'e8s l'autre. L'union serait consacr\'e9e.
+\par
+\par Le palanquin \'e9tait arriv\'e9. Kin-Fo s'avan\'e7a. Un ma\'eetre de c\'e9r\'e9monies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main \'e0 la jolie L\'e9-ou, tout \'e9mue. La future descendit l\'e9g\'e8
+rement et traversa le groupe des invit\'e9s, qui s'inclin\'e8rent respectueusement en \'e9levant la main \'e0 la hauteur de la poitrine.
+\par
+\par Au moment o\'f9 la jeune femme allait franchir la porte de l'h\'f4tel, un signal fut donn\'e9. D'\'e9normes cerfs-volants lumineux s'\'e9lev\'e8rent dans l'espace et balanc\'e8rent au souffle de la brise leurs images multicolores de dragons, de ph\'e9
+nix et autres embl\'e8mes du mariage. Des pigeons \'e9oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix\'e9 \'e0 leur queue, s'envol\'e8rent et remplirent l'espace d'une harmonie c\'e9leste. Des fus\'e9es aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+\'e9blouissant bouquet s'\'e9chappa une pluie d'or.
+\par
+\par Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de Ti\'e8ne-Men. C'\'e9taient des cris auxquels se m\'ealaient les sons clairs d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait apr\'e8s quelques instants.
+\par
+\par Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bient\'f4t atteint la rue o\'f9 le cort\'e8ge s'\'e9tait arr\'eat\'e9.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9coutait. Ses amis, ind\'e9cis, attendaient que la jeune femme entr\'e2t dans l'h\'f4tel.
+\par
+\par Mais, presque aussit\'f4t, la rue se remplit d'une agitation singuli\'e8re. Les \'e9clats de la trompette redoubl\'e8rent en se rapprochant.
+\par
+\par \'ab\~Qu'est-ce donc\~?\~\'bb demanda Kin-Fo.
+\par
+\par Les traits de L\'e9-ou s'\'e9taient alt\'e9r\'e9s. Un secret pressentiment acc\'e9l\'e9rait les battements de son c\'9cur.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un h\'e9raut \'e0 la livr\'e9e imp\'e9riale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+\par
+\par Et ce h\'e9raut, au milieu du silence g\'e9n\'e9ral, jeta ces seuls mots, auxquels r\'e9pondit un sourd murmure\~: \'ab\~Mort de l'imp\'e9ratrice douairi\'e8re\~! Interdiction\~! Interdiction\~!\~\'bb Kin-Fo avait compris. C'\'e9
+tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un geste de col\'e8re\~!
+\par
+\par Le deuil imp\'e9rial venait d'\'eatre d\'e9cr\'e9t\'e9 pour la mort de la veuve du dernier empereur. Pendant un d\'e9lai que fixerait la loi, interdiction \'e0 quiconque de se raser la t\'eate, interdiction de donner des f\'eates publiques et des repr\'e9
+sentations th\'e9\'e2trales, interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de proc\'e9der \'e0 la c\'e9l\'e9bration des mariages\~!
+\par
+\par L\'e9-ou, d\'e9sol\'e9e, mais courageuse, pour ne pas ajouter \'e0 la peine de son fianc\'e9, faisait contre fortune bon c\'9cur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo\~: \'ab\~Attendons\~\'bb, lui dit-elle d'une voix qui s'effor\'e7
+ait de cacher sa vive \'e9motion.
+\par
+\par Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les r\'e9jouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoy\'e9s, et les amis du d\'e9sol\'e9 Kin-Fo se s\'e9par\'e8rent, apr\'e8
+s lui avoir fait leurs compliments de condol\'e9ance.
+\par
+\par C'est qu'il ne fallait pas se risquer \'e0 enfreindre cet imp\'e9rieux d\'e9cret d'interdiction\~!
+\par
+\par D\'e9cid\'e9ment, la mauvaise chance continuait \'e0 poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui \'e9tait donn\'e9e de mettre \'e0 profit les le\'e7ons de philosophie qu'il avait re\'e7ues de son ancien ma\'eetre\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait rest\'e9 seul avec Craig et Fry dans cet appartement d\'e9sert de l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb, dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le d\'e9lai d'interdiction pouvait \'eatre prolong\'e9
+ suivant le bon plaisir du Fils du Ciel\~! Et lui qui avait compt\'e9 retourner imm\'e9diatement \'e0 Shang-Ha\'ef, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles\~!\'85
+
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter \'e0 l'instant.
+\par
+\par Kin-Fo, d\'e8s qu'il eut reconnu l'\'e9criture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre \'e9tait de Wang, et voici ce qu'elle contenait\~:
+\par
+\par \'ab\~Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cess\'e9 de vivre\~!
+\par
+\par \'ab\~Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse\~; mais, sois tranquille, j'ai pourvu \'e0 tout.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen, un chef des Ta\'ef-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre\~! Il aura la main et le c\'9cur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assur\'e9 sur ta t\'ea
+te, que je lui ai d\'e9l\'e9gu\'e9, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Adieu\~! Je te pr\'e9c\'e8de dans la mort\~! A bient\'f4t, ami\~! Adieu\~!
+\par
+\par \'ab\~WANG\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017898}XVI\line DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS C\'c9LIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE
+{\*\bkmkend _Toc98017898}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Telle \'e9tait maintenant la situation faite \'e0 Kin-Fo, plus grave mille fois qu'elle ne l'avait jamais \'e9t\'e9\~!
+\par
+\par Ainsi donc, Wang, malgr\'e9 la parole donn\'e9e, avait senti sa volont\'e9 se paralyser, lorsqu'il s'\'e9tait agi de frapper son ancien \'e9l\'e8ve\~
+! Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas\~! Ainsi Wang avait charg\'e9 un autre de tenir sa promesse, et quel autre\~! un Ta\'ef-ping redoutable entre tous, qui, lui, n'\'e9
+prouverait aucun scrupule \'e0 accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait m\'eame le rendre responsable\~! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas l'impunit\'e9, et, la d\'e9l\'e9gation de Wang, un capital de cinquante mille dollars\~!
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! mais je commence \'e0 en avoir assez\~!\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo dans un premier mouvement de col\'e8re.
+\par
+\par Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+\par
+\par \'ab\~Votre lettre, demand\'e8rent-ils \'e0 Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin comme extr\'eame date\~?
+\par
+\par \endash Eh non\~! r\'e9pondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de ma mort\~! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans \'eatre limit\'e9 par le temps\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! firent Fry-Craig, il a int\'e9r\'eat \'e0 s'ex\'e9cuter \'e0 bref d\'e9lai.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par \endash Afin que le capital assur\'e9 sur votre t\'eate soit couvert par la police et ne lui \'e9chappe pas\~!\~\'bb
+\par
+\par L'argument \'e9tait sans r\'e9plique.
+\par
+\par \'ab\~Soit, r\'e9pondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une heure pour reprendre ma lettre, duss\'e9-je la payer des cinquante mille dollars garantis \'e0 ce Lao-Shen\~!
+\par
+\par \endash Juste, dit Craig.
+\par
+\par \endash Vrai\~! ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Je partirai donc\~! On doit savoir o\'f9 est maintenant ce chef Ta\'ef-ping\~! Il ne sera peut-\'eatre pas introuvable comme Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait. Cette s\'e9rie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient dans un \'e9tat de surexcitation peu ordinaire.
+\par
+\par \'ab\~Je pars\~! dit-il\~! je vais \'e0 la recherche de Lao-Shen\~! Quant \'e0 vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit Fry-Craig, les int\'e9r\'eats de la Centenaire sont plus menac\'e9s qu'ils ne l'ont jamais \'e9t\'e9\~! Vous abandonner dans ces circonstances serait manquer \'e0 notre devoir. Nous ne vous quitterons pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait pas une heure \'e0 perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de savoir au juste ce que c'\'e9tait que ce Lao-Shen, et en quel endroit pr\'e9cis il r\'e9sidait. Or, sa notori\'e9t\'e9 \'e9tait telle, que cela ne fut pas difficile.
+\par
+\par En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel des Mang-Tchao, s'\'e9tait retir\'e9 au nord de la Chine, au-del\'e0 de la Grande Muraille, vers la partie voisine du golfe de L\'e9ao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P\'e9
+-Tch\'e9-Li. Si le gouvernement imp\'e9rial n'avait pas encore trait\'e9 avec lui, comme il l'avait d\'e9j\'e0 fait avec quelques autres chefs de rebelles qu'il n'avait pu r\'e9duire, il le laissait du moins op\'e9
+rer tranquillement sur ces territoires situ\'e9s au-del\'e0 des fronti\'e8res chinoises, o\'f9 Lao-Shen, r\'e9sign\'e9 \'e0 un r\'f4le plus modeste, faisait le m\'e9tier d'\'e9cumeur de grands chemins\~!
+\par
+\par Ah\~! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait\~! Celui-l\'e0 serait sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'\'e9tait pas pour inqui\'e9ter sa conscience\~!
+\par
+\par Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de tr\'e8s complets renseignements sur le Ta\'ef-ping, et apprirent qu'il avait \'e9t\'e9 signal\'e9 derni\'e8rement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de L\'e9ao-Tong. C'est donc l\'e0 qu'ils r\'e9
+solurent de se rendre sans plus tarder.
+\par
+\par Tout d'abord, L\'e9-ou fut inform\'e9e de ce qui venait de se passer. Ses angoisses redoubl\'e8rent\~! Des larmes noy\'e8rent ses beaux yeux. Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir\~! Ne courrait-il pas au-devant d'un in\'e9vitable danger\~
+? Ne valait-il pas mieux attendre, s'\'e9loigner, quitter le C\'e9leste Empire, au besoin, se r\'e9fugier dans quelque partie du monde o\'f9 ce farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre\~?
+\par
+\par Mais Kin-Fo fit comprendre \'e0 la jeune femme que, de vivre sous cette incessante menace, \'e0 la merci d'un pareil coquin, \'e0 qui sa mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la perspective\~! Non\~
+! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo et ses fid\'e8les acolytes partiraient le jour m\'eame, ils arriveraient jusqu'au Ta\'ef-ping, ils rach\'e8teraient \'e0 prix d'or la d\'e9plorable lettre, et ils seraient de retour \'e0 P\'e9king avant m
+\'eame que le d\'e9cret d'interdiction e\'fbt \'e9t\'e9 lev\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re petite s\'9cur, dit Kin-Fo, j'en suis \'e0 moins regretter, maintenant, que notre mariage ait \'e9t\'e9 remis de quelques jours\~! S'il \'e9tait fait, quelle situation pour vous\~!
+\par
+\par \endash S'il \'e9tait fait, r\'e9pondit L\'e9-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais\~!
+\par
+\par \endash Non\~! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer \'e0 un seul p\'e9ril\~!\'85 Adieu, L\'e9-ou, adieu\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir.
+\par
+\par Le jour m\'eame, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient P\'e9king et se rendaient \'e0 Tong-Tch\'e9ou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+\par
+\par Ce qui avait \'e9t\'e9 d\'e9cid\'e9, le voici\~: Le voyage par terre, \'e0 travers une province peu s\'fbre, offrait des difficult\'e9s tr\'e8s s\'e9rieuses.
+\par
+\par S'il ne s'\'e9tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumul\'e9s sur ce parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'\'e9tait pas dans le Nord, c'\'e9
+tait dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et s\'e9curit\'e9. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+\par
+\par Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning\~?
+\par
+\par C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tch\'e9ou.
+\par
+\par En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans rel\'e2che. Un b\'e2timent, en charge pour Fou-Ning, attendait \'e0 l'embouchure du Pe\'ef-ho.
+\par
+\par Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu'\'e0 son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose \'e0 faire.
+\par
+\par Craig et Fry ne demand\'e8rent qu'une heure pour leurs pr\'e9paratifs, et, cette heure, ils l'employ\'e8rent \'e0 acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de li\'e8ge jusqu'aux insubmersibles v\'ea
+tements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir \'e0 payer de surprimes, puisqu'il avait assur\'e9 tous les risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout pr\'e9
+voir, et, en effet, tout fut pr\'e9vu.
+\par
+\par Donc, le 26 juin, \'e0 midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le Pe\'ef-tang, et descendaient le cours du Pe\'ef-ho. Les sinuosit\'e9s de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est pr\'e9cis\'e9
+ment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tch\'e9ou \'e0 son embouchure\~; mais il est canalis\'e9, et navigable, par cons\'e9quent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il consid\'e9
+rable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque parall\'e8lement \'e0 lui.
+\par
+\par Le Pe\'ef-tang descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jaun\'e2tres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au-del\'e0 de Tong-Tch\'e9
+ou fut bient\'f4t d\'e9pass\'e9e et disparut \'e0 l'angle d'un tournant assez brusque.
+\par
+\par A cette hauteur, le Pe\'ef-ho n'\'e9tait pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, l\'e0 le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez bois\'e9, que coupaient des vergers et des haies vives.
+\par
+\par Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H\'e9-Si-Vou, Nane-Tsa\'eb, Yang-Tsoune, o\'f9 les mar\'e9es se font encore sentir.
+\par
+\par Tien-Tsin se montra bient\'f4t. L\'e0, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui r\'e9unit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires dont le port est encombr\'e9
+. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et co\'fbta \'e0 plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en r\'e9sulter. De l\'e0
+ une confusion, un embarras de bateaux en d\'e9rive, qui aurait donn\'e9 fort \'e0 faire aux ma\'eetres de port, s'il y avait eu des ma\'eetres de port \'e0 Tien-Tsin.
+\par
+\par Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus s\'e9v\'e8res que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez.
+\par
+\par Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement e\'fbt \'e9t\'e9 facile, si l'on avait pu le pr\'e9venir, mais bien de Lao-Shen, ce Ta\'ef
+-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait \'e0 lui, on aurait pu se croire en s\'fbret\'e9, mais qui prouvait qu'il ne s'\'e9tait pas d\'e9j\'e0 mis en route pour rejoindre sa victime\~
+! Et alors comment l'\'e9viter, comment le pr\'e9venir\~? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du Pe\'ef-tang\~! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus\~!
+\par
+\par Si Kin-Fo, Craig et Fry \'e9taient tr\'e8s s\'e9rieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'\'eatre horriblement anxieux. La seule pens\'e9e d'aller sur mer lui faisait d\'e9j\'e0 mal au c\'9cur. Il p\'e2lissait \'e0 mesure que le Pe\'ef
+-tang se rapprochait du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li. Son nez se pin\'e7ait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.
+\par
+\par Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait \'e0 supporter les courtes lames d'une \'e9troite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus fr\'e9quents\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous n'avez jamais navigu\'e9\~? lui demanda Craig.
+\par
+\par \endash Jamais\~!
+\par
+\par \endash Cela ne va pas\~? lui demanda Fry.
+\par
+\par \endash Non\~!
+\par
+\par \endash Je vous engage \'e0 redresser la t\'eate, ajouta Craig.
+\par
+\par \endash La t\'eate\~?\'85
+\par
+\par \endash Et \'e0 ne pas ouvrir la bouche\'85. ajouta Fry..
+\par
+\par \endash La bouche\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jet\'e9 sur le fleuve, tr\'e8s \'e9largi d\'e9j\'e0, ce regard m\'e9lancolique des personnes pr\'e9destin\'e9es
+\'e0 l'\'e9preuve, un peu ridicule, du mal de mer.
+\par
+\par Le paysage s'\'e9tait alors modifi\'e9 dans cette vall\'e9e que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge sur\'e9lev\'e9e, avec la rive gauche, dont la longue gr\'e8ve \'e9cumait sous un l\'e9ger ressac. Au-del\'e0 s'\'e9
+tendaient de vastes champs de sorgho, de ma\'efs, de bl\'e9, de millet.
+\par
+\par Ainsi que dans toute la Chine \endash une m\'e8re de famille qui a tant de millions d'enfants \'e0 nourrir \endash il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui f\'fbt n\'e9glig\'e9e.
+\par
+\par Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et r\'e9pandaient l'eau \'e0 profusion. \'c7\'e0 et l\'e0, aupr\'e8s des villages en torchis jaun\'e2tre, se dressaient quelques bouquets d'ar
+bres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point d\'e9par\'e9 une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux p\'eacheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de p\'ea
+che. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur ma\'eetre, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, gr\'e2ce \'e0 un anneau qui leur \'e9tranglait \'e0 demi le cou.
+\par
+\par Puis c'\'e9taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des \'e9perviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.
+\par
+\par Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant d\'e9serte, le mouvement maritime du P\'e9\'ef-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute esp\'e8ce \'e0 remonter ou descendre son cours\~! Jonques de guerre avec l
+eur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe tr\'e8s concave de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, man\'9cuvr\'e9es par un double \'e9tage d'avirons ou par des aubes mues \'e0 main d'homme\~; jonques de douanes \'e0 deux m\'e2ts, \'e0
+ voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et orn\'e9es en poupe et en proue de t\'eates ou de queues de fantastiques chim\'e8res\~; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charg\'e9es des plus pr\'e9
+cieux produits du C\'e9leste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines\~; jonques de voyageurs, marchant \'e0 l'aviron ou \'e0 la cordelle, suivant les heures de la mar\'e9e, et faites pour les gens qui ont du temps
+\'e0 perdre\~; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui remorquent leurs canots\~; sampans de toutes formes, voil\'e9s de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirig\'e9s par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, m\'e9
+ritent bien leur nom, qui signifie\~: trois planches\~; enfin, trains de bois, v\'e9ritables villages flottants, avec cabanes, vergers plant\'e9s d'arbres, sem\'e9s de l\'e9gumes, immenses radeaux, faits avec quelque for\'eat de la Mantchourie, que les b
+\'fbcherons ont abattue tout enti\'e8re\~!
+\par
+\par Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, \'e0 l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours \'e0 briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se m\'ea
+lant \'e0 celles du steamboat. Le soir arrivait, pr\'e9c\'e9d\'e9 du cr\'e9puscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bient\'f4t, une succession de dunes blanches, sym\'e9triquement dispos\'e9es et d'un dessin uniforme, s'estomp\'e8
+rent dans la p\'e9nombre. C'\'e9taient des \'ab\~mulons\~\'bb de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+\par
+\par L\'e0 s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe\'ef-ho, \'ab\~triste paysage, dit M.\~de\~Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussi\'e8re et tout cendre\~\'bb.
+\par
+\par Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe\'ef-tang arrivait au port de Takou, presque \'e0 la bouche du fleuve.
+\par
+\par En cet endroit, sur les deux rives, s'\'e9l\'e8vent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruin\'e9s, qui furent pris par l'arm\'e9e anglo-fran\'e7aise, en 186o. L\'e0 s'\'e9tait faite la glorieuse attaque du g\'e9n\'e9ral Collineau, le 24 ao\'fb
+t de la m\'eame ann\'e9e\~; l\'e0, les canonni\'e8res avaient forc\'e9 l'entr\'e9e du fleuve\~; l\'e0, s'\'e9tend une \'e9troite bande de territoire, \'e0 peine occup\'e9e, qui porte le nom de concession fran\'e7aise\~; l\'e0
+, se voit encore le monument fun\'e9raire sous lequel sont couch\'e9s les officiers et les soldats morts dans ces combats m\'e9morables.
+\par
+\par Le Pe\'ef-tang ne devait pas d\'e9passer la barre. Tous les passagers durent donc d\'e9barquer \'e0 Takou. C'est une ville assez importante d\'e9j\'e0, dont le d\'e9veloppement sera consid\'e9rable, si les mandarins laissent jamais \'e9
+tablir une voie ferr\'e9e qui la relie \'e0 Tien-Tsin.
+\par
+\par Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre \'e0 la voile le jour m\'eame. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure \'e0 perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure apr\'e8s, ils \'e9taient \'e0 bord de la Sam-Yep.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017899}XVII\line DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE{\*\bkmkend _Toc98017899}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Huit jours auparavant, un navire am\'e9ricain \'e9tait, venu mouiller au port de Takou. Fr\'e9t\'e9 par la sixi\'e8me compagnie ch\'eeno-californienne, il avait
+\'e9t\'e9 charg\'e9 au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est install\'e9e dans le cimeti\'e8re de Laurel-Hill, de San Francisco.
+\par
+\par C'est l\'e0 que les C\'e9lestials, morts en Am\'e9rique, attendent le jour du rapatriement, fid\'e8les \'e0 leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale.
+\par
+\par Ce b\'e2timent, \'e0 destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation \'e9crite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient \'eatre d\'e9barqu\'e9s \'e0 Takou pour \'eatre r\'e9exp\'e9di\'e9
+s aux provinces du nord.
+\par
+\par Le transbordement de cette partie de la cargaison s'\'e9tait fait du navire am\'e9ricain au navire chinois, et, ce matin m\'eame, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+\par
+\par C'\'e9tait sur ce b\'e2timent que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute\~; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de L\'e9
+ao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une travers\'e9e de deux ou trois jours au plus, et tr\'e8s facile \'e0 cette \'e9poque de l'ann\'e9e.
+\par
+\par La Sam-Yep \'e9tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux.
+\par
+\par Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du C\'e9leste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de
+la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus pr\'e8s, parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des b\'e2timents plus fins de lignes. Le safran de leur \'e9norme gouvernail est perc\'e9
+ de trous, syst\'e8me tr\'e8s pr\'e9conis\'e9 en Chine, dont l'effet parait assez contestable.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite m\'eame une de ces jonques, qui, nolis\'e9e par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine am\'e9ricain, apporter \'e0
+ San Francisco une cargaison de th\'e9 et de porcelaines. Il est donc prouv\'e9 que ces b\'e2timents peuvent bien tenir la mer, et les hommes comp\'e9tents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents.
+\par
+\par La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, rappelait par son gabarit la forme des coques europ\'e9ennes. Ni clou\'e9e ni chevill\'e9e, faite de bambous cousus, calfat\'e9e d'\'e9toupe et de r\'e9
+sine du Cambodje, elle \'e9tait si \'e9tanche, qu'elle ne poss\'e9dait pas m\'eame de pompe de cale. Sa l\'e9g\'e8ret\'e9 la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de li\'e8ge. Une ancre, fabriqu\'e9e d'un bois tr\'e8s dur, un gr\'e9
+ement en fibres de palmier, d'une flexibilit\'e9 remarquable, des voiles souples, qui se man\'9cuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant \'e0 la fa\'e7on d'un \'e9ventail, deux m\'e2ts dispos\'e9s comme le grand m\'e2t et le m\'e2
+t de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle \'e9tait cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareill\'e9e pour les besoins du petit cabotage.
+\par
+\par Certes, personne, \'e0 voir la Sam-Yep, n'e\'fbt devin\'e9 que ses affr\'e9teurs l'avaient transform\'e9e, cette fois, en un \'e9norme corbillard.
+\par
+\par En effet, aux caisses de th\'e9, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'\'e9tait substitu\'e9e la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arri
+\'e8re se balan\'e7aient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros \'9cil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses m\'e2ts, la brise d\'e9roulait l'\'e9clatante \'e9
+tamine du pavillon chinois.
+\par
+\par Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui r\'e9fl\'e9chissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infest\'e9es de pirates\~! Tout cet ensemble \'e9tait gai, pimpant, agr\'e9
+able au regard. Apr\'e8s tout, n'\'e9tait-ce pas un rapatriement qu'op\'e9rait la Sam-Yep, \endash un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits\~!
+\par
+\par Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient \'e9prouver la moindre r\'e9pugnance \'e0 naviguer dans ces conditions. Ils \'e9taient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables \'e0 leurs compatriotes am\'e9ricains, qui n'aiment pas \'e0
+ transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute pr\'e9f\'e9r\'e9 tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.
+\par
+\par Un capitaine et six hommes, composant l'\'e9quipage de la jonque, suffisaient aux man\'9cuvres tr\'e8s simples de la voilure. La boussole, dit-on, \'e0 \'e9t\'e9 invent\'e9
+e en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.
+\par
+\par Ce capitaine Yin, un petit homme \'e0 figure riante, vif et loquace, \'e9tait la d\'e9monstration vivante de cet insoluble probl\'e8me du mouvement perp\'e9
+tuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derri\'e8
+re ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait\~; mais, en somme, bon marin, tr\'e8s pratique de ces c\'f4tes, et man\'9cuvrant sa jonque comme s'il l'e\'fbt tenue entre les doigts. Le haut p
+rix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'\'e9tait pas pour alt\'e9rer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante ta\'ebls pour une travers\'e9
+e de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, embo\'eet\'e9s dans la cale\~!
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry avaient \'e9t\'e9 log\'e9s, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arri\'e8re, Soun dans celui de l'avant.
+\par
+\par Les deux agents, toujours en d\'e9fiance, s'\'e9taient livr\'e9s \'e0 un minutieux examen de l'\'e9quipage et du capitaine. Ils ne trouv\'e8rent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient \'ea
+tre d'accord avec Lao-Shen, c'\'e9tait hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque \'e0 la disposition de leur client, et comment le hasard e\'fbt-il \'e9t\'e9 le complice du trop fameux Ta\'ef-ping\~! La travers\'e9
+e, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inqui\'e9tudes. Aussi laiss\'e8rent-ils Kin-Fo plus \'e0 lui-m\'eame.
+\par
+\par Celui-ci, du reste, n'en fut pas f\'e2ch\'e9. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna \'e0 \'ab\~philosopher\~\'bb tout \'e0 son aise.
+\par
+\par Pauvre homme, qui n'avait pas su appr\'e9cier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Ha\'ef, et que le travail aurait pu transformer\~! Qu'il rentr\'e2
+t dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la le\'e7on lui aurait profit\'e9, si le fou serait devenu sage\~!
+\par
+\par Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitu\'e9e\~? Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix \'e0 sa restitution. Ce ne pouvait \'eatre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent\~! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point \'ea
+tre surpris\~! Grosse difficult\'e9. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo\~; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De l\'e0, danger tr\'e8s s\'e9rieux, d\'e8s que le client de Craig-Fry aurait d\'e9barqu\'e9
+ dans la province qu'exploitait le Ta\'ef-ping. Tout \'e9tait donc l\'e0\~: le pr\'e9venir. Tr\'e8s \'e9videmment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui \'e9
+pargnerait un voyage \'e0 Shang-Ha\'ef et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui n'auraient peut-\'eatre pas \'e9t\'e9 sans danger pour lui, quelle que f\'fbt la longanimit\'e9 du gouvernement \'e0 son \'e9gard.
+\par
+\par Ainsi songeait le bien m\'e9tamorphos\'e9 Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de P\'e9king prenait une grande place dans ses projets d'avenir\~!
+\par
+\par Pendant ce temps, \'e0 quoi r\'e9fl\'e9chissait Soun\~?
+\par
+\par Soun ne r\'e9fl\'e9chissait pas. Soun restait \'e9tendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinit\'e9s malfaisantes du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li. Il ne parvenait \'e0 rassembler quelques id\'e9es que pour maudire, et son ma\'ee
+tre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen\~! Son c\'9cur \'e9tait stupide\~! Ai ai ya\~! ses id\'e9es stupides, ses sentiments stupides\~! Il ne pensait plus ni au th\'e9 ni au riz\~! Ai ai ya\~! Quel vent l'avait pouss\'e9 l\'e0, par erreur\~
+! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer\~! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas \'eatre l\'e0\~! Il aimerait mieux se raser la t\'eate, se faire bonze\~
+! Un chien jaune\~! c'\'e9tait un chien jaune, qui lui d\'e9vorait le foie et les entrailles\~! Ai ai ya\~!
+\par
+\par Cependant, sous la pouss\'e9e d'un joli vent du sud, la Sam-Yep longeait \'e0 trois ou quatre milles les basses gr\'e8ves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, \'e0
+ l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o\'f9 les arm\'e9es europ\'e9ennes op\'e9r\'e8rent leur d\'e9barquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha\'ef-V\'e9-Ts\'e9.
+\par
+\par Cette partie du golfe commen\'e7ait \'e0 devenir d\'e9serte. Le mouvement maritime, assez important \'e0 l'estuaire du Pe\'ef-ho, ne rayonnait pas \'e0 vingt milles au-del\'e0
+. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de p\'eache, exploitant les eaux poissonneuses de la c\'f4te et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel \'e9tait l'aspect de cette portion de mer.
+
+\par
+\par Craig et Fry observ\'e8rent que les bateaux p\'eacheurs, m\'eame ceux dont la capacit\'e9 ne d\'e9passait pas cinq ou six tonneaux, \'e9taient arm\'e9s d'un ou deux petits canons.
+\par
+\par A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci r\'e9pondit, en se frottant les mains\~: \'ab\~Il faut bien faire peur aux pirates\~!
+\par
+\par \endash Des pirates dans cette partie du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li\~! s'\'e9cria Craig, non sans quelque surprise.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~! r\'e9pondit Yin. Ici comme partout\~! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine\~!\~\'bb
+\par
+\par Et le digne capitaine riait en montrant la double rang\'e9e de ses dents \'e9clatantes.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne semblez pas trop les redouter\~? lui fit observer Fry.
+\par
+\par \endash N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent haut, quand on les approche de trop pr\'e8s\~!
+\par
+\par \endash Sont-elles charg\'e9es\~? demanda Craig.
+\par
+\par \endash Ordinairement.
+\par
+\par \endash Et maintenant\~?\'85
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? demanda Fry.
+\par
+\par \endash Parce que je n'ai pas de poudre \'e0 bord, r\'e9pondit tranquillement le capitaine Yin.
+\par
+\par \endash Alors, \'e0 quoi bon des caronades\~? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash A quoi bon\~! s'\'e9cria le capitaine. Eh\~! pour d\'e9fendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bond\'e9e jusqu'aux \'e9coutilles de th\'e9 ou d'opium\~! Mais, aujourd'hui, avec son chargement\~!\'85
+\par
+\par \endash Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'\'eatre attaqu\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens\~? r\'e9pondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Mais oui, dit Fry.
+\par
+\par \endash Vous n'avez seulement pas de pacotille \'e0 bord\~!
+\par
+\par \endash Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particuli\'e8res pour ne point d\'e9sirer leur visite\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, soyez sans inqui\'e9tude\~! r\'e9pondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse \'e0 notre jonque\~!
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce qu'ils sauront d'avance \'e0 quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, d\'e8s qu'ils l'auront en vue.\~\'bb
+\par
+\par Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise d\'e9ployait \'e0 mi-m\'e2t de la jonque.
+\par
+\par \'ab\~Pavillon blanc en berne\~! Pavillon de deuil\~! Ces braves gens ne se d\'e9rangeraient pas pour piller un chargement de cercueils\~!
+\par
+\par \endash Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir \'e0 bord v\'e9rifier\'85
+\par
+\par \endash S'ils viennent, nous les recevrons, r\'e9pondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus\~!\~\'bb
+\par
+\par Craig-Fry n'insist\'e8rent pas, mais ils partageaient m\'e9diocrement l'inalt\'e9rable qui\'e9tude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, m\'eame sur lest, offrait assez de profit aux \'ab\~braves gens\~\'bb
+ dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se r\'e9signer et esp\'e9rer que la travers\'e9e s'accomplirait heureusement.
+\par
+\par D'ailleurs, le capitaine n'avait rien n\'e9glig\'e9 pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait \'e9t\'e9 sacrifi\'e9 en l'honneur des divinit\'e9s de la mer. Au m\'e2
+t de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinac\'e9. Quelques gouttes de son sang, r\'e9pandues sur le pont, une petite coupe de vin, jet\'e9e pardessus le bord, avaient compl\'e9t\'e9 ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacr\'e9
+e, que pouvait craindre la jonque Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin\~?
+\par
+\par On doit croire, cependant, que les capricieuses divinit\'e9s n'\'e9taient pas satisfaites. Soit que le coq f\'fbt trop maigre, soit que le vin n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 puis\'e9
+ aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire pr\'e9voir, pendant cette journ\'e9e, nette, claire, bien balay\'e9
+e par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se pr\'e9parait quelque \'ab\~coup de chien\~\'bb.
+\par
+\par Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait \'e0 doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est. Au-del\'e0, elle n'aurait plus qu'\'e0 courir grand largue, allure tr\'e8s favorable \'e0
+ sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop pr\'e9sumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning.
+\par
+\par Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait f\'e9roce chez Soun. Quant \'e0 Fry-Craig, ils faisaient cette remarque\~: c'est que si dans trois jours leur client avait retir\'e9
+ des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait \'e0 l'instant m\'eame o\'f9 la Centenaire n'aurait plus \'e0 s'inqui\'e9ter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, \'e0 minuit, puisqu'il n'avait op\'e9
+r\'e9 qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par Et alors\~: \'ab\~All\'85. dit Fry.
+\par
+\par \endash Right\~!\~\'bb ajouta Craig.
+\par
+\par Vers le soir, au moment o\'f9 la jonque arrivait \'e0 l'entr\'e9e du golfe de L\'e9ao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est\~; puis, passant par le nord, deux heures apr\'e8s, il soufflait du nord-ouest.
+\par
+\par Si le capitaine Yin avait eu un barom\'e8tre \'e0 bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre \'e0 cinq millim\'e8tres presque subitement. Or, cette rapide rar\'e9faction de l'air pr\'e9sageait un typhon peu \'e9loign
+\'e9, dont le mouvement all\'e9geait d\'e9j\'e0 les couches atmosph\'e9riques. D'autre part, si le capitaine Yin e\'fbt connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Am\'e9ricain Maury, il aurait essay\'e9 de changer s
+a direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse hors du centre d'attraction de la temp\'eate tournante.
+\par
+\par Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du barom\'e8tre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi\'e9 un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre \'e0 l'abri de toute \'e9ventualit\'e9\~?
+\par
+\par N\'e9anmoins, c'\'e9tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il man\'9cuvra comme l'aurait pu faire un capitaine europ\'e9en Ce typhon n'\'e9tait qu'un petit cyclone, dou\'e9 par cons\'e9
+quent d'une tr\'e8s grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui d\'e9passait cent kilom\'e8tres \'e0 l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, \'e0 courir ainsi, la jonque s'\'e9
+levait d'une c\'f4te qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se f\'fbt immanquablement perdue en peu de temps.
+\par
+\par A onze heures du soir, la temp\'eate atteignit son maximum d'intensit\'e9. Le capitaine Yin, bien second\'e9 par son \'e9quipage, man\'9cuvrait en v\'e9ritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gard\'e9
+ tout son sang-froid. Sa main, solidement fix\'e9e \'e0 la barre, dirigeait le l\'e9ger navire, qui s'\'e9levait \'e0 la lame comme une mauve.
+\par
+\par Kin-Fo avait quitt\'e9 le rouffle de l'arri\'e8re. Accroch\'e9 au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, d\'e9loquet\'e9s par l'ouragan, qui tra\'ee
+naient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'\'e9
+tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la s\'e9rie d'\'e9motions que lui r\'e9servait la malchance, acharn\'e9e contre sa personne. Une travers\'e9e de soixante heures, sans temp\'eate, en plein \'e9t\'e9, c'\'e9
+tait bon pour les heureux du jour, et il n'\'e9tait plus de ces heureux- l\'e0\~!
+\par
+\par Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus \'e0 se pr\'e9occuper des int\'e9r\'ea
+ts de la Centenaire. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'\'e0 faire leur devoir. P\'e9rir, bien\~! Avec Kin-Fo, soit\~! mais apr\'e8s le 30 juin, minuit\~! Sauver un million, voil\'e0 ce que voulaient Craig-Fry\~! Voil\'e0
+ ce que pensaient Fry-Craig\~!
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, il ne se doutait pas que la jonque f\'fbt en perdition, ou plut\'f4t, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide \'e9l\'e9ment, m\'eame par le plus beau temps du monde. Ah\~
+! les passagers de la cale n'\'e9taient pas \'e0 plaindre\~! Ai ai ya\~! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage\~! Ai ai ya\~! Et l'infortun\'e9 Soun se demandait si, \'e0 leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer\~!
+\par
+\par Pendant trois heures, la jonque fut extr\'eamement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer e\'fbt d\'e9ferl\'e9 sur le pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant \'e0
+ la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouett\'e9es par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant \'e0 estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas pr\'e9tendre.
+\par
+\par Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosph\'e9rique, qui couvrait une aire de cent kilom\'e8tres. L\'e0 se trouvait un espace de deux \'e0 trois milles, mer calme, vent \'e0
+ peine sensible. C'\'e9tait comme un lac paisible au milieu d'un oc\'e9an d\'e9mont\'e9.
+\par
+\par Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pouss\'e9e l\'e0, \'e0 sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient \'e0 s'apaiser autour de ce petit lac central.
+\par
+\par Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep e\'fbt vainement cherch\'e9 quelque terre \'e0 l'horizon. Plus une c\'f4te en vue.
+\par
+\par Les eaux du golfe, recul\'e9es jusqu'\'e0 la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017900}XVIII\line O\'d9 CRAIG ET FRY, POUSS\'c9S PAR LA CURIOSIT\'c9, VISITENT LA CALE DE LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb
+{\*\bkmkend _Toc98017900}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~O\'f9 sommes-nous, capitaine Yin\~? demanda Kin-Fo lorsque tout p\'e9ril fut pass\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne puis le savoir au juste, r\'e9pondit le capitaine, dont la figure \'e9tait redevenue joviale.
+\par
+\par \endash Dans le golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Ou dans le golfe de L\'e9ao-Tong\~?
+\par
+\par \endash Cela est possible.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 aborderons-nous\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 le vent nous poussera\~!
+\par
+\par \endash Et quand\~?
+\par
+\par \endash Il m'est impossible de le dire.
+\par
+\par \endash Un vrai Chinois est toujours orient\'e9, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton tr\'e8s \'e0 la mode dans l'Empire du Milieu.
+\par
+\par \endash Sur terre, oui\~! r\'e9pondit le capitaine Yin. Sur mer, non\~!\~\'bb
+\par
+\par Et sa bouche de se fendre jusqu'\'e0 ses oreilles.
+\par
+\par \'ab\~Il n'y a pas mati\'e8re \'e0 rire, dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ni \'e0 pleurer\~\'bb, r\'e9pliqua le capitaine.
+\par
+\par La v\'e9rit\'e9 est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il \'e9tait impossible au capitaine Yin de dire o\'f9 se trouvait la Sam-Yep. Sa direction pendant la temp\'eate tournante, comment l'e\'fbt-il relev\'e9
+e, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers\'e9 sur les trois quarts du compas\~? La jonque, ses voiles serr\'e9es \'e9chappant presque enti\'e8rement \'e0 l'influence du gouvernail, avait \'e9t\'e9 le jouet de l'ouragan.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait donc pas sans raison que les r\'e9ponses du capitaine avaient \'e9t\'e9 si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialit\'e9.
+\par
+\par Cependant, tout compte fait, qu'elle e\'fbt \'e9t\'e9 entra\'een\'e9e dans le golfe de L\'e9ao-Tong ou rejet\'e9e dans le golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li, la Sam-Yep ne pouvait h\'e9siter \'e0 mettre le cap au nord-ouest. La terre devait n\'e9cessairement se
+trouver dans cette direction. Question de distance, voil\'e0 tout.
+\par
+\par Le capitaine Yin e\'fbt donc hiss\'e9 ses voiles et march\'e9 dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif \'e9clat, si cette man\'9cuvre e\'fbt \'e9t\'e9 possible en ce moment.
+\par
+\par Elle ne l'\'e9tait pas.
+\par
+\par En effet, calme plat apr\'e8s le typhon, pas un courant dans les couches atmosph\'e9riques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, \'e0 peine gonfl\'e9
+e par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'\'e9levait et s'abaissait sous une force r\'e9guli\'e8re, qui ne la d\'e9pla\'e7
+ait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profond\'e9ment troubl\'e9, pendant la nuit, semblait maintenant impropre \'e0 une lutte des \'e9l\'e9ments. C'\'e9tait un de ces calmes \'ab\~blancs\~\'bb, dont la dur\'e9e \'e9chappe \'e0
+ toute appr\'e9ciation.
+\par
+\par \'ab\~Tr\'e8s bien\~! se dit Kin-Fo. Apr\'e8s la temp\'eate, qui nous a entra\'een\'e9s au large, le d\'e9faut de vent qui nous emp\'eache de revenir vers la terre\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, s'adressant au capitaine\~: \'ab\~Que peut durer ce calme\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Dans cette saison, monsieur\~! Eh\~! qui pourrait le savoir\~? r\'e9pondit le capitaine.
+\par
+\par \endash Des heures ou des jours\~?
+\par
+\par \endash Des jours ou des semaines\~! r\'e9pliqua Yin avec un sourire de parfaite r\'e9signation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+\par
+\par \endash Des semaines\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines\~!
+\par
+\par \endash Il le faudra bien, \'e0 moins que nous ne tra\'eenions notre jonque \'e0 la remorque\~!
+\par
+\par \endash Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise id\'e9e de prendre passage \'e0 son bord\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils\~?
+\par
+\par \endash Donnez\~!
+\par
+\par \endash Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, apr\'e8s toute une nuit pass\'e9e sur le pont.
+\par
+\par \endash Et le second\~? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exasp\'e9rait autant que le calme de la mer.
+\par
+\par \endash Le second\~? r\'e9pondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-l\'e0 ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.\~\'bb
+\par
+\par Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'\'e9quipage \'e9tendus sur le pont.
+\par
+\par Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, les bras crois\'e9s, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard \'e0 cette morne immensit\'e9, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+\'e9paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir m\'eame adress\'e9 la parole \'e0 Fry-Craig.
+\par
+\par Les deux agents, cependant, \'e9taient l\'e0, appuy\'e9s sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les r\'e9ponses du capitaine, mais sans prendre part \'e0
+ la conversation. A quoi leur e\'fbt servi de s'y m\'ealer, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur\~?
+\par
+\par En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en s\'e9curit\'e9. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger \'e0 bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux\~?
+\par
+\par En outre, le terme apr\'e8s lequel leur responsabilit\'e9 serait d\'e9gag\'e9e approchait. Quarante heures encore, et toute l'arm\'e9e des Ta\'ef-ping se serait ru\'e9e sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqu\'e9 un cheveu pour le d
+\'e9fendre. Tr\'e8s pratiques, ces Am\'e9ricains\~! D\'e9vou\'e9s \'e0 Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars\~! Absolument indiff\'e9rents \'e0 ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sap\'e8que\~!
+\par
+\par Craig et Fry, ayant ainsi raisonn\'e9, d\'e9jeun\'e8rent de fort bon app\'e9tit. Leurs provisions \'e9taient d'excellente qualit\'e9. Ils mang\'e8rent du m\'eame plat, \'e0 la m\'eame assiette, la m\'eame quantit\'e9 de bouch\'e9
+es de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le m\'eame nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, \'e0 la sant\'e9 de l'honorable William J. Bidulph. Ils fum\'e8rent la m\'eame demi-douzaine de cigares, et prouv\'e8
+rent une fois de plus qu'on peut \'eatre \'ab\~Siamois\~\'bb de go\'fbts et d'habitudes, si on ne l'est pas de naissance.
+\par
+\par Braves Yankees, qui croyaient \'eatre au bout de leurs peines\~!
+\par
+\par La journ\'e9e s'\'e9coula sans incidents, sans accidents.
+\par
+\par Toujours m\'eame calme de l'atmosph\'e8re, m\'eame aspect \'ab\~flou\~\'bb du ciel. Rien qui fit pr\'e9voir un changement dans l'\'e9tat m\'e9t\'e9orologique. Les eaux de la mer s'\'e9taient immobilis\'e9es comme celles d'un lac.
+\par
+\par Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant, semblable \'e0 un homme ivre, bien que de sa vie il n'e\'fbt jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 violette au d\'e9but, puis indigo, puis bleue, puis verte, sa face, maintenant, tendait \'e0 redevenir jaune.
+\par
+\par Une fois \'e0 terre, lorsqu'elle serait orang\'e9e, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de col\'e8re la rendrait rouge, elle aurait pass\'e9 successivement et dans leur ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.
+\par
+\par Soun se tra\'eena vers les deux agents, les yeux \'e0 demi ferm\'e9s, sans oser regarder au-del\'e0 des bastingages de la Sam-Yep.
+\par
+\par \'ab\~Arriv\'e9s\~?\'85 demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Arrivons\~?\'85
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Ai ai ya\~!\~\'bb fit Soun.
+\par
+\par Et, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla s'\'e9tendre au pied du grand m\'e2t, agit\'e9 de soubresauts convulsifs, qui remuaient sa natte \'e9court\'e9e comme une petite queue de chien.
+\par
+\par Cependant, et d'apr\'e8s les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont avaient \'e9t\'e9 ouverts, afin d'a\'e9rer la cale.
+\par
+\par Bonne pr\'e9caution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidit\'e9 que deux ou trois lames, embarqu\'e9es pendant le typhon, avaient introduite \'e0 l'int\'e9rieur de la jonque.
+\par
+\par Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'\'e9taient arr\'eat\'e9s plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit\'e9 les poussa bient\'f4t \'e0 visiter cette cale fun\'e9raire.
+\par
+\par Ils descendirent donc par l'\'e9pontille entaill\'e9e, qui y donnait acc\'e8s.
+\par
+\par Le soleil dessinait alors un grand trap\'e8ze de lumi\'e8re \'e0 l'aplomb m\'eame du grand panneau\~; mais la partie avant et arri\'e8re de la cale restait dans une obscurit\'e9 profonde.
+\par
+\par Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bient\'f4t \'e0 ces t\'e9n\'e8bres, et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison sp\'e9ciale de la Sam-Yep.
+\par
+\par La cale n'\'e9tait point divis\'e9e, ainsi que cela se fait dans la plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait donc libre de bout en bout\~; enti\'e8rement r\'e9serv\'e9e au chargement, quel qu'il f\'fb
+t, car les rouffles du pont suffisaient au logement de l'\'e9quipage.
+\par
+\par De chaque c\'f4t\'e9 de cette cale, propre comme l'antichambre d'un c\'e9notaphe, s'\'e9tageaient les soixante-quinze cercueils \'e0 destination de Fou-Ning. Solidement arrim\'e9s, ils ne pouvaient ni se d\'e9
+placer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune fa\'e7on la s\'e9curit\'e9 de la Jonque.
+\par
+\par Une coursive, laiss\'e9e libre entre la double rang\'e9e de bi\'e8res, permettait d'aller d'une extr\'e9mit\'e9 \'e0 l'autre de la cale, tant\'f4t en pleine lumi\'e8re \'e0 l'ouvert des deux panneaux, tant\'f4t dans une obscurit\'e9 relative.
+\par
+\par Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent \'e9t\'e9 dans un mausol\'e9e, s'engag\'e8rent \'e0 travers cette coursive.
+\par
+\par Ils regardaient, non sans quelque curiosit\'e9.
+\par
+\par L\'e0 \'e9taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns riches, les autres pauvres. De ces \'e9migrants, que les n\'e9cessit\'e9s de la vie avaient entra\'een\'e9s au-del\'e0 du Pacifique, ceux-l\'e0
+ avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la N\'e9vada ou du Colorado, en petit nombre, h\'e9las\~! Les autres, arriv\'e9s mis\'e9rables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays natal, \'e9
+gaux dans la mort. Une dizaine de bi\'e8res en bois pr\'e9cieux, orn\'e9es avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches, grossi\'e8rement ajust\'e9es et peintes en jaune, telle \'e9
+tait la cargaison du navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire en passant\~
+: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement \'e9tiquet\'e9, serait exp\'e9di\'e9 \'e0
+ son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des champs, \'e0 la surface des plaines, l'heure de la s\'e9pulture d\'e9finitive.
+\par
+\par \'ab\~Bien compris\~! dit Fry.
+\par
+\par \endash Bien tenu\~!\~\'bb r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par Ils n'auraient pas parl\'e9 autrement des magasins d'un marchand et des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York\~!
+\par
+\par Craig et Fry, arriv\'e9s \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la cale, vers l'avant, dans la partie la plus obscure, s'\'e9taient arr\'eat\'e9s et regardaient la coursive, nettement dessin\'e9e comme une all\'e9e de cimeti\'e8re.
+\par
+\par Leur exploration achev\'e9e, ils s'appr\'eataient \'e0 revenir sur le pont, lorsqu'un l\'e9ger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+\par
+\par \'ab\~Quelque rat\~! dit Craig.
+\par
+\par \endash Quelque rat\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Mauvaise cargaison pour ces rongeurs\~! Un chargement de millet, de riz ou de ma\'efs, e\'fbt mieux fait leur affaire\~!
+\par
+\par Cependant, le bruit continuait. Il se produisait \'e0 hauteur d'homme, sur tribord, et, cons\'e9quemment, \'e0 la rang\'e9e sup\'e9rieure des bi\'e8res. Si ce n'\'e9tait un grattement de dents, ce ne pouvait \'eatre qu'un grattement de griffes ou d'ongles
+\~?
+\par
+\par \'ab\~Frrr\~! Frrr\~!\~\'bb firent Craig et Fry.
+\par
+\par Le bruit ne cessa pas.
+\par
+\par Les deux agents, se rapprochant, \'e9cout\'e8rent en retenant leur respiration. Tr\'e8s certainement, ce grattement se produisait \'e0 l'int\'e9rieur de l'un des cercueils.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces bo\'eetes quelque Chinois en l\'e9thargie\~? \'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Et qui se r\'e9veillerait, apr\'e8s une travers\'e9e de cinq semaines\~?\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Les deux agents pos\'e8rent la main sur la bi\'e8re suspecte et constat\'e8rent, \'e0 ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'int\'e9rieur.
+\par
+\par \'ab\~Diable\~! dit Craig.
+\par
+\par \endash Diable\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par La m\'eame id\'e9e leur \'e9tait naturellement venue \'e0 tous deux que quelque prochain danger mena\'e7ait leur client.
+\par
+\par Aussit\'f4t, retirant peu \'e0 peu la main, ils sentirent que le couvercle du cercueil se soulevait avec pr\'e9caution.
+\par
+\par Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, rest\'e8rent immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde obscurit\'e9, ils \'e9cout\'e8rent, non sans anxi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce toi, Couo\~?\~\'bb dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive prudence.
+\par
+\par Presque en m\'eame temps, de l'une des bi\'e8res de b\'e2bord, qui s'entrouvrit, une autre voix murmura\~: \'ab\~Est-ce toi, F\'e2-Kien\~?\~\'bb
+\par
+\par Et ces quelques paroles furent rapidement \'e9chang\'e9es\~: \'ab\~C'est pour cette nuit.
+\par
+\par \endash Pour cette nuit.
+\par
+\par \endash Avant que la lune ne se l\'e8ve\~?
+\par
+\par \endash A la deuxi\'e8me veille.
+\par
+\par \endash Et nos compagnons\~?
+\par
+\par \endash Ils sont pr\'e9venus.
+\par
+\par \endash Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez\~!
+\par
+\par \endash J'en ai trop\~!
+\par
+\par \endash Enfin, Lao-Shen l'a voulu\~!
+\par
+\par \endash Silence\~!\~\'bb
+\par
+\par Au nom du c\'e9l\'e8bre Ta\'ef-ping, Craig-Fry, si ma\'eetres d'eux-m\'eames qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un l\'e9ger mouvement.
+\par
+\par Soudain, les couvercles \'e9taient retomb\'e9s sur les bo\'eetes oblongues. Un silence absolu r\'e9gnait dans la cale de la Sam-Yep.
+\par
+\par Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagn\'e8rent la partie de la coursive \'e9clair\'e9e par le grand panneau, et remont\'e8rent les entailles de l'\'e9pontille. Un instant apr\'e8s, ils s'arr\'eataient \'e0 l'arri\'e8re du rouffle, l\'e0 o\'f9
+ personne ne pouvait les entendre.
+\par
+\par \'ab\~Morts qui parlent\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Ne sont pas morts\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Un nom leur avait tout r\'e9v\'e9l\'e9, le nom de Lao-Shen\~!
+\par
+\par Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta\'ef-ping s'\'e9taient gliss\'e9s \'e0 bord. Pouvait-on douter que ce f\'fbt avec la complicit\'e9 du capitaine Yin, de son \'e9quipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqu\'e9 la fun\'e8
+bre cargaison\~? Non\~! Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 d\'e9barqu\'e9s du navire am\'e9ricain, qui les ramenait de San Francisco, les cercueils \'e9taient rest\'e9s dans un dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-\'ea
+tre, de ces pirates affili\'e9s \'e0 la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, les avaient vid\'e9s de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. Ma
+is, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep\~? Or, comment avaient- ils pu l'apprendre\~?
+\par
+\par Point absolument obscur, qu'il \'e9tait inopportun, d'ailleurs, de vouloir \'e9claircir en ce moment.
+\par
+\par Ce qui \'e9tait certain, c'est que des Chinois de la pire esp\'e8ce se trouvaient \'e0 bord de la jonque depuis le d\'e9part de Takou, c'est que le nom de Lao-Shen venait d'\'eatre prononc\'e9 par l'un d'eux, c'est que la vie de Kin-Fo \'e9
+tait directement et prochainement menac\'e9e\~!
+\par
+\par Cette nuit m\'eame, cette nuit du 28 an 29 juin, allait co\'fbter deux cent mille dollars \'e0 la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures plus tard, la police n'\'e9tant pas renouvel\'e9e, n'aurait plus rien eu \'e0
+ payer aux ayants droit de son ruineux client\~!
+\par
+\par Ce serait ne pas conna\'eetre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent la t\'eate en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris imm\'e9diatement\~: il fallait obliger Kin-Fo \'e0 quitter la jonque avant l'heure de la deuxi\'e8
+me veille, et fuir avec lui.
+\par
+\par Mais comment s'\'e9chapper\~? S'emparer de l'unique embarcation du bord\~? Impossible. C'\'e9tait une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout l'\'e9quipage pour \'eatre hiss\'e9e du pont et mise \'e0
+ la mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas pr\'eat\'e9s. Donc, n\'e9cessit\'e9 d'agir autrement, quels que fussent les dangers \'e0 courir.
+\par
+\par Il \'e9tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm\'e9 dans sa cabine, n'avait pas reparu. Il attendait \'e9videmment l'heure convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+\par
+\par \'ab\~Pas un instant \'e0 perdre\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par Non\~! pas un\~! Les deux agents n'auraient pas \'e9t\'e9 plus menac\'e9s sur un br\'fblot, entra\'een\'e9 au large, m\'e8che allum\'e9e.
+\par
+\par La jonque semblait alors abandonn\'e9e \'e0 la d\'e9rive. Un seul matelot dormait \'e0 l'avant.
+\par
+\par Craig et Fry pouss\'e8rent la porte du rouffle de l'arri\'e8re, et arriv\'e8rent pr\'e8s de Kin-Fo.
+\par
+\par Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'\'e9veilla.
+\par
+\par \'ab\~Que me veut-on\~?\~\'bb dit-il.
+\par
+\par En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage et le sang-froid ne l'abandonn\'e8rent pas.
+\par
+\par \'ab\~Jetons tous ces faux cadavres \'e0 la mer\~!\~\'bb s'\'e9cria-t-il.
+\par
+\par Une cr\'e2ne id\'e9e, mais absolument inex\'e9cutable, \'e9tant donn\'e9 la complicit\'e9 du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+\par
+\par \'ab\~Que faire alors\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Rev\'eatir ceci\~!\~\'bb r\'e9pondirent Fry-Craig.
+\par
+\par Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqu\'e9s \'e0 Tong-Tch\'e9ou et pr\'e9sent\'e8rent \'e0 leur client un de ces merveilleux appareils nautiques, invent\'e9s par le capitaine Boyton. Le colis contenait encore trois autres appareils avec les diff
+\'e9rents ustensiles qui les compl\'e9taient et en faisaient des engins de sauvetage de premier ordre.
+\par
+\par \'ab\~Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun\~!\~\'bb
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, Fry ramenait Soun, compl\'e8tement h\'e9b\'e9t\'e9. Il fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pens\'e9e que par des ai ai ya\~! \'e0 fendre l'\'e2me\~!
+\par
+\par A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons \'e9taient pr\'eats. On e\'fbt dit quatre phoques des mers glaciales se disposant \'e0 faire un plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'e\'fbt donn\'e9 qu'une id\'e9e peu avantageuse de la souplesse
+\'e9tonnante de ces mammif\'e8res marins, tant il \'e9tait flasque et mollasse dans son v\'eatement insubmersible.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 la nuit commen\'e7ait \'e0 se faire vers l'est. La jonque flottait au milieu d'un absolu silence \'e0 la calme surface des eaux.
+\par
+\par Craig et Fry pouss\'e8rent un des sabords qui fermaient les fen\'eatres du rouffle \'e0 l'arri\'e8re, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du couronnement de la jonque. Soun, enlev\'e9 sans plus de fa\'e7on, fut gliss\'e9 \'e0 travers le sabord et lanc
+\'e9 \'e0 la mer. Kin-Fo le suivit aussit\'f4t, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur \'e9taient n\'e9cessaires, se pr\'e9cipit\'e8rent \'e0 la suite.
+\par
+\par Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep venaient de quitter le bord\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017901}XIX\line QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb, NI POUR SON \'c9
+QUIPAGE{\*\bkmkend _Toc98017901}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un v\'eatement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la nature m\'ea
+me de l'\'e9toffe employ\'e9e, ils sont donc imperm\'e9ables. Mais, imperm\'e9ables \'e0 l'eau, ils ne l'auraient pas \'e9t\'e9 au froid, r\'e9sultant d'une immersion prolong\'e9e. Aussi ces v\'eatements sont-ils faits de deux \'e9toffes juxtapos\'e9
+es, entre lesquelles on peut insuffler une certaine quantit\'e9 d'air.
+\par
+\par Cet air sert donc \'e0 deux fins\~: 1\'b0 \'e0 maintenir l'appareil suspenseur \'e0 la surface de l'eau\~; 2\'b0 \'e0 emp\'eacher par son interposition tout contact avec le milieu liquide, et cons\'e9quemment \'e0 garantir de tout refroidissement. Ainsi v
+\'eatu, un homme pourrait rester presque ind\'e9finiment immerg\'e9.
+\par
+\par Il va sans dire que l'\'e9tanch\'e9it\'e9 des joints de ces appareils \'e9tait parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture m\'e9tallique, as
+sez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fix\'e9e \'e0 cette ceinture, se raccordait \'e0 un solide collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la t\'eate, s'appliquait herm\'e9
+tiquement au front, aux joues, au menton, par un lis\'e9r\'e9 \'e9lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.
+\par
+\par A la jaquette \'e9taient fix\'e9s plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui servaient \'e0 l'introduction de l'air, et permettaient de la r\'e9glementer selon le degr\'e9 de densit\'e9 que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, \'e0 volont\'e9, \'eatre plong
+\'e9 jusqu'au cou ou jusqu'\'e0 mi-corps seulement, ou m\'eame prendre la position horizontale. En somme, compl\'e8te libert\'e9 d'action et de mouvements, s\'e9curit\'e9 garantie et absolue.
+\par
+\par Tel est l'appareil, qui a valu tant de succ\'e8s \'e0 son audacieux inventeur, et dont l'utilit\'e9 pratique est manifeste dans un certain nombre d'accidents de mer.
+\par
+\par Divers accessoires le compl\'e9taient\~: un sac imperm\'e9able, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandouli\'e8re\~; un solide b\'e2ton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une petite voile taill\'e9e en foc\~; une l\'e9g
+\'e8re pagaie, qui servait ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi \'e9quip\'e9s, flottaient maintenant \'e0 la surface des flots. Soun, pouss\'e9 par un des agents, se laissait faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'\'e9loigner de la jonque.
+\par
+\par La nuit, encore tr\'e8s obscure, favorisait cette man\'9cuvre.
+\par
+\par Au cas o\'f9 le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent mont\'e9s sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt\'e9
+ le bord dans de telles conditions. Les coquins, enferm\'e9s dans la cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+\par
+\par \'ab\~A la deuxi\'e8me veille\~\'bb, avait dit le faux mort du dernier cercueil, c'est-\'e0-dire vers le milieu de la nuit.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de r\'e9pit pour fuir, et, pendant ce temps, ils esp\'e9raient bien gagner un mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une \'ab\~fra\'eecheur\~\'bb commen\'e7ait \'e0
+ rider le miroir des eaux, mais si l\'e9g\'e8re encore, qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'\'e9loigner de la jonque.
+\par
+\par En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'\'e9taient si bien habitu\'e9s \'e0 leur appareil, qu'ils man\'9cuvraient instinctivement, sans jamais h\'e9siter, ni sur le mouvement \'e0 produire, ni sur la position \'e0 prendre dans ce moelleux \'e9l\'e9
+ment. Soun, lui-m\'eame, avait bient\'f4t recouvr\'e9 ses esprits, et se trouvait incomparablement plus \'e0 son aise qu'\'e0 bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement cess\'e9. C'est que d'\'ea
+tre soumis au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y est plong\'e9 \'e0 mi-corps, cela est tr\'e8s diff\'e9rent, et Soun le constatait avec quelque satisfaction.
+\par
+\par Mais, si Soun n'\'e9tait plus malade, il avait horriblement peur. Il pensait que les requins n'\'e9taient peut-\'eatre pas encore couch\'e9s, et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut \'e9t\'e9 sur le point d'\'eatre happ\'e9\~!\'85
+
+\par
+\par Franchement, un peu de cette inqui\'e9tude n'\'e9tait pas trop d\'e9plac\'e9e dans la circonstance\~!
+\par
+\par Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune continuait \'e0 jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant, ils se tenaient presq
+ue horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s qu'ils l'avaient quitt\'e9e, la Sam-Yep leur restait \'e0 un demi-mille au vent. Ils s'arr\'eat\'e8rent alors, s'appuy\'e8rent sur leur pagaie, pos\'e9e \'e0 plat et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne parler qu'\'e0
+ voix basse.
+\par
+\par \'ab\~Ce coquin de capitaine\~! s'\'e9cria Craig, pour entrer en mati\'e8re.
+\par
+\par \endash Ce gueux de Lao-Shen\~! riposta Fry.
+\par
+\par \endash Cela vous \'e9tonne\~? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait plus surprendre.
+\par
+\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces mis\'e9rables ont pu savoir que nous prendrions passage \'e0 bord de cette jonque\~!
+\par
+\par \endash Incompr\'e9hensible, en effet, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Peu importe\~! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons \'e9chapp\'e9\~!
+\par
+\par \endash \'c9chapp\'e9\~! r\'e9pondit Craig. Non\~! Tant que la Sam-Yep sera en vue, nous ne serons pas hors de danger\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, que faire\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Reprendre des forces, r\'e9pondit Fry, et nous \'e9loigner assez pour ne point \'eatre aper\'e7us au lever du jour\~!\~\'bb
+\par
+\par Et Fry, insufflant une certaine quantit\'e9 d'air dans son appareil, remonta au-dessus de l'eau jusqu'\'e0 mi-corps. Il ramena alors son sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une eau-de-vie r\'e9confor
+tante, et le passa \'e0 son client.
+\par
+\par Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'\'e0 la derni\'e8re goutte. Craig-Fry l'imit\'e8rent, et Soun ne fut point oubli\'e9.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a va\~?\'85 lui dit Craig.
+\par
+\par \endash Mieux\~! r\'e9pondit Soun, apr\'e8s avoir bu. Pourvu que nous puissions manger un bon morceau\~!
+\par
+\par \endash Demain, dit Craig, nous d\'e9jeunerons au point du jour, et quelques tasses de th\'e9\'85
+\par
+\par \endash Froid\~! s'\'e9cria Soun en faisant la grimace.
+\par
+\par \endash Chaud\~! r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Vous ferez du feu\~?
+\par
+\par \endash Je ferai du feu.
+\par
+\par \endash Pourquoi attendre \'e0 demain\~? demanda Soun.
+\par
+\par \endash Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et \'e0 ses complices\~?
+\par
+\par \endash Non\~! non\~!
+\par
+\par \endash Alors \'e0 demain\~!\~\'bb
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9 ces braves gens causaient l\'e0 \'ab\~comme chez eux\~\'bb\~!
+\par
+\par Seulement, la l\'e9g\'e8re houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un c\'f4t\'e9 singuli\'e8rement comique.
+\par
+\par Ils montaient et descendaient tour \'e0 tour, au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch\'e9 par la main d'un pianiste.
+\par
+\par \endash La brise commence \'e0 fra\'eechir, fit observer Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Appareillons\~\'bb, r\'e9pondirent Fry-Craig.
+\par
+\par Et ils se pr\'e9paraient \'e0 m\'e2ter leur b\'e2ton, afin d'y hisser sa petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'\'e9pouvante.
+\par
+\par \'ab\~Te tairas-tu, imb\'e9cile\~! lui dit son ma\'eetre. Veux-tu donc nous faire d\'e9couvrir\~?
+\par
+\par \endash Mais j'ai cru voir\~!\'85 murmura Soun.
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Une \'e9norme b\'eate\'85 qui s'approchait\~!\'85 Quelque requin\~!\'85
+\par
+\par \endash Erreur, Soun\~! dit Craig, apr\'e8s avoir attentivement observ\'e9 la surface de la mer.
+\par
+\par \endash Mais\'85 j'ai cru sentir\~! reprit Soun.
+\par
+\par \endash Te tairas-tu, poltron\~! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'\'e9paule de son domestique. Lors m\'eame que tu te sentirais happer la jambe, je te d\'e9fends de crier, sinon\'85
+\par
+\par \endash Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous l'enverrons par le fond, o\'f9 il pourra crier tout \'e0 son aise\~!\~\'bb
+\par
+\par Le malheureux Soun, on le voit, n'\'e9tait pas au terme de ses tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer, et les passagers de la cale, cel
+a ne pouvait tarder.
+\par
+\par Ainsi que l'avait constat\'e9 Kin-Fo, la brise tendait \'e0 se faire\~; mais ce n'\'e9tait qu'une de ces folles ris\'e9es, qui, le plus souvent, tombent au lever du soleil. N\'e9anmoins, il fallait en profiter pour s'\'e9loigner autant que possible de l
+a Sam-Yep. Lorsque les compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient \'e9videmment \'e0 sa recherche, et, s'il \'e9tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit\'e9 pour le reprendre. Donc, \'e0
+ tout prix, il importait d'\'eatre loin avant l'aube.
+\par
+\par La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o\'f9 l'ouragan avait pouss\'e9 la jonque, en un point du golfe de L\'e9ao-Tong, du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li ou m\'eame de la mer jaune, gagner dans l'ouest, c'\'e9tait \'e9
+videmment rallier le littoral. L\'e0 pouvaient se rencontrer quelques-uns de ces b\'e2timents de commerce qui cherchent les bouches du P\'e9\'ef-ho. L\'e0, les barques de p\'eache fr\'e9quentaient jour et nuit les abords de la c\'f4te. Les chances d'\'ea
+tre recueillis s'accro\'eetraient donc dans une assez grande proportion. Si, au contraire, le vent f\'fbt venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait \'e9t\'e9 emport\'e9e plus au sud que le littoral de la Cor\'e9
+e, Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se f\'fbt \'e9tendue l'immense mer, et, au cas o\'f9 les c\'f4tes du Japon les eussent re\'e7us, ce n'aurait \'e9t\'e9 qu'\'e0 l'\'e9
+tat de cadavres, flottant dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+\par
+\par Mais, ainsi qu'il a \'e9t\'e9 dit, cette brise devait probablement tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors de vue.
+\par
+\par Il \'e9tait environ dix heures du soir. La lune devait appara\'eetre au-dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant \'e0 perdre.
+\par
+\par \'ab\~A la voile\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par L'appareillage se fit aussit\'f4t. Rien de plus facile, en somme. Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destin\'e9e \'e0 former l'emplanture du b\'e2ton, qui servait de m\'e2tereau.
+\par
+\par Kin-Fo, Soun, les deux agents s'\'e9tendirent d'abord sur le dos\~; puis, ils ramen\'e8rent leur pied en pliant le genou, et plant\'e8rent le b\'e2ton dans la douille, apr\'e8s avoir pr\'e9alablement pass\'e9 \'e0 son extr\'e9mit\'e9
+ la drisse de la petite voile. D\'e8s qu'ils eurent repris la position horizontale, le b\'e2ton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa verticalement.
+\par
+\par \'ab\~Hisse\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du m\'e2tereau l'angle sup\'e9rieur de la voile, qui \'e9tait taill\'e9e en triangle.
+\par
+\par La drisse fut amarr\'e9e \'e0 la ceinture m\'e9tallique, l'\'e9coute tenue \'e0 la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un l\'e9ger remous la petite flottille de scaphandres.
+\par
+\par Ces \'ab\~hommes-barques\~\'bb ne m\'e9ritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est ordinairement et improprement appliqu\'e9\~?
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, chacun d'eux man\'9cuvrait avec une s\'fbret\'e9 et une facilit\'e9 parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'\'e9carter les uns des autres. On e\'fbt dit une troupe d'\'e9normes go\'e9lands, qui, l'aile tendue \'e0
+ la brise, glissaient l\'e9g\'e8rement \'e0 la surface des eaux. Cette navigation \'e9tait tr\'e8s favoris\'e9e, d'ailleurs, par l'\'e9tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+\par
+\par Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la t\'eate et avala quelques gorg\'e9es de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux naus\'e9es. Ce n'\'e9
+tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inqui\'e9tait, mais bien plut\'f4t la crainte de rencontrer une bande de squales f\'e9roces\~
+! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin \'e0 se retourner pour happer sa
+ proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqu\'e9 que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils h\'e9sitent devant ceux qui sont dou\'e9
+s de mouvement. Soun devait donc s'astreindre \'e0 remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse \'e0 penser.
+\par
+\par Les scaphandres navigu\'e8rent de la sorte pendant une heure environ. Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne les e\'fbt pas assez rapidement \'e9loign\'e9s de la jonque. Plus, les aurait fatigu\'e9
+s autant par la tension donn\'e9e \'e0 leur petite voile que par le clapotis trop accentu\'e9 des flots.
+\par
+\par Craig-Fry command\'e8rent alors de \'ab\~stopper\~\'bb. Les \'e9coutes furent largu\'e9es, et la flottille s'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~Cinq minutes de repos, s'il vous pla\'eet, monsieur\~? dit Craig en s'adressant \'e0 Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Volontiers.\~\'bb
+\par
+\par Tous, \'e0 l'exception de Soun, qui voulut rester \'e9tendu \'ab\~par prudence\~\'bb, et continua \'e0 gigoter, reprirent la position verticale.
+\par
+\par \'ab\~Un second verre d'eau-de-vie\~? dit Fry.
+\par
+\par \endash Avec plaisir\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Quelques gorg\'e9es de la r\'e9confortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore, ils avaient d\'een\'e9, une heure avant de quitter la jon
+que, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant \'e0 se r\'e9chauffer, c'\'e9tait inutile. Le matelas d'air, interpos\'e9 entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fra\'eecheur. La temp\'e9
+rature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss\'e9 d'un degr\'e9 depuis le d\'e9part.
+\par
+\par Et la Sam-Yep, \'e9tait-elle toujours en vue\~?
+\par
+\par Craig et Fry se retourn\'e8rent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+\par
+\par Rien\~! Pas une de ces ombres, \'e0 peine sensibles, que dessinent les b\'e2timents sur le fond obscur du ciel.
+\par
+\par D'ailleurs, nuit noire, un peu embrum\'e9e, avare d'\'e9toiles.
+\par
+\par Les plan\'e8tes ne formaient qu'une sorte de n\'e9buleuse au firmament. Mais, tr\'e8s probablement, la lune, qui n'allait pas tarder \'e0 montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et d\'e9gagerait largement l'espace.
+\par
+\par \'ab\~La jonque est loin\~! dit Fry.
+\par
+\par \endash Ces coquins dorment encore, r\'e9pondit Craig, et n'auront pas profit\'e9 de la brise\~!
+\par
+\par \endash Quand vous voudrez\~?\~\'bb dit Kin-Fo, qui raidit son \'e9coute et tendit de nouveau sa voile au vent.
+\par
+\par Ses compagnons l'imit\'e8rent, et tous reprirent leur premi\'e8re direction sous la pouss\'e9e d'une brise un peu plus faite.
+\par
+\par Ils allaient ainsi dans l'ouest. Cons\'e9quemment, la lune, se levant \'e0 l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards\~; mais elle \'e9clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos\'e9, et c'\'e9
+tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-\'eatre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trac\'e9e par le ciel et l'eau, pr\'e9senterait-il un profil accident\'e9, frang\'e9
+ des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du C\'e9leste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assur\'e9. La c\'f4te \'e9tait franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc
+\'eatre dangereux. Une fois \'e0 terre, on d\'e9ciderait ce qu'il conviendrait de faire ult\'e9rieurement.
+\par
+\par Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessin\'e8rent vaguement sur les brumes du z\'e9nith. Le quartier de lune commen\'e7ait \'e0 d\'e9border la ligne d'eau.
+\par
+\par Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retourn\'e8rent.
+\par
+\par La brise qui fra\'eechissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entra\'eenait alors avec une certaine rapidit\'e9. Mais ils sentirent que l'espace s'\'e9clairait peu \'e0 peu.
+\par
+\par En m\'eame temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu\'e9 fr\'e9missait \'e0 la t\'eate des scaphandres.
+\par
+\par Le disque de la lune, pass\'e9 du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bient\'f4t tout le ciel.
+\par
+\par Soudain, un bon juron, bien franc, bien am\'e9ricain, s'\'e9chappa de la bouche de Craig\~: \'ab\~La jonque\~!\~\'bb dit-il.
+\par
+\par Tous s'arr\'eat\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~Bas les voiles\~!\~\'bb cria Fry.
+\par
+\par En un instant, les quatre focs furent amen\'e9s, et les b\'e2tons d\'e9plant\'e9s de leurs douilles.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons, se repla\'e7ant verticalement, regard\'e8rent derri\'e8re eux.
+\par
+\par La Sam-Yep \'e9tait l\'e0, \'e0 moins d'un mille, se profilant en noir sur l'horizon \'e9clairci, toutes voiles dehors.
+\par
+\par C'\'e9tait bien la jonque\~! Elle avait appareill\'e9 et profitait maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'\'e9tait aper\'e7u de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il \'e9tait parvenu \'e0
+ s'enfuir. A tout hasard, il s'\'e9tait mis \'e0 sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retomb\'e9s entre ses mains\~!
+\par
+\par Mais avaient-ils \'e9t\'e9 vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les baignait la lune \'e0 la surface de la mer\~? Non, peut- \'eatre\~!
+\par
+\par \'ab\~Bas les t\'eates\~!\~\'bb dit Craig, qui se rattacha \'e0 cet espoir.
+\par
+\par Il fut compris. Les tuyaux des appareils laiss\'e8rent fuser un peu d'air, et les quatre scaphandres enfonc\'e8rent de fa\'e7on que leur t\'eate encapuchonn\'e9e \'e9merge\'e2t seule. Il n'y avait plus qu'\'e0
+ attendre dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+\par
+\par La jonque approchait avec rapidit\'e9. Ses hautes voiles dessinaient deux larges ombres sur les eaux.
+\par
+\par Cinq minutes apr\'e8s, la Sam-Yep n'\'e9tait plus qu'\'e0 un demi-mille. Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A l'arri\'e8re, le capitaine tenait la barre.
+\par
+\par Man\'9cuvrait-il pour atteindre les fugitifs\~? Ne faisait-il que se maintenir dans le lit du vent\~? On ne savait.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoubl\'e8rent.
+\par
+\par \'c9videmment, il y avait lutte entre les faux morts, \'e9chapp\'e9s de la cale, et l'\'e9quipage de la jonque.
+\par
+\par Mais pourquoi cette lutte\~? Tous ces coquins, matelots et pirates, n'\'e9taient-ils donc pas d'accord\~?
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons entendaient tr\'e8s clairement, d'une part d'horribles vocif\'e9rations, de l'autre des cris de douleur et de d\'e9sespoir, qui s'\'e9
+teignirent en moins de quelques minutes. Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que des corps \'e9taient jet\'e9s \'e0 la mer.
+\par
+\par Non\~! le capitaine Yin et son \'e9quipage n'\'e9taient pas les complices des bandits de Lao-Shen\~! Ces pauvres gens, au contraire, avaient \'e9t\'e9 surpris et massacr\'e9s. Les coquins, qui s'\'e9taient cach\'e9s \'e0 bord \endash
+ sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du Ta\'ef-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo e\'fbt \'e9t\'e9 passager de la Sam-Yep\~!
+\par
+\par Or, si celui-ci \'e9tait vu, s'il \'e9tait pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni Soun, n'auraient de piti\'e9 \'e0 attendre de ces mis\'e9rables.
+\par
+\par La jonque avan\'e7ait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance inesp\'e9r\'e9e, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+\par
+\par Ils plong\'e8rent un instant.
+\par
+\par Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass\'e9, sans les voir, et fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+\par
+\par Un cadavre flottait \'e0 l'arri\'e8re, et le remous l'approcha peu \'e0 peu des scaphandres.
+\par
+\par C'\'e9tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+\par
+\par Puis, il s'enfon\'e7a et disparut dans les profondeurs de la mer.
+\par
+\par Ainsi p\'e9rit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep\~!
+\par
+\par Dix minutes plus tard, la jonque s'\'e9tait perdue dans l'ouest, et Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls \'e0 la surface de la mer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017902}XX\line O\'d9 ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+{\*\bkmkend _Toc98017902}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Trois heures apr\'e8s, les premi\'e8res blancheurs de l'aube s'accusaient l\'e9g\'e8rement \'e0 l'horizon. Bient\'f4t, il fit jour, et la mer put \'eatre observ
+\'e9e dans toute son \'e9tendue.
+\par
+\par La jonque n'\'e9tait plus visible. Elle avait promptement distanc\'e9 les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient bien suivi la m\'eame route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la m\'ea
+me brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant \'e0 plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien \'e0 craindre de ceux qui la montaient.
+\par
+\par Toutefois, ce danger \'e9vit\'e9 ne rendait pas la situation pr\'e9sente beaucoup moins grave.
+\par
+\par En effet, la mer \'e9tait absolument d\'e9serte. Pas un b\'e2timent, pas une barque de p\'eache en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni \'e0 l'est. Rien qui indiqu\'e2t la proximit\'e9 d'un littoral quelconque. Ces eaux \'e9
+taient-elles les eaux du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li ou celles de la mer jaune\~? A cet \'e9gard, compl\'e8te incertitude.
+\par
+\par Cependant, quelques souffles couraient encore \'e0 la surface des flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la jonque d\'e9montrait que la terre se rel\'e8verait plus ou moins prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'
+\'e9tait l\'e0 qu'il convenait de la chercher.
+\par
+\par Il fut donc d\'e9cid\'e9 que les scaphandres remettraient \'e0 la voile, apr\'e8s s'\'eatre restaur\'e9s, toutefois. Les estomacs r\'e9clamaient leur d\'fb, et dix heures de travers\'e9e, dans ces conditions, les rendaient imp\'e9rieux.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9jeunons, dit Craig.
+\par
+\par \endash Copieusement\~\'bb, ajouta Fry.
+\par
+\par Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de m\'e2choires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam\'e9 ne songeait plus \'e0 \'eatre d\'e9vor\'e9 sur place. Au contraire.
+\par
+\par Le sac imperm\'e9able fut donc ouvert. Fry en tira diff\'e9rents comestibles de bonne qualit\'e9
+, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un d\'eener chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais
+ il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce n'\'e9tait certes pas le cas de se montrer difficile.
+\par
+\par On d\'e9jeuna donc, et de bon app\'e9tit. Le sac contenait des provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait \'e0 terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+\par
+\par \'ab\~Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+\par
+\par \endash Pourquoi avez-vous bon espoir\~? demanda Kin-Fo, non sans quelque ironie.
+\par
+\par \endash Parce que la chance nous revient, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous trouvez\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, reprit Craig. Le supr\'eame danger \'e9tait la jonque, et nous avons pu lui \'e9chapper.
+\par
+\par \endash Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'\'eatre attach\'e9s \'e0 votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez \'e9t\'e9 plus en s\'fbret\'e9 qu'ici\~!
+\par
+\par \endash Tous les Ta\'ef-ping du monde \'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Ne pourraient vous atteindre \'85. dit Fry.
+\par
+\par \endash Et vous flottez joliment\'85, ajouta Craig.
+\par
+\par \endash Pour un homme qui p\'e8se deux cent mille dollars\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par Kin-Fo ne put s'emp\'eacher de sourire.
+\par
+\par \'ab\~Si je flotte, r\'e9pondit Kin-Fo, c'est gr\'e2ce \'e0 vous, messieurs\~! Sans votre aide, je serais maintenant o\'f9 est le pauvre capitaine Yin\~!
+\par
+\par \endash Nous aussi\~! r\'e9pliqu\'e8rent Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Et moi donc\~! s'\'e9cria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort, un \'e9norme morceau de pain de sa bouche dans son \'9csophage.
+\par
+\par \endash N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois\~!
+\par
+\par \endash Vous ne nous devez rien, r\'e9pondit Fry, puisque vous \'eates le client de la Centenaire\'85
+\par
+\par \endash Compagnie d'assurances sur la vie\'85
+\par
+\par \endash Capital de garantie\~: vingt millions de dollars\'85
+\par
+\par \endash Et nous esp\'e9rons bien\'85
+\par
+\par \endash Qu'elle n'aura rien \'e0 vous devoir\~!\~\'bb
+\par
+\par Au fond, Kin-Fo \'e9tait tr\'e8s touch\'e9 du d\'e9vouement dont les deux agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en f\'fbt le mobile. Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments \'e0 leur \'e9gard.
+\par
+\par \'ab\~Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si f\'e2cheusement dessaisi\~!\~\'bb
+\par
+\par Craig et Fry se regard\'e8rent. Un sourire imperceptible se dessina sur leurs l\'e8vres. Ils avaient \'e9videmment eu la m\'eame pens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~? dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Monsieur\~?
+\par
+\par \endash Le th\'e9\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Et Fry eut raison de r\'e9pondre, car de faire du th\'e9 dans ces conditions, Soun e\'fbt r\'e9pondu que cela \'e9tait absolument impossible.
+\par
+\par Mais croire que les deux agents fussent embarrass\'e9s pour si peu, c'e\'fbt \'e9t\'e9 ne pas les conna\'eetre.
+\par
+\par Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le compl\'e9ment indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+\par
+\par Rien de plus simple, en v\'e9rit\'e9. Un tuyau de cinq \'e0 six pouces, reli\'e9 \'e0 un r\'e9cipient m\'e9tallique, muni d'un robinet sup\'e9rieur et d'un robinet inf\'e9rieur le tout encastr\'e9 dans une plaque de li\'e8ge, \'e0 la fa\'e7
+on de ces thermom\'e8tres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+\par
+\par Fry posa cet ustensile \'e0 la surface de l'eau, qui \'e9tait parfaitement unie.
+\par
+\par D'une main, il ouvrit le robinet sup\'e9rieur, de l'autre le robinet inf\'e9rieur, adapt\'e9 au r\'e9cipient immerg\'e9. Aussit\'f4t une belle flamme fusa \'e0 l'extr\'e9mit\'e9, en d\'e9gageant une chaleur tr\'e8s appr\'e9ciable.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 le fourneau\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+\par
+\par \'ab\~Vous faites du feu avec de l'eau\~? s'\'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Avec de l'eau et du phosphure de calcium\~!\~\'bb r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par En effet, cet appareil \'e9tait construit de mani\'e8re \'e0 utiliser une singuli\'e8re propri\'e9t\'e9 du phosphure de calcium, ce compos\'e9 du phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrog\'e8ne phosphor\'e9. Or, ce gaz br\'fble spontan\'e9
+ment \'e0 l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'\'e9teindre. Aussi est-il employ\'e9 maintenant pour \'e9clairer les bou\'e9es de sauvetage perfectionn\'e9es. La chute de la bou\'e9e met l'eau en contact avec le phosphure de calcium.
+
+\par
+\par Aussit\'f4t une longue flamme en jaillit, qui permet, soit \'e0 l'homme tomb\'e9 \'e0 la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de venir directement \'e0 son secours.
+\par
+\par Pendant que l'hydrog\'e8ne br\'fblait \'e0 la pointe du tube Craig tenait au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puis\'e9e \'e0 un petit tonnelet, enferm\'e9 dans son sac.
+\par
+\par En quelques minutes, le liquide fut port\'e9 \'e0 l'\'e9tat d'\'e9bullition. Craig le versa dans une th\'e9i\'e8re, qui contenait quelques pinc\'e9es d'un th\'e9 excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent \'e0 l'am\'e9ricaine, ce qui n'a
+mena aucune r\'e9clamation de leur part.
+\par
+\par Cette chaude boisson termina convenablement ce d\'e9jeuner, servi \'e0 la surface de la mer, par \'ab\~tant\~\'bb de latitude et \'ab\~tant\~\'bb de longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronom\'e8tre pour d\'e9terminer la position, \'e0 q
+uelques, secondes pr\'e8s. Ces instruments compl\'e9teront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrag\'e9s ne courront plus risque de s'\'e9garer sur l'Oc\'e9an.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons, bien repos\'e9s, bien refaits, d\'e9ploy\'e8rent alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation, agr\'e9ablement interrompue par ce repas matinal.
+\par
+\par La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres firent bonne route, vent arri\'e8re. A peine leur fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un l\'e9ger coup de pagaie.
+\par
+\par Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement entra\'een\'e9s, ils avaient une certaine tendance \'e0 s'endormir. De l\'e0, n\'e9cessit\'e9 de r\'e9sister au sommeil, qui e\'fbt \'e9t\'e9
+ fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient allum\'e9 un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une \'e9cole de natation.
+\par
+\par Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubl\'e9s par les gambades de quelques animaux marins, qui caus\'e8rent au malheureux Soun les plus grandes frayeurs.
+\par
+\par Ce n'\'e9taient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+\par
+\par Ces \'ab\~clowns\~\'bb de la mer venaient tout bonnement reconna\'eetre quels \'e9taient ces \'eatres singuliers qui flottaient dans leur \'e9l\'e9ment, des mammif\'e8res comme eux, mais nullement marins.
+\par
+\par Curieux spectacle\~! Ces marsouins s'approchaient en troupes\~; ils filaient comme des fl\'e8ches, en nuan\'e7ant les couches liquides de leurs couleurs d'\'e9meraude\~; ils s'\'e9lan\'e7aient de cinq \'e0 six pieds hors des flots\~; ils f
+aisaient une sorte de saut p\'e9rilleux, qui attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah\~! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit\'e9, qui est sup\'e9rieure \'e0 celle \'ee
+les meilleurs navires, ils n'auraient sans doute pas tard\'e9 \'e0 rallier la terre\~! C'\'e9tait \'e0 donner envie de s'amarrer \'e0 quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons\~
+! Mieux valait encore ne demander qu'\'e0 la brise un d\'e9placement qui, pour \'eatre plus lent, \'e9tait infiniment plus pratique.
+\par
+\par Cependant, vers midi, le vent tomba tout \'e0 fait. Il finit par des \'ab\~vel\'e9es\~\'bb capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et les laissaient retomber inertes. L'\'e9coute ne tendait plus la main qui la tenait. Le sillage
+ ne murmurait plus ni aux pieds ni \'e0 la t\'eate des scaphandres.
+\par
+\par \'ab\~Une complication\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Grave\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par On s'arr\'eata un instant. Les m\'e2ts furent d\'e9plant\'e9s, les voiles serr\'e9es, et chacun, se repla\'e7ant dans la position verticale, observa l'horizon.
+\par
+\par La mer \'e9tait toujours d\'e9serte. Pas une voile en vue, pas une fum\'e9e de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les vapeurs, et comme rar\'e9fi\'e9 les courants atmosph\'e9riques. La temp\'e9rature de l'eau e\'fb
+t paru chaude, m\'eame \'e0 des gens qui n'auraient pas \'e9t\'e9 v\'eatus d'une double enveloppe de caoutchouc\~!
+\par
+\par Cependant, si rassur\'e9s que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de cette aventure, ils ne laissaient pas d'\'eatre inquiets. En effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait \'eatre estim\'e9e\~; mais, que rien ne d\'e9cel\'e2
+t la proximit\'e9 du littoral, ni b\'e2timent de commerce, ni barque de p\'eache, voil\'e0 qui devenait de plus en plus inexplicable.
+\par
+\par Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'\'e9taient point gens \'e0 se d\'e9sesp\'e9rer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps mena\'e7\'e2
+t de devenir mauvais\~!
+\par
+\par \'ab\~A la pagaie\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Ce fut le signal du d\'e9part, et, tant\'f4t sur le dos, tant\'f4t sur le ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+\par
+\par On n'allait pas vite. Cette man\'9cuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arr\'eater et attendre Soun, qui restait en arri\'e8re et recommen\'e7ait ses j\'e9r\'e9miades. Son ma\'ee
+tre l'interpellait, le malmenait, le mena\'e7ait\~; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, prot\'e9g\'e9e par l'\'e9paisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'\'eatre abandonn\'e9 suffisait, d'ailleurs, \'e0 le maintenir
+\'e0 courte distance.
+\par
+\par Vers deux heures, quelques oiseaux se montr\'e8rent.
+\par
+\par C'\'e9taient des go\'e9lands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc d\'e9duire de leur pr\'e9sence que la c\'f4te f\'fbt proche. N\'e9anmoins, ce fut consid\'e9r\'e9 comme un indice favorable.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, les scaphandres tombaient dans un r\'e9seau de sargasses, dont ils eurent assez de mal \'e0 se d\'e9livrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler da
+ns toute cette broussaille marine.
+\par
+\par Il y eut l\'e0 perte d'une grande demi-heure, et d\'e9pense de forces qui auraient pu \'eatre mieux utilis\'e9es.
+\par
+\par A quatre heures, la petite troupe flottante s'arr\'eata de nouveau, bien fatigu\'e9e, il faut le dire. Une assez fra\'eeche brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+\par
+\par Circonstance tr\'e8s inqui\'e9tante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation que sa quille soutient contre la d\'e9rive. Si donc ils d\'e9ployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'\'eatre entra
+\'een\'e9s dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn\'e9 dans l'ouest. En outre, une houle plus accentu\'e9e se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus p
+\'e9nible.
+\par
+\par La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement \'e0 prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce d\'eener fut moins gai que le d\'e9jeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent fra\'ee
+chissait\'85 Quel parti prendre\~?
+\par
+\par Kin-Fo, appuy\'e9 sur sa pagaie, les sourcils fronc\'e9s, plus irrit\'e9 encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne pronon\'e7ait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et \'e9ternuait d\'e9j\'e0
+ comme un mortel que le terrible coryza menace.
+\par
+\par Craig et Fry se sentaient mentalement interrog\'e9s par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que r\'e9pondre\~!
+\par
+\par Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une r\'e9ponse.
+\par
+\par Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultan\'e9ment leur main vers le sud, s'\'e9criaient\~: \'ab\~Voile\~!\~\'bb En effet, \'e0 trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui for\'e7ait de toile. Or, \'e0
+ continuer dans la direction qu'elle suivait vent arri\'e8re, elle devait probablement passer \'e0 peu de distance de l'endroit o\'f9 Kin-Fo et ses compagnons s'\'e9taient arr\'eat\'e9s.
+\par
+\par Donc, il n'y avait qu'une chose \'e0 faire\~: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement \'e0 sa rencontre.
+\par
+\par Les scaphandres man\'9cuvr\'e8rent aussit\'f4t dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut \'e9tait, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point \'e9chapper.
+\par
+\par La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles\~; mais les pagaies devaient suffire, la distance \'e0 parcourir \'e9tant relativement courte.
+\par
+\par On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui fra\'eechissait. Ce n'\'e9tait qu'une barque de p\'eache, et sa pr\'e9sence indiquait \'e9videmment que la c\'f4te ne pouvait \'eatre tr\'e8s \'e9loign\'e9e, car les p\'eacheurs
+chinois s'aventurent rarement au large.
+\par
+\par \'ab\~Hardi\~! hardi\~!\~\'bb cri\'e8rent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+\par
+\par Ils n'avaient pas \'e0 surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-Fo, bien allong\'e9 \'e0 la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant \'e0 Soun, il se surpassait v\'e9ritablement et tenait la t\'eate, tant il craignait de rester en arri
+\'e8re\~!
+\par
+\par Un demi-mille environ, voil\'e0 ce qu'il fallait gagner pour tomber \'e0 peu pr\'e8s dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez pr\'e8
+s pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les p\'eacheurs, \'e0 la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite\~? Il y avait l\'e0 une \'e9ventualit\'e9 assez grave.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+\par
+\par Aussi les bras se d\'e9ployaient, les pagaies nappaient rapidement la cr\'eate des petites lames, la distance diminuait \'e0 vue d'\'9cil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'\'e9pouvante.
+\par
+\par \'ab\~Un requin\~! un requin\~!\~\'bb Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+\par
+\par A une distance de vingt pieds environ, on voyait \'e9merger deux appendices. C'\'e9taient les ailerons d'un animal vorace, particulier \'e0 ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature lui a donn\'e9 la double f\'e9rocit\'e9
+ du squale et du fauve.
+\par
+\par \'ab\~Aux couteaux\~!\~\'bb dirent Fry et Craig.
+\par
+\par C'\'e9taient les seules armes qu'ils eussent \'e0 leur disposition, armes insuffisantes peut-\'eatre\~!
+\par
+\par Soun, on le pense bien, s'\'e9tait brusquement arr\'eat\'e9 et revenait rapidement en arri\'e8re.
+\par
+\par Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+\par
+\par Un instant, son \'e9norme corps apparut dans la transparence des eaux, ray\'e9 et tachet\'e9 de vert. Il mesurait seize \'e0 dix- huit pieds de long. Un monstre\~!
+\par
+\par Ce fut sur Kin-Fo qu'il se pr\'e9cipita tout d'abord, en se retournant \'e0 demi pour le happer.
+\par
+\par Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o\'f9 le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une pouss\'e9e vigoureuse, il s'\'e9carta vivement.
+\par
+\par Craig et Fry s'\'e9taient rapproch\'e9s, pr\'eats \'e0 l'attaque, pr\'eats \'e0 la d\'e9fense.
+\par
+\par Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, h\'e9riss\'e9e d'une quadruple rang\'e9e de dents.
+\par
+\par Kin-Fo voulut recommencer la man\'9cuvre qui lui avait d\'e9j\'e0 r\'e9ussi\~; mais sa pagaie rencontra la m\'e2choire de l'animal, qui la coupa net.
+\par
+\par Le requin, \'e0 demi couch\'e9 sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+\par
+\par A ce moment, des flots de sang fus\'e8rent en gerbes et la mer se teignit de rouge.
+\par
+\par Craig et Fry venaient de frapper l'animal \'e0 coups redoubl\'e9s, et, si dure que f\'fbt sa peau, leurs couteaux am\'e9ricains \'e0 longues lames \'e9taient parvenus \'e0 l'entamer.
+\par
+\par La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry re\'e7ut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta \'e0 dix pieds de l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~Fry\~! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il e\'fbt re\'e7u le coup lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Hourra\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry en revenant \'e0 la charge.
+\par
+\par Il n'\'e9tait pas bless\'e9. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue.
+\par
+\par Le squale fut alors attaqu\'e9 de nouveau et avec une v\'e9ritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo \'e9tait parvenu \'e0 lui enfoncer dans l'orbite de l'\'9cil le bout bris\'e9 de sa pagaie, et il essayait, au risque d'\'eatre coup\'e9
+ en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient \'e0 l'atteindre au c\'9cur.
+\par
+\par Il faut croire que les deux agents y r\'e9ussirent, car le monstre, apr\'e8s s'\'eatre d\'e9battu une derni\'e8re fois, s'enfon\'e7a au milieu d'un dernier flot de sang.
+\par
+\par \'ab\~Hourra\~! hourra\~! hourra\~! s'\'e9cri\'e8rent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux.
+\par
+\par \endash Merci\~! dit simplement Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Il n'y a pas de quoi\~! r\'e9pliqua Craig. Une bouch\'e9e de deux cent mille dollars \'e0 ce poisson\~!
+\par
+\par \endash Jamais\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par Et Soun\~? O\'f9 \'e9tait Soun\~? En avant cette fois, et d\'e9j\'e0 tr\'e8s rapproch\'e9 de la barque, qui n'\'e9tait pas \'e0 trois encablures.
+\par
+\par Le poltron avait fui \'e0 force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.
+\par
+\par Les p\'eacheurs, en effet, l'avaient aper\'e7u\~; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y e\'fbt une cr\'e9ature humaine. Ils se pr\'e9par\'e8rent donc \'e0 le p\'eacher
+, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, d\'e8s que le pr\'e9tendu animal fut \'e0 port\'e9e, une longue corde, munie d'un fort \'e9merillon, se d\'e9roula du bord.
+\par
+\par L'\'e9merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son v\'eatement, et, en glissant, le d\'e9chira depuis le dos jusqu'\'e0 la nuque.
+\par
+\par Soun, n'\'e9tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la t\'eate dans l'eau, les jambes en l'air.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la pr\'e9caution d'interpeller les p\'eacheurs en bon chinois.
+\par
+\par Frayeur extr\'eame de ces braves gens\~! Des phoques qui parlaient\~! Ils allaient \'e9venter leurs voiles, et fuir au plus vite\'85
+\par
+\par Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconna\'eetre pour ce qu'ils \'e9taient, ses compagnons et lui, c'est-\'e0-dire des hommes, des Chinois comme eux\~!
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, les trois mammif\'e8res terrestres \'e9taient \'e0 bord.
+\par
+\par Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la t\'eate au-dessus de l'eau. Un des p\'eacheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva\'85
+\par
+\par La queue de Soun lui resta tout enti\'e8re dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon.
+\par
+\par Les p\'eacheurs l'entour\'e8rent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, \'e0 le hisser dans la barque.
+\par
+\par A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet\'e9 l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton s\'e9v\'e8re\~: \'ab\~Elle \'e9tait donc fausse\~?
+\par
+\par \endash Sans cela, r\'e9pondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entr\'e9 \'e0 votre service\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il dit cela si dr\'f4lement, que tous \'e9clat\'e8rent de rire.
+\par
+\par Ces p\'eacheurs \'e9taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait pr\'e9cis\'e9ment le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+\par
+\par Le soir m\'eame, vers huit heures, il y d\'e9barquait avec ses compagnons, et, d\'e9pouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de cr\'e9atures humaines.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017903}XXI\line DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTR\'caME SATISFACTION
+{\*\bkmkend _Toc98017903}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Maintenant, au Ta\'ef-ping\~!\~\'bb Tels furent les premiers mots que pronon\'e7a Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, apr\'e8
+s une nuit de repos, bien due aux h\'e9ros de ces singuli\'e8res aventures.
+\par
+\par Ils \'e9taient enfin sur ce th\'e9\'e2tre des exploits de Lao-Shen.
+\par
+\par La lutte allait s'engager d\'e9finitivement.
+\par
+\par Kin-Fo en sortirait-il vainqueur\~? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Ta\'ef
+-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 m\'ea
+me de traiter avec le farouche mandataire de Wang.
+\par
+\par \'ab\~Au Ta\'ef-ping\~!\~\'bb avaient r\'e9pondu Fry-Craig, apr\'e8s s'\'eatre consult\'e9s du regard.
+\par
+\par L'arriv\'e9e de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la fa\'e7on dont les p\'eacheurs les avaient recueillis en mer, tout \'e9tait pour exciter une certaine \'e9motion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile e\'fbt \'e9t\'e9 d'
+\'e9chapper \'e0 la curiosit\'e9 publique. Ils avaient donc \'e9t\'e9 escort\'e9s, la veille, jusqu'\'e0 l'auberge, o\'f9, gr\'e2ce \'e0 l'argent conserv\'e9 dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'\'e9taient procur\'e9 des v\'ea
+tements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent \'e9t\'e9 moins entour\'e9s en se rendant \'e0 l'auberge, ils auraient peut-\'eatre remarqu\'e9 un certain C\'e9lestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se f\'fb
+t sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, \'e0 la porte de l'auberge. Leur m\'e9fiance, enfin, n'aurait pas manqu\'e9 d'\'eatre excit\'e9e, lorsqu'ils l'auraient retrouv\'e9 le matin \'e0 la m\'eame place.
+\par
+\par Mais ils ne virent rien, ils ne soup\'e7onn\'e8rent rien, ils n'eurent pas m\'eame lieu de s'\'e9tonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualit\'e9 de guide, au moment o\'f9 ils sortaient de l'auberge.
+\par
+\par C'\'e9tait un homme d'une trentaine d'ann\'e9es, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honn\'eate.
+\par
+\par Cependant, quelques soup\'e7ons s'\'e9veill\'e8rent dans l'esprit de Craig-Fry, et ils interrog\'e8rent cet homme.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi, lui demand\'e8rent-ils, vous offrez-vous en qualit\'e9 de guide, et o\'f9 pr\'e9tendez-vous nous guider\~?\~\'bb
+\par
+\par Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la r\'e9ponse qui lui fut faite.
+\par
+\par \'ab\~Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent \'e0 Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre \'e0 vous conduire.
+\par
+\par \endash Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est s\'fbre.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s s\'fbre, r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par \endash Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash }{\lang2057 Lao-Shen, le Ta\'ef-ping\~?
+\par
+\par \endash }{ Oui.
+\par
+\par \endash En effet, r\'e9pondit le guide, mais il n'y a rien \'e0 craindre de lui en de\'e7\'e0 de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire imp\'e9rial. C'est au-del\'e0 que sa bande parcourt les provinces mongoles.
+\par
+\par \endash Sait-on o\'f9 il est actuellement\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Il a \'e9t\'e9 signal\'e9 derni\'e8rement aux environs du Tsching-Tang-Ro, \'e0 quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+\par
+\par \endash Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance\~?
+\par
+\par \endash Une cinquantaine de lis environ.
+\par
+\par \endash Eh bien, j'accepte vos services.
+\par
+\par \endash Pour vous conduire jusqu'\'e0 la Grande-Muraille\~?\'85
+\par
+\par \endash Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen\~!\~\'bb
+\par
+\par Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+\par
+\par \'ab\~Vous serez bien pay\'e9\~!\~\'bb ajouta Kin-Fo.
+\par
+\par Le guide secoua la t\'eate en homme qui ne se souciait pas de passer la fronti\'e8re.
+\par
+\par Puis\~: \'ab\~Jusqu'\'e0 la Grande-Muraille, bien\~! r\'e9pondit-il. Au-del\'e0, non\~! C'est risquer sa vie.
+\par
+\par \endash Estimez le prix de la v\'f4tre\~! Je vous la paierai.
+\par
+\par \endash Soit\~\'bb, r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta\~: \'ab\~Vous \'eates libres, messieurs, de ne point m'accompagner\~!
+\par
+\par \endash O\'f9 vous irez\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Nous irons\~\'bb, dit Fry.
+\par
+\par Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess\'e9 de valoir pour eux deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par Apr\'e8s cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent enti\'e8rement rassur\'e9s sur le compte du guide. Mais, \'e0 l'en croire, au-del\'e0 de cette barri\'e8re que les Chinois ont \'e9lev\'e9
+e contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves \'e9ventualit\'e9s.
+\par
+\par Les pr\'e9paratifs de d\'e9part furent aussit\'f4t faits. On ne demanda point \'e0 Soun s'il lui convenait ou non d'\'eatre du voyage. Il en \'e9tait.
+\par
+\par Les moyens
+ de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiq
+uants s'en vont par caravanes sur la route de P\'e9king \'e0 Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons \'e0 large queue. Ils \'e9tablissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le C\'e9
+leste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent \'e0 travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien arm\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Ce sont des gens farouches et fiers, dit M.\~de\~Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de m\'e9pris.\~\'bb
+\par
+\par Cinq chameaux, avec leur harnachement tr\'e8s rudimentaire, furent achet\'e9s. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide.
+\par
+\par Mais ces pr\'e9paratifs avaient exig\'e9 quelque temps. Le d\'e9part ne put s'effectuer qu'\'e0 une heure de l'apr\'e8s-midi.
+\par
+\par Malgr\'e9 ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. L\'e0, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo pers\'e9v\'e9rait dans son imprudente r\'e9solution, on passerait la fronti\'e8re.
+\par
+\par Le pays, aux environs de Fou-Ning, \'e9tait accident\'e9. Des nuages de sable jaune se d\'e9roulaient en \'e9paisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultiv\'e9s. On sentait encore l\'e0 le productif territoire du C\'e9
+leste Empire.
+\par
+\par Les chameaux marchaient d'un pas mesur\'e9, peu rapide, mais constant. Le guide pr\'e9c\'e9dait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juch\'e9s entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette fa\'e7
+on de voyager, et, dans ces conditions, il serait all\'e9 au bout du monde.
+\par
+\par Si la route n'\'e9tait pas fatigante, la chaleur \'e9tait grande. A travers les couches atmosph\'e9riques tr\'e8s \'e9chauff\'e9es par la r\'e9verb\'e9
+ration du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient \'e0 l'horizon et s'\'e9vanouissaient bient\'f4t, \'e0 l'extr\'eame satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac\'e9
+ de quelque navigation nouvelle.
+\par
+\par Bien que cette province f\'fbt situ\'e9e aux limites extr\'eames de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle f\'fbt d\'e9serte. Le C\'e9leste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse \'e0
+ sa surface. Aussi, les habitants sont-ils nombreux, m\'eame sur la lisi\'e8re du d\'e9sert asiatique.
+\par
+\par Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs v\'eatements, vaquaient aux travaux de la campagne.
+\par
+\par Des troupeaux de moutons jaunes \'e0 longue queue \endash une queue que Soun ne regardait pas sans envie\~! \endash paissaient \'e7\'e0 et l\'e0 sous le regard de l'aigle noir. Malheur \'e0 l'infortun\'e9 ruminant qui s'\'e9cartait\~! Ce s
+ont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent m\'eame de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+\par
+\par Puis, des nu\'e9es de gibier \'e0 plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne f\'fbt pas rest\'e9 inactif sur cette portion du territoire\~; mais le vrai chasseur n'e\'fbt pas regard\'e9 d'un bon \'9c
+il, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl\'e9, de millet et de ma\'efs.
+\par
+\par Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussi\'e8re mongole Ils ne s'arr\'eataient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isol\'e9es de la province, ni aux villages,
+que signalaient de loin en loin les Ours fun\'e9raires, \'e9lev\'e9es \'e0 la m\'e9moire de quelques h\'e9ros de la l\'e9gende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derri\'e8
+re les autres et dont une sonnette rouge, pendue \'e0 leur cou, r\'e9gularisait le pas cadenc\'e9.
+\par
+\par Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu causeur, gardait toujours la t\'eate de la petite troupe, observant la campagne dans un rayon dont l'\'e9paisse poussi\'e8re diminuait singuli\'e8rement l'\'e9tendue. Il n'h\'e9
+sitait jamais, d'ailleurs, sur la route \'e0 suivre, m\'eame \'e0 de certains croisements, auxquels manquait le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'\'e9prouvant plus de m\'e9fiance \'e0 son \'e9gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le pr\'e9
+cieux client, de la Centenaire.
+\par
+\par Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inqui\'e9tude s'accro\'eetre \'e0 mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque instant, en effet, et sans \'eatre \'e0 m\'eame de le pr\'e9venir, ils pouvaient se trouver en pr\'e9sence d'un ho
+mme qui, d'un coup bien appliqu\'e9, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+\par
+\par Quant \'e0 Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o\'f9 le souvenir du pass\'e9 domine les anxi\'e9t\'e9s du pr\'e9sent et de l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait \'e9t\'e9 sa vie dep
+uis deux mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inqui\'e9ter tr\'e8s s\'e9rieusement. Depuis le jour o\'f9 son correspondant de San Francisco lui avait envoy\'e9 la nouvelle de sa pr\'e9tendue ruine, n'\'e9tait-il pas entr\'e9
+ dans une p\'e9riode de malchance vraiment extraordinaire\~? Ne s'\'e9tablirait-il pas une compensation entre la seconde partie de son existence et la premi\'e8re, dont il avait eu la folie de m\'e9conna\'eetre les avantages\~? Cette s\'e9
+rie de conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui \'e9tait dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait \'e0 la lui reprendre sans coup f\'e9rir\~? L'aimable L\'e9-ou, par sa pr\'e9
+sence, par ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet\'e9, arriverait-elle \'e0 conjurer les m\'e9chants esprits acharn\'e9s contre sa personne\~? Oui\~! tout ce pass\'e9 lui revenait, il s'en pr\'e9occupait, il s'en inqui\'e9tait\~! Et Wang\~!
+
+\par
+\par Certes\~! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jur\'e9e\~; mais Wang, le philosophe, l'h\'f4te assidu du yamen de Shang-Ha\'ef, ne serait plus l\'e0 pour lui enseigner la sagesse\~!
+\par
+\par \'85 \'ab\~Vous allez tomber\~! cria en ce moment le guide, dont le chameau venait d'\'eatre heurt\'e9 par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au milieu de son r\'eave.
+\par
+\par \endash Sommes-nous arriv\'e9s\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Il est huit heures, r\'e9pondit le guide, et je propose de faire halte pour d\'eener.
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Apr\'e8s, nous nous remettrons en route.
+\par
+\par \endash Il fera nuit.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez pas que je vous \'e9gare\~! La Grande-Muraille n'est pas \'e0 vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos b\'eates\~!
+\par
+\par \endash Soit\~!\~\'bb r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Sur la route, s'\'e9levait une masure abandonn\'e9e. Un petit ruisseau coulait aupr\'e8s, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y d\'e9salt\'e9rer.
+\par
+\par Pendant ce temps, avant que la nuit f\'fbt tout \'e0 fait venue, Kin-Fo et ses compagnons s'install\'e8rent dans cette masure, et, l\'e0, ils mang\'e8rent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'app\'e9tit.
+\par
+\par La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'\'e9tait ce Ta\'ef-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la t\'eate en homme qui n'est pas rassur\'e9
+, et, autant que possible, il \'e9vita de r\'e9pondre.
+\par
+\par \'ab\~Vient-il quelquefois dans la province\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit le guide, mais des Ta\'ef-ping de sa bande ont plusieurs fois pass\'e9 la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer\~! Bouddha nous garde des Ta\'ef-ping\~!\~\'bb
+\par
+\par A ces r\'e9ponses, dont le guide ne pouvait \'e9videmment comprendre toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se regardaient en fron\'e7ant le sourcil, tiraient leur montre, la consultaient, et, finalement, hochaient la t\'eate.
+
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en attendant le jour\~?
+\par
+\par \endash Dans cette masure\~! s'\'e9cria le guide. J'aime encore mieux la rase campagne\~! On risque moins d'\'eatre surpris\~!
+\par
+\par \endash Il est convenu que nous serons ce soir \'e0 la Grande- Muraille, r\'e9pondit Kin-Fo. je veux y \'eatre et j'y serai.\~\'bb
+\par
+\par Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+\par
+\par Soun, d\'e9j\'e0 galop\'e9 par la peur, Soun lui-m\'eame, n'osa pas protester.
+\par
+\par Le repas termin\'e9 \endash il \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s neuf heures -, le guide se leva et donna le signal du d\'e9part.
+\par
+\par Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry all\'e8rent alors \'e0 lui.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, dirent-ils, vous \'eates bien d\'e9cid\'e9 \'e0 vous remettre entre les mains de Lao-Shen\~?
+\par
+\par \endash Absolument d\'e9cid\'e9, r\'e9pondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre \'e0 quelque prix que ce soit.
+\par
+\par \endash C'est jouer tr\'e8s gros jeu\~! reprirent-ils, que d'aller au campement du Ta\'ef-ping\~!
+\par
+\par \endash Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer\~! r\'e9pliqua Kin-Fo. Libre \'e0 vous de ne pas me suivre\~!\~\'bb
+\par
+\par Le guide avait allum\'e9 une petite lanterne de poche. Les deux agents s'approch\'e8rent, et consult\'e8rent une seconde fois leur montre.
+\par
+\par \'ab\~Il serait certainement plus prudent d'attendre \'e0 demain, dirent-ils en insistant.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~? r\'e9pondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux demain ou apr\'e8s-demain qu'il peut l'\'eatre aujourd'hui\~! En route\~!
+\par
+\par \endash En route\~!\~\'bb r\'e9p\'e9t\'e8rent Fry-Craig.
+\par
+\par Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois d\'e9j\'e0, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain m\'e9contentement s'\'e9tait r\'e9v\'e9l\'e9 sur son visage. En ce
+t instant, lorsqu'il les vit revenir \'e0 la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+\par
+\par Ceci n'avait point \'e9chapp\'e9 \'e0 Kin-Fo, bien d\'e9cid\'e9, d'ailleurs, \'e0 ne pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extr\'eame, lorsque, au moment o\'f9 il l'aidait \'e0 remonter sur sa b\'eate, le guide se pencha \'e0
+ son oreille et murmura ces mots\~: \'ab\~D\'e9fiez-vous de ces deux hommes\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles\'85 Le guide lui fit signe de se taire, donna le signal du d\'e9part, et la petite troupe s'aventura dans la nuit \'e0 travers la campagne.
+\par
+\par Un grain de d\'e9fiance \'e9tait-il entr\'e9 dans l'esprit du client de Fry-Craig\~? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, prononc\'e9es par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit les deux mois de d\'e9
+vouement que les agents avaient mis \'e0 son service\~?
+\par
+\par Non, en v\'e9rit\'e9\~! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui avaient conseill\'e9 ou de remettre sa visite au campement du Ta\'ef-ping, ou d'y renoncer\~?
+\par
+\par N'\'e9tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient brusquement quitt\'e9 P\'e9king\~? L'int\'e9r\'eat m\'eame des deux agents de la Centenaire n'\'e9tait-il pas que leur client rentr\'e2t en possession de cette absurde et compromettante lettre
+\~?
+\par
+\par Il y avait donc l\'e0 une insistance assez peu compr\'e9hensible.
+\par
+\par Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris sa place derri\'e8re le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils all\'e8rent ainsi pendant deux grandes heures.
+\par
+\par Il devait \'eatre bien pr\'e8s de minuit, lorsque le guide, s'arr\'eatant, montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arri\'e8re de cette ligne s'argentaient quelques sommets, d\'e9j
+\'e0 \'e9clair\'e9s par les premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+\par
+\par \'ab\~La Grande-Muraille\~! dit le guide.
+\par
+\par \endash Pouvons-nous la franchir ce soir m\'eame\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Oui, si vous le voulez absolument\~! r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par \endash Je le veux\~!\~\'bb
+\par
+\par Les chameaux s'\'e9taient arr\'eat\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Je vais reconna\'eetre la passe, dit alors le guide. Demeurez et attendez-moi.\~\'bb
+\par
+\par Il s'\'e9loigna.
+\par
+\par En ce moment, Craig et Fry s'approch\'e8rent de Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur\~?\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Monsieur\~?\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Et tous deux ajout\'e8rent\~: \'ab\~Avez-vous \'e9t\'e9 satisfait de nos services, depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a attach\'e9s \'e0 votre personne\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s satisfait\~!
+\par
+\par \endash Plairait-il \'e0 monsieur de nous signer ce petit papier pour t\'e9moigner qu'il n'a eu qu'\'e0 se louer de nos bons et loyaux services\~?
+\par
+\par \endash Ce papier\~? r\'e9pondit Kin-Fo, assez surpris, \'e0 la vue d'une feuille, d\'e9tach\'e9e de son carnet, que lui pr\'e9sentait Craig.
+\par
+\par \endash Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-\'eatre quelque compliment de notre directeur\~!
+\par
+\par \endash Et sans doute une gratification suppl\'e9mentaire, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre \'e0 monsieur, dit Craig en se courbant.
+\par
+\par \endash Et l'encre n\'e9cessaire pour que monsieur puisse nous donner cette preuve de gracieuset\'e9 \'e9crite\~\'bb, dit Fry.
+\par
+\par Kin-Fo se mit \'e0 rire et signa.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette c\'e9r\'e9monie en ce lieu et \'e0 cette heure\~?
+\par
+\par \endash En ce lieu, r\'e9pondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous accompagner plus loin\~!
+\par
+\par \endash A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera minuit\~!
+\par
+\par \endash Et que vous importe l'heure\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, reprit Craig, l'int\'e9r\'eat que vous portait notre Compagnie d'assurances\'85
+\par
+\par \endash Va finir dans quelques instants\'85. ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Et vous pourrez vous tuer\'85
+\par
+\par \endash Ou vous faire tuer\'85
+\par
+\par \endash Tant qu'il vous plaira\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-dessus de l'horizon, \'e0 l'orient, et lan\'e7a jusqu'\'e0 eux son premier rayon.
+\par
+\par \'ab\~La lune\~!\'85 s'\'e9cria Fry.
+\par
+\par \endash Et aujourd'hui, 30 juin\~!\'85 s'\'e9cria Craig. Elle se l\'e8ve \'e0 minuit\'85 Et votre police n'\'e9tant pas renouvel\'e9e\'85 Vous n'\'eates plus le client de la Centenaire\'85
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur Kin-Fo\~!\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Monsieur Kin-Fo, bonsoir\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Et les deux agents, tournant la t\'eate de leur monture, disparurent bient\'f4t, laissant leur client stup\'e9fait.
+\par
+\par Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Am\'e9ricains, peut-\'eatre un peu trop pratiques, avait \'e0 peine cess\'e9 de se faire entendre, qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-Fo, qui tenta vainement de se d\'e9
+fendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, le ma\'eetre et le valet \'e9taient entra\'een\'e9s dans la chambre basse de l'un des bastions abandonn\'e9s de la Grande-Muraille, dont la porte fut soigneusement referm\'e9e sur eux.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017904}XXII\line QUE LE LECTEUR AURAIT PU \'c9CRIRE LUI-M\'caME, TANT IL FINIT D'UNE FA\'c7ON PEU INATTENDUE\~!
+{\*\bkmkend _Toc98017904}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La Grande-Muraille \endash un paravent chinois, long de quatre cents lieues -, construite au 1e si\'e8cle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti, s'\'e9
+tend depuis le golfe de L\'e9ao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux jet\'e9es, jusque dans le Kan-Sou, o\'f9 elle se r\'e9duit aux proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts, d\'e9fendu
+s par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques \'e0 leur rev\'eatement sup\'e9rieur, qui suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la fronti\'e8re russo-chinoise.
+\par
+\par Du c\'f4t\'e9 du C\'e9leste Empire, la muraille est en assez mauvais \'e9tat. Du c\'f4t\'e9 de la Mantchourie, elle se pr\'e9sente sous un aspect plus rassurant, et ses cr\'e9neaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.
+\par
+\par De d\'e9fenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point\~; de canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer \'e0 travers ses portes. Le paravent ne pr\'e9serve plus la fronti
+\'e8re septentrionale de l'Empire, pas m\'eame de cette fine poussi\'e8re mongole, que le vent du nord emporte parfois jusqu'\'e0 sa capitale.
+\par
+\par Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions d\'e9serts que Kin-Fo et Soun, apr\'e8s une fort mauvaise nuit pass\'e9e sur la paille, durent s'enfoncer le lendemain matin, escort\'e9s par une douzaine d'hommes, qui ne pouvaient appartenir qu'\'e0
+ la bande de Lao-Shen.
+\par
+\par Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'\'e9tait plus possible \'e0 Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'\'e9tait point le hasard qui avait mis ce tra\'eetre sur son chemin.
+\par
+\par L'ex-client de la Centenaire avait \'e9videmment \'e9t\'e9 attendu par ce mis\'e9rable. Son h\'e9sitation \'e0 s'aventurer au-del\'e0 de la Grande-Muraille n'\'e9tait qu'une ruse pour d\'e9router les soup\'e7ons. Ce coquin appartenait bien au Ta\'ef
+-ping, et ce ne pouvait \'eatre que par ses ordres qu'il avait agi.
+\par
+\par Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute \'e0 ce sujet, apr\'e8s avoir interrog\'e9 un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+\par
+\par \'ab\~Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Nous y serons avant une heure\~!\~\'bb r\'e9pondit cet homme.
+\par
+\par En somme, qu'\'e9tait venu chercher l'\'e9l\'e8ve de Wang\~? Le mandataire du philosophe\~! Eh bien, on le conduisait o\'f9 il voulait aller\~! Que ce f\'fbt de bon gr\'e9 ou de force, il n'y avait pas l\'e0 de quoi r\'e9criminer. Il fallait laisser cela
+\'e0 Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa t\'eate de poltron vaciller sur ses \'e9paules.
+\par
+\par Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer de n\'e9gocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il d\'e9sirait. Tout \'e9tait bien.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient, \'e0 droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi pendant
+ une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, \'e9troitement entour\'e9s, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+\par
+\par Une heure et demie apr\'e8s, gardiens et prisonniers apercevaient, au tournant d'un contrefort, un \'e9difice \'e0 demi ruin\'e9.
+\par
+\par C'\'e9tait une ancienne bonzerie, \'e9lev\'e9e sur une des croupes de la montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet endroit perdu de la fronti\'e8re russo-chinoise, au milieu de cette contr\'e9e d\'e9
+serte, on pouvait se demander quelle sorte de fid\'e8les osaient fr\'e9quenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer leur vie, \'e0 s'aventurer dans ces d\'e9fil\'e9s, tr\'e8s propres aux guet-apens et aux emb\'fbches.
+\par
+\par Si le Ta\'ef-ping Lao-Shen avait \'e9tabli son campement dans cette partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+\par
+\par Or, \'e0 une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte r\'e9pondit que Lao-Shen r\'e9sidait effectivement dans cette bonzerie.
+\par
+\par \'ab\~Je d\'e9sire le voir \'e0 l'instant, dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash A l'instant\~\'bb, r\'e9pondit le chef.
+\par
+\par Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient \'e9t\'e9 pr\'e9alablement enlev\'e9es, furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple. L\'e0 se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, tr\'e8
+s pittoresques sous leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches n'\'e9taient pas pr\'e9cis\'e9ment rassurantes.
+\par
+\par Kin-Fo passa d\'e9lib\'e9r\'e9ment entre cette double rang\'e9e de Ta\'ef-pin. Quant \'e0 Soun, il dut \'eatre vigoureusement pouss\'e9 par les \'e9paules, et il le fut.
+\par
+\par Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag\'e9 dans l'\'e9paisse muraille, et dont les degr\'e9s descendaient assez profond\'e9ment \'e0 travers le massif de la montagne.
+\par
+\par Cela indiquait \'e9videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous l'\'e9difice principal de la bonzerie, et il e\'fbt \'e9t\'e9 tr\'e8s difficile, pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil de ces sinuosit\'e9
+s souterraines.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir descendu une trentaine de marches, puis s'\'eatre avanc\'e9s pendant une centaine de pas, \'e0 la lueur fuligineuse de torches port\'e9es par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arriv\'e8rent au milieu d'une vaste salle qu'\'e9
+clairait \'e0 demi un luminaire de m\'eame esp\'e8ce.
+\par
+\par C'\'e9tait bien une crypte. Des piliers massifs, orn\'e9s de ces hideuses t\'eates de monstres qui appartiennent \'e0 la faune grotesque de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaiss\'e9s, dont les nervures se rejoignaient \'e0
+ la clef des lourdes vo\'fbtes.
+\par
+\par Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine \'e0 l'arriv\'e9e des deux prisonniers. La salle n'\'e9tait pas d\'e9serte, en effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres profondeurs.
+\par
+\par C'\'e9tait toute la bande des Ta\'ef-ping, r\'e9unie l\'e0 pour quelque c\'e9r\'e9monie suspecte.
+\par
+\par Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute taille se tenait debout. On e\'fbt dit le pr\'e9sident d'un tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles pr\'e8s de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+\par
+\par Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussit\'f4t et laissa passage aux deux prisonniers.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen\~\'bb, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le personnage qui se tenait debout.
+\par
+\par Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en mati\'e8re, comme un homme qui est d\'e9cid\'e9 \'e0 en finir\~: \'ab\~Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a \'e9t\'e9 envoy\'e9
+e par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te demander de me la rendre.\~\'bb
+\par
+\par A ces paroles, prononc\'e9es d'une voix ferme, le Ta\'ef-ping ne remua m\'eame pas la t\'eate. On e\'fbt dit qu'il \'e9tait de bronze.
+\par
+\par \'ab\~Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre\~?\~\'bb reprit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il attendit une r\'e9ponse qui ne vint pas.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera pay\'e9 int\'e9gralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le toucher, puisse \'eatre inqui\'e9t\'e9
+\'e0 cet \'e9gard\~!\~\'bb
+\par
+\par M\'eame silence glacial du sombre Ta\'ef-ping, silence qui n'\'e9tait pas de bon augure.
+\par
+\par Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles\~: \'ab\~De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat\~? Je t'offre cinq mille ta\'ebls\~\'bb
+\par
+\par Pas de r\'e9ponse.
+\par
+\par \'ab\~Dix mille ta\'ebls\~?\~\'bb
+\par
+\par Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de cette \'e9trange bonzerie.
+\par
+\par Une sorte de col\'e8re impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres m\'e9ritaient bien qu'on leur fit une r\'e9ponse, quelle qu'elle f\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Ne m'entends-tu pas\~?\~\'bb dit-il au Ta\'ef-ping.
+\par
+\par Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la t\'eate, indiqua qu'il comprenait parfaitement.
+\par
+\par \'ab\~Vingt mille ta\'ebls\~! Trente mille ta\'ebls\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Je t'offre ce que te paierait la Centenaire, si j'\'e9tais mort. Le double\~! Le triple\~! Parle\~! Est-ce assez\~?\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe taciturne, et, croisant les bras\~: \'ab\~A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre\~?
+\par
+\par \endash A aucun prix, r\'e9pondit enfin le Ta\'ef-ping. Tu as offens\'e9 Bouddha en m\'e9prisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut \'eatre veng\'e9. Ce n'est que devant la mort que tu conna\'eetras ce que valait cette faveur d'\'ea
+tre au monde, faveur si longtemps m\'e9connue de toi\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de r\'e9plique, Lao-Shen fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se d\'e9fendre, fut garrott\'e9, entra\'een\'e9. Quelques minutes apr\'e8s, il \'e9tait enferm\'e9
+ dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise \'e0 porteurs, et herm\'e9tiquement close.
+\par
+\par Soun, l'infortun\'e9 Soun, malgr\'e9 ses cris, ses supplications, dut subir le m\'eame traitement.
+\par
+\par \'ab\~C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit\~! Celui qui a m\'e9pris\'e9 la vie m\'e9rite de mourir\~!\~\'bb
+\par
+\par Cependant, sa mort, si elle lui paraissait in\'e9vitable, \'e9tait moins proche qu'il ne le supposait.
+\par
+\par Mais \'e0 quel \'e9pouvantable supplice le r\'e9servait ce cruel Ta\'ef-ping, il ne pouvait l'imaginer.
+\par
+\par Des heures se pass\'e8rent. Kin-Fo, dans cette cage, o\'f9 on l'avait emprisonn\'e9, s'\'e9tait senti enlev\'e9, puis transport\'e9 sur un v\'e9
+hicule quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des armes de son escorte ne lui laiss\'e8rent aucun doute. On l'entra\'eenait au loin. O\'f9\~? Il e\'fbt vainement tent\'e9 de l'apprendre.
+\par
+\par Sept \'e0 huit heures apr\'e8s son enl\'e8vement, Kin-Fo sentit que la chaise s'arr\'eatait, qu'on soulevait \'e0 bras d'hommes la caisse dans laquelle il \'e9tait enferm\'e9, et bient\'f4t un d\'e9placement moins rude succ\'e9da aux
+ secousses d'une route de terre.
+\par
+\par \'ab\~Suis-je donc sur un navire\~?\~\'bb se dit-il.
+\par
+\par Des mouvements tr\'e8s accus\'e9s de roulis et de tangage, un fr\'e9missement d'h\'e9lice le confirm\'e8rent dans cette id\'e9e qu'il \'e9tait sur un steamer.
+\par
+\par \'ab\~La mort dans les flots\~! pensa-t-il. Soit\~! Ils m'\'e9pargnent des tortures qui seraient pires\~! Merci, Lao-Shen\~!\~\'bb
+\par
+\par Cependant deux fois vingt-quatre heures s'\'e9coul\'e8rent encore. A deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture \'e9tait introduite dans sa cage par une petite trappe \'e0 coulisse, sans que le prisonnier p\'fb
+t voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune r\'e9ponse f\'fbt faite \'e0 ses demandes.
+\par
+\par Ah\~! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si belle, avait cherch\'e9 des \'e9motions\~! Il n'avait pas voulu que son c\'9cur cess\'e2t de battre, sans avoir au moins une fois palpit\'e9\~! Eh bien, ses v\'9cux \'e9
+taient satisfaits et au-del\'e0 de ce qu'il aurait pu souhaiter\~!
+\par
+\par Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu mourir en pleine lumi\'e8re. La pens\'e9e que cette cage serait d'un instant \'e0 l'autre pr\'e9cipit\'e9e dans les flots, lui \'e9
+tait horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une derni\'e8re fois, ni la pauvre L\'e9-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en \'e9tait trop.
+\par
+\par Enfin, apr\'e8s un laps de temps qu'il n'avait pu \'e9valuer, il lui sembla que cette longue navigation venait de cesser tout \'e0 coup. Les tr\'e9pidations de l'h\'e9lice cess\'e8rent. Le navire qui portait sa prison s'arr\'ea
+tait. Kin-Fo sentit que sa cage \'e9tait de nouveau soulev\'e9e.
+\par
+\par Pour cette fois, c'\'e9tait bien le moment supr\'eame, et le condamn\'e9 n'avait plus qu'\'e0 demander pardon des erreurs de sa vie.
+\par
+\par Quelques minutes s'\'e9coul\'e8rent, \endash des ann\'e9es, des si\'e8cles\~!
+\par
+\par A son grand \'e9tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage reposait de nouveau sur un terrain solide.
+\par
+\par Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui fut imm\'e9diatement appliqu\'e9 sur les yeux, et il se sentit brusquement attir\'e9 au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'oblig\'e8
+rent \'e0 s'arr\'eater.
+\par
+\par \'ab\~S'il s'agit de mourir enfin, s'\'e9cria-t-il, je ne vous demande pas de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort\~!
+\par
+\par \endash Soit\~! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn\'e9 le d\'e9sire\~!\~\'bb
+\par
+\par Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach\'e9. Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui\'85
+\par
+\par \'c9tait-il le jouet d'un r\'eave\~? Une table, somptueusement servie, \'e9tait l\'e0, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non occup\'e9
+es semblaient demander deux derniers convives.
+\par
+\par \'ab\~Vous\~! vous\~! Mes amis, mes chers amis\~! Est-ce bien vous que je vois\~?\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo avec un accent impossible \'e0 rendre.
+\par
+\par Mais non\~! Il ne s'abusait pas. C'\'e9tait Wang, le philosophe\~! C'\'e9taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-l\'e0 m\'eames qu'il avait trait\'e9s, deux mois auparavant, sur le bateau-fleurs de la rivi\'e8
+re des Perles, ses compagnons de jeunesse, les t\'e9moins de ses adieux \'e0 la vie de gar\'e7on\~!
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il \'e9tait chez lui, dans la salle \'e0 manger de son yamen de Shang-Ha\'ef\~!
+\par
+\par \'ab\~Si c'est toi\~! s'\'e9cria-t-il en s'adressant \'e0 Wang, si ce n'est pas ton ombre, parle-moi\'85
+\par
+\par \endash C'est moi-m\'eame, ami, r\'e9pondit le philosophe. Pardonneras-tu \'e0 ton vieux ma\'eetre, la derni\'e8re et un peu rude le\'e7on de philosophie qu'il ait d\'fb te donner\~?
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang\~!
+\par
+\par \endash C'est moi, r\'e9pondit Wang, moi qui ne m'\'e9tais charg\'e9 de la mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charge\'e2t pas\~! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'\'e9tais pas ruin\'e9, et qu'un moment viendrait o\'f9
+ tu ne voudrais plus mourir\~! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera d\'e9sormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider \'e0 te faire comprendre, en te mettant en pr\'e9
+sence de la mort, quel est le prix de la vie\~! Si, au milieu de terribles angoisses, je t'ai laiss\'e9 et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien que mon c\'9cur en saign\'e2t, presque au-del\'e0 de ce qu'il \'e9
+tait humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'\'e9tait apr\'e8s le bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa poitrine.
+\par
+\par \'ab\~Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, tr\'e8s \'e9mu, si encore j'avais couru tout seul\~! Mais quel mal je t'ai donn\'e9\~! Combien il t'a fallu courir toi-m\'eame, et quel bain je t'ai forc\'e9 de prendre au pont de Palikao\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! celui-l\'e0, par exemple, r\'e9pondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie\~! J'avais tr\'e8s chaud et l'eau \'e9tait tr\'e8s froide\~! Mais bah\~! je m'en suis tir\'e9\~! On
+ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres\~!
+\par
+\par \endash Pour les autres\~! dit Kin-Fo d'un air grave.
+\par
+\par \endash Oui\~! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire\~! Le secret du bonheur est l\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Soun entrait alors, p\'e2le comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son ma\'eetre, l'infortun\'e9 valet avait d\'fb refaire toute cette travers\'e9e de Fou-Ning \'e0 Shang-Ha\'ef
+, et dans quelles conditions\~! On en pouvait juger \'e0 sa mine\~!
+\par
+\par Kin-Fo, apr\'e8s s'\'eatre arrach\'e9 aux \'e9treintes de Wang, serrait la main de ses amis.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, j'aime mieux cela\~! dit-il. J'ai \'e9t\'e9 un fou jusqu'ici\~!\'85
+\par
+\par \endash Et tu peux redevenir un sage\~! r\'e9pondit le philosophe.
+\par
+\par \endash J'y t\'e2cherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer \'e0 mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a \'e9t\'e9 pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le n\'e9
+gliger. Qu'est d\'e9cid\'e9ment devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang\~? Est-elle vraiment sortie de tes mains\~? Je ne serais pas f\'e2ch\'e9 de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore\~
+! Lao-Shen, s'il en est encore d\'e9tenteur, ne peut attacher aucune importance \'e0 ce chiffon de papier, et je trouverais f\'e2cheux qu'il p\'fbt tomber entre des mains\'85 peu d\'e9licates\~!\~\'bb
+\par
+\par Sur ce, tout le monde se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \'ab\~Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a d\'e9cid\'e9ment gagn\'e9 \'e0 ses m\'e9saventures d'\'eatre devenu un homme d'ordre\~! Ce n'est plus notre indiff\'e9rent d'autrefois\~! Il pense en homme rang\'e9\~!
+\par
+\par \endash Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre\~! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai br\'fbl\'e9e, et que j'en aurai vu les cendres dispers\'e9es \'e0 tous les vents\~!
+\par
+\par \endash S\'e9rieusement, tu tiens donc \'e0 ta lettre\~?\'85 reprit Wang.
+\par
+\par \endash Certes, r\'e9pondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut\'e9 de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, mon cher \'e9l\'e8ve, il n'y a \'e0 ton d\'e9sir qu'un emp\'eachement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre\'85
+\par
+\par \endash Vous ne l'avez plus\~!
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Vous l'avez d\'e9truite\~?
+\par
+\par \endash Non\~! H\'e9las\~! non\~!
+\par
+\par \endash Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore \'e0 d'autres mains\~?
+\par
+\par \endash Oui\~!
+\par
+\par \endash A qui\~? \'e0 qui\~? dit vivement Kin-Fo, dont la patience \'e9tait \'e0 bout. Oui\~! A qui\~?
+\par
+\par \endash A quelqu'un qui a tenu \'e0 ne la rendre qu'\'e0 toi-m\'eame\~!\~\'bb
+\par
+\par En ce moment, la charmante L\'e9-ou, qui, cach\'e9e derri\'e8re un paravent, n'avait rien perdu de cette sc\'e8ne, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de d\'e9fi.
+\par
+\par Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+\par
+\par \'ab\~Non pas\~! Un peu de patience encore, s'il vous pla\'eet\~! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derri\'e8re le paravent. Les affaires avant tout, \'f4 mon sage mari\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, lui mettant la lettre sous les yeux\~: \'ab\~Mon petit fr\'e8re cadet reconna\'eet-il son \'9cuvre\~?
+\par
+\par \endash Si je la reconnais\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu \'e9crire cette sotte lettre\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, donc, avant tout, r\'e9pondit L\'e9-ou, ainsi que vous en avez t\'e9moign\'e9 le tr\'e8s l\'e9gitime d\'e9sir, d\'e9chirez-la, br\'fblez-la, an\'e9antissez-la, cette lettre imprudente\~! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait \'e9
+crite\~!
+\par
+\par \endash Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumi\'e8re le l\'e9ger papier, mais, \'e0 pr\'e9sent, \'f4 mon cher c\'9cur\~! permettez \'e0 votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de pr\'e9
+sider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur\~!
+\par
+\par \endash Et nous aussi\~! s'\'e9cri\'e8rent les cinq convives. Cela donne tr\'e8s faim d'\'eatre tr\'e8s contents\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, l'interdiction imp\'e9riale \'e9tant lev\'e9e, le mariage s'accomplissait.
+\par
+\par Les deux \'e9poux s'aimaient\~! Ils devaient s'aimer toujours\~!
+\par
+\par Mille et dix mille f\'e9licit\'e9s les attendaient dans la vie\~!
+\par
+\par Il faut aller en Chine pour voir cela\~!
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+\par by Jules Verne
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
+\par
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+\par
+\par
+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+\par }{
+\par }} \ No newline at end of file
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+Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne
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+Title: Les tribulations d'un chinois en Chine
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: November 26, 2004 [EBook #14162]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+
+Jules Verne
+LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
+
+
+(1875)
+
+
+Table des matires
+
+I OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
+PEU PEU
+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
+PLUS NETTE
+III O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
+LA VILLE DE SHANG-HA
+IV DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
+JOURS DE RETARD
+V DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
+RECEVOIR
+VI QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE
+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE
+VIII O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT
+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE
+SURPRENDRA PEUT-TRE PAS LE LECTEUR
+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU
+NOUVEAU CLIENT DE LA CENTENAIRE
+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT
+L'AVENTURE
+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES
+DU CENTENAIRE
+XIV O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
+UNE SEULE
+XV QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
+LECTEUR
+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
+DE PLUS BELLE
+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+XVIII O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE
+DE LA SAM-YEP
+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
+SAM-YEP, NI POUR SON QUIPAGE
+XX O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
+APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
+EXTRME SATISFACTION
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAON PEU INATTENDUE!
+
+
+
+I
+OU LA PERSONNALIT ET LA NATIONALIT DES PERSONNAGES SE DGAGENT
+PEU PEU
+
+Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'cria l'un des
+convives, accoud sur le bras de son sige dossier de marbre, en
+grignotant une racine de nnuphar au sucre.
+
+-- Et du mauvais aussi! rpondit, entre deux quintes de toux, un
+autre, que le piquant d'un dlicat aileron de requin avait failli
+trangler!
+
+-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus g, dont le
+nez supportait une norme paire de lunettes larges verres,
+montes sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'trangler,
+et demain tout passe comme passent les suaves gorges de ce
+nectar! C'est la vie, aprs tout!
+
+Et cela dit, cet picurien, d'humeur accommodante, avala un verre
+d'un excellent vin tide, dont la lgre vapeur s'chappait
+lentement d'une thire de mtal.
+
+Quant moi, reprit un quatrime convive, l'existence me parait
+trs acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
+de ne rien faire!
+
+-- Erreur! riposta le cinquime. Le bonheur est dans l'tude et le
+travail. Acqurir la plus grande somme possible de connaissances,
+c'est chercher se rendre heureux!...
+
+-- Et apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
+
+-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
+
+-- Et quelle en est la fin?
+
+-- La sagesse n'a pas de fin! rpondit philosophiquement l'homme
+aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
+suprme!
+
+Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement
+l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est--dire
+la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
+politesse. Indiffrent et distrait, celui-ci coutait sans rien
+dire toute cette dissertation interpocula.
+
+Voyons! Que pense notre hte de ces divagations aprs boire?
+Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
+ou contre?
+
+L'amphitryon croquait nonchalamment quelques ppins de pastques;
+il se contenta, pour toute rponse, d'avancer ddaigneusement les
+lvres, en homme qui semble ne prendre intrt rien.
+
+Peuh! fit-il.
+
+C'est, par excellence, le mot des indiffrents. Il dit tout et ne
+dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
+les dictionnaires du globe. C'est une moue articule.
+
+Les cinq convives que traitait cet ennuy le pressrent alors
+d'arguments, chacun en faveur de sa thse. On voulait avoir son
+opinion. Il se dfendit d'abord de rpondre, et finit par affirmer
+que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'tait une
+invention assez insignifiante, peu rjouissante en somme!
+
+Voil bien notre ami!
+
+-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
+troubl son repos!
+
+-- Et quand il est jeune!
+
+-- Jeune et bien portant!
+
+-- Bien portant et riche!
+
+-- Trs riche!
+
+-- Plus que trs riche!
+
+-- Trop riche peut-tre!
+
+Ces interpellations s'taient croises comme les ptards d'un feu
+d'artifice, sans mme amener un sourire sur l'impassible
+physionomie de l'amphitryon. Il s'tait content de hausser
+lgrement les paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
+ft-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas mme
+coup les premires pages!
+
+Et, cependant, cet indiffrent comptait trente et un ans au plus,
+il se portait merveille, il possdait une grande fortune, son
+esprit n'tait pas sans culture, son intelligence s'levait au-
+dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque tant
+d'autres pour tre un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
+l'tait-il pas?
+
+Pourquoi?
+
+La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
+comme un coryphe du choeur antique: Ami, dit-il, si tu n'es pas
+heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a t que
+ngatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant. Pour en
+bien jouir, il faut en avoir t priv quelquefois. Or, tu n'as
+jamais t malade... je veux dire: tu n'as jamais t malheureux!
+C'est l ce qui manque ta vie. Qui peut apprcier le bonheur, si
+le malheur ne l'a jamais touch, ne ft-ce qu'un instant!
+
+Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
+levant son verre plein d'un champagne puis aux meilleures
+marques: Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hte, dit-
+il, et quelques douleurs sa vie!
+
+Aprs quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+
+L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
+apathie habituelle.
+
+O se tenait cette conversation? tait-ce dans une salle manger
+europenne, Paris, Londres, Vienne, Ptersbourg? Ces six
+convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
+ou du Nouveau Monde? Quels taient ces gens qui traitaient ces
+questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
+
+En tout cas, ce n'taient pas des Franais, puisqu'ils ne
+parlaient pas politique!
+
+Les six convives taient attabls dans un salon de moyenne
+grandeur, luxueusement dcor. A travers le lacis des vitres
+bleues ou oranges se glissaient, cette heure, les derniers
+rayons du soleil. Extrieurement la baie des fentres, la brise
+du soir balanait des guirlandes de fleurs naturelles ou
+artificielles, et quelques lanternes multicolores mlaient leurs
+ples lueurs aux lumires mourantes du jour. Au-dessus, la crte
+des baies s'enjolivait d'arabesques dcoupes, enrichies de
+sculptures varies, reprsentant des beauts clestes et
+terrestres, animaux ou vgtaux d'une faune et d'une flore
+fantaisistes.
+
+Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
+larges glaces double biseau. Au plafond, une punka, agitant
+ses ailes de percale peinte rendait supportable la temprature
+ambiante.
+
+La table, c'tait un vaste quadrilatre en laque noire. Pas de
+nappe sa surface, qui refltait les nombreuses pices
+d'argenterie et de porcelaine comme et fait une tranche du plus
+pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrs de papier,
+orns de devises, dont chaque invit avait prs de lui une
+provision suffisante. Autour de la table se dressaient des siges
+ dossiers de marbre, bien prfrables sous cette latitude aux
+revers capitonns de l'ameublement moderne.
+
+Quant au service, il tait fait par des jeunes filles, fort
+avenantes, dont les cheveux noirs s'entremlaient de lis et de
+chrysanthmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
+coquettement contourns leurs bras. Souriantes et enjoues,
+elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
+l'autre, elles agitaient gracieusement un large ventail, qui
+ravivait les courants d'air dplacs par la punka du plafond.
+
+Le repas n'avait rien laiss dsirer. Qu'imaginer de plus
+dlicat que cette cuisine la fois propre et savante? Le Bignon
+de l'endroit, sachant qu'il s'adressait des connaisseurs,
+s'tait surpass dans la confection des cent cinquante plats dont
+se composait le menu du dner.
+
+Au dbut et comme entre de jeu, figuraient des gteaux sucrs, du
+caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hutres de
+Ning-Po. Puis se succdrent, courts intervalles, des oeufs
+pochs de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
+oeufs brouills, des fricasses de ging-seng, des oues
+d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
+ttards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragot, des gsiers de
+moineau et des yeux de mouton piqus d'une pointe d'ail, des
+ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
+d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucres
+de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
+d'arachides, amandes sales, mangues savoureuses, fruits du long-
+yen chair blanche, et du lit-chi pulpe ple, chtaignes
+d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
+d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros
+de bire, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
+l'invitable riz, pouss entre les lvres des convives l'aide de
+petits btonnets, allait couronner au dessert la savante
+ordonnance.
+
+Le moment vint enfin o les jeunes servantes apportrent, non pas
+de ces bols la mode europenne, qui contiennent un liquide
+parfum, mais des serviettes imbibes d'eau chaude, que chacun des
+convives se passa sur la figure avec la plus extrme satisfaction.
+
+Ce n'tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
+farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+
+En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
+le salon. Les chanteuses taient jeunes, jolies, de tenue modeste
+et dcente. Mais quelle musique et quelle mthode! Des
+miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit,
+s'levant en notes aigus jusqu'aux dernires limites de
+perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
+les cordes s'enchevtraient dans les fils de l'archet, guitares
+recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
+ressemblant de petits pianos portatifs, ils taient dignes des
+chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient grand fracas.
+
+Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
+programme de son rpertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
+laissait carte blanche, ses musiciens jourent le Bouquet des dix
+Fleurs, morceau trs la mode alors, dont raffolait le beau
+monde.
+
+Puis, la troupe chantante et excutante, bien paye d'avance, se
+retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
+encore une importante rcolte dans les salons voisins.
+
+Les six convives quittrent alors leur sige, mais uniquement pour
+passer d'une table une autre, -- ce qu'ils firent non sans
+grandes crmonies et compliments de toutes sortes.
+
+Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse
+couvercle, agrmente du portrait de Bdhidharama, le clbre
+moine bouddhiste, dbout sur son radeau lgendaire. Chacun reut
+aussi une pince de th, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
+bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitt.
+
+Quel th! Il n'tait pas craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
+qui l'avait fourni, l'et falsifi par le mlange malhonnte de
+feuilles trangres, ni qu'il et dj subi une premire infusion
+et ne ft plus bon qu' balayer les tapis, ni qu'un prparateur
+indlicat l'et teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
+le bleu de Prusse!
+
+C'tait le th imprial dans toute sa puret. C'taient ces
+feuilles prcieuses semblables la fleur elle-mme, ces feuilles
+de la premire rcolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
+l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
+mains soigneusement gantes, ont seuls le droit de cueillir!
+
+Un Europen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
+clbrer cette boisson, que les six convives humaient petites
+gorges, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
+avaient l'habitude.
+
+C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en taient plus apprcier
+les dlicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
+socit, richement vtus de la han-chaol, lgre chemisette, du
+ma-coual, courte tunique, de la haol, longue robe se
+boutonnant sur le ct; ayant aux pieds babouches jaunes et
+chaussettes piques, aux jambes pantalons de soie que serrait la
+taille une charpe glands, sur la poitrine le plastron de soie
+finement brod, l'ventail la ceinture, ces aimables personnages
+taient ns au pays mme o l'arbre th donne une fois l'an sa
+moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
+des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
+ailerons de requin, ils l'avaient savour comme il le mritait
+pour la dlicatesse de ses prparations; mais son menu, qui et
+tonn un tranger, n'tait pas pour les surprendre.
+
+En tout cas, ce quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
+ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o
+ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
+traits, ce jour-l, ils l'apprirent alors.
+
+Les tasses taient encore pleines. Au moment de vider la sienne
+pour la dernire fois, l'indiffrent, s'accoudant sur la table,
+les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: Mes amis,
+coutez-moi sans rire. Le sort en est jet. Je vais introduire
+dans mon existence un lment nouveau, qui en dissipera peut-tre
+la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
+l'apprendra. Ce dner, auquel je vous ai convis, est mon dner
+d'adieu la vie de garon. Dans quinze jours, je serai mari,
+et...
+
+-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'cria l'optimiste.
+Regarde! Les pronostics sont pour toi!
+
+En effet, tandis que les lampes crpitaient en jetant de ples
+lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fentres, et
+les petites feuilles de th flottaient perpendiculairement dans
+les tasses. Autant d'heureux prsages qui ne pouvaient tromper!
+
+Aussi, tous de fliciter leur hte, qui reut ces compliments avec
+la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
+personne, destine au rle d'lment nouveau, dont il avait fait
+choix, aucun n'eut l'indiscrtion de l'interroger ce sujet.
+
+Cependant, le philosophe n'avait pas ml sa voix au concert
+gnral des flicitations. Les bras croiss, les yeux demi clos,
+un sourire ironique sur les lvres, il ne semblait pas plus
+approuver les complimenteurs que le compliment.
+
+Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'paule, et, d'une
+voix qui semblait moins calme que d'habitude: Suis-je donc trop
+vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non.
+
+-- Trop jeune?
+
+-- Pas davantage.
+
+-- Tu trouves que j'ai tort?
+
+-- Peut-tre!
+
+-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
+pour me rendre heureux.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?...
+
+-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'tre!
+S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer deux, c'est
+pire!
+
+-- Je ne serai donc jamais heureux?...
+
+-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
+
+-- Le malheur ne peut m'atteindre!
+
+-- Tant pis, car alors tu es incurable!
+
+-- Ah! ces philosophes! s'cria le plus jeune des convives. Il ne
+faut pas les couter. Ce sont des machines thories! Ils en
+fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien
+l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
+n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
+disent nos potes, puissent les deux phnix t'apparatre toujours
+tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hte!
+
+-- Et moi, rpondit le philosophe, je bois la prochaine
+intervention de quelque divinit protectrice, qui, pour le rendre
+heureux, le fasse passer par l'preuve du malheur!
+
+Sur ce toast assez bizarre, les convives se levrent,
+rapprochrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
+moment de la lutte; puis, aprs les avoir successivement baisss
+et remonts en inclinant la tte, ils prirent cong les uns des
+autres.
+
+A la description du salon dans lequel ce repas a t donn, au
+menu exotique qui le composait, l'habillement des convives,
+leur manire de s'exprimer, peut-tre aussi la singularit de
+leurs thories, le lecteur a devin qu'il s'agissait de Chinois,
+non de ces Clestials qui semblent avoir t dcolls d'un
+paravent ou tre en rupture de potiche, mais de ces modernes
+habitants du Cleste Empire, dj europenniss par leurs
+tudes, leurs voyages, leurs frquentes communications avec les
+civiliss de l'Occident.
+
+En effet, c'tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
+rivire des Perles Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn de
+l'insparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
+meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrime
+classe bouton bleu, Yin-Pang, riche ngociant en soieries de la
+rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettr.
+
+Et cela se passait le vingt-septime jour de la quatrime lune,
+pendant la premire de ces cinq veilles, qui se partagent si
+potiquement les heures de la nuit chinoise.
+
+
+II
+DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSS D'UNE FAON
+PLUS NETTE
+
+Si Kin-Fo avait donn ce dner d'adieu ses amis de Canton, c'est
+que c'tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
+qu'il avait pass une partie de son adolescence. Des nombreux
+camarades que doit compter un jeune homme riche et gnreux, les
+quatre invits du bateau-fleurs taient les seuls qui lui
+restassent cette poque. Quant aux autres, disperss aux hasards
+de la vie, il et vainement cherch les runir.
+
+Kin-Fo habitait alors Shang-Ha, et, pour faire changer d'air
+son ennui, il tait venu le promener pendant quelques jours
+Canton. Mais, ce soir mme, il devait prendre le steamer qui fait
+escale aux points principaux de la cte et revenir tranquillement
+ son yamen.
+
+Si Wang avait accompagn Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
+quittait jamais son lve, auquel les leons ne manquaient pas. A
+vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
+de sentences perdues; mais la machine thories -- ainsi que
+l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.
+
+Kin-Fo tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
+tend se transformer, et qui ne se sont jamais rallis aux
+Tartares. On n'et pas rencontr son pareil dans les provinces du
+Sud, o les hautes et basses classes se sont plus intimement
+mlanges avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son pre ni par
+sa mre, dont les familles, depuis la conqute, se tenaient
+l'cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
+Grand, bien bti, plutt blanc que jaune, les sourcils tracs en
+droite ligne, les yeux disposs suivant l'horizontale et se
+relevant peine vers les tempes, le nez droit, la face non
+aplatie, il et t remarqu mme auprs des plus beaux spcimens
+des populations de l'Occident.
+
+En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'tait que par son
+crne soigneusement ras, son front et son cou sans un poil, sa
+magnifique queue, qui, prenant naissance l'occiput, se droulait
+sur son dos comme un serpent de jais. Trs soign de sa personne,
+il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
+lvre suprieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
+dessous le point d'orgue de l'criture musicale. Ses ongles
+s'allongeaient de plus d'un centimtre, preuve qu'il appartenait
+bien cette catgorie de gens fortuns qui peuvent vivre sans
+rien faire. Peut-tre, aussi, la nonchalance de sa dmarche, le
+hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore ce comme il
+faut qui se dgageait de toute sa personne.
+
+D'ailleurs Kin-Fo tait n Pking, avantage dont les Chinois se
+montrent trs fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
+rpondre: Je suis d'En-Haut!. C'tait Pking, en effet, que
+son pre Tchoung-Hou demeurait au moment de sa naissance, et il
+avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer dfinitivement
+Shang-Ha.
+
+Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
+possdait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
+le commerce. Pendant les premires annes de sa carrire, tout ce
+que produit ce riche territoire si peupl, papiers de Swatow,
+soieries de Sou-Tchou, sucres candis de Formose, ths de Hankow
+et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
+de Yunanne, tout fut pour lui lment de ngoce et matire
+trafic. Sa principale maison de commerce, son hong tait
+Shang-Ha mais il possdait des comptoirs Nan-King, Tien-Tsin,
+ Macao, Hong-Kong. Trs ml au mouvement europen, c'taient
+les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'tait
+le cble lectrique qui lui donnait le cours des soieries Lyon
+et de l'opium Calcutta. Aucun de ces agents du progrs, vapeur
+ou lectricit, ne le trouvait rfractaire, ainsi que le sont la
+plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
+gouvernement, dont ce progrs diminue peu peu le prestige.
+
+Bref, Tchoung-Hou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
+commerce avec l'intrieur de l'Empire que dans ses transactions
+avec les maisons portugaises, franaises, anglaises ou amricaines
+de Shang-Ha de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o Kin-Fo
+venait au monde, sa fortune dpassait dj quatre cent mille
+dollars.
+
+Or, pendant les annes qui suivirent, cette pargne allait tre
+double, grce la cration d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
+appeler le commerce des coolies du Nouveau Monde.
+
+On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
+et hors de proportion avec l'tendue de ce vaste territoire,
+diversement mais potiquement nomm Cleste Empire, Empire du
+Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+
+On ne l'value pas moins de trois cent soixante millions
+d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
+terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
+Chine, mme avec ses nombreuses rizires, ses immenses cultures de
+millet et de bl, ne suffit pas le nourrir. De l un trop-plein
+qui ne demande qu' s'chapper par ces troues que les canons
+anglais et franais ont faites aux murailles matrielles et
+morales du Cleste Empire.
+
+C'est vers l'Amrique du Nord et principalement sur l'tat de
+Californie, que s'est dvers ce trop-plein. Mais cela s'est fait
+avec une telle violence, que le Congrs a d prendre des mesures
+restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomme la
+peste jaune. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
+d'migrants chinois aux tats-Unis n'auraient pas sensiblement
+amoindri la Chine, et c'et t l'absorption de la race anglo-
+saxonne au profit de la race mongole.
+
+Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste chelle. Ces
+coolies, vivant d'une poigne de riz, d'une tasse de th et d'une
+pipe de tabac, aptes tous les mtiers, russirent rapidement au
+lac Sal, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'tat de
+Californie, o ils abaissrent considrablement le prix de la
+main-d'oeuvre.
+
+Des compagnies se formrent donc pour le transport de ces
+migrants si peu coteux. On en compta cinq, qui opraient le
+racolage dans cinq provinces du Cleste Empire, et une sixime,
+fixe San Francisco. Les premires expdiaient, la dernire
+recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
+rexpdiait.
+
+Ceci demande une explication.
+
+Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
+chez les Mlicains, nom qu'ils donnent aux populations des
+tats-Unis, mais une condition, c'est que leurs cadavres seront
+fidlement ramens la terre natale pour y tre enterrs. C'est
+une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
+non, qui oblige les compagnies envers l'migrant, et rien ne
+saurait la faire luder.
+
+Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
+de fonds particuliers, est-elle charge de frter les navires
+cadavres, qui repartent pleines charges de San Francisco pour
+Shang-Ha, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
+source de bnfices.
+
+L'habile et entreprenant Tchoung-Hou sentit cela. Au moment o il
+mourut, en 1866, il tait directeur de la compagnie de Kouang-
+Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
+des Fonds des Morts, San Francisco.
+
+Ce jour-l, Kin-Fo, n'ayant plus ni pre ni mre, hritait d'une
+fortune value quatre millions de francs place en actions de
+la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+
+Au moment o il perdit son pre, le jeune hritier, g de dix-
+neuf ans, se ft trouv seul, s'il n'et eu Wang, l'insparable
+Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+
+Or, qu'tait ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
+de Shang-Ha. Il avait t le commensal du pre avant d'tre celui
+du fils. Mais d'o venait-il? A quel pass pouvait-on le
+rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
+Hou et Kin-Fo auraient seuls pu rpondre.
+
+Et s'ils avaient jug convenable de le faire ce qui n'tait pas
+probable, voici ce que l'on et appris: Personne n'ignore que la
+Chine est, par excellence, le royaume o les insurrections peuvent
+durer pendant bien des annes, et soulever des centaines de mille
+hommes.
+
+Or, au XVIIe sicle, la clbre dynastie des Ming, d'origine
+chinoise, rgnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
+1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
+qui menaaient la capitale, demanda secours un roi tartare.
+
+Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les rvolts, profita
+de la situation pour renverser celui qui avait implor son aide,
+et proclama empereur son propre fils Chun-Tch.
+
+A partir de cette poque, l'autorit tartare fut substitue
+l'autorit chinoise, et le trne occup par des empereurs
+mantchoux.
+
+Peu peu, surtout dans les classes infrieures de la population,
+les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
+Nord, la sparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
+strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
+particulirement au milieu des provinces septentrionales de
+l'Empire. L se cantonnrent des irrconciliables, qui restrent
+fidles la dynastie dchue.
+
+Le pre de Kin-Fo tait de ces derniers, et il ne dmentit pas les
+traditions de sa famille, qui avait refus de pactiser avec les
+Tartares. Un soulvement contre la domination trangre, mme
+aprs trois cents ans d'exercice, l'et trouv prt agir.
+
+Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
+opinions politiques.
+
+Or, en 1860, rgnait encore cet empereur S'Hine-Fong, qui dclara
+la guerre l'Angleterre et la France, -- guerre termine par le
+trait de Pking, le 25 octobre de ladite anne.
+
+Mais, avant cette poque, un formidable soulvement menaait dj
+la dynastie rgnante. Les Tchang-Mao ou Ta-ping, les rebelles
+aux longs cheveux, s'taient empars de Nan-King en 1853 et de
+Shang-Ha en 1855 S'Hine-Fong mort, son jeune fils eut fort
+faire pour repousser les Ta-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
+prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-tre
+n'et-il pu sauver son trne.
+
+C'est que ces Ta-ping, ennemis dclars des Tartares, fortement
+organiss pour la rbellion, voulaient remplacer la dynastie des
+Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
+la premire bannire noire, charge de tuer; la seconde
+bannire rouge, charge d'incendier; la troisime bannire
+jaune, charge de piller; la quatrime bannire blanche, charge
+d'approvisionner les trois autres.
+
+Il y eut d'importantes oprations militaires dans le Kiang-Sou.
+Sou-Tchou et Kia-Hing, cinq lieues de Shang-Ha, tombrent au
+pouvoir des rvolts et furent repris, non sans peine, par les
+troupes impriales. Shang-Ha, trs menace tait mme attaque,
+le 18 aot 1860, au moment o les gnraux Grant et Montauban,
+commandant l'arme anglo-franaise, canonnaient les forts du Pe-
+Ho.
+
+Or, cette poque, Tchoung-Hou, le pre de Kin-Fo, occupait une
+habitation prs de Shang-Ha, non loin du magnifique pont que les
+ingnieurs chinois avaient jet sur la rivire de Sou-Tchou. Ce
+soulvement des Ta-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
+puisqu'il tait principalement dirig contre la dynastie tartare.
+
+Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 aot, aprs que
+les rebelles eurent t rejets hors de Shang-Ha, la porte de
+l'habitation de Tchoung-Hou s'ouvrit brusquement.
+
+Un fuyard, ayant pu dpister ceux qui le poursuivaient, vint
+tomber aux pieds de Tchoung-Hou. Ce malheureux n'avait plus une
+arme pour se dfendre. Si celui auquel il venait demander asile le
+livrait la soldatesque impriale, il tait perdu.
+
+Le pre de Kin-Fo n'tait pas homme trahir un Tai-ping, qui
+avait cherch refuge dans sa maison.
+
+Il referma la porte et dit: Je ne veux pas savoir, je ne saurai
+jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o tu viens! Tu es mon
+hte, et, par cela seul, en sret chez moi.
+
+Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
+avait peine la force.
+
+Ton nom? lui demanda Tchoung-Hou.
+
+-- Wang.
+
+C'tait Wang, en effet, sauv par la gnrosit de Tchoung-Hou,
+gnrosit qui aurait cot la vie ce dernier, si l'on avait
+souponn qu'il donnt asile un rebelle. Mais Tchoung-Hou tait
+de ces hommes antiques, qui tout hte est sacr.
+
+Quelques annes aprs, le soulvement des rebelles tait
+dfinitivement rprim. En 1864, l'empereur Ta-ping, assig dans
+Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
+Impriaux.
+
+Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
+Jamais il n'eut rpondre sur son pass.
+
+Personne ne l'interrogea cet gard. Peut-tre craignait-on d'en
+apprendre trop! Les atrocits commises par les rvolts avaient
+t, dit-on, pouvantables. Sous quelle bannire avait servi Wang,
+la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
+l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
+appartenu qu' la colonne de ravitaillement.
+
+Wang, enchant de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
+de cette hospitalire maison. Aprs la mort de Tchoung-Hou, son
+fils n'eut garde de se sparer de lui, tant il tait habitu la
+compagnie de cet aimable personnage.
+
+Mais, en vrit, l'poque o commence cette histoire, qui et
+jamais reconnu un ancien Ta-ping, un massacreur, un pillard ou un
+incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
+ans, ce moraliste lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevs
+vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
+couleur peu voyante, sa ceinture releve sur la poitrine par un
+commencement d'obsit, sa coiffure rgle suivant le dcret
+imprial, c'est--dire un chapeau de fourrure aux bords dresss le
+long d'une calotte d'o s'chappaient des houppes de filets
+rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
+de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
+mille caractres de l'criture chinoise, d'un lettr du dialecte
+suprieur, d'un premier laurat de l'examen des docteurs, ayant le
+droit de passer sous la grande porte de Pking, rserve au Fils
+du Ciel?
+
+Peut-tre, aprs tout, oubliant un pass plein d'horreur, le
+rebelle s'tait-il bonifi au contact de l'honnte Tchoung-Hou,
+et avait-il tout doucement bifurqu sur le chemin de la
+philosophie spculative! Et voil pourquoi ce soir-l, Kin-Fo et
+Wang, qui ne se quittaient jamais, taient ensemble Canton,
+pourquoi, aprs ce dner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
+quais la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
+ Shang-Ha.
+
+Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux mme.
+
+Wang, regardant droite, gauche, philosophant la lune, aux
+toiles, passait en souriant sous la porte de l'ternelle
+Puret, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
+de l'ternelle joie, dont les battants lui semblaient ouverts
+sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
+les tours de la pagode des Cinq Cents Divinits.
+
+Le steamer Perma tait l, sous pression. Kin-Fo et Wang
+s'installrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
+courant du fleuve des Perles, qui entrane quotidiennement avec la
+fange de ses berges des corps de supplicis, imprima au bateau une
+extrme vitesse. Le steamer passa comme une flche entre les
+ruines laisses et l par les canons franais, devant la pagode
+ neuf tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, prs de
+Whampoa, o mouillent les plus gros btiments, entre les lots et
+les estacades de bambous des deux rives.
+
+Les cent cinquante kilomtres, c'est--dire les trois cent
+soixante-quinze lis, qui sparent Canton de l'embouchure du
+fleuve, furent franchis dans la nuit.
+
+Au lever du soleil, le Perma dpassait la Gueule-du-Tigre, puis
+les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'le de Hong-
+Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
+dans la brume matinale, et, aprs la plus heureuse des traverses,
+Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jauntres du fleuve
+Bleu, dbarquaient Shang-Ha, sur le littoral de la province de
+Kiang-Nan.
+
+
+III
+O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
+VILLE DE SHANG-HA
+
+Un proverbe chinois dit: Quand les sabres sont rouills et les
+bches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
+pleins. Quand les degrs des temples sont uss par les pas des
+fidles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
+mdecins vont pied et les boulangers cheval, L'Empire est bien
+gouvern. Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
+ tous les tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
+un o ce desideratum soit encore loin de se raliser, c'est
+prcisment le Cleste Empire. L, ce sont les sabres qui
+reluisent et les bches qui se rouillent, les prisons qui
+regorgent et les greniers qui se dsemplissent. Les boulangers
+chment plus que les mdecins, et, si les pagodes attirent les
+fidles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prvenus ni
+de plaideurs.
+
+D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrs,
+qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
+l'est l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
+provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
+Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Core, les les Liou-Tchou,
+etc., ne peut tre que trs imparfaitement administr. Si les
+Chinois s'en doutent bien un peu, les trangers ne se font aucune
+illusion cet gard. Seul, peut-tre, l'empereur, enferm dans
+son palais, dont il franchit rarement les portes, l'abri des
+murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, pre et mre de ses
+sujets, faisant ou dfaisant les lois son gr, ayant droit de
+vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
+naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
+fronts se tranent dans la poussire, trouve que tout est pour le
+mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait mme pas essayer
+de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
+jamais.
+
+Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut tre
+gouvern l'europenne qu' la chinoise? On serait tent de le
+croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha, mais en
+dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
+maintient dans une sorte d'autonomie trs apprcie.
+
+Shang-Ha, la ville proprement dite, est situe sur la rive gauche
+de la petite rivire Houang-Pou, qui, se runissant angle droit
+avec le Wousung, va se mler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
+de l se perd dans la mer jaune.
+
+C'est un ovale, couch du nord au sud, enceint de hautes
+murailles, perc de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
+Rseau inextricable de ruelles dalles, que les balayeuses
+mcaniques s'useraient nettoyer; boutiques sombres sans
+devantures ni talages, o fonctionnent des boutiquiers nus
+jusqu' la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, peine
+des cavaliers; quelques temples indignes ou chapelles trangres;
+pour toutes promenades, un jardin-th et un champ de parade
+assez marcageux, tabli sur un sol de remblai, comblant
+d'anciennes rizires et sujet aux manations paludennes;
+travers ces rues, au fond de ces maisons troites, une population
+de deux cent mille habitants, telle est cette cit d'une
+habitabilit peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
+importance commerciale.
+
+L, en effet, aprs le trait de Nan-King, les trangers eurent
+pour la premire fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
+grande porte ouverte, en Chine, au trafic europen. Aussi, en
+dehors de Shang-Ha et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
+concd, moyennant une rente annuelle, trois portions de
+territoire aux Franais, aux Anglais et aux Amricains, qui sont
+au nombre de deux mille environ.
+
+De la concession franaise, il y a peu dire. C'est la moins
+importante. Elle confine presque l'enceinte nord de la ville, et
+s'tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la spare du
+territoire anglais. L s'lvent les glises des lazaristes et des
+jsuites, qui possdent aussi, quatre milles de Shang-Ha, le
+collge de Tsikav, o ils forment des bacheliers chinois. Mais
+cette petite colonie franaise n'gale pas ses voisines beaucoup
+prs. Des dix maisons de commerce, fondes en 1861, il n'en reste
+plus que trois, et le Comptoir d'escompte a mme prfr s'tablir
+sur la concession anglaise.
+
+Le territoire amricain occupe la partie en retour sur le Wousung.
+Il est spar du territoire anglais par le Sou-Tchou-Creek, que
+traverse un pont de bois. L se voient l'htel Astor, l'glise des
+Missions; l se creusent les docks installs pour la rparation
+des navires europens.
+
+Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
+contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
+quais, maisons vrandas et jardins, palais des princes du
+commerce, l'Oriental Bank, le hong de la clbre maison Dent
+avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
+Jardyne, des Russel et autres grands ngociants, le club Anglais,
+le thtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
+bibliothque, tel est l'ensemble de cette riche cration des
+Anglo-Saxons, qui a justement mrit le nom de colonie modle.
+
+C'est pourquoi, sur ce territoire privilgi, sous le patronage
+d'une administration librale, ne s'tonnera-t-on pas de trouver,
+ainsi que le dit M. Lon Rousset, une ville chinoise d'un
+caractre tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
+ailleurs.
+
+Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'tranger, arriv par la
+route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
+dvelopper au souffle de la mme brise, les trois couleurs
+franaises et le yacht du Royaume-Uni, les toiles amricaines
+et la croix de Saint-Andr, jaune sur fond vert, de l'Empire des
+Fleurs.
+
+Quant aux environs de Shang-Ha, pays plat, sans un arbre, coup
+d'troites routes empierres et de sentiers tracs angles
+droits, trou de citernes et d' arroyos distribuant l'eau
+d'immenses rizires, sillonn de canaux portant des jonques qui
+drivent au milieu des champs, comme les gribanes travers les
+campagnes de la Hollande, c'tait une sorte de vaste tableau, trs
+vert de ton, auquel et manqu son cadre.
+
+Le Perma, son arrive, avait accost le quai du port indigne,
+devant le faubourg Est de Shang-Ha. C'est l que Wang et Kin-Fo
+dbarqurent dans l'aprs-midi.
+
+Le va-et-vient des gens affairs tait norme sur la rive,
+indescriptible sur la rivire. Les jonques par centaines, les
+bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites la
+godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
+formaient comme une ville flottante, o vivait une population
+maritime qu'on ne peut valuer moins de quarante mille mes, --
+population maintenue dans une situation infrieure et dont la
+partie aise ne peut s'lever jusqu' la classe des lettrs ou des
+mandarins.
+
+Les deux amis s'en allrent en flnant sur le quai, au milieu de
+la foule htroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
+d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
+bonzes, lamas, prtres catholiques, vtus la chinoise avec queue
+et ventail, soldats indignes, ti-paos, les sergents de ville
+de l'endroit, et compradores, sortes de commis-courtiers, qui
+font les affaires des ngociants europens.
+
+Kin-Fo, son ventail la main, promenait sur la foule son regard
+indiffrent, et ne prenait aucun intrt ce qui se passait
+autour de lui. Ni le son mtallique des piastres mexicaines, ni
+celui des tals d'argent, ni celui des sapques de cuivre, que
+vendeurs et chalands changeaient avec bruit, n'auraient pu le
+distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
+faubourg tout entier.
+
+Wang, lui, avait dploy son vaste parapluie jaune, dcor de
+monstres noirs, et, sans cesse orient, comme doit l'tre un
+Chinois de race, il cherchait partout matire quelque
+observation.
+
+En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
+hasard, une douzaine de cages en bambous, o grimaaient des
+ttes de criminels, qui avaient t excuts la veille.
+
+Peut-tre, dit-il, y aurait-il mieux faire que d'abattre des
+ttes! Ce serait de les rendre plus solides!
+
+Kin-Fo n'entendit sans doute pas la rflexion de Wang, qui l'et
+certainement tonn de la part d'un ancien Ta-ping.
+
+Tous deux continurent suivre le quai, en tournant les murailles
+de la ville chinoise.
+
+A l'extrmit du faubourg, au moment o ils allaient mettre le
+pied sur la concession franaise, un indigne, vtu d'une longue
+robe bleue, frappant d'un petit bton une corne de buffle qui
+rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+
+Un sien-cheng, dit le philosophe.
+
+-- Que nous importe! rpondit Kin-Fo.
+
+-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
+occasion, au moment de te marier!
+
+Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+
+Le sien-cheng est une sorte de prophte populaire, qui, pour
+quelques sapques, fait mtier de prdire l'avenir. Il n'a
+d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
+petit oiseau, cage qu'il accroche l'un des boutons de sa robe,
+et un jeu de soixante-quatre cartes, reprsentant des figures de
+dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
+gnralement superstitieux, ne font point fi des prdictions du
+sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au srieux.
+
+Sur un signe de Wang, celui-ci tala terre un tapis de
+cotonnade, y dposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
+le disposa sur le tapis, de manire que les figures fussent
+invisibles.
+
+La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
+choisit une des cartes, et rentra, aprs avoir reu un grain de
+riz pour rcompense.
+
+Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
+et une devise, crite en kunanrima, cette langue mandarine du
+Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+
+Et alors, s'adressant Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
+prdit ce que ses confrres de tous pays prdisent invariablement
+sans se compromettre, savoir, qu'aprs quelque preuve
+prochaine, il jouirait de dix mille annes de bonheur.
+
+Une, rpondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
+reste!
+
+Puis, il jeta terre un tal d'argent, sur lequel le prophte se
+prcipita comme un chien affam sur un os moelle.
+
+De pareilles aubaines ne lui taient pas ordinaires.
+
+Cela fait, Wang et son lve se dirigrent vers la colonie
+franaise, le premier songeant cette prdiction qui s'accordait
+avec ses propres thories sur le bonheur, le second sachant bien
+qu'aucune preuve ne pouvait l'atteindre.
+
+Ils passrent ainsi devant le consulat de France, remontrent
+jusqu'au ponceau jet, sur Yang-King-Pang, traversrent le
+ruisseau, prirent obliquement travers le territoire anglais, de
+manire gagner le quai du port europen.
+
+Midi sonnait alors. Les affaires, trs actives pendant la matine,
+cessrent comme par enchantement. La journe commerciale tait
+pour ainsi dire termine, et le calme allait succder au
+mouvement, mme dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
+rapport.
+
+En ce moment, quelques navires trangers arrivaient au port, la
+plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
+bien le dire, sont chargs d'opium. Cette abrutissante substance,
+ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
+d'affaires qui dpasse deux cent soixante millions de francs et
+rapporte trois cents pour cent de bnfice. En vain le
+gouvernement chinois a-t-il voulu empcher l'importation de
+l'opium dans le Cleste Empire. La guerre de 1841 et le trait de
+Nan-King ont donn libre entre la marchandise anglaise et gain
+de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
+si le gouvernement de Pking a t jusqu' dicter la peine de
+mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
+accommodements moyennant finance avec les dpositaires de
+l'autorit. On croit mme que le mandarin gouverneur de Shang-Ha
+encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
+les agissements de ses administrs.
+
+Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient cette
+dtestable habitude de fumer l'opium, qui dtruit tous les
+ressorts de l'organisme et conduit rapidement la mort.
+
+Aussi, jamais une once de cette substance n'tait-elle entre dans
+la riche habitation, o les deux amis arrivaient, une heure aprs
+avoir dbarqu sur le quai de Shang-Ha Wang -- ce qui aurait
+encore surpris de la part d'un ex-Ta-ping -- n'avait pas manqu
+de dire: Peut-tre y aurait-il mieux faire que d'importer
+l'abrutissement tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
+philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
+philosophes!
+
+
+IV
+DANS LEQUEL KIN-FO REOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DJ HUIT
+JOURS DE RETARD
+
+Un yamen est un ensemble de constructions varies, ranges suivant
+une ligne parallle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
+pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
+le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang lev et
+appartient l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
+Clestials d'en possder en toute proprit, et c'tait un de ces
+somptueux htels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+
+Wang et son lve s'arrtrent la porte principale, ouverte au
+front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
+constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+
+Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'et t celle
+d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup la premire
+place sous l'auvent dcoup et peinturlur de la porte. L, de
+nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrs
+qui auraient eu rclamer justice. Mais, au lieu de ce tambour
+des plaintes, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entre du
+yamen, et contenaient du th froid, incessamment renouvel par les
+soins de l'intendant. Ces jarres taient la disposition des
+passants, gnrosit qui faisait honneur Kin-Fo. Aussi tait-il
+bien vu, comme on dit, de ses voisins de l'Est et de l'Ouest.
+
+A l'arrive du matre, les gens de la maison accoururent la
+porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,
+portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,
+veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la
+domesticit chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.
+Une dizaine de coolies, engags au mois pour les gros ouvrages, se
+tenaient un peu en arrire.
+
+L'intendant souhaita la bienvenue au matre du logis.
+
+Celui-ci fit peine un signe de la main et passa rapidement.
+
+Soun? dit-il seulement.
+
+Soun! rpondit Wang en souriant. Si Soun tait l, ce ne serait
+plus Soun!
+
+-- O est Soun? rpta Kin-Fo.
+
+L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce
+qu'tait devenu Soun.
+
+Or, Soun n'tait rien moins que le premier valet de chambre,
+spcialement attach la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
+pouvait en aucune faon se passer.
+
+Soun tait-il donc un domestique modle? Non.
+
+Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohrent,
+maladroit de ses mains et de sa langue, foncirement gourmand,
+lgrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l, mais
+fidle, en somme, et le seul, aprs tout, qui et le don
+d'mouvoir son matre.
+
+Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fcher contre
+Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'tait autant de pris
+sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en
+mouvement. Un serviteur hyginique, on le voit.
+
+D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques
+chinois, venait de lui-mme au-devant de la correction, quand il
+l'avait mrite. Son matre ne la lui pargnait pas.
+
+Les coups de rotin pleuvaient sur ses paules, ce dont Soun se
+proccupait peu. Mais, quoi il se montrait infiniment plus
+sensible, c'tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait
+subir la queue natte qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il
+s'agissait de quelque faute grave.
+
+Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient ce bizarre
+appendice. La perte de la queue, c'est la premire punition qu'on
+applique aux criminels! C'est un dshonneur pour la vie! Aussi, le
+malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'tre condamn
+en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au
+service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Cleste
+Empire -- mesurait un mtre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il
+n'en restait plus que cinquante-sept centimtres.
+
+A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entirement chauve!
+
+Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
+maison, traversrent le jardin, dont les arbres, encaisss pour la
+plupart dans des vases en terre cuite, et taills avec un art
+surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
+fantastiques. Puis, ils contournrent le bassin, peupl de
+gouramis et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait
+sous les larges fleurs rouge ple du nelumbo, le plus beau des
+nnuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salurent un
+hiroglyphique quadrupde, peint en couleurs violentes sur un mur
+ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivrent enfin la
+porte de la principale habitation du yamen.
+
+C'tait une maison compose d'un rez-de-chausse et d'un tage,
+leve sur une terrasse laquelle six gradins de marbre donnaient
+accs. Des claies de bambous taient tendues comme des auvents
+devant les portes et les fentres, afin de rendre supportable la
+temprature dj excessive, en favorisant l'aration intrieure.
+Le toit plat contrastait avec le fatage fantaisiste des pavillons
+sems et l dans l'enceinte du yamen, et dont les crneaux, les
+tuiles multicolores, les briques dcoupes en fines arabesques,
+amusaient le regard.
+
+Au-dedans, l'exception des chambres spcialement rserves au
+logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'taient que salons entours de
+cabinets cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des
+guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences
+morales dont les Clestials ne sont point avares. Partout, des
+siges bizarrement contourns, en terre cuite ou en porcelaine, en
+bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins
+d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes
+aux formes varies, aux verres nuancs de couleurs tendres, et
+plus harnaches de glands, de franges et de houppes qu'une mule
+espagnole; partout aussi, de ces petites tables th qu'on
+appelle tcha-ki, complment indispensable d'un mobilier chinois.
+Quant aux ciselures d'ivoire et d'caille, aux bronzes niells,
+aux brle-parfum, aux laques agrmentes de filigranes d'or en
+relief, aux jades blanc laiteux et vert meraude, aux vases ronds
+ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux
+porcelaines plus recherches encore de la dynastie des Yen, aux
+maux cloisonns roses et jaunes translucides, dont le secret est
+introuvable aujourd'hui, on et, non pas perdu, mais pass des
+heures les compter.
+
+Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise
+allie au confort europen.
+
+En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses gots le prouvent -- tait
+un homme de progrs. Aucune invention moderne des Occidentaux ne
+le trouvait rfractaire leur importation.
+
+Il appartenait la catgorie de ces Fils du Ciel, trop rares
+encore, que sduisent les sciences physiques et chimiques.
+
+Il n'tait donc pas de ces barbares qui couprent les premiers
+fils lectriques que la maison Reynolds voulut tablir jusqu'au
+Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrive des
+malles anglaises et amricaines, ni de ces mandarins arrirs,
+qui, pour ne pas laisser le cble sous-marin de Shang-Ha Hong-
+Kong s'attacher un point quelconque du territoire, obligrent
+les lectriciens le fixer sur un bateau flottant en pleine
+rivire!
+
+Non! Kin-Fo se joignait ceux de ses compatriotes qui
+approuvaient le gouvernement d'avoir fond les arsenaux et les
+chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingnieurs franais.
+Aussi possdait-il des actions de la compagnie de ces steamers
+chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha dans un
+intrt purement national, et tait-il intress dans ces
+btiments grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou
+quatre jours sur la malle anglaise.
+
+On a dit que le progrs matriel s'tait introduit jusque dans son
+intrieur. En effet, des appareils tlphoniques mettaient en
+communication les divers btiments de son yamen. Des sonnettes
+lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la
+saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus
+avis en cela que ses concitoyens, qui glent devant l'tre vide
+sous leur quadruple vtement. Il s'clairait au gaz tout comme
+l'inspecteur gnral des douanes de Pking, tout comme le
+richissime M. Yang, principal propritaire des monts-de-pit de
+l'Empire du Milieu! Enfin, ddaignant l'emploi surann de
+l'criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --
+on le verra bientt -- avait adopt le phonographe, rcemment
+port par Edison au dernier degr de la perfection.
+
+Ainsi donc, l'lve du philosophe Wang avait, dans la partie
+matrielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce
+qu'il fallait pour tre heureux! Et il ne l'tait pas! Il avait
+Soun pour dtendre son apathie quotidienne, et Soun mme ne
+suffisait pas lui donner le bonheur!
+
+Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'tait jamais
+o il aurait d tre, ne se montrait gure! Il devait sans doute
+avoir quelque grave faute se reprocher, quelque grosse
+maladresse commise en l'absence de son matre, et s'il ne
+craignait pas pour ses paules, habitues au rotin domestique,
+tout portait croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+
+Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
+s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix
+indiquait une impatience mal contenue.
+
+-- Soun! avait rpt Wang, dont les bons conseils et les
+objurgations taient toujours rests sans effet sur l'incorrigible
+valet.
+
+-- Que l'on dcouvre Soun et qu'on me l'amne! dit Kin-Fo en
+s'adressant l'intendant, qui mit tout son monde la recherche
+de l'introuvable.
+
+Wang et Kin-Fo restrent seuls.
+
+La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui
+rentre son foyer de prendre quelque repos.
+
+-- Soyons sages! rpondit simplement l'lve de Wang.
+
+Et, aprs avoir serr la main du philosophe, il se dirigea vers
+son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+
+Kin-Fo, une fois seul, s'tendit sur un de ces moelleux divans de
+fabrication europenne, dont un tapissier chinois n'et jamais su
+disposer le confortable capitonnage. L, il se prit songer. Fut-
+ce son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait
+faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,
+puisqu'il tait la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette
+gracieuse personne ne demeurait pas Shang-Ha. Elle habitait
+Pking, et Kin-Fo se dit mme qu'il serait convenable de lui
+annoncer, en mme temps que son retour Shang-Ha, son arrive
+prochaine dans la capitale du Cleste Empire. Si mme il marquait
+un certain dsir, une lgre impatience de la revoir, cela ne
+serait pas dplac. Trs certainement, il prouvait une vritable
+affection pour elle! Wang le lui avait bien dmontr d'aprs les
+plus indiscutables rgles de la logique, et cet lment nouveau
+introduit dans son existence pourrait peut-tre en dgager
+l'inconnue...c'est--dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-
+Fo rvait dj les yeux ferms, et il se ft tout doucement
+endormi, s'il n'et senti une sorte de chatouillement sa main
+droite.
+
+Instinctivement, ses doigts se refermrent et saisirent un corps
+cylindrique lgrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils
+avaient certainement l'habitude de manier.
+
+Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'tait un rotin qui s'tait gliss
+dans sa main droite, et, en mme temps, ces mots, prononcs d'un
+ton rsign, se faisaient entendre: Quand monsieur voudra! Kin-
+Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
+rotin correcteur.
+
+Soun tait devant lui, demi courb, dans la posture d'un
+patient, prsentant ses paules. Appuy d'une main sur le tapis de
+la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+
+Enfin, te voil! dit Kin-Fo.
+
+-- Ai ai ya! rpondit Soun. Je n'attendais mon matre qu' la
+troisime veille! Quand monsieur voudra!
+
+Kin-Fo jeta le rotin terre. Soun, si jaune qu'il ft
+naturellement, parvint cependant plir!
+
+Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le matre, c'est
+que tu mrites mieux que cela! Qu'y a-t-il?
+
+-- Cette lettre!...
+
+-- Parle donc! s'cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui
+prsentait Souri.
+
+-- J'ai bien maladroitement oubli de vous la remettre avant votre
+dpart pour Canton!
+
+-- Huit jours de retard, coquin!
+
+-- J'ai eu tort, mon matre!
+
+-- Viens ici!
+
+-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
+Ai ai ya! Ce dernier cri tait un cri de dsespoir. Kin-Fo avait
+saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affils, il
+venait d'en trancher l'extrme bout.
+
+Il faut croire que les pattes repoussrent instantanment au
+malencontreux crabe, car il dtala prestement, non sans avoir
+ramass sur le tapis le morceau de son prcieux appendice.
+
+De cinquante-sept centimtres, la queue de Soun se trouvait
+rduite cinquante-quatre.
+
+Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'tait rejet sur le divan
+et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrive depuis
+huit jours. Il n'en voulait Soun que de sa ngligence, non du
+retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intresser?
+Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une motion.
+Une motion lui!
+
+Il la regardait donc, mais distraitement.
+
+L'enveloppe, faite d'une toile empese, montrait l'adresse -- et
+au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,
+portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres
+de deux et de Six cents.
+
+Cela indiquait qu'elle venait des tats-Unis d'Amrique.
+
+Bon! fit Kin-Fo, en haussant les paules, une lettre de mon
+correspondant de San Francisco!
+
+Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+
+En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?
+
+Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient
+tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque
+Californienne, que ses actions avaient mont de quinze ou vingt
+pour cent, que les dividendes distribuer dpasseraient ceux de
+l'anne prcdente, etc.!
+
+Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'taient
+vraiment pas pour l'mouvoir!
+
+Toutefois, quelques minutes aprs, Kin-Fo reprit la lettre et en
+dchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses
+yeux n'en cherchrent d'abord que la signature.
+
+C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut
+que me parler d'affaires! A demain les affaires!
+
+Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
+regard fut tout coup frapp par un mot soulign plusieurs fois
+au recto de la deuxime page. C'tait le mot passif, sur lequel
+le correspondant de San Francisco avait videmment voulu attirer
+l'attention de son client de Shang-Ha.
+
+Kin-Fo reprit alors la lettre son dbut, et la lut de la
+premire la dernire ligne, non sans un certain sentiment de
+curiosit, qui devait surprendre de sa part.
+
+Un instant, ses sourcils se froncrent; mais une sorte de
+ddaigneux sourire se dessina sur ses lvres, lorsqu'il eut achev
+sa lecture.
+
+Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
+s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
+communication directe avec Wang. Il porta mme le cornet sa
+bouche, et fut sur le point de faire rsonner le sifflet d'appel;
+mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et
+revint s'tendre sur le divan.
+
+Peuh! fit-il.
+
+Tout Kin-Fo tait dans ce mot.
+
+Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intresse que moi
+dans tout cela!
+
+Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle
+tait pose une bote oblongue, prcieusement cisele.
+
+Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrta.
+
+Que me disait sa dernire lettre? murmura-t-il.
+
+Et, au lieu de lever le couvercle de la bote, il poussa un
+ressort, fix l'une des extrmits. Aussitt une voix douce de
+se faire entendre!
+
+Mon petit frre an! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur
+Mei-houa la premire lune, comme la fleur de l'abricotier la
+deuxime, comme la fleur du pcher la troisime! Mon cher coeur,
+de pierre prcieuse, vous mille, vous dix mille bonjours!...
+
+C'tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe rptait
+les tendres paroles.
+
+Pauvre petite soeur cadette! dit Kin-Fo.
+
+Puis, ouvrant la bote, il retira de l'appareil le papier, zbr
+de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la
+lointaine voix, et le remplaa par un autre.
+
+Le phonographe tait alors perfectionn un point qu'il suffisait
+de parler voix haute pour que la membrane ft impressionne et
+que le rouleau, m par un mouvement d'horlogerie, enregistrt les
+paroles sur le papier de l'appareil.
+
+Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours
+calme, on n'et pu reconnatre sous quelle impression de joie ou
+de tristesse il formulait sa pense.
+
+Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.
+Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le
+papier spcial sur lequel l'aiguille, actionne par la membrane,
+avait trac des rainures obliques, correspondant aux paroles
+prononces; puis, plaant ce papier dans une enveloppe qu'il
+cacheta, il crivit de droite gauche l'adresse que voici:
+Madame L-ou, Avenue de Cha-Coua Pking. Un timbre lectrique
+fit aussitt accourir celui des domestiques qui tait charg de la
+correspondance. Ordre lui fut donn de porter immdiatement cette
+lettre la poste.
+
+Une heure aprs, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses
+bras son tchou-fou-jen, sorte d'oreiller de bambou tress, qui
+maintient dans les lits chinois une temprature moyenne, trs
+apprciable sous ces chaudes latitudes.
+
+
+V
+DANS LEQUEL L-OU REOIT UNE LETTRE QU'ELLE ET PRFR NE PAS
+RECEVOIR
+
+Tu n'as pas encore de lettre pour moi?
+
+-- Eh! non, madame!
+
+-- Que le temps me parat long, vieille mre!
+
+Ainsi, pour la dixime fois de la journe, parlait la charmante
+L-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua,
+Pking. La vieille mre qui lui rpondait, et laquelle elle
+donnait cette qualification usite en Chine pour les servantes
+d'un ge respectable, c'tait la grognonne et dsagrable Mlle
+Nan.
+
+L-ou avait pous dix-huit ans un lettr de premier grade, qui
+collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+
+Ce savant avait le double de son ge et mourut trois ans aprs
+cette union disproportionne.
+
+La jeune veuve s'tait donc trouve seule au monde, lorsqu'elle
+n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage
+qu'il fit Pking, vers cette poque.
+
+Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiffrent
+lve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout
+doucement l'ide de modifier les conditions de sa vie en
+devenant le mari de la jolie veuve.
+
+L-ou ne fut point insensible la proposition qui lui fut faite.
+Et voil comment le mariage, dcid pour la plus grande
+satisfaction du philosophe, devait tre clbr ds que Kin-Fo,
+aprs avoir pris Shang-Ha les dispositions ncessaires, serait
+de retour Pking.
+
+Il n'est pas commun, dans le Cleste Empire, que les veuves se
+remarient, -- non qu'elles ne le dsirent autant que leurs
+similaires des contres occidentales, mais parce que ce dsir
+trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception la rgle,
+c'est que Kin-Fo, on le sait, tait un original. L-ou remarie,
+il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les pa-lous,
+arcs commmoratifs que l'empereur fait quelquefois lever en
+l'honneur des femmes clbres par leur fidlit l'poux dfunt;
+telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le
+tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,
+la veuve Yen-Tchiang, qui se dfigura en signe de douleur
+conjugale. Mais L-ou pensa qu'il y avait mieux faire de ses
+vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obissance, qui est
+tout le rle de la femme dans la famille chinoise, renoncer
+parler des choses du dehors, se conformer aux prceptes du livre
+Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur
+les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considration dont
+jouit l'pouse, qui, dans les classes leves, n'est point une
+esclave, comme on le croit gnralement. Aussi, L-ou,
+intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait
+tenir dans la vie du riche ennuy et se sentant attire vers lui
+par le dsir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, tait
+toute rsigne son nouveau sort.
+
+Le savant, sa mort, avait laiss la jeune veuve dans une
+situation de fortune aise, quoique mdiocre. La maison de
+l'avenue Cha-Coua tait donc modeste. L'insupportable Nan en
+composait tout le domestique, mais L-ou tait faite ses
+regrettables manires, qui ne sont point spciales aux servantes
+de l'Empire des Fleurs.
+
+C'tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de
+prfrence. L'ameublement en aurait sembl fort simple, n'eussent
+t les riches prsents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient
+de Shang-Ha. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres
+un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait
+accapar l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles trs
+chinoises, chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues
+quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se
+dployaient, comme de grands papillons aux ailes tendues, des
+ventails venus de la clbre cole de Swatow. D'une suspension de
+porcelaine s'chappaient d'lgants festons de ces fleurs
+artificielles, si admirablement fabriques avec la moelle de
+l'Arabia papyrifera de l'le de Formose, et qui rivalisaient
+avec les blancs nnuphars, les jaunes chrysanthmes et les lis
+rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinires en bois
+finement fouill. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous
+tresss des fentres ne laissaient passer qu'une lumire adoucie,
+et tamisaient, en les grenant pour ainsi dire, les rayons
+solaires. Un magnifique cran, fait de grandes plumes d'pervier,
+dont les taches, artistement disposes, figuraient une large
+pivoine -- cet emblme de la beaut dans l'Empire des Fleurs -,
+deux volires en forme de pagode, vritables kalidoscopes des
+plus clatants oiseaux de l'Inde, quelques timaols oliens,
+dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets
+enfin auxquels se rattachait une pense de l'absent, compltaient
+la curieuse ornementation de ce boudoir.
+
+Pas encore de lettre, Nan?
+
+-- Eh non! madame! pas encore!
+
+C'tait une charmante jeune femme que cette jeune L-ou.
+
+Jolie, mme pour des yeux europens, blanche et non jaune, elle
+avait de doux yeux se relevant peine vers les tempes, des
+cheveux noirs orns de quelques fleurs de pcher fixes par des
+pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils
+ peine estomps d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne
+mettait ni crpi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,
+ainsi que le font gnralement les beauts du Cleste Empire, ni
+rond de carmin sur sa lvre infrieure, ni petite raie verticale
+entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour
+impriale dpense annuellement pour dix millions de sapques. La
+jeune veuve n'avait que faire de ces ingrdients artificiels. Elle
+sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, ds lors, pouvait
+ddaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de
+chez elle.
+
+Quant la toilette de L-ou, rien de plus simple et de plus
+lgant. Une longue robe quatre fentes, ourle d'un large galon
+brod, sous cette robe une jupe plisse, la taille un plastron
+agrment de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach
+la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de
+jolies pantoufles ornes de perles: il n'en fallait pas plus la
+jeune veuve pour tre charmante, si l'on ajoute que ses mains
+taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ross,
+dans de petits tuis d'argent, cisels avec un art exquis.
+
+Et ses pieds? Eh bien, ses pieds taient petits, non par suite de
+cette coutume de dformation barbare qui tend heureusement se
+perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode
+dure depuis sept cents ans dj, et elle est probablement due
+quelque princesse estropie. Dans son application la plus simple,
+oprant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en
+laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de
+tronc de cne, gne absolument la marche, prdispose l'anmie et
+n'a pas mme pour raison d'tre, comme on a pu le croire, la
+jalousie des poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis
+la conqute tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises
+sur dix, ayant t soumises ds le premier ge cette suite
+d'oprations douloureuses, qui entranent la dformation du pied.
+
+Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
+encore L-ou. Voyez donc, vieille mre.
+
+-- C'est tout vu! rpondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui
+sortit de la chambre en grommelant.
+
+L-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+
+C'tait encore penser Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire
+de ces chaussures d'toffe, dont la fabrication est presque
+uniquement rserve la femme dans les mnages chinois, quelque
+classe qu'elle appartienne.
+
+Mais l'ouvrage lui tomba bientt des mains. Elle se leva, prit
+dans une bonbonnire deux ou trois pastques, qui craqurent sous
+ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code
+d'instructions dont toute honnte pouse doit faire sa lecture
+habituelle.
+
+De mme que le printemps est pour le travail la saison favorable,
+de mme l'aube est le moment le plus propice de la journe.
+
+Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs
+du sommeil.
+
+Soignez le mrier et le chanvre.
+
+Filez avec zle la soie et le coton.
+
+La vertu des femmes est dans l'activit et l'conomie.
+
+Les voisins feront votre loge...
+
+Le livre se ferma bientt. La tendre L-ou ne songeait mme pas
+ce qu'elle lisait.
+
+O est-il? se demanda-t-elle. Il a d aller Canton! Est-il de
+retour Shang-Ha? Quand arrivera-t-il Pking? La mer lui a-t-
+elle t propice? Que la desse Koanine lui vienne en aide!
+
+Ainsi disait l'inquite jeune femme. Puis, ses yeux se portrent
+distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille
+petits morceaux rapports, une sorte de mosaque d'toffe la
+mode portugaise, o se dessinaient le canard mandarin et sa
+famille, symbole de la fidlit.
+
+Enfin elle s'approcha d'une jardinire et cueillit une fleur au
+hasard.
+
+Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblme du
+printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune
+chrysanthme, emblme de l'automne et de la tristesse!
+
+Elle voulut ragir contre l'anxit qui, maintenant, l'envahissait
+tout entire. Son luth tait l; ses doigts en firent rsonner les
+cordes; ses lvres murmurrent les premires paroles du chant des
+Mains-unies, mais elle ne put continuer.
+
+Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je
+les lisais, l'me mue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne
+s'adressaient qu' mes yeux, c'tait sa voix mme que je pouvais
+entendre! L, cet appareil me parlait comme s'il et t prs de
+moi!
+
+Et L-ou regardait un phonographe, pos sur un guridon de laque,
+en tout semblable celui dont Kin-Fo se servait Shang-Ha. Tous
+deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutt entendre leurs voix,
+malgr la distance qui les sparait... Mais, aujourd'hui encore,
+comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait
+plus rien des penses de l'absent.
+
+En ce moment, la vieille mre entra.
+
+La voil, votre lettre! dit-elle.
+
+Et Nan sortit, aprs avoir remis L-ou une enveloppe timbre de
+Shang-Ha.
+
+Un sourire se dessina sur les lvres de la jeune femme. Ses yeux
+brillrent d'un plus vif clat.
+
+Elle dchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la
+contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...
+
+Ce n'tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un
+de ces papiers rainures obliques, qui, ajusts dans l'appareil
+phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix
+humaine.
+
+Ah! j'aime encore mieux cela! s'cria joyeusement L-ou. je
+l'entendrai, au moins!
+
+Le papier fut plac sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
+d'horlogerie fit aussitt tourner, et L-ou, approchant son
+oreille, entendit une voix bien connue qui disait: Petite soeur
+cadette, la ruine a emport mes richesses comme le vent d'est
+emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
+une misrable en l'associant ma misre! Oubliez celui que dix
+mille malheurs ont frapp!
+
+Votre dsespr KIN-FO!
+
+Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amre que l'amre
+gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses
+dernires esprances avec la fortune de celui qu'elle aimait!
+L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'tait-il donc jamais
+envol! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!
+Ah! pauvre L-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont
+le fil casse, et qui retombe bris sur le sol!
+
+Nan, appele, entra dans la chambre, haussa les paules et
+transporta sa matresse sur son hang! Mais, bien que ce ft un
+de ces lits-poles, chauffs artificiellement, combien sa couche
+parut froide l'infortune L-ou! Que les cinq veilles de cette
+nuit sans sommeil lui semblrent longues passer!
+
+
+VI
+QUI DONNERA PEUT-TRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE LA CENTENAIRE
+
+Le lendemain, Kin-Fo, dont le ddain pour les choses de ce monde
+ne se dmentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son
+pas toujours gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv au
+pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec
+la concession amricaine, il traversa la rivire et se dirigea
+vers une maison d'assez belle apparence, leve entre l'glise des
+Missions et le consulat des tats-Unis.
+
+Au fronton de cette maison se dveloppait une large plaque de
+cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres
+tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+
+Capital de garantie: 20 millions de dollars.
+
+Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.
+
+Kin-Fo poussa la porte, que dfendait un second battant capitonn,
+et se trouva dans un bureau, divis en deux compartiments par une
+simple balustrade hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des
+livres fermoirs de nickel, une caisse amricaine a secrets se
+dfendant d'elle-mme, deux ou trois tables o travaillaient les
+commis de l'agence, un secrtaire compliqu, rserv l'honorable
+William J. Bidulph, tel tait l'ameublement de cette pice, qui
+semblait appartenir une maison du Broadway, et non une
+habitation btie sur les bords du Wousung.
+
+William J. Bidulph tait l'agent principal, en Chine, de la
+compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le
+sige social se trouvait Chicago. La Centenaire -- un bon titre
+et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, trs renomme
+aux tats-Unis, possdait des succursales et des reprsentants
+dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires normes
+et excellentes, grce ses statuts, trs hardiment et trs
+libralement constitus, qui l'autorisaient assurer tous les
+risques.
+
+Aussi, les Clestials commenaient-ils suivre ce moderne courant
+d'ides, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
+nombre de maisons de l'Empire du Milieu taient garanties contre
+l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
+combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
+signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'cartelait dj
+au fronton des portes shanghaennes, et entre autres, sur les
+pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+
+Ce n'tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre
+l'incendie, que l'lve de Wang venait rendre visite l'honorable
+William J. Bidulph.
+
+Monsieur Bidulph? demanda-t-il en entrant.
+
+William J. Bidulph tait l, en personne comme un photographe
+qui opre lui-mme toujours la disposition du public, -- un
+homme de cinquante ans, correctement vtu de noir, en habit, en
+cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien
+amricain.
+
+A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.
+
+-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha.
+
+-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police
+numro vingt-sept mille deux cent...
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin
+de mes services?
+
+-- Je dsirerais vous parler en particulier, rpondit Kin-Fo.
+
+La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant
+plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le
+chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+
+Le riche client fut donc introduit, avec les gards qui lui
+taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm
+de doubles portes, o l'on et pu comploter le renversement de la
+dynastie des Tsing, sans crainte d'tre entendu des plus fins
+tipaos du Cleste Empire.
+
+Monsieur, dit Kin-Fo, ds qu'il se fut assis dans une chaise
+bascule, devant une chemine chauffe au gaz, je dsirerais
+traiter avec votre Compagnie, et faire assurer mon dcs le
+paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout l'heure le
+montant.
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, rien de plus simple.
+Deux signatures, la vtre et la mienne, au bas d'une police, et
+l'assurance sera faite, aprs quelques formalits prliminaires.
+Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc
+le dsir de ne mourir qu' un ge trs avanc, dsir bien naturel
+d'ailleurs?
+
+-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance
+sur la vie indique chez l'assur la crainte qu'une mort trop
+prochaine...
+
+-- Oh! monsieur! rpondit William J. Bidulph le plus srieusement
+du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de
+la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,
+c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,
+mais il est rare que nos assurs ne dpassent pas la centaine...
+trs rare... trs rare!... Dans leur intrt, nous devrions leur
+arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,
+je vous prviens, monsieur, s'assurer la Centenaire, c'est la
+quasi-certitude d'en devenir un soi-mme!
+
+-- Ah! fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid
+William J. Bidulph.
+
+L'agent principal, srieux comme un ministre, n'avait aucunement
+l'air de plaisanter.
+
+Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je dsire me faire assurer
+pour deux cent mille dollars.
+
+-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars, rpondit
+William J. Bidulph.
+
+Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le
+fit pas mme sourciller.
+
+Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
+toutes les primes payes, quel qu'en soit le nombre, demeurent
+acquises la Compagnie, si la personne sur la tte de laquelle
+repose l'assurance perd la vie par le fait du bnficiaire du
+contrat?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Et quels risques prtendez-vous assurer, mon cher monsieur?
+
+-- Tous.
+
+-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de sjour
+hors des limites du Cleste Empire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de condamnation judiciaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de duel?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de service militaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors les surprimes seront fort leves?
+
+-- Je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Soit.
+
+-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque trs important,
+dont vous ne parlez pas.
+
+-- Lequel?
+
+-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire
+l'autorisaient assurer aussi le suicide?
+
+-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, rpondit William J.
+Bidulph, qui se frottait les mains. C'est mme l une source de
+superbes bnfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients
+sont gnralement des gens qui tiennent la vie, et que ceux qui,
+par une prudence exagre, assurent le suicide, ne se tuent
+jamais.
+
+-- N'importe, rpondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je
+dsire assurer aussi ce risque.
+
+-- A vos souhaits, mais la prime sera considrable!
+
+-- Je vous rpte que je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en
+continuant d'crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de
+suicide...
+
+-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime
+payer? demanda Kin-Fo.
+
+-- Mon cher monsieur, rpondit l'agent principal, nos primes sont
+tablies avec une justesse mathmatique, qui est tout l'honneur
+de la Compagnie. Elles ne sont plus bases, comme elles l'taient
+autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous
+Duvillars?
+
+-- Je ne connais pas Duvillars.
+
+-- Un statisticien remarquable, mais dj ancien... tellement
+ancien, mme, qu'il est mort. A l'poque o il tablit ses
+fameuses tables, qui servent encore l'chelle, de primes de la
+plupart des compagnies europennes, trs arrires, la moyenne de
+la vie tait infrieure ce qu'elle est prsentement grce au
+progrs de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne
+plus leve, et par consquent plus favorable l'assur, qui paie
+moins cher et vit plus longtemps...
+
+-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, dsireux
+d'arrter le verbeux agent, qui ne ngligeait aucune occasion de
+placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrtion de
+vous demander quel est votre ge?
+
+-- Trente et un ans.
+
+-- Eh bien -- trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer
+les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux
+quatre-vingt-trois pour cent. Mais, la Centenaire, ce ne sera
+que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital
+de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+
+-- Et dans les conditions que je dsire? dit Kin-Fo.
+
+-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...
+
+-- Le suicide surtout.
+
+-- Monsieur, rpondit d'un ton aimable William J. Bidulph, aprs
+avoir consult une table imprime la dernire page de son
+carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela moins de vingt-cinq
+pour cent.
+
+-- Ce qui fera?...
+
+-- Cinquante mille dollars.
+
+-- Et comment la prime doit-elle vous tre verse?
+
+-- Tout entire ou fractionne par mois, au gr de l'assur.
+
+-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...
+
+-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils taient
+verss aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient
+jusqu'au 30 juin de la prsente anne.
+
+-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les
+deux premiers mois de la prime.
+
+Et il dposa sur la table une paisse liasse de dollars-papiers
+qu'il tira de sa poche.
+
+Bien... monsieur... trs bien! rpondit William J. Bidulph. Mais,
+avant de signer la police, il y a une formalit remplir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous devez recevoir la visite du mdecin de la Compagnie.
+
+-- A quel propos cette visite?
+
+-- Afin de constater si vous tes solidement constitu, si vous
+n'avez aucune maladie organique qui soit de nature abrger votre
+vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+
+-- A quoi bon! puisque j'assure mme le duel et le suicide, fit
+observer Kin-Fo.
+
+-- Eh! mon cher monsieur, rpondit William J. Bidulph, toujours
+souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous
+emporterait dans quelques mois, nous coterait bel et bien deux
+cent mille dollars!
+
+-- Mon suicide vous les coterait aussi, je suppose!
+
+-- Cher monsieur, rpondit le gracieux agent principal, en prenant
+la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai dj eu l'honneur
+de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais
+qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas
+dfendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande
+discrtion!
+
+-- Ah! fit Kin-Fo.
+
+-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de
+tous les clients de la Centenaire, ce sont prcisment ceux-l qui
+lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,
+pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?
+
+-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?
+
+-- Oh! rpondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de
+vivre trs vieux, en sa qualit de client de la Centenaire!
+
+Il n'y avait pas discuter plus longuement avec l'agent principal
+de la clbre compagnie. Il tait tellement sr de ce qu'il
+disait!
+
+Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette
+assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bnficiaire du
+contrat?
+
+-- Il y aura deux bnficiaires, rpondit Kin-Fo.
+
+-- A parts gales?
+
+-- Non, parts ingales. L'un pour cinquante mille dollars,
+l'autre pour cent cinquante mille.
+
+-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...
+
+-- Wang.
+
+-- Le philosophe Wang?
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Et pour les cent cinquante mille?
+
+-- Mme L-ou, de Pking.
+
+-- De Pking, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire
+les noms des ayants droit. Puis il reprit: Quel est l'ge de
+Mme L-ou?
+
+-- Vingt et un ans, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Oh! fit l'agent, voil une jeune dame qui sera bien vieille,
+quand elle touchera le montant du capital assur!
+
+-- Pourquoi, s'il vous plat?
+
+-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.
+Quant au philosophe Wang?...
+
+-- Cinquante-cinq ans!
+
+-- Eh bien, cet aimable homme est sr, lui, de ne jamais rien
+toucher!
+
+-- On le verra bien, monsieur!
+
+-- Monsieur, rpondit William J. Bidulph, si j'tais cinquante-
+cinq ans l'hritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir
+centenaire, je n'aurais pas la simplicit de compter sur son
+hritage.
+
+-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la
+porte du cabinet.
+
+-- Bien le vtre! rpondit l'honorable William J. Bidulph, qui
+s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+
+Le lendemain, le mdecin de la Compagnie avait fait Kin-Fo la
+visite rglementaire. Corps de fer, muscles d'acier, poumons en
+soufflets d'orgues, disait le rapport.
+
+Rien ne s'opposait ce que la Compagnie traitt avec un assur
+aussi solidement tabli. La police fut donc signe cette date
+par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du
+philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
+reprsentant de la Compagnie. Ni L-ou ni Wang, moins de
+circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que
+Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o la Centenaire
+serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernire
+gnrosit de l'ex- millionnaire.
+
+
+VII
+QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CLESTE EMPIRE
+
+Quoi qu'et pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la
+caisse de la Centenaire tait trs srieusement menace dans ses
+fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'tait pas de ceux dont,
+rflexion faite, on remet indfiniment l'excution. Compltement
+ruin, l'lve de Wang avait formellement rsolu d'en finir avec,
+une existence qui, mme au temps de sa richesse, ne lui laissait
+que tristesse et ennuis.
+
+La lettre remise par Soun, huit jours aprs son arrive, venait de
+San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la
+Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se
+composait en presque totalit, on le sait, d'actions de cette
+banque clbre, si solide jusque-l.
+
+Mais, il n'y avait, pas douter. Si invraisemblable que pt
+paratre cette nouvelle, elle n'tait malheureusement que trop
+vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque
+Californienne venait d'tre confirme par les journaux arrivs
+Shang-Ha. La faillite avait t prononce, et ruinait Kin-Fo de
+fond en comble.
+
+En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-
+il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha, dont la
+vente, presque irralisable, ne lui et, procur que
+d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars verss en prime
+dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie
+des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour mme, lui
+fournirent peine de quoi faire convenablement les choses in
+extremis, c'tait maintenant toute sa fortune.
+
+Un Occidental, un Franais, un Anglais et peut-tre pris
+philosophiquement cette existence nouvelle et cherch refaire sa
+vie dans le travail.
+
+Un Clestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout
+autrement. C'tait la mort volontaire que Kin-Fo, en vritable
+Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen
+de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiffrence qui
+caractrise la race jaune.
+
+Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le
+possde au plus haut degr. Son indiffrence pour la mort est
+vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.
+Condamn, dj entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune
+crainte. Les excutions publiques si frquentes, la vue des
+horribles supplices que comporte l'chelle pnale dans le Cleste
+Empire, ont de bonne heure familiaris les Fils du Ciel avec
+l'ide d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+
+Aussi, ne s'tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
+pense de la mort soit l'ordre du jour et fasse le sujet de bien
+des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus
+ordinaires de la vie. Le culte des anctres se retrouve jusque
+chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o l'on n'ait
+rserv une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane
+misrable o un coin n'ait t gard aux reliques des aeux, dont
+la fte se clbre au deuxime mois. Voil pourquoi on trouve,
+dans le mme magasin o se vendent des lits d'enfants nouveau-ns
+et des corbeilles de mariage, un assortiment vari de cercueils,
+qui forment un article courant du commerce chinois.
+
+L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes
+proccupations des Clestials. Le mobilier serait incomplet si la
+bire manquait la maison paternelle. Le fils se fait un devoir
+de l'offrir de son vivant son pre.
+
+C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bire est dpose
+dans une chambre spciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus
+souvent, quand elle a dj reu la dpouille mortelle, elle est
+conserve pendant de longues annes avec un soin pieux. En somme,
+le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
+contribue rendre plus troits les liens de la famille.
+
+Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grce son temprament, devait
+envisager avec une parfaite tranquillit la pense de mettre fin
+ses jours. Il avait assur le sort des deux tres auxquels
+revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.
+Le suicide ne devait pas mme lui causer un remords. Ce qui est un
+crime dans les pays civiliss d'Occident, n'est plus qu'un acte
+lgitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre
+de l'Asie orientale.
+
+Le parti de Kin-Fo tait donc bien pris, et aucune influence
+n'aurait pu le dtourner de mettre son projet excution, pas
+mme l'influence du philosophe Wang.
+
+Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son
+lve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu qu'une
+chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus
+endurant pour ses sottises quotidiennes.
+
+Dcidment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver
+un meilleur matre, et, maintenant, sa prcieuse queue frtillait
+sur son dos dans une scurit toute nouvelle.
+
+Un dicton chinois dit: Pour tre heureux sur terre, il faut vivre
+ Canton et mourir Liao-Tchou. C'est Canton, en effet, que
+l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est Liao-Tchou
+que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+
+Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne
+maison, de manire que son dernier lit de repos arrivt temps.
+tre correctement couch pour le suprme sommeil est la constante
+proccupation de tout Clestial qui sait vivre.
+
+En mme temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la proprit,
+comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et
+saisiraient au passage un des sept lments dont se compose une
+me chinoise.
+
+On voit que si l'lve du philosophe Wang se montrait indiffrent
+aux dtails de la vie, il l'tait moins pour ceux de la mort.
+
+Cela fait, il n'avait plus qu' rdiger le programme de ses
+funrailles. Donc, ce jour mme, une belle feuille de ce papier,
+dit papier de riz -- la confection duquel le riz est
+parfaitement tranger -, reut les dernires volonts de Kin-Fo.
+
+Aprs avoir lgu la jeune veuve sa maison de Shang-Ha, et
+Wang un portrait de l'empereur Ta-ping, que le philosophe
+regardait toujours avec complaisance -- le tout sans prjudice des
+capitaux assurs par la Centenaire -, Kin-Fo traa d'une main
+ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister
+ses obsques.
+
+D'abord, dfaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des
+amis qu'il avait encore devaient figurer en tte du cortge, tous
+vtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Cleste
+Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau lev depuis longtemps
+dans la campagne de Shang-Ha, se dploierait une double range de
+valets d'enterrement, portant diffrents attributs, parasols
+bleus, hallebardes, mains de justice, crans de soie, criteaux
+avec le dtail de la crmonie, lesdits valets habills d'une
+tunique noire ceinture blanche, et coiffs d'un feutre noir
+aigrette rouge. Derrire le premier groupe d'amis, marcherait un
+guide, carlate des pieds la tte, battant le gong, et prcdant
+le portrait du dfunt, couch dans une sorte de chsse richement
+dcore. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui
+doivent s'vanouir intervalles rguliers sur des coussins
+prpars pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes
+gens, abrits sous un dais bleu et or, smerait le chemin de
+petits morceaux de papier blanc, percs d'un trou comme des
+sapques, et destins distraire les mauvais esprits qui seraient
+tents de se joindre au convoi.
+
+Alors apparatrait le catafalque, norme palanquin tendu d'une
+soie violette, brode de dragons d'or, que cinquante valets
+porteraient sur leurs paules, au milieu d'un double rang de
+bonzes. Les prtres chasubls de robes grises, rouges et jaunes,
+rcitant les dernires prires, alterneraient avec le tonnerre des
+gongs, le glapissement des fltes et l'clatante fanfare des
+trompes longues de six pieds.
+
+A l'arrire, enfin, les voitures de deuil, drapes de blanc,
+fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber
+les dernires ressources de l'opulent dfunt.
+
+En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+
+Bien des enterrements de cette classe circulent dans les rues de
+Canton, de Shang-Ha ou de Pking, et les Clestials n'y voient
+qu'un hommage naturel rendu la personne de celui qui n'est plus.
+
+Le 20 octobre, une caisse, expdie de Liao-Tchou, arriva
+l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha. Elle
+contenait, soigneusement emball, le cercueil command pour la
+circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen
+n'eut lieu d'tre surpris.
+
+On le rpte, pas un Chinois qui ne tienne possder de son
+vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'ternit.
+
+Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchou, fut
+plac dans la chambre des anctres. L, bross, cir, astiqu,
+il et attendu longtemps, sans doute, le jour o l'lve du
+philosophe Wang l'aurait utilis pour son propre compte... Il n'en
+devait pas tre ainsi. Les jours de Kin-Fo taient compts, et
+l'heure tait proche, qui devait le relguer dans la catgorie des
+aeux de la famille.
+
+En effet, c'tait le soir mme que Kin-Fo avait dfinitivement
+rsolu de quitter la vie.
+
+Une lettre de la dsole L-ou arriva dans la journe.
+
+La jeune veuve mettait la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
+possdait. La fortune n'tait rien pour elle! Elle saurait s'en
+passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!
+
+Ne sauraient-ils tre heureux dans une situation plus modeste?
+
+Cette lettre, empreinte de la plus sincre affection, ne put
+modifier les rsolutions de Kin-Fo.
+
+Ma mort seule peut l'enrichir, pensa-t-il.
+
+Restait dcider o et comment s'accomplirait cet acte suprme.
+Kin-Fo prouvait une sorte de plaisir rgler ces dtails. Il
+esprait bien qu'au dernier moment, une motion, si passagre
+qu'elle dt tre, lui ferait battre le coeur!
+
+Dans l'enceinte du yamen s'levaient quatre jolis kiosques,
+dcors avec toute la fantaisie qui distingue le talent des
+ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le
+pavillon du Bonheur, o Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de
+la Fortune, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond ddain;
+le pavillon du Plaisir, dont les portes taient depuis longtemps
+fermes pour lui; le pavillon de Longue Vie, qu'il avait rsolu
+de faire abattre!
+
+Ce fut celui-l que son instinct le porta choisir. Il rsolut de
+s'y enfermer la nuit tombante. C'est l qu'on le retrouverait le
+lendemain, dj heureux dans la mort.
+
+Ce point dcid, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
+japonais, s'trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
+s'ouvrir les veines dans un bain parfum, comme un picurien de la
+Rome antique? Non.
+
+Ces procds auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de
+dsobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
+grains d'opium mlang d'un poison subtil devaient suffire le
+faire passer de ce monde l'autre, sans qu'il en et mme
+conscience, emport peut-tre dans un de ces rves qui
+transforment le sommeil passager en sommeil ternel.
+
+Le soleil commenait dj s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo
+n'avait plus que quelques heures vivre. Il voulut revoir, dans
+une dernire promenade, la campagne de Shang-Ha et ces rives du
+Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen son ennui.
+Seul, sans avoir mme entrevu Wang pendant cette journe, il
+quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais
+sortir.
+
+Le territoire anglais, le petit pont jet sur le creek, la
+concession franaise, furent traverss par lui de ce pas indolent
+qu'il n'prouvait mme pas le besoin de presser cette heure
+suprme. Par le quai qui longe le port indigne, il contourna la
+muraille de Shang-Ha jusqu' la cathdrale catholique romaine,
+dont la coupole domine le faubourg mridional. Alors, il inclina
+vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit
+la pagode de Loung-Hao.
+
+C'tait la vaste et plate campagne, se dveloppant jusqu' ces
+hauteurs ombrages qui limitent la valle du Min, immenses plaines
+marcageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizires. Ici
+et l, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques
+villages misrables dont les huttes de roseaux taient tapisses
+d'une boue jauntre, deux ou trois champs de bl surlevs, pour
+tre l'abri des eaux. Le long des troits sentiers, un grand
+nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,
+s'enfuyaient toutes pattes ou tire-d'aile, lorsque quelque
+passant venait troubler leurs bats.
+
+Cette campagne, richement cultive, dont l'aspect ne pouvait
+tonner un indigne, aurait cependant attir l'attention et peut-
+tre provoqu la rpulsion d'un tranger.
+
+Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.
+Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts
+dfinitivement enterrs, on ne voyait que des piles de botes
+oblongues, des pyramides de bires, tages comme les madriers
+d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des
+villes, n'est qu'un vaste cimetire. Les morts encombrent le
+territoire, aussi bien que les vivants. On prtend qu'il est
+interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une mme dynastie
+occupe le trne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des
+sicles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que
+les cadavres, couchs dans leurs bires, celles-ci peintes de
+vives couleurs, celles-l sombres et modestes, les unes neuves et
+pimpantes, les autres tombant dj en poussire, attendent pendant
+des annes le jour de la spulture.
+
+Kin-Fo n'en tait plus s'tonner de cet tat de choses. Il
+allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.
+Deux trangers, vtus l'europenne, qui l'avaient suivi depuis
+sa sortie du yamen, n'attirrent mme pas son attention. Il ne les
+vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre
+de vue. Ils se tenaient quelque distance, suivant Kin-Fo quand
+celui-ci marchait, s'arrtant ds qu'il suspendait sa marche.
+Parfois, ils changeaient entre eux certains regards, deux ou
+trois paroles, et, bien certainement, ils taient l pour l'pier.
+
+De taille moyenne, n'ayant pas dpass trente ans, lestes, bien
+dcoupls, on et dit deux chiens d'arrt l'oeil vif, aux jambes
+rapides.
+
+Kin-Fo, aprs avoir fait une lieue environ dans la campagne,
+revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+
+Les deux limiers rebroussrent aussitt chemin.
+
+Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus
+misrable aspect, et leur fit l'aumne.
+
+Plus loin, quelques Chinoises chrtiennes -- de celles qui ont t
+formes ce mtier de dvouement par les soeurs de charit
+franaises -- croisrent la route. Elles allaient, une hotte sur
+le dos, et dans ces hottes rapportaient la maison des crches,
+de pauvres tres abandonns. On les a justement nommes les
+chiffonnires d'enfants! Et ces petits malheureux sont-ils autre
+chose que des chiffons jets au coin des bornes!
+
+Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.
+
+Les deux trangers parurent assez surpris de cet acte de la part
+d'un Clestial.
+
+Le soir tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha,
+reprit la route du quai.
+
+La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants
+clataient de toutes parts.
+
+Kin-Fo couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les
+dernires paroles qu'il lui serait donn d'entendre.
+
+Une jeune Tankadre, conduisant son sampan travers les sombres
+eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:
+
+Ma barque, aux fraches couleurs,
+
+Est pare
+
+De mille et dix mille fleurs.
+
+Je l'attends, l'me enivre!
+
+Il doit revenir demain.
+
+Dieu bleu veille!
+
+Que ta main
+
+A son retour le protge,
+
+Et fais que son long chemin
+
+S'abrge!
+
+Il reviendra demain! Et moi, o serais-je, demain? pensa Kin-Fo
+en secouant la tte.
+
+La jeune Tankadre reprit:
+
+Il est all loin de nous,
+
+J'imagine,
+
+Jusqu'au pays des Mantchoux,
+
+Jusqu'aux murailles de
+
+Chine!
+
+Ah! que mon coeur, souvent,
+
+Tressaillait, lorsque le vent,
+
+Se dchanant, faisait rage,
+
+Et qu'il s'en allait, bravant
+
+L'orage!
+
+Kin-Fo coutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+
+La Tankadre finit ainsi:
+
+Qu'as-tu besoin de courir
+
+La fortune?
+
+Loin de moi veux-tu mourir?
+
+Voici la troisime lune!
+
+Viens!
+
+Le bonze nous attend
+
+Pour unir au mme instant
+
+Les deux phnix, nos emblmes!
+
+Viens!
+
+Reviens!
+
+Je t'aime tant,
+
+Et tu m'aimes
+
+Oui! peut-tre! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout
+en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!
+
+Une demi-heure aprs, Kin-Fo rentrait son habitation.
+
+Les deux trangers, qui l'avaient suivi jusque-l, durent
+s'arrter.
+
+Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de Longue Vie,
+en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit
+salon, doucement clair par la lumire d'une lanterne verres
+dpolis.
+
+Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un
+coffret, contenant quelques grains d'opium, mlangs d'un poison
+mortel, un en-cas que le riche ennuy avait toujours sous la
+main.
+
+Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces
+pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs
+d'opium, puis il se disposa l'allumer.
+
+Eh! quoi! dit-il, pas mme une motion, au moment de m'endormir
+pour ne plus me rveiller!
+
+Il hsita un instant.
+
+Non! s'cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le
+parquet. Je la veux, cette suprme motion, ne ft-ce que celle de
+l'attente!... je la veux! je l'aurai!
+
+Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press que
+d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+
+
+VIII
+O KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SRIEUSEMENT
+
+Le philosophe n'tait pas encore couch. tendu sur un divan, il
+lisait le dernier numro de la Gazette de Pking.
+
+Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, trs
+certainement, le journal adressait quelque compliment la
+dynastie rgnante des Tsing.
+
+Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un
+fauteuil, et, sans autre prambule: Wang, dit-il, je viens te
+demander un service.
+
+-- Dix mille services! rpondit le philosophe, en laissant tomber
+le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,
+quels qu'ils soient, je te les rendrai!
+
+-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne
+peut rendre qu'une fois. Aprs celui-l, Wang, je te tiendrai
+quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et
+j'ajoute que tu ne devras mme pas attendre un remerciement de ma
+part.
+
+-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te
+comprendrait pas. De quoi s'agit-il?
+
+-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin.
+
+-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend
+plutt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+
+-- La lettre que j'ai trouve ici notre retour de Canton, reprit
+Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne tait en
+faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui
+peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus
+rien.
+
+-- Ainsi, demanda Wang, aprs avoir bien regard son lve, ce
+n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?
+
+-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret n'effraie aucunement
+d'ailleurs.
+
+-- Bien rpondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je
+n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines t'enseigner la
+sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que vgt sans got, sans
+passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est
+chang! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud aprs lui, il
+arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons
+donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous
+l'apprend: Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de
+la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est
+variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-
+nous?
+
+Et vritablement, Wang, en philosophe pratique, tait prt
+quitter la somptueuse habitation.
+
+Kin-Fo l'arrta.
+
+J'ai dit, reprit-il, que la pauvret ne m'effrayait pas, mais
+j'ajoute que c'est parce que je suis dcid ne point la
+supporter.
+
+-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...
+
+-- Mourir.
+
+-- Mourir! rpondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est
+dcid en finir avec la vie n'en dit rien personne.
+
+-- Ce serait dj fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le
+cdait pas celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort
+me caust au moins une premire et dernire motion. Or, au moment
+d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait
+si peu, que j'ai jet le poison, et je suis venu te trouver!
+
+-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? rpondit Wang en
+souriant.
+
+-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pour me frapper de ta propre main!
+
+A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit mme pas. Mais
+Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un clair dans
+ses yeux. L'ancien Ta-ping se rveillait-il?
+
+Cette besogne dont son lve allait le charger, ne trouverait-elle
+pas en lui une hsitation? Dix-huit annes auraient donc pass sur
+sa tte sans touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!
+Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas mme une
+objection! Il accepterait, sans broncher, de le dlivrer de cette
+existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le
+philosophe!
+
+Mais cet clair s'teignit presque aussitt. Wang reprit sa
+physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus srieuse peut-
+tre.
+
+Et alors, se rasseyant: C'est l le service que tu me demandes?
+dit-il.
+
+-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que
+tu pourrais t'imaginer devoir Tchoung-Hou et son fils.
+
+-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.
+
+-- D'ici au 25 juin, vingt-huitime jour de la sixime lune, tu
+entends bien, Wang, jour o finira ma trente et unime anne, --
+je dois avoir cess de vivre! Il faut que je tomb frapp par toi,
+soit par-devant, soit par-derrire, le jour, la nuit, n'importe
+o, n'importe comment, debout, assis, couch, veill, endormi,
+par le fer ou par le poison! Il faut qu' chacune des quatre-vingt
+mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq
+jours encore, j'aie la pense, et, je l'espre, la crainte, que
+mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi
+ces quatre-vingt mille motions, si bien que, au moment o se
+spareront les sept lments de mon me, je puisse m'crier:
+Enfin, j'ai donc vcu!
+
+Kin-Fo, contre son habitude, avait parl avec une certaine
+animation. On remarquera aussi qu'il avait fix six jours avant
+l'expiration de sa police la limite extrme de son existence.
+C'tait agir en homme prudent, car, faute du versement d'une
+nouvelle prime, un retard et fait dchoir ses ayants droit du
+bnfice de l'assurance.
+
+Le philosophe l'avait cout gravement, jetant la drobe
+quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta-ping, qui ornait
+sa chambre, portrait dont il devait hriter, -- ce qu'il ignorait
+encore.
+
+Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de
+me frapper? demanda Kin-Fo.
+
+Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en tait pas cela prs!
+
+Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les
+bannires des Ta-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,
+cependant, puiser toutes les objections avant de s'engager.
+
+Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Matre t'avait
+rserves d'atteindre l'extrme vieillesse!
+
+-- J'y renonce.
+
+-- Sans regrets?
+
+-- Sans regrets! rpondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler
+quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!
+
+Riche, je ne le dsirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!
+
+-- Et la jeune veuve de Pking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:
+la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux
+coeurs fait cent annes de printemps!...
+
+-- Contre trois cents annes d'automne, d't et d'hiver! rpondit
+Kin-Fo, en haussant les paules. Non! L-ou, pauvre, serait
+misrable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+
+-- Tu as fait cela?
+
+-- Oui, et toi-mme, Wang, tu as cinquante mille dollars placs
+sur ma tte.
+
+-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as rponse tout.
+
+-- A tout, mme une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mais... le danger que tu pourrais courir, aprs ma mort, d'tre
+poursuivi pour assassinat.
+
+-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui
+se laissent prendre! D'ailleurs, o serait le mrite de te rendre
+ce dernier service, si je ne risquais rien!
+
+-- Non pas, Wang! je prfre te donner toute scurit cet gard.
+Personne ne songera t'inquiter!
+
+Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
+papier, et, d'une criture nette, il traa les lignes suivantes:
+
+C'est volontairement que je me suis donn la mort, par dgot et
+lassitude de la vie.
+
+KIN-FO.
+
+Et il remit le papier Wang.
+
+Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut voix
+haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaa dans un
+carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+
+Un second clair avait allum son regard.
+
+Tout cela est srieux de ta part? dit-il en regardant fixement
+son lve.
+
+-- Trs srieux.
+
+-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+
+-- J'ai ta parole?
+
+-- Tu l'as.
+
+-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vcu?...
+
+-- Je ne sais si tu auras vcu dans le sens o tu l'entends,
+rpondit gravement le philosophe, mais, coup sr, tu seras mort!
+
+-- Merci et adieu, Wang.
+
+-- Adieu, Kin-Fo.
+
+Et, l-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du
+philosophe.
+
+
+IX
+DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
+PEUT-TRE PAS LE LECTEUR
+
+Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.
+Bidulph aux deux agents qu'il avait spcialement chargs de
+surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+
+-- Eh bien, rpondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute
+une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-
+Ha...
+
+-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe
+se tuer, ajouta Fry.
+
+-- La nuit tait venue, nous l'avons escort jusqu' sa porte...
+
+-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+
+-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
+
+-- Nous avons appris, rpondit Craig, qu'il se portait...
+
+-- Comme le pont de Palikao, ajouta Fry.
+
+Les agents Craig et Fry, deux Amricains pur sang, deux cousins au
+service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un tre en
+deux personnes. Impossible d'tre plus compltement identifis
+l'un l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les
+phrases que celui- l commenait, et rciproquement. Mme cerveau,
+mmes penses, mme coeur, mme estomac, mme manire d'agir en
+tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes deux corps
+fusionns. En un mot, deux frres Siamois, dont un audacieux
+chirurgien aurait tranch la suture.
+
+Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu
+pntrer dans la maison?
+
+-- Pas.... dit Craig.
+
+-- Encore, dit Fry.
+
+-- Ce sera difficile, rpondit l'agent principal. Il le faudra
+pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner
+une prime norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille
+dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-tre plus, si
+notre nouveau client renouvelle sa police!
+
+-- Il a un domestique.... dit Craig.
+
+-- Que l'on pourrait peut-tre avoir..., dit Fry.
+
+-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.
+
+-- Dans la maison de Shang-Ha! acheva Fry.
+
+-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.
+Achetez-le. Il doit tre sensible au son des tals. Les tals ne
+vous manqueront pas. Lors mme que vous devriez puiser les trois
+mille formules de civilits que comporte l'tiquette chinoise,
+puisez-les. Vous n'aurez point regretter vos peines.
+
+-- Ce sera.... dit Craig.
+
+-- Fait, rpondit Fry.
+
+Et voil pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentrent de
+se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'tait pas plus homme
+rsister l'appt sduisant des tals qu' l'offre courtoise de
+quelques verres de liqueurs amricaines.
+
+Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intrt
+savoir, ce qui se rduisait ceci: Kin-Fo avait-il chang quoi
+que ce soit sa manire de vivre?
+
+Non, si ce n'est peut-tre qu'il rudoyait moins son fidle valet,
+que les ciseaux chmaient au grand avantage de sa queue, et que le
+rotin chatouillait moins souvent ses paules.
+
+Kin-Fo avait-il sa disposition quelque arme destructive?
+
+Point, car il n'appartenait pas la respectable catgorie des
+amateurs de ces outils meurtriers.
+
+Que mangeait-il ses repas?
+
+Quelques plats simplement prpars, qui ne rappelaient en rien la
+fantaisiste cuisine des Clestials.
+
+A quelle heure se levait-il?
+
+Ds la cinquime veille, au moment o l'aube, l'appel des coqs,
+blanchissait l'horizon.
+
+Se couchait-il de bonne heure?
+
+A la deuxime veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le
+faire, la connaissance de Soun.
+
+Paraissait-il triste, proccup, ennuy, fatigu de la vie?
+
+Ce n'tait point un homme positivement enjou. Oh non!
+
+Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de got
+aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indiffrent,
+comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
+
+Enfin, son matre possdait-il quelque substance vnneuse dont il
+aurait pu faire emploi?
+
+Il n'en devait plus-avoir, car, le matin mme, on avait jet par
+son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,
+qui devaient tre de qualit malfaisante.
+
+En vrit, dans tout ceci, il n'y avait rien qui ft de nature
+alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche
+Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except, ne connaissait la
+situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+
+Quoi qu'il en ft, Craig et Fry durent continuer s'enqurir de
+tout ce que faisait leur client, le suivre dans ses promenades,
+car il tait possible qu'il ne voult pas attenter sa personne
+dans sa propre maison.
+
+Ainsi les deux insparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il
+de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup
+gagner dans la conversation de gens si aimables.
+
+Ce serait aller trop loin de dire que le hros de cette histoire
+tenait plus la vie depuis qu'il avait rsolu de s'en dfaire.
+Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du
+moins, les motions ne lui manqurent pas. Il s'tait mis une pe
+de Damocls juste au-dessus du crne, et cette pe devait lui
+tomber un jour sur la tte.
+
+Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,
+doute, et de l quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.
+
+D'ailleurs, depuis l'change de paroles qui s'tait fait entre
+eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
+la maison plus frquemment qu'autrefois, ou il restait enferm
+dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'tait
+pas son rle -, et il ignorait mme quoi Wang passait son temps.
+Peut-tre prparer quelque embche! Un ancien Ta-ping devait
+avoir dans son sac bien des manires d'expdier un homme. De l,
+curiosit, et, par suite, nouvel lment d'intrt.
+
+Cependant, le matre et l'lve se rencontraient presque tous les
+jours la mme table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
+faisait leur situation future d'assassin et d'assassin. Ils
+causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
+srieux que d'habitude, dtournant ses yeux, que cachait
+imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gure
+dissimuler une constante proccupation. Lui, de si bonne humeur,
+tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il tait.
+Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou d'un bon
+estomac, les mets dlicats ne le tentaient plus, et le vin de
+Chao-Chigne le laissait rveur.
+
+En tout cas, Kin-Fo le mettait bien son aise. Il gotait le
+premier tous les mets et se croyait oblig ne rien laisser
+desservir, sans y avoir au moins touch. Il suivait de l que Kin-
+Fo mangeait plus qu' l'ordinaire, que son palais blas retrouvait
+quelques sensations, qu'il dnait de fort bon apptit et digrait
+remarquablement. Dcidment, le poison ne devait pas tre l'arme
+choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
+victime ne devait rien ngliger.
+
+Du reste, toute facilit tait donne Wang pour accomplir son
+oeuvre. La porte de la chambre coucher de Kin-Fo demeurait
+toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
+frapper dormant ou veill.
+
+Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main ft rapide et
+l'atteignt au coeur.
+
+Mais Kin-Fo en fut pour ses motions, et, mme, aprs les
+premires nuits, il s'tait si bien habitu attendre le coup
+fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se rveillait chaque
+matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+
+Alors la pense lui vint qu'il rpugnait peut-tre Wang de le
+frapper dans cette maison, o il avait t si hospitalirement
+recueilli. Il rsolut de le mettre plus son aise encore. Le
+voil donc courant la campagne, recherchant les endroits isols,
+s'attardant jusqu' la quatrime veille dans les plus mauvais
+quartiers de Shang-Ha, vritables coupe-gorge, o les meurtres
+s'excutent quotidiennement avec une parfaite scurit. Il errait
+au milieu de ces rues troites et sombres se heurtant aux ivrognes
+de toutes nationalits: seul pendant ces dernires heures de la
+nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de Mantoou!
+mantoou! en faisant retentir sa clochette pour prvenir les
+fumeurs attards. Il ne rentrait l'habitation qu'aux premiers
+rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
+vivant, sans mme avoir aperu les deux insparables Craig et Fry,
+qui le suivaient obstinment, prts lui porter secours.
+
+Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
+s'accoutumer cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
+pas de le reprendre bientt.
+
+Combien d'heures s'coulaient dj, sans que la pense lui vnt
+qu'il tait un condamn mort!
+
+Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque motion.
+Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
+vit qui essayait du bout du doigt la pointe effile d'un poignard
+et la trempait ensuite dans un flacon verre bleu d'apparence
+suspecte.
+
+Wang n'avait point entendu entrer son lve, et, saisissant le
+poignard, il le brandit plusieurs reprises, comme pour s'assurer
+qu'il l'avait bien en main. En vrit, sa physionomie n'tait pas
+rassurante. Il semblait, ce moment, que le sang lui et mont
+aux yeux.
+
+Ce sera pour aujourd'hui, se dit Kin-Fo.
+
+Et il se retira discrtement, sans avoir t ni vu ni entendu.
+
+Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journe... Le
+philosophe ne parut pas.
+
+Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
+vivant qu'un homme bien constitu peut l'tre.
+
+Tant d'motions en pure perte! Cela devenait agaant.
+
+Et dix jours s'taient couls dj! Il est vrai que Wang avait
+deux mois pour s'excuter.
+
+Dcidment, c'est un flneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donn deux
+fois trop de temps!
+
+Et il pensait que l'ancien Ta-ping s'tait quelque peu amolli
+dans les dlices de Shang-Ha.
+
+A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
+agit. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
+peut tenir en place. Kin-Fo observa mme que le philosophe faisait
+des visites ritres au salon des anctres, o se trouvait le
+prcieux cercueil, venu de Liao-Tchou. Il apprit aussi de Soun,
+et non sans intrt, que Wang avait recommand de brosser,
+frotter, pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
+en tat.
+
+Comme mon matre sera bien couch l-dedans! ajouta mme le
+fidle domestique. C'est vous donner envie d'en essayer!
+
+Observation qui valut Soun un petit signe d'amiti.
+
+Les 13, 14 et 15 mai se passrent. Rien de nouveau.
+
+Wang comptait-il donc puiser le dlai convenu, et ne payer sa
+dette qu' la faon d'un commerant, l'chance, sans anticiper?
+Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
+d'motion!
+
+Cependant, un fait trs significatif vint la connaissance de
+Kin-Fo dans la matine du 15 niai, au moment du mao-che, c'est-
+-dire vers six heures du matin.
+
+La nuit avait t mauvaise. Kin-Fo, son rveil, tait encore
+sous l'impression d'un dplorable songe. Le prince Ien, le
+souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner ne
+comparatre devant lui que lorsque la douze-centime lune se
+lverait sur l'horizon du Cleste Empire. Un sicle vivre
+encore, tout un sicle!
+
+Kin-Fo tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
+tout conspirt contre lui.
+
+Aussi, de quelle faon il reut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
+ l'ordinaire, l'aider sa toilette du matin.
+
+Va au diable! s'cria-t-il. Que dix mille coups de pied te
+servent de gages, animal!
+
+-- Mais, mon matre...
+
+-- Va-t'en, te dis-je!
+
+-- Eh bien, non! rpondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
+appris...
+
+-- Quoi?
+
+-- Que M. Wang...
+
+-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? rpliqua vivement Kin-Fo, en
+saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
+
+-- Mon matre! rpondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
+nous a donn ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
+pavillon de Longue Vie, et...
+
+-- Il a fait cela! s'cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
+Soun, va, mon ami! Tiens! voil dix tals pour toi, et surtout
+qu'on excute en tous points les ordres de Wang!
+
+L-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et rptant:
+Dcidment mon matre est devenu fou, mais, du moins, il a la
+folie gnreuse!
+
+Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta-ping voulait
+le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o lui-mme avait rsolu
+de mourir. C'tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l. Il
+n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe tait imminente.
+
+Combien la journe parut longue Kin-Fo! L'eau des horloges ne
+semblait plus couler avec sa vitesse normale!
+
+Les aiguilles flnaient sur leur cadran de jade!
+
+Enfin, la premire veille laissa le soleil disparatre sous
+l'horizon, et la nuit se fit peu peu autour du yamen.
+
+Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esprait ne plus
+sortir vivant. Il s'tendit sur un divan moelleux, qui semblait
+fait pour les longs repos, et il attendit.
+
+Alors, les souvenirs de son inutile existence repassrent dans son
+esprit, ses ennuis, ses dgots, tout ce que la richesse n'avait
+pu vaincre, tout ce que la pauvret aurait accru encore!
+
+Un seul clair illuminait cette vie, qui avait t sans attrait
+dans sa priode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
+pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
+o ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
+L-ou misrable avec lui, jamais!
+
+La quatrime veille, celle qui prcde le lever de l'aube, et
+pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
+suspendue, cette quatrime veille s'coula pour Kin-Fo dans les
+plus vives motions. Il coutait anxieusement. Ses regards
+fouillaient l'ombre. Il tchait de surprendre les moindres bruits.
+Plus d'une fois, il crut entendre gmir la porte, pousse par une
+main prudente.
+
+Sans doute Wang esprait le trouver endormi et le frapperait dans
+son sommeil!
+
+Et, alors, une sorte de raction se faisait en lui. Il craignait
+et dsirait la fois cette terrible apparition du Ta-ping.
+
+L'aube blanchit les hauteurs du znith avec la cinquime veille.
+Le jour se fit lentement.
+
+Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+
+Kin-Fo se redressa, ayant plus vcu dans cette dernire seconde
+que pendant sa vie tout entire!...
+
+Soun tait devant lui, une lettre la main.
+
+Trs presse! dit simplement Soun.
+
+Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
+portait le timbre de San Francisco, il en dchira l'enveloppe, il
+la lut rapidement, et, s'lanant hors du pavillon de Longue Vie.
+
+Wang! Wang! cria-t-il.
+
+En un instant, il arrivait la chambre du philosophe et en
+ouvrait brusquement la porte.
+
+Wang n'tait plus l. Wang n'avait pas couch dans l'habitation,
+et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill tout le
+yamen, il fut vident que Wang avait disparu sans laisser de
+traces.
+
+
+X
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRSENTS AU NOUVEAU
+CLIENT DE LA CENTENAIRE
+
+Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup
+l'amricaine! dit Kin-Fo l'agent principal de la compagnie
+d'assurances.
+
+L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+
+Bien jou, en effet, car tout le monde y a t pris, dit-il.
+
+-- Mme mon correspondant! rpondit Kin-Fo. Fausse cessation de
+paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
+aprs, on payait guichets ouverts.
+
+L'affaire tait faite. Les actions, dprcies de quatre-vingts
+pour cent, avaient t rachetes au plus bas par la Centrale
+Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
+la faillite: -- Cent soixante-quinze pour cent! rpondit-il d'un
+air aimable. Voil ce que m'a crit mon correspondant dans cette
+lettre arrive ce matin mme, au moment o, me croyant absolument
+ruin...
+
+-- Vous alliez attenter votre vie? s'cria William J. Bidulph.
+
+-- Non, rpondit Kin-Fo, au moment o j'allais tre probablement
+assassin.
+
+-- Assassin!
+
+-- Avec mon autorisation crite, assassinat convenu, jur, qui
+vous et cot...
+
+-- Deux cent mille dollars, rpondit William J. Bidulph, puisque
+tous les cas de mort taient assurs. Ah! nous vous aurions bien
+regrett, cher monsieur...
+
+-- Pour le montant de la somme?...
+
+-- Et les intrts!
+
+William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
+cordialement, l'amricaine.
+
+Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.
+
+-- Vous allez comprendre, rpondit Kin-Fo.
+
+Et il fit connatre la nature des engagements pris envers lui par
+un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita mme les
+termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
+dchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit.
+Mais, chose trs grave, la promesse faite serait accomplie, la
+parole donne serait tenue, nul doute cet gard.
+
+Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
+
+-- Un ami, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Et alors, par amiti?...
+
+-- Par amiti et, qui sait? peut-tre aussi par calcul! Je lui ai
+fait assurer cinquante mille dollars sur ma tte.
+
+-- Cinquante mille dollars! s'cria William J. Bidulph. C'est donc
+le sieur Wang?
+
+-- Lui-mme.
+
+-- Un philosophe! jamais il ne consentira...
+
+Kin-Fo allait rpondre: Ce philosophe est un ancien Ta-ping.
+Pendant la moiti de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
+n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
+frapps avaient t ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
+mettre un frein ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
+l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin, dcid mourir,
+qu'il sait, d'autre part, devoir gagner ma mort une petite
+fortune, il n'hsitera pas... Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
+cela. C'et t compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
+peut-tre pas hsit dnoncer au gouverneur de la province comme
+un ancien Ta-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'tait
+perdre le philosophe.
+
+Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
+une chose trs simple faire!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il faut prvenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
+reprendre cette lettre compromettante qui...
+
+-- C'est plus ais dire qu' faire, rpliqua Kin-Fo. Wang a
+disparu depuis hier, et nul ne sait o il est all.
+
+-- Hump! fit l'agent principal, dont cette interjection dnotait
+l'tat perplexe.
+
+Il regardait attentivement son client.
+
+Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
+mourir? lui demanda-t-il.
+
+-- Ma foi, non, rpondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
+Californienne a presque doubl ma fortune, et je vais tout
+bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'aprs avoir retrouv
+Wang, ou lorsque le dlai convenu sera bel et bien expir.
+
+-- Et il expire?...
+
+-- Le 25 juin de la prsente anne. Pendant ce laps de temps, la
+Centenaire court des risques considrables. C'est donc elle de
+prendre ses mesures en consquence.
+
+-- Et retrouver le philosophe, rpondit l'honorable William J.
+Bidulph.
+
+L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrire
+le dos; puis: Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami
+tout faire, ft-il cach dans les entrailles du globe! Mais,
+jusque-l, monsieur, nous vous dfendrons contre toute tentative
+d'assassinat, comme nous vous dfendions dj contre toute
+tentative de suicide!
+
+-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour o vous avez sign votre
+police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ
+vos dmarches, pi vos actions!
+
+-- Je n'ai point remarqu...
+
+-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
+vous les prsenter, maintenant qu'ils n'auront plus cacher leurs
+agissements, si ce n'est vis--vis du sieur Wang.
+
+-- Volontiers, rpondit Kin-Fo.
+
+-- Craig-Fry doivent tre l, puisque vous tes ici!
+
+Et William J. Bidulph de crier: Craig-Fry?
+
+Craig et Fry taient, en effet, derrire la porte du cabinet
+particulier. Ils avaient fil le client de la Centenaire jusqu'
+son entre dans les bureaux, et ils l'attendaient la sortie.
+
+Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dure de
+sa police d'assurance, vous n'aurez plus dfendre notre prcieux
+client contre lui-mme, mais contre un de ses propres amis, le
+philosophe Wang, qui s'est engag l'assassiner!
+
+Et les deux insparables furent mis au courant de la situation.
+Ils la comprirent, ils l'acceptrent. Le riche Kin-Fo leur
+appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidles.
+
+Maintenant, quel parti prendre?
+
+Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
+ou se garder trs soigneusement dans la maison de Shang-Ha, de
+telle faon que Wang n'y pt rentrer sans tre signal Fry-
+Craig, ou faire toute diligence pour savoir o se trouvait ledit
+Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait tre tenue pour nulle
+et de nul effet.
+
+Le premier parti ne vaut rien, rpondit Kin-Fo. Wang saurait bien
+arriver jusqu' moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
+sienne. Il faut donc le retrouver tout prix.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, rpondit William J. Bidulph. Le
+plus sr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
+
+-- Mort ou.... dit Craig.
+
+-- Vif! rpondit Fry.
+
+-- Non! vivant! s'cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
+instant en danger par ma faute!
+
+-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous rpondez de notre
+client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
+prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.
+
+L-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
+cong l'un de l'autre. Dix minutes aprs, Kin-Fo, escort de ses
+deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, tait
+rentr dans le yamen.
+
+Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installs dans la
+maison, il ne laissa pas d'en prouver quelque regret.
+
+Plus de demandes, plus de rponses, partant plus de tals!
+
+En outre, son matre, en se reprenant vivre, s'tait repris
+malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun Soun!
+Qu'aurait-il dit s'il et su ce que lui rservait l'avenir!
+
+Le premier soin de Kin-Fo fut de phonographier Pking, avenue
+de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
+qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
+ jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
+sa petite soeur cadette. La septime lune ne se passerait pas sans
+qu'il ft accouru prs d'elle pour ne la plus quitter. Mais, aprs
+avoir refus de la rendre misrable, il ne voulait pas risquer de
+la rendre veuve.
+
+L-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernire phrase;
+elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc lui revenait,
+c'est qu'avant deux mois, il serait prs d'elle.
+
+Et, ce jour-l, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
+jeune veuve dans tout le Cleste Empire.
+
+En effet, une complte raction s'tait faite dans les ides de
+Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grce la fructueuse
+opration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait vivre
+et bien vivre. Vingt jours d'motions l'avaient mtamorphos. Ni
+le mandarin Pao-Shen, ni le ngociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
+ni Houal le lettr n'auraient reconnu en lui l'indiffrent
+amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
+fleurs de la rivire des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
+propres yeux, s'il et t l. Mais il avait disparu sans laisser
+aucune trace. Il ne revenait pas la maison de Shang-Ha.
+
+De l, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
+instants pour ses deux gardes du corps.
+
+Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
+et, consquemment, nulle possibilit de se mettre sa recherche.
+Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill les territoires
+concessionns, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
+Shang-Ha.
+
+Vainement les plus habiles tipaos de la police s'taient-ils mis
+en campagne. Le philosophe tait introuvable.
+
+Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
+les prcautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
+client, mangeant sa table, couchant dans sa chambre. Ils
+voulurent mme l'engager porter une cotte d'acier, pour se
+mettre l'abri d'un coup de poignard, et ne manger que des
+oeufs la coque, qui ne pouvaient tre empoisonns!
+
+Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
+l'enfermer pendant deux mois dans la caisse secret de la
+Centenaire, sous prtexte qu'il valait deux cent mille dollars!
+
+Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa son client
+de lui restituer la prime verse et de dchirer la police
+d'assurance.
+
+Dsol, rpondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
+vous en subirez les consquences.
+
+-- Soit, rpliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
+qu'il ne pouvait empcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
+jamais mieux gard que par nous!
+
+-- Ni meilleur compte! rpondit Kin-Fo.
+
+
+XI
+DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CLBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+
+Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commenait enrager
+d'tre rduit l'inaction, de ne pouvoir au moins courir aprs le
+philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
+disparu sans laisser aucune trace!
+
+Cette complication ne laissait pas d'inquiter l'agent principal
+de la Centenaire. Aprs s'tre dit d'abord que tout cela n'tait
+pas srieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, mme en
+l'excentrique Amrique, on ne se passerait pas de pareilles
+fantaisies, il en arriva penser que rien n'tait impossible dans
+cet trange pays qu'on appelle le Cleste Empire. Il fut bientt
+de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas
+retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donne.
+Sa disparition indiquait mme de sa part le projet de n'oprer
+qu'au moment o son lve s'y attendrait le moins, comme par un
+coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
+sre. Alors, aprs avoir dpos la lettre sur le corps de sa
+victime, il viendrait tranquillement se prsenter aux bureaux de
+la Centenaire, pour y rclamer sa part du capital assur.
+
+Il fallait donc prvenir Wang; mais, le prvenir directement, cela
+ne se pouvait.
+
+L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit employer les
+moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
+avis furent envoys aux gazettes chinoises, des tlgrammes aux
+journaux trangers des deux mondes.
+
+Le Tching-Pao, l'officiel de Pking, les feuilles rdiges en
+chinois Shang-Ha et Hong-Kong, les journaux les plus rpandus
+en Europe et dans les deux Amriques, reproduisirent satit la
+note suivante: Le sieur Wang, de Shang-Ha, est pri de
+considrer comme non avenue la convention passe entre le sieur
+Kin-Fo et lui, la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
+n'ayant plus qu'un seul et unique dsir, celui de mourir
+centenaire. Cet trange avis fut bientt suivi de cet autre,
+beaucoup plus pratique coup sr: Deux mille dollars ou treize
+cents tals qui fera connatre William J. Bidulph, agent
+principal de la Centenaire Shang-Ha, la rsidence actuelle du
+sieur Wang, de ladite ville. Que le philosophe et t courir le
+monde pendant le dlai de cinquante-cinq jours, qui lui tait
+donn pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
+penser.
+
+Il devait plutt tre cach dans les environs de Shang-Ha, de
+manire profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
+William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
+prcautions.
+
+Plusieurs jours se passrent. La situation ne se modifiait pas.
+Or, il advint que ces avis, reproduits profusion sous la forme
+familire aux Amricains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
+KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
+publique et provoqurent l'hilarit gnrale.
+
+On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recules du Cleste
+Empire.
+
+O est Wang?
+
+-- Qui a vu Wang?
+
+-- O demeure Wang?
+
+-- Que fait Wang?
+
+-- Wang! Wang! Wang! criaient les petits Chinois dans les rues.
+
+Ces questions furent bientt dans toutes les bouches.
+
+Et Kin-Fo, ce digne Clestial, dont le vif dsir tait de devenir
+centenaire, qui prtendait lutter de longvit avec ce clbre
+lphant, dont le vingtime lustre s'accomplissait alors au Palais
+des curies de Pking, ne pouvait tarder tre tout fait la
+mode.
+
+Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en ge?
+
+-- Comment se porte-t-il?
+
+-- Digre-t-il convenablement?
+
+--Le verra-t-on revtir la robe jaune des vieillards?
+
+Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
+civils ou militaires, les ngociants la Bourse, les marchands
+dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
+places, les bateliers sur leurs villes flottantes!
+
+Ils sont trs gais, trs caustiques, les Chinois, et l'on
+conviendra qu'il y avait matire quelque gaiet. De l des
+plaisanteries de tout genre, et mme des caricatures qui
+dbordaient le mur de la vie prive.
+
+Kin-Fo, son grand dplaisir, dut supporter les inconvnients de
+cette clbrit singulire. On alla jusqu' le chansonner sur
+l'air de Mantchiang-houng, le vent qui souffle dans les saules.
+Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scne: Les
+Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre allchant, et quel dbit il
+s'en fit trois sapques l'exemplaire!
+
+Si Kin-Fo se dpitait de tout ce bruit fait autour de son nom,
+William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
+n'en demeurait pas moins cach tous les yeux.
+
+Or, les choses allrent si loin, que la position ne fut bientt
+plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortge de Chinois de
+tout ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
+quais, mme travers les territoires concessionns, mme
+travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
+la pire espce se formait la porte du yamen.
+
+Chaque matin, il tait mis en demeure de paratre au balcon de sa
+chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
+prmaturment couch dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
+Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant avec
+commentaires ironiques, comme s'il et appartenu la dynastie
+rgnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le trs vex Kin-Fo alla
+trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connatre son
+intention de partir immdiatement. Il en avait assez de Shang-Ha
+et des Shanghaens.
+
+C'est peut-tre courir plus de risques! lui fit observer trs
+justement l'agent principal.
+
+-- Peu m'importe! rpondit Kin-Fo. Prenez vos prcautions en
+consquence.
+
+-- Mais o irez-vous?
+
+-- Devant moi.
+
+-- O vous arrterez-vous?
+
+-- Nulle part!
+
+-- Et quand reviendrez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?
+
+-- Au diable Wang! Ah! la sotte ide que j'ai eue de lui donner
+cette absurde lettre!
+
+Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux dsir de
+retrouver le philosophe. Que sa vie ft entre les mains d'un
+autre, cette ide commenait l'irriter profondment.
+
+Cela passait l'tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
+dans ces conditions, jamais il ne s'y rsignerait! Le mouton
+devenait enrag!
+
+Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
+suivront partout o vous irez!
+
+-- Comme il vous plaira, rpondit Kin-Fo, mais je vous prviens
+qu'ils auront courir.
+
+-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
+gens pargner leurs jambes!
+
+Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
+prparatifs de dpart.
+
+Soun, son grand ennui, -- il n'aimait pas les dplacements --
+devait accompagner son matre. Mais il ne hasarda pas une
+observation, qui lui et certainement cot un bon bout de sa
+queue.
+
+Quant Fry-Craig, en vritables Amricains, ils taient toujours
+prts partir, ft-ce pour aller au bout du monde.
+
+Ils ne firent qu'une seule question: O monsieur..., dit Craig.
+
+-- Va-t-il? ajouta Fry.
+
+-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!
+
+Le mme sourire parut simultanment sur les lvres de Craig-Fry.
+Enchants tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
+davantage! Le temps de prendre cong de l'honorable William J.
+Bidulph, et aussi, de revtir un costume chinois qui attirt moins
+l'attention sur leur personne, pendant ce voyage travers le
+Cleste Empire.
+
+Une heure aprs, Craig et Fry, le sac au ct, revolvers la
+ceinture, revenaient au yamen.
+
+A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
+discrtement le port de la concession amricaine, et
+s'embarquaient sur le bateau vapeur qui fait le service de
+Shang-Ha Nan-King.
+
+Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
+steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
+route du fleuve Bleu jusqu' l'ancienne capitale de la Chine
+mridionale.
+
+Pendant cette courte traverse, Craig-Fry furent aux petits soins
+pour leur prcieux Kin-Fo, non sans avoir pralablement dvisag
+tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
+habitant des trois concessions n'et connu cette bonne et
+sympathique figure! -- et ils s'taient assurs qu'il n'avait pu
+les suivre bord. Puis, cette prcaution prise, que d'attentions
+de tous les instants pour le client de la Centenaire, ttant de la
+main les pavois sur lesquels il s'appuyait, prouvant du pied les
+passerelles o il se tenait parfois, l'entranant loin de la
+chaufferie, dont les chaudires leur semblaient suspectes,
+l'engageant ne pas s'exposer au vent vif du soir, ne point se
+refroidir l'air humide de la nuit, veillant ce que les hublots
+de sa cabine fussent hermtiquement ferms, rudoyant Soun, le
+ngligent valet, qui n'tait jamais l lorsque son matre le
+demandait, le remplaant au besoin pour servir le th et les
+gteaux de la premire veille, enfin couchant la porte de la
+cabine de Kin-Fo, tout habills, la ceinture de sauvetage aux
+hanches, prts lui porter secours si, par explosion ou
+collision, le steamboat venait sombrer dans les profondes eaux
+du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui et
+vaillamment mis l'preuve le dvouement sans bornes de Fry-
+Craig. Le bateau vapeur avait rapidement descendu le cours du
+Wousung, dbouqu dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang
+l'le de Tsong-Ming, laiss en arrire les feux de Ou-Song et de
+Langchan, remont avec la mare travers la province du Kiang-
+Sou, et, le 22 au matin, dbarqu ses passagers, sains et saufs,
+sur le quai de l'ancienne cit impriale.
+
+Grce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
+diminu d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
+fort mauvaise grce se plaindre.
+
+Ce n'tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha,
+s'tait tout d'abord arrt Nan-King. Il pensait avoir quelques
+chances d'y retrouver le philosophe.
+
+Wang, en effet, avait pu tre attir par ses souvenirs dans cette
+malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rbellion des
+Tchang-Mao. N'avait-elle pas t occupe et dfendue par ce
+modeste matre d'cole, ce redoutable Rong-Siou-Tsien, qui devint
+l'empereur des Ta-ping et tint si longtemps en chec l'autorit
+mantchoue? N'est-ce pas dans cette cit qu'il proclama l're
+nouvelle de la Grande Paix? N'est-ce pas l qu'il s'empoisonna,
+en 1864, pour ne pas se rendre vivant ses ennemis? N'est-ce pas
+de l'ancien palais des rois que s'chappa son jeune fils, dont les
+Impriaux allaient bientt faire tomber la tte?
+
+N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendie que ses
+ossements furent arrachs la tombe et jets en pture aux plus
+vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
+mille des anciens compagnons de Wang furent massacrs en trois
+jours?
+
+Il tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
+nostalgie depuis le changement apport son existence, se ft
+rfugi dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l, en
+quelques heures, il pouvait revenir Shang-Ha, prt frapper...
+
+Voil pourquoi Kin-Fo s'tait d'abord dirig sur Nan-King, et
+voulut s'arrter cette premire tape de son voyage. S'il y
+rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
+absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
+prgrinations travers le Cleste Empire, jusqu'au jour o, le
+dlai pass, il n'aurait plus rien craindre de son ancien matre
+et ami.
+
+Kin-Fo, accompagn de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit un
+htel, situ dans un de ces quartiers demi dpeupls, autour
+desquels s'tendent comme un dsert les trois quarts de l'ancienne
+capitale.
+
+Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo ses
+compagnons, et j'entends que mon vritable nom ne soit jamais
+prononc, sous quelque prtexte que ce soit.
+
+-- Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan, acheva de dire Fry.
+
+-- Ki-Nan, rpta Soun.
+
+On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvnients de la
+clbrit Shang-Ha, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
+route. D'ailleurs, il n'avait rien dit Fry-Craig de la prsence
+possible du philosophe Nan-King. Ces mticuleux agents auraient
+dploy un luxe de prcautions que justifiait la valeur pcuniaire
+de leur client, mais dont celui-ci et t fort ennuy. En effet,
+ils eussent voyag travers un pays suspect avec un million dans
+leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrs plus prudents. Aprs
+tout, n'tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi
+leur garde?
+
+La journe entire se passa visiter les quartiers, les places,
+les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest la porte de l'Est,
+du nord au midi, la cit, si dchue de son ancienne splendeur, fut
+rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
+regardant beaucoup.
+
+Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
+frquentait le gros de la population, ni dans ces rues dalles,
+perdues entre les dcombres, et dj envahies par les plantes
+sauvages. Nul tranger ne fut vu, errant sous les portiques de
+marbre demi dtruits, les pans de murailles calcines, qui
+marquent l'emplacement du Palais Imprial, thtre de cette lutte
+suprme, o Wang, sans doute, avait rsist jusqu' la dernire
+heure. Personne ne chercha se drober aux yeux des visiteurs, ni
+autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
+voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
+d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
+de la clbre tour de porcelaine, dont les Ta-ping avaient jonch
+le sol.
+
+Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
+toujours. Entranant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
+distanant l'infortun Soun, peu accoutum ce genre d'exercice,
+il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
+dserte.
+
+Une interminable avenue, borde d'normes animaux de granit,
+s'ouvrait l, quelque distance du mur d'enceinte.
+
+Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+
+Un petit temple en fermait l'extrmit. Derrire, s'levait un
+tumulus, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
+Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
+cinq sicles auparavant, avaient lutt contre la domination
+trangre. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
+ces glorieux souvenirs, sur le tombeau mme o reposait le
+fondateur de la dynastie des Ming?
+
+Le tumulus tait dsert, le temple abandonn. Pas d'autres
+gardiens que ces colosses peine bauchs dans le marbre, ces
+fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+
+Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperut, non sans motion,
+quelques signes qu'une main y avait gravs. Il s'approcha et lut
+ces trois lettres W. K.-F.
+
+Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas douter que le philosophe n'et
+rcemment passer l!
+
+Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.
+
+Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tranait, rentraient
+l'htel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt Nan-King.
+
+
+XII
+DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT
+L'AVENTURE
+
+Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
+fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivires du
+Cleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
+o il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
+ne descend dans les htels ou les auberges que pour y dormir
+quelques heures, il ne s'arrte aux restaurations que pour y
+prendre de rapides repas.
+
+
+
+L'argent ne lui tient pas la main; il le prodigue, il le jette
+pour activer sa marche.
+
+Ce n'est point un ngociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
+point un mandarin que le ministre a charg de quelque importante
+et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qute des
+beauts de la nature. Ce n'est point un lettr, un savant, que son
+got entrane la recherche des antiques documents, enferms dans
+les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
+un tudiant qui se rend la pagode des Examens pour y conqurir
+ses grades universitaires, ni un prtre de Bouddha courant la
+campagne pour inspecter les petits autels champtres, rigs entre
+les racines du banyan sacr, ni un plerin qui va accomplir
+quelque voeu l'une des cinq montagnes saintes du Cleste Empire.
+
+C'est le faux Ki-Nan, accompagn de Fry-Craig, toujours dispos,
+suivi de Soun, de plus en plus fatigu. C'est Kin-Fo, dans cette
+bizarre disposition d'esprit qui le porte fuir et chercher
+la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
+ne demande cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
+et peut-tre une garantie contre les dangers invisibles dont il
+est menac.
+
+Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
+Kin-Fo veut tre ce but qui ne s'immobilise jamais.
+
+Les voyageurs avaient repris Nan-King l'un de ces rapides
+steamboats amricains, vastes htels flottants, qui font le
+service du fleuve Bleu. Soixante heures aprs, ils dbarquaient
+Ran-Kou, sans avoir mme admir ce rocher bizarre, le Petit-
+Orphelin, qui s'lve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
+dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
+sommet.
+
+A Ran-Kou, situe au confluent du fleuve Bleu et de son important
+tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'tait arrt qu'une
+demi-journe. L, encore, se retrouvaient en ruines irrparables
+les souvenirs des Ta-ping; mais, ni dans cette ville commerante,
+qui n'est, vrai dire, qu'une annexe de la prfecture de Ran-
+Yang-Fou, btie sur la rive droite de l'affluent, ni Ou-Tchang-
+Fou, capitale de cette province du Rou-P, leve sur la rive
+droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
+passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouves
+ Nan-King sur le tombeau du bonze couronn.
+
+Si Craig et Fry avaient jamais pu esprer que, de ce voyage en
+Chine, ils emporteraient quelque aperu des moeurs ou quelque
+connaissance des villes, ils furent bientt dtromps. Le temps
+leur et mme manqu pour prendre des notes, et leurs impressions
+auraient t rduites quelques noms de cits et de bourgs ou
+quelques quantimes de mois! Mais ils n'taient ni curieux ni
+bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?
+
+Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'et t qu'un
+monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observrent cette
+double physionomie commune la plupart des cits chinoises,
+mortes au centre, mais vivantes leurs faubourgs. A peine, Ran-
+Kou, aperurent-ils le quartier europen, aux rues larges et
+rectangulaires, aux habitations lgantes, et la promenade
+ombrage de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
+avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
+invisible.
+
+Le steamboat, grce la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
+allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
+encore, jusqu' Lao-Ro-Kou.
+
+Kin-Fo n'tait point homme abandonner ce genre de locomotion,
+qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
+point o le Ran-Kiang cesserait d'tre navigable. Au-del, il
+aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand que
+cette navigation durt pendant tout le cours du voyage. La
+surveillance tait plus facile bord, les dangers moins
+imminents. Plus tard, sur les routes peu sres des provinces de la
+Chine centrale, ce serait autre chose.
+
+Quant Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
+marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son matre aux bons
+offices de Craig-Fry, il ne songeait qu' dormir dans son coin,
+aprs avoir djeun, dn et soup consciencieusement, et la
+cuisine tait bonne!
+
+Ce fut mme une modification survenue dans l'alimentation du bord,
+quelques jours aprs, qui, tout autre que cet ignorant, et
+indiqu qu'un changement de latitude venait de s'oprer dans la
+situation gographique des voyageurs.
+
+En effet, pendant les repas, le bl se substitua subitement au riz
+sous la forme de pains sans levain, assez agrables au got, quand
+on les mangeait au sortir du four.
+
+Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
+manoeuvrait si habilement ses petits btonnets, lorsqu'il faisait
+tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
+absorbait de telles quantits! Du riz et du th, que faut-il de
+plus un vritable Fils du Ciel!
+
+Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
+d'entrer dans la rgion du bl. L, le relief du pays s'accusa
+davantage. A l'horizon se dessinrent quelques montagnes,
+couronnes de fortifications, leves sous l'ancienne dynastie des
+Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
+fleuve, firent place des rives basses, largissant son lit aux
+dpens de sa profondeur. La prfecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+
+Kin-Fo ne dbarqua mme pas, pendant les quelques heures que
+ncessita la mise bord du combustible devant les btiments de la
+douane. Que serait-il all faire en cette ville, qu'il lui tait
+indiffrent de voir? Il n'avait qu'un dsir, puisqu'il ne trouvait
+plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondment encore dans
+cette Chine centrale, o, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
+l'attraperait pas non plus.
+
+Aprs Guan-Lo-Fou, ce furent deux cits bties en face l'une de
+l'autre, la ville commerante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
+et la prfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
+premire, faubourg plein du mouvement de la population et de
+l'agitation des affaires; la seconde, rsidence des autorits et
+plus morte que vivante.
+
+Et aprs Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
+angle brusque, resta encore navigable jusqu' Lao-Ro-Kou. Mais,
+faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+
+Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernire tape,
+les conditions du voyage durent tre modifies. Il fallait
+abandonner les cours d'eau, ces chemins qui marchent, et marcher
+soi-mme, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
+d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des dplorables
+vhicules en usage dans le Cleste Empire. Infortun Soun! La
+srie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
+recommencer pour lui!
+
+Et, en effet, qui et suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
+prgrination, de province en province, de ville en ville, aurait
+eu fort faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
+voiture! une caisse durement fixe sur l'essieu de deux roues
+gros clous de fer, trane par deux mules rtives, bche d'une
+simple toile que transperaient galement les jets, la pluie et
+les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait tendu dans
+une chaise mulets, sorte de gurite suspendue entre deux longs
+bambous, et soumise des mouvements de roulis et de tangage si
+violents, qu'une barque en et craqu dans toute sa membrure.
+
+Craig et Fry chevauchaient alors aux portires, comme des aides de
+camp, sur deux nes, plus roulants et plus tanguants encore que la
+chaise. Quant Soun, en ces occasions o la marche tait
+ncessairement un peu rapide, il allait pied, grognant,
+maugrant, se rconfortant plus qu'il ne convenait de frquentes
+lampes d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi prouvait alors des
+mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
+pas aux ingalits du sol! En un mot, la petite troupe n'et pas
+t plus secoue sur une mer houleuse.
+
+Ce fut cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
+Kin-Fo et ses compagnons firent leur entre Si-Gnan-Fou,
+l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
+la dynastie des Tang faisaient autrefois leur rsidence.
+
+Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
+traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
+fatigues supporter et mme de dangers!
+
+Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
+mridionale, projetait des rayons dj insoutenables, et soulevait
+la fine poussire de routes qui n'ont jamais connu le confort de
+l'empierrage. De ces tourbillons jauntres, salissant l'air comme
+une fume malsaine, on ne sortait que gris de la tte aux pieds.
+
+C'tait la contre du loess, formation gologique singulire,
+spciale au nord de la Chine, qui n'est plus de la terre et qui
+n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
+encore eu le temps de se solidifier.
+
+Quant aux dangers, ils n'taient que trop rels, dans un pays o
+les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
+couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
+coquins le champ libre, si, en pleine cit, les habitants ne se
+hasardent gure dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
+degr de scurit que prsentent les routes! Plusieurs fois, des
+groupes suspects s'arrtrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
+s'engageaient dans ces troites tranches, creuses profondment
+entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
+ la ceinture, avait impos jusqu'alors aux coureurs de grands
+chemins. Cependant, les agents de la Centenaire prouvrent, en
+mainte occasion, les plus srieuses craintes, sinon pour eux, du
+moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombt
+sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
+rsultat tait le mme. C'tait la caisse de la Compagnie qui
+recevait le coup.
+
+Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm,
+ne demandait qu' se dfendre. Sa vie, il y tenait plus que
+jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, il se serait fait tuer
+pour la conserver.
+
+A Si-Gnan-Fou, il n'tait pas probable que l'on retrouvt aucune
+trace du philosophe. Jamais un ancien Ta-ping n'aurait eu la
+pense d'y chercher refuge. C'est une cit dont les rebelles n'ont
+pu franchir les fortes murailles, au temps de la rbellion, et qui
+est occupe par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
+un got particulier pour les curiosits archologiques, trs
+nombreuses dans cette ville, et d'tre vers dans les mystres de
+l'pigraphie, dont le muse, appel la fort des tablettes,
+renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
+l?
+
+Aussi, le lendemain de son arrive, Kin-Fo, abandonnant cette
+ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
+centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
+nord.
+
+A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
+valle de l'Ouei-Ro, aux eaux charges des teintes jaunes de ce
+loess travers lequel il s'est fray son lit, la petite troupe
+arriva Roua-Tchou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
+musulmane en 1860. De l, tantt en barque, tantt en charrette,
+Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
+cette forteresse de Tong-Kouan, situe au confluent de l'Ouei-Ro
+et du Rouang-Ro.
+
+Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
+du nord pour aller, travers les provinces de l'Est, se jeter
+dans la mer qui porte son nom, sans tre plus jaune que la mer
+Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
+Noire n'est noire, Oui! fleuve clbre, d'origine cleste sans
+doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
+mais aussi Chagrin de la Chine, qualification due ses
+terribles dbordements, qui ont caus en partie l'impraticabilit
+actuelle du canal Imprial.
+
+A Tong-Kouan, les voyageurs eussent t en sret, mme la nuit.
+Ce n'est plus une cit de commerce, c'est une ville militaire,
+habite en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
+Mantchoux, qui forment la premire catgorie de l'arme chinoise!
+Peut-tre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
+jours. Peut-tre allait-il chercher dans un htel convenable une
+bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'et point
+dplu Fry-Craig et encore moins Soun!
+
+Mais ce maladroit, auquel il en cota cette fois un bon pouce de
+sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
+d'emprunt, le vritable nom de son matre.
+
+Il oublia que ce n'tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
+l'honneur de servir. Quelle colre! Elle amena ce dernier
+quitter immdiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
+clbre Kin-Fo tait arriv Tong-Kouan! On voulait voir cet
+homme unique, dont le seul et unique dsir tait de devenir
+centenaire!
+
+L'horripil voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,
+n'eut que le temps de prendre la fuite travers le rassemblement
+des curieux qui s'tait form sur ses pas. A pied cette fois,
+pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi
+jusqu'au moment o ses compagnons et lui tombrent d'puisement
+dans un petit bourg, o son incognito devait lui garantir quelques
+heures de tranquillit.
+
+Soun, absolument dconfit, n'osait plus dire un seul mot.
+
+A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui
+restait, il tait l'objet des plaisanteries les plus dsagrables!
+Les gamins couraient aprs lui et l'apostrophaient de mille
+clameurs saugrenues.
+
+Aussi avait-il hte d'arriver! Mais arriver o? Puisque son matre
+-- ainsi qu'il l'avait dit William J. Bidulph -- comptait aller
+et allait toujours devant lui!
+
+Cette fois, vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o
+Kin-Fo avait cherch refuge, plus de chevaux, plus d'nes, ni
+charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l
+ou de continuer pied la route. Ce n'tait pas pour rendre sa
+bonne humeur l'lve du philosophe Wang, qui montra peu de
+philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et
+n'aurait d s'en prendre, qu' lui-mme. Ah! combien il regrettait
+le temps o il n'avait qu' se laisser vivre! Si, pour apprcier
+le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,
+ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de
+reste!
+
+Et puis, courir ainsi, il n'tait pas sans avoir rencontr sur
+sa route de braves gens sans le sou, mais qui taient heureux,
+pourtant! Il avait pu observer ces formes varies du bonheur que
+donne le travail accompli gaiement.
+
+Ici, c'taient des laboureurs courbs sur leur sillon; l, des
+ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'tait-ce pas
+prcisment cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence
+de dsirs, et, par consquent, le dfaut de bonheur ici-bas? Ah!
+la leon tait complte! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-
+Fo, elle ne l'tait pas!
+
+Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant toutes
+les portes, Craig et Fry finirent par dcouvrir un vhicule, mais
+un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,
+circonstance plus grave, le moteur dudit vhicule manquait.
+
+C'tait une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-tre
+invente avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de
+l'criture, de la boussole et des cerfs-volants.
+
+Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand
+diamtre, est place, non l'extrmit des brancards, mais au
+milieu, et se meut travers le coffre mme, comme la roue
+centrale de certains bateaux vapeur. Le coffre est donc divis
+en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur
+peut s'tendre, l'autre qui est destine contenir ses bagages.
+
+Le moteur de ce vhicule, c'est et ce ne peut tre qu'un homme,
+qui pousse l'appareil en avant et ne le trane pas.
+
+Il est donc plac, en arrire du voyageur, dont il ne gne
+aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+
+Lorsque le vent est bon, c'est--dire quand il souffle de
+l'arrire, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui
+cote rien; il plante un mtereau sur l'avant du coffre, il hisse
+une voile carre, et, par les grandes brises, au lieu de pousser
+la brouette, c'est lui qui est entran, -- souvent plus vite
+qu'il ne le voudrait.
+
+Le vhicule fut achet avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit
+place. Le vent tait bon, la voile fut hisse.
+
+Allons, Soun! dit Kin-Fo.
+
+Soun se disposait tout simplement s'tendre dans le second
+compartiment du coffre.
+
+Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas
+de rplique.
+
+-- Matre... que... moi... je!... rpondit Soun, dont les jambes
+flchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen.
+
+-- Ne t'en prends qu' toi, qu' ta langue et ta sottise!
+
+-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
+
+-- Aux brancards! rpta Kin-Fo en regardant ce qui restait de
+queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille ne
+point buter, ou sinon!...
+
+L'index et le mdius de la main droite de Kin-Fo, rapprochs en
+forme de ciseaux, compltrent si bien sa pense, que Soun passa
+la bretelle ses paules et saisit le brancard des deux mains.
+Fry-Craig se postrent des deux cts de la brouette, et, la brise
+aidant, la petite troupe dtala d'un lger trot.
+
+Il faut renoncer peindre la rage sourde et impuissante de Soun,
+pass l'tat de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry
+consentirent le relayer. Trs heureusement, le vent du sud leur
+vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.
+La brouette tant bien quilibre par la position de la roue
+centrale, le travail du brancardier se rduisait celui de
+l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu' se
+maintenir en bonne direction.
+
+Et c'est dans cet quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les
+provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait
+le besoin de se dgourdir les jambes, brouett quand, au
+contraire, il voulait se reposer.
+
+Ainsi Kin-Fo, aprs avoir vit Houan-Fou et Cafong, remonta les
+berges du clbre canal Imprial, qui, il y a vingt ans peine,
+avant que le fleuve jaune et repris son ancien lit, formait une
+belle route navigable depuis Sou-Tchou, le pays du th, jusqu'
+Pking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+
+Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pntra dans la province de
+P-Tch-Li, o s'lve Pking, la quadruple capitale du Cleste
+Empire.
+
+Ainsi il passa par Tien-Tsin, que dfendent un mur de
+circonvallation et deux forts, grande cit de quatre cent mille
+habitants, dont le large port, form par la jonction du Pe-ho et
+du canal Imprial, fait, en important des cotonnades de
+Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes
+allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,
+des feuilles de nnuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent
+soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea mme pas
+visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la clbre pagode des
+supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de
+l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne
+djeuna pas au restaurant de l'Harmonie et de l'Amiti, tenu par
+le musulman Lou-Lao-Ki, dont les vins sont renomms, quoi qu'en
+puisse penser Mahomet; il ne dposa pas sa grande carte rouge --
+et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la
+province depuis 1870, membre du Conseil priv, membre du Conseil
+de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-
+Tz-Chao-Pao.
+
+Non! Kin-Fo, toujours brouett, Soun toujours brouettant,
+traversrent les quais o s'tageaient des montagnes de sacs de
+sel; ils dpassrent les faubourgs; les concessions anglaise et
+amricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,
+d'orge, de ssame, de vignes, les jardins marachers, riches de
+lgumes et de fruits, les plaines d'o partaient par milliers des
+livres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,
+l'merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dalle
+de vingt- quatre lieues qui conduit Pking, entre les arbres
+d'essences varies et les grands roseaux du fleuve, et ils
+arrivrent ainsi Tong-Tchou, sains et saufs, Kin-Fo valant
+toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au dbut
+du voyage, Soun poussif, clop, fourbu des deux jambes, et
+n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crne!
+
+On tait au 19 juin. Le dlai accord Wang n'expirait que dans
+sept jours!
+
+O tait Wang?
+
+
+XIII
+DANS LEQUEL ON ENTEND LA CLBRE COMPLAINTE DES CINQ VEILLES DU
+CENTENAIRE
+
+Messieurs, dit Kin-Fo ses deux gardes du corps, lorsque la
+brouette s'arrta l'entre du faubourg de Tong-Tchou, nous ne
+sommes plus qu' quarante lis de Pking, et mon intention est de
+m'arrter ici jusqu'au moment o la convention, passe entre Wang
+et moi, aura cess de droit. Dans cette ville de quatre cent mille
+mes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas
+qu'il est au service de Ki-Nan, simple ngociant de la province de
+Chen-Si.
+
+Non assurment, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait
+valu de faire pendant ces huit derniers jours un mtier de cheval
+et il esprait bien que M. Kin-Fo...
+
+Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan! ajouta Fry.
+
+... ne le dtournerait plus de ses fonctions habituelles. Et
+maintenant, attendu l'tat de fatigue o il tait, il ne demandait
+qu'une permission M. Kin-Fo...
+
+Ki.... fit Craig.
+
+-- Nan! rpta Fry.
+
+... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins
+sans dbrider ou plutt tout fait dbrid!
+
+Pendant huit jours, si tu veux! rpondit Kin-Fo. Je serai sr au
+moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!
+
+Kin-Fo et ses compagnons s'occuprent alors de chercher un htel
+convenable, et il n'en manquait pas Tong-Tchou. Cette vaste
+cit n'est vrai dire qu'un immense faubourg de Pking. La voie
+dalle, qui l'unit la capitale, est tout au long borde de
+villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites
+pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation
+des voitures, des cavaliers, des pitons, est incessante.
+
+Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta-Ouang-
+Miao, le temple des princes souverains. C'est tout simplement
+une bonzerie, transforme en htel, o les trangers peuvent se
+loger assez confortablement.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry s'installrent aussitt, les deux agents dans
+une chambre contigu celle de leur prcieux client.
+
+Quant Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui
+fut assign, et on ne le revit plus.
+
+Une heure aprs, Kin-Fo et ses fidles quittaient leurs chambres,
+djeunaient avec apptit et se demandaient ce qu'il convenait de
+faire.
+
+Il convient, rpondirent Craig-Fry, de lire la Gazette
+officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous
+concerne.
+
+-- Vous avez raison, rpondit Kin-Fo. Peut-tre apprendrons-nous
+ce qu'est devenu Wang.
+
+Tous trois sortirent donc de l'htel. Par prudence, les deux
+acolytes marchaient aux cts de leur client, dvisageant les
+passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allrent
+ainsi par les troites rues de la ville et gagnrent les quais.
+L, un numro de la Gazette officielle fut achet et lu avidement.
+
+Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize
+cents tals, qui ferait connatre William J. Bidulph la
+rsidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha.
+
+Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
+
+-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, rpondit Craig.
+
+-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+
+-- Mais o peut-il tre? s'cria Kin-Fo.
+
+-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous tre plus menac
+pendant les derniers jours de la convention?
+
+-- Sans aucun doute, rpondit Kin-Fo. Si Wang ne connat pas les
+changements survenus dans ma situation, et cela parat probable,
+il ne pourra se soustraire la ncessit de tenir sa promesse.
+Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menac
+que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
+
+-- Mais, le dlai pass?...
+
+-- Je n'aurai plus rien craindre.
+
+-- Eh bien, monsieur, rpondirent Craig-Fry, il n'y a que trois
+moyens de vous soustraire tout danger pendant ces six jours.
+
+-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
+
+-- C'est de rentrer l'htel, dit Craig, de vous y enfermer dans
+votre chambre, et d'attendre que le dlai soit expir.
+
+-- Et le second?
+
+-- C'est de vous faire arrter comme malfaiteur, rpondit Fry,
+afin d'tre mis en sret dans la prison de Tong-Tchou!
+
+-- Et le troisime?
+
+-- C'est de vous faire passer pour mort, rpondirent Fry-Craig, et
+de ne ressusciter que lorsque toute scurit vous sera rendue.
+
+-- Vous ne connaissez pas Wang! s'cria Kin-Fo. Wang trouverait
+moyen de pntrer dans mon htel, dans ma prison, dans ma tombe!
+S'il ne m'a pas frapp jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,
+c'est qu'il lui a paru prfrable de me laisser le plaisir ou
+l'inquitude de l'attente! Qui sait quel peut avoir t son
+mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert.
+
+-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.
+
+-- Il me semble que.... ajouta Fry.
+
+-- Messieurs, rpondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
+conviendra. Aprs tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,
+qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
+
+-- Deux cent mille dollars, rpondirent Fry-Craig, deux cent mille
+dollars qu'il faudra payer vos ayants droit!
+
+-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
+intress que vous dans l'affaire!
+
+-- Trs juste!
+
+-- Trs vrai!
+
+-- Continuez donc veiller sur moi, tant que vous le jugerez
+convenable, mais j'agirai ma guise!
+
+Il n'y avait point rpliquer.
+
+Craig-Fry durent donc se borner serrer leur client de plus prs
+et redoubler de prcautions. Mais, ils ne se le dissimulaient
+pas, la gravit de la situation s'accentuait chaque jour
+davantage.
+
+Tong-Tchou est une des plus anciennes cits du Cleste Empire.
+Assise sur un bras canalis du Pe-ho, l'amorce d'un autre canal
+qui la relie Pking, il s'y concentre un grand mouvement
+d'affaires. Ses faubourgs sont extrmement anims par le va-et-
+vient de la population.
+
+Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapps de
+cette agitation, lorsqu'ils arrivrent sur le quai, auquel
+s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+
+En somme, Craig et Fry, tout bien pes, en taient venus se
+croire plus en sret au milieu d'une foule. La mort de leur
+client devait, en apparence, tre due un suicide. La lettre, qui
+serait trouve sur lui, ne laisserait aucun doute cet gard.
+Wang n'avait donc intrt le frapper que dans certaines
+conditions, qui ne se prsentaient pas au milieu des rues
+frquentes ou sur la place publique d'une ville. Consquemment,
+les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas redouter un coup immdiat.
+Ce dont il fallait se proccuper uniquement, c'tait de savoir si
+le Ta-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces
+depuis le dpart de Shang-Ha. Aussi usaient-ils leurs yeux
+dvisager les passants.
+
+Tout coup, un nom fut prononc, qui tait bien pour leur faire
+dresser l'oreille.
+
+Kin-Fo! Kin-Fo! criaient quelques petits Chinois, sautant et
+frappant des mains au milieu de la foule.
+
+Kin-Fo avait-il donc t reconnu, et son nom produisait-il l'effet
+accoutum?
+
+Le hros malgr lui s'arrta.
+
+Craig-Fry se tinrent prts lui faire, le cas chant, un rempart
+de leurs corps.
+
+Ce n'tait point Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+
+Personne ne semblait se douter qu'il ft l. Il ne fit donc pas un
+mouvement, et, curieux de savoir quel propos son nom venait
+d'tre prononc, il attendit.
+
+Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'tait form autour
+d'un chanteur ambulant, qui paraissait trs en faveur auprs de ce
+public des rues. On criait, on battait des mains, on
+l'applaudissait d'avance.
+
+Le chanteur, lorsqu'il se vit en prsence d'un suffisant
+auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustres
+d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: Les Cinq
+Veilles du Centenaire! cria-t-il.
+
+C'tait la fameuse complainte qui courait le Cleste Empire!
+
+Craig-Fry voulurent entraner leur client; mais, cette fois, Kin-
+Fo s'entta rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait
+jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il
+lui plaisait de l'entendre!
+
+Le chanteur commena ainsi: A la premire veille, la lune claire
+le toit pointu de la maison de Shang-Ha. Kin-Fo est jeune. Il a
+vingt ans. Il ressemble au saule dont les premires feuilles
+montrent leur petite langue verte!
+
+A la deuxime veille, la lune claire le ct est du riche yamen.
+Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires russissent
+souhait. Les voisins font son loge.
+
+Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir chaque
+strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+
+Il continua: A la troisime veille, la lune claire l'espace.
+Kin-Fo a soixante ans. Aprs les feuilles vertes de l't, les
+jaunes chrysanthmes de la saison d'automne!
+
+A la quatrime veille, la lune est tombe l'ouest. Kin-Fo a
+quatre-vingts ans! Son corps est recroquevill comme une crevette
+dans l'eau bouillante! Il dcline! Il dcline avec l'astre de la
+nuit!
+
+A la cinquime veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+
+Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif dsir accompli; mais le
+ddaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime
+pas les gens si gs, qui radoteraient sa cour! Le vieux Kin-Fo,
+sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'ternit!
+
+Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
+complainte trois sapques l'exemplaire!
+
+Et pourquoi Kin-Fo ne l'achterait-il pas? Il tira quelque menue
+monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras
+travers les premiers rangs de la foule.
+
+Soudain, sa main s'ouvrit! Les picettes lui chapprent et
+tombrent sur le sol...
+
+En face de lui, un homme tait l, dont les regards se croisrent
+avec les siens.
+
+Ah! s'cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, la
+fois interrogative et exclamative.
+
+Fry-Craig l'avaient entour, le croyant reconnu, menac, frapp,
+mort peut-tre!
+
+Wang! cria-t-il.
+
+-- Wang! rptrent Craig-Fry.
+
+C'tait Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien
+lve; mais, au lieu de se prcipiter sur lui, il repoussa
+vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au
+contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui taient longues!
+
+Kin-Fo n'hsita pas. Il voulut avoir le coeur net de son
+intolrable situation, et se mit la poursuite de Wang, escort
+de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dpasser, ni rester en
+arrire.
+
+Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et
+compris, la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne
+s'attendait pas plus voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait le
+trouver l.
+
+Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'tait assez inexplicable,
+mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Cleste Empire
+et t sur ses talons.
+
+Ce fut une poursuite insense.
+
+Je ne suis pas ruin! Wang, Wang! Pas ruin! criait Kin-Fo.
+
+-- Riche! riche! rptaient Fry-Craig.
+
+Mais Wang se tenait une trop grande distance pour entendre ces
+mots, qui auraient d l'arrter. Il franchit ainsi le quai, le
+long du canal, et atteignit l'entre du faubourg de l'Ouest.
+
+Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient
+rien. Au contraire, le fugitif menaait plutt de les distancer.
+
+Une demi-douzaine de Chinois s'taient joints Kin-Fo, sans
+compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque
+malfaiteur un homme qui dtalait si bien.
+
+Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,
+hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!
+
+Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer
+ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost
+par celui de son lve, car toute la ville se ft lance sur les
+pas d'un homme si clbre. Mais le nom de Wang, subitement rvl,
+avait suffi. Wang! c'tait cet nigmatique personnage, dont la
+dcouverte valait une norme rcompense! On le savait. De telle
+sorte que, si Kin-Fo courait aprs les huit cent mille dollars de
+sa fortune, Craig-Fry, aprs les deux cent mille de l'assurance,
+les autres couraient aprs les deux mille de la prime promise, et,
+l'on en conviendra, c'tait l de quoi donner des jambes tout ce
+monde.
+
+Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
+Fo, autant que le lui permettait la rapidit de sa course.
+
+-- Pas ruin! pas ruin! rptaient Fry-Craig.
+
+-- Arrtez! arrtez! criait le gros des poursuivants, qui faisait
+la boule de neige en route.
+
+Wang n'entendait rien. Les coudes colls la poitrine, il ne
+voulait ni s'puiser rpondre, ni rien perdre de sa vitesse pour
+le plaisir de tourner la tte.
+
+Le faubourg fut dpass. Wang se jeta sur la route dalle qui
+longe le canal. Sur cette route, alors presque dserte, il avait
+le champ libre. La vivacit de sa fuite s'accrut encore; mais,
+naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+
+Cette course folle se soutint pendant prs de vingt minutes. Rien
+ne pouvait laisser prvoir quel en serait le rsultat. Cependant,
+il parut que le fugitif commenait faiblir un peu. La distance,
+qu'il avait maintenue jusqu' ce moment entre ses poursuivants et
+lui, tendait diminuer.
+
+Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il
+derrire l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de
+la route.
+
+Dix mille tals qui l'arrtera! cria Kin-Fo.
+
+-- Dix mille tals! rptrent Craig-Fry.
+
+-- Ya! ya! ya! hurlrent les plus avancs du groupe.
+
+Tous s'taient jets de ct, sur les traces du philosophe, et
+contournaient le mur de la pagode.
+
+Wang avait reparu. Il suivait un troit sentier transversal, le
+long d'un canal d'irrigation, et, pour dpister les poursuivants,
+il fit un nouveau crochet qui le replaa sur la route dalle.
+
+Mais, l, il ft visible qu'il s'puisait, car il retourna la tte
+ plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point
+faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur
+de tals ne parvenait prendre sur eux quelques pas d'avance.
+
+Le dnouement approchait donc. Ce n'tait plus qu'une affaire de
+temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+
+Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, taient arrivs l'endroit o
+la grande route franchit le fleuve sur le clbre pont de Palikao.
+
+Dix-huit ans plus tt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu
+leurs coudes franches sur ce pont de la province de P-Tch-Li.
+La grande chausse tait alors encombre de fuyards d'une autre
+espce. L'arme du gnral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,
+repousse par les bataillons franais, avait fait halte sur ce
+pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, balustrade de marbre
+blanc, que borde une double range de lions gigantesques. Et ce
+fut l que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans
+leur fatalisme, furent broys par les boulets des canons
+europens.
+
+Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur
+ses statues cornes, tait libre alors.
+
+Wang, faiblissant, se jeta travers la chausse. Kin-Fo et les
+autres, par un suprme effort, se rapprochrent.
+
+Bientt, vingt pas, puis quinze, puis dix les sparrent
+seulement.
+
+Il n'y avait plus tenter d'arrter Wang par d'inutiles paroles,
+qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le
+rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait
+ensuite.
+
+Wang comprit qu'il allait tre atteint, et comme, par un
+enttement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face
+face avec son ancien lve, il alla jusqu' risquer sa vie pour
+lui chapper.
+
+En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
+prcipita dans le Pe-ho.
+
+Kin-Fo s'tait arrt un instant et criait: Wang! Wang!
+
+Puis, prenant son lan son tour: Je l'aurai vivant! s'cria-t-
+il en se jetant dans le fleuve.
+
+-- Craig? dit Fry.
+
+-- Fry? dit Craig.
+
+-- Deux cent mille dollars l'eau!
+
+Et tous deux, franchissant la balustrade, se prcipitrent au
+secours du ruineux client de la Centenaire.
+
+Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une
+grappe de clowns l'exercice du tremplin.
+
+Mais tant de zle devait tre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les
+autres, allchs par la prime, eurent beau fouiller le P-ho,
+Wang ne put tre, retrouv. Entran par le courant, sans doute,
+l'infortun philosophe tait all en drive.
+
+Wang n'avait-il voulu, en se prcipitant dans le fleuve,
+qu'chapper aux poursuites, ou, pour quelque mystrieuse raison,
+s'tait-il rsolu mettre fin ses jours? Nul n'aurait pu le
+dire.
+
+Deux heures aprs, Kin-Fo, Craig et Fry, dsappoints, mais bien
+schs, bien rconforts, Soun, rveill au plus fort de son
+sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route
+de Pking.
+
+
+XIV
+O LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
+SEULE
+
+Le P-Tch-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
+Chine, est divis en neuf dpartements.
+
+Un de ces dpartements pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est--dire
+la ville du premier ordre obissant au ciel.
+
+Cette ville, c'est Pking.
+
+Que le lecteur se figure un casse-tte chinois, d'une superficie
+de six mille hectares, d'un primtre mtre de huit lieues, dont
+les morceaux irrguliers doivent remplir exactement un rectangle,
+telle est cette mystrieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
+une si curieuse description vers la fin du XIIIe sicle, telle est
+la capitale du Cleste Empire.
+
+En ralit, Pking comprend deux villes distinctes, spares par
+un large boulevard et une muraille fortifie: l'une, qui est un
+paralllogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carr
+presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
+villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
+Rouge ou ville Interdite.
+
+Autrefois, l'ensemble de ces agglomrations comptait plus de deux
+millions d'habitants. Mais l'migration, provoque par l'extrme
+misre, a rduit ce chiffre un million tout au plus. Ce sont des
+Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
+Musulmans environ, plus une certaine quantit de Mongols et de
+Tibtains, qui composent la population flottante.
+
+Le plan de ces deux villes superposes figure assez exactement un
+bahut, dont le buffet serait form par la cit chinoise et la
+crdence par la cit tartare.
+
+Six lieues d'une enceinte fortifie, haute et large de quarante
+cinquante pieds, revtue de briques extrieurement, dfendue de
+deux cents en deux cents mtres par des tours saillantes,
+entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dalle, et
+aboutissent quatre normes bastions d'angle, dont la plate-forme
+porte des corps de garde.
+
+L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard.
+
+Au centre de la cit tartare, la ville jaune, d'une superficie de
+six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
+une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
+culminant de la capitale, un superbe canal, dit Mer du Milieu,
+que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
+pagode des Examens, le Pe-tha-sse, bonzerie btie dans une
+presqu'le, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
+Peh-Tang, tablissement des missionnaires catholiques, la pagode
+impriale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
+tuiles bleu lapis, le grand temple ddi aux anctres de la
+dynastie rgnante, le temple des Esprits, le temple du gnie des
+Vents, le temple du gnie de la Foudre, le temple de l'inventeur
+de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
+Dragons, le monastre du Repos ternel, etc.
+
+Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatre que se cache la ville
+Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entoure
+d'un foss canalis que franchissent sept ponts de marbre. Il va
+sans dire que, la dynastie rgnante tant mantchoue, la premire
+de ces trois cits est principalement habite par une population
+de mme race.
+
+Quant aux Chinois, ils sont relgus en dehors, la partie
+infrieure du bahut, dans la ville annexe.
+
+On pntre l'intrieur de cette ville interdite, ceinte de murs
+en briques rouges couronns d'un chapiteau de tuiles vernisses de
+jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la Grande Puret,
+qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impratrices. L
+s'lvent le temple des Anctres de la dynastie tartare, abrit
+sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
+Tsi, consacrs aux esprits terrestres et clestes; le palais de la
+Souveraine Concorde, rserv aux solennits d'apparat et aux
+banquets officiels; le palais de la Concorde moyenne, o se
+voient les tableaux des aeux du Fils du Ciel; le palais de la
+Concorde Protectrice, dont la salle centrale est occupe, par le
+trne imprial; le pavillon du Nei-Ko, o se tient le grand
+conseil de l'Empire, que prside le prince Kong, ministre des
+Affaires trangres, oncle paternel du dernier souverain; le
+pavillon des Fleurs littraires, o l'empereur va une fois par
+an interprter les livres sacrs; le pavillon de Tchouane-Sine-
+Tine, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
+Confucius; la Bibliothque impriale; le bureau des
+Historiographes; le Vou-Igne-Tine, o l'on conserve les planches
+de cuivre et de bois destines l'impression des livres; les
+ateliers dans lesquels se confectionnent les vtements de la cour;
+le palais de la Puret Cleste, lieu de dlibration des
+affaires de famille; le palais de l'lment Terrestre suprieur,
+o fut installe la jeune impratrice; le palais de la
+Mditation, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
+malade; les trois palais o sont levs les enfants de l'empereur;
+le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient t
+rservs la veuve et aux femmes de Hien-Fong, dcd en 1861; le
+Tchou-Siou-Kong, rsidence des pouses impriales; le palais de
+la Bont Prfre, destin aux rceptions officielles des dames
+de la cour; le palais de la Tranquillit Gnrale, singulire
+appellation pour une cole d'enfants d'officiers suprieurs; les
+palais de la Purification et du jene; le palais de la Puret
+de jade, habit par les princes du sang; le temple du Dieu
+protecteur de la ville; un temple d'architecture tibtaine; le
+magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
+Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
+dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent
+quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impriale,
+sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la Lumire
+Empourpre, situ sur le bord du lac de la Cit jaune, o, le 19
+juin 1873, furent admis en prsence de l'empereur les cinq
+ministres des tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
+de Prusse.
+
+Quel forum antique a jamais prsent une telle agglomration
+d'difices, si varis de formes, si riches d'objets prcieux?
+Quelle cit mme, quelle capitale des tats europens pourrait
+offrir une telle nomenclature?
+
+Et, cette numration, il faut encore joindre le Ouane-Chou-
+Chane, le palais d't, situ deux lieues de Pking. Dtruit en
+1860, peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
+d'une Clart parfaite et d'une Clart tranquille, sa colline de
+la Source de Jade, sa montagne des Dix mille Longvits!
+
+Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L sont
+installes les lgations franaise, anglaise et russe, l'hpital
+des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
+Nord, les anciennes curies des lphants, qui n'en contiennent
+plus qu'un, borgne et centenaire. L, se dressent la tour de la
+Cloche, toit rouge encadr de tuiles vertes, le temple de
+Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
+l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carre, le yamen des
+jsuites, le yamen des Lettrs, o se font les examens
+littraires. L s'lvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
+l'Est. L coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapisses
+de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d't
+alimenter le canal de la ville jaune. L se voient des palais o
+rsident des princes du sang, les ministres des Finances, des
+Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
+extrieures; l, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
+l'Acadmie de Mdecine. Tout apparat ple-mle, au milieu des
+rues troites, poussireuses l't, liquides l'hiver, bordes pour
+la plupart de maisons misrables et basses, entre lesquelles
+s'lve quelque htel de grand dignitaire, ombrag de beaux
+arbres. Puis, travers les avenues encombres, ce sont des chiens
+errants, des chameaux mongols chargs de charbon de terre, des
+palanquins quatre porteurs ou huit, suivant le rang du
+fonctionnaire, des chaises, des voitures mulets, des chariots,
+des pauvres, qui, suivant M. Choutz, forment une truanderie
+indpendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
+envases d'une boue puante et noire, dit M. P. Arne, rues
+coupes de flaques d'eau, o l'on s'enfonce jusqu' mi-jambe, il
+n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie.
+
+Par bien des cts, la ville chinoise de Pking, dont le nom est
+Va-Tcheng, ressemble la ville tartare, mais elle s'en
+distingue, cependant, en quelques-uns.
+
+Deux temples clbres occupent la partie mridionale, le temple du
+Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
+temples de la desse Koanine, du gnie de la Terre, de la
+Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
+les tangs aux Poissons d'Or, le monastre de Fayouan-sse, les
+marchs, les thtres, etc.
+
+Ce paralllogramme rectangle est divis, du nord au sud, par une
+importante artre, nomme Grande-Avenue, qui va de la porte de
+Houng-Ting au sud la porte de Tien au nord. Transversalement, il
+est desservi par une autre artre plus longue, qui coupe la
+premire angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, l'est,
+la porte de Couan-Tsu, l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
+et c'tait cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
+Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
+
+On se rappelle que, quelques jours aprs avoir reu cette lettre
+qui lui annonait sa ruine, la jeune veuve en avait reu une
+seconde annulant la premire, et lui disant que la septime lune
+ne s'achverait pas sans que son petit frre cadet ft de retour
+prs d'elle.
+
+Si L-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
+heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
+donn de ses nouvelles, pendant ce voyage insens, dont il ne
+voulait, sous aucun prtexte, indiquer le fantaisiste itinraire.
+L-ou avait crit Shang-Ha. Ses lettres taient restes sans
+rponse. On conoit donc quelle devait tre son inquitude,
+lorsqu' cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui tait encore
+arrive.
+
+Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
+quitt sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
+inquite. La dsagrable Nan n'tait pas, pour charmer sa
+solitude. Cette vieille mre se faisait plus quinteuse que
+jamais, et mritait d'tre mise la porte cent fois par lune.
+
+Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
+moment o Kin-Fo arriverait Pking! L-ou les comptait, et le
+compte lui en semblait bien long!
+
+Si la religion de Lao-Ts est la plus ancienne de la Chine, si la
+doctrine de Confucius, promulgue vers la mme poque (500 ans
+environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrs et
+les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
+compte le plus grand nombre de fidles -- prs de trois cents
+millions -- la surface du globe.
+
+Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
+ministres les bonzes, vtus de gris et coiffs de rouge, et,
+l'autre, les lamas, vtus et coiffs de jaune.
+
+L-ou tait une bouddhiste de la premire secte. Les bonzes la
+voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr la
+desse Koanine. L elle faisait des voeux pour son ami, et brlait
+des btonnets parfums, le front prostern sur le parvis du
+temple.
+
+Ce jour-l, elle eut la pense de revenir implorer la desse
+Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
+
+Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaait
+celui qu'elle attendait avec une si lgitime impatience.
+
+L-ou appela donc la vieille mre et lui donna l'ordre d'aller
+chercher une chaise porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+
+Nan haussa les paules, suivant sa dtestable habitude, et sortit
+pour excuter l'ordre qu'elle avait reu.
+
+Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
+regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
+entendre la lointaine voix de l'absent.
+
+Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess
+de penser lui, et je veux que ma voix le lui rpte son
+retour!
+
+Et L-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
+phonographique, pronona voix haute les plus douces phrases que
+son coeur lui put inspirer.
+
+Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+
+La chaise porteurs attendait madame, qui aurait bien pu rester
+chez elle! L-ou n'couta pas. Elle sortit aussitt, laissant la
+vieille mre maugrer son aise, et elle s'installa dans la
+chaise, aprs avoir donn ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+
+Le chemin tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu' tourner
+l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et remonter la Grande-Avenue
+jusqu' la porte de Tien.
+
+Mais la chaise n'avana pas sans difficults. En effet, les
+affaires se faisaient encore cette heure, et l'encombrement
+tait toujours considrable dans ce quartier, qui est un des plus
+populeux de la capitale. Sur la chausse, des baraques de
+marchands forains donnaient l'avenue l'aspect d'un champ de
+foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
+orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
+aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
+respectueux pour l'autorit mandarine, criaient et mettaient leur
+note dans le brouhaha gnral. Ici passait un enterrement grande
+pompe, qui enrayait la circulation; l, un mariage moins gai peut-
+tre que le convoi funbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
+yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
+venait frapper sur le tambour des plaintes pour rclamer
+l'intervention, de la justice. Sur la pierre Lou-Ping tait
+agenouill un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
+que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou
+glands rouges, la courte pique et les deux sabres au mme
+fourreau. Plus loin, quelques Chinois rcalcitrants, nous
+ensemble par leurs queues, taient conduits au poste. Plus loin,
+un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engags dans les
+deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
+bizarre. Puis, c'tait un voleur, encag dans une caisse de bois,
+sa tte passant par le fond, et abandonn la charit publique;
+puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbs sous le
+joug. Ces malheureux cherchaient videmment les endroits
+frquents dans l'espoir de faire une meilleure recette, spculant
+sur la pit des passants, au dtriment des mendiants de toutes
+sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
+par un borgne, et les mille varits d'infirmes vrais ou faux, qui
+fourmillent dans les cits de l'Empire des Fleurs.
+
+La chaise avanait donc lentement. L'encombrement tait d'autant
+plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extrieur. Elle y
+arriva, cependant, et s'arrta l'intrieur du bastion, qui
+dfend la porte, prs du temple de la desse Koanine.
+
+L-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
+d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la desse.
+Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
+de moulin prires.
+
+C'tait une sorte de dvidoir, dont les huit branches pinaient
+leur extrmit de petites banderoles ornes de sentences sacres.
+
+Un bonze attendait gravement, prs de l'appareil, les dvots et
+surtout le prix des dvotions.
+
+L-ou remit au serviteur de Bouddha quelques tals, destins
+subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
+la manivelle du dvidoir, et lui imprima un lger mouvement de
+rotation, aprs avoir appuy sa main gauche sur son coeur. Sans
+doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
+prire ft efficace.
+
+Plus vite! lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+
+Et la jeune femme de dvider plus vite!
+
+Cela dura prs d'un quart d'heure, aprs quoi le bonze affirma que
+les voeux de la postulante seraient exaucs.
+
+L-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la desse
+Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
+le chemin de la maison.
+
+Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
+durent se ranger prcipitamment. Des soldats faisaient brutalement
+carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
+rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
+des tipaos.
+
+Un nombreux cortge occupait une partie de l'avenue et s'avanait
+bruyamment.
+
+C'tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie Continuation
+de Gloire, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
+lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+
+Derrire les deux vedettes de tte venait un peloton d'claireurs,
+suivi d'un peloton de piqueurs, disposs sur deux rangs et portant
+un bton en bandoulire.
+
+Aprs eux, un groupe d'officiers de haut rang dployait le parasol
+jaune volants, orn du dragon, qui est l'emblme de l'empereur
+comme le phnix est l'emblme de l'impratrice.
+
+Le palanquin, dont la housse de soie jaune tait releve, parut
+ensuite, soutenu par seize porteurs robes rouges semes de
+rosaces blanches, et cuirasss de gilets de soie pique. Des
+princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachs de
+soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imprial
+vhicule.
+
+Dans le palanquin, tait demi couch le Fils du Ciel, cousin de
+l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+
+Aprs le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
+rechange. Puis, tout ce cortge s'engloutit sous la porte de Tien,
+ la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
+reprendre leurs affaires.
+
+La chaise de L-ou continua donc sa route, et la dposa chez elle,
+aprs une absence de deux heures.
+
+Ah! quelle surprise la bonne desse Koanine avait mnage la
+jeune femme!
+
+Au moment o la chaise s'arrtait, une voiture toute poussireuse,
+attele de deux mules, venait se ranger prs de la porte. Kin-Fo,
+suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
+
+Vous! Vous! s'cria L-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
+
+-- Chre petite soeur cadette! rpondit Kin-Fo, vous ne doutiez
+pas de mon retour!...
+
+L-ou ne rpondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entrana
+dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
+confident de ses peines!
+
+Je n'ai pas cess un seul instant de vous attendre, cher coeur
+brod de fleurs de soie! dit-elle.
+
+Et, dplaant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
+mouvement.
+
+Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui rpter ce que la
+tendre L-ou disait quelques heures auparavant: Reviens, petit
+frre bien-aim! Reviens prs de moi! Que nos coeurs ne soient
+plus spars comme le sont les deux toiles du Pasteur et de la
+Lyre! Toutes mes penses sont pour ton retour... L'appareil se
+tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
+d'une voix criarde, cette fois: Ce n'est pas assez d'une
+matresse, il faut encore avoir un matre dans la maison! Que le
+prince Ien les trangle tous deux! Cette seconde voix n'tait que
+trop reconnaissable. C'tait celle de Nan. La dsagrable vieille
+mre avait continu de parler aprs le dpart de L-ou, tandis
+que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
+s'en doutt, ses imprudentes paroles!
+
+Servantes et valets, dfiez-vous des phonographes!
+
+Le jour mme, Nan recevait son cong, et, pour la mettre la
+porte, on n'attendit mme pas les derniers jours de la septime
+lune!
+
+
+XV
+QUI RSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-TRE AU
+LECTEUR
+
+Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha,
+avec l'aimable L-ou, de Pking. Dans six jours seulement expirait
+le dlai accord Wang pour accomplir sa promesse; mais
+l'infortun philosophe avait pay de sa vie sa fuite inexplicable.
+Il n'y avait plus rien craindre dsormais. Le mariage pouvait
+donc se faire. Il fut dcid et fix ce vingt-cinquime jour de
+juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
+
+La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
+quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
+premire fois de la faire misrable, et une seconde fois de la
+faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+Mais L-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
+quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait t
+le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+
+Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien notre mariage!
+
+-- Oui! pauvre Wang, rpondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
+ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+
+-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp comme il avait
+jur de le faire!
+
+-- Non, non! dit L-ou en secouant sa jolie tte, et peut-tre
+n'a-t-il cherch la mort dans les flots du Pe-ho que pour ne pas
+accomplir cette affreuse promesse!
+
+Hlas! cette hypothse n'tait que trop admissible, que Wang avait
+voulu se noyer pour chapper l'obligation de remplir son mandat!
+A cet gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
+avait l deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
+s'effacerait jamais.
+
+Il va sans dire qu' la suite de la catastrophe du, pont de
+Palikao, les gazettes chinoises cessrent de reproduire les avis
+ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
+gnante clbrit de Kin-Fo s'vanouit aussi vite qu'elle s'tait
+faite.
+
+Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils taient bien
+chargs de dfendre les intrts de la Centenaire jusqu'au 30
+juin, c'est--dire pendant dix jours encore, mais, en vrit, Kin-
+Fo n'avait plus besoin de leurs services. tait-il craindre que
+Wang attentt sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
+Pouvaient-ils redouter que leur client portt sur lui-mme une
+main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
+qu' vivre, bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
+l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
+d'tre.
+
+Mais, aprs tout, c'taient de braves gens, ces deux originaux. Si
+leur dvouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
+Centenaire, il n'en avait pas moins t trs srieux et de tous
+les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux ftes de son
+mariage, et ils acceptrent.
+
+D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry Craig, un mariage est
+quelquefois un suicide!
+
+-- On donne sa vie tout en la gardant, rpondit Craig avec un
+sourire aimable.
+
+Ds le lendemain, Nan avait t remplace dans la maison de
+l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+
+Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, tait venue prs d'elle
+et devait lui tenir lieu de mre jusqu' la clbration du
+mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrime rang,
+deuxime classe, bouton bleu, ancien lecteur imprial et membre
+de l'Acadmie des Han-Lin, possdait toutes les qualits physiques
+et morales exiges pour remplir dignement ces importantes
+fonctions.
+
+Quant Kin-Fo, il comptait bien quitter Pking aprs son mariage,
+n'tant point de ces Clestials qui aiment le voisinage des cours.
+Il ne serait vritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
+femme installe dans le riche yamen de Shang-Ha.
+
+Kin-Fo avait donc d choisir un appartement provisoire, et il
+avait trouv ce qu'il lui fallait au Tine-Fou-Tang, le Temple du
+Bonheur Cleste, htel et restaurant trs confortable, situ prs
+du boulevard de Tine-Men, entre les deux villes tartare et
+chinoise. L furent galement logs Craig et Fry, qui, par
+habitude, ne pouvaient se dcider quitter leur client. En ce qui
+concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugrant,
+mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
+prsence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
+rendait quelque peu prudent.
+
+Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver Pking deux de ses amis
+de Canton, le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. D'autre part,
+il connaissait quelques fonctionnaires et commerants de la
+capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
+grandes circonstances.
+
+Il tait vraiment heureux, maintenant, l'indiffrent d'autrefois,
+l'impassible lve du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
+d'inquitudes, de tracas, toute cette priode mouvemente de son
+existence avait suffi lui faire apprcier ce qu'est, ce que doit
+tre, ce que peut tre le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
+avait raison!
+
+Que n'tait-il l pour constater une fois de plus l'excellence de
+sa doctrine!
+
+Kin-Fo passait prs de la jeune femme tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux prparatifs de la crmonie. L-ou tait
+heureuse du moment que son ami tait prs d'elle.
+
+Qu'avait-il besoin de mettre contribution les plus riches
+magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
+Elle ne songeait qu' lui, et se rptait les sages maximes de la
+clbre Pan-Hoei-Pan:
+
+Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
+
+La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
+porte le nom et une attention continuelle sur elle-mme.
+
+La femme doit tre dans la maison comme une pure ombre et un
+simple cho.
+
+L'poux est le ciel de l'pouse.
+
+Cependant, les prparatifs de cette fte du mariage, que Kin-Fo
+voulait splendide, avanaient.
+
+Dj les trente paires de souliers brods qu'exige le trousseau
+d'une Chinoise, taient ranges dans l'habitation de l'avenue de
+Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
+fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
+oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes toffes de
+soie, les joyaux de pierres prcieuses et d'or finement cisel,
+bagues, bracelets, tuis ongles, aiguilles de tte, etc., toutes
+les fantaisies charmantes de la bijouterie pkinoise s'entassaient
+dans le boudoir de L-ou.
+
+En cet trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
+elle n'apporte aucune dot. Elle est vritablement achete par les
+parents du mari ou par le mari lui-mme, et, dfaut de frres,
+elle ne peut hriter d'une partie de la fortune paternelle que si
+son pre en fait l'expresse dclaration. Ces conditions sont
+ordinairement rgles par des intermdiaires qu'on appelle mei-
+jin, et le mariage n'est dcid que lorsque tout est bien convenu
+ cet gard.
+
+La jeune fiance est alors prsente aux parents du mari.
+
+Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o elle
+arrivera en chaise ferme la maison conjugale. A cet instant, on
+remet l'poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
+fiance lui agre, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
+il referme brusquement la porte, et tout est rompu, la condition
+d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+
+Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
+connaissait la jeune femme, il n'avait l'acheter de personne.
+Cela simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le 25 juin arriva enfin. Tout tait prt.
+
+Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L-ou restait
+illumine l'intrieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
+reprsentait la famille de la future, avait d s'abstenir de tout
+sommeil, une faon de se montrer triste au moment o la fiance va
+quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
+sa propre maison se ft galement claire en signe de deuil,
+parce que le mariage du fils est cens devoir tre regard comme
+une image de la mort du pre, et que le fils alors semble lui
+succder, dit le Hao-Khiou-Tchouen.
+
+Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer l'union de deux poux
+absolument libres de leurs personnes, il en tait d'autres dont on
+avait d tenir compte.
+
+Ainsi, aucune des formalits astrologiques n'avait t nglige.
+Les horoscopes, tirs suivant toutes les rgles, marquaient une
+parfaite compatibilit de destines et d'humeur. L'poque de
+l'anne, l'ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
+ne s'tait prsent sous de plus rassurants auspices.
+
+La rception de la marie devait se faire huit heures du soir
+l'htel du Bonheur Cleste, c'est--dire que l'pouse allait
+tre conduite en grande pompe au domicile de l'poux. En Chine, il
+n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
+prtre, bonze, lama ou autre.
+
+A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn de Craig et Fry, qui
+rayonnaient comme les tmoins d'une noce europenne, recevait ses
+amis au seuil de son appartement.
+
+Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient t
+invits sur papier rouge, en quelques lignes de caractres
+microscopiques: M. Kin-Fo, de Shang-Ha, salue humblement
+monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister
+l'humble crmonie... etc.
+
+Tous taient venus pour honorer les poux, et prendre leur part du
+magnifique festin rserv aux hommes, tandis que les dames se
+runiraient une table spcialement servie pour elles.
+
+Il y avait l le ngociant Yin-Pang et le lettr Houal. Puis,
+c'taient quelques mandarins qui portaient leur chapeau officiel
+le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
+appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+D'autres, de catgorie infrieure, n'avaient que des boutons bleu
+opaque ou blanc opaque. La plupart taient des fonctionnaires
+civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient tre les amis d'un
+Shanghaen hostile la race tartare. Tous, en beaux habits, en
+robes clatantes, coiffures de ftes, formaient un blouissant
+cortge.
+
+Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait
+l'entre mme de l'htel. Ds qu'ils furent arrivs, il les
+conduisit au salon de rception, aprs les avoir pris par deux
+fois de vouloir bien passer devant lui, chacune des portes que
+leur ouvraient des domestiques en grande livre. Il les appelait
+par leur noble nom, il leur demandait des nouvelles de leur
+noble sant, il s'informait de leurs nobles familles. Enfin,
+un minutieux observateur de la civilit purile et honnte
+n'aurait pas eu signaler la plus lgre incorrection dans son
+attitude.
+
+Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
+ils ne perdaient pas de vue leur irrprochable client.
+
+Une mme ide leur tait venue, tous les deux. Si, par
+impossible, Wang n'avait pas pri, comme on le croyait, dans les
+eaux du fleuve?... S'il venait se mler ces groupes
+d'invits?... La vingt-quatrime heure du vingt- cinquime jour de
+juin -- l'heure extrme -- n'avait pas sonn encore! La main du
+Ta-ping n'tait pas dsarme!
+
+Si, au dernier moment?...
+
+Non! cela n'tait pas vraisemblable, mais enfin, c'tait possible.
+Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
+soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
+aucune figure suspecte.
+
+Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
+Coua, et prenait place dans un palanquin ferm.
+
+Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
+tout fianc a droit de revtir -- par honneur pour cette
+institution du mariage que les anciens lgislateurs tenaient en
+grande estime -- L-ou s'tait conforme aux rglements de la
+haute socit. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
+admirable toffe de soie brode, elle resplendissait. Sa figure se
+drobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
+semblaient s'goutter du riche diadme dont le cercle d'or bordait
+son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
+got constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
+Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
+lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientt
+ouvrir.
+
+Le cortge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
+Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tine-Men. Sans doute, il
+et t plus magnifique, s'il se ft agi d'un enterrement au lieu
+d'une noce, mais, en somme, cela mritait que les passants
+s'arrtassent pour le voir passer.
+
+Des amies, des compagnes de L-ou suivaient le palanquin, portant
+en grande pompe les diffrentes pices du trousseau. Une vingtaine
+de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
+de cuivre, entre lesquels clatait le gong sonore. Autour du
+palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
+lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cache
+aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la rservait
+l'tiquette, devaient tre ceux de son poux.
+
+Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
+populaire, que le cortge arriva, vers huit heures du soir,
+l'htel du Bonheur Cleste.
+
+Kin-Fo se tenait devant l'entre richement dcore. Il attendait
+l'arrive du palanquin pour en ouvrir la porte.
+
+Cela fait, il aiderait sa future descendre, et il la conduirait
+dans l'appartement rserv, o tous deux salueraient quatre fois
+le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
+ferait quatre gnuflexions devant son mari. Celui-ci, son tour,
+en ferait deux devant elle. Ils rpandraient deux ou trois gouttes
+de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
+aux esprits intermdiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
+pleines. Ils les videraient demi, et, mlangeant ce qui
+resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un aprs
+l'autre. L'union serait consacre.
+
+Le palanquin tait arriv. Kin-Fo s'avana. Un matre de
+crmonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
+tendit la main la jolie L-ou, tout mue. La future descendit
+lgrement et traversa le groupe des invits, qui s'inclinrent
+respectueusement en levant la main la hauteur de la poitrine.
+
+Au moment o la jeune femme allait franchir la porte de l'htel,
+un signal fut donn. D'normes cerfs-volants lumineux s'levrent
+dans l'espace et balancrent au souffle de la brise leurs images
+multicolores de dragons, de phnix et autres emblmes du mariage.
+Des pigeons oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix leur
+queue, s'envolrent et remplirent l'espace d'une harmonie cleste.
+Des fuses aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+blouissant bouquet s'chappa une pluie d'or.
+
+Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
+Tine-Men. C'taient des cris auxquels se mlaient les sons clairs
+d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
+reprenait aprs quelques instants.
+
+Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientt atteint la rue o
+le cortge s'tait arrt.
+
+Kin-Fo coutait. Ses amis, indcis, attendaient que la jeune femme
+entrt dans l'htel.
+
+Mais, presque aussitt, la rue se remplit d'une agitation
+singulire. Les clats de la trompette redoublrent en se
+rapprochant.
+
+Qu'est-ce donc? demanda Kin-Fo.
+
+Les traits de L-ou s'taient altrs. Un secret pressentiment
+acclrait les battements de son coeur.
+
+Tout coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
+hraut la livre impriale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+
+Et ce hraut, au milieu du silence gnral, jeta ces seuls mots,
+auxquels rpondit un sourd murmure: Mort de l'impratrice
+douairire! Interdiction! Interdiction! Kin-Fo avait compris.
+C'tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
+geste de colre!
+
+Le deuil imprial venait d'tre dcrt pour la mort de la veuve
+du dernier empereur. Pendant un dlai que fixerait la loi,
+interdiction quiconque de se raser la tte, interdiction de
+donner des ftes publiques et des reprsentations thtrales,
+interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
+procder la clbration des mariages!
+
+L-ou, dsole, mais courageuse, pour ne pas ajouter la peine de
+son fianc, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
+main de son cher Kin-Fo: Attendons, lui dit-elle d'une voix qui
+s'efforait de cacher sa vive motion.
+
+Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
+l'avenue de Cha-Coua, et les rjouissances furent suspendues, les
+tables desservies, les orchestres renvoys, et les amis du dsol
+Kin-Fo se sparrent, aprs lui avoir fait leurs compliments de
+condolance.
+
+C'est qu'il ne fallait pas se risquer enfreindre cet imprieux
+dcret d'interdiction!
+
+Dcidment, la mauvaise chance continuait poursuivre Kin-Fo.
+Encore une occasion qui lui tait donne de mettre profit les
+leons de philosophie qu'il avait reues de son ancien matre!
+
+Kin-Fo tait rest seul avec Craig et Fry dans cet appartement
+dsert de l'htel du Bonheur Cleste, dont le nom lui semblait
+maintenant un amer sarcasme. Le dlai d'interdiction pouvait tre
+prolong suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
+compt retourner immdiatement Shang-Ha, pour installer sa
+jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
+nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...
+
+Une heure aprs, un domestique entrait et lui remettait une
+lettre, qu'un messager venait d'apporter l'instant.
+
+Kin-Fo, ds qu'il eut reconnu l'criture de l'adresse, ne put
+retenir un cri. La lettre tait de Wang, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
+j'aurai cess de vivre!
+
+Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
+mais, sois tranquille, j'ai pourvu tout.
+
+Lao-Shen, un chef des Ta-ping, mon ancien compagnon, a ta
+lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
+accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
+reviendra donc le capital assur sur ta tte, que je lui ai
+dlgu, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...
+
+Adieu! Je te prcde dans la mort! A bientt, ami! Adieu!
+
+WANG!
+
+
+XVI
+DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
+PLUS BELLE
+
+Telle tait maintenant la situation faite Kin-Fo, plus grave
+mille fois qu'elle ne l'avait jamais t!
+
+Ainsi donc, Wang, malgr la parole donne, avait senti sa volont
+se paralyser, lorsqu'il s'tait agi de frapper son ancien lve!
+Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
+Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
+charg un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Ta-ping
+redoutable entre tous, qui, lui, n'prouverait aucun scrupule
+accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait mme le rendre
+responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
+l'impunit, et, la dlgation de Wang, un capital de cinquante
+mille dollars!
+
+Ah! mais je commence en avoir assez! s'cria Kin-Fo dans un
+premier mouvement de colre.
+
+Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+
+Votre lettre, demandrent-ils Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
+juin comme extrme date?
+
+-- Eh non! rpondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
+jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
+plaira, sans tre limit par le temps!
+
+-- Oh! firent Fry-Craig, il a intrt s'excuter bref dlai.
+
+-- Pourquoi?...
+
+-- Afin que le capital assur sur votre tte soit couvert par la
+police et ne lui chappe pas!
+
+L'argument tait sans rplique.
+
+Soit, rpondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
+une heure pour reprendre ma lettre, duss-je la payer des
+cinquante mille dollars garantis ce Lao-Shen!
+
+-- Juste, dit Craig.
+
+-- Vrai! ajouta Fry.
+
+-- Je partirai donc! On doit savoir o est maintenant ce chef Ta-
+ping! Il ne sera peut-tre pas introuvable comme Wang!
+
+En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
+venait. Cette srie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
+le mettaient dans un tat de surexcitation peu ordinaire.
+
+Je pars! dit-il! je vais la recherche de Lao-Shen! Quant
+vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+
+-- Monsieur, rpondit Fry-Craig, les intrts de la Centenaire
+sont plus menacs qu'ils ne l'ont jamais t! Vous abandonner dans
+ces circonstances serait manquer notre devoir. Nous ne vous
+quitterons pas!
+
+Il n'y avait pas une heure perdre. Mais, avant tout, il
+s'agissait de savoir au juste ce que c'tait que ce Lao-Shen, et
+en quel endroit prcis il rsidait. Or, sa notorit tait telle,
+que cela ne fut pas difficile.
+
+En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
+insurrectionnel des Mang-Tchao, s'tait retir au nord de la
+Chine, au-del de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
+golfe de Lao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P-Tch-
+Li. Si le gouvernement imprial n'avait pas encore trait avec
+lui, comme il l'avait dj fait avec quelques autres chefs de
+rebelles qu'il n'avait pu rduire, il le laissait du moins oprer
+tranquillement sur ces territoires situs au-del des frontires
+chinoises, o Lao-Shen, rsign un rle plus modeste, faisait le
+mtier d'cumeur de grands chemins!
+
+Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-l serait
+sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'tait
+pas pour inquiter sa conscience!
+
+Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de trs complets
+renseignements sur le Ta-ping, et apprirent qu'il avait t
+signal dernirement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
+golfe de Lao-Tong. C'est donc l qu'ils rsolurent de se rendre
+sans plus tarder.
+
+Tout d'abord, L-ou fut informe de ce qui venait de se passer.
+Ses angoisses redoublrent! Des larmes noyrent ses beaux yeux.
+Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
+devant d'un invitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
+s'loigner, quitter le Cleste Empire, au besoin, se rfugier dans
+quelque partie du monde o ce farouche Lao-Shen ne pourrait
+l'atteindre?
+
+Mais Kin-Fo fit comprendre la jeune femme que, de vivre sous
+cette incessante menace, la merci d'un pareil coquin, qui sa
+mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
+perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
+et ses fidles acolytes partiraient le jour mme, ils arriveraient
+jusqu'au Ta-ping, ils rachteraient prix d'or la dplorable
+lettre, et ils seraient de retour Pking avant mme que le
+dcret d'interdiction et t lev.
+
+Chre petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis moins regretter,
+maintenant, que notre mariage ait t remis de quelques jours!
+S'il tait fait, quelle situation pour vous!
+
+-- S'il tait fait, rpondit L-ou, j'aurais le droit et le devoir
+de vous suivre, et je vous suivrais!
+
+-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
+exposer un seul pril!... Adieu, L-ou, adieu!...
+
+Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
+qui voulait le retenir.
+
+Le jour mme, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
+malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Pking
+et se rendaient Tong-Tchou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+
+Ce qui avait t dcid, le voici: Le voyage par terre, travers
+une province peu sre, offrait des difficults trs srieuses.
+
+S'il ne s'tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
+de la capitale, quels que fussent les dangers accumuls sur ce
+parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
+Mais ce n'tait pas dans le Nord, c'tait dans l'Est que se
+trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
+temps et scurit. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
+compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+
+Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
+
+C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
+les agents maritimes de Tong-Tchou.
+
+En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
+fortune accablait sans relche. Un btiment, en charge pour Fou-
+Ning, attendait l'embouchure du Pe-ho.
+
+Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
+descendre jusqu' son estuaire, s'embarquer sur le navire en
+question, il n'y avait pas autre chose faire.
+
+Craig et Fry ne demandrent qu'une heure pour leurs prparatifs,
+et, cette heure, ils l'employrent acheter tous les appareils de
+sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de lige jusqu'aux
+insubmersibles vtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
+toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
+avoir payer de surprimes, puisqu'il avait assur tous les
+risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
+prvoir, et, en effet, tout fut prvu.
+
+Donc, le 26 juin, midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
+sur le Pe-tang, et descendaient le cours du Pe-ho. Les
+sinuosits de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
+prcisment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchou
+ son embouchure; mais il est canalis, et navigable, par
+consquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
+mouvement maritime y est-il considrable, et beaucoup plus
+important que celui de la grande route, qui court presque
+paralllement lui.
+
+Le Pe-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
+battant de ses aubes les eaux jauntres du fleuve, et troublant de
+son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
+haute tour d'une pagode au-del de Tong-Tchou fut bientt
+dpasse et disparut l'angle d'un tournant assez brusque.
+
+A cette hauteur, le Pe-ho n'tait pas encore large. Il coulait,
+ici entre des dunes sablonneuses, l le long des petits hameaux
+agricoles, au milieu d'un paysage assez bois, que coupaient des
+vergers et des haies vives.
+
+Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H-Si-Vou, Nane-
+Tsa, Yang-Tsoune, o les mares se font encore sentir.
+
+Tien-Tsin se montra bientt. L, il y eut perte de temps, car il
+fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui runit les deux rives du
+fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
+navires dont le port est encombr. Cela ne se fit pas sans grandes
+clameurs, et cota plus d'une barque les amarres qui la
+retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
+souci du dommage qui pouvait en rsulter. De l une confusion, un
+embarras de bateaux en drive, qui aurait donn fort faire aux
+matres de port, s'il y avait eu des matres de port Tien-Tsin.
+
+Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
+svres que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
+ce ne serait vraiment pas dire assez.
+
+Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
+accommodement et t facile, si l'on avait pu le prvenir, mais
+bien de Lao-Shen, ce Ta-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
+le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait lui, on
+aurait pu se croire en sret, mais qui prouvait qu'il ne s'tait
+pas dj mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
+l'viter, comment le prvenir? Craig et Fry voyaient un assassin
+dans chaque passager du Pe-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
+dormaient plus, ils ne vivaient plus!
+
+Si Kin-Fo, Craig et Fry taient trs srieusement inquiets, Soun,
+pour sa part, ne laissait pas d'tre horriblement anxieux. La
+seule pense d'aller sur mer lui faisait dj mal au coeur. Il
+plissait mesure que le Pe-tang se rapprochait du golfe de P-
+Tch-Li. Son nez se pinait, sa bouche se contractait, et,
+cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
+secousse au steamboat.
+
+Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait supporter les courtes
+lames d'une troite mer, ces lames qui rendent les coups de
+tangage plus vifs et plus frquents!
+
+Vous n'avez jamais navigu? lui demanda Craig.
+
+-- Jamais!
+
+-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.
+
+-- Non!
+
+-- Je vous engage redresser la tte, ajouta Craig.
+
+-- La tte?...
+
+-- Et ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..
+
+-- La bouche?...
+
+L-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
+ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
+sans avoir jet sur le fleuve, trs largi dj, ce regard
+mlancolique des personnes prdestines l'preuve, un peu
+ridicule, du mal de mer.
+
+Le paysage s'tait alors modifi dans cette valle que suivait le
+fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
+surleve, avec la rive gauche, dont la longue grve cumait sous
+un lger ressac. Au-del s'tendaient de vastes champs de sorgho,
+de mas, de bl, de millet.
+
+Ainsi que dans toute la Chine -- une mre de famille qui a tant de
+millions d'enfants nourrir -- il n'y avait pas une portion
+cultivable de terrain qui ft nglige.
+
+Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
+sortes de norias rudimentaires, puisaient et rpandaient l'eau
+profusion. et l, auprs des villages en torchis jauntre, se
+dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
+pommiers, qui n'auraient point dpar une plaine normande. Sur les
+berges, allaient et venaient de nombreux pcheurs, auxquels des
+cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
+pche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur matre, et
+rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grce un
+anneau qui leur tranglait demi le cou.
+
+Puis c'taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
+pies, des perviers, que le hennissement du steamboat faisait
+lever du milieu des hautes herbes.
+
+Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
+dserte, le mouvement maritime du P-ho ne diminuait pas. Que de
+bateaux de toute espce remonter ou descendre son cours! Jonques
+de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
+courbe trs concave de l'avant l'arrire, manoeuvres par un
+double tage d'avirons ou par des aubes mues main d'homme;
+jonques de douanes deux mts, voiles de chaloupes, que
+tendaient des tangons transversaux, et ornes en poupe et en proue
+de ttes ou de queues de fantastiques chimres; jonques de
+commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charges des
+plus prcieux produits du Cleste Empire, ne craignent pas
+d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
+voyageurs, marchant l'aviron ou la cordelle, suivant les
+heures de la mare, et faites pour les gens qui ont du temps
+perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
+remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voils de
+nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigs par de jeunes
+femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, mritent bien leur
+nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
+vritables villages flottants, avec cabanes, vergers plants
+d'arbres, sems de lgumes, immenses radeaux, faits avec quelque
+fort de la Mantchourie, que les bcherons ont abattue tout
+entire!
+
+Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
+qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, l'embouchure du
+fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
+ briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mlant
+celles du steamboat. Le soir arrivait, prcd du crpuscule de
+juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientt, une succession
+de dunes blanches, symtriquement disposes et d'un dessin
+uniforme, s'estomprent dans la pnombre. C'taient des mulons
+de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+
+L s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe-ho,
+triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
+tout poussire et tout cendre.
+
+Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe-tang
+arrivait au port de Takou, presque la bouche du fleuve.
+
+En cet endroit, sur les deux rives, s'lvent les forts du Nord et
+du Sud, maintenant ruins, qui furent pris par l'arme anglo-
+franaise, en 186o. L s'tait faite la glorieuse attaque du
+gnral Collineau, le 24 aot de la mme anne; l, les
+canonnires avaient forc l'entre du fleuve; l, s'tend une
+troite bande de territoire, peine occupe, qui porte le nom de
+concession franaise; l, se voit encore le monument funraire
+sous lequel sont couchs les officiers et les soldats morts dans
+ces combats mmorables.
+
+Le Pe-tang ne devait pas dpasser la barre. Tous les passagers
+durent donc dbarquer Takou. C'est une ville assez importante
+dj, dont le dveloppement sera considrable, si les mandarins
+laissent jamais tablir une voie ferre qui la relie Tien-Tsin.
+
+Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre la voile le jour
+mme. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure perdre.
+Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure aprs,
+ils taient bord de la Sam-Yep.
+
+
+XVII
+DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+
+Huit jours auparavant, un navire amricain tait, venu mouiller au
+port de Takou. Frt par la sixime compagnie chno-californienne,
+il avait t charg au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
+installe dans le cimetire de Laurel-Hill, de San Francisco.
+
+C'est l que les Clestials, morts en Amrique, attendent le jour
+du rapatriement, fidles leur religion, qui leur ordonne de
+reposer dans la terre natale.
+
+Ce btiment, destination de Canton, avait pris, sur
+l'autorisation crite de l'agence, un chargement de deux cent
+cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient tre dbarqus
+ Takou pour tre rexpdis aux provinces du nord.
+
+Le transbordement de cette partie de la cargaison s'tait fait du
+navire amricain au navire chinois, et, ce matin mme, 27 juin,
+celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+
+C'tait sur ce btiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
+passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
+d'autres navires en partance pour le golfe de Lao-Tong, ils
+durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
+traverse de deux ou trois jours au plus, et trs facile cette
+poque de l'anne.
+
+La Sam-Yep tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
+tonneaux.
+
+Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
+seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
+Cleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
+quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus prs,
+parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
+toupie, ce qui leur donne avantage sur des btiments plus fins de
+lignes. Le safran de leur norme gouvernail est perc de trous,
+systme trs prconis en Chine, dont l'effet parait assez
+contestable.
+
+Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
+mers riveraines. On cite mme une de ces jonques, qui, nolise par
+une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
+amricain, apporter San Francisco une cargaison de th et de
+porcelaines. Il est donc prouv que ces btiments peuvent bien
+tenir la mer, et les hommes comptents sont d'accord sur ce point,
+que les Chinois font des marins excellents.
+
+La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant
+l'arrire, rappelait par son gabarit la forme des coques
+europennes. Ni cloue ni cheville, faite de bambous cousus,
+calfate d'toupe et de rsine du Cambodje, elle tait si tanche,
+qu'elle ne possdait pas mme de pompe de cale. Sa lgret la
+faisait flotter sur l'eau comme un morceau de lige. Une ancre,
+fabrique d'un bois trs dur, un grement en fibres de palmier,
+d'une flexibilit remarquable, des voiles souples, qui se
+manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant la faon d'un
+ventail, deux mts disposs comme le grand mt et le mt de
+misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle tait
+cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareille pour
+les besoins du petit cabotage.
+
+Certes, personne, voir la Sam-Yep, n'et devin que ses
+affrteurs l'avaient transforme, cette fois, en un norme
+corbillard.
+
+En effet, aux caisses de th, aux ballots de soieries, aux
+pacotilles de parfumeries chinoises, s'tait substitue la
+cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
+vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrire se
+balanaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
+s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
+quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mts, la brise
+droulait l'clatante tamine du pavillon chinois.
+
+Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
+luisantes, qui rflchissaient comme un miroir les rayons
+solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestes de pirates!
+Tout cet ensemble tait gai, pimpant, agrable au regard. Aprs
+tout, n'tait-ce pas un rapatriement qu'oprait la Sam-Yep, -- un
+rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
+satisfaits!
+
+Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient prouver la moindre rpugnance
+naviguer dans ces conditions. Ils taient trop Chinois pour cela.
+Craig et Fry, semblables leurs compatriotes amricains, qui
+n'aiment pas transporter ce genre de cargaison, eussent sans
+doute prfr tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
+pas eu le choix.
+
+Un capitaine et six hommes, composant l'quipage de la jonque,
+suffisaient aux manoeuvres trs simples de la voilure. La
+boussole, dit-on, t invente en Chine. Cela est possible, mais
+les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
+bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
+qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
+golfe.
+
+Ce capitaine Yin, un petit homme figure riante, vif et loquace,
+tait la dmonstration vivante de cet insoluble problme du
+mouvement perptuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
+gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
+langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrire ses dents
+blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
+injuriait; mais, en somme, bon marin, trs pratique de ces ctes,
+et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'et tenue entre les doigts.
+Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'tait
+pas pour altrer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
+verser cent cinquante tals pour une traverse de soixante heures,
+quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
+pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
+embots dans la cale!
+
+Kin-Fo, Craig et Fry avaient t logs, tant bien que mal, sous le
+rouffle de l'arrire, Soun dans celui de l'avant.
+
+Les deux agents, toujours en dfiance, s'taient livrs un
+minutieux examen de l'quipage et du capitaine. Ils ne trouvrent
+rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
+qu'ils pouvaient tre d'accord avec Lao-Shen, c'tait hors de
+toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
+ la disposition de leur client, et comment le hasard et-il t
+le complice du trop fameux Ta-ping! La traverse, sauf les
+dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
+quotidiennes inquitudes. Aussi laissrent-ils Kin-Fo plus lui-
+mme.
+
+Celui-ci, du reste, n'en fut pas fch. Il s'isola dans sa cabine
+et s'abandonna philosopher tout son aise.
+
+Pauvre homme, qui n'avait pas su apprcier son bonheur, ni
+comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
+le yamen de Shang-Ha, et que le travail aurait pu transformer!
+Qu'il rentrt dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
+la leon lui aurait profit, si le fou serait devenu sage!
+
+Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitue? Oui, sans
+aucun doute, puisqu'il mettrait le prix sa restitution. Ce ne
+pouvait tre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
+il fallait le surprendre et ne point tre surpris! Grosse
+difficult. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
+faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
+De l, danger trs srieux, ds que le client de Craig-Fry aurait
+dbarqu dans la province qu'exploitait le Ta-ping. Tout tait
+donc l: le prvenir. Trs videmment, Lao-Shen aimerait mieux
+toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
+mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui pargnerait un voyage
+Shang-Ha et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
+n'auraient peut-tre pas t sans danger pour lui, quelle que ft
+la longanimit du gouvernement son gard.
+
+Ainsi songeait le bien mtamorphos Kin-Fo, et l'on peut croire
+que l'aimable jeune veuve de Pking prenait une grande place dans
+ses projets d'avenir!
+
+Pendant ce temps, quoi rflchissait Soun?
+
+Soun ne rflchissait pas. Soun restait tendu dans le rouffle,
+payant son tribut aux divinits malfaisantes du golfe de P-Tch-
+Li. Il ne parvenait rassembler quelques ides que pour maudire,
+et son matre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
+coeur tait stupide! Ai ai ya! ses ides stupides, ses sentiments
+stupides! Il ne pensait plus ni au th ni au riz! Ai ai ya! Quel
+vent l'avait pouss l, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
+mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
+mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
+pas tre l! Il aimerait mieux se raser la tte, se faire bonze!
+Un chien jaune! c'tait un chien jaune, qui lui dvorait le foie
+et les entrailles! Ai ai ya!
+
+Cependant, sous la pousse d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
+longeait trois ou quatre milles les basses grves du littoral,
+qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang,
+l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o les
+armes europennes oprrent leur dbarquement, puis devant Shan-
+Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha-V-Ts.
+
+Cette partie du golfe commenait devenir dserte. Le mouvement
+maritime, assez important l'estuaire du Pe-ho, ne rayonnait pas
+ vingt milles au-del. Quelques jonques de commerce, faisant le
+petit cabotage, une douzaine de barques de pche, exploitant les
+eaux poissonneuses de la cte et les madragues du rivage, au large
+l'horizon absolument vide, tel tait l'aspect de cette portion de
+mer.
+
+Craig et Fry observrent que les bateaux pcheurs, mme ceux dont
+la capacit ne dpassait pas cinq ou six tonneaux, taient arms
+d'un ou deux petits canons.
+
+A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
+rpondit, en se frottant les mains: Il faut bien faire peur aux
+pirates!
+
+-- Des pirates dans cette partie du golfe de P-Tch-Li! s'cria
+Craig, non sans quelque surprise.
+
+-- Pourquoi pas! rpondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
+ne manquent pas dans les mers de Chine!
+
+Et le digne capitaine riait en montrant la double range de ses
+dents clatantes.
+
+Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
+
+-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
+haut, quand on les approche de trop prs!
+
+-- Sont-elles charges? demanda Craig.
+
+-- Ordinairement.
+
+-- Et maintenant?...
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi? demanda Fry.
+
+-- Parce que je n'ai pas de poudre bord, rpondit tranquillement
+le capitaine Yin.
+
+-- Alors, quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
+satisfaits de la rponse.
+
+-- A quoi bon! s'cria le capitaine. Eh! pour dfendre une
+cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
+bonde jusqu'aux coutilles de th ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
+avec son chargement!...
+
+-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
+jonque vaut ou non la peine d'tre attaque?
+
+-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? rpondit
+le capitaine, qui pirouetta en haussant les paules.
+
+-- Mais oui, dit Fry.
+
+-- Vous n'avez seulement pas de pacotille bord!
+
+-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulires
+pour ne point dsirer leur visite!
+
+-- Eh bien, soyez sans inquitude! rpondit le capitaine. Les
+pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse
+notre jonque!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'ils sauront d'avance quoi s'en tenir sur la nature
+de sa cargaison, ds qu'ils l'auront en vue.
+
+Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
+dployait mi-mt de la jonque.
+
+Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
+drangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
+
+-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
+par prudence, fit observer Craig, et venir bord vrifier...
+
+-- S'ils viennent, nous les recevrons, rpondit le capitaine Yin,
+et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
+seront venus!
+
+Craig-Fry n'insistrent pas, mais ils partageaient mdiocrement
+l'inaltrable quitude du capitaine. La capture d'une jonque de
+trois cents tonneaux, mme sur lest, offrait assez de profit aux
+braves gens dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
+coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se rsigner et
+esprer que la traverse s'accomplirait heureusement.
+
+D'ailleurs, le capitaine n'avait rien nglig pour s'assurer les
+chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait t
+sacrifi en l'honneur des divinits de la mer. Au mt de misaine
+pendaient encore les plumes du malheureux gallinac. Quelques
+gouttes de son sang, rpandues sur le pont, une petite coupe de
+vin, jete pardessus le bord, avaient complt ce sacrifice
+propitiatoire. Ainsi consacre, que pouvait craindre la jonque
+Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
+
+On doit croire, cependant, que les capricieuses divinits
+n'taient pas satisfaites. Soit que le coq ft trop maigre, soit
+que le vin n'et pas t puis aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
+un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
+faire prvoir, pendant cette journe, nette, claire, bien balaye
+par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
+senti qu'il se prparait quelque coup de chien.
+
+Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait
+doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
+est. Au-del, elle n'aurait plus qu' courir grand largue, allure
+trs favorable sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
+trop prsumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
+heures les atterrages de Fou-Ning.
+
+Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
+quelque mouvement d'une impatience qui devenait froce chez Soun.
+Quant Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
+trois jours leur client avait retir des mains de Lao-Shen la
+lettre qui compromettait son existence, ce serait l'instant mme
+o la Centenaire n'aurait plus s'inquiter de lui. En effet, sa
+police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, minuit, puisqu'il
+n'avait opr qu'un premier versement de deux mois entre les mains
+de l'honorable William J. Bidulph.
+
+Et alors: All.... dit Fry.
+
+-- Right! ajouta Craig.
+
+Vers le soir, au moment o la jonque arrivait l'entre du golfe
+de Lao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
+par le nord, deux heures aprs, il soufflait du nord-ouest.
+
+Si le capitaine Yin avait eu un baromtre bord, il aurait pu
+constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre
+cinq millimtres presque subitement. Or, cette rapide rarfaction
+de l'air prsageait un typhon peu loign, dont le mouvement
+allgeait dj les couches atmosphriques. D'autre part, si le
+capitaine Yin et connu les observations de l'Anglais Paddington
+et de l'Amricain Maury, il aurait essay de changer sa direction
+et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
+moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempte
+tournante.
+
+Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromtre, il
+ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi
+un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre l'abri de
+toute ventualit?
+
+Nanmoins, c'tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
+le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
+l'aurait pu faire un capitaine europen Ce typhon n'tait qu'un
+petit cyclone, dou par consquent d'une trs grande vitesse de
+rotation et d'un mouvement de translation qui dpassait cent
+kilomtres l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
+circonstance heureuse en somme, puisque, courir ainsi, la jonque
+s'levait d'une cte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
+elle se ft immanquablement perdue en peu de temps.
+
+A onze heures du soir, la tempte atteignit son maximum
+d'intensit. Le capitaine Yin, bien second par son quipage,
+manoeuvrait en vritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
+avait gard tout son sang-froid. Sa main, solidement fixe la
+barre, dirigeait le lger navire, qui s'levait la lame comme
+une mauve.
+
+Kin-Fo avait quitt le rouffle de l'arrire. Accroch au
+bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
+dloquets par l'ouragan, qui tranaient sur les eaux leurs
+haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
+cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
+gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
+Le danger ne l'tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
+la srie d'motions que lui rservait la malchance, acharne
+contre sa personne. Une traverse de soixante heures, sans
+tempte, en plein t, c'tait bon pour les heureux du jour, et il
+n'tait plus de ces heureux- l!
+
+Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
+raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
+valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus
+se proccuper des intrts de la Centenaire. Mais ces agents
+consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu' faire leur
+devoir. Prir, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais aprs le 30 juin,
+minuit! Sauver un million, voil ce que voulaient Craig-Fry! Voil
+ce que pensaient Fry-Craig!
+
+Quant Soun, il ne se doutait pas que la jonque ft en perdition,
+ou plutt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
+s'aventurait sur le perfide lment, mme par le plus beau temps
+du monde. Ah! les passagers de la cale n'taient pas plaindre!
+Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
+l'infortun Soun se demandait si, leur place, il n'aurait pas eu
+le mal de mer!
+
+Pendant trois heures, la jonque fut extrmement compromise. Un
+faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer et dferl sur le
+pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
+pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant la maintenir dans
+une direction constante, au milieu de lames fouettes par le
+tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant estimer
+la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prtendre.
+
+Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
+avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphrique,
+qui couvrait une aire de cent kilomtres. L se trouvait un espace
+de deux trois milles, mer calme, vent peine sensible. C'tait
+comme un lac paisible au milieu d'un ocan dmont.
+
+Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pousse l,
+sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
+tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient
+s'apaiser autour de ce petit lac central.
+
+Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep et vainement cherch
+quelque terre l'horizon. Plus une cte en vue.
+
+Les eaux du golfe, recules jusqu' la ligne circulaire du ciel,
+l'entouraient de toutes parts.
+
+
+XVIII
+O CRAIG ET FRY, POUSSS PAR LA CURIOSIT, VISITENT LA CALE DE LA
+SAM-YEP
+
+O sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout pril
+fut pass.
+
+-- Je ne puis le savoir au juste, rpondit le capitaine, dont la
+figure tait redevenue joviale.
+
+-- Dans le golfe de P-Tch-Li?
+
+-- Peut-tre.
+
+-- Ou dans le golfe de Lao-Tong?
+
+-- Cela est possible.
+
+-- Mais o aborderons-nous?
+
+-- O le vent nous poussera!
+
+-- Et quand?
+
+-- Il m'est impossible de le dire.
+
+-- Un vrai Chinois est toujours orient, monsieur le capitaine,
+reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton trs
+la mode dans l'Empire du Milieu.
+
+-- Sur terre, oui! rpondit le capitaine Yin. Sur mer, non!
+
+Et sa bouche de se fendre jusqu' ses oreilles.
+
+Il n'y a pas matire rire, dit Kin-Fo.
+
+-- Ni pleurer, rpliqua le capitaine.
+
+La vrit est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il
+tait impossible au capitaine Yin de dire o se trouvait la Sam-
+Yep. Sa direction pendant la tempte tournante, comment l'et-il
+releve, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers sur les
+trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serres chappant
+presque entirement l'influence du gouvernail, avait t le
+jouet de l'ouragan.
+
+Ce n'tait donc pas sans raison que les rponses du capitaine
+avaient t si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire
+avec moins de jovialit.
+
+Cependant, tout compte fait, qu'elle et t entrane dans le
+golfe de Lao-Tong ou rejete dans le golfe de P-Tch-Li, la Sam-
+Yep ne pouvait hsiter mettre le cap au nord-ouest. La terre
+devait ncessairement se trouver dans cette direction. Question de
+distance, voil tout.
+
+Le capitaine Yin et donc hiss ses voiles et march dans le sens
+du soleil, qui brillait alors d'un vif clat, si cette manoeuvre
+et t possible en ce moment.
+
+Elle ne l'tait pas.
+
+En effet, calme plat aprs le typhon, pas un courant dans les
+couches atmosphriques, pas un souffle de vent. Une mer sans
+rides, peine gonfle par les ondulations d'une large houle,
+simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La
+jonque s'levait et s'abaissait sous une force rgulire, qui ne
+la dplaait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le
+ciel, si profondment troubl, pendant la nuit, semblait
+maintenant impropre une lutte des lments. C'tait un de ces
+calmes blancs, dont la dure chappe toute apprciation.
+
+Trs bien! se dit Kin-Fo. Aprs la tempte, qui nous a entrans
+au large, le dfaut de vent qui nous empche de revenir vers la
+terre!
+
+Puis, s'adressant au capitaine: Que peut durer ce calme? demanda-
+t-il.
+
+-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?
+rpondit le capitaine.
+
+-- Des heures ou des jours?
+
+-- Des jours ou des semaines! rpliqua Yin avec un sourire de
+parfaite rsignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+
+-- Des semaines! s'cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je
+puis attendre des semaines!
+
+-- Il le faudra bien, moins que nous ne tranions notre jonque
+la remorque!
+
+-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le
+premier, qui ai eu la mauvaise ide de prendre passage son bord!
+
+-- Monsieur, rpondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous
+donne deux bons conseils?
+
+-- Donnez!
+
+-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais
+le faire, ce qui sera sage, aprs toute une nuit passe sur le
+pont.
+
+-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine
+exasprait autant que le calme de la mer.
+
+-- Le second? rpondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la
+cale. Ceux-l ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il
+vient.
+
+Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
+capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de
+l'quipage tendus sur le pont.
+
+Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant
+l'arrire, les bras croiss, ses doigts battant les trilles de
+l'impatience. Puis, jetant un dernier regard cette morne
+immensit, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir mme adress la
+parole Fry-Craig.
+
+Les deux agents, cependant, taient l, appuys sur la lisse, et,
+suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils
+avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les rponses du capitaine,
+mais sans prendre part la conversation. A quoi leur et servi de
+s'y mler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces
+retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?
+
+En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en
+scurit. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger bord et que la
+main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils
+demander de mieux?
+
+En outre, le terme aprs lequel leur responsabilit serait dgage
+approchait. Quarante heures encore, et toute l'arme des Ta-ping
+se serait rue sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient
+pas risqu un cheveu pour le dfendre. Trs pratiques, ces
+Amricains! Dvous Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille
+dollars! Absolument indiffrents ce qui lui arriverait, quand il
+ne vaudrait plus une sapque!
+
+Craig et Fry, ayant ainsi raisonn, djeunrent de fort bon
+apptit. Leurs provisions taient d'excellente qualit. Ils
+mangrent du mme plat, la mme assiette, la mme quantit de
+bouches de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le
+mme nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, la
+sant de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumrent la mme
+demi-douzaine de cigares, et prouvrent une fois de plus qu'on
+peut tre Siamois de gots et d'habitudes, si on ne l'est pas de
+naissance.
+
+Braves Yankees, qui croyaient tre au bout de leurs peines!
+
+La journe s'coula sans incidents, sans accidents.
+
+Toujours mme calme de l'atmosphre, mme aspect flou du ciel.
+Rien qui fit prvoir un changement dans l'tat mtorologique. Les
+eaux de la mer s'taient immobilises comme celles d'un lac.
+
+Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,
+titubant, semblable un homme ivre, bien que de sa vie il n'et
+jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+
+Aprs avoir t violette au dbut, puis indigo, puis bleue, puis
+verte, sa face, maintenant, tendait redevenir jaune.
+
+Une fois terre, lorsqu'elle serait orange, sa couleur
+habituelle, et qu'un mouvement de colre la rendrait rouge, elle
+aurait pass successivement et dans leur ordre naturel par toute
+la gamme des couleurs du spectre solaire.
+
+Soun se trana vers les deux agents, les yeux demi ferms, sans
+oser regarder au-del des bastingages de la Sam-Yep.
+
+Arrivs?... demanda-t-il.
+
+-- Non, rpondit Fry.
+
+-- Arrivons?...
+
+-- Non, rpondit Craig.
+
+-- Ai ai ya! fit Soun.
+
+Et, dsespr, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
+s'tendre au pied du grand mt, agit de soubresauts convulsifs,
+qui remuaient sa natte courte comme une petite queue de chien.
+
+Cependant, et d'aprs les ordres du capitaine Yin, les panneaux du
+pont avaient t ouverts, afin d'arer la cale.
+
+Bonne prcaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite
+fait d'absorber l'humidit que deux ou trois lames, embarques
+pendant le typhon, avaient introduite l'intrieur de la jonque.
+
+Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'taient arrts
+plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit
+les poussa bientt visiter cette cale funraire.
+
+Ils descendirent donc par l'pontille entaille, qui y donnait
+accs.
+
+Le soleil dessinait alors un grand trapze de lumire l'aplomb
+mme du grand panneau; mais la partie avant et arrire de la cale
+restait dans une obscurit profonde.
+
+Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientt ces tnbres,
+et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spciale de
+la Sam-Yep.
+
+La cale n'tait point divise, ainsi que cela se fait dans la
+plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.
+Elle demeurait donc libre de bout en bout; entirement rserve au
+chargement, quel qu'il ft, car les rouffles du pont suffisaient
+au logement de l'quipage.
+
+De chaque ct de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
+cnotaphe, s'tageaient les soixante-quinze cercueils
+destination de Fou-Ning. Solidement arrims, ils ne pouvaient ni
+se dplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en
+aucune faon la scurit de la Jonque.
+
+Une coursive, laisse libre entre la double range de bires,
+permettait d'aller d'une extrmit l'autre de la cale, tantt en
+pleine lumire l'ouvert des deux panneaux, tantt dans une
+obscurit relative.
+
+Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent t dans un mausole,
+s'engagrent travers cette coursive.
+
+Ils regardaient, non sans quelque curiosit.
+
+L taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,
+les uns riches, les autres pauvres. De ces migrants, que les
+ncessits de la vie avaient entrans au-del du Pacifique, ceux-
+l avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la
+Nvada ou du Colorado, en petit nombre, hlas! Les autres, arrivs
+misrables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays
+natal, gaux dans la mort. Une dizaine de bires en bois prcieux,
+ornes avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres
+simplement faites de quatre planches, grossirement ajustes et
+peintes en jaune, telle tait la cargaison du navire. Riche ou
+pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire
+en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-
+Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
+confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement tiquet, serait
+expdi son adresse, et irait attendre dans les vergers, au
+milieu des champs, la surface des plaines, l'heure de la
+spulture dfinitive.
+
+Bien compris! dit Fry.
+
+-- Bien tenu! rpondit Craig.
+
+Ils n'auraient pas parl autrement des magasins d'un marchand et
+des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!
+
+Craig et Fry, arrivs l'extrmit de la cale, vers l'avant, dans
+la partie la plus obscure, s'taient arrts et regardaient la
+coursive, nettement dessine comme une alle de cimetire.
+
+Leur exploration acheve, ils s'apprtaient revenir sur le pont,
+lorsqu'un lger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+
+Quelque rat! dit Craig.
+
+-- Quelque rat! rpondit Fry.
+
+Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de
+riz ou de mas, et mieux fait leur affaire!
+
+Cependant, le bruit continuait. Il se produisait hauteur
+d'homme, sur tribord, et, consquemment, la range suprieure
+des bires. Si ce n'tait un grattement de dents, ce ne pouvait
+tre qu'un grattement de griffes ou d'ongles?
+
+Frrr! Frrr! firent Craig et Fry.
+
+Le bruit ne cessa pas.
+
+Les deux agents, se rapprochant, coutrent en retenant leur
+respiration. Trs certainement, ce grattement se produisait
+l'intrieur de l'un des cercueils.
+
+Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces botes quelque Chinois
+en lthargie? ... dit Craig.
+
+-- Et qui se rveillerait, aprs une traverse de cinq semaines?
+rpondit Fry.
+
+Les deux agents posrent la main sur la bire suspecte et
+constatrent, ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait
+dans l'intrieur.
+
+Diable! dit Craig.
+
+-- Diable! dit Fry.
+
+La mme ide leur tait naturellement venue tous deux que
+quelque prochain danger menaait leur client.
+
+Aussitt, retirant peu peu la main, ils sentirent que le
+couvercle du cercueil se soulevait avec prcaution.
+
+Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restrent
+immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
+obscurit, ils coutrent, non sans anxit.
+
+Est-ce toi, Couo? dit une voix, que contenait un sentiment
+d'excessive prudence.
+
+Presque en mme temps, de l'une des bires de bbord, qui
+s'entrouvrit, une autre voix murmura: Est-ce toi, F-Kien?
+
+Et ces quelques paroles furent rapidement changes: C'est pour
+cette nuit.
+
+-- Pour cette nuit.
+
+-- Avant que la lune ne se lve?
+
+-- A la deuxime veille.
+
+-- Et nos compagnons?
+
+-- Ils sont prvenus.
+
+-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
+
+-- J'en ai trop!
+
+-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
+
+-- Silence!
+
+Au nom du clbre Ta-ping, Craig-Fry, si matres d'eux-mmes
+qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un lger mouvement.
+
+Soudain, les couvercles taient retombs sur les botes oblongues.
+Un silence absolu rgnait dans la cale de la Sam-Yep.
+
+Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnrent la partie de la
+coursive claire par le grand panneau, et remontrent les
+entailles de l'pontille. Un instant aprs, ils s'arrtaient
+l'arrire du rouffle, l o personne ne pouvait les entendre.
+
+Morts qui parlent.... dit Craig.
+
+-- Ne sont pas morts! rpondit Fry.
+
+Un nom leur avait tout rvl, le nom de Lao-Shen!
+
+Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta-ping s'taient
+glisss bord. Pouvait-on douter que ce ft avec la complicit du
+capitaine Yin, de son quipage, des chargeurs du port de Takou,
+qui avaient embarqu la funbre cargaison? Non! Aprs avoir t
+dbarqus du navire amricain, qui les ramenait de San Francisco,
+les cercueils taient rests dans un dock pendant deux nuits et
+deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-tre, de ces
+pirates affilis la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,
+les avaient vids de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.
+Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
+avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,
+comment avaient- ils pu l'apprendre?
+
+Point absolument obscur, qu'il tait inopportun, d'ailleurs, de
+vouloir claircir en ce moment.
+
+Ce qui tait certain, c'est que des Chinois de la pire espce se
+trouvaient bord de la jonque depuis le dpart de Takou, c'est
+que le nom de Lao-Shen venait d'tre prononc par l'un d'eux,
+c'est que la vie de Kin-Fo tait directement et prochainement
+menace!
+
+Cette nuit mme, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coter deux
+cent mille dollars la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures
+plus tard, la police n'tant pas renouvele, n'aurait plus rien eu
+ payer aux ayants droit de son ruineux client!
+
+Ce serait ne pas connatre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils
+perdirent la tte en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris
+immdiatement: il fallait obliger Kin-Fo quitter la jonque avant
+l'heure de la deuxime veille, et fuir avec lui.
+
+Mais comment s'chapper? S'emparer de l'unique embarcation du
+bord? Impossible. C'tait une lourde pirogue qui exigeait les
+efforts de tout l'quipage pour tre hisse du pont et mise la
+mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas
+prts. Donc, ncessit d'agir autrement, quels que fussent les
+dangers courir.
+
+Il tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm dans sa
+cabine, n'avait pas reparu. Il attendait videmment l'heure
+convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+
+Pas un instant perdre! dirent Fry-Craig.
+
+Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas t plus menacs sur
+un brlot, entran au large, mche allume.
+
+La jonque semblait alors abandonne la drive. Un seul matelot
+dormait l'avant.
+
+Craig et Fry poussrent la porte du rouffle de l'arrire, et
+arrivrent prs de Kin-Fo.
+
+Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'veilla.
+
+Que me veut-on? dit-il.
+
+En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le
+courage et le sang-froid ne l'abandonnrent pas.
+
+Jetons tous ces faux cadavres la mer! s'cria-t-il.
+
+Une crne ide, mais absolument inexcutable, tant donn la
+complicit du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+
+Que faire alors? demanda-t-il.
+
+-- Revtir ceci! rpondirent Fry-Craig.
+
+Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqus Tong-Tchou et
+prsentrent leur client un de ces merveilleux appareils
+nautiques, invents par le capitaine Boyton. Le colis contenait
+encore trois autres appareils avec les diffrents ustensiles qui
+les compltaient et en faisaient des engins de sauvetage de
+premier ordre.
+
+Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!
+
+Un instant aprs, Fry ramenait Soun, compltement hbt. Il
+fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne
+manifestant sa pense que par des ai ai ya! fendre l'me!
+
+A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons taient prts. On et dit
+quatre phoques des mers glaciales se disposant faire un
+plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'et donn
+qu'une ide peu avantageuse de la souplesse tonnante de ces
+mammifres marins, tant il tait flasque et mollasse dans son
+vtement insubmersible.
+
+Dj la nuit commenait se faire vers l'est. La jonque flottait
+au milieu d'un absolu silence la calme surface des eaux.
+
+Craig et Fry poussrent un des sabords qui fermaient les fentres
+du rouffle l'arrire, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du
+couronnement de la jonque. Soun, enlev sans plus de faon, fut
+gliss travers le sabord et lanc la mer. Kin-Fo le suivit
+aussitt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur
+taient ncessaires, se prcipitrent la suite.
+
+Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep
+venaient de quitter le bord!
+
+
+XIX
+QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA SAM-
+YEP, NI POUR SON QUIPAGE
+
+Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un
+vtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la
+capote. Par la nature mme de l'toffe employe, ils sont donc
+impermables. Mais, impermables l'eau, ils ne l'auraient pas
+t au froid, rsultant d'une immersion prolonge. Aussi ces
+vtements sont-ils faits de deux toffes juxtaposes, entre
+lesquelles on peut insuffler une certaine quantit d'air.
+
+Cet air sert donc deux fins: 1 maintenir l'appareil
+suspenseur la surface de l'eau; 2 empcher par son
+interposition tout contact avec le milieu liquide, et
+consquemment garantir de tout refroidissement. Ainsi vtu, un
+homme pourrait rester presque indfiniment immerg.
+
+Il va sans dire que l'tanchit des joints de ces appareils tait
+parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de
+pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture mtallique,
+assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La
+jaquette, fixe cette ceinture, se raccordait un solide
+collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la
+tte, s'appliquait hermtiquement au front, aux joues, au menton,
+par un lisr lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que
+le nez, les yeux et la bouche.
+
+A la jaquette taient fixs plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
+servaient l'introduction de l'air, et permettaient de la
+rglementer selon le degr de densit que l'on voulait obtenir. On
+pouvait donc, volont, tre plong jusqu'au cou ou jusqu' mi-
+corps seulement, ou mme prendre la position horizontale. En
+somme, complte libert d'action et de mouvements, scurit
+garantie et absolue.
+
+Tel est l'appareil, qui a valu tant de succs son audacieux
+inventeur, et dont l'utilit pratique est manifeste dans un
+certain nombre d'accidents de mer.
+
+Divers accessoires le compltaient: un sac impermable, contenant
+quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulire; un solide
+bton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une
+petite voile taille en foc; une lgre pagaie, qui servait ou
+d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+
+Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi quips, flottaient maintenant la
+surface des flots. Soun, pouss par un des agents, se laissait
+faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu
+s'loigner de la jonque.
+
+La nuit, encore trs obscure, favorisait cette manoeuvre.
+
+Au cas o le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent
+monts sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.
+Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt le
+bord dans de telles conditions. Les coquins, enferms dans la
+cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+
+A la deuxime veille, avait dit le faux mort du dernier
+cercueil, c'est--dire vers le milieu de la nuit.
+
+Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de rpit
+pour fuir, et, pendant ce temps, ils espraient bien gagner un
+mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une fracheur
+commenait rider le miroir des eaux, mais si lgre encore,
+qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'loigner de la
+jonque.
+
+En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'taient si bien
+habitus leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,
+sans jamais hsiter, ni sur le mouvement produire, ni sur la
+position prendre dans ce moelleux lment. Soun, lui-mme, avait
+bientt recouvr ses esprits, et se trouvait incomparablement plus
+ son aise qu' bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement
+cess. C'est que d'tre soumis au tangage et au roulis d'une
+embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y
+est plong mi-corps, cela est trs diffrent, et Soun le
+constatait avec quelque satisfaction.
+
+Mais, si Soun n'tait plus malade, il avait horriblement peur. Il
+pensait que les requins n'taient peut-tre pas encore couchs,
+et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut t
+sur le point d'tre happ!...
+
+Franchement, un peu de cette inquitude n'tait pas trop dplace
+dans la circonstance!
+
+Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise
+fortune continuait jeter dans les situations les plus anormales.
+En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils
+restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+
+Une heure aprs qu'ils l'avaient quitte, la Sam-Yep leur restait
+ un demi-mille au vent. Ils s'arrtrent alors, s'appuyrent sur
+leur pagaie, pose plat et tinrent conseil, tout en ayant bien
+soin de ne parler qu' voix basse.
+
+Ce coquin de capitaine! s'cria Craig, pour entrer en matire.
+
+-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
+
+-- Cela vous tonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne
+saurait plus surprendre.
+
+-- Oui! rpondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces
+misrables ont pu savoir que nous prendrions passage bord de
+cette jonque!
+
+-- Incomprhensible, en effet, ajouta Fry.
+
+-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous
+avons chapp!
+
+-- chapp! rpondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,
+nous ne serons pas hors de danger!
+
+-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Reprendre des forces, rpondit Fry, et nous loigner assez pour
+ne point tre aperus au lever du jour!
+
+Et Fry, insufflant une certaine quantit d'air dans son appareil,
+remonta au-dessus de l'eau jusqu' mi-corps. Il ramena alors son
+sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il
+remplit d'une eau-de-vie rconfortante, et le passa son client.
+
+Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu' la dernire
+goutte. Craig-Fry l'imitrent, et Soun ne fut point oubli.
+
+a va?... lui dit Craig.
+
+-- Mieux! rpondit Soun, aprs avoir bu. Pourvu que nous puissions
+manger un bon morceau!
+
+-- Demain, dit Craig, nous djeunerons au point du jour, et
+quelques tasses de th...
+
+-- Froid! s'cria Soun en faisant la grimace.
+
+-- Chaud! rpondit Craig.
+
+-- Vous ferez du feu?
+
+-- Je ferai du feu.
+
+-- Pourquoi attendre demain? demanda Soun.
+
+-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et
+ ses complices?
+
+-- Non! non!
+
+-- Alors demain!
+
+En vrit ces braves gens causaient l comme chez eux!
+
+Seulement, la lgre houle leur imprimait un mouvement de haut en
+bas, qui avait un ct singulirement comique.
+
+Ils montaient et descendaient tour tour, au caprice de
+l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch par la main
+d'un pianiste.
+
+-- La brise commence frachir, fit observer Kin-Fo.
+
+-- Appareillons, rpondirent Fry-Craig.
+
+Et ils se prparaient mter leur bton, afin d'y hisser sa
+petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'pouvante.
+
+Te tairas-tu, imbcile! lui dit son matre. Veux-tu donc nous
+faire dcouvrir?
+
+-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
+
+-- Quoi?
+
+-- Une norme bte... qui s'approchait!... Quelque requin!...
+
+-- Erreur, Soun! dit Craig, aprs avoir attentivement observ la
+surface de la mer.
+
+-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.
+
+-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur
+l'paule de son domestique. Lors mme que tu te sentirais happer
+la jambe, je te dfends de crier, sinon...
+
+-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et
+nous l'enverrons par le fond, o il pourra crier tout son aise!
+
+Le malheureux Soun, on le voit, n'tait pas au terme de ses
+tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait
+plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le
+mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
+
+Ainsi que l'avait constat Kin-Fo, la brise tendait se faire;
+mais ce n'tait qu'une de ces folles rises, qui, le plus souvent,
+tombent au lever du soleil. Nanmoins, il fallait en profiter pour
+s'loigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
+compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
+rouffle, ils se mettraient videmment sa recherche, et, s'il
+tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit pour le
+reprendre. Donc, tout prix, il importait d'tre loin avant
+l'aube.
+
+La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o
+l'ouragan avait pouss la jonque, en un point du golfe de Lao-
+Tong, du golfe de P-Tch-Li ou mme de la mer jaune, gagner dans
+l'ouest, c'tait videmment rallier le littoral. L pouvaient se
+rencontrer quelques-uns de ces btiments de commerce qui cherchent
+les bouches du P-ho. L, les barques de pche frquentaient jour
+et nuit les abords de la cte. Les chances d'tre recueillis
+s'accrotraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
+contraire, le vent ft venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait t
+emporte plus au sud que le littoral de la Core, Kin-Fo et ses
+compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se ft
+tendue l'immense mer, et, au cas o les ctes du Japon les
+eussent reus, ce n'aurait t qu' l'tat de cadavres, flottant
+dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+
+Mais, ainsi qu'il a t dit, cette brise devait probablement
+tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
+prudemment hors de vue.
+
+Il tait environ dix heures du soir. La lune devait apparatre au-
+dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
+instant perdre.
+
+A la voile! dirent Fry-Craig.
+
+L'appareillage se fit aussitt. Rien de plus facile, en somme.
+Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
+destine former l'emplanture du bton, qui servait de mtereau.
+
+Kin-Fo, Soun, les deux agents s'tendirent d'abord sur le dos;
+puis, ils ramenrent leur pied en pliant le genou, et plantrent
+le bton dans la douille, aprs avoir pralablement pass son
+extrmit la drisse de la petite voile. Ds qu'ils eurent repris
+la position horizontale, le bton, faisant un angle droit avec la
+ligne du corps, se redressa verticalement.
+
+Hisse! dirent Fry-Craig.
+
+Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
+du mtereau l'angle suprieur de la voile, qui tait taille en
+triangle.
+
+La drisse fut amarre la ceinture mtallique, l'coute tenue
+la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
+d'un lger remous la petite flottille de scaphandres.
+
+Ces hommes-barques ne mritaient-ils pas ce nom de scaphandres
+plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
+ordinairement et improprement appliqu?
+
+Dix minutes aprs, chacun d'eux manoeuvrait avec une sret et une
+facilit parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'carter les
+uns des autres. On et dit une troupe d'normes golands, qui,
+l'aile tendue la brise, glissaient lgrement la surface des
+eaux. Cette navigation tait trs favorise, d'ailleurs, par
+l'tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
+ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+
+Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
+recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tte et avala
+quelques gorges de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
+ou deux nauses. Ce n'tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inquitait,
+mais bien plutt la crainte de rencontrer une bande de squales
+froces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
+risques dans la position horizontale que dans la position
+verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
+ se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
+pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
+horizontalement. En outre, on a remarqu que si ces animaux
+voraces se jettent sur les corps inertes, ils hsitent devant ceux
+qui sont dous de mouvement. Soun devait donc s'astreindre
+remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse penser.
+
+Les scaphandres navigurent de la sorte pendant une heure environ.
+Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
+Moins, ne les et pas assez rapidement loigns de la jonque.
+Plus, les aurait fatigus autant par la tension donne leur
+petite voile que par le clapotis trop accentu des flots.
+
+Craig-Fry commandrent alors de stopper. Les coutes furent
+largues, et la flottille s'arrta.
+
+Cinq minutes de repos, s'il vous plat, monsieur? dit Craig en
+s'adressant Kin-Fo.
+
+-- Volontiers.
+
+Tous, l'exception de Soun, qui voulut rester tendu par
+prudence, et continua gigoter, reprirent la position verticale.
+
+Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
+
+-- Avec plaisir, rpondit Kin-Fo.
+
+Quelques gorges de la rconfortante liqueur, il ne leur en
+fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
+pas encore, ils avaient dn, une heure avant de quitter la
+jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant se
+rchauffer, c'tait inutile. Le matelas d'air, interpos entre
+leur corps et l'eau, les garantissait de toute fracheur. La
+temprature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss
+d'un degr depuis le dpart.
+
+Et la Sam-Yep, tait-elle toujours en vue?
+
+Craig et Fry se retournrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
+nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+
+Rien! Pas une de ces ombres, peine sensibles, que dessinent les
+btiments sur le fond obscur du ciel.
+
+D'ailleurs, nuit noire, un peu embrume, avare d'toiles.
+
+Les plantes ne formaient qu'une sorte de nbuleuse au firmament.
+Mais, trs probablement, la lune, qui n'allait pas tarder
+montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
+dgagerait largement l'espace.
+
+La jonque est loin! dit Fry.
+
+-- Ces coquins dorment encore, rpondit Craig, et n'auront pas
+profit de la brise!
+
+-- Quand vous voudrez? dit Kin-Fo, qui raidit son coute et
+tendit de nouveau sa voile au vent.
+
+Ses compagnons l'imitrent, et tous reprirent leur premire
+direction sous la pousse d'une brise un peu plus faite.
+
+Ils allaient ainsi dans l'ouest. Consquemment, la lune, se levant
+ l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
+elle clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos, et
+c'tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
+tre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trace par le ciel
+et l'eau, prsenterait-il un profil accident, frang des lueurs
+lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
+littoral du Cleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
+accostassent, le salut assur. La cte tait franche, le ressac
+presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc tre dangereux. Une
+fois terre, on dciderait ce qu'il conviendrait de faire
+ultrieurement.
+
+Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
+dessinrent vaguement sur les brumes du znith. Le quartier de
+lune commenait dborder la ligne d'eau.
+
+Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournrent.
+
+La brise qui frachissait, pendant que se dissipaient les hautes
+vapeurs, les entranait alors avec une certaine rapidit. Mais ils
+sentirent que l'espace s'clairait peu peu.
+
+En mme temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
+vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu
+frmissait la tte des scaphandres.
+
+Le disque de la lune, pass du rouge cuivre au blanc d'argent,
+illumina bientt tout le ciel.
+
+Soudain, un bon juron, bien franc, bien amricain, s'chappa de la
+bouche de Craig: La jonque! dit-il.
+
+Tous s'arrtrent.
+
+Bas les voiles! cria Fry.
+
+En un instant, les quatre focs furent amens, et les btons
+dplants de leurs douilles.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, se replaant verticalement, regardrent
+derrire eux.
+
+La Sam-Yep tait l, moins d'un mille, se profilant en noir sur
+l'horizon clairci, toutes voiles dehors.
+
+C'tait bien la jonque! Elle avait appareill et profitait
+maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'tait
+aperu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
+comment il tait parvenu s'enfuir. A tout hasard, il s'tait mis
+ sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
+un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombs
+entre ses mains!
+
+Mais avaient-ils t vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
+les baignait la lune la surface de la mer? Non, peut- tre!
+
+Bas les ttes! dit Craig, qui se rattacha cet espoir.
+
+Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissrent fuser un peu
+d'air, et les quatre scaphandres enfoncrent de faon que leur
+tte encapuchonne merget seule. Il n'y avait plus qu' attendre
+dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+
+La jonque approchait avec rapidit. Ses hautes voiles dessinaient
+deux larges ombres sur les eaux.
+
+Cinq minutes aprs, la Sam-Yep n'tait plus qu' un demi-mille.
+Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
+l'arrire, le capitaine tenait la barre.
+
+Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
+maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
+
+Tout coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
+apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublrent.
+
+videmment, il y avait lutte entre les faux morts, chapps de la
+cale, et l'quipage de la jonque.
+
+Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
+n'taient-ils donc pas d'accord?
+
+Kin-Fo et ses compagnons entendaient trs clairement, d'une part
+d'horribles vocifrations, de l'autre des cris de douleur et de
+dsespoir, qui s'teignirent en moins de quelques minutes. Puis,
+un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
+des corps taient jets la mer.
+
+Non! le capitaine Yin et son quipage n'taient pas les complices
+des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
+t surpris et massacrs. Les coquins, qui s'taient cachs bord
+-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
+d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
+Ta-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo et t
+passager de la Sam-Yep!
+
+Or, si celui-ci tait vu, s'il tait pris, ni lui, ni Fry-Craig,
+ni Soun, n'auraient de piti attendre de ces misrables.
+
+La jonque avanait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
+chance inespre, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+
+Ils plongrent un instant.
+
+Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass, sans les voir, et
+fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+
+Un cadavre flottait l'arrire, et le remous l'approcha peu peu
+des scaphandres.
+
+C'tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
+plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+
+Puis, il s'enfona et disparut dans les profondeurs de la mer.
+
+Ainsi prit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
+
+Dix minutes plus tard, la jonque s'tait perdue dans l'ouest, et
+Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls la surface de la
+mer.
+
+
+XX
+O ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
+DU CAPITAINE BOYTON
+
+Trois heures aprs, les premires blancheurs de l'aube
+s'accusaient lgrement l'horizon. Bientt, il fit jour, et la
+mer put tre observe dans toute son tendue.
+
+La jonque n'tait plus visible. Elle avait promptement distanc
+les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
+avaient bien suivi la mme route, dans l'ouest, sous l'impulsion
+de la mme brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant
+plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien craindre de ceux
+qui la montaient.
+
+Toutefois, ce danger vit ne rendait pas la situation prsente
+beaucoup moins grave.
+
+En effet, la mer tait absolument dserte. Pas un btiment, pas
+une barque de pche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
+ l'est. Rien qui indiqut la proximit d'un littoral quelconque.
+Ces eaux taient-elles les eaux du golfe de P-Tch-Li ou celles
+de la mer jaune? A cet gard, complte incertitude.
+
+Cependant, quelques souffles couraient encore la surface des
+flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
+par la jonque dmontrait que la terre se relverait plus ou moins
+prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'tait l qu'il
+convenait de la chercher.
+
+Il fut donc dcid que les scaphandres remettraient la voile,
+aprs s'tre restaurs, toutefois. Les estomacs rclamaient leur
+d, et dix heures de traverse, dans ces conditions, les rendaient
+imprieux.
+
+Djeunons, dit Craig.
+
+-- Copieusement, ajouta Fry.
+
+Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
+mchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam
+ne songeait plus tre dvor sur place. Au contraire.
+
+Le sac impermable fut donc ouvert. Fry en tira diffrents
+comestibles de bonne qualit, du pain, des conserves, quelques
+ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
+faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
+d'un dner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
+mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
+n'tait certes pas le cas de se montrer difficile.
+
+On djeuna donc, et de bon apptit. Le sac contenait des
+provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait
+terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+
+Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+
+-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
+ironie.
+
+-- Parce que la chance nous revient, rpondit Fry.
+
+-- Ah! vous trouvez?
+
+-- Sans doute, reprit Craig. Le suprme danger tait la jonque, et
+nous avons pu lui chapper.
+
+-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'tre
+attachs votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez t plus
+en sret qu'ici!
+
+-- Tous les Ta-ping du monde .... dit Craig.
+
+-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.
+
+-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.
+
+-- Pour un homme qui pse deux cent mille dollars! ajouta Fry.
+
+Kin-Fo ne put s'empcher de sourire.
+
+Si je flotte, rpondit Kin-Fo, c'est grce vous, messieurs!
+Sans votre aide, je serais maintenant o est le pauvre capitaine
+Yin!
+
+-- Nous aussi! rpliqurent Fry-Craig.
+
+-- Et moi donc! s'cria Soun, en faisant passer, non sans quelque
+effort, un norme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.
+
+-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
+
+-- Vous ne nous devez rien, rpondit Fry, puisque vous tes le
+client de la Centenaire...
+
+-- Compagnie d'assurances sur la vie...
+
+-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...
+
+-- Et nous esprons bien...
+
+-- Qu'elle n'aura rien vous devoir!
+
+Au fond, Kin-Fo tait trs touch du dvouement dont les deux
+agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en ft le mobile.
+Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments leur gard.
+
+Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
+m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fcheusement dessaisi!
+
+Craig et Fry se regardrent. Un sourire imperceptible se dessina
+sur leurs lvres. Ils avaient videmment eu la mme pense.
+
+Soun? dit Kin-Fo.
+
+-- Monsieur?
+
+-- Le th?
+
+-- Voil! rpondit Fry.
+
+Et Fry eut raison de rpondre, car de faire du th dans ces
+conditions, Soun et rpondu que cela tait absolument impossible.
+
+Mais croire que les deux agents fussent embarrasss pour si peu,
+c'et t ne pas les connatre.
+
+Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complment
+indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
+fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
+fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+
+Rien de plus simple, en vrit. Un tuyau de cinq six pouces,
+reli un rcipient mtallique, muni d'un robinet suprieur et
+d'un robinet infrieur le tout encastr dans une plaque de lige,
+ la faon de ces thermomtres flottants qui sont en usage dans
+les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+
+Fry posa cet ustensile la surface de l'eau, qui tait
+parfaitement unie.
+
+D'une main, il ouvrit le robinet suprieur, de l'autre le robinet
+infrieur, adapt au rcipient immerg. Aussitt une belle flamme
+fusa l'extrmit, en dgageant une chaleur trs apprciable.
+
+Voil le fourneau! dit Fry.
+
+Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+
+Vous faites du feu avec de l'eau? s'cria-t-il.
+
+-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium! rpondit Craig.
+
+En effet, cet appareil tait construit de manire utiliser une
+singulire proprit du phosphure de calcium, ce compos du
+phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogne
+phosphor. Or, ce gaz brle spontanment l'air, et ni le vent,
+ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'teindre. Aussi est-il
+employ maintenant pour clairer les boues de sauvetage
+perfectionnes. La chute de la boue met l'eau en contact avec le
+phosphure de calcium.
+
+Aussitt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit l'homme
+tomb la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
+venir directement son secours.
+
+Pendant que l'hydrogne brlait la pointe du tube Craig tenait
+au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puise
+un petit tonnelet, enferm dans son sac.
+
+En quelques minutes, le liquide fut port l'tat d'bullition.
+Craig le versa dans une thire, qui contenait quelques pinces
+d'un th excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent
+l'amricaine, ce qui n'amena aucune rclamation de leur part.
+
+Cette chaude boisson termina convenablement ce djeuner, servi
+la surface de la mer, par tant de latitude et tant de
+longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomtre pour
+dterminer la position, quelques, secondes prs. Ces instruments
+complteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrags
+ne courront plus risque de s'garer sur l'Ocan.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, bien reposs, bien refaits, dployrent
+alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
+navigation, agrablement interrompue par ce repas matinal.
+
+La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
+scaphandres firent bonne route, vent arrire. A peine leur
+fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un lger coup de
+pagaie.
+
+Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
+entrans, ils avaient une certaine tendance s'endormir. De l,
+ncessit de rsister au sommeil, qui et t fort inopportun en
+ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
+allum un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
+dans l'enceinte d'une cole de natation.
+
+Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubls par les
+gambades de quelques animaux marins, qui causrent au malheureux
+Soun les plus grandes frayeurs.
+
+Ce n'taient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+
+Ces clowns de la mer venaient tout bonnement reconnatre quels
+taient ces tres singuliers qui flottaient dans leur lment, des
+mammifres comme eux, mais nullement marins.
+
+Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
+filaient comme des flches, en nuanant les couches liquides de
+leurs couleurs d'meraude; ils s'lanaient de cinq six pieds
+hors des flots; ils faisaient une sorte de saut prilleux, qui
+attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
+scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit, qui est
+suprieure celle les meilleurs navires, ils n'auraient sans
+doute pas tard rallier la terre! C'tait donner envie de
+s'amarrer quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
+par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
+encore ne demander qu' la brise un dplacement qui, pour tre
+plus lent, tait infiniment plus pratique.
+
+Cependant, vers midi, le vent tomba tout fait. Il finit par des
+veles capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
+voiles et les laissaient retomber inertes. L'coute ne tendait
+plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
+pieds ni la tte des scaphandres.
+
+Une complication.... dit Craig.
+
+-- Grave! rpondit Fry.
+
+On s'arrta un instant. Les mts furent dplants, les voiles
+serres, et chacun, se replaant dans la position verticale,
+observa l'horizon.
+
+La mer tait toujours dserte. Pas une voile en vue, pas une fume
+de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
+toutes les vapeurs, et comme rarfi les courants atmosphriques.
+La temprature de l'eau et paru chaude, mme des gens qui
+n'auraient pas t vtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
+
+Cependant, si rassurs que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
+de cette aventure, ils ne laissaient pas d'tre inquiets. En
+effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
+pouvait tre estime; mais, que rien ne dcelt la proximit du
+littoral, ni btiment de commerce, ni barque de pche, voil qui
+devenait de plus en plus inexplicable.
+
+Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'taient point gens se
+dsesprer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
+eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
+n'indiquait que le temps menat de devenir mauvais!
+
+A la pagaie! dit Kin-Fo.
+
+Ce fut le signal du dpart, et, tantt sur le dos, tantt sur le
+ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+
+On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
+promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
+souvent s'arrter et attendre Soun, qui restait en arrire et
+recommenait ses jrmiades. Son matre l'interpellait, le
+malmenait, le menaait; mais Soun, ne craignant rien pour son
+restant de queue, protge par l'paisse capote de caoutchouc, le
+laissait dire. La crainte d'tre abandonn suffisait, d'ailleurs,
+ le maintenir courte distance.
+
+Vers deux heures, quelques oiseaux se montrrent.
+
+C'taient des golands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
+fort loin en mer. On ne pouvait donc dduire de leur prsence que
+la cte ft proche. Nanmoins, ce fut considr comme un indice
+favorable.
+
+Une heure aprs, les scaphandres tombaient dans un rseau de
+sargasses, dont ils eurent assez de mal se dlivrer. Ils s'y
+embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
+fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
+broussaille marine.
+
+Il y eut l perte d'une grande demi-heure, et dpense de forces
+qui auraient pu tre mieux utilises.
+
+A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrta de nouveau,
+bien fatigue, il faut le dire. Une assez frache brise venait de
+se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+
+Circonstance trs inquitante. En effet, les scaphandres ne
+pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
+que sa quille soutient contre la drive. Si donc ils dployaient
+leurs voiles, ils couraient le risque d'tre entrans dans le
+nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn dans
+l'ouest. En outre, une houle plus accentue se produisit. Un assez
+fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
+rendit la situation infiniment plus pnible.
+
+La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement
+prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
+les provisions. Ce dner fut moins gai que le djeuner. La nuit
+allait revenir dans quelques heures. Le vent frachissait... Quel
+parti prendre?
+
+Kin-Fo, appuy sur sa pagaie, les sourcils froncs, plus irrit
+encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
+prononait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
+ternuait dj comme un mortel que le terrible coryza menace.
+
+Craig et Fry se sentaient mentalement interrogs par leurs deux
+compagnons, mais ils ne savaient que rpondre!
+
+Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une rponse.
+
+Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanment leur
+main vers le sud, s'criaient: Voile! En effet, trois milles
+au vent, une embarcation se montrait, qui forait de toile. Or,
+continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrire, elle
+devait probablement passer peu de distance de l'endroit o Kin-
+Fo et ses compagnons s'taient arrts.
+
+Donc, il n'y avait qu'une chose faire: couper la route de
+l'embarcation en se portant perpendiculairement sa rencontre.
+
+Les scaphandres manoeuvrrent aussitt dans ce sens. Les forces
+leur revenaient. Maintenant que le salut tait, pour ainsi dire,
+dans leurs mains, ils ne le laisseraient point chapper.
+
+La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
+petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance
+parcourir tant relativement courte.
+
+On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
+frachissait. Ce n'tait qu'une barque de pche, et sa prsence
+indiquait videmment que la cte ne pouvait tre trs loigne,
+car les pcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
+
+Hardi! hardi! crirent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+
+Ils n'avaient pas surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
+Fo, bien allong la surface de l'eau, filait comme un skiff de
+course. Quant Soun, il se surpassait vritablement et tenait la
+tte, tant il craignait de rester en arrire!
+
+Un demi-mille environ, voil ce qu'il fallait gagner pour tomber
+peu prs dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
+grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez prs
+pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
+pcheurs, la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
+interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait l
+une ventualit assez grave.
+
+Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+
+Aussi les bras se dployaient, les pagaies nappaient rapidement la
+crte des petites lames, la distance diminuait vue d'oeil,
+lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
+d'pouvante.
+
+Un requin! un requin! Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+
+A une distance de vingt pieds environ, on voyait merger deux
+appendices. C'taient les ailerons d'un animal vorace, particulier
+ ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
+lui a donn la double frocit du squale et du fauve.
+
+Aux couteaux! dirent Fry et Craig.
+
+C'taient les seules armes qu'ils eussent leur disposition,
+armes insuffisantes peut-tre!
+
+Soun, on le pense bien, s'tait brusquement arrt et revenait
+rapidement en arrire.
+
+Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+
+Un instant, son norme corps apparut dans la transparence des
+eaux, ray et tachet de vert. Il mesurait seize dix- huit pieds
+de long. Un monstre!
+
+Ce fut sur Kin-Fo qu'il se prcipita tout d'abord, en se
+retournant demi pour le happer.
+
+Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o le squale
+allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
+pousse vigoureuse, il s'carta vivement.
+
+Craig et Fry s'taient rapprochs, prts l'attaque, prts la
+dfense.
+
+Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
+de large cisaille, hrisse d'une quadruple range de dents.
+
+Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait dj russi;
+mais sa pagaie rencontra la mchoire de l'animal, qui la coupa
+net.
+
+Le requin, demi couch sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+
+A ce moment, des flots de sang fusrent en gerbes et la mer se
+teignit de rouge.
+
+Craig et Fry venaient de frapper l'animal coups redoubls, et,
+si dure que ft sa peau, leurs couteaux amricains longues lames
+taient parvenus l'entamer.
+
+La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
+horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
+formidablement. Fry reut un coup de cette queue, qui le prit de
+flanc et le rejeta dix pieds de l.
+
+Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
+et reu le coup lui-mme.
+
+-- Hourra! rpondit Fry en revenant la charge.
+
+Il n'tait pas bless. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
+violence du coup de queue.
+
+Le squale fut alors attaqu de nouveau et avec une vritable
+fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo tait parvenu lui
+enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout bris de sa pagaie, et il
+essayait, au risque d'tre coup en deux, de le maintenir
+immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient l'atteindre au
+coeur.
+
+Il faut croire que les deux agents y russirent, car le monstre,
+aprs s'tre dbattu une dernire fois, s'enfona au milieu d'un
+dernier flot de sang.
+
+Hourra! hourra! hourra! s'crirent Fry-Craig d'une commune voix,
+en agitant leurs couteaux.
+
+-- Merci! dit simplement Kin-Fo.
+
+-- Il n'y a pas de quoi! rpliqua Craig. Une bouche de deux cent
+mille dollars ce poisson!
+
+-- Jamais! ajouta Fry.
+
+Et Soun? O tait Soun? En avant cette fois, et dj trs
+rapproch de la barque, qui n'tait pas trois encablures.
+
+Le poltron avait fui force de pagaie. Cela faillit lui porter
+malheur.
+
+Les pcheurs, en effet, l'avaient aperu; mais ils ne pouvaient
+imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y et une
+crature humaine. Ils se prparrent donc le pcher, comme ils
+auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, ds que le
+prtendu animal fut porte, une longue corde, munie d'un fort
+merillon, se droula du bord.
+
+L'merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
+vtement, et, en glissant, le dchira depuis le dos jusqu' la
+nuque.
+
+Soun, n'tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
+enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tte dans l'eau, les
+jambes en l'air.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la prcaution
+d'interpeller les pcheurs en bon chinois.
+
+Frayeur extrme de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
+allaient venter leurs voiles, et fuir au plus vite...
+
+Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnatre pour ce qu'ils
+taient, ses compagnons et lui, c'est--dire des hommes, des
+Chinois comme eux!
+
+Un instant aprs, les trois mammifres terrestres taient bord.
+
+Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tte
+au-dessus de l'eau. Un des pcheurs le saisit par son bout de
+queue et l'enleva...
+
+La queue de Soun lui resta tout entire dans la main, et le pauvre
+diable fit un nouveau plongeon.
+
+Les pcheurs l'entourrent alors d'une corde et parvinrent, non
+sans peine, le hisser dans la barque.
+
+A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet l'eau de mer qu'il
+venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton svre:
+Elle tait donc fausse?
+
+-- Sans cela, rpondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
+habitudes, je serais jamais entr votre service!
+
+Et il dit cela si drlement, que tous clatrent de rire.
+
+Ces pcheurs taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
+s'ouvrait prcisment le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+
+Le soir mme, vers huit heures, il y dbarquait avec ses
+compagnons, et, dpouillant les appareils du capitaine Boyton,
+tous quatre reprenaient l'apparence de cratures humaines.
+
+
+XXI
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRME
+SATISFACTION
+
+Maintenant, au Ta-ping! Tels furent les premiers mots que
+pronona Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, aprs une nuit de
+repos, bien due aux hros de ces singulires aventures.
+
+Ils taient enfin sur ce thtre des exploits de Lao-Shen.
+
+La lutte allait s'engager dfinitivement.
+
+Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
+surprendre le Ta-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
+Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
+surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
+poitrine, avant qu'il et t mme de traiter avec le farouche
+mandataire de Wang.
+
+Au Ta-ping! avaient rpondu Fry-Craig, aprs s'tre consults
+du regard.
+
+L'arrive de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
+costume, la faon dont les pcheurs les avaient recueillis en mer,
+tout tait pour exciter une certaine motion dans le petit port de
+Fou-Ning. Difficile et t d'chapper la curiosit publique.
+Ils avaient donc t escorts, la veille, jusqu' l'auberge, o,
+grce l'argent conserv dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
+sac de Fry-Craig, ils s'taient procur des vtements plus
+convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent t moins
+entours en se rendant l'auberge, ils auraient peut-tre
+remarqu un certain Clestial, qui ne les quittait pas d'une
+semelle. Leur surprise se ft sans doute accrue, s'ils l'avaient
+vu faire le guet, pendant toute la nuit, la porte de l'auberge.
+Leur mfiance, enfin, n'aurait pas manqu d'tre excite,
+lorsqu'ils l'auraient retrouv le matin la mme place.
+
+Mais ils ne virent rien, ils ne souponnrent rien, ils n'eurent
+pas mme lieu de s'tonner, lorsque ce personnage suspect vint
+leur offrir ses services en qualit de guide, au moment o ils
+sortaient de l'auberge.
+
+C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et qui, d'ailleurs,
+paraissait fort honnte.
+
+Cependant, quelques soupons s'veillrent dans l'esprit de Craig-
+Fry, et ils interrogrent cet homme.
+
+Pourquoi, lui demandrent-ils, vous offrez-vous en qualit de
+guide, et o prtendez-vous nous guider?
+
+Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
+naturel aussi que la rponse qui lui fut faite.
+
+Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
+Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent
+Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre vous conduire.
+
+-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
+parti, je voudrais savoir si la province est sre.
+
+-- Trs sre, rpondit le guide.
+
+-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
+demanda Kin-Fo.
+
+-- Lao-Shen, le Ta-ping?
+
+-- Oui.
+
+-- En effet, rpondit le guide, mais il n'y a rien craindre de
+lui en de de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
+territoire imprial. C'est au-del que sa bande parcourt les
+provinces mongoles.
+
+-- Sait-on o il est actuellement? demanda Kin-Fo.
+
+-- Il a t signal dernirement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
+ quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+
+-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
+
+-- Une cinquantaine de lis environ.
+
+-- Eh bien, j'accepte vos services.
+
+-- Pour vous conduire jusqu' la Grande-Muraille?...
+
+-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!
+
+Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+
+Vous serez bien pay! ajouta Kin-Fo.
+
+Le guide secoua la tte en homme qui ne se souciait pas de passer
+la frontire.
+
+Puis: Jusqu' la Grande-Muraille, bien! rpondit-il. Au-del,
+non! C'est risquer sa vie.
+
+-- Estimez le prix de la vtre! Je vous la paierai.
+
+-- Soit, rpondit le guide.
+
+Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: Vous tes
+libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
+
+-- O vous irez.... dit Craig.
+
+-- Nous irons, dit Fry.
+
+Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess de valoir pour
+eux deux cent mille dollars!
+
+Aprs cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
+entirement rassurs sur le compte du guide. Mais, l'en croire,
+au-del de cette barrire que les Chinois ont leve contre les
+incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
+graves ventualits.
+
+Les prparatifs de dpart furent aussitt faits. On ne demanda
+point Soun s'il lui convenait ou non d'tre du voyage. Il en
+tait.
+
+Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
+manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
+chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
+nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
+aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
+Pking Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
+ large queue. Ils tablissent ainsi des communications entre la
+Russie asiatique et le Cleste Empire. Toutefois, ils ne se
+hasardent travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
+et bien armes.
+
+Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
+lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mpris.
+
+Cinq chameaux, avec leur harnachement trs rudimentaire, furent
+achets. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
+et l'on partit sous la direction du guide.
+
+Mais ces prparatifs avaient exig quelque temps. Le dpart ne put
+s'effectuer qu' une heure de l'aprs-midi.
+
+Malgr ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
+minuit, au pied de la Grande-Muraille. L, il organiserait un
+campement, et le lendemain, si Kin-Fo persvrait dans son
+imprudente rsolution, on passerait la frontire.
+
+Le pays, aux environs de Fou-Ning, tait accident. Des nuages de
+sable jaune se droulaient en paisses volutes au-dessus des
+routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivs. On sentait
+encore l le productif territoire du Cleste Empire.
+
+Les chameaux marchaient d'un pas mesur, peu rapide, mais
+constant. Le guide prcdait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchs
+entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
+faon de voyager, et, dans ces conditions, il serait all au bout
+du monde.
+
+Si la route n'tait pas fatigante, la chaleur tait grande. A
+travers les couches atmosphriques trs chauffes par la
+rverbration du sol, se produisaient les plus curieux effets de
+mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
+apparaissaient l'horizon et s'vanouissaient bientt,
+l'extrme satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac de
+quelque navigation nouvelle.
+
+Bien que cette province ft situe aux limites extrmes de la
+Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle ft dserte. Le Cleste
+Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
+population qui se presse sa surface. Aussi, les habitants sont-
+ils nombreux, mme sur la lisire du dsert asiatique.
+
+Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
+reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vtements,
+vaquaient aux travaux de la campagne.
+
+Des troupeaux de moutons jaunes longue queue -- une queue que
+Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient et l sous le
+regard de l'aigle noir. Malheur l'infortun ruminant qui
+s'cartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
+accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
+mouflons, aux jeunes antilopes, et servent mme de chiens de
+chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+
+Puis, des nues de gibier plume s'envolaient de toutes parts. Un
+fusil ne ft pas rest inactif sur cette portion du territoire;
+mais le vrai chasseur n'et pas regard d'un bon oeil, les filets,
+collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
+braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl, de
+millet et de mas.
+
+Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
+tourbillons de cette poussire mongole Ils ne s'arrtaient, ni aux
+ombrages de la route, ni aux fermes isoles de la province, ni aux
+villages, que signalaient de loin en loin les Ours funraires,
+leves la mmoire de quelques hros de la lgende bouddhique.
+Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
+qui ont cette habitude d'aller les uns derrire les autres et dont
+une sonnette rouge, pendue leur cou, rgularisait le pas
+cadenc.
+
+Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
+causeur, gardait toujours la tte de la petite troupe, observant
+la campagne dans un rayon dont l'paisse poussire diminuait
+singulirement l'tendue. Il n'hsitait jamais, d'ailleurs, sur la
+route suivre, mme de certains croisements, auxquels manquait
+le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'prouvant plus de
+mfiance son gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
+prcieux client, de la Centenaire.
+
+Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquitude
+s'accrotre mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
+instant, en effet, et sans tre mme de le prvenir, ils
+pouvaient se trouver en prsence d'un homme qui, d'un coup bien
+appliqu, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+
+Quant Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o
+le souvenir du pass domine les anxits du prsent et de
+l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait t sa vie depuis deux
+mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
+l'inquiter trs srieusement. Depuis le jour o son correspondant
+de San Francisco lui avait envoy la nouvelle de sa prtendue
+ruine, n'tait-il pas entr dans une priode de malchance vraiment
+extraordinaire? Ne s'tablirait-il pas une compensation entre la
+seconde partie de son existence et la premire, dont il avait eu
+la folie de mconnatre les avantages? Cette srie de conjonctures
+adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui tait
+dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait la lui
+reprendre sans coup frir? L'aimable L-ou, par sa prsence, par
+ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet, arriverait-
+elle conjurer les mchants esprits acharns contre sa personne?
+Oui! tout ce pass lui revenait, il s'en proccupait, il s'en
+inquitait! Et Wang!
+
+Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
+jure; mais Wang, le philosophe, l'hte assidu du yamen de Shang-
+Ha, ne serait plus l pour lui enseigner la sagesse!
+
+... Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
+chameau venait d'tre heurt par celui de Kin-Fo, qui avait failli
+choir au milieu de son rve.
+
+-- Sommes-nous arrivs? demanda-t-il.
+
+-- Il est huit heures, rpondit le guide, et je propose de faire
+halte pour dner.
+
+-- Et aprs?
+
+-- Aprs, nous nous remettrons en route.
+
+-- Il fera nuit.
+
+-- Oh! ne craignez pas que je vous gare! La Grande-Muraille n'est
+pas vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
+btes!
+
+-- Soit! rpondit Kin-Fo.
+
+Sur la route, s'levait une masure abandonne. Un petit ruisseau
+coulait auprs, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
+s'y dsaltrer.
+
+Pendant ce temps, avant que la nuit ft tout fait venue, Kin-Fo
+et ses compagnons s'installrent dans cette masure, et, l, ils
+mangrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
+l'apptit.
+
+La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
+Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
+qu'tait ce Ta-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tte
+en homme qui n'est pas rassur, et, autant que possible, il vita
+de rpondre.
+
+Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
+
+-- Non, rpondit le guide, mais des Ta-ping de sa bande ont
+plusieurs fois pass la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
+les rencontrer! Bouddha nous garde des Ta-ping!
+
+A ces rponses, dont le guide ne pouvait videmment comprendre
+toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
+se regardaient en fronant le sourcil, tiraient leur montre, la
+consultaient, et, finalement, hochaient la tte.
+
+Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
+en attendant le jour?
+
+-- Dans cette masure! s'cria le guide. J'aime encore mieux la
+rase campagne! On risque moins d'tre surpris!
+
+-- Il est convenu que nous serons ce soir la Grande- Muraille,
+rpondit Kin-Fo. je veux y tre et j'y serai.
+
+Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+
+Soun, dj galop par la peur, Soun lui-mme, n'osa pas protester.
+
+Le repas termin -- il tait peu prs neuf heures -, le guide se
+leva et donna le signal du dpart.
+
+Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allrent alors
+lui.
+
+Monsieur, dirent-ils, vous tes bien dcid vous remettre entre
+les mains de Lao-Shen?
+
+-- Absolument dcid, rpondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre
+quelque prix que ce soit.
+
+-- C'est jouer trs gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
+campement du Ta-ping!
+
+-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! rpliqua Kin-Fo.
+Libre vous de ne pas me suivre!
+
+Le guide avait allum une petite lanterne de poche. Les deux
+agents s'approchrent, et consultrent une seconde fois leur
+montre.
+
+Il serait certainement plus prudent d'attendre demain, dirent-
+ils en insistant.
+
+-- Pourquoi cela? rpondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
+demain ou aprs-demain qu'il peut l'tre aujourd'hui! En route!
+
+-- En route! rptrent Fry-Craig.
+
+Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
+dj, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
+dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mcontentement
+s'tait rvl sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
+revenir la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+
+Ceci n'avait point chapp Kin-Fo, bien dcid, d'ailleurs, ne
+pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrme, lorsque,
+au moment o il l'aidait remonter sur sa bte, le guide se
+pencha son oreille et murmura ces mots: Dfiez-vous de ces deux
+hommes!
+
+Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
+lui fit signe de se taire, donna le signal du dpart, et la petite
+troupe s'aventura dans la nuit travers la campagne.
+
+Un grain de dfiance tait-il entr dans l'esprit du client de
+Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
+prononces par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
+esprit les deux mois de dvouement que les agents avaient mis
+son service?
+
+Non, en vrit! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
+lui avaient conseill ou de remettre sa visite au campement du
+Ta-ping, ou d'y renoncer?
+
+N'tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
+brusquement quitt Pking? L'intrt mme des deux agents de la
+Centenaire n'tait-il pas que leur client rentrt en possession de
+cette absurde et compromettante lettre?
+
+Il y avait donc l une insistance assez peu comprhensible.
+
+Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
+repris sa place derrire le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
+allrent ainsi pendant deux grandes heures.
+
+Il devait tre bien prs de minuit, lorsque le guide, s'arrtant,
+montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
+vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrire de
+cette ligne s'argentaient quelques sommets, dj clairs par les
+premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+
+La Grande-Muraille! dit le guide.
+
+-- Pouvons-nous la franchir ce soir mme? demanda Kin-Fo.
+
+-- Oui, si vous le voulez absolument! rpondit le guide.
+
+-- Je le veux!
+
+Les chameaux s'taient arrts.
+
+Je vais reconnatre la passe, dit alors le guide. Demeurez et
+attendez-moi.
+
+Il s'loigna.
+
+En ce moment, Craig et Fry s'approchrent de Kin-Fo.
+
+Monsieur?... dit Craig.
+
+-- Monsieur? dit Fry.
+
+Et tous deux ajoutrent: Avez-vous t satisfait de nos services,
+depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
+attachs votre personne?
+
+-- Trs satisfait!
+
+-- Plairait-il monsieur de nous signer ce petit papier pour
+tmoigner qu'il n'a eu qu' se louer de nos bons et loyaux
+services?
+
+-- Ce papier? rpondit Kin-Fo, assez surpris, la vue d'une
+feuille, dtache de son carnet, que lui prsentait Craig.
+
+-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-tre quelque
+compliment de notre directeur!
+
+-- Et sans doute une gratification supplmentaire, ajouta Fry.
+
+-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre monsieur, dit
+Craig en se courbant.
+
+-- Et l'encre ncessaire pour que monsieur puisse nous donner
+cette preuve de gracieuset crite, dit Fry.
+
+Kin-Fo se mit rire et signa.
+
+Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette crmonie en ce
+lieu et cette heure?
+
+-- En ce lieu, rpondit Fry, parce que notre intention n'est pas
+de vous accompagner plus loin!
+
+-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
+il sera minuit!
+
+-- Et que vous importe l'heure?
+
+-- Monsieur, reprit Craig, l'intrt que vous portait notre
+Compagnie d'assurances...
+
+-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.
+
+-- Et vous pourrez vous tuer...
+
+-- Ou vous faire tuer...
+
+-- Tant qu'il vous plaira!
+
+Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
+parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
+dessus de l'horizon, l'orient, et lana jusqu' eux son premier
+rayon.
+
+La lune!... s'cria Fry.
+
+-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'cria Craig. Elle se lve
+minuit... Et votre police n'tant pas renouvele... Vous n'tes
+plus le client de la Centenaire...
+
+-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
+
+-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir! dit Fry.
+
+Et les deux agents, tournant la tte de leur monture, disparurent
+bientt, laissant leur client stupfait.
+
+Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Amricains, peut-tre
+un peu trop pratiques, avait peine cess de se faire entendre,
+qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-
+Fo, qui tenta vainement de se dfendre, sur Soun, qui essaya
+vainement de s'enfuir.
+
+Un instant aprs, le matre et le valet taient entrans dans la
+chambre basse de l'un des bastions abandonns de la Grande-
+Muraille, dont la porte fut soigneusement referme sur eux.
+
+
+XXII
+QUE LE LECTEUR AURAIT PU CRIRE LUI-MME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAON PEU INATTENDUE!
+
+La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents
+lieues -, construite au 1e sicle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-
+Ti, s'tend depuis le golfe de Lao-Tong, dans lequel elle trempe
+ses deux jetes, jusque dans le Kan-Sou, o elle se rduit aux
+proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de
+doubles remparts, dfendus par des bastions et des tours, hauts de
+cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques
+leur revtement suprieur, qui suivent avec hardiesse le profil
+des capricieuses montagnes de la frontire russo-chinoise.
+
+Du ct du Cleste Empire, la muraille est en assez mauvais tat.
+Du ct de la Mantchourie, elle se prsente sous un aspect plus
+rassurant, et ses crneaux lui font encore un magnifique ourlet de
+pierres.
+
+De dfenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
+canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi
+bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer travers ses
+portes. Le paravent ne prserve plus la frontire septentrionale
+de l'Empire, pas mme de cette fine poussire mongole, que le vent
+du nord emporte parfois jusqu' sa capitale.
+
+Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions dserts que Kin-Fo
+et Soun, aprs une fort mauvaise nuit passe sur la paille, durent
+s'enfoncer le lendemain matin, escorts par une douzaine d'hommes,
+qui ne pouvaient appartenir qu' la bande de Lao-Shen.
+
+Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'tait plus possible
+Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'tait point le hasard qui
+avait mis ce tratre sur son chemin.
+
+L'ex-client de la Centenaire avait videmment t attendu par ce
+misrable. Son hsitation s'aventurer au-del de la Grande-
+Muraille n'tait qu'une ruse pour drouter les soupons. Ce coquin
+appartenait bien au Ta-ping, et ce ne pouvait tre que par ses
+ordres qu'il avait agi.
+
+Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute ce sujet, aprs avoir
+interrog un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+
+Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre
+chef? demanda-t-il.
+
+-- Nous y serons avant une heure! rpondit cet homme.
+
+En somme, qu'tait venu chercher l'lve de Wang? Le mandataire du
+philosophe! Eh bien, on le conduisait o il voulait aller! Que ce
+ft de bon gr ou de force, il n'y avait pas l de quoi
+rcriminer. Il fallait laisser cela Soun, dont les dents
+claquaient, et qui sentait sa tte de poltron vaciller sur ses
+paules.
+
+Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
+l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir
+essayer de ngocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce
+qu'il dsirait. Tout tait bien.
+
+Aprs avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit,
+non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui
+s'engageaient, droite, dans la partie montagneuse de la
+province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le
+permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, troitement entours,
+n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+
+Une heure et demie aprs, gardiens et prisonniers apercevaient, au
+tournant d'un contrefort, un difice demi ruin.
+
+C'tait une ancienne bonzerie, leve sur une des croupes de la
+montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais,
+en cet endroit perdu de la frontire russo-chinoise, au milieu de
+cette contre dserte, on pouvait se demander quelle sorte de
+fidles osaient frquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent
+quelque peu risquer leur vie, s'aventurer dans ces dfils, trs
+propres aux guet-apens et aux embches.
+
+Si le Ta-ping Lao-Shen avait tabli son campement dans cette
+partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en
+conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+
+Or, une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte rpondit que
+Lao-Shen rsidait effectivement dans cette bonzerie.
+
+Je dsire le voir l'instant, dit Kin-Fo.
+
+-- A l'instant, rpondit le chef.
+
+Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient t pralablement
+enleves, furent introduits dans un large vestibule, formant
+l'atrium du temple. L se tenaient une vingtaine d'hommes en
+armes, trs pittoresques sous leur costume de coureurs de grands
+chemins, et dont les mines farouches n'taient pas prcisment
+rassurantes.
+
+Kin-Fo passa dlibrment entre cette double range de Ta-pin.
+Quant Soun, il dut tre vigoureusement pouss par les paules,
+et il le fut.
+
+Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag dans
+l'paisse muraille, et dont les degrs descendaient assez
+profondment travers le massif de la montagne.
+
+Cela indiquait videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous
+l'difice principal de la bonzerie, et il et t trs difficile,
+pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas
+tenu le fil de ces sinuosits souterraines.
+
+Aprs avoir descendu une trentaine de marches, puis s'tre avancs
+pendant une centaine de pas, la lueur fuligineuse de torches
+portes par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers
+arrivrent au milieu d'une vaste salle qu'clairait demi un
+luminaire de mme espce.
+
+C'tait bien une crypte. Des piliers massifs, orns de ces
+hideuses ttes de monstres qui appartiennent la faune grotesque
+de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaisss,
+dont les nervures se rejoignaient la clef des lourdes votes.
+
+Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine
+l'arrive des deux prisonniers. La salle n'tait pas dserte, en
+effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres
+profondeurs.
+
+C'tait toute la bande des Ta-ping, runie l pour quelque
+crmonie suspecte.
+
+Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de
+haute taille se tenait debout. On et dit le prsident d'un
+tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles prs
+de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+
+Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitt et laissa
+passage aux deux prisonniers.
+
+Lao-Shen, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
+personnage qui se tenait debout.
+
+Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matire, comme un homme
+qui est dcid en finir: Lao-Shen, dit-il, tu as entre les
+mains une lettre qui t'a t envoye par ton ancien compagnon
+Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te
+demander de me la rendre.
+
+A ces paroles, prononces d'une voix ferme, le Ta-ping ne remua
+mme pas la tte. On et dit qu'il tait de bronze.
+
+Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre? reprit Kin-Fo.
+
+Et il attendit une rponse qui ne vint pas.
+
+Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te
+conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera
+pay intgralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras
+pour le toucher, puisse tre inquit cet gard!
+
+Mme silence glacial du sombre Ta-ping, silence qui n'tait pas
+de bon augure.
+
+Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: De quelle somme veux-tu
+que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille tals
+
+Pas de rponse.
+
+Dix mille tals?
+
+Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues
+de cette trange bonzerie.
+
+Une sorte de colre impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres
+mritaient bien qu'on leur fit une rponse, quelle qu'elle ft.
+
+Ne m'entends-tu pas? dit-il au Ta-ping.
+
+Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tte, indiqua qu'il
+comprenait parfaitement.
+
+Vingt mille tals! Trente mille tals! s'cria Kin-Fo. Je t'offre
+ce que te paierait la Centenaire, si j'tais mort. Le double! Le
+triple! Parle! Est-ce assez?
+
+Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
+taciturne, et, croisant les bras: A quel prix, dit-il, veux-tu
+donc me vendre cette lettre?
+
+-- A aucun prix, rpondit enfin le Ta-ping. Tu as offens Bouddha
+en mprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut tre
+veng. Ce n'est que devant la mort que tu connatras ce que valait
+cette faveur d'tre au monde, faveur si longtemps mconnue de
+toi!
+
+Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de rplique, Lao-Shen
+fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se
+dfendre, fut garrott, entran. Quelques minutes aprs, il tait
+enferm dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise
+porteurs, et hermtiquement close.
+
+Soun, l'infortun Soun, malgr ses cris, ses supplications, dut
+subir le mme traitement.
+
+C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a mpris
+la vie mrite de mourir!
+
+Cependant, sa mort, si elle lui paraissait invitable, tait moins
+proche qu'il ne le supposait.
+
+Mais quel pouvantable supplice le rservait ce cruel Ta-ping,
+il ne pouvait l'imaginer.
+
+Des heures se passrent. Kin-Fo, dans cette cage, o on l'avait
+emprisonn, s'tait senti enlev, puis transport sur un vhicule
+quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le
+fracas des armes de son escorte ne lui laissrent aucun doute. On
+l'entranait au loin. O? Il et vainement tent de l'apprendre.
+
+Sept huit heures aprs son enlvement, Kin-Fo sentit que la
+chaise s'arrtait, qu'on soulevait bras d'hommes la caisse dans
+laquelle il tait enferm, et bientt un dplacement moins rude
+succda aux secousses d'une route de terre.
+
+Suis-je donc sur un navire? se dit-il.
+
+Des mouvements trs accuss de roulis et de tangage, un
+frmissement d'hlice le confirmrent dans cette ide qu'il tait
+sur un steamer.
+
+La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'pargnent des
+tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!
+
+Cependant deux fois vingt-quatre heures s'coulrent encore. A
+deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture tait introduite
+dans sa cage par une petite trappe coulisse, sans que le
+prisonnier pt voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune
+rponse ft faite ses demandes.
+
+Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui
+faisait si belle, avait cherch des motions! Il n'avait pas voulu
+que son coeur cesst de battre, sans avoir au moins une fois
+palpit! Eh bien, ses voeux taient satisfaits et au-del de ce
+qu'il aurait pu souhaiter!
+
+Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait
+voulu mourir en pleine lumire. La pense que cette cage serait
+d'un instant l'autre prcipite dans les flots, lui tait
+horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernire fois, ni la
+pauvre L-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en
+tait trop.
+
+Enfin, aprs un laps de temps qu'il n'avait pu valuer, il lui
+sembla que cette longue navigation venait de cesser tout coup.
+Les trpidations de l'hlice cessrent. Le navire qui portait sa
+prison s'arrtait. Kin-Fo sentit que sa cage tait de nouveau
+souleve.
+
+Pour cette fois, c'tait bien le moment suprme, et le condamn
+n'avait plus qu' demander pardon des erreurs de sa vie.
+
+Quelques minutes s'coulrent, -- des annes, des sicles!
+
+A son grand tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
+reposait de nouveau sur un terrain solide.
+
+Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large
+bandeau lui fut immdiatement appliqu sur les yeux, et il se
+sentit brusquement attir au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo
+dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligrent
+s'arrter.
+
+S'il s'agit de mourir enfin, s'cria-t-il, je ne vous demande pas
+de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-
+moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas
+de regarder la mort!
+
+-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn le
+dsire!
+
+Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach. Kin-Fo
+jeta alors un regard avide autour de lui...
+
+tait-il le jouet d'un rve? Une table, somptueusement servie,
+tait l, devant laquelle cinq convives, l'air souriant,
+paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non
+occupes semblaient demander deux derniers convives.
+
+Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je
+vois? s'cria Kin-Fo avec un accent impossible rendre.
+
+Mais non! Il ne s'abusait pas. C'tait Wang, le philosophe!
+C'taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-
+l mmes qu'il avait traits, deux mois auparavant, sur le bateau-
+fleurs de la rivire des Perles, ses compagnons de jeunesse, les
+tmoins de ses adieux la vie de garon!
+
+Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il tait chez lui, dans la
+salle manger de son yamen de Shang-Ha!
+
+Si c'est toi! s'cria-t-il en s'adressant Wang, si ce n'est pas
+ton ombre, parle-moi...
+
+-- C'est moi-mme, ami, rpondit le philosophe. Pardonneras-tu
+ton vieux matre, la dernire et un peu rude leon de philosophie
+qu'il ait d te donner?
+
+-- Eh quoi! s'cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!
+
+-- C'est moi, rpondit Wang, moi qui ne m'tais charg de la
+mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charget
+pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'tais pas ruin, et qu'un
+moment viendrait o tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien
+compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera
+dsormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider
+ te faire comprendre, en te mettant en prsence de la mort, quel
+est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je
+t'ai laiss et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien
+que mon coeur en saignt, presque au-del de ce qu'il tait humain
+de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'tait aprs le
+bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en
+route!
+
+Kin-Fo tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur
+sa poitrine.
+
+Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, trs mu, si encore j'avais couru
+tout seul! Mais quel mal je t'ai donn! Combien il t'a fallu
+courir toi-mme, et quel bain je t'ai forc de prendre au pont de
+Palikao!
+
+-- Ah! celui-l, par exemple, rpondit Wang en riant, il m'a fait
+bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie!
+J'avais trs chaud et l'eau tait trs froide! Mais bah! je m'en
+suis tir! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les
+autres!
+
+-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.
+
+-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le
+secret du bonheur est l!
+
+Soun entrait alors, ple comme un homme que le mal de mer vient de
+torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son
+matre, l'infortun valet avait d refaire toute cette traverse
+de Fou-Ning Shang-Ha, et dans quelles conditions! On en pouvait
+juger sa mine!
+
+Kin-Fo, aprs s'tre arrach aux treintes de Wang, serrait la
+main de ses amis.
+
+Dcidment, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai t un fou
+jusqu'ici!...
+
+-- Et tu peux redevenir un sage! rpondit le philosophe.
+
+-- J'y tcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer
+mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un
+petit papier qui a t pour moi la cause de trop de tribulations,
+pour qu'il me soit permis de le ngliger. Qu'est dcidment
+devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang?
+Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fch de
+la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen,
+s'il en est encore dtenteur, ne peut attacher aucune importance
+ce chiffon de papier, et je trouverais fcheux qu'il pt tomber
+entre des mains... peu dlicates!
+
+Sur ce, tout le monde se mit rire.
+
+Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a dcidment gagn ses msaventures
+d'tre devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indiffrent
+d'autrefois! Il pense en homme rang!
+
+-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde
+lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque
+je l'aurai brle, et que j'en aurai vu les cendres disperses
+tous les vents!
+
+-- Srieusement, tu tiens donc ta lettre?... reprit Wang.
+
+-- Certes, rpondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut de vouloir la
+conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, mon cher lve, il n'y a ton dsir qu'un
+empchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-
+Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...
+
+-- Vous ne l'avez plus!
+
+-- Non.
+
+-- Vous l'avez dtruite?
+
+-- Non! Hlas! non!
+
+-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore d'autres
+mains?
+
+-- Oui!
+
+-- A qui? qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience tait
+bout. Oui! A qui?
+
+-- A quelqu'un qui a tenu ne la rendre qu' toi-mme!
+
+En ce moment, la charmante L-ou, qui, cache derrire un
+paravent, n'avait rien perdu de cette scne, apparaissait, tenant
+la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en
+signe de dfi.
+
+Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+
+Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plat! lui dit
+l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrire le
+paravent. Les affaires avant tout, mon sage mari!
+
+Et, lui mettant la lettre sous les yeux: Mon petit frre cadet
+reconnat-il son oeuvre?
+
+-- Si je la reconnais! s'cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait
+pu crire cette sotte lettre!
+
+-- Eh bien, donc, avant tout, rpondit L-ou, ainsi que vous en
+avez tmoign le trs lgitime dsir, dchirez-la, brlez-la,
+anantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du
+Kin-Fo qui l'avait crite!
+
+-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumire le lger papier,
+mais, prsent, mon cher coeur! permettez votre mari
+d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de prsider ce
+bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!
+
+-- Et nous aussi! s'crirent les cinq convives. Cela donne trs
+faim d'tre trs contents!
+
+Quelques jours aprs, l'interdiction impriale tant leve, le
+mariage s'accomplissait.
+
+Les deux poux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!
+
+Mille et dix mille flicits les attendaient dans la vie!
+
+Il faut aller en Chine pour voir cela!
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
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+Project Gutenberg's Les tribulations d'un chinois en Chine, by Jules Verne
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+\par Author: Jules Verne
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+\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March 12}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #14162]
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+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
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+\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
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+\par \page
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+\par }{\fs44 Jules Verne
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+\par }{\b\fs60 LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
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+\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res
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+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\h \\z }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017883"}{
+\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003300000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I OU LA PERSONNALIT\'c9 ET LA NATIONALIT\'c9 DES PERSONNAGES SE D\'c9GAGENT PEU \'c0
+ PEU}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017883 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003300000000}}}{\fldrslt {4}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POS\'c9S D'UNE FA\'c7ON PLUS NETTE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017884 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003400000000}}}{\fldrslt {15}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'\'8cIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA\'cf}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017885 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003500000000}}}{\fldrslt {25}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+IV DANS LEQUEL KIN-FO RE\'c7OIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A D\'c9J\'c0 HUIT JOURS DE RETARD}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017886 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003600000000}}}{\fldrslt {33}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+-OU RE\'c7OIT UNE LETTRE QU'ELLE E\'dbT PR\'c9F\'c9R\'c9 NE PAS RECEVOIR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017887 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003700000000}}}{\fldrslt {45}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\'caTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE \'ab\~LA CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017888 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003800000000}}}{\fldrslt {53}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU C\'c9LESTE EMPIRE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017889 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380038003900000000}}}{\fldrslt {64}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION S\'c9RIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS S\'c9RIEUSEMENT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017890 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULI\'c8RE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-\'caTRE PAS LE LECTEUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017891 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PR\'c9SENT\'c9S AU NOUVEAU CLIENT DE LA \'ab\~CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017892 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS C\'c9L\'c8BRE DE L'EMPIRE DU MILIEU}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017893 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT \'c0 L'AVENTURE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017894 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA C\'c9L\'c8BRE COMPLAINTE DES \'ab\~CINQ VEILLES DU CENTENAIRE\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017895 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017896 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003600000000}}}{\fldrslt {140}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+SERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-\'caTRE AU LECTEUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017897 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700380039003700000000
+}}}{\fldrslt {152}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS C\'c9LIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017898 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017899 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+ CRAIG ET FRY, POUSS\'c9S PAR LA CURIOSIT\'c9, VISITENT LA CALE DE LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017900 \\h }{\fs20 {\*\datafield
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+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb, NI POUR SON \'c9QUIPAGE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017901 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003100000000}}}{\fldrslt {200}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017902 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003200000000}}}{\fldrslt {213}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTR\'caME SATISFACTION}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017903 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003300000000}}}{\fldrslt {228}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98017904"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000310037003900300034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU \'c9CRIRE LUI-M\'caME, TANT IL FINIT D'UNE FA\'c7ON PEU INATTENDUE\~!}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98017904 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300031003700390030003400000000}}}{\fldrslt {242}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017883}I\line OU LA PERSONNALIT\'c9 ET LA NATIONALIT\'c9 DES PERSONNAGES SE D\'c9GAGENT PEU \'c0 PEU
+{\*\bkmkend _Toc98017883}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Il faut pourtant convenir que la vie a du bon\~! s'\'e9cria l'un des convives, accoud\'e9 sur le bras de son si\'e8ge \'e0
+ dossier de marbre, en grignotant une racine de n\'e9nuphar au sucre.
+\par
+\par \endash Et du mauvais aussi\~! r\'e9pondit, entre deux quintes de toux, un autre, que le piquant d'un d\'e9licat aileron de requin avait failli \'e9trangler\~!
+\par
+\par \endash Soyons philosophes\~! dit alors un personnage plus \'e2g\'e9, dont le nez supportait une \'e9norme paire de lunettes \'e0 larges verres, mont\'e9es sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'\'e9
+trangler, et demain tout passe comme passent les suaves gorg\'e9es de ce nectar\~! C'est la vie, apr\'e8s tout\~!\~\'bb
+\par
+\par Et cela dit, cet \'e9picurien, d'humeur accommodante, avala un verre d'un excellent vin ti\'e8de, dont la l\'e9g\'e8re vapeur s'\'e9chappait lentement d'une th\'e9i\'e8re de m\'e9tal.
+\par
+\par \'ab\~Quant \'e0 moi, reprit un quatri\'e8me convive, l'existence me parait tr\'e8s acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien faire\~!
+\par
+\par \endash Erreur\~! riposta le cinqui\'e8me. Le bonheur est dans l'\'e9tude et le travail. Acqu\'e9rir la plus grande somme possible de connaissances, c'est chercher \'e0 se rendre heureux\~!\'85
+\par
+\par \endash Et \'e0 apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien\~!
+\par
+\par \endash N'est-ce pas le commencement de la sagesse\~?
+\par
+\par \endash Et quelle en est la fin\~?
+\par
+\par \endash La sagesse n'a pas de fin\~! r\'e9pondit philosophiquement l'homme aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction supr\'eame\~!\~\'bb
+\par
+\par Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement \'e0 l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-\'e0-dire la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse. Indiff\'e9rent et distrait, celui-ci \'e9
+coutait sans rien dire toute cette dissertation interpocula.
+\par
+\par \'ab\~Voyons\~! Que pense notre h\'f4te de ces divagations apr\'e8s boire\~? Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise\~? Est-il pour ou contre\~?\~\'bb
+\par
+\par L'amphitryon croquait nonchalamment quelques p\'e9pins de past\'e8ques\~; il se contenta, pour toute r\'e9ponse, d'avancer d\'e9daigneusement les l\'e8vres, en homme qui semble ne prendre int\'e9r\'eat \'e0 rien.
+\par
+\par \'ab\~Peuh\~!\~\'bb fit-il.
+\par
+\par C'est, par excellence, le mot des indiff\'e9rents. Il dit tout et ne dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les dictionnaires du globe. C'est une \'ab\~moue\~\'bb articul\'e9e.
+\par
+\par Les cinq convives que traitait cet ennuy\'e9 le press\'e8rent alors d'arguments, chacun en faveur de sa th\'e8se. On voulait avoir son opinion. Il se d\'e9fendit d'abord de r\'e9
+pondre, et finit par affirmer que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'\'e9tait une \'ab\~invention\~\'bb assez insignifiante, peu r\'e9jouissante en somme\~!
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 bien notre ami\~!
+\par
+\par \endash Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore troubl\'e9 son repos\~!
+\par
+\par \endash Et quand il est jeune\~!
+\par
+\par \endash Jeune et bien portant\~!
+\par
+\par \endash Bien portant et riche\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s riche\~!
+\par
+\par \endash Plus que tr\'e8s riche\~!
+\par
+\par \endash Trop riche peut-\'eatre\~!\~\'bb
+\par
+\par Ces interpellations s'\'e9taient crois\'e9es comme les p\'e9tards d'un feu d'artifice, sans m\'eame amener un sourire sur l'impassible physionomie de l'amphitryon. Il s'\'e9tait content\'e9 de hausser l\'e9g\'e8rement les \'e9
+paules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter, f\'fbt-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas m\'eame coup\'e9 les premi\'e8res pages\~!
+\par
+\par Et, cependant, cet indiff\'e9rent comptait trente et un ans au plus, il se portait \'e0 merveille, il poss\'e9dait une grande fortune, son esprit n'\'e9tait pas sans culture, son intelligence s'\'e9
+levait au-dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque \'e0 tant d'autres pour \'eatre un des heureux de ce monde\~! Pourquoi ne l'\'e9tait-il pas\~?
+\par
+\par Pourquoi\~?
+\par
+\par La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un coryph\'e9e du ch\'9cur antique\~: \'ab\~Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a \'e9t\'e9 que n\'e9
+gatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la sant\'e9. Pour en bien jouir, il faut en avoir \'e9t\'e9 priv\'e9 quelquefois. Or, tu n'as jamais \'e9t\'e9 malade\'85 je veux dire\~: tu n'as jamais \'e9t\'e9 malheureux\~! C'est l\'e0 ce qui manque \'e0
+ ta vie. Qui peut appr\'e9cier le bonheur, si le malheur ne l'a jamais touch\'e9, ne f\'fbt-ce qu'un instant\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant son verre plein d'un champagne puis\'e9 aux meilleures marques\~: \'ab\~Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre h\'f4te, dit-il, et quelques douleurs \'e0 sa vie\~!\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+\par
+\par L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son apathie habituelle.
+\par
+\par O\'f9 se tenait cette conversation\~? \'c9tait-ce dans une salle \'e0 manger europ\'e9enne, \'e0 Paris, \'e0 Londres, \'e0 Vienne, \'e0 P\'e9tersbourg\~? Ces six convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien ou du Nouveau Monde\~
+? Quels \'e9taient ces gens qui traitaient ces questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison\~?
+\par
+\par En tout cas, ce n'\'e9taient pas des Fran\'e7ais, puisqu'ils ne parlaient pas politique\~!
+\par
+\par Les six convives \'e9taient attabl\'e9s dans un salon de moyenne grandeur, luxueusement d\'e9cor\'e9. A travers le lacis des vitres bleues ou orang\'e9es se glissaient, \'e0 cette heure, les derniers rayons du soleil. Ext\'e9rieurement \'e0
+ la baie des fen\'eatres, la brise du soir balan\'e7ait des guirlandes de fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores m\'ealaient leurs p\'e2les lueurs aux lumi\'e8res mourantes du jour. Au-dessus, la cr\'ea
+te des baies s'enjolivait d'arabesques d\'e9coup\'e9es, enrichies de sculptures vari\'e9es, repr\'e9sentant des beaut\'e9s c\'e9lestes et terrestres, animaux ou v\'e9g\'e9taux d'une faune et d'une flore fantaisistes.
+\par
+\par Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges glaces \'e0 double biseau. Au plafond, une \'ab\~punka\~\'bb, agitant ses ailes de percale peinte rendait supportable la temp\'e9rature ambiante.
+\par
+\par La table, c'\'e9tait un vaste quadrilat\'e8re en laque noire. Pas de nappe \'e0 sa surface, qui refl\'e9tait les nombreuses pi\'e8ces d'argenterie et de porcelaine comme e\'fbt fait une tranche du plus pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carr
+\'e9s de papier, orn\'e9s de devises, dont chaque invit\'e9 avait pr\'e8s de lui une provision suffisante. Autour de la table se dressaient des si\'e8ges \'e0 dossiers de marbre, bien pr\'e9f\'e9rables sous cette latitude aux revers capitonn\'e9
+s de l'ameublement moderne.
+\par
+\par Quant au service, il \'e9tait fait par des jeunes filles, fort avenantes, dont les cheveux noirs s'entrem\'ealaient de lis et de chrysanth\'e8mes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement contourn\'e9s \'e0
+ leurs bras. Souriantes et enjou\'e9es, elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de l'autre, elles agitaient gracieusement un large \'e9ventail, qui ravivait les courants d'air d\'e9plac\'e9s par la punka du plafond.
+\par
+\par Le repas n'avait rien laiss\'e9 \'e0 d\'e9sirer. Qu'imaginer de plus d\'e9licat que cette cuisine \'e0 la fois propre et savante\~? Le Bignon de l'endroit, sachant qu'il s'adressait \'e0 des connaisseurs, s'\'e9tait surpass\'e9
+ dans la confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du d\'eener.
+\par
+\par Au d\'e9but et comme entr\'e9e de jeu, figuraient des g\'e2teaux sucr\'e9s, du caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des hu\'eetres de Ning-Po. Puis se succ\'e9d\'e8rent, \'e0 courts intervalles, des \'9cufs poch\'e9
+s de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux \'9cufs brouill\'e9s, des fricass\'e9es de \'ab\~ging-seng\~\'bb, des ou\'efes d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des t\'ea
+tards d'eau douce, des jaunes de crabe en rago\'fbt, des g\'e9siers de moineau et des yeux de mouton piqu\'e9s d'une pointe d'ail, des ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucr\'e9
+es de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines d'arachides, amandes sal\'e9es, mangues savoureuses, fruits du \'ab\~long-yen\~\'bb \'e0 chair blanche, et du \'ab\~lit-chi\~\'bb \'e0 pulpe p\'e2le, ch\'e2taignes d'e
+au, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arros\'e9 de bi\'e8re, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l'in\'e9vitable riz, pouss\'e9 entre les l\'e8vres des convives
+\'e0 l'aide de petits b\'e2tonnets, allait couronner au dessert la savante ordonnance.
+\par
+\par Le moment vint enfin o\'f9 les jeunes servantes apport\'e8rent, non pas de ces bols \'e0 la mode europ\'e9enne, qui contiennent un liquide parfum\'e9, mais des serviettes imbib\'e9
+es d'eau chaude, que chacun des convives se passa sur la figure avec la plus extr\'eame satisfaction.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+\par
+\par En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans le salon. Les chanteuses \'e9taient jeunes, jolies, de tenue modeste et d\'e9cente. Mais quelle musique et quelle m\'e9thode\~
+! Des miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalit\'e9, s'\'e9levant en notes aigu\'ebs jusqu'aux derni\'e8res limites de perception du sens auditif\~! Quant aux instruments, violons dont les cordes s'enchev\'ea
+traient dans les fils de l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas ressemblant \'e0 de petits pianos portatifs, ils \'e9taient dignes des chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient \'e0 grand fracas.
+\par
+\par Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme de son r\'e9pertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte blanche, ses musiciens jou\'e8rent le Bouquet des dix Fleurs, morceau tr\'e8s \'e0
+ la mode alors, dont raffolait le beau monde.
+\par
+\par Puis, la troupe chantante et ex\'e9cutante, bien pay\'e9e d'avance, se retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire encore une importante r\'e9colte dans les salons voisins.
+\par
+\par Les six convives quitt\'e8rent alors leur si\'e8ge, mais uniquement pour passer d'une table \'e0 une autre, \endash ce qu'ils firent non sans grandes c\'e9r\'e9monies et compliments de toutes sortes.
+\par
+\par Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse \'e0 couvercle, agr\'e9ment\'e9e du portrait de B\'f4dhidharama, le c\'e9l\'e8bre moine bouddhiste, d\'e9bout sur son radeau l\'e9gendaire. Chacun re\'e7ut aussi une pinc\'e9e de th\'e9
+, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussit\'f4t.
+\par
+\par Quel th\'e9\~! Il n'\'e9tait pas \'e0 craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui l'avait fourni, l'e\'fbt falsifi\'e9 par le m\'e9lange malhonn\'eate de feuilles \'e9trang\'e8res, ni qu'il e\'fbt d\'e9j\'e0 subi une premi\'e8re infusion et ne f\'fb
+t plus bon qu'\'e0 balayer les tapis, ni qu'un pr\'e9parateur ind\'e9licat l'e\'fbt teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse\~!
+\par
+\par C'\'e9tait le th\'e9 imp\'e9rial dans toute sa puret\'e9. C'\'e9taient ces feuilles pr\'e9cieuses semblables \'e0 la fleur elle-m\'eame, ces feuilles de la premi\'e8re r\'e9colte du mois
+de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gant\'e9es, ont seuls le droit de cueillir\~!
+\par
+\par Un Europ\'e9en n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour c\'e9l\'e9brer cette boisson, que les six convives humaient \'e0 petites gorg\'e9es, sans s'extasier autrement, \endash en connaisseurs qui en avaient l'habitude.
+\par
+\par C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en \'e9taient plus \'e0 appr\'e9cier les d\'e9licatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne soci\'e9t\'e9, richement v\'eatus de la \'ab\~han-chaol\~\'bb, l\'e9g\'e8re chemisette, du \'ab\~ma-coual\~\'bb
+, courte tunique, de la \'ab\~haol\~\'bb, longue robe se boutonnant sur le c\'f4t\'e9\~; ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piqu\'e9es, aux jambes pantalons de soie que serrait \'e0 la taille une \'e9charpe \'e0
+ glands, sur la poitrine le plastron de soie finement brod\'e9, l'\'e9ventail \'e0 la ceinture, ces aimables personnages \'e9taient n\'e9s au pays m\'eame o\'f9 l'arbre \'e0 th\'e9
+ donne une fois l'an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des ailerons de requin, ils l'avaient savour\'e9 comme il le m\'e9ritait pour la d\'e9licatesse de ses pr
+\'e9parations\~; mais son menu, qui e\'fbt \'e9tonn\'e9 un \'e9tranger, n'\'e9tait pas pour les surprendre.
+\par
+\par En tout cas, ce \'e0 quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment o\'f9 ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait trait\'e9s, ce jour-l\'e0, ils l'apprirent alors.
+
+\par
+\par Les tasses \'e9taient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la derni\'e8re fois, l'indiff\'e9rent, s'accoudant sur la table, les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes\~: \'ab\~Mes amis, \'e9coutez-moi sans rire. Le sort en est jet
+\'e9. Je vais introduire dans mon existence un \'e9l\'e9ment nouveau, qui en dissipera peut-\'eatre la monotonie\~! Sera-ce un bien, sera-ce un mal\~? l'avenir me l'apprendra. Ce d\'eener, auquel je vous ai convi\'e9s, est mon d\'eener d'adieu \'e0
+ la vie de gar\'e7on. Dans quinze jours, je serai mari\'e9, et\'85
+\par
+\par \endash Et tu seras le plus heureux des hommes\~! s'\'e9cria l'optimiste. Regarde\~! Les pronostics sont pour toi\~!\~\'bb
+\par
+\par En effet, tandis que les lampes cr\'e9pitaient en jetant de p\'e2les lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fen\'eatres, et les petites feuilles de th\'e9 flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant d'heureux pr\'e9
+sages qui ne pouvaient tromper\~!
+\par
+\par Aussi, tous de f\'e9liciter leur h\'f4te, qui re\'e7ut ces compliments avec la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne, destin\'e9e au r\'f4le d'\'ab\~\'e9l\'e9ment nouveau\~\'bb, dont il avait fait choix, aucun n'eut l'indiscr\'e9
+tion de l'interroger \'e0 ce sujet.
+\par
+\par Cependant, le philosophe n'avait pas m\'eal\'e9 sa voix au concert g\'e9n\'e9ral des f\'e9licitations. Les bras crois\'e9s, les yeux \'e0 demi clos, un sourire ironique sur les l\'e8
+vres, il ne semblait pas plus approuver les complimenteurs que le compliment\'e9.
+\par
+\par Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'\'e9paule, et, d'une voix qui semblait moins calme que d'habitude\~: \'ab\~Suis-je donc trop vieux pour me marier\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Trop jeune\~?
+\par
+\par \endash Pas davantage.
+\par
+\par \endash Tu trouves que j'ai tort\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre\~!
+\par
+\par \endash Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour me rendre heureux.
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?\'85
+\par
+\par \endash C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'\'eatre\~! S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais\~! S'ennuyer \'e0 deux, c'est pire\~!
+\par
+\par \endash Je ne serai donc jamais heureux\~?\'85
+\par
+\par \endash Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur\~!
+\par
+\par \endash Le malheur ne peut m'atteindre\~!
+\par
+\par \endash Tant pis, car alors tu es incurable\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! ces philosophes\~! s'\'e9cria le plus jeune des convives. Il ne faut pas les \'e9couter. Ce sont des machines \'e0 th\'e9ories\~! Ils en fabriquent de toute sorte\~! Pure camelote, qui ne vaut rien \'e0 l'user\~! Marie-toi, marie-toi, ami\~
+! J'en ferais autant, si je n'avais fait v\'9cu de ne jamais rien faire\~! Marie-toi, et, comme disent nos po\'e8tes, puissent les deux ph\'e9nix t'appara\'eetre toujours tendrement unis\~! Mes amis, je bois au bonheur de notre h\'f4te\~!
+\par
+\par \endash Et moi, r\'e9pondit le philosophe, je bois \'e0 la prochaine intervention de quelque divinit\'e9 protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse passer par l'\'e9preuve du malheur\~!\~\'bb
+\par
+\par Sur ce toast assez bizarre, les convives se lev\'e8rent, rapproch\'e8rent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte\~; puis, apr\'e8s les avoir successivement baiss\'e9s et remont\'e9s en inclinant la t\'eate, ils prirent cong\'e9
+ les uns des autres.
+\par
+\par A la description du salon dans lequel ce repas a \'e9t\'e9 donn\'e9, au menu exotique qui le composait, \'e0 l'habillement des convives, \'e0 leur mani\'e8re de s'exprimer, peut-\'eatre aussi \'e0 la singularit\'e9 de leurs th\'e9ories, le lecteur a devin
+\'e9 qu'il s'agissait de Chinois, non de ces \'ab\~C\'e9lestials\~\'bb qui semblent avoir \'e9t\'e9 d\'e9coll\'e9s d'un paravent ou \'eatre en rupture de potiche, mais de ces modernes habitants du C\'e9leste Empire, d\'e9j\'e0 \'ab\~europ\'e9ennis\'e9s\~
+\'bb par leurs \'e9tudes, leurs voyages, leurs fr\'e9quentes communications avec les civilis\'e9s de l'Occident.
+\par
+\par En effet, c'\'e9tait dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivi\'e8re des Perles \'e0 Canton, que le riche Kin-Fo, accompagn\'e9 de l'ins\'e9
+parable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatri\'e8me classe \'e0 bouton bleu, Yin-Pang, riche n\'e9gociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci \endash
+ et Houal le lettr\'e9.
+\par
+\par Et cela se passait le vingt-septi\'e8me jour de la quatri\'e8me lune, pendant la premi\'e8re de ces cinq veilles, qui se partagent si po\'e9tiquement les heures de la nuit chinoise.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017884}II\line DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POS\'c9S D'UNE FA\'c7ON PLUS NETTE
+{\*\bkmkend _Toc98017884}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Si Kin-Fo avait donn\'e9 ce d\'eener d'adieu \'e0 ses amis de Canton, c'est que c'\'e9tait dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu'il avait pass\'e9
+ une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit compter un jeune homme riche et g\'e9n\'e9reux, les quatre invit\'e9s du bateau-fleurs \'e9taient les seuls qui lui restassent \'e0 cette \'e9poque. Quant aux autres, dispers\'e9
+s aux hasards de la vie, il e\'fbt vainement cherch\'e9 \'e0 les r\'e9unir.
+\par
+\par Kin-Fo habitait alors Shang-Ha\'ef, et, pour faire changer d'air \'e0 son ennui, il \'e9tait venu le promener pendant quelques jours \'e0 Canton. Mais, ce soir m\'eame, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points principaux de la c\'f4
+te et revenir tranquillement \'e0 son yamen.
+\par
+\par Si Wang avait accompagn\'e9 Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait jamais son \'e9l\'e8ve, auquel les le\'e7ons ne manquaient pas. A vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences perdues\~; mais la \'ab\~machine \'e0
+ th\'e9ories\~\'bb \endash ainsi que l'avait dit ce viveur de Tim \endash ne se fatiguait pas d'en produire.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend \'e0 se transformer, et qui ne se sont jamais ralli\'e9s aux Tartares. On n'e\'fbt pas rencontr\'e9 son pareil dans les provinces du Sud, o\'f9 les hautes et basses classes se
+sont plus intimement m\'e9lang\'e9es avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son p\'e8re ni par sa m\'e8re, dont les familles, depuis la conqu\'eate, se tenaient \'e0 l'\'e9cart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines. Grand, bien b\'e2ti, plut
+\'f4t blanc que jaune, les sourcils trac\'e9s en droite ligne, les yeux dispos\'e9s suivant l'horizontale et se relevant \'e0 peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il e\'fbt \'e9t\'e9 remarqu\'e9 m\'eame aupr\'e8s des plus beaux sp\'e9
+cimens des populations de l'Occident.
+\par
+\par En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'\'e9tait que par son cr\'e2ne soigneusement ras\'e9, son front et son cou sans un poil, sa magnifique queue, qui, prenant naissance \'e0 l'occiput, se d\'e9roulait sur son dos comme un serpent de jais. Tr\'e8
+s soign\'e9 de sa personne, il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa l\'e8vre sup\'e9rieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-dessous le point d'orgue de l'\'e9
+criture musicale. Ses ongles s'allongeaient de plus d'un centim\'e8tre, preuve qu'il appartenait bien \'e0 cette cat\'e9gorie de gens fortun\'e9s qui peuvent vivre sans rien faire. Peut-\'eatre, aussi, la nonchalance de sa d\'e9
+marche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore \'e0 ce \'ab\~comme il faut\~\'bb qui se d\'e9gageait de toute sa personne.
+\par
+\par D'ailleurs Kin-Fo \'e9tait n\'e9 \'e0 P\'e9king, avantage dont les Chinois se montrent tr\'e8s fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement r\'e9pondre\~: \'ab\~Je suis d'En-Haut\~!\~\'bb. C'\'e9tait \'e0 P\'e9king, en effet, que son p\'e8
+re Tchoung-H\'e9ou demeurait au moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer d\'e9finitivement \'e0 Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire, poss\'e9dait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le commerce. Pendant les premi\'e8res ann\'e9es de sa carri\'e8re, tout ce que produit ce riche territoire si peupl\'e9
+, papiers de Swatow, soieries de Sou-Tch\'e9ou, sucres candis de Formose, th\'e9s de Hankow et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fut pour lui \'e9l\'e9ment de n\'e9goce et mati\'e8re \'e0
+ trafic. Sa principale maison de commerce, son \'ab\~hong\~\'bb \'e9tait \'e0 Shang-Ha\'ef mais il poss\'e9dait des comptoirs \'e0 Nan-King, \'e0 Tien-Tsin, \'e0 Macao, \'e0 Hong-Kong. Tr\'e8s m\'eal\'e9 au mouvement europ\'e9en, c'\'e9
+taient les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'\'e9tait le c\'e2ble \'e9lectrique qui lui donnait le cours des soieries \'e0 Lyon et de l'opium \'e0 Calcutta. Aucun de ces agents du progr\'e8s, vapeur ou \'e9lectricit\'e9
+, ne le trouvait r\'e9fractaire, ainsi que le sont la plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du gouvernement, dont ce progr\'e8s diminue peu \'e0 peu le prestige.
+\par
+\par Bref, Tchoung-H\'e9ou man\'9cuvra si habilement, aussi bien dans son commerce avec l'int\'e9rieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons portugaises, fran\'e7aises, anglaises ou am\'e9ricaines de Shang-Ha\'ef
+ de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment o\'f9 Kin-Fo venait au monde, sa fortune d\'e9passait d\'e9j\'e0 quatre cent mille dollars.
+\par
+\par Or, pendant les ann\'e9es qui suivirent, cette \'e9pargne allait \'eatre doubl\'e9e, gr\'e2ce \'e0 la cr\'e9ation d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le \'ab\~commerce des coolies du Nouveau Monde\~\'bb.
+\par
+\par On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et hors de proportion avec l'\'e9tendue de ce vaste territoire, diversement mais po\'e9tiquement nomm\'e9 C\'e9leste Empire, Empire du Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+\par
+\par On ne l'\'e9value pas \'e0 moins de trois cent soixante millions d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, m\'eame avec ses nombreuses rizi\'e8
+res, ses immenses cultures de millet et de bl\'e9, ne suffit pas \'e0 le nourrir. De l\'e0 un trop-plein qui ne demande qu'\'e0 s'\'e9chapper par ces trou\'e9es que les canons anglais et fran\'e7ais ont faites aux murailles mat\'e9rielles et morales du C
+\'e9leste Empire.
+\par
+\par C'est vers l'Am\'e9rique du Nord et principalement sur l'\'c9tat de Californie, que s'est d\'e9vers\'e9 ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec une telle violence, que le Congr\'e8s a d\'fb
+ prendre des mesures restrictives contre cette invasion, assez impoliment nomm\'e9e \'ab\~la peste jaune\~\'bb. Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'\'e9migrants chinois aux \'c9
+tats-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'e\'fbt \'e9t\'e9 l'absorption de la race anglo-saxonne au profit de la race mongole.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste \'e9chelle. Ces coolies, vivant d'une poign\'e9e de riz, d'une tasse de th\'e9 et d'une pipe de tabac, aptes \'e0 tous les m\'e9tiers, r\'e9ussirent rapidement au lac Sal\'e9
+, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'\'c9tat de Californie, o\'f9 ils abaiss\'e8rent consid\'e9rablement le prix de la main-d'\'9cuvre.
+\par
+\par Des compagnies se form\'e8rent donc pour le transport de ces \'e9migrants si peu co\'fbteux. On en compta cinq, qui op\'e9raient le racolage dans cinq provinces du C\'e9leste Empire, et une sixi\'e8me, fix\'e9e \'e0 San Francisco. Les premi\'e8res exp\'e9
+diaient, la derni\'e8re recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la r\'e9exp\'e9diait.
+\par
+\par Ceci demande une explication.
+\par
+\par Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les \'ab\~M\'e9licains\~\'bb, nom qu'ils donnent aux populations des \'c9tats-Unis, mais \'e0 une condition, c'est que leurs cadavres seront fid\'e8lement ramen\'e9s \'e0
+ la terre natale pour y \'eatre enterr\'e9s. C'est une des conditions principales du contrat, une clause sine qua non, qui oblige les compagnies envers l'\'e9migrant, et rien ne saurait la faire \'e9luder.
+\par
+\par Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de fonds particuliers, est-elle charg\'e9e de fr\'e9ter les \'ab\~navires \'e0 cadavres\~\'bb, qui repartent \'e0 pleines charges de San Francisco pour Shang-Ha\'ef
+, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de b\'e9n\'e9fices.
+\par
+\par L'habile et entreprenant Tchoung-H\'e9ou sentit cela. Au moment o\'f9 il mourut, en 1866, il \'e9tait directeur de la compagnie de Kouang-Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse des Fonds des Morts, \'e0 San Francisco.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, Kin-Fo, n'ayant plus ni p\'e8re ni m\'e8re, h\'e9ritait d'une fortune \'e9valu\'e9e \'e0 quatre millions de francs plac\'e9e en actions de la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il perdit son p\'e8re, le jeune h\'e9ritier, \'e2g\'e9 de dix-neuf ans, se f\'fbt trouv\'e9 seul, s'il n'e\'fbt eu Wang, l'ins\'e9parable Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+\par
+\par Or, qu'\'e9tait ce Wang\~? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen de Shang-Ha\'ef. Il avait \'e9t\'e9 le commensal du p\'e8re avant d'\'eatre celui du fils. Mais d'o\'f9 venait-il\~? A quel pass\'e9 pouvait-on le rattacher\~
+? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-H\'e9ou et Kin-Fo auraient seuls pu r\'e9pondre.
+\par
+\par Et s'ils avaient jug\'e9 convenable de le faire ce qui n'\'e9tait pas probable, voici ce que l'on e\'fbt appris\~: Personne n'ignore que la Chine est, par excellence, le royaume o\'f9 les insurrections peuvent durer pendant bien des ann\'e9
+es, et soulever des centaines de mille hommes.
+\par
+\par Or, au XVIIe si\'e8cle, la c\'e9l\'e8bre dynastie des Ming, d'origine chinoise, r\'e9gnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en 1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles qui mena\'e7aient la capitale, demanda secours
+\'e0 un roi tartare.
+\par
+\par Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les r\'e9volt\'e9s, profita de la situation pour renverser celui qui avait implor\'e9 son aide, et proclama empereur son propre fils Chun-Tch\'e9.
+\par
+\par A partir de cette \'e9poque, l'autorit\'e9 tartare fut substitu\'e9e \'e0 l'autorit\'e9 chinoise, et le tr\'f4ne occup\'e9 par des empereurs mantchoux.
+\par
+\par Peu \'e0 peu, surtout dans les classes inf\'e9rieures de la population, les deux races se confondirent\~; mais, chez les familles riches du Nord, la s\'e9paration entre Chinois et Tartares se maintint plus strictem
+ent. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus particuli\'e8rement au milieu des provinces septentrionales de l'Empire. L\'e0 se cantonn\'e8rent des \'ab\~irr\'e9conciliables\~\'bb, qui rest\'e8rent fid\'e8les \'e0 la dynastie d\'e9chue.
+\par
+\par Le p\'e8re de Kin-Fo \'e9tait de ces derniers, et il ne d\'e9mentit pas les traditions de sa famille, qui avait refus\'e9 de pactiser avec les Tartares. Un soul\'e8vement contre la domination \'e9trang\'e8re, m\'eame apr\'e8
+s trois cents ans d'exercice, l'e\'fbt trouv\'e9 pr\'eat \'e0 agir.
+\par
+\par Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses opinions politiques.
+\par
+\par Or, en 1860, r\'e9gnait encore cet empereur S'Hi\'e8ne-Fong, qui d\'e9clara la guerre \'e0 l'Angleterre et \'e0 la France, \endash guerre termin\'e9e par le trait\'e9 de P\'e9king, le 25 octobre de ladite ann\'e9e.
+\par
+\par Mais, avant cette \'e9poque, un formidable soul\'e8vement mena\'e7ait d\'e9j\'e0 la dynastie r\'e9gnante. Les Tchang-Mao ou Ta\'ef-ping, les \'ab\~rebelles aux longs cheveux\~\'bb, s'\'e9taient empar\'e9s de Nan-King en 1853 et de Shang-Ha\'ef
+ en 1855 S'Hi\'e8ne-Fong mort, son jeune fils eut fort \'e0 faire pour repousser les Ta\'ef-ping. Sans le vice-roi Li, sans le prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-\'eatre n'e\'fbt-il pu sauver son tr\'f4ne.
+\par
+\par C'est que ces Ta\'ef-ping, ennemis d\'e9clar\'e9s des Tartares, fortement organis\'e9s pour la r\'e9bellion, voulaient remplacer la dynastie des Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes\~; la premi\'e8re \'e0 banni\'e8
+re noire, charg\'e9e de tuer\~; la seconde \'e0 banni\'e8re rouge, charg\'e9e d'incendier\~; la troisi\'e8me \'e0 banni\'e8re jaune, charg\'e9e de piller\~; la quatri\'e8me \'e0 banni\'e8re blanche, charg\'e9e d'approvisionner les trois autres.
+\par
+\par Il y eut d'importantes op\'e9rations militaires dans le Kiang-Sou. Sou-Tch\'e9ou et Kia-Hing, \'e0 cinq lieues de Shang-Ha\'ef, tomb\'e8rent au pouvoir des r\'e9volt\'e9s et furent repris, non sans peine, par les troupes imp\'e9riales. Shang-Ha\'ef, tr
+\'e8s menac\'e9e \'e9tait m\'eame attaqu\'e9e, le 18 ao\'fbt 1860, au moment o\'f9 les g\'e9n\'e9raux Grant et Montauban, commandant l'arm\'e9e anglo-fran\'e7aise, canonnaient les forts du Pe\'ef-Ho.
+\par
+\par Or, \'e0 cette \'e9poque, Tchoung-H\'e9ou, le p\'e8re de Kin-Fo, occupait une habitation pr\'e8s de Shang-Ha\'ef, non loin du magnifique pont que les ing\'e9nieurs chinois avaient jet\'e9 sur la rivi\'e8re de Sou-Tch\'e9ou. Ce soul\'e8vement des Ta\'ef
+-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais \'9cil, puisqu'il \'e9tait principalement dirig\'e9 contre la dynastie tartare.
+\par
+\par Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 ao\'fbt, apr\'e8s que les rebelles eurent \'e9t\'e9 rejet\'e9s hors de Shang-Ha\'ef, la porte de l'habitation de Tchoung-H\'e9ou s'ouvrit brusquement.
+\par
+\par Un fuyard, ayant pu d\'e9pister ceux qui le poursuivaient, vint tomber aux pieds de Tchoung-H\'e9ou. Ce malheureux n'avait plus une arme pour se d\'e9fendre. Si celui auquel il venait demander asile le livrait \'e0 la soldatesque imp\'e9riale, il \'e9
+tait perdu.
+\par
+\par Le p\'e8re de Kin-Fo n'\'e9tait pas homme \'e0 trahir un Tai-ping, qui avait cherch\'e9 refuge dans sa maison.
+\par
+\par Il referma la porte et dit\~: \'ab\~Je ne veux pas savoir, je ne saurai jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'o\'f9 tu viens\~! Tu es mon h\'f4te, et, par cela seul, en s\'fbret\'e9 chez moi.\~\'bb
+\par
+\par Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance\'85 Il en avait \'e0 peine la force.
+\par
+\par \'ab\~Ton nom\~? lui demanda Tchoung-H\'e9ou.
+\par
+\par \endash Wang.\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait Wang, en effet, sauv\'e9 par la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de Tchoung-H\'e9ou, g\'e9n\'e9rosit\'e9 qui aurait co\'fbt\'e9 la vie \'e0 ce dernier, si l'on avait soup\'e7onn\'e9 qu'il donn\'e2t asile \'e0 un rebelle. Mais Tchoung-H\'e9ou \'e9
+tait de ces hommes antiques, \'e0 qui tout h\'f4te est sacr\'e9.
+\par
+\par Quelques ann\'e9es apr\'e8s, le soul\'e8vement des rebelles \'e9tait d\'e9finitivement r\'e9prim\'e9. En 1864, l'empereur Ta\'ef-ping, assi\'e9g\'e9 dans Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des Imp\'e9riaux.
+\par
+\par Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. Jamais il n'eut \'e0 r\'e9pondre sur son pass\'e9.
+\par
+\par Personne ne l'interrogea \'e0 cet \'e9gard. Peut-\'eatre craignait-on d'en apprendre trop\~! Les atrocit\'e9s commises par les r\'e9volt\'e9s avaient \'e9t\'e9, dit-on, \'e9pouvantables. Sous quelle banni\'e8
+re avait servi Wang, la jaune, la rouge, la noire ou la blanche\~? Mieux valait l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait appartenu qu'\'e0 la colonne de ravitaillement.
+\par
+\par Wang, enchant\'e9 de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal de cette hospitali\'e8re maison. Apr\'e8s la mort de Tchoung-H\'e9ou, son fils n'eut garde de se s\'e9parer de lui, tant il \'e9tait habitu\'e9 \'e0
+ la compagnie de cet aimable personnage.
+\par
+\par Mais, en v\'e9rit\'e9, \'e0 l'\'e9poque o\'f9 commence cette histoire, qui e\'fbt jamais reconnu un ancien Ta\'ef-ping, un massacreur, un pillard ou un incendiaire \endash au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq ans, ce moraliste \'e0
+ lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relev\'e9s vers les tempes, moustache traditionnelle\~? Avec sa longue robe de couleur peu voyante, sa ceinture relev\'e9e sur la poitrine par un commencement d'ob\'e9sit\'e9, sa coiffure r\'e9gl\'e9e suivant le d
+\'e9cret imp\'e9rial, c'est-\'e0-dire un chapeau de fourrure aux bords dress\'e9s le long d'une calotte d'o\'f9 s'\'e9chappaient des h
+ouppes de filets rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie, de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt mille caract\'e8res de l'\'e9criture chinoise, d'un lettr\'e9 du dialecte sup\'e9rieur, d'un premier laur
+\'e9at de l'examen des docteurs, ayant le droit de passer sous la grande porte de P\'e9king, r\'e9serv\'e9e au Fils du Ciel\~?
+\par
+\par Peut-\'eatre, apr\'e8s tout, oubliant un pass\'e9 plein d'horreur, le rebelle s'\'e9tait-il bonifi\'e9 au contact de l'honn\'eate Tchoung-H\'e9ou, et avait-il tout doucement bifurqu\'e9 sur le chemin de la philosophie sp\'e9culative\~! Et voil\'e0
+ pourquoi ce soir-l\'e0, Kin-Fo et Wang, qui ne se quittaient jamais, \'e9taient ensemble \'e0 Canton, pourquoi, apr\'e8s ce d\'eener d'adieu, tous deux s'en allaient par les quais \'e0 la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement \'e0
+ Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux m\'eame.
+\par
+\par Wang, regardant \'e0 droite, \'e0 gauche, philosophant \'e0 la lune, aux \'e9toiles, passait en souriant sous la porte de \'ab\~l'\'c9ternelle Puret\'e9\~\'bb, qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte de \'ab\~l'\'c9ternelle joie\~\'bb
+, dont les battants lui semblaient ouverts sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre les tours de la pagode des \'ab\~Cinq Cents Divinit\'e9s\~\'bb.
+\par
+\par Le steamer Perma \'e9tait l\'e0, sous pression. Kin-Fo et Wang s'install\'e8rent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide courant du fleuve des Perles, qui entra\'eene quotidiennement avec la fange de ses berges des corps de supplici\'e9
+s, imprima au bateau une extr\'eame vitesse. Le steamer passa comme une fl\'e8che entre les ruines laiss\'e9es \'e7\'e0 et l\'e0 par les canons fran\'e7ais, devant la pagode \'e0 neuf \'e9tages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, pr\'e8s de Whampoa, o
+\'f9 mouillent les plus gros b\'e2timents, entre les \'eelots et les estacades de bambous des deux rives.
+\par
+\par Les cent cinquante kilom\'e8tres, c'est-\'e0-dire les trois cent soixante-quinze \'ab\~lis\~\'bb, qui s\'e9parent Canton de l'embouchure du fleuve, furent franchis dans la nuit.
+\par
+\par Au lever du soleil, le Perma d\'e9passait la \'ab\~Gueule-du-Tigre\~\'bb, puis les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'\'eele de Hong-Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la brume matinale, et, apr\'e8
+s la plus heureuse des travers\'e9es, Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaun\'e2tres du fleuve Bleu, d\'e9barquaient \'e0 Shang-Ha\'ef, sur le littoral de la province de Kiang-Nan.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017885}III\line O\'d9 LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'\'8cIL SUR LA VILLE DE SHANG-HA\'cf
+{\*\bkmkend _Toc98017885}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Un proverbe chinois dit\~: \'ab\~Quand les sabres sont rouill\'e9s et les b\'eaches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers pleins. Quand les degr
+\'e9s des temples sont us\'e9s par les pas des fid\'e8les et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les m\'e9decins vont \'e0 pied et les boulangers \'e0 cheval, L'Empire est bien gouvern\'e9.\~\'bb Le prover
+be est bon. Il pourrait s'appliquer justement \'e0 tous les \'c9tats de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est un o\'f9 ce desideratum soit encore loin de se r\'e9aliser, c'est pr\'e9cis\'e9ment le C\'e9leste Empire. L\'e0
+, ce sont les sabres qui reluisent et les b\'eaches qui se rouillent, les prisons qui regorgent et les greniers qui se d\'e9semplissent. Les boulangers ch\'f4ment plus que les m\'e9decins, et, si les pagodes attirent les fid\'e8
+les, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de pr\'e9venus ni de plaideurs.
+\par
+\par D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carr\'e9s, qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de l'est \'e0 l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler des pays tributaires\~
+: la Mongolie, la Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Cor\'e9e, les \'eeles Liou-Tchou, etc., ne peut \'eatre que tr\'e8s imparfaitement administr\'e9. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les \'e9trangers ne se font aucune illusion \'e0 cet \'e9
+gard. Seul, peut-\'eatre, l'empereur, enferm\'e9 dans son palais, dont il franchit rarement les portes, \'e0 l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, p\'e8re et m\'e8re de ses sujets, faisant ou d\'e9faisant les lois \'e0 son gr\'e9
+, ayant droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les fronts se tra\'eenent dans la poussi\'e8
+re, trouve que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait m\'eame pas essayer de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut \'eatre gouvern\'e9 \'e0 l'europ\'e9enne qu'\'e0 la chinoise\~? On serait tent\'e9 de le croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Ha\'ef
+, mais en dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie tr\'e8s appr\'e9ci\'e9e.
+\par
+\par Shang-Ha\'ef, la ville proprement dite, est situ\'e9e sur la rive gauche de la petite rivi\'e8re Houang-Pou, qui, se r\'e9unissant \'e0 angle droit avec le Wousung, va se m\'ealer au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et de l\'e0 se perd dans la mer jaune.
+
+\par
+\par C'est un ovale, couch\'e9 du nord au sud, enceint de hautes murailles, perc\'e9 de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. R\'e9seau inextricable de ruelles dall\'e9es, que les balayeuses m\'e9caniques s'useraient \'e0 nettoyer\~
+; boutiques sombres sans devantures ni \'e9talages, o\'f9 fonctionnent des boutiquiers nus jusqu'\'e0 la ceinture\~; pas une voiture, pas un palanquin, \'e0 peine des cavaliers\~; quelques temples indig\'e8nes ou chapelles \'e9trang\'e8res\~
+; pour toutes promenades, un \'ab\~jardin-th\'e9\~\'bb et un champ de parade assez mar\'e9cageux, \'e9tabli sur un sol de remblai, comblant d'anciennes rizi\'e8res et sujet aux \'e9manations palud\'e9ennes\~; \'e0 travers ces rues, au fond de ces maisons
+\'e9troites, une population de deux cent mille habitants, telle est cette cit\'e9 d'une habitabilit\'e9 peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande importance commerciale.
+\par
+\par L\'e0, en effet, apr\'e8s le trait\'e9 de Nan-King, les \'e9trangers eurent pour la premi\'e8re fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte ouverte, en Chine, au trafic europ\'e9en. Aussi, en dehors de Shang-Ha\'ef
+ et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il conc\'e9d\'e9, moyennant une rente annuelle, trois portions de territoire aux Fran\'e7ais, aux Anglais et aux Am\'e9ricains, qui sont au nombre de deux mille environ.
+\par
+\par De la concession fran\'e7aise, il y a peu \'e0 dire. C'est la moins importante. Elle confine presque \'e0 l'enceinte nord de la ville, et s'\'e9tend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la s\'e9pare du territoire anglais. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent les
+\'e9glises des lazaristes et des j\'e9suites, qui poss\'e8dent aussi, \'e0 quatre milles de Shang-Ha\'ef, le coll\'e8ge de Tsikav\'e9, o\'f9 ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie fran\'e7aise n'\'e9gale pas ses voisines \'e0
+ beaucoup pr\'e8s. Des dix maisons de commerce, fond\'e9es en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte a m\'eame pr\'e9f\'e9r\'e9 s'\'e9tablir sur la concession anglaise.
+\par
+\par Le territoire am\'e9ricain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il est s\'e9par\'e9 du territoire anglais par le Sou-Tch\'e9ou-Creek, que traverse un pont de bois. L\'e0 se voient l'h\'f4tel Astor, l'\'e9glise des Missions\~; l\'e0
+ se creusent les docks install\'e9s pour la r\'e9paration des navires europ\'e9ens.
+\par
+\par Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons \'e0 v\'e9randas et \'e0 jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank, le \'ab\~hong\~\'bb de la c\'e9
+l\'e8bre maison Dent avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands n\'e9gociants, le club Anglais, le th\'e9\'e2tre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la biblioth\'e8
+que, tel est l'ensemble de cette riche cr\'e9ation des Anglo-Saxons, qui a justement m\'e9rit\'e9 le nom de \'ab\~colonie mod\'e8le\~\'bb.
+\par
+\par C'est pourquoi, sur ce territoire privil\'e9gi\'e9, sous le patronage d'une administration lib\'e9rale, ne s'\'e9tonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le dit M.\~L\'e9on Rousset, \'ab\~une ville chinoise d'un caract\'e8
+re tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs\~\'bb.
+\par
+\par Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'\'e9tranger, arriv\'e9 par la route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se d\'e9velopper au souffle de la m\'eame brise, les trois couleurs fran\'e7aises et le \'ab\~yacht\~\'bb du Royaume-Uni, les
+\'e9toiles am\'e9ricaines et la croix de Saint-Andr\'e9, jaune sur fond vert, de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par Quant aux environs de Shang-Ha\'ef, pays plat, sans un arbre, coup\'e9 d'\'e9troites routes empierr\'e9es et de sentiers trac\'e9s \'e0 angles droits, trou\'e9 de citernes et d' \'ab\~arroyos\~\'bb distribuant l'eau \'e0 d'immenses rizi\'e8res, sillonn
+\'e9 de canaux portant des jonques qui d\'e9rivent au milieu des champs, comme les gribanes \'e0 travers les campagnes de la Hollande, c'\'e9tait une sorte de vaste tableau, tr\'e8s vert de ton, auquel e\'fbt manqu\'e9 son cadre.
+\par
+\par Le Perma, \'e0 son arriv\'e9e, avait accost\'e9 le quai du port indig\'e8ne, devant le faubourg Est de Shang-Ha\'ef. C'est l\'e0 que Wang et Kin-Fo d\'e9barqu\'e8rent dans l'apr\'e8s-midi.
+\par
+\par Le va-et-vient des gens affair\'e9s \'e9tait \'e9norme sur la rive, indescriptible sur la rivi\'e8re. Les jonques par centaines, les bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites \'e0 la godille,
+les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une ville flottante, o\'f9 vivait une population maritime qu'on ne peut \'e9valuer \'e0 moins de quarante mille \'e2mes, \endash population maintenue dans une situation inf\'e9
+rieure et dont la partie ais\'e9e ne peut s'\'e9lever jusqu'\'e0 la classe des lettr\'e9s ou des mandarins.
+\par
+\par Les deux amis s'en all\'e8rent en fl\'e2nant sur le quai, au milieu de la foule h\'e9t\'e9roclite, marchands de toutes sortes, vendeurs d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, bonzes, lamas, pr\'eatres catholiques, v\'eatus \'e0 la chinoise avec queue et \'e9ventail, soldats indig\'e8nes, \'ab\~ti-paos\~\'bb, les sergents de ville de l'endroit, et \'ab\~compradores\~
+\'bb, sortes de commis-courtiers, qui font les affaires des n\'e9gociants europ\'e9ens.
+\par
+\par Kin-Fo, son \'e9ventail \'e0 la main, promenait sur la foule son regard indiff\'e9rent, et ne prenait aucun int\'e9r\'eat \'e0 ce qui se passait autour de lui. Ni le son m\'e9tallique des piastres mexicaines, ni celui des ta\'ebl
+s d'argent, ni celui des sap\'e8ques de cuivre, que vendeurs et chalands \'e9changeaient avec bruit, n'auraient pu le distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le faubourg tout entier.
+\par
+\par Wang, lui, avait d\'e9ploy\'e9 son vaste parapluie jaune, d\'e9cor\'e9 de monstres noirs, et, sans cesse \'ab\~orient\'e9\~\'bb, comme doit l'\'eatre un Chinois de race, il cherchait partout mati\'e8re \'e0 quelque observation.
+\par
+\par En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par hasard, \'e0 une douzaine de cages en bambous, o\'f9 grima\'e7aient des t\'eates de criminels, qui avaient \'e9t\'e9 ex\'e9cut\'e9s la veille.
+\par
+\par \'ab\~Peut-\'eatre, dit-il, y aurait-il mieux \'e0 faire que d'abattre des t\'eates\~! Ce serait de les rendre plus solides\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo n'entendit sans doute pas la r\'e9flexion de Wang, qui l'e\'fbt certainement \'e9tonn\'e9 de la part d'un ancien Ta\'ef-ping.
+\par
+\par Tous deux continu\'e8rent \'e0 suivre le quai, en tournant les murailles de la ville chinoise.
+\par
+\par A l'extr\'e9mit\'e9 du faubourg, au moment o\'f9 ils allaient mettre le pied sur la concession fran\'e7aise, un indig\'e8ne, v\'eatu d'une longue robe bleue, frappant d'un petit b\'e2
+ton une corne de buffle qui rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+\par
+\par \'ab\~Un sien-cheng, dit le philosophe.
+\par
+\par \endash Que nous importe\~! r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une occasion, au moment de te marier\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+\par
+\par Le \'ab\~sien-cheng\~\'bb est une sorte de proph\'e8te populaire, qui, pour quelques sap\'e8ques, fait m\'e9tier de pr\'e9dire l'avenir. Il n'a d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un petit oiseau, cage qu'il accroche \'e0
+ l'un des boutons de sa robe, et un jeu de soixante-quatre cartes, repr\'e9sentant des figures de dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe, g\'e9n\'e9ralement superstitieux, ne font point fi des pr\'e9
+dictions du sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au s\'e9rieux.
+\par
+\par Sur un signe de Wang, celui-ci \'e9tala \'e0 terre un tapis de cotonnade, y d\'e9posa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et le disposa sur le tapis, de mani\'e8re que les figures fussent invisibles.
+\par
+\par La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, choisit une des cartes, et rentra, apr\'e8s avoir re\'e7u un grain de riz pour r\'e9compense.
+\par
+\par Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme et une devise, \'e9crite en kunanrima, cette langue mandarine du Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+\par
+\par Et alors, s'adressant \'e0 Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui pr\'e9dit ce que ses confr\'e8res de tous pays pr\'e9disent invariablement sans se compromettre, \'e0 savoir, qu'apr\'e8s quelque \'e9preuve prochaine, il jouirait de dix mille ann\'e9
+es de bonheur.
+\par
+\par \'ab\~Une, r\'e9pondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du reste\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, il jeta \'e0 terre un ta\'ebl d'argent, sur lequel le proph\'e8te se pr\'e9cipita comme un chien affam\'e9 sur un os \'e0 moelle.
+\par
+\par De pareilles aubaines ne lui \'e9taient pas ordinaires.
+\par
+\par Cela fait, Wang et son \'e9l\'e8ve se dirig\'e8rent vers la colonie fran\'e7aise, le premier songeant \'e0 cette pr\'e9diction qui s'accordait avec ses propres th\'e9ories sur le bonheur, le second sachant bien qu'aucune \'e9preuve ne pouvait l'atteindre.
+
+\par
+\par Ils pass\'e8rent ainsi devant le consulat de France, remont\'e8rent jusqu'au ponceau jet\'e9, sur Yang-King-Pang, travers\'e8rent le ruisseau, prirent obliquement \'e0 travers le territoire anglais, de mani\'e8re \'e0 gagner le quai du port europ\'e9en.
+
+\par
+\par Midi sonnait alors. Les affaires, tr\'e8s actives pendant la matin\'e9e, cess\'e8rent comme par enchantement. La journ\'e9e commerciale \'e9tait pour ainsi dire termin\'e9e, et le calme allait succ\'e9der au mouvement, m\'ea
+me dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce rapport.
+\par
+\par En ce moment, quelques navires \'e9trangers arrivaient au port, la plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut bien le dire, sont charg\'e9s d'opium
+. Cette abrutissante substance, ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre d'affaires qui d\'e9passe deux cent soixante millions de francs et rapporte trois cents pour cent de b\'e9n\'e9
+fice. En vain le gouvernement chinois a-t-il voulu emp\'eacher l'importation de l'opium dans le C\'e9leste Empire. La guerre de 1841 et le trait\'e9 de Nan-King ont donn\'e9 libre entr\'e9e \'e0
+ la marchandise anglaise et gain de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, si le gouvernement de P\'e9king a \'e9t\'e9 jusqu'\'e0 \'e9
+dicter la peine de mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des accommodements moyennant finance avec les d\'e9positaires de l'autorit\'e9. On croit m\'eame que le mandarin gouverneur de Shang-Ha\'ef
+ encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur les agissements de ses administr\'e9s.
+\par
+\par Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient \'e0 cette d\'e9testable habitude de fumer l'opium, qui d\'e9truit tous les ressorts de l'organisme et conduit rapidement \'e0 la mort.
+\par
+\par Aussi, jamais une once de cette substance n'\'e9tait-elle entr\'e9e dans la riche habitation, o\'f9 les deux amis arrivaient, une heure apr\'e8s avoir d\'e9barqu\'e9 sur le quai de Shang-Ha\'ef Wang \endash
+ ce qui aurait encore surpris de la part d'un ex-Ta\'ef-ping \endash n'avait pas manqu\'e9 de dire\~: \'ab\~Peut-\'eatre y aurait-il mieux \'e0 faire que d'importer l'abrutissement \'e0 tout un peuple\~! Le commerce, c'est bien\~
+; mais la philosophie, c'est mieux\~! Soyons philosophes, avant tout, soyons philosophes\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017886}IV\line DANS LEQUEL KIN-FO RE\'c7OIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A D\'c9J\'c0 HUIT JOURS DE RETARD
+{\*\bkmkend _Toc98017886}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Un yamen est un ensemble de constructions vari\'e9es, rang\'e9es suivant une ligne parall\'e8
+le, qu'une seconde ligne de kiosques et de pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang \'e9lev\'e9 et appartient \'e0 l'empereur\~; mais il n'est point interdit aux riches C\'e9
+lestials d'en poss\'e9der en toute propri\'e9t\'e9, et c'\'e9tait un de ces somptueux h\'f4tels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+\par
+\par Wang et son \'e9l\'e8ve s'arr\'eat\'e8rent \'e0 la porte principale, ouverte au front de la vaste enceinte qui entourait les diverses constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+\par
+\par Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'e\'fbt \'e9t\'e9 celle d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occup\'e9 la premi\'e8re place sous l'auvent d\'e9coup\'e9 et peinturlur\'e9 de la porte. L\'e0
+, de nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administr\'e9s qui auraient eu \'e0 r\'e9clamer justice. Mais, au lieu de ce \'ab\~tambour des plaintes\~\'bb, de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entr\'e9e du yamen, et contenaient du th
+\'e9 froid, incessamment renouvel\'e9 par les soins de l'intendant. Ces jarres \'e9taient \'e0 la disposition des passants, g\'e9n\'e9rosit\'e9 qui faisait honneur \'e0 Kin-Fo. Aussi \'e9tait-il bien vu, comme on dit, \'ab\~
+de ses voisins de l'Est et de l'Ouest\~\'bb.
+\par
+\par A l'arriv\'e9e du ma\'eetre, les gens de la maison accoururent \'e0 la porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants, veilleurs de nuit, cuisi
+niers, tout ce monde qui compose la domesticit\'e9 chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant. Une dizaine de coolies, engag\'e9s au mois pour les gros ouvrages, se tenaient un peu en arri\'e8re.
+\par
+\par L'intendant souhaita la bienvenue au ma\'eetre du logis.
+\par
+\par Celui-ci fit \'e0 peine un signe de la main et passa rapidement.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~? dit-il seulement.
+\par
+\par Soun\~! r\'e9pondit Wang en souriant. Si Soun \'e9tait l\'e0, ce ne serait plus Soun\~!
+\par
+\par \endash O\'f9 est Soun\~?\~\'bb r\'e9p\'e9ta Kin-Fo.
+\par
+\par L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce qu'\'e9tait devenu Soun.
+\par
+\par Or, Soun n'\'e9tait rien moins que le premier valet de chambre, sp\'e9cialement attach\'e9 \'e0 la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne pouvait en aucune fa\'e7on se passer.
+\par
+\par Soun \'e9tait-il donc un domestique mod\'e8le\~? Non.
+\par
+\par Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incoh\'e9rent, maladroit de ses mains et de sa langue, fonci\'e8rement gourmand, l\'e9g\'e8rement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-l\'e0, mais fid\'e8le, en somme, et le seul, apr\'e8
+s tout, qui e\'fbt le don d'\'e9mouvoir son ma\'eetre.
+\par
+\par Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se f\'e2cher contre Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'\'e9tait autant de pris sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en mouvement. Un serviteur hygi\'e9nique, on le voit.
+\par
+\par D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques chinois, venait de lui-m\'eame au-devant de la correction, quand il l'avait m\'e9rit\'e9e. Son ma\'eetre ne la lui \'e9pargnait pas.
+\par
+\par Les coups de rotin pleuvaient sur ses \'e9paules, ce dont Soun se pr\'e9occupait peu. Mais, \'e0 quoi il se montrait infiniment plus sensible, c'\'e9tait aux ablations successives que Kin-Fo faisait subir \'e0 la queue natt\'e9
+e qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il s'agissait de quelque faute grave.
+\par
+\par Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient \'e0 ce bizarre appendice. La perte de la queue, c'est la premi\'e8re punition qu'on applique aux criminels\~! C'est un d\'e9shonneur pour la vie\~
+! Aussi, le malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'\'eatre condamn\'e9 \'e0 en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au service de Kin-Fo, sa queue \endash une des plus belles du C\'e9leste Empire \endash mesurait un m\'e8
+tre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il n'en restait plus que cinquante-sept centim\'e8tres.
+\par
+\par A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait enti\'e8rement chauve\~!
+\par
+\par Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la maison, travers\'e8rent le jardin, dont les arbres, encaiss\'e9s pour la plupart dans des vases en terre cuite, et taill\'e9
+s avec un art surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux fantastiques. Puis, ils contourn\'e8rent le bassin, peupl\'e9 de \'ab\~gouramis\~\'bb et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait sous les larges fleurs rouge p\'e2
+le du \'ab\~nelumbo\~\'bb, le plus beau des n\'e9nuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils salu\'e8rent un hi\'e9roglyphique quadrup\'e8de, peint en couleurs violentes sur un mur ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arriv\'e8rent enfin \'e0
+ la porte de la principale habitation du yamen.
+\par
+\par C'\'e9tait une maison compos\'e9e d'un rez-de-chauss\'e9e et d'un \'e9tage, \'e9lev\'e9e sur une terrasse \'e0 laquelle six gradins de marbre donnaient acc\'e8s. Des claies de bambous \'e9taient tendues comme des auvents devant les portes et les fen\'ea
+tres, afin de rendre supportable la temp\'e9rature d\'e9j\'e0 excessive, en favorisant l'a\'e9ration int\'e9rieure. Le toit plat contrastait avec le fa\'eetage fantaisiste des pavillons sem\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 dans l'enceinte du yamen, et dont les cr
+\'e9neaux, les tuiles multicolores, les briques d\'e9coup\'e9es en fines arabesques, amusaient le regard.
+\par
+\par Au-dedans, \'e0 l'exception des chambres sp\'e9cialement r\'e9serv\'e9es au logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'\'e9taient que salons entour\'e9s de cabinets \'e0
+ cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences morales dont les C\'e9lestials ne sont point avares. Partout, des si\'e8ges bizarrement contourn\'e9
+s, en terre cuite ou en porcelaine, en bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins d'un moelleux plus engageant\~; partout, des lampes ou des lanternes aux formes vari\'e9es, aux verres nuanc\'e9s de couleurs tendres, et plus harnach
+\'e9es de glands, de franges et de houppes qu'une mule espagnole\~; partout aussi, de ces petites tables \'e0 th\'e9 qu'on appelle \'ab\~tcha-ki\~\'bb, compl\'e9ment indispensable d'un mobilier chinois. Quant aux ciselures d'ivoire et d'\'e9
+caille, aux bronzes niell\'e9s, aux br\'fble-parfum, aux laques agr\'e9ment\'e9es de filigranes d'or en relief, aux jades blanc laiteux et vert \'e9
+meraude, aux vases ronds ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux porcelaines plus recherch\'e9es encore de la dynastie des Yen, aux \'e9maux cloisonn\'e9s roses et jaunes translucides, dont le secret est introuvable aujourd'hui, on e
+\'fbt, non pas perdu, mais pass\'e9 des heures \'e0 les compter.
+\par
+\par Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise alli\'e9e au confort europ\'e9en.
+\par
+\par En effet, Kin-Fo \endash on l'a dit et ses go\'fbts le prouvent \endash \'e9tait un homme de progr\'e8s. Aucune invention moderne des Occidentaux ne le trouvait r\'e9fractaire \'e0 leur importation.
+\par
+\par Il appartenait \'e0 la cat\'e9gorie de ces Fils du Ciel, trop rares encore, que s\'e9duisent les sciences physiques et chimiques.
+\par
+\par Il n'\'e9tait donc pas de ces barbares qui coup\'e8rent les premiers fils \'e9lectriques que la maison Reynolds voulut \'e9tablir jusqu'au Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arriv\'e9e des malles anglaises et am\'e9
+ricaines, ni de ces mandarins arri\'e9r\'e9s, qui, pour ne pas laisser le c\'e2ble sous-marin de Shang-Ha\'ef \'e0 Hong-Kong s'attacher \'e0 un point quelconque du territoire, oblig\'e8rent les \'e9lectriciens \'e0
+ le fixer sur un bateau flottant en pleine rivi\'e8re\~!
+\par
+\par Non\~! Kin-Fo se joignait \'e0 ceux de ses compatriotes qui approuvaient le gouvernement d'avoir fond\'e9 les arsenaux et les chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ing\'e9nieurs fran\'e7ais. Aussi poss\'e9
+dait-il des actions de la compagnie de ces steamers chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Ha\'ef dans un int\'e9r\'eat purement national, et \'e9tait-il int\'e9ress\'e9 dans ces b\'e2timents \'e0
+ grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou quatre jours sur la malle anglaise.
+\par
+\par On a dit que le progr\'e8s mat\'e9riel s'\'e9tait introduit jusque dans son int\'e9rieur. En effet, des appareils t\'e9l\'e9phoniques mettaient en communication les divers b\'e2timents de son yamen. Des sonnettes \'e9
+lectriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus avis\'e9 en cela que ses concitoyens, qui g\'e8lent devant l'\'e2tre vide sous leur quadruple v\'eatement. Il s'\'e9
+clairait au gaz tout comme l'inspecteur g\'e9n\'e9ral des douanes de P\'e9king, tout comme le richissime M.\~Yang, principal propri\'e9taire des monts-de-pi\'e9t\'e9 de l'Empire du Milieu\~! Enfin, d\'e9daignant l'emploi surann\'e9 de l'\'e9
+criture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo \endash on le verra bient\'f4t \endash avait adopt\'e9 le phonographe, r\'e9cemment port\'e9 par Edison au dernier degr\'e9 de la perfection.
+\par
+\par Ainsi donc, l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang avait, dans la partie mat\'e9rielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce qu'il fallait pour \'eatre heureux\~! Et il ne l'\'e9tait pas\~! Il avait Soun pour d\'e9
+tendre son apathie quotidienne, et Soun m\'eame ne suffisait pas \'e0 lui donner le bonheur\~!
+\par
+\par Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'\'e9tait jamais o\'f9 il aurait d\'fb \'eatre, ne se montrait gu\'e8re\~! Il devait sans doute avoir quelque grave faute \'e0 se reprocher, quelque grosse maladresse commise en l'absence de son ma\'ee
+tre, et s'il ne craignait pas pour ses \'e9paules, habitu\'e9es au rotin domestique, tout portait \'e0 croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix indiquait une impatience mal contenue.
+\par
+\par \endash Soun\~! avait r\'e9p\'e9t\'e9 Wang, dont les bons conseils et les objurgations \'e9taient toujours rest\'e9s sans effet sur l'incorrigible valet.
+\par
+\par \endash Que l'on d\'e9couvre Soun et qu'on me l'am\'e8ne\~!\~\'bb dit Kin-Fo en s'adressant \'e0 l'intendant, qui mit tout son monde \'e0 la recherche de l'introuvable.
+\par
+\par Wang et Kin-Fo rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par \'ab\~La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre \'e0 son foyer de prendre quelque repos.
+\par
+\par \endash Soyons sages\~!\~\'bb r\'e9pondit simplement l'\'e9l\'e8ve de Wang.
+\par
+\par Et, apr\'e8s avoir serr\'e9 la main du philosophe, il se dirigea vers son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+\par
+\par Kin-Fo, une fois seul, s'\'e9tendit sur un de ces moelleux divans de fabrication europ\'e9enne, dont un tapissier chinois n'e\'fbt jamais su disposer le confortable capitonnage. L\'e0, il se prit \'e0 songer. Fut-ce \'e0
+ son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la compagne de sa vie\~? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il \'e9tait \'e0 la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne demeurait pas \'e0 Shang-Ha\'ef
+. Elle habitait P\'e9king, et Kin-Fo se dit m\'eame qu'il serait convenable de lui annoncer, en m\'eame temps que son retour \'e0 Shang-Ha\'ef, son arriv\'e9e prochaine dans la capitale du C\'e9leste Empire. Si m\'eame il marquait un certain d\'e9
+sir, une l\'e9g\'e8re impatience de la revoir, cela ne serait pas d\'e9plac\'e9. Tr\'e8s certainement, il \'e9prouvait une v\'e9ritable affection pour elle\~! Wang le lui avait bien d\'e9montr\'e9 d'apr\'e8s les plus indiscutables r\'e8
+gles de la logique, et cet \'e9l\'e9ment nouveau introduit dans son existence pourrait peut-\'eatre en d\'e9gager l'inconnue\'85c'est-\'e0-dire le bonheur\'85 qui\'85 que\'85 dont\'85 Kin-Fo r\'eavait d\'e9j\'e0 les yeux ferm\'e9s, et il se f\'fb
+t tout doucement endormi, s'il n'e\'fbt senti une sorte de chatouillement \'e0 sa main droite.
+\par
+\par Instinctivement, ses doigts se referm\'e8rent et saisirent un corps cylindrique l\'e9g\'e8rement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient certainement l'habitude de manier.
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait s'y tromper\~: c'\'e9tait un rotin qui s'\'e9tait gliss\'e9 dans sa main droite, et, en m\'eame temps, ces mots, prononc\'e9s d'un ton r\'e9sign\'e9, se faisaient entendre\~: \'ab\~Quand monsieur voudra\~!\~\'bb
+ Kin-Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le rotin correcteur.
+\par
+\par Soun \'e9tait devant lui, \'e0 demi courb\'e9, dans la posture d'un patient, pr\'e9sentant ses \'e9paules. Appuy\'e9 d'une main sur le tapis de la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+\par
+\par \'ab\~Enfin, te voil\'e0\~! dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ai ai ya\~! r\'e9pondit Soun. Je n'attendais mon ma\'eetre qu'\'e0 la troisi\'e8me veille\~! Quand monsieur voudra\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo jeta le rotin \'e0 terre. Soun, si jaune qu'il f\'fbt naturellement, parvint cependant \'e0 p\'e2lir\~!
+\par
+\par \'ab\~Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le ma\'eetre, c'est que tu m\'e9rites mieux que cela\~! Qu'y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash Cette lettre\~!\'85
+\par
+\par \endash Parle donc\~! s'\'e9cria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui pr\'e9sentait Souri.
+\par
+\par \endash J'ai bien maladroitement oubli\'e9 de vous la remettre avant votre d\'e9part pour Canton\~!
+\par
+\par \endash Huit jours de retard, coquin\~!
+\par
+\par \endash J'ai eu tort, mon ma\'eetre\~!
+\par
+\par \endash Viens ici\~!
+\par
+\par \endash Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher\~! Ai ai ya\~!\~\'bb Ce dernier cri \'e9tait un cri de d\'e9sespoir. Kin-Fo avait saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affil\'e9s, il venait d'en trancher l'extr\'ea
+me bout.
+\par
+\par Il faut croire que les pattes repouss\'e8rent instantan\'e9ment au malencontreux crabe, car il d\'e9tala prestement, non sans avoir ramass\'e9 sur le tapis le morceau de son pr\'e9cieux appendice.
+\par
+\par De cinquante-sept centim\'e8tres, la queue de Soun se trouvait r\'e9duite \'e0 cinquante-quatre.
+\par
+\par Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'\'e9tait rejet\'e9 sur le divan et examinait en homme que rien ne presse la lettre arriv\'e9e depuis huit jours. Il n'en voulait \'e0 Soun que de sa n\'e9
+gligence, non du retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'int\'e9resser\~? Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une \'e9motion. Une \'e9motion \'e0 lui\~!
+\par
+\par Il la regardait donc, mais distraitement.
+\par
+\par L'enveloppe, faite d'une toile empes\'e9e, montrait \'e0 l'adresse \endash et au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres de deux et de \'ab\~Six cents\~\'bb.
+\par
+\par Cela indiquait qu'elle venait des \'c9tats-Unis d'Am\'e9rique.
+\par
+\par \'ab\~Bon\~! fit Kin-Fo, en haussant les \'e9paules, une lettre de mon correspondant de San Francisco\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+\par
+\par En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant\~?
+\par
+\par Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque Californienne, que ses actions avaient mont\'e9 de quinze ou vingt pour cent, que les dividendes \'e0 distribuer d\'e9
+passeraient ceux de l'ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, etc.\~!
+\par
+\par Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'\'e9taient vraiment pas pour l'\'e9mouvoir\~!
+\par
+\par Toutefois, quelques minutes apr\'e8s, Kin-Fo reprit la lettre et en d\'e9chira machinalement l'enveloppe\~; mais, au lieu de la lire, ses yeux n'en cherch\'e8rent d'abord que la signature.
+\par
+\par \'ab\~C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut que me parler d'affaires\~! A demain les affaires\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son regard fut tout \'e0 coup frapp\'e9 par un mot soulign\'e9 plusieurs fois au recto de la deuxi\'e8me page. C'\'e9tait le mot \'ab\~passif\~\'bb
+, sur lequel le correspondant de San Francisco avait \'e9videmment voulu attirer l'attention de son client de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo reprit alors la lettre \'e0 son d\'e9but, et la lut de la premi\'e8re \'e0 la derni\'e8re ligne, non sans un certain sentiment de curiosit\'e9, qui devait surprendre de sa part.
+\par
+\par Un instant, ses sourcils se fronc\'e8rent\~; mais une sorte de d\'e9daigneux sourire se dessina sur ses l\'e8vres, lorsqu'il eut achev\'e9 sa lecture.
+\par
+\par Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre, s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en communication directe avec Wang. Il porta m\'eame le cornet \'e0 sa bouche, et fut sur le point de faire r\'e9
+sonner le sifflet d'appel\~; mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et revint s'\'e9tendre sur le divan.
+\par
+\par \'ab\~Peuh\~!\~\'bb fit-il.
+\par
+\par Tout Kin-Fo \'e9tait dans ce mot.
+\par
+\par \'ab\~Et elle\~! murmura-t-il. Elle est vraiment plus int\'e9ress\'e9e que moi dans tout cela\~!\~\'bb
+\par
+\par Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle \'e9tait pos\'e9e une bo\'eete oblongue, pr\'e9cieusement cisel\'e9e.
+\par
+\par Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~Que me disait sa derni\'e8re lettre\~?\~\'bb murmura-t-il.
+\par
+\par Et, au lieu de lever le couvercle de la bo\'eete, il poussa un ressort, fix\'e9 \'e0 l'une des extr\'e9mit\'e9s. Aussit\'f4t une voix douce de se faire entendre\~!
+\par
+\par \'ab\~Mon petit fr\'e8re a\'een\'e9\~! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa \'e0 la premi\'e8re lune, comme la fleur de l'abricotier \'e0 la deuxi\'e8me, comme la fleur du p\'eacher \'e0 la troisi\'e8me\~! Mon cher c\'9cur, de pierre pr\'e9
+cieuse, \'e0 vous mille, \'e0 vous dix mille bonjours\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait la voix d'une jeune femme, dont le phonographe r\'e9p\'e9tait les tendres paroles.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre petite s\'9cur cadette\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Puis, ouvrant la bo\'eete, il retira de l'appareil le papier, z\'e9br\'e9 de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la lointaine voix, et le rempla\'e7a par un autre.
+\par
+\par Le phonographe \'e9tait alors perfectionn\'e9 \'e0 un point qu'il suffisait de parler \'e0 voix haute pour que la membrane f\'fbt impressionn\'e9e et que le rouleau, m\'fb par un mouvement d'horlogerie, enregistr\'e2
+t les paroles sur le papier de l'appareil.
+\par
+\par Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme, on n'e\'fbt pu reconna\'eetre sous quelle impression de joie ou de tristesse il formulait sa pens\'e9e.
+\par
+\par Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le papier sp\'e9cial sur lequel l'aiguille, actionn\'e9e par la membrane, avait trac\'e9
+ des rainures obliques, correspondant aux paroles prononc\'e9es\~; puis, pla\'e7ant ce papier dans une enveloppe qu'il cacheta, il \'e9crivit de droite \'e0 gauche l'adresse que voici\~: \'ab\~Madame L\'e9-ou, \'ab\~Avenue de Cha-Coua \'ab\~P\'e9king.\~
+\'bb Un timbre \'e9lectrique fit aussit\'f4t accourir celui des domestiques qui \'e9tait charg\'e9 de la correspondance. Ordre lui fut donn\'e9 de porter imm\'e9diatement cette lettre \'e0 la poste.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras son \'ab\~tchou-fou-jen\~\'bb, sorte d'oreiller de bambou tress\'e9, qui maintient dans les lits chinois une temp\'e9rature moyenne, tr\'e8s appr\'e9
+ciable sous ces chaudes latitudes.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017887}V\line DANS LEQUEL L\'c9-OU RE\'c7OIT UNE LETTRE QU'ELLE E\'dbT PR\'c9F\'c9R\'c9 NE PAS RECEVOIR
+{\*\bkmkend _Toc98017887}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Tu n'as pas encore de lettre pour moi\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! non, madame\~!
+\par
+\par \endash Que le temps me para\'eet long, vieille m\'e8re\~!\~\'bb
+\par
+\par Ainsi, pour la dixi\'e8me fois de la journ\'e9e, parlait la charmante L\'e9-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, \'e0 P\'e9king. La \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb qui lui r\'e9pondait, et \'e0 laquelle elle donnait cette qualification usit
+\'e9e en Chine pour les servantes d'un \'e2ge respectable, c'\'e9tait la grognonne et d\'e9sagr\'e9able Mlle Nan.
+\par
+\par L\'e9-ou avait \'e9pous\'e9 \'e0 dix-huit ans un lettr\'e9 de premier grade, qui collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+\par
+\par Ce savant avait le double de son \'e2ge et mourut trois ans apr\'e8s cette union disproportionn\'e9e.
+\par
+\par La jeune veuve s'\'e9tait donc trouv\'e9e seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit \'e0 P\'e9king, vers cette \'e9poque.
+\par
+\par Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indiff\'e9rent \'e9l\'e8ve sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout doucement \'e0 l'id\'e9e de modifier les conditions de sa vie en devenant le mari de la jolie veuve.
+\par
+\par L\'e9-ou ne fut point insensible \'e0 la proposition qui lui fut faite. Et voil\'e0 comment le mariage, d\'e9cid\'e9 pour la plus grande satisfaction du philosophe, devait \'eatre c\'e9l\'e9br\'e9 d\'e8s que Kin-Fo, apr\'e8s avoir pris \'e0 Shang-Ha\'ef
+ les dispositions n\'e9cessaires, serait de retour \'e0 P\'e9king.
+\par
+\par Il n'est pas commun, dans le C\'e9leste Empire, que les veuves se remarient, \endash non qu'elles ne le d\'e9sirent autant que leurs similaires des contr\'e9es occidentales, mais parce que ce d\'e9sir trouve peu de
+ co-partageants. Si Kin-Fo fit exception \'e0 la r\'e8gle, c'est que Kin-Fo, on le sait, \'e9tait un original. L\'e9-ou remari\'e9e, il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les \'ab\~pa\'e9-lous\~\'bb, arcs comm\'e9
+moratifs que l'empereur fait quelquefois \'e9lever en l'honneur des femmes c\'e9l\'e8bres par leur fid\'e9lit\'e9 \'e0 l'\'e9poux d\'e9funt\~
+; telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se d\'e9figura en signe de douleur conjugale. Mais L\'e9-ou pensa qu'il y avait mieux \'e0
+ faire de ses vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'ob\'e9issance, qui est tout le r\'f4le de la femme dans la famille chinoise, renoncer \'e0 parler des choses du dehors, se conformer aux pr\'e9ceptes du livre Li-nun sur les
+ vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur les devoirs du mariage, retrouver enfin cette consid\'e9ration dont jouit l'\'e9pouse, qui, dans les classes \'e9lev\'e9es, n'est point une esclave, comme on le croit g\'e9n\'e9ralement. Aussi, L\'e9
+-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait \'e0 tenir dans la vie du riche ennuy\'e9 et se sentant attir\'e9e vers lui par le d\'e9sir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, \'e9tait toute r\'e9sign\'e9e \'e0
+ son nouveau sort.
+\par
+\par Le savant, \'e0 sa mort, avait laiss\'e9 la jeune veuve dans une situation de fortune ais\'e9e, quoique m\'e9diocre. La maison de l'avenue Cha-Coua \'e9tait donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais L\'e9-ou \'e9tait faite
+\'e0 ses regrettables mani\'e8res, qui ne sont point sp\'e9ciales aux servantes de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par C'\'e9tait dans son boudoir que la jeune femme se tenait de pr\'e9f\'e9rence. L'ameublement en aurait sembl\'e9 fort simple, n'eussent \'e9t\'e9 les riches pr\'e9sents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Ha\'ef
+. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'\'9cuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait accapar\'e9 l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles tr\'e8s chinoises, \'e0
+ chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues \'e0 quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se d\'e9ployaient, comme de grands papillons aux ailes \'e9tendues, des \'e9ventails venus de la c\'e9l\'e8bre \'e9
+cole de Swatow. D'une suspension de porcelaine s'\'e9chappaient d'\'e9l\'e9gants festons de ces fleurs artificielles, si admirablement fabriqu\'e9es avec la moelle de l'\'ab\~Arabia papyrifera\~\'bb de l'\'ee
+le de Formose, et qui rivalisaient avec les blancs n\'e9nuphars, les jaunes chrysanth\'e8mes et les lis rouges du Japon, dont regorgeaient des jardini\'e8res en bois finement fouill\'e9. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous tress\'e9s des fen\'ea
+tres ne laissaient passer qu'une lumi\'e8re adoucie, et tamisaient, en les \'e9grenant pour ainsi dire, les rayons solaires. Un magnifique \'e9cran, fait de grandes plumes d'\'e9pervier, dont les taches, artistement dispos\'e9es, figuraient une larg
+e pivoine \endash cet embl\'e8me de la beaut\'e9 dans l'Empire des Fleurs -, deux voli\'e8res en forme de pagode, v\'e9ritables kal\'e9idoscopes des plus \'e9clatants oiseaux de l'Inde, quelques \'ab\~ti\'e9maols\~\'bb \'e9
+oliens, dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait une pens\'e9e de l'absent, compl\'e9taient la curieuse ornementation de ce boudoir.
+\par
+\par \'ab\~Pas encore de lettre, Nan\~?
+\par
+\par \endash Eh non\~! madame\~! pas encore\~!\~\'bb
+\par
+\par C'\'e9tait une charmante jeune femme que cette jeune L\'e9-ou.
+\par
+\par Jolie, m\'eame pour des yeux europ\'e9ens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se relevant \'e0 peine vers les tempes, des cheveux noirs orn\'e9s de quelques fleurs de p\'eacher fix\'e9es par des \'e9
+pingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils \'e0 peine estomp\'e9s d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne mettait ni cr\'e9pi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, ainsi que le font g\'e9n\'e9ralement les beaut\'e9s du C
+\'e9leste Empire, ni rond de carmin sur sa l\'e8vre inf\'e9rieure, ni petite raie verticale entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour imp\'e9riale d\'e9pense annuellement pour dix millions de sap\'e8
+ques. La jeune veuve n'avait que faire de ces ingr\'e9dients artificiels. Elle sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, d\'e8s lors, pouvait d\'e9daigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de chez elle.
+\par
+\par Quant \'e0 la toilette de L\'e9-ou, rien de plus simple et de plus \'e9l\'e9gant. Une longue robe \'e0 quatre fentes, ourl\'e9e d'un large galon brod\'e9, sous cette robe une jupe pliss\'e9e, \'e0 la taille un plastron agr\'e9ment\'e9 de
+soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattach\'e9 \'e0 la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles orn\'e9es de perles\~: il n'en fallait pas plus \'e0 la jeune veuve pour \'ea
+tre charmante, si l'on ajoute que ses mains \'e9taient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et ros\'e9s, dans de petits \'e9tuis d'argent, cisel\'e9s avec un art exquis.
+\par
+\par Et ses pieds\~? Eh bien, ses pieds \'e9taient petits, non par suite de cette coutume de d\'e9formation barbare qui tend heureusement \'e0 se perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept cents ans d\'e9j\'e0
+, et elle est probablement due \'e0 quelque princesse estropi\'e9e. Dans son application la plus simple, op\'e9rant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de tronc de c\'f4ne, g
+\'eane absolument la marche, pr\'e9dispose \'e0 l'an\'e9mie et n'a pas m\'eame pour raison d'\'eatre, comme on a pu le croire, la jalousie des \'e9poux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis la conqu\'eat
+e tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises sur dix, ayant \'e9t\'e9 soumises d\'e8s le premier \'e2ge \'e0 cette suite d'op\'e9rations douloureuses, qui entra\'eenent la d\'e9formation du pied.
+\par
+\par \'ab\~Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui\~! dit encore L\'e9-ou. Voyez donc, vieille m\'e8re.
+\par
+\par \endash C'est tout vu\~!\~\'bb r\'e9pondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant.
+\par
+\par L\'e9-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+\par
+\par C'\'e9tait encore penser \'e0 Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'\'e9toffe, dont la fabrication est presque uniquement r\'e9serv\'e9e \'e0 la femme dans les m\'e9nages chinois, \'e0 quelque classe qu'elle appartienne.
+\par
+\par Mais l'ouvrage lui tomba bient\'f4t des mains. Elle se leva, prit dans une bonbonni\'e8re deux ou trois past\'e8ques, qui craqu\'e8rent sous ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code d'instructions dont toute honn\'eate \'e9
+pouse doit faire sa lecture habituelle.
+\par
+\par \'ab\~De m\'eame que le printemps est pour le travail la saison favorable, de m\'eame l'aube est le moment le plus propice de la journ\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du sommeil.
+\par
+\par \'ab\~Soignez le m\'fbrier et le chanvre.
+\par
+\par \'ab\~Filez avec z\'e8le la soie et le coton.
+\par
+\par \'ab\~La vertu des femmes est dans l'activit\'e9 et l'\'e9conomie.
+\par
+\par \'ab\~Les voisins feront votre \'e9loge\'85\~\'bb
+\par
+\par Le livre se ferma bient\'f4t. La tendre L\'e9-ou ne songeait m\'eame pas \'e0 ce qu'elle lisait.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est-il\~? se demanda-t-elle. Il a d\'fb aller \'e0 Canton\~! Est-il de retour \'e0 Shang-Ha\'ef\~? Quand arrivera-t-il \'e0 P\'e9king\~? La mer lui a-t-elle \'e9t\'e9 propice\~? Que la d\'e9esse Koanine lui vienne en aide\~!\~\'bb
+\par
+\par Ainsi disait l'inqui\'e8te jeune femme. Puis, ses yeux se port\'e8rent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapport\'e9s, une sorte de mosa\'efque d'\'e9toffe \'e0 la mode portugaise, o\'f9
+ se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fid\'e9lit\'e9.
+\par
+\par Enfin elle s'approcha d'une jardini\'e8re et cueillit une fleur au hasard.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, embl\'e8me du printemps, de la jeunesse et de la joie\~! C'est le jaune chrysanth\'e8me, embl\'e8me de l'automne et de la tristesse\~!\~\'bb
+\par
+\par Elle voulut r\'e9agir contre l'anxi\'e9t\'e9 qui, maintenant, l'envahissait tout enti\'e8re. Son luth \'e9tait l\'e0\~; ses doigts en firent r\'e9sonner les cordes\~; ses l\'e8vres murmur\'e8rent les premi\'e8res paroles du chant des \'ab\~Mains-unies\~
+\'bb, mais elle ne put continuer.
+\par
+\par \'ab\~Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois\~! je les lisais, l'\'e2me \'e9mue\~! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu'\'e0 mes yeux, c'\'e9tait sa voix m\'eame que je pouvais entendre\~! L\'e0
+, cet appareil me parlait comme s'il e\'fbt \'e9t\'e9 pr\'e8s de moi\~!\~\'bb
+\par
+\par Et L\'e9-ou regardait un phonographe, pos\'e9 sur un gu\'e9ridon de laque, en tout semblable \'e0 celui dont Kin-Fo se servait \'e0 Shang-Ha\'ef. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plut\'f4t entendre leurs voix, malgr\'e9 la distance qui les s\'e9
+parait\'85 Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des pens\'e9es de l'absent.
+\par
+\par En ce moment, la vieille m\'e8re entra.
+\par
+\par \'ab\~La voil\'e0, votre lettre\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Et Nan sortit, apr\'e8s avoir remis \'e0 L\'e9-ou une enveloppe timbr\'e9e de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Un sourire se dessina sur les l\'e8vres de la jeune femme. Ses yeux brill\'e8rent d'un plus vif \'e9clat.
+\par
+\par Elle d\'e9chira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire\'85
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers \'e0 rainures obliques, qui, ajust\'e9s dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! j'aime encore mieux cela\~! s'\'e9cria joyeusement L\'e9-ou. je l'entendrai, au moins\~!\~\'bb
+\par
+\par Le papier fut plac\'e9 sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement d'horlogerie fit aussit\'f4t tourner, et L\'e9-ou, approchant son oreille, entendit une voix bien connue qui disait\~: \'ab\~Petite s\'9cur cadette, la ruine a emport\'e9
+ mes richesses comme le vent d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne\~! Je ne veux pas faire une mis\'e9rable en l'associant \'e0 ma mis\'e8re\~! Oubliez celui que dix mille malheurs ont frapp\'e9\~!
+\par
+\par \'ab\~Votre d\'e9sesp\'e9r\'e9 KIN-FO\~!\~\'bb
+\par
+\par Quel coup pour la jeune femme\~! Une vie plus am\'e8re que l'am\'e8re gentiane l'attendait maintenant. Oui\~! le vent d'or emportait ses derni\'e8res esp\'e9rances avec la fortune de celui qu'elle aimait\~! L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'\'e9
+tait-il donc \'e0 jamais envol\'e9\~! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse\~! Ah\~! pauvre L\'e9-ou\~! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe bris\'e9 sur le sol\~!
+\par
+\par Nan, appel\'e9e, entra dans la chambre, haussa les \'e9paules et transporta sa ma\'eetresse sur son \'ab\~hang\~\'bb\~! Mais, bien que ce f\'fbt un de ces lits-po\'eales, chauff\'e9s artificiellement, combien sa couche parut froide \'e0 l'infortun\'e9e L
+\'e9-ou\~! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui sembl\'e8rent longues \'e0 passer\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017888}VI\line QUI DONNERA PEUT-\'caTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE \'ab\~
+LA CENTENAIRE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc98017888}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le lendemain, Kin-Fo, dont le d\'e9dain pour les choses de ce monde ne se d\'e9mentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours \'e9
+gal, il descendit la rive droite du Creek. Arriv\'e9 au pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec la concession am\'e9ricaine, il traversa la rivi\'e8re et se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, \'e9lev\'e9e entre l'
+\'e9glise des Missions et le consulat des \'c9tats-Unis.
+\par
+\par Au fronton de cette maison se d\'e9veloppait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires\~: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+\par
+\par Capital de garantie\~: 20 millions de dollars.
+\par
+\par }{\lang2057 Agent principal\~: WILLIAM J. BIDULPH.
+\par
+\par }{Kin-Fo poussa la porte, que d\'e9fendait un second battant capitonn\'e9, et se trouva dans un bureau, divis\'e9 en deux compartiments par une simple balustrade \'e0 hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres \'e0 fermoirs de nickel, une caisse am
+\'e9ricaine a secrets se d\'e9fendant d'elle-m\'eame, deux ou trois tables o\'f9 travaillaient les commis de l'agence, un secr\'e9taire compliqu\'e9, r\'e9serv\'e9 \'e0 l'honorable William J. Bidulph, tel \'e9tait l'ameublement de cette pi\'e8
+ce, qui semblait appartenir \'e0 une maison du Broadway, et non \'e0 une habitation b\'e2tie sur les bords du Wousung.
+\par
+\par William J. Bidulph \'e9tait l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le si\'e8ge social se trouvait \'e0 Chicago. La Centenaire \endash
+ un bon titre et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, tr\'e8s renomm\'e9e aux \'c9tats-Unis, poss\'e9dait des succursales et des repr\'e9sentants dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires \'e9normes et excellentes, gr\'e2ce
+\'e0 ses statuts, tr\'e8s hardiment et tr\'e8s lib\'e9ralement constitu\'e9s, qui l'autorisaient \'e0 assurer tous les risques.
+\par
+\par Aussi, les C\'e9lestials commen\'e7aient-ils \'e0 suivre ce moderne courant d'id\'e9es, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu \'e9
+taient garanties contre l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'\'e9cartelait d\'e9j\'e0
+ au fronton des portes shangha\'efennes, et entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'\'e9l\'e8ve de Wang venait rendre visite \'e0 l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur Bidulph\~?\~\'bb demanda-t-il en entrant.
+\par
+\par William J. Bidulph \'e9tait l\'e0, \'ab\~en personne\~\'bb comme un photographe qui op\'e8re lui-m\'eame toujours \'e0 la disposition du public, \endash un homme de cinquante ans, correctement v\'ea
+tu de noir, en habit, en cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien am\'e9ricain.
+\par
+\par \'ab\~A qui ai-je l'honneur de parler\~? demanda William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash A monsieur Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par \endash Monsieur Kin-Fo\~!\'85 un des clients de la Centenaire\'85 police num\'e9ro vingt-sept mille deux cent\'85
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes services\~?
+\par
+\par \endash Je d\'e9sirerais vous parler en particulier\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+\par
+\par Le riche client fut donc introduit, avec les \'e9gards qui lui \'e9taient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, ferm\'e9 de doubles portes, o\'f9 l'on e\'fbt pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans crainte d'\'ea
+tre entendu des plus fins tipaos du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, dit Kin-Fo, d\'e8s qu'il se fut assis dans une chaise \'e0 bascule, devant une chemin\'e9e chauff\'e9e au gaz, je d\'e9sirerais traiter avec votre Compagnie, et faire assurer \'e0 mon d\'e9c\'e8
+s le paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout \'e0 l'heure le montant.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux signatures, la v\'f4tre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance sera faite, apr\'e8s quelques formalit\'e9s pr\'e9liminaires. Mais, monsieur\'85
+ permettez-moi cette question\'85 vous avez donc le d\'e9sir de ne mourir qu'\'e0 un \'e2ge tr\'e8s avanc\'e9, d\'e9sir bien naturel d'ailleurs\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la vie indique chez l'assur\'e9 la crainte qu'une mort trop prochaine\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! monsieur\~! r\'e9pondit William J. Bidulph le plus s\'e9rieusement du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la Centenaire\~! Son nom ne l'indique-t-il pas\~? S'assurer chez nous, c'est prendre un brevet de longue vie
+\~! Je vous demande pardon, mais il est rare que nos assur\'e9s ne d\'e9passent pas la centaine\'85 tr\'e8s rare\'85 tr\'e8s rare\~!\'85 Dans leur int\'e9r\'eat, nous devrions leur arracher la vie\~! Aussi, faisons-nous des affaires superbes\~
+! Donc, je vous pr\'e9viens, monsieur, s'assurer \'e0 la Centenaire, c'est la quasi-certitude d'en devenir un soi-m\'eame\~!
+\par
+\par \endash Ah\~!\~\'bb fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son \'9cil froid William J. Bidulph.
+\par
+\par L'agent principal, s\'e9rieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air de plaisanter.
+\par
+\par \'ab\~Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je d\'e9sire me faire assurer pour deux cent mille dollars.
+\par
+\par \endash Nous disons un capital de deux cent mille dollars\~\'bb, r\'e9pondit William J. Bidulph.
+\par
+\par Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit pas m\'eame sourciller.
+\par
+\par \'ab\~Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que toutes les primes pay\'e9es, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises \'e0 la Compagnie, si la personne sur la t\'eate de laquelle repose l'assurance perd la vie par le fait du b
+\'e9n\'e9ficiaire du contrat\~?
+\par
+\par \endash Je le sais.
+\par
+\par \endash Et quels risques pr\'e9tendez-vous assurer, mon cher monsieur\~?
+\par
+\par \endash Tous.
+\par
+\par \endash Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de s\'e9jour hors des limites du C\'e9leste Empire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de condamnation judiciaire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de duel\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Les risques de service militaire\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Alors les surprimes seront fort \'e9lev\'e9es\~?
+\par
+\par \endash Je paierai ce qu'il faudra.
+\par
+\par \endash Soit.
+\par
+\par \endash Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque tr\'e8s important, dont vous ne parlez pas.
+\par
+\par \endash Lequel\~?
+\par
+\par \endash Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire l'autorisaient \'e0 assurer aussi le suicide\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement, monsieur, parfaitement, r\'e9pondit William J. Bidulph, qui se frottait les mains. C'est m\'eame l\'e0 une source de superbes b\'e9n\'e9fices pour nous\~! Vous comprenez bien que nos clients sont g\'e9n\'e9
+ralement des gens qui tiennent \'e0 la vie, et que ceux qui, par une prudence exag\'e9r\'e9e, assurent le suicide, ne se tuent jamais.
+\par
+\par \endash N'importe, r\'e9pondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je d\'e9sire assurer aussi ce risque.
+\par
+\par \endash A vos souhaits, mais la prime sera consid\'e9rable\~!
+\par
+\par \endash Je vous r\'e9p\'e8te que je paierai ce qu'il faudra.
+\par
+\par \endash Entendu. \endash Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant d'\'e9crire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide\'85
+\par
+\par \endash Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime \'e0 payer\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Mon cher monsieur, r\'e9pondit l'agent principal, nos primes sont \'e9tablies avec une justesse math\'e9matique, qui est tout \'e0 l'honneur de la Compagnie. Elles ne sont plus bas\'e9es, comme elles l'\'e9
+taient autrefois, sur les tables de Duvillars\'85 Connaissez-vous Duvillars\~?
+\par
+\par \endash Je ne connais pas Duvillars.
+\par
+\par \endash Un statisticien remarquable, mais d\'e9j\'e0 ancien\'85 tellement ancien, m\'eame, qu'il est mort. A l'\'e9poque o\'f9 il \'e9tablit ses fameuses tables, qui servent encore \'e0 l'\'e9chelle, de primes de la plupart des compagnies europ\'e9
+ennes, tr\'e8s arri\'e9r\'e9es, la moyenne de la vie \'e9tait inf\'e9rieure \'e0 ce qu'elle est pr\'e9sentement gr\'e2ce au progr\'e8s de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne plus \'e9lev\'e9e, et par cons\'e9quent plus favorable \'e0
+ l'assur\'e9, qui paie moins cher et vit plus longtemps\'85
+\par
+\par \endash Quel sera le montant de ma prime\~? reprit Kin-Fo, d\'e9sireux d'arr\'eater le verbeux agent, qui ne n\'e9gligeait aucune occasion de placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscr\'e9tion de vous demander quel est votre \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Trente et un ans.
+\par
+\par \endash Eh bien \endash \'e0 trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux quatre-vingt-trois pour cent. Mais, \'e0
+ la Centenaire, ce ne sera que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+\par
+\par \endash Et dans les conditions que je d\'e9sire\~? dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash En assurant tous les risques, y compris le suicide\~?\'85
+\par
+\par \endash Le suicide surtout.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit d'un ton aimable William J. Bidulph, apr\'e8s avoir consult\'e9 une table imprim\'e9e \'e0 la derni\'e8re page de son carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela \'e0 moins de vingt-cinq pour cent.
+\par
+\par \endash Ce qui fera\~?\'85
+\par
+\par \endash Cinquante mille dollars.
+\par
+\par \endash Et comment la prime doit-elle vous \'eatre vers\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Tout enti\'e8re ou fractionn\'e9e par mois, au gr\'e9 de l'assur\'e9.
+\par
+\par \endash Ce qui donnerait pour les deux premiers mois\~?\'85
+\par
+\par \endash Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils \'e9taient vers\'e9s aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30 juin de la pr\'e9sente ann\'e9e.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux premiers mois de la prime.\~\'bb
+\par
+\par Et il d\'e9posa sur la table une \'e9paisse liasse de dollars-papiers qu'il tira de sa poche.
+\par
+\par \'ab\~Bien\'85 monsieur\'85 tr\'e8s bien\~! r\'e9pondit William J. Bidulph. Mais, avant de signer la police, il y a une formalit\'e9 \'e0 remplir.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Vous devez recevoir la visite du m\'e9decin de la Compagnie.
+\par
+\par \endash A quel propos cette visite\~?
+\par
+\par \endash Afin de constater si vous \'eates solidement constitu\'e9, si vous n'avez aucune maladie organique qui soit de nature \'e0 abr\'e9ger votre vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+\par
+\par \endash A quoi bon\~! puisque j'assure m\'eame le duel et le suicide, fit observer Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Eh\~! mon cher monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, toujours souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans quelques mois, nous co\'fbterait bel et bien deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par \endash Mon suicide vous les co\'fbterait aussi, je suppose\~!
+\par
+\par \endash Cher monsieur, r\'e9pondit le gracieux agent principal, en prenant la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai d\'e9j\'e0 eu l'honneur de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais q
+u'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas d\'e9fendu de les faire surveiller\'85 Oh\~! avec la plus grande discr\'e9tion\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les clients de la Centenaire, ce sont pr\'e9cis\'e9ment ceux-l\'e0
+ qui lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il\~?
+\par
+\par \endash Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! r\'e9pondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre tr\'e8s vieux, en sa qualit\'e9 de client de la Centenaire\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait pas \'e0 discuter plus longuement avec l'agent principal de la c\'e9l\'e8bre compagnie. Il \'e9tait tellement s\'fbr de ce qu'il disait\~!
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance de deux cent mille dollars\~? Quel sera le b\'e9n\'e9ficiaire du contrat\~?
+\par
+\par \endash Il y aura deux b\'e9n\'e9ficiaires, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash A parts \'e9gales\~?
+\par
+\par \endash Non, \'e0 parts in\'e9gales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour cent cinquante mille.
+\par
+\par \endash Nous disons pour cinquante mille, monsieur\'85
+\par
+\par \endash Wang.
+\par
+\par \endash Le philosophe Wang\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Et pour les cent cinquante mille\~?
+\par
+\par \endash Mme\~L\'e9-ou, de P\'e9king.
+\par
+\par \endash De P\'e9king\~\'bb, ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les noms des ayants droit. Puis il reprit\~: \'ab\~Quel est l'\'e2ge de Mme\~L\'e9-ou\~?
+\par
+\par \endash Vingt et un ans, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit l'agent, voil\'e0 une jeune dame qui sera bien vieille, quand elle touchera le montant du capital assur\'e9\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi, s'il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par \endash Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au philosophe Wang\~?\'85
+\par
+\par \endash Cinquante-cinq ans\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, cet aimable homme est s\'fbr, lui, de ne jamais rien toucher\~!
+\par
+\par \endash On le verra bien, monsieur\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph, si j'\'e9tais \'e0 cinquante-cinq ans l'h\'e9ritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je n'aurais pas la simplicit\'e9 de compter sur son h\'e9ritage.
+\par
+\par \endash Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte du cabinet.
+\par
+\par \endash Bien le v\'f4tre\~!\~\'bb r\'e9pondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+\par
+\par Le lendemain, le m\'e9decin de la Compagnie avait fait \'e0 Kin-Fo la visite r\'e9glementaire. \'ab\~Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets d'orgues\~\'bb, disait le rapport.
+\par
+\par Rien ne s'opposait \'e0 ce que la Compagnie trait\'e2t avec un assur\'e9 aussi solidement \'e9tabli. La police fut donc sign\'e9e \'e0 cette date par Kin-Fo d'une part, au profit d
+e la jeune veuve et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, repr\'e9sentant de la Compagnie. Ni L\'e9-ou ni Wang, \'e0
+ moins de circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour o\'f9 la Centenaire serait mise en demeure de leur verser ce capital, derni\'e8re g\'e9n\'e9rosit\'e9 de l'ex- millionnaire.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017889}VII\line QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU C\'c9LESTE EMPIRE
+{\*\bkmkend _Toc98017889}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quoi qu'e\'fbt pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse de la Centenaire \'e9tait tr\'e8s s\'e9rieusement menac\'e9
+e dans ses fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'\'e9tait pas de ceux dont, r\'e9flexion faite, on remet ind\'e9finiment l'ex\'e9cution. Compl\'e8tement ruin\'e9, l'\'e9l\'e8ve de Wang avait formellement r\'e9solu d'en finir avec, une existence qui, m\'ea
+me au temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis.
+\par
+\par La lettre remise par Soun, huit jours apr\'e8s son arriv\'e9e, venait de San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque totalit\'e9
+, on le sait, d'actions de cette banque c\'e9l\'e8bre, si solide jusque-l\'e0.
+\par
+\par Mais, il n'y avait, pas \'e0 douter. Si invraisemblable que p\'fbt para\'eetre cette nouvelle, elle n'\'e9tait malheureusement que trop vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque Californienne venait d'\'eatre confirm\'e9
+e par les journaux arriv\'e9s \'e0 Shang-Ha\'ef. La faillite avait \'e9t\'e9 prononc\'e9e, et ruinait Kin-Fo de fond en comble.
+\par
+\par En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-il\~? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Ha\'ef, dont la vente, presque irr\'e9alisable, ne lui e\'fbt, procur\'e9 que d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars vers\'e9
+s en prime dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour m\'eame, lui fournirent \'e0 peine de quoi faire convenablement les choses in extremis, c'\'e9tait maintenant toute sa fortune.
+
+\par
+\par Un Occidental, un Fran\'e7ais, un Anglais e\'fbt peut-\'eatre pris philosophiquement cette existence nouvelle et cherch\'e9 \'e0 refaire sa vie dans le travail.
+\par
+\par Un C\'e9lestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout autrement. C'\'e9tait la mort volontaire que Kin-Fo, en v\'e9ritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indiff
+\'e9rence qui caract\'e9rise la race jaune.
+\par
+\par Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le poss\'e8de au plus haut degr\'e9. Son indiff\'e9rence pour la mort est vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamn\'e9, d\'e9j\'e0
+ entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les ex\'e9cutions publiques si fr\'e9quentes, la vue des horribles supplices que comporte l'\'e9chelle p\'e9nale dans le C\'e9leste Empire, ont de bonne heure familiaris\'e9
+ les Fils du Ciel avec l'id\'e9e d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+\par
+\par Aussi, ne s'\'e9tonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette pens\'e9e de la mort soit \'e0 l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires de la vie. Le culte des anc\'ea
+tres se retrouve jusque chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche o\'f9 l'on n'ait r\'e9serv\'e9 une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane mis\'e9rable o\'f9 un coin n'ait \'e9t\'e9 gard\'e9 aux reliques des a\'efeux, dont la f\'ea
+te se c\'e9l\'e8bre au deuxi\'e8me mois. Voil\'e0 pourquoi on trouve, dans le m\'eame magasin o\'f9 se vendent des lits d'enfants nouveau-n\'e9s et des corbeilles de mariage, un assortiment vari\'e9
+ de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois.
+\par
+\par L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes pr\'e9occupations des C\'e9lestials. Le mobilier serait incomplet si la bi\'e8re manquait \'e0 la maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant \'e0 son p\'e8re.
+\par
+\par C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bi\'e8re est d\'e9pos\'e9e dans une chambre sp\'e9ciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus souvent, quand elle a d\'e9j\'e0 re\'e7u la d\'e9pouille mortelle, elle est conserv\'e9e pendant de longues ann
+\'e9es avec un soin pieux. En somme, le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et contribue \'e0 rendre plus \'e9troits les liens de la famille.
+\par
+\par Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, gr\'e2ce \'e0 son temp\'e9rament, devait envisager avec une parfaite tranquillit\'e9 la pens\'e9e de mettre fin \'e0 ses jours. Il avait assur\'e9 le sort des deux \'ea
+tres auxquels revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant\~! Rien. Le suicide ne devait pas m\'eame lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays civilis\'e9s d'Occident, n'est plus qu'un acte l\'e9
+gitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale.
+\par
+\par Le parti de Kin-Fo \'e9tait donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu le d\'e9tourner de mettre son projet \'e0 ex\'e9cution, pas m\'eame l'influence du philosophe Wang.
+\par
+\par Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son \'e9l\'e8ve. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqu\'e9 qu'une chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises quotidiennes.
+\par
+\par D\'e9cid\'e9ment, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un meilleur ma\'eetre, et, maintenant, sa pr\'e9cieuse queue fr\'e9tillait sur son dos dans une s\'e9curit\'e9 toute nouvelle.
+\par
+\par Un dicton chinois dit\~: \'ab\~Pour \'eatre heureux sur terre, il faut vivre \'e0 Canton et mourir \'e0 Liao-Tch\'e9ou\~\'bb. C'est \'e0 Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est \'e0 Liao-Tch\'e9
+ou que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de mani\'e8re que son dernier lit de repos arriv\'e2t \'e0 temps. \'catre correctement couch\'e9 pour le supr\'eame sommeil est la constante pr\'e9occupation de tout C\'e9
+lestial qui sait vivre.
+\par
+\par En m\'eame temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propri\'e9t\'e9, comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au passage un des sept \'e9l\'e9ments dont se compose une \'e2me chinoise.
+\par
+\par On voit que si l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang se montrait indiff\'e9rent aux d\'e9tails de la vie, il l'\'e9tait moins pour ceux de la mort.
+\par
+\par Cela fait, il n'avait plus qu'\'e0 r\'e9diger le programme de ses fun\'e9railles. Donc, ce jour m\'eame, une belle feuille de ce papier, dit papier de riz \endash \'e0 la confection duquel le riz est parfaitement \'e9tranger -, re\'e7ut les derni\'e8
+res volont\'e9s de Kin-Fo.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir l\'e9gu\'e9 \'e0 la jeune veuve sa maison de Shang-Ha\'ef, et \'e0 Wang un portrait de l'empereur Ta\'ef-ping, que le philosophe regardait toujours avec complaisance \endash le tout sans pr\'e9judice des capitaux assur\'e9
+s par la Centenaire -, Kin-Fo tra\'e7a d'une main ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister \'e0 ses obs\'e8ques.
+\par
+\par D'abord, \'e0 d\'e9faut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des amis qu'il avait encore devaient figurer en t\'eate du cort\'e8ge, tous v\'eatus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le C\'e9leste Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau
+\'e9lev\'e9 depuis longtemps dans la campagne de Shang-Ha\'ef, se d\'e9ploierait une double rang\'e9e de valets d'enterrement, portant diff\'e9rents attributs, parasols bleus, hallebardes, mains de justice, \'e9crans de soie, \'e9criteaux avec le d\'e9
+tail de la c\'e9r\'e9monie, lesdits valets habill\'e9s d'une tunique noire \'e0 ceinture blanche, et coiff\'e9s d'un feutre noir \'e0 aigrette rouge. Derri\'e8re le premier groupe d'amis, marcherait un guide, \'e9carlate des pieds \'e0 la t\'eate, batt
+ant le gong, et pr\'e9c\'e9dant le portrait du d\'e9funt, couch\'e9 dans une sorte de ch\'e2sse richement d\'e9cor\'e9e. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui doivent s'\'e9vanouir \'e0 intervalles r\'e9guliers sur des coussins pr\'e9par\'e9
+s pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes gens, abrit\'e9s sous un dais bleu et or, s\'e8merait le chemin de petits morceaux de papier blanc, perc\'e9s d'un trou comme des sap\'e8ques, et destin\'e9s \'e0
+ distraire les mauvais esprits qui seraient tent\'e9s de se joindre au convoi.
+\par
+\par Alors appara\'eetrait le catafalque, \'e9norme palanquin tendu d'une soie violette, brod\'e9e de dragons d'or, que cinquante valets porteraient sur leurs \'e9paules, au milieu d'un double rang de bonzes. Les pr\'eatres chasubl\'e9
+s de robes grises, rouges et jaunes, r\'e9citant les derni\'e8res pri\'e8res, alterneraient avec le tonnerre des gongs, le glapissement des fl\'fbtes et l'\'e9clatante fanfare des trompes longues de six pieds.
+\par
+\par A l'arri\'e8re, enfin, les voitures de deuil, drap\'e9es de blanc, fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber les derni\'e8res ressources de l'opulent d\'e9funt.
+\par
+\par En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+\par
+\par Bien des enterrements de cette \'ab\~classe\~\'bb circulent dans les rues de Canton, de Shang-Ha\'ef ou de P\'e9king, et les C\'e9lestials n'y voient qu'un hommage naturel rendu \'e0 la personne de celui qui n'est plus.
+\par
+\par Le 20 octobre, une caisse, exp\'e9di\'e9e de Liao-Tch\'e9ou, arriva \'e0 l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Ha\'ef. Elle contenait, soigneusement emball\'e9, le cercueil command\'e9
+ pour la circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen n'eut lieu d'\'eatre surpris.
+\par
+\par On le r\'e9p\'e8te, pas un Chinois qui ne tienne \'e0 poss\'e9der de son vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'\'e9ternit\'e9.
+\par
+\par Ce cercueil, un chef-d'\'9cuvre du fabricant de Liao-Tch\'e9ou, fut plac\'e9 dans la \'ab\~chambre des anc\'eatres\~\'bb. L\'e0, bross\'e9, cir\'e9, astiqu\'e9, il e\'fbt attendu longtemps, sans doute, le jour o\'f9 l'\'e9l\'e8
+ve du philosophe Wang l'aurait utilis\'e9 pour son propre compte\'85 Il n'en devait pas \'eatre ainsi. Les jours de Kin-Fo \'e9taient compt\'e9s, et l'heure \'e9tait proche, qui devait le rel\'e9guer dans la cat\'e9gorie des a\'efeux de la famille.
+\par
+\par En effet, c'\'e9tait le soir m\'eame que Kin-Fo avait d\'e9finitivement r\'e9solu de quitter la vie.
+\par
+\par Une lettre de la d\'e9sol\'e9e L\'e9-ou arriva dans la journ\'e9e.
+\par
+\par La jeune veuve mettait \'e0 la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle poss\'e9dait. La fortune n'\'e9tait rien pour elle\~! Elle saurait s'en passer\~! Elle l'aimait\~! Que lui fallait-il de plus\~!
+\par
+\par Ne sauraient-ils \'eatre heureux dans une situation plus modeste\~?
+\par
+\par Cette lettre, empreinte de la plus sinc\'e8re affection, ne put modifier les r\'e9solutions de Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Ma mort seule peut l'enrichir\~\'bb, pensa-t-il.
+\par
+\par Restait \'e0 d\'e9cider o\'f9 et comment s'accomplirait cet acte supr\'eame. Kin-Fo \'e9prouvait une sorte de plaisir \'e0 r\'e9gler ces d\'e9tails. Il esp\'e9rait bien qu'au dernier moment, une \'e9motion, si passag\'e8re qu'elle d\'fbt \'ea
+tre, lui ferait battre le c\'9cur\~!
+\par
+\par Dans l'enceinte du yamen s'\'e9levaient quatre jolis kiosques, d\'e9cor\'e9s avec toute la fantaisie qui distingue le talent des ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs\~: le pavillon du \'ab\~Bonheur\~\'bb, o\'f9
+ Kin-Fo n'entrait jamais\~; le pavillon de la \'ab\~Fortune\~\'bb, qu'il ne regardait qu'avec le plus profond d\'e9dain\~; le pavillon du \'ab\~Plaisir\~\'bb, dont les portes \'e9taient depuis longtemps ferm\'e9es pour lui\~; le pavillon de \'ab\~
+Longue Vie\~\'bb, qu'il avait r\'e9solu de faire abattre\~!
+\par
+\par Ce fut celui-l\'e0 que son instinct le porta \'e0 choisir. Il r\'e9solut de s'y enfermer \'e0 la nuit tombante. C'est l\'e0 qu'on le retrouverait le lendemain, d\'e9j\'e0 heureux dans la mort.
+\par
+\par Ce point d\'e9cid\'e9, comment mourrait-il\~? Se fendre le ventre comme un japonais, s'\'e9trangler avec la ceinture de soie comme un mandarin, s'ouvrir les veines dans un bain parfum\'e9, comme un \'e9picurien de la Rome antique\~? Non.
+\par
+\par Ces proc\'e9d\'e9s auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de d\'e9sobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux grains d'opium m\'e9lang\'e9 d'un poison subtil devaient suffire \'e0 le faire passer de ce monde \'e0 l'autr
+e, sans qu'il en e\'fbt m\'eame conscience, emport\'e9 peut-\'eatre dans un de ces r\'eaves qui transforment le sommeil passager en sommeil \'e9ternel.
+\par
+\par Le soleil commen\'e7ait d\'e9j\'e0 \'e0 s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo n'avait plus que quelques heures \'e0 vivre. Il voulut revoir, dans une derni\'e8re promenade, la campagne de Shang-Ha\'ef
+ et ces rives du Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promen\'e9 son ennui. Seul, sans avoir m\'eame entrevu Wang pendant cette journ\'e9e, il quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais sortir.
+\par
+\par Le territoire anglais, le petit pont jet\'e9 sur le creek, la concession fran\'e7aise, furent travers\'e9s par lui de ce pas indolent qu'il n'\'e9prouvait m\'eame pas le besoin de presser \'e0 cette heure supr\'eame. Par le quai qui longe le port indig
+\'e8ne, il contourna la muraille de Shang-Ha\'ef jusqu'\'e0 la cath\'e9drale catholique romaine, dont la coupole domine le faubourg m\'e9ridional. Alors, il inclina vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit \'e0
+ la pagode de Loung-Hao.
+\par
+\par C'\'e9tait la vaste et plate campagne, se d\'e9veloppant jusqu'\'e0 ces hauteurs ombrag\'e9es qui limitent la vall\'e9e du Min, immenses plaines mar\'e9cageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizi\'e8res. Ici et l\'e0
+, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques villages mis\'e9rables dont les huttes de roseaux \'e9taient tapiss\'e9es d'une boue jaun\'e2tre, deux ou trois champs de bl\'e9 sur\'e9lev\'e9s, pour \'eatre \'e0 l'abri des eaux. Le long des
+\'e9troits sentiers, un grand nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies, s'enfuyaient \'e0 toutes pattes ou \'e0 tire-d'aile, lorsque quelque passant venait troubler leurs \'e9bats.
+\par
+\par Cette campagne, richement cultiv\'e9e, dont l'aspect ne pouvait \'e9tonner un indig\'e8ne, aurait cependant attir\'e9 l'attention et peut-\'eatre provoqu\'e9 la r\'e9pulsion d'un \'e9tranger.
+\par
+\par Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts d\'e9finitivement enterr\'e9s, on ne voyait que des piles de bo\'eetes oblongues, des pyramides de bi\'e8res, \'e9tag\'e9
+es comme les madriers d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes, n'est qu'un vaste cimeti\'e8re. Les morts encombrent le territoire, aussi bien que les vivants. On pr\'e9
+tend qu'il est interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une m\'eame dynastie occupe le tr\'f4ne du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des si\'e8cles\~! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que les cadavres, couch\'e9s dans leurs bi
+\'e8res, celles-ci peintes de vives couleurs, celles-l\'e0 sombres et modestes, les unes neuves et pimpantes, les autres tombant d\'e9j\'e0 en poussi\'e8re, attendent pendant des ann\'e9es le jour de la s\'e9pulture.
+\par
+\par Kin-Fo n'en \'e9tait plus \'e0 s'\'e9tonner de cet \'e9tat de choses. Il allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux \'e9trangers, v\'eatus \'e0 l'europ\'e9enne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen, n'attir\'e8rent m\'ea
+me pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient \'e0 quelque distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arr\'eatant d\'e8s qu'il suspendait sa marche. Parfois, ils \'e9
+changeaient entre eux certains regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils \'e9taient l\'e0 pour l'\'e9pier.
+\par
+\par De taille moyenne, n'ayant pas d\'e9pass\'e9 trente ans, lestes, bien d\'e9coupl\'e9s, on e\'fbt dit deux chiens d'arr\'eat \'e0 l'\'9cil vif, aux jambes rapides.
+\par
+\par Kin-Fo, apr\'e8s avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+\par
+\par Les deux limiers rebrouss\'e8rent aussit\'f4t chemin.
+\par
+\par Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus mis\'e9rable aspect, et leur fit l'aum\'f4ne.
+\par
+\par Plus loin, quelques Chinoises chr\'e9tiennes \endash de celles qui ont \'e9t\'e9 form\'e9es \'e0 ce m\'e9tier de d\'e9vouement par les s\'9curs de charit\'e9 fran\'e7aises \endash crois\'e8rent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos, et dan
+s ces hottes rapportaient \'e0 la maison des cr\'e8ches, de pauvres \'eatres abandonn\'e9s. On les a justement nomm\'e9es \'ab\~les chiffonni\'e8res d'enfants\~\'bb\~! Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des chiffons jet\'e9
+s au coin des bornes\~!
+\par
+\par Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables s\'9curs.
+\par
+\par Les deux \'e9trangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un C\'e9lestial.
+\par
+\par Le soir \'e9tait venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Ha\'ef, reprit la route du quai.
+\par
+\par La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants \'e9clataient de toutes parts.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9couta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les derni\'e8res paroles qu'il lui serait donn\'e9 d'entendre.
+\par
+\par Une jeune Tankad\'e8re, conduisant son sampan \'e0 travers les sombres eaux de Houang-Pou, chantait ainsi\~:
+\par
+\par Ma barque, aux fra\'eeches couleurs,
+\par
+\par Est par\'e9e
+\par
+\par De mille et dix mille fleurs.
+\par
+\par Je l'attends, l'\'e2me enivr\'e9e\~!
+\par
+\par Il doit revenir demain.
+\par
+\par Dieu bleu veille\~!
+\par
+\par Que ta main
+\par
+\par A son retour le prot\'e8ge,
+\par
+\par Et fais que son long chemin
+\par
+\par S'abr\'e8ge\~!
+\par
+\par \'ab\~Il reviendra demain\~! Et moi, o\'f9 serais-je, demain\~?\~\'bb pensa Kin-Fo en secouant la t\'eate.
+\par
+\par La jeune Tankad\'e8re reprit\~:
+\par
+\par Il est all\'e9 loin de nous,
+\par
+\par J'imagine,
+\par
+\par Jusqu'au pays des Mantchoux,
+\par
+\par Jusqu'aux murailles de
+\par
+\par Chine\~!
+\par
+\par Ah\~! que mon c\'9cur, souvent,
+\par
+\par Tressaillait, lorsque le vent,
+\par
+\par Se d\'e9cha\'eenant, faisait rage,
+\par
+\par Et qu'il s'en allait, bravant
+\par
+\par L'orage\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9coutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+\par
+\par La Tankad\'e8re finit ainsi\~:
+\par
+\par Qu'as-tu besoin de courir
+\par
+\par La fortune\~?
+\par
+\par Loin de moi veux-tu mourir\~?
+\par
+\par Voici la troisi\'e8me lune\~!
+\par
+\par Viens\~!
+\par
+\par Le bonze nous attend
+\par
+\par Pour unir au m\'eame instant
+\par
+\par Les deux ph\'e9nix, nos embl\'e8mes\~!
+\par
+\par Viens\~!
+\par
+\par Reviens\~!
+\par
+\par Je t'aime tant,
+\par
+\par Et tu m'aimes
+\par
+\par \'ab\~Oui\~! peut-\'eatre\~! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout en ce monde\~! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie\~!\~\'bb
+\par
+\par Une demi-heure apr\'e8s, Kin-Fo rentrait \'e0 son habitation.
+\par
+\par Les deux \'e9trangers, qui l'avaient suivi jusque-l\'e0, durent s'arr\'eater.
+\par
+\par Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de \'ab\~Longue Vie\~\'bb, en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit salon, doucement \'e9clair\'e9 par la lumi\'e8re d'une lanterne \'e0 verres d\'e9polis.
+\par
+\par Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un coffret, contenant quelques grains d'opium, m\'e9lang\'e9s d'un poison mortel, un \'ab\~en-cas\~\'bb que le riche ennuy\'e9 avait toujours sous la main.
+\par
+\par Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs d'opium, puis il se disposa \'e0 l'allumer.
+\par
+\par \'ab\~Eh\~! quoi\~! dit-il, pas m\'eame une \'e9motion, au moment de m'endormir pour ne plus me r\'e9veiller\~!\~\'bb
+\par
+\par Il h\'e9sita un instant.
+\par
+\par \'ab\~Non\~! s'\'e9cria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le parquet. Je la veux, cette supr\'eame \'e9motion, ne f\'fbt-ce que celle de l'attente\~!\'85 je la veux\~! je l'aurai\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus press\'e9 que d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017890}VIII\line O\'d9 KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION S\'c9RIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON MOINS S\'c9
+RIEUSEMENT{\*\bkmkend _Toc98017890}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le philosophe n'\'e9tait pas encore couch\'e9. \'c9tendu sur un divan, il lisait le dernier num\'e9ro de la Gazette de P\'e9king.
+\par
+\par Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, tr\'e8s certainement, le journal adressait quelque compliment \'e0 la dynastie r\'e9gnante des Tsing.
+\par
+\par Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un fauteuil, et, sans autre pr\'e9ambule\~: \'ab\~Wang, dit-il, je viens te demander un service.
+\par
+\par \endash Dix mille services\~! r\'e9pondit le philosophe, en laissant tomber le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et, quels qu'ils soient, je te les rendrai\~!
+\par
+\par \endash Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne peut rendre qu'une fois. Apr\'e8s celui-l\'e0, Wang, je te tiendrai quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et j'ajoute que tu ne devras m\'ea
+me pas attendre un remerciement de ma part.
+\par
+\par \endash Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te comprendrait pas. De quoi s'agit-il\~?
+\par
+\par \endash Wang, dit Kin-Fo, je suis ruin\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend plut\'f4t une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+\par
+\par \endash La lettre que j'ai trouv\'e9e ici \'e0 notre retour de Canton, reprit Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne \'e9
+tait en faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus rien.
+\par
+\par \endash Ainsi, demanda Wang, apr\'e8s avoir bien regard\'e9 son \'e9l\'e8ve, ce n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle\~?
+\par
+\par \endash C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvret\'e9 n'effraie aucunement d'ailleurs.
+\par
+\par \endash Bien r\'e9pondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines \'e0 t'enseigner la sagesse\~! jusqu'ici, tu n'avais que v\'e9g\'e9t\'e9 sans go\'fbt, sans passions, sans luttes\~
+! Tu vas vivre maintenant\~! L'avenir est chang\'e9\~! Qu'importe\~! a dit Confucius, et le Talmud apr\'e8s lui, il arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint\~! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous l'apprend\~
+: \'ab\~Dans la vie, il y a des hauts et des bas\~! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est variable\~! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir\~! Partons-nous\~?\~\'bb
+\par
+\par Et v\'e9ritablement, Wang, en philosophe pratique, \'e9tait pr\'eat \'e0 quitter la somptueuse habitation.
+\par
+\par Kin-Fo l'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~J'ai dit, reprit-il, que la pauvret\'e9 ne m'effrayait pas, mais j'ajoute que c'est parce que je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 ne point la supporter.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit Wang, tu veux donc\~!\'85
+\par
+\par \endash Mourir.
+\par
+\par \endash Mourir\~! r\'e9pondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est d\'e9cid\'e9 \'e0 en finir avec la vie n'en dit rien \'e0 personne.
+\par
+\par \endash Ce serait d\'e9j\'e0 fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le c\'e9dait pas \'e0 celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me caus\'e2t au moins une premi\'e8re et derni\'e8re \'e9
+motion. Or, au moment d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon c\'9cur battait si peu, que j'ai jet\'e9 le poison, et je suis venu te trouver\~!
+\par
+\par \endash Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble\~? r\'e9pondit Wang en souriant.
+\par
+\par \endash Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Pour me frapper de ta propre main\~!\~\'bb
+\par
+\par A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit m\'eame pas. Mais Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un \'e9clair dans ses yeux. L'ancien Ta\'ef-ping se r\'e9veillait-il\~?
+\par
+\par Cette besogne dont son \'e9l\'e8ve allait le charger, ne trouverait-elle pas en lui une h\'e9sitation\~? Dix-huit ann\'e9es auraient donc pass\'e9 sur sa t\'eate sans \'e9touffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse\~
+! Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas m\'eame une objection\~! Il accepterait, sans broncher, de le d\'e9livrer de cette existence dont il ne voulait plus\~! Il ferait cela, lui, Wang, le philosophe\~!
+\par
+\par Mais cet \'e9clair s'\'e9teignit presque aussit\'f4t. Wang reprit sa physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus s\'e9rieuse peut-\'eatre.
+\par
+\par Et alors, se rasseyant\~: \'ab\~C'est l\'e0 le service que tu me demandes\~? dit-il.
+\par
+\par \endash Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que tu pourrais t'imaginer devoir \'e0 Tchoung-H\'e9ou et \'e0 son fils.
+\par
+\par \endash Que devrai-je faire\~? demanda simplement le philosophe.
+\par
+\par \endash D'ici au 25 juin, vingt-huiti\'e8me jour de la sixi\'e8me lune, tu entends bien, Wang, jour o\'f9 finira ma trente et uni\'e8me ann\'e9e, \endash je dois avoir cess\'e9 de vivre\~! Il faut que je tomb\'e9 frapp\'e9
+ par toi, soit par-devant, soit par-derri\'e8re, le jour, la nuit, n'importe o\'f9, n'importe comment, debout, assis, couch\'e9, \'e9veill\'e9, endormi, par le fer ou par le poison\~! Il faut qu'\'e0 chacune des quatre-vingt mille minutes dont se co
+mposera ma vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pens\'e9e, et, je l'esp\'e8re, la crainte, que mon existence va brusquement finir\~! Il faut que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille \'e9motions, si bien que, au moment o\'f9 se s\'e9
+pareront les sept \'e9l\'e9ments de mon \'e2me, je puisse m'\'e9crier\~: Enfin, j'ai donc v\'e9cu\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo, contre son habitude, avait parl\'e9 avec une certaine animation. On remarquera aussi qu'il avait fix\'e9 \'e0 six jours avant l'expiration de sa police la limite extr\'eame de son existence. C'\'e9tai
+t agir en homme prudent, car, faute du versement d'une nouvelle prime, un retard e\'fbt fait d\'e9choir ses ayants droit du b\'e9n\'e9fice de l'assurance.
+\par
+\par Le philosophe l'avait \'e9cout\'e9 gravement, jetant \'e0 la d\'e9rob\'e9e quelque rapide regard sur le portrait du roi Ta\'ef-ping, qui ornait sa chambre, portrait dont il devait h\'e9riter, \endash ce qu'il ignorait encore.
+\par
+\par \'ab\~Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de me frapper\~?\~\'bb demanda Kin-Fo.
+\par
+\par Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en \'e9tait pas \'e0 cela pr\'e8s\~!
+\par
+\par Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les banni\'e8res des Ta\'ef-ping\~! Mais il ajouta, en homme qui veut, cependant, \'e9puiser toutes les objections avant de s'engager.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Ma\'eetre t'avait r\'e9serv\'e9es d'atteindre l'extr\'eame vieillesse\~!
+\par
+\par \endash J'y renonce.
+\par
+\par \endash Sans regrets\~?
+\par
+\par \endash Sans regrets\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Vivre vieux\~! Ressembler \'e0 quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter\~!
+\par
+\par Riche, je ne le d\'e9sirais pas. Pauvre, je le veux encore moins\~!
+\par
+\par \endash Et la jeune veuve de P\'e9king\~? dit Wang. Oublies-tu le proverbe\~: la fleur avec la fleur, le saule avec le saule\~! L'entente de deux c\'9curs fait cent ann\'e9es de printemps\~!\'85
+\par
+\par \endash Contre trois cents ann\'e9es d'automne, d'\'e9t\'e9 et d'hiver\~! r\'e9pondit Kin-Fo, en haussant les \'e9paules. Non\~! L\'e9-ou, pauvre, serait mis\'e9rable avec moi\~! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+\par
+\par \endash Tu as fait cela\~?
+\par
+\par \endash Oui, et toi-m\'eame, Wang, tu as cinquante mille dollars plac\'e9s sur ma t\'eate.
+\par
+\par \endash Ah\~! fit simplement le philosophe, tu as r\'e9ponse \'e0 tout.
+\par
+\par \endash A tout, m\'eame \'e0 une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Mais\'85 le danger que tu pourrais courir, apr\'e8s ma mort, d'\'eatre poursuivi pour assassinat.
+\par
+\par \endash Oh\~! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui se laissent prendre\~! D'ailleurs, o\'f9 serait le m\'e9rite de te rendre ce dernier service, si je ne risquais rien\~!
+\par
+\par \endash Non pas, Wang\~! je pr\'e9f\'e8re te donner toute s\'e9curit\'e9 \'e0 cet \'e9gard. Personne ne songera \'e0 t'inqui\'e9ter\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de papier, et, d'une \'e9criture nette, il tra\'e7a les lignes suivantes\~:
+\par
+\par \'ab\~C'est volontairement que je me suis donn\'e9 la mort, par d\'e9go\'fbt et lassitude de la vie.
+\par
+\par \'ab\~KIN-FO.\~\'bb
+\par
+\par Et il remit le papier \'e0 Wang.
+\par
+\par Le philosophe le lut d'abord tout bas\~; puis, il le relut \'e0 voix haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le pla\'e7a dans un carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+\par
+\par Un second \'e9clair avait allum\'e9 son regard.
+\par
+\par \'ab\~Tout cela est s\'e9rieux de ta part\~? dit-il en regardant fixement son \'e9l\'e8ve.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s s\'e9rieux.
+\par
+\par \endash Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+\par
+\par \endash J'ai ta parole\~?
+\par
+\par \endash Tu l'as.
+\par
+\par \endash Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai v\'e9cu\~?\'85
+\par
+\par \endash Je ne sais si tu auras v\'e9cu dans le sens o\'f9 tu l'entends, r\'e9pondit gravement le philosophe, mais, \'e0 coup s\'fbr, tu seras mort\~!
+\par
+\par \endash Merci et adieu, Wang.
+\par
+\par \endash Adieu, Kin-Fo.\~\'bb
+\par
+\par Et, l\'e0-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du philosophe.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017891}IX\line DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULI\'c8RE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA PEUT-\'caTRE PAS LE LECTEUR
+{\*\bkmkend _Toc98017891}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Eh bien, Craig-Fry\~? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph aux deux agents qu'il avait sp\'e9cialement charg\'e9
+s de surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+\par
+\par \endash Eh bien, r\'e9pondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-Ha\'ef\'85
+\par
+\par \endash Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe \'e0 se tuer, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash La nuit \'e9tait venue, nous l'avons escort\'e9 jusqu'\'e0 sa porte\'85
+\par
+\par \endash Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+\par
+\par \endash Et ce matin\~? demanda William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash Nous avons appris, r\'e9pondit Craig, qu'il se portait\'85
+\par
+\par \endash Comme le pont de Palikao\~\'bb, ajouta Fry.
+\par
+\par Les agents Craig et Fry, deux Am\'e9ricains pur sang, deux cousins au service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un \'eatre en deux personnes. Impossible d'\'eatre plus compl\'e8tement identifi\'e9s l'un \'e0
+ l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les phrases que celui- l\'e0 commen\'e7ait, et r\'e9ciproquement. M\'eame cerveau, m\'eames pens\'e9es, m\'eame c\'9cur, m\'eame estomac, m\'eame mani\'e8
+re d'agir en tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes \'e0 deux corps fusionn\'e9s. En un mot, deux fr\'e8res Siamois, dont un audacieux chirurgien aurait tranch\'e9 la suture.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu p\'e9n\'e9trer dans la maison\~?
+\par
+\par \endash Pas\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Encore, dit Fry.
+\par
+\par \endash Ce sera difficile, r\'e9pondit l'agent principal. Il le faudra pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner une prime \'e9norme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars\~! Donc, deux mois de surveillance et peut-
+\'eatre plus, si notre nouveau client renouvelle sa police\~!
+\par
+\par \endash Il a un domestique\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Que l'on pourrait peut-\'eatre avoir\'85, dit Fry.
+\par
+\par \endash Pour apprendre tout ce qui se passe\'85. continua Craig.
+\par
+\par \endash Dans la maison de Shang-Ha\'ef\~! acheva Fry.
+\par
+\par \endash }{\lang2057 Humph\~! fit William J. Bidulph. }{Engluez-moi le domestique. Achetez-le. Il doit \'eatre sensible au son des ta\'ebls. Les ta\'ebls ne vous manqueront pas. Lors m\'eame que vous devriez \'e9puiser les trois mille formules de civilit
+\'e9s que comporte l'\'e9tiquette chinoise, \'e9puisez-les. Vous n'aurez point \'e0 regretter vos peines.
+\par
+\par \endash Ce sera\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Fait\~\'bb, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Et voil\'e0 pour quelles raisons majeures Craig et Fry tent\'e8rent de se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'\'e9tait pas plus homme \'e0 r\'e9sister \'e0 l'app\'e2t s\'e9duisant des ta\'ebls qu'\'e0
+ l'offre courtoise de quelques verres de liqueurs am\'e9ricaines.
+\par
+\par Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient int\'e9r\'eat \'e0 savoir, ce qui se r\'e9duisait \'e0 ceci\~: Kin-Fo avait-il chang\'e9 quoi que ce soit \'e0 sa mani\'e8re de vivre\~?
+\par
+\par Non, si ce n'est peut-\'eatre qu'il rudoyait moins son fid\'e8le valet, que les ciseaux ch\'f4maient au grand avantage de sa queue, et que le rotin chatouillait moins souvent ses \'e9paules.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il \'e0 sa disposition quelque arme destructive\~?
+\par
+\par Point, car il n'appartenait pas \'e0 la respectable cat\'e9gorie des amateurs de ces outils meurtriers.
+\par
+\par Que mangeait-il \'e0 ses repas\~?
+\par
+\par Quelques plats simplement pr\'e9par\'e9s, qui ne rappelaient en rien la fantaisiste cuisine des C\'e9lestials.
+\par
+\par A quelle heure se levait-il\~?
+\par
+\par D\'e8s la cinqui\'e8me veille, au moment o\'f9 l'aube, \'e0 l'appel des coqs, blanchissait l'horizon.
+\par
+\par Se couchait-il de bonne heure\~?
+\par
+\par A la deuxi\'e8me veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, \'e0 la connaissance de Soun.
+\par
+\par Paraissait-il triste, pr\'e9occup\'e9, ennuy\'e9, fatigu\'e9 de la vie\~?
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point un homme positivement enjou\'e9. Oh non\~!
+\par
+\par Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de go\'fbt aux choses de ce monde. Oui\~! Soun le trouvait moins indiff\'e9rent, comme un homme qui attendrait\'85 quoi\~? Il ne pouvait le dire.
+\par
+\par Enfin, son ma\'eetre poss\'e9dait-il quelque substance v\'e9n\'e9neuse dont il aurait pu faire emploi\~?
+\par
+\par Il n'en devait plus-avoir, car, le matin m\'eame, on avait jet\'e9 par son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient \'eatre de qualit\'e9 malfaisante.
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, dans tout ceci, il n'y avait rien qui f\'fbt de nature \'e0 alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non\~! jamais le riche Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang except\'e9, ne connaiss
+ait la situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+\par
+\par Quoi qu'il en f\'fbt, Craig et Fry durent continuer \'e0 s'enqu\'e9rir de tout ce que faisait leur client, \'e0 le suivre dans ses promenades, car il \'e9tait possible qu'il ne voul\'fbt pas attenter \'e0 sa personne dans sa propre maison.
+\par
+\par Ainsi les deux ins\'e9parables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup \'e0 gagner dans la conversation de gens si aimables.
+\par
+\par Ce serait aller trop loin de dire que le h\'e9ros de cette histoire tenait plus \'e0 la vie depuis qu'il avait r\'e9solu de s'en d\'e9faire. Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les \'e9motions ne lui manqu\'e8
+rent pas. Il s'\'e9tait mis une \'e9p\'e9e de Damocl\'e8s juste au-dessus du cr\'e2ne, et cette \'e9p\'e9e devait lui tomber un jour sur la t\'eate.
+\par
+\par Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir\~? Sur ce point, doute, et de l\'e0 quelques battements du c\'9cur, nouveaux pour lui.
+\par
+\par D'ailleurs, depuis l'\'e9change de paroles qui s'\'e9tait fait entre eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus fr\'e9quemment qu'autrefois, ou il restait enferm\'e9 dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver
+\endash ce n'\'e9tait pas son r\'f4le -, et il ignorait m\'eame \'e0 quoi Wang passait son temps. Peut-\'eatre \'e0 pr\'e9parer quelque emb\'fbche\~! Un ancien Ta\'ef-ping devait avoir dans son sac bien des mani\'e8res d'exp\'e9dier un homme. De l\'e0
+, curiosit\'e9, et, par suite, nouvel \'e9l\'e9ment d'int\'e9r\'eat.
+\par
+\par Cependant, le ma\'eetre et l'\'e9l\'e8ve se rencontraient presque tous les jours \'e0 la m\'eame table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait \'e0 leur situation future d'assassin et d'assassin\'e9
+. Ils causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus s\'e9rieux que d'habitude, d\'e9tournant ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait gu\'e8re \'e0 dissimuler une constante pr\'e9
+occupation. Lui, de si bonne humeur, \'e9tait devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il \'e9tait. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe dou\'e9 d'un bon estomac, les mets d\'e9licats ne le tentai
+ent plus, et le vin de Chao-Chigne le laissait r\'eaveur.
+\par
+\par En tout cas, Kin-Fo le mettait bien \'e0 son aise. Il go\'fbtait le premier \'e0 tous les mets et se croyait oblig\'e9 \'e0 ne rien laisser desservir, sans y avoir au moins touch\'e9. Il suivait de l\'e0 que Kin-Fo mangeait plus qu'\'e0
+ l'ordinaire, que son palais blas\'e9 retrouvait quelques sensations, qu'il d\'eenait de fort bon app\'e9tit et dig\'e9rait remarquablement. D\'e9cid\'e9ment, le poison ne devait pas \'ea
+tre l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa victime ne devait rien n\'e9gliger.
+\par
+\par Du reste, toute facilit\'e9 \'e9tait donn\'e9e \'e0 Wang pour accomplir son \'9cuvre. La porte de la chambre \'e0 coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou \'e9veill\'e9.
+\par
+\par Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main f\'fbt rapide et l'atteign\'eet au c\'9cur.
+\par
+\par Mais Kin-Fo en fut pour ses \'e9motions, et, m\'eame, apr\'e8s les premi\'e8res nuits, il s'\'e9tait si bien habitu\'e9 \'e0 attendre le coup fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se r\'e9veillai
+t chaque matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+\par
+\par Alors la pens\'e9e lui vint qu'il r\'e9pugnait peut-\'eatre \'e0 Wang de le frapper dans cette maison, o\'f9 il avait \'e9t\'e9 si hospitali\'e8rement recueilli. Il r\'e9solut de le mettre plus \'e0 son aise encore. Le voil\'e0
+ donc courant la campagne, recherchant les endroits isol\'e9s, s'attardant jusqu'\'e0 la quatri\'e8me veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Ha\'ef, v\'e9ritables coupe-gorge, o\'f9 les meurtres s'ex\'e9cutent quotidiennement avec une parfaite s
+\'e9curit\'e9. Il errait au milieu de ces rues \'e9troites et sombres se heurtant aux ivrognes de toutes nationalit\'e9s\~: seul pendant ces derni\'e8res heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de \'ab\~Mantoou\~! mantoou\~!\~
+\'bb en faisant retentir sa clochette pour pr\'e9venir les fumeurs attard\'e9s. Il ne rentrait \'e0 l'habitation qu'aux premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien vivant, sans m\'eame avoir aper\'e7u les deux ins\'e9
+parables Craig et Fry, qui le suivaient obstin\'e9ment, pr\'eats \'e0 lui porter secours.
+\par
+\par Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer \'e0 cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre bient\'f4t.
+\par
+\par Combien d'heures s'\'e9coulaient d\'e9j\'e0, sans que la pens\'e9e lui v\'eent qu'il \'e9tait un condamn\'e9 \'e0 mort\~!
+\par
+\par Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque \'e9motion. Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui essayait du bout du doigt la pointe effil\'e9e d'un poignard et la trempait ensuite dans un flacon \'e0
+ verre bleu d'apparence suspecte.
+\par
+\par Wang n'avait point entendu entrer son \'e9l\'e8ve, et, saisissant le poignard, il le brandit \'e0 plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. En v\'e9rit\'e9, sa physionomie n'\'e9tait pas rassurante. Il semblait, \'e0
+ ce moment, que le sang lui e\'fbt mont\'e9 aux yeux.
+\par
+\par \'ab\~Ce sera pour aujourd'hui\~\'bb, se dit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il se retira discr\'e8tement, sans avoir \'e9t\'e9 ni vu ni entendu.
+\par
+\par Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journ\'e9e\'85 Le philosophe ne parut pas.
+\par
+\par Kin-Fo se coucha\~; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant qu'un homme bien constitu\'e9 peut l'\'eatre.
+\par
+\par Tant d'\'e9motions en pure perte\~! Cela devenait aga\'e7ant.
+\par
+\par Et dix jours s'\'e9taient \'e9coul\'e9s d\'e9j\'e0\~! Il est vrai que Wang avait deux mois pour s'ex\'e9cuter.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, c'est un fl\'e2neur\~! se dit Kin-Fo, je lui ai donn\'e9 deux fois trop de temps\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il pensait que l'ancien Ta\'ef-ping s'\'e9tait quelque peu amolli dans les d\'e9lices de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agit\'e9. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en place. Kin-Fo observa m\'eame que le philosophe faisait des visites r\'e9it\'e9r\'e9es au salon des anc\'ea
+tres, o\'f9 se trouvait le pr\'e9cieux cercueil, venu de Liao-Tch\'e9ou. Il apprit aussi de Soun, et non sans int\'e9r\'eat, que Wang avait recommand\'e9 de brosser, frotter, \'e9pousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir en \'e9tat.
+\par
+\par \'ab\~Comme mon ma\'eetre sera bien couch\'e9 l\'e0-dedans\~! ajouta m\'eame le fid\'e8le domestique. C'est \'e0 vous donner envie d'en essayer\~!\~\'bb
+\par
+\par Observation qui valut \'e0 Soun un petit signe d'amiti\'e9.
+\par
+\par Les 13, 14 et 15 mai se pass\'e8rent. Rien de nouveau.
+\par
+\par Wang comptait-il donc \'e9puiser le d\'e9lai convenu, et ne payer sa dette qu'\'e0 la fa\'e7on d'un commer\'e7ant, \'e0 l'\'e9ch\'e9ance, sans anticiper\~? Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus d'\'e9motion\~!
+\par
+\par Cependant, un fait tr\'e8s significatif vint \'e0 la connaissance de Kin-Fo dans la matin\'e9e du 15 niai, au moment du \'ab\~mao-che\~\'bb, c'est-\'e0-dire vers six heures du matin.
+\par
+\par La nuit avait \'e9t\'e9 mauvaise. Kin-Fo, \'e0 son r\'e9veil, \'e9tait encore sous l'impression d'un d\'e9plorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner \'e0 ne compara\'ee
+tre devant lui que lorsque la douze-centi\'e8me lune se l\'e8verait sur l'horizon du C\'e9leste Empire. Un si\'e8cle \'e0 vivre encore, tout un si\'e8cle\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout conspir\'e2t contre lui.
+\par
+\par Aussi, de quelle fa\'e7on il re\'e7ut Soun, lorsque celui-ci vint, comme \'e0 l'ordinaire, l'aider \'e0 sa toilette du matin.
+\par
+\par \'ab\~Va au diable\~! s'\'e9cria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de gages, animal\~!
+\par
+\par \endash Mais, mon ma\'eetre\'85
+\par
+\par \endash Va-t'en, te dis-je\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, non\~! r\'e9pondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir appris\'85
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Que M.\~Wang\'85
+\par
+\par \endash Wang\~! Qu'a-t-il fait, Wang\~? r\'e9pliqua vivement Kin-Fo, en saisissant Soun par sa queue\~! Qu'a-t-il fait\~?
+\par
+\par \endash Mon ma\'eetre\~! r\'e9pondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a donn\'e9 ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de Longue Vie, et\'85
+\par
+\par \endash Il a fait cela\~! s'\'e9cria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va, Soun, va, mon ami\~! Tiens\~! voil\'e0 dix ta\'ebls pour toi, et surtout qu'on ex\'e9cute en tous points les ordres de Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et r\'e9p\'e9tant\~: \'ab\~D\'e9cid\'e9ment mon ma\'eetre est devenu fou, mais, du moins, il a la folie g\'e9n\'e9reuse\~!\~\'bb
+\par
+\par Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Ta\'ef-ping voulait le frapper dans ce pavillon de Longue Vie o\'f9 lui-m\'eame avait r\'e9solu de mourir. C'\'e9tait comme un rendez-vous qu'il lui donnait l\'e0. Il n'aurai
+t garde d'y manquer. La catastrophe \'e9tait imminente.
+\par
+\par Combien la journ\'e9e parut longue \'e0 Kin-Fo\~! L'eau des horloges ne semblait plus couler avec sa vitesse normale\~!
+\par
+\par Les aiguilles fl\'e2naient sur leur cadran de jade\~!
+\par
+\par Enfin, la premi\'e8re veille laissa le soleil dispara\'eetre sous l'horizon, et la nuit se fit peu \'e0 peu autour du yamen.
+\par
+\par Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il esp\'e9rait ne plus sortir vivant. Il s'\'e9tendit sur un divan moelleux, qui semblait fait pour les longs repos, et il attendit.
+\par
+\par Alors, les souvenirs de son inutile existence repass\'e8rent dans son esprit, ses ennuis, ses d\'e9go\'fbts, tout ce que la richesse n'avait pu vaincre, tout ce que la pauvret\'e9 aurait accru encore\~!
+\par
+\par Un seul \'e9clair illuminait cette vie, qui avait \'e9t\'e9 sans attrait dans sa p\'e9riode opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le c\'9cur, au moment o\'f9
+ ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre L\'e9-ou mis\'e9rable avec lui, jamais\~!
+\par
+\par La quatri\'e8me veille, celle qui pr\'e9c\'e8de le lever de l'aube, et pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette quatri\'e8me veille s'\'e9coula pour Kin-Fo dans les plus vives \'e9motions. Il \'e9
+coutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il t\'e2chait de surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre g\'e9mir la porte, pouss\'e9e par une main prudente.
+\par
+\par Sans doute Wang esp\'e9rait le trouver endormi et le frapperait dans son sommeil\~!
+\par
+\par Et, alors, une sorte de r\'e9action se faisait en lui. Il craignait et d\'e9sirait \'e0 la fois cette terrible apparition du Ta\'ef-ping.
+\par
+\par L'aube blanchit les hauteurs du z\'e9nith avec la cinqui\'e8me veille. Le jour se fit lentement.
+\par
+\par Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+\par
+\par Kin-Fo se redressa, ayant plus v\'e9cu dans cette derni\'e8re seconde que pendant sa vie tout enti\'e8re\~!\'85
+\par
+\par Soun \'e9tait devant lui, une lettre \'e0 la main.
+\par
+\par \'ab\~Tr\'e8s press\'e9e\~!\~\'bb dit simplement Soun.
+\par
+\par Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le timbre de San Francisco, il en d\'e9chira l'enveloppe, il la lut rapidement, et, s'\'e9lan\'e7ant hors du pavillon de Longue Vie.
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! Wang\~!\~\'bb cria-t-il.
+\par
+\par En un instant, il arrivait \'e0 la chambre du philosophe et en ouvrait brusquement la porte.
+\par
+\par Wang n'\'e9tait plus l\'e0. Wang n'avait pas couch\'e9 dans l'habitation, et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouill\'e9 tout le yamen, il fut \'e9vident que Wang avait disparu sans laisser de traces.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017892}X\line DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PR\'c9SENT\'c9S AU NOUVEAU CLIENT DE LA \'ab\~
+CENTENAIRE\~\'bb{\*\bkmkend _Toc98017892}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup \'e0 l'am\'e9ricaine\~!\~\'bb dit Kin-Fo \'e0 l'agent principal de la compagnie d'assurances.
+
+\par
+\par L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+\par
+\par \'ab\~Bien jou\'e9, en effet, car tout le monde y a \'e9t\'e9 pris, dit-il.
+\par
+\par \endash M\'eame mon correspondant\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Fausse cessation de paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle\~! Huit jours apr\'e8s, on payait \'e0 guichets ouverts.
+\par
+\par L'affaire \'e9tait faite. Les actions, d\'e9pr\'e9ci\'e9es de quatre-vingts pour cent, avaient \'e9t\'e9 rachet\'e9es au plus bas par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait la faillite\~: \endash \'ab\~
+Cent soixante-quinze pour cent\~!\~\'bb r\'e9pondit-il d'un air aimable. Voil\'e0 ce que m'a \'e9crit mon correspondant dans cette lettre arriv\'e9e ce matin m\'eame, au moment o\'f9, me croyant absolument ruin\'e9\'85
+\par
+\par \endash Vous alliez attenter \'e0 votre vie\~? s'\'e9cria William J. Bidulph.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Kin-Fo, au moment o\'f9 j'allais \'eatre probablement assassin\'e9.
+\par
+\par \endash Assassin\'e9\~!
+\par
+\par \endash Avec mon autorisation \'e9crite, assassinat convenu, jur\'e9, qui vous e\'fbt co\'fbt\'e9\'85
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars, r\'e9pondit William J. Bidulph, puisque tous les cas de mort \'e9taient assur\'e9s. Ah\~! nous vous aurions bien regrett\'e9, cher monsieur\'85
+\par
+\par \endash Pour le montant de la somme\~?\'85
+\par
+\par \endash Et les int\'e9r\'eats\~!\~\'bb
+\par
+\par William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement, \'e0 l'am\'e9ricaine.
+\par
+\par \'ab\~Mais je ne comprends pas\'85. ajouta-t-il.
+\par
+\par \endash Vous allez comprendre\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il fit conna\'eetre la nature des engagements pris envers lui par un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita m\'eame les termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le d\'e9
+chargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunit\'e9. Mais, chose tr\'e8s grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donn\'e9e serait tenue, nul doute \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par \'ab\~Cet homme est un ami\~? demanda l'agent principal.
+\par
+\par \endash Un ami, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Et alors, par amiti\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash Par amiti\'e9 et, qui sait\~? peut-\'eatre aussi par calcul\~! Je lui ai fait assurer cinquante mille dollars sur ma t\'eate.
+\par
+\par \endash Cinquante mille dollars\~! s'\'e9cria William J. Bidulph. C'est donc le sieur Wang\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Un philosophe\~! jamais il ne consentira\'85\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo allait r\'e9pondre\~: \'ab\~Ce philosophe est un ancien Ta\'ef-ping. Pendant la moiti\'e9 de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a frapp\'e9s avaient \'e9t\'e9 ses clients\~
+! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein \'e0 ses instincts farouches\~; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruin\'e9, d\'e9cid\'e9 \'e0 mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner \'e0
+ ma mort une petite fortune, il n'h\'e9sitera pas\'85\~\'bb Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'e\'fbt \'e9t\'e9 compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-\'eatre pas h\'e9sit\'e9 \'e0 d\'e9
+noncer au gouverneur de la province comme un ancien Ta\'ef-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'\'e9tait perdre le philosophe.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose tr\'e8s simple \'e0 faire\~!
+\par
+\par \endash Laquelle\~?
+\par
+\par \endash Il faut pr\'e9venir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui\'85
+\par
+\par \endash C'est plus ais\'e9 \'e0 dire qu'\'e0 faire, r\'e9pliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait o\'f9 il est all\'e9.
+\par
+\par \endash Hump\~!\~\'bb fit l'agent principal, dont cette interjection d\'e9notait l'\'e9tat perplexe.
+\par
+\par Il regardait attentivement son client.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de mourir\~? lui demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Ma foi, non, r\'e9pondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque Californienne a presque doubl\'e9 ma fortune, et je vais tout bonnement me marier\~! Mais je ne le ferai qu'apr\'e8s avoir retrouv\'e9 Wang, ou lorsque le d\'e9
+lai convenu sera bel et bien expir\'e9.
+\par
+\par \endash Et il expire\~?\'85
+\par
+\par \endash Le 25 juin de la pr\'e9sente ann\'e9e. Pendant ce laps de temps, la Centenaire court des risques consid\'e9rables. C'est donc \'e0 elle de prendre ses mesures en cons\'e9quence.
+\par
+\par \endash Et \'e0 retrouver le philosophe\~\'bb, r\'e9pondit l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derri\'e8re le dos\~; puis\~: \'ab\~Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami \'e0 tout faire, f\'fbt-il cach\'e9 dans les entrailles du globe\~! Mais, jusque-l\'e0, monsieur, nous vous d\'e9
+fendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous d\'e9fendions d\'e9j\'e0 contre toute tentative de suicide\~!
+\par
+\par \endash Que voulez-vous dire\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Que, depuis le 30 avril dernier, jour o\'f9 vous avez sign\'e9 votre police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observ\'e9 vos d\'e9marches, \'e9pi\'e9 vos actions\~!
+\par
+\par \endash Je n'ai point remarqu\'e9\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! ce sont des gens discrets\~! Je vous demande la permission de vous les pr\'e9senter, maintenant qu'ils n'auront plus \'e0 cacher leurs agissements, si ce n'est vis-\'e0-vis du sieur Wang.
+\par
+\par \endash Volontiers, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Craig-Fry doivent \'eatre l\'e0, puisque vous \'eates ici\~!\~\'bb
+\par
+\par Et William J. Bidulph de crier\~: \'ab\~Craig-Fry\~?\~\'bb
+\par
+\par Craig et Fry \'e9taient, en effet, derri\'e8re la porte du cabinet particulier. Ils avaient \'ab\~fil\'e9\~\'bb le client de la Centenaire jusqu'\'e0 son entr\'e9e dans les bureaux, et ils l'attendaient \'e0 la sortie.
+\par
+\par \'ab\~Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la dur\'e9e de sa police d'assurance, vous n'aurez plus \'e0 d\'e9fendre notre pr\'e9cieux client contre lui-m\'eame, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang, qui s'est engag\'e9
+\'e0 l'assassiner\~!\~\'bb
+\par
+\par Et les deux ins\'e9parables furent mis au courant de la situation. Ils la comprirent, ils l'accept\'e8rent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fid\'e8les.
+\par
+\par Maintenant, quel parti prendre\~?
+\par
+\par Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal\~; ou se garder tr\'e8s soigneusement dans la maison de Shang-Ha\'ef, de telle fa\'e7on que Wang n'y p\'fbt rentrer sans \'eatre signal\'e9 \'e0 Fry-Craig, ou
+ faire toute diligence pour savoir o\'f9 se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait \'eatre tenue pour nulle et de nul effet.
+\par
+\par \'ab\~Le premier parti ne vaut rien, r\'e9pondit Kin-Fo. Wang saurait bien arriver jusqu'\'e0 moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la sienne. Il faut donc le retrouver \'e0 tout prix.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, monsieur, r\'e9pondit William J. Bidulph. Le plus s\'fbr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons\~!
+\par
+\par \endash Mort ou\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Vif\~! r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Non\~! vivant\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant en danger par ma faute\~!
+\par
+\par \endash Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous r\'e9pondez de notre client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent cong\'e9 l'un de l'autre. Dix minutes apr\'e8s, Kin-Fo, escort\'e9 de ses deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, \'e9tait rentr\'e9 dans le yamen.
+\par
+\par Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement install\'e9s dans la maison, il ne laissa pas d'en \'e9prouver quelque regret.
+\par
+\par Plus de demandes, plus de r\'e9ponses, partant plus de ta\'ebls\~!
+\par
+\par En outre, son ma\'eetre, en se reprenant \'e0 vivre, s'\'e9tait repris \'e0 malmener le maladroit et paresseux valet. Infortun\'e9 Soun\~! Qu'aurait-il dit s'il e\'fbt su ce que lui r\'e9servait l'avenir\~!
+\par
+\par Le premier soin de Kin-Fo fut de \'ab\~phonographier\~\'bb \'e0 P\'e9king, avenue de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait \'e0
+ jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite s\'9cur cadette. La septi\'e8me lune ne se passerait pas sans qu'il f\'fbt accouru pr\'e8s d'elle pour ne la plus quitter. Mais, apr\'e8s avoir refus\'e9 de la rendre mis\'e9
+rable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve.
+\par
+\par L\'e9-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette derni\'e8re phrase\~; elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fianc\'e9 lui revenait, c'est qu'avant deux mois, il serait pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Et, ce jour-l\'e0, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune veuve dans tout le C\'e9leste Empire.
+\par
+\par En effet, une compl\'e8te r\'e9action s'\'e9tait faite dans les id\'e9es de Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, gr\'e2ce \'e0 la fructueuse op\'e9ration de la Centrale Banque Californienne. Il tenait \'e0 vivre et \'e0 bien vivre. Vingt jours d'\'e9
+motions l'avaient m\'e9tamorphos\'e9. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le n\'e9gociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettr\'e9 n'auraient reconnu en lui l'indiff\'e9rent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-fleurs de la rivi
+\'e8re des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses propres yeux, s'il e\'fbt \'e9t\'e9 l\'e0. Mais il avait disparu sans laisser aucune trace. Il ne revenait pas \'e0 la maison de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par De l\'e0, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour ses deux gardes du corps.
+\par
+\par Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et, cons\'e9quemment, nulle possibilit\'e9 de se mettre \'e0 sa recherche. Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouill\'e9 les territoires concessionn\'e9
+s, les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Vainement les plus habiles tipaos de la police s'\'e9taient-ils mis en campagne. Le philosophe \'e9tait introuvable.
+\par
+\par Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les pr\'e9cautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client, mangeant \'e0 sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent m\'eame l'engager \'e0
+ porter une cotte d'acier, pour se mettre \'e0 l'abri d'un coup de poignard, et \'e0 ne manger que des \'9cufs \'e0 la coque, qui ne pouvaient \'eatre empoisonn\'e9s\~!
+\par
+\par Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer pendant deux mois dans la caisse \'e0 secret de la Centenaire, sous pr\'e9texte qu'il valait deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa \'e0 son client de lui restituer la prime vers\'e9e et de d\'e9chirer la police d'assurance.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9sol\'e9, r\'e9pondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en subirez les cons\'e9quences.
+\par
+\par \endash Soit, r\'e9pliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne pouvait emp\'eacher, soit\~! Vous avez raison\~! Vous ne serez jamais mieux gard\'e9 que par nous\~!
+\par
+\par \endash Ni \'e0 meilleur compte\~!\~\'bb r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017893}XI\line DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS C\'c9L\'c8BRE DE L'EMPIRE DU MILIEU
+{\*\bkmkend _Toc98017893}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commen\'e7ait \'e0 enrager d'\'eatre r\'e9duit \'e0 l'inaction, de ne pouvoir au moins courir apr\'e8
+s le philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu sans laisser aucune trace\~!
+\par
+\par Cette complication ne laissait pas d'inqui\'e9ter l'agent principal de la Centenaire. Apr\'e8s s'\'eatre dit d'abord que tout cela n'\'e9tait pas s\'e9rieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, m\'eame en l'excentrique Am\'e9
+rique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies, il en arriva \'e0 penser que rien n'\'e9tait impossible dans cet \'e9trange pays qu'on appelle le C\'e9leste Empire. Il fut bient\'f4t de l'avis de Kin-Fo\~: c'est que, si l'on ne parvenait pas \'e0
+ retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donn\'e9e. Sa disparition indiquait m\'eame de sa part le projet de n'op\'e9rer qu'au moment o\'f9 son \'e9l\'e8ve s'y attendrait le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au c\'9c
+ur d'une main rapide et s\'fbre. Alors, apr\'e8s avoir d\'e9pos\'e9 la lettre sur le corps de sa victime, il viendrait tranquillement se pr\'e9senter aux bureaux de la Centenaire, pour y r\'e9clamer sa part du capital assur\'e9.
+\par
+\par Il fallait donc pr\'e9venir Wang\~; mais, le pr\'e9venir directement, cela ne se pouvait.
+\par
+\par L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit \'e0 employer les moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent envoy\'e9s aux gazettes chinoises, des t\'e9l\'e9grammes aux journaux \'e9trangers des deux mondes.
+\par
+\par Le Tching-Pao, l'officiel de P\'e9king, les feuilles r\'e9dig\'e9es en chinois \'e0 Shang-Ha\'ef et \'e0 Hong-Kong, les journaux les plus r\'e9pandus en Europe et dans les deux Am\'e9riques, reproduisirent \'e0 sati\'e9t\'e9 la note suivante\~: \'ab\~
+Le sieur Wang, de Shang-Ha\'ef, est pri\'e9 de consid\'e9rer comme non avenue la convention pass\'e9e entre le sieur Kin-Fo et lui, \'e0 la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo n'ayant plus qu'un seul et unique d\'e9sir, celui de mourir centenaire.\~
+\'bb Cet \'e9trange avis fut bient\'f4t suivi de cet autre, beaucoup plus pratique \'e0 coup s\'fbr\~: \'ab\~Deux mille dollars ou treize cents ta\'ebls \'e0 qui fera conna\'eetre \'e0 William J. Bidulph, agent principal de la Centenaire \'e0 Shang-Ha\'ef
+, la r\'e9sidence actuelle du sieur Wang, de ladite ville.\~\'bb Que le philosophe e\'fbt \'e9t\'e9 courir le monde pendant le d\'e9lai de cinquante-cinq jours, qui lui \'e9tait donn\'e9 pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le penser.
+
+\par
+\par Il devait plut\'f4t \'eatre cach\'e9 dans les environs de Shang-Ha\'ef, de mani\'e8re \'e0 profiter de toutes les occasions\~; mais l'honorable William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de pr\'e9cautions.
+\par
+\par Plusieurs jours se pass\'e8rent. La situation ne se modifiait pas. Or, il advint que ces avis, reproduits \'e0 profusion sous la forme famili\'e8re aux Am\'e9ricains\~: WANG\~! WANG\~!\~! WANG\~!\~!\~! d'une part, KIN-FO\~! KIN-FO\~!\~! KIN-FO\~!\~!\~
+! de l'autre, finirent par attirer l'attention publique et provoqu\'e8rent l'hilarit\'e9 g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par On en rit jusqu'au fond des provinces les plus recul\'e9es du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est Wang\~?
+\par
+\par \endash Qui a vu Wang\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 demeure Wang\~?
+\par
+\par \endash Que fait Wang\~?
+\par
+\par \endash Wang\~! Wang\~! Wang\~!\~\'bb criaient les petits Chinois dans les rues.
+\par
+\par Ces questions furent bient\'f4t dans toutes les bouches.
+\par
+\par Et Kin-Fo, ce digne C\'e9lestial, \'ab\~dont le vif d\'e9sir \'e9tait de devenir centenaire\~\'bb, qui pr\'e9tendait lutter de long\'e9vit\'e9 avec ce c\'e9l\'e8bre \'e9l\'e9phant, dont le vingti\'e8me lustre s'accomplissait alors au Palais des \'c9
+curies de P\'e9king, ne pouvait tarder \'e0 \'eatre tout \'e0 fait \'e0 la mode.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en \'e2ge\~?
+\par
+\par \endash Comment se porte-t-il\~?
+\par
+\par \endash Dig\'e8re-t-il convenablement\~?
+\par
+\par \endash Le verra-t-on rev\'eatir la robe jaune des vieillards\~?\~\'bb
+\par
+\par Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins civils ou militaires, les n\'e9gociants \'e0 la Bourse, les marchands dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des places, les bateliers sur leurs villes flottantes\~!
+
+\par
+\par Ils sont tr\'e8s gais, tr\'e8s caustiques, les Chinois, et l'on conviendra qu'il y avait mati\'e8re \'e0 quelque gaiet\'e9. De l\'e0 des plaisanteries de tout genre, et m\'eame des caricatures qui d\'e9bordaient le mur de la vie priv\'e9e.
+\par
+\par Kin-Fo, \'e0 son grand d\'e9plaisir, dut supporter les inconv\'e9nients de cette c\'e9l\'e9brit\'e9 singuli\'e8re. On alla jusqu'\'e0 le chansonner sur l'air de \'ab\~Mantchiang-houng\~\'bb
+, le vent qui souffle dans les saules. Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en sc\'e8ne\~: Les Cinq Veilles du Centenaire\~! Quel titre all\'e9chant, et quel d\'e9bit il s'en fit \'e0 trois sap\'e8ques l'exemplaire\~!
+\par
+\par Si Kin-Fo se d\'e9pitait de tout ce bruit fait autour de son nom, William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire\~; mais Wang n'en demeurait pas moins cach\'e9 \'e0 tous les yeux.
+\par
+\par Or, les choses all\'e8rent si loin, que la position ne fut bient\'f4t plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il\~? Un cort\'e8ge de Chinois de tout \'e2ge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les quais, m\'eame \'e0 travers l
+es territoires concessionn\'e9s, m\'eame \'e0 travers la campagne. Rentrait-il\~? Un rassemblement de plaisants de la pire esp\'e8ce se formait \'e0 la porte du yamen.
+\par
+\par Chaque matin, il \'e9tait mis en demeure de para\'eetre au balcon de sa chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas pr\'e9matur\'e9ment couch\'e9
+ dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa sant\'e9 avec commentaires ironiques, comme s'il e\'fbt appartenu \'e0 la dynastie r\'e9gnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+\par
+\par Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le tr\'e8s vex\'e9 Kin-Fo alla trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit conna\'eetre son intention de partir imm\'e9diatement. Il en avait assez de Shang-Ha\'ef et des Shangha\'efens.
+\par
+\par \'ab\~C'est peut-\'eatre courir plus de risques\~! lui fit observer tr\'e8s justement l'agent principal.
+\par
+\par \endash Peu m'importe\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Prenez vos pr\'e9cautions en cons\'e9quence.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 irez-vous\~?
+\par
+\par \endash Devant moi.
+\par
+\par \endash O\'f9 vous arr\'eaterez-vous\~?
+\par
+\par \endash Nulle part\~!
+\par
+\par \endash Et quand reviendrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Jamais.
+\par
+\par \endash Et si j'ai des nouvelles de Wang\~?
+\par
+\par \endash Au diable Wang\~! Ah\~! la sotte id\'e9e que j'ai eue de lui donner cette absurde lettre\~!\~\'bb
+\par
+\par Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux d\'e9sir de retrouver le philosophe. Que sa vie f\'fbt entre les mains d'un autre, cette id\'e9e commen\'e7ait \'e0 l'irriter profond\'e9ment.
+\par
+\par Cela passait \'e0 l'\'e9tat d'obsession. Attendre plus d'un mois encore dans ces conditions, jamais il ne s'y r\'e9signerait\~! Le mouton devenait enrag\'e9\~!
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous suivront partout o\'f9 vous irez\~!
+\par
+\par \endash Comme il vous plaira, r\'e9pondit Kin-Fo, mais je vous pr\'e9viens qu'ils auront \'e0 courir.
+\par
+\par \endash Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point gens \'e0 \'e9pargner leurs jambes\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses pr\'e9paratifs de d\'e9part.
+\par
+\par Soun, \'e0 son grand ennui, \endash il n'aimait pas les d\'e9placements \endash devait accompagner son ma\'eetre. Mais il ne hasarda pas une observation, qui lui e\'fbt certainement co\'fbt\'e9 un bon bout de sa queue.
+\par
+\par Quant \'e0 Fry-Craig, en v\'e9ritables Am\'e9ricains, ils \'e9taient toujours pr\'eats \'e0 partir, f\'fbt-ce pour aller au bout du monde.
+\par
+\par Ils ne firent qu'une seule question\~: \'ab\~O\'f9 monsieur\'85, dit Craig.
+\par
+\par \endash Va-t-il\~? ajouta Fry.
+\par
+\par \endash A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite\~!\~\'bb
+\par
+\par Le m\'eame sourire parut simultan\'e9ment sur les l\'e8vres de Craig-Fry. Enchant\'e9s tous les deux\~! Au diable\~! Rien ne pouvait leur plaire davantage\~! Le temps de prendre cong\'e9 de l'honorable William J. Bidulph, et aussi, de rev\'ea
+tir un costume chinois qui attir\'e2t moins l'attention sur leur personne, pendant ce voyage \'e0 travers le C\'e9leste Empire.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Craig et Fry, le sac au c\'f4t\'e9, revolvers \'e0 la ceinture, revenaient au yamen.
+\par
+\par A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient discr\'e8tement le port de la concession am\'e9ricaine, et s'embarquaient sur le bateau \'e0 vapeur qui fait le service de Shang-Ha\'ef \'e0 Nan-King.
+\par
+\par Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la route du fleuve Bleu jusqu'\'e0 l'ancienne capitale de la Chine m\'e9ridionale.
+\par
+\par Pendant cette courte travers\'e9e, Craig-Fry furent aux petits soins pour leur pr\'e9cieux Kin-Fo, non sans avoir pr\'e9alablement d\'e9visag\'e9 tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe \endash quel habitant des trois concessions n'e\'fb
+t connu cette bonne et sympathique figure\~! \endash et ils s'\'e9taient assur\'e9s qu'il n'avait pu les suivre \'e0 bord. Puis, cette pr\'e9caution prise, que d'attentions de tous les instants pour le client de la Centenaire, t\'e2
+tant de la main les pavois sur lesquels il s'appuyait, \'e9prouvant du pied les passerelles o\'f9 il se tenait parfois, l'entra\'eenant loin de la chaufferie, dont les chaudi\'e8res leur semblaient suspectes, l'engageant \'e0 ne pas s'expo
+ser au vent vif du soir, \'e0 ne point se refroidir \'e0 l'air humide de la nuit, veillant \'e0 ce que les hublots de sa cabine fussent herm\'e9tiquement ferm\'e9s, rudoyant Soun, le n\'e9gligent valet, qui n'\'e9tait jamais l\'e0 lorsque son ma\'ee
+tre le demandait, le rempla\'e7ant au besoin pour servir le th\'e9 et les g\'e2teaux de la premi\'e8re veille, enfin couchant \'e0 la porte de la cabine de Kin-Fo, tout habill\'e9s, la ceinture de sauvetage aux hanches, pr\'eats \'e0
+ lui porter secours si, par explosion ou collision, le steamboat venait \'e0 sombrer dans les profondes eaux du fleuve\~! Mais aucun accident ne se produisit, qui e\'fbt vaillamment mis \'e0 l'\'e9preuve le d\'e9
+vouement sans bornes de Fry-Craig. Le bateau \'e0 vapeur avait rapidement descendu le cours du Wousung, d\'e9bouqu\'e9 dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rang\'e9 l'\'eele de Tsong-Ming, laiss\'e9 en arri\'e8
+re les feux de Ou-Song et de Langchan, remont\'e9 avec la mar\'e9e \'e0 travers la province du Kiang-Sou, et, le 22 au matin, d\'e9barqu\'e9 ses passagers, sains et saufs, sur le quai de l'ancienne cit\'e9 imp\'e9riale.
+\par
+\par Gr\'e2ce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas diminu\'e9 d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu fort mauvaise gr\'e2ce \'e0 se plaindre.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Ha\'ef, s'\'e9tait tout d'abord arr\'eat\'e9 \'e0 Nan-King. Il pensait avoir quelques chances d'y retrouver le philosophe.
+\par
+\par Wang, en effet, avait pu \'eatre attir\'e9 par ses souvenirs dans cette malheureuse ville, qui fut le principal centre de la r\'e9bellion des Tchang-Mao. N'avait-elle pas \'e9t\'e9 occup\'e9e et d\'e9fendue par ce modeste ma\'eetre d'\'e9
+cole, ce redoutable Rong-Si\'e9ou-Tsien, qui devint l'empereur des Ta\'ef-ping et tint si longtemps en \'e9chec l'autorit\'e9 mantchoue\~? N'est-ce pas dans cette cit\'e9 qu'il proclama l'\'e8re nouvelle de la \'ab\~Grande Paix\~\'bb\~? N'est-ce pas l\'e0
+ qu'il s'empoisonna, en 1864, pour ne pas se rendre vivant \'e0 ses ennemis\~? N'est-ce pas de l'ancien palais des rois que s'\'e9chappa son jeune fils, dont les Imp\'e9riaux allaient bient\'f4t faire tomber la t\'eate\~?
+\par
+\par N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendi\'e9e que ses ossements furent arrach\'e9s \'e0 la tombe et jet\'e9s en p\'e2ture aux plus vils animaux\~
+? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent mille des anciens compagnons de Wang furent massacr\'e9s en trois jours\~?
+\par
+\par Il \'e9tait donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de nostalgie depuis le changement apport\'e9 \'e0 son existence, se f\'fbt r\'e9fugi\'e9 dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De l\'e0, en quelques heures, il pouvait revenir \'e0
+ Shang-Ha\'ef, pr\'eat \'e0 frapper\'85
+\par
+\par Voil\'e0 pourquoi Kin-Fo s'\'e9tait d'abord dirig\'e9 sur Nan-King, et voulut s'arr\'eater \'e0 cette premi\'e8re \'e9
+tape de son voyage. S'il y rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses p\'e9r\'e9grinations \'e0 travers le C\'e9leste Empire, jusqu'au jour o\'f9, le d\'e9lai pass\'e9
+, il n'aurait plus rien \'e0 craindre de son ancien ma\'eetre et ami.
+\par
+\par Kin-Fo, accompagn\'e9 de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit \'e0 un h\'f4tel, situ\'e9 dans un de ces quartiers \'e0 demi d\'e9peupl\'e9s, autour desquels s'\'e9tendent comme un d\'e9sert les trois quarts de l'ancienne capitale.
+\par
+\par \'ab\~Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo \'e0 ses compagnons, et j'entends que mon v\'e9ritable nom ne soit jamais prononc\'e9, sous quelque pr\'e9texte que ce soit.
+\par
+\par \endash Ki\'85, fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan, acheva de dire Fry.
+\par
+\par \endash Ki-Nan\~\'bb, r\'e9p\'e9ta Soun.
+\par
+\par On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconv\'e9nients de la c\'e9l\'e9brit\'e9 \'e0 Shang-Ha\'ef, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs, il n'avait rien dit \'e0 Fry-Craig de la pr\'e9sence possible du philosophe \'e0
+ Nan-King. Ces m\'e9ticuleux agents auraient d\'e9ploy\'e9 un luxe de pr\'e9cautions que justifiait la valeur p\'e9cuniaire de leur client, mais dont celui-ci e\'fbt \'e9t\'e9 fort ennuy\'e9. En effet, ils eussent voyag\'e9 \'e0
+ travers un pays suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas montr\'e9s plus prudents. Apr\'e8s tout, n'\'e9tait-ce pas un million que la Centenaire avait confi\'e9 \'e0 leur garde\~?
+\par
+\par La journ\'e9e enti\'e8re se passa \'e0 visiter les quartiers, les places, les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest \'e0 la porte de l'Est, du nord au midi, la cit\'e9, si d\'e9
+chue de son ancienne splendeur, fut rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup.
+\par
+\par Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que fr\'e9quentait le gros de la population, ni dans ces rues dall\'e9es, perdues entre les d\'e9combres, et d\'e9j\'e0 envahies par les plantes sauvages. Nul \'e9
+tranger ne fut vu, errant sous les portiques de marbre \'e0 demi d\'e9truits, les pans de murailles calcin\'e9es, qui marquent l'emplacement du Palais Imp\'e9rial, th\'e9\'e2tre de cette lutte supr\'eame, o\'f9 Wang, sans doute, avait r\'e9sist\'e9 jusqu'
+\'e0 la derni\'e8re heure. Personne ne chercha \'e0 se d\'e9rober aux yeux des visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois voulurent massacrer en 1870, n
+i aux environs de la fabrique d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la c\'e9l\'e8bre tour de porcelaine, dont les Ta\'ef-ping avaient jonch\'e9 le sol.
+\par
+\par Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entra\'eenant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distan\'e7ant l'infortun\'e9 Soun, peu accoutum\'e9 \'e0
+ ce genre d'exercice, il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne d\'e9serte.
+\par
+\par Une interminable avenue, bord\'e9e d'\'e9normes animaux de granit, s'ouvrait l\'e0, \'e0 quelque distance du mur d'enceinte.
+\par
+\par Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+\par
+\par Un petit temple en fermait l'extr\'e9mit\'e9. Derri\'e8re, s'\'e9levait un \'ab\~tumulus\~\'bb, haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq si\'e8cles auparavant, avaient lutt
+\'e9 contre la domination \'e9trang\'e8re. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau m\'eame o\'f9 reposait le fondateur de la dynastie des Ming\~?
+\par
+\par Le tumulus \'e9tait d\'e9sert, le temple abandonn\'e9. Pas d'autres gardiens que ces colosses \'e0 peine \'e9bauch\'e9s dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+\par
+\par Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aper\'e7ut, non sans \'e9motion, quelques signes qu'une main y avait grav\'e9s. Il s'approcha et lut ces trois lettres W. K.-F.
+\par
+\par Wang\~! Kin-Fo\~! Il n'y avait pas \'e0 douter que le philosophe n'e\'fbt r\'e9cemment passer l\'e0\~!
+\par
+\par Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha\'85Personne.
+\par
+\par Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se tra\'eenait, rentraient \'e0 l'h\'f4tel, et, le lendemain matin, ils avaient quitt\'e9 Nan-King.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017894}XII\line DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT \'c0 L'AVENTURE
+{\*\bkmkend _Toc98017894}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivi\'e8res du C\'e9leste Empire\~
+? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille o\'f9 il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les h\'f4tels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arr\'ea
+te aux restaurations que pour y prendre de rapides repas.
+\par
+\par \tab
+\par
+\par L'argent ne lui tient pas \'e0 la main\~; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche.
+\par
+\par Ce n'est point un n\'e9gociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un mandarin que le ministre a charg\'e9 de quelque importante et pressante mission. Ce n'est point un artiste en qu\'eate des beaut\'e9s de la nature. Ce n'est point un lettr\'e9
+, un savant, que son go\'fbt entra\'eene \'e0 la recherche des antiques documents, enferm\'e9s dans les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni un \'e9tudiant qui se rend \'e0 la pagode des Examens pour y conqu\'e9
+rir ses grades universitaires, ni un pr\'eatre de Bouddha courant la campagne pour inspecter les petits autels champ\'eatres, \'e9rig\'e9s entre les racines du banyan sacr\'e9, ni un p\'e8lerin qui va accomplir quelque v\'9cu \'e0
+ l'une des cinq montagnes saintes du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par C'est le faux Ki-Nan, accompagn\'e9 de Fry-Craig, toujours dispos, suivi de Soun, de plus en plus fatigu\'e9. C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte \'e0 fuir et \'e0 chercher \'e0
+ la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui ne demande \'e0 cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation et peut-\'eatre une garantie contre les dangers invisibles dont il est menac\'e9.
+\par
+\par Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut \'eatre ce but qui ne s'immobilise jamais.
+\par
+\par Les voyageurs avaient repris \'e0 Nan-King l'un de ces rapides steamboats am\'e9ricains, vastes h\'f4tels flottants, qui font le service du fleuve Bleu. Soixante heures apr\'e8s, ils d\'e9barquaient \'e0 Ran-K\'e9ou, sans avoir m\'eame admir\'e9
+ ce rocher bizarre, le \'ab\~Petit-Orphelin\~\'bb, qui s'\'e9l\'e8ve au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le sommet.
+\par
+\par A Ran-K\'e9ou, situ\'e9e au confluent du fleuve Bleu et de son important tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'\'e9tait arr\'eat\'e9 qu'une demi-journ\'e9e. L\'e0, encore, se retrouvaient en ruines irr\'e9parables les souvenirs des Ta\'ef-ping\~
+; mais, ni dans cette ville commer\'e7ante, qui n'est, \'e0 vrai dire, qu'une annexe de la pr\'e9fecture de Ran-Yang-Fou, b\'e2tie sur la rive droite de l'affluent, ni \'e0 Ou-Tchang-Fou, capitale de cette province du Rou-P\'e9, \'e9lev\'e9
+e sur la rive droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouv\'e9es \'e0 Nan-King sur le tombeau du bonze couronn\'e9.
+\par
+\par Si Craig et Fry avaient jamais pu esp\'e9rer que, de ce voyage en Chine, ils emporteraient quelque aper\'e7u des m\'9curs ou quelque connaissance des villes, ils furent bient\'f4t d\'e9tromp\'e9s. Le temps leur e\'fbt m\'eame manqu\'e9
+ pour prendre des notes, et leurs impressions auraient \'e9t\'e9 r\'e9duites \'e0 quelques noms de cit\'e9s et de bourgs ou \'e0 quelques quanti\'e8mes de mois\~! Mais ils n'\'e9taient ni curieux ni bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon
+\~?
+\par
+\par Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'e\'fbt \'e9t\'e9 qu'un monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observ\'e8rent cette double physionomie commune \'e0 la plupart des cit\'e9s chinoises, mortes au centre, mais vivantes \'e0
+ leurs faubourgs. A peine, \'e0 Ran-K\'e9ou, aper\'e7urent-ils le quartier europ\'e9en, aux rues larges et rectangulaires, aux habitations \'e9l\'e9gantes, et la promenade ombrag\'e9e de grands arbres qui lon
+ge la rive du fleuve Bleu. Ils avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait invisible.
+\par
+\par Le steamboat, gr\'e2ce \'e0 la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang, allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues encore, jusqu'\'e0 Lao-Ro-K\'e9ou.
+\par
+\par Kin-Fo n'\'e9tait point homme \'e0 abandonner ce genre de locomotion, qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au point o\'f9 le Ran-Kiang cesserait d'\'eatre navigable. Au-del\'e0
+, il aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demand\'e9 que cette navigation dur\'e2t pendant tout le cours du voyage. La surveillance \'e9tait plus facile \'e0 bord, les dangers moins imminents. Plus tard, sur les routes peu s\'fb
+res des provinces de la Chine centrale, ce serait autre chose.
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son ma\'eetre aux bons offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'\'e0 dormir dans son coin, apr\'e8s avoir d\'e9jeun\'e9, d\'een\'e9 et soup\'e9
+ consciencieusement, et la cuisine \'e9tait bonne\~!
+\par
+\par Ce fut m\'eame une modification survenue dans l'alimentation du bord, quelques jours apr\'e8s, qui, \'e0 tout autre que cet ignorant, e\'fbt indiqu\'e9 qu'un changement de latitude venait de s'op\'e9rer dans la situation g\'e9ographique des voyageurs.
+
+\par
+\par En effet, pendant les repas, le bl\'e9 se substitua subitement au riz sous la forme de pains sans levain, assez agr\'e9ables au go\'fbt, quand on les mangeait au sortir du four.
+\par
+\par Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il man\'9cuvrait si habilement ses petits b\'e2tonnets, lorsqu'il faisait tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en absorbait de telles quantit\'e9s\~! Du riz et du th\'e9
+, que faut-il de plus \'e0 un v\'e9ritable Fils du Ciel\~!
+\par
+\par Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc d'entrer dans la r\'e9gion du bl\'e9. L\'e0, le relief du pays s'accusa davantage. A l'horizon se dessin\'e8rent quelques montagnes, couronn\'e9es de fortifications, \'e9lev\'e9
+es sous l'ancienne dynastie des Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du fleuve, firent place \'e0 des rives basses, \'e9largissant son lit aux d\'e9pens de sa profondeur. La pr\'e9fecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+\par
+\par Kin-Fo ne d\'e9barqua m\'eame pas, pendant les quelques heures que n\'e9cessita la mise \'e0 bord du combustible devant les b\'e2timents de la douane. Que serait-il all\'e9 faire en cette ville, qu'il lui \'e9tait indiff\'e9rent de voir\~
+? Il n'avait qu'un d\'e9sir, puisqu'il ne trouvait plus trace du philosophe\~: s'enfoncer plus profond\'e9ment encore dans cette Chine centrale, o\'f9, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne l'attraperait pas non plus.
+\par
+\par Apr\'e8s Guan-Lo-Fou, ce furent deux cit\'e9s b\'e2ties en face l'une de l'autre, la ville commer\'e7ante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, et la pr\'e9fecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite\~; la premi\'e8
+re, faubourg plein du mouvement de la population et de l'agitation des affaires\~; la seconde, r\'e9sidence des autorit\'e9s et plus morte que vivante.
+\par
+\par Et apr\'e8s Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un angle brusque, resta encore navigable jusqu'\'e0 Lao-Ro-K\'e9ou. Mais, faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+\par
+\par Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette derni\'e8re \'e9tape, les conditions du voyage durent \'eatre modifi\'e9es. Il fallait abandonner les cours d'eau, \'ab\~ces chemins qui marchent\~\'bb, et marcher soi-m\'eame, ou, tout au moins, substit
+uer au moelleux glissement d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des d\'e9plorables v\'e9hicules en usage dans le C\'e9leste Empire. Infortun\'e9 Soun\~! La s\'e9rie des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc recommencer pour lui\~!
+
+\par
+\par Et, en effet, qui e\'fbt suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste p\'e9r\'e9grination, de province en province, de ville en ville, aurait eu fort \'e0 faire\~! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle voiture\~! une caisse durement fix\'e9
+e sur l'essieu de deux roues \'e0 gros clous de fer, tra\'een\'e9e par deux mules r\'e9tives, b\'e2ch\'e9e d'une simple toile que transper\'e7aient \'e9galement les jets, la pluie et les rayons solaires\~! Un autre jour, on l'apercevait \'e9
+tendu dans une chaise \'e0 mulets, sorte de gu\'e9rite suspendue entre deux longs bambous, et soumise \'e0 des mouvements de roulis et de tangage si violents, qu'une barque en e\'fbt craqu\'e9 dans toute sa membrure.
+\par
+\par Craig et Fry chevauchaient alors aux porti\'e8res, comme des aides de camp, sur deux \'e2nes, plus roulants et plus tanguants encore que la chaise. Quant \'e0 Soun, en ces occasions o\'f9 la marche \'e9tait n\'e9cessairement un peu rapide, il allait \'e0
+ pied, grognant, maugr\'e9ant, se r\'e9confortant plus qu'il ne convenait de fr\'e9quentes lamp\'e9es d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi \'e9prouvait alors des mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait pas aux in\'e9galit\'e9
+s du sol\~! En un mot, la petite troupe n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 plus secou\'e9e sur une mer houleuse.
+\par
+\par Ce fut \'e0 cheval \endash de mauvais chevaux, on peut le croire \endash que Kin-Fo et ses compagnons firent leur entr\'e9e \'e0 S
+i-Gnan-Fou, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de la dynastie des Tang faisaient autrefois leur r\'e9sidence.
+\par
+\par Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en traverser les interminables plaines, arides et nues, que de fatigues \'e0 supporter et m\'eame de dangers\~!
+\par
+\par Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne m\'e9ridionale, projetait des rayons d\'e9j\'e0 insoutenables, et soulevait la fine poussi\'e8re de routes qui n'ont jamais connu le confort de l'empierrage. De ces tourbillons jaun\'e2
+tres, salissant l'air comme une fum\'e9e malsaine, on ne sortait que gris de la t\'eate aux pieds.
+\par
+\par C'\'e9tait la contr\'e9e du \'ab\~l\'9css\~\'bb, formation g\'e9ologique singuli\'e8re, sp\'e9ciale au nord de la Chine, \'ab\~qui n'est plus de la terre et qui n'est p
+as une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas encore eu le temps de se solidifier\~\'bb.
+\par
+\par Quant aux dangers, ils n'\'e9taient que trop r\'e9els, dans un pays o\'f9 les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ libre, si, en pleine cit\'e9
+, les habitants ne se hasardent gu\'e8re dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du degr\'e9 de s\'e9curit\'e9 que pr\'e9sentent les routes\~! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arr\'eat\'e8r
+ent au passage des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces \'e9troites tranch\'e9es, creus\'e9es profond\'e9ment entre les couches du l\'9css\~; mais la vue de Craig-Fry, le revolver \'e0 la ceinture, avait impos\'e9
+ jusqu'alors aux coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la Centenaire \'e9prouv\'e8rent, en mainte occasion, les plus s\'e9rieuses craintes, sinon pour eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tomb\'e2
+t sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le r\'e9sultat \'e9tait le m\'eame. C'\'e9tait la caisse de la Compagnie qui recevait le coup.
+\par
+\par Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien arm\'e9, ne demandait qu'\'e0 se d\'e9fendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, \'ab\~il se serait fait tuer pour la conserver\~\'bb.
+\par
+\par A Si-Gnan-Fou, il n'\'e9tait pas probable que l'on retrouv\'e2t aucune trace du philosophe. Jamais un ancien Ta\'ef-ping n'aurait eu la pens\'e9e d'y chercher refuge. C'est une cit\'e9 dont les rebelles n'ont pu franchir les f
+ortes murailles, au temps de la r\'e9bellion, et qui est occup\'e9e par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un go\'fbt particulier pour les curiosit\'e9s arch\'e9ologiques, tr\'e8s nombreuses dans cette ville, et d'\'eatre vers\'e9
+ dans les myst\'e8res de l'\'e9pigraphie, dont le mus\'e9e, appel\'e9 \'ab\~la for\'eat des tablettes\~\'bb, renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu l\'e0\~?
+\par
+\par Aussi, le lendemain de son arriv\'e9e, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du nord.
+\par
+\par A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la vall\'e9e de l'Ouei-Ro, aux eaux charg\'e9es des teintes jaunes de ce l\'9css \'e0 travers lequel il s'est fray\'e9 son lit, la petite troupe arriva \'e0 Roua-Tch\'e9
+ou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De l\'e0, tant\'f4t en barque, tant\'f4t en charrette, Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan, situ\'e9e au confluent de l'Ouei-R
+o et du Rouang-Ro.
+\par
+\par Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement du nord pour aller, \'e0 travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer qui porte son nom, sans \'eatre plus jaune que la mer Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est
+blanche, que la mer Noire n'est noire, Oui\~! fleuve c\'e9l\'e8bre, d'origine c\'e9leste sans doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi \'ab\~Chagrin de la Chine\~\'bb, qualification due \'e0 ses terribles d\'e9
+bordements, qui ont caus\'e9 en partie l'impraticabilit\'e9 actuelle du canal Imp\'e9rial.
+\par
+\par A Tong-Kouan, les voyageurs eussent \'e9t\'e9 en s\'fbret\'e9, m\'eame la nuit. Ce n'est plus une cit\'e9 de commerce, c'est une ville militaire, habit\'e9e en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui forment la premi\'e8re cat
+\'e9gorie de l'arm\'e9e chinoise\~! Peut-\'eatre Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-\'eatre allait-il chercher dans un h\'f4tel convenable une bonne chambre, une bonne table, un bon lit, \endash ce qui n'e\'fbt point d\'e9
+plu \'e0 Fry-Craig et encore moins \'e0 Soun\~!
+\par
+\par Mais ce maladroit, auquel il en co\'fbta cette fois un bon pouce de sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt, le v\'e9ritable nom de son ma\'eetre.
+\par
+\par Il oublia que ce n'\'e9tait plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle col\'e8re\~! Elle amena ce dernier \'e0 quitter imm\'e9diatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le c\'e9l\'e8bre Kin-Fo \'e9tait arriv\'e9 \'e0
+ Tong-Kouan\~! On voulait voir cet homme unique, \'ab\~dont le seul et unique d\'e9sir \'e9tait de devenir centenaire\~\'bb\~!
+\par
+\par L'horripil\'e9 voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut que le temps de prendre la fuite \'e0 travers le rassemblement des curieux qui s'\'e9tait form\'e9 sur ses pas. A pied cette fois, \'e0 pied\~! il remonta les berges du fleuve
+jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment o\'f9 ses compagnons et lui tomb\'e8rent d'\'e9puisement dans un petit bourg, o\'f9 son incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillit\'e9.
+\par
+\par Soun, absolument d\'e9confit, n'osait plus dire un seul mot.
+\par
+\par A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il \'e9tait l'objet des plaisanteries les plus d\'e9sagr\'e9ables\~! Les gamins couraient apr\'e8s lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues.
+\par
+\par Aussi avait-il h\'e2te d'arriver\~! Mais arriver o\'f9\~? Puisque son ma\'eetre \endash ainsi qu'il l'avait dit \'e0 William J. Bidulph \endash comptait aller et allait toujours devant lui\~!
+\par
+\par Cette fois, \'e0 vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg o\'f9 Kin-Fo avait cherch\'e9 refuge, plus de chevaux, plus d'\'e2nes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester l\'e0 ou de continuer \'e0 pied la route. Ce n'\'e9
+tait pas pour rendre sa bonne humeur \'e0 l'\'e9l\'e8ve du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait d\'fb s'en prendre, qu'\'e0 lui-m\'eame. Ah\~! combien il regrettait le temps o\'f9
+ il n'avait qu'\'e0 se laisser vivre\~! Si, pour appr\'e9cier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste\~!
+\par
+\par Et puis, \'e0 courir ainsi, il n'\'e9tait pas sans avoir rencontr\'e9 sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui \'e9taient heureux, pourtant\~! Il avait pu observer ces formes vari\'e9es du bonheur que donne le travail accompli gaiement.
+\par
+\par Ici, c'\'e9taient des laboureurs courb\'e9s sur leur sillon\~; l\'e0, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'\'e9tait-ce pas pr\'e9cis\'e9ment \'e0 cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de d\'e9sirs, et, par cons\'e9
+quent, le d\'e9faut de bonheur ici-bas\~? Ah\~! la le\'e7on \'e9tait compl\'e8te\~! Il le croyait du moins\~!\'85 Non\~! ami Kin-Fo, elle ne l'\'e9tait pas\~!
+\par
+\par Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant \'e0 toutes les portes, Craig et Fry finirent par d\'e9couvrir un v\'e9hicule, mais un seul\~! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit v\'e9
+hicule manquait.
+\par
+\par C'\'e9tait une brouette \endash la brouette de Pascal -, et peut-\'eatre invent\'e9e avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'\'e9criture, de la boussole et des cerfs-volants.
+\par
+\par Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diam\'e8tre, est plac\'e9e, non \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 des brancards, mais au milieu, et se meut \'e0 travers le coffre m\'eame, comme la roue centrale de certains bateaux \'e0
+ vapeur. Le coffre est donc divis\'e9 en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'\'e9tendre, l'autre qui est destin\'e9e \'e0 contenir ses bagages.
+\par
+\par Le moteur de ce v\'e9hicule, c'est et ce ne peut \'eatre qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le tra\'eene pas.
+\par
+\par Il est donc plac\'e9, en arri\'e8re du voyageur, dont il ne g\'eane aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+\par
+\par Lorsque le vent est bon, c'est-\'e0-dire quand il souffle de l'arri\'e8re, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui co\'fbte rien\~; il plante un m\'e2tereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carr\'e9
+e, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entra\'een\'e9, \endash souvent plus vite qu'il ne le voudrait.
+\par
+\par Le v\'e9hicule fut achet\'e9 avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent \'e9tait bon, la voile fut hiss\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Allons, Soun\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Soun se disposait tout simplement \'e0 s'\'e9tendre dans le second compartiment du coffre.
+\par
+\par \'ab\~Aux brancards\~! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de r\'e9plique.
+\par
+\par \endash Ma\'eetre\'85 que\'85 moi\'85 je\~!\'85 r\'e9pondit Soun, dont les jambes fl\'e9chissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmen\'e9.
+\par
+\par \endash Ne t'en prends qu'\'e0 toi, qu'\'e0 ta langue et \'e0 ta sottise\~!
+\par
+\par \endash Allons, Soun\~! dirent Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Aux brancards\~! r\'e9p\'e9ta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille \'e0 ne point buter, ou sinon\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par L'index et le m\'e9dius de la main droite de Kin-Fo, rapproch\'e9s en forme de ciseaux, compl\'e9t\'e8rent si bien sa pens\'e9e, que Soun passa la bretelle \'e0 ses \'e9paules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se post\'e8rent des deux c\'f4t
+\'e9s de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe d\'e9tala d'un l\'e9ger trot.
+\par
+\par Il faut renoncer \'e0 peindre la rage sourde et impuissante de Soun, pass\'e9 \'e0 l'\'e9tat de cheval\~! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent \'e0 le relayer. Tr\'e8
+s heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette \'e9tant bien \'e9quilibr\'e9e par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se r\'e9duisait \'e0
+ celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire\~: il n'avait qu'\'e0 se maintenir en bonne direction.
+\par
+\par Et c'est dans cet \'e9quipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se d\'e9gourdir les jambes, brouett\'e9 quand, au contraire, il voulait se reposer.
+\par
+\par Ainsi Kin-Fo, apr\'e8s avoir \'e9vit\'e9 Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du c\'e9l\'e8bre canal Imp\'e9rial, qui, il y a vingt ans \'e0 peine, avant que le fleuve jaune e\'fbt repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tch
+\'e9ou, le pays du th\'e9, jusqu'\'e0 P\'e9king, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+\par
+\par Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et p\'e9n\'e9tra dans la province de P\'e9-Tch\'e9-Li, o\'f9 s'\'e9l\'e8ve P\'e9king, la quadruple capitale du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par Ainsi il passa par Tien-Tsin, que d\'e9fendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cit\'e9 de quatre cent mille habitants, dont le large port, form\'e9 par la jonction du Pe\'ef-ho et du canal Imp\'e9rial, fait, en important de
+s cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de n\'e9
+nuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea m\'eame pas \'e0 visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la c\'e9l\'e8bre pagode des supplices infernaux\~
+; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits\~; il ne d\'e9jeuna pas au restaurant de \'ab\~l'Harmonie et de l'Amiti\'e9\~\'bb, tenu par le musulman L\'e9ou-Lao-Ki, dont les vins sont renomm\'e9
+s, quoi qu'en puisse penser Mahomet\~; il ne d\'e9posa pas sa grande carte rouge \endash et pour cause \endash au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil priv\'e9
+, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-Tz\'e9-Chao-Pao.
+\par
+\par Non\~! Kin-Fo, toujours brouett\'e9, Soun toujours brouettant, travers\'e8rent les quais o\'f9 s'\'e9tageaient des montagnes de sacs de sel\~; ils d\'e9pass\'e8rent les faubourgs\~; les concessions anglaise et am\'e9
+ricaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de s\'e9same, de vignes, les jardins mara\'eechers, riches de l\'e9gumes et de fruits, les plaines d'o\'f9 partaient par milliers des li\'e8vres, des perdrix, d
+es cailles, que chassaient le faucon, l'\'e9merillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dall\'e9e de vingt- quatre lieues qui conduit \'e0 P\'e9king, entre les arbres d'essences vari\'e9es et les grands roseaux du fleuve, et ils arriv\'e8
+rent ainsi \'e0 Tong-Tch\'e9ou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au d\'e9but du voyage, Soun poussif, \'e9clop\'e9, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du cr
+\'e2ne\~!
+\par
+\par On \'e9tait au 19 juin. Le d\'e9lai accord\'e9 \'e0 Wang n'expirait que dans sept jours\~!
+\par
+\par O\'f9 \'e9tait Wang\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017895}XIII\line DANS LEQUEL ON ENTEND LA C\'c9L\'c8BRE COMPLAINTE DES \'ab\~CINQ VEILLES DU CENTENAIRE\~\'bb
+{\*\bkmkend _Toc98017895}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Messieurs, dit Kin-Fo \'e0 ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arr\'eata \'e0 l'entr\'e9e du faubourg de Tong-Tch\'e9ou, nous ne sommes plus qu'
+\'e0 quarante lis de P\'e9king, et mon intention est de m'arr\'eater ici jusqu'au moment o\'f9 la convention, pass\'e9e entre Wang et moi, aura cess\'e9 de droit. Dans cette ville de quatre cent mille \'e2mes, il me sera f
+acile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple n\'e9gociant de la province de Chen-Si.\~\'bb
+\par
+\par Non assur\'e9ment, Soun ne l'oublierait plus\~! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un m\'e9tier de cheval et il esp\'e9rait bien que M.\~Kin-Fo\'85
+\par
+\par \'ab\~Ki\'85, fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par \'85 ne le d\'e9tournerait plus de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'\'e9tat de fatigue o\'f9 il \'e9tait, il ne demandait qu'une permission \'e0 M.\~Kin-Fo\'85
+\par
+\par \'ab\~Ki\'85. fit Craig.
+\par
+\par \endash Nan\~!\~\'bb r\'e9p\'e9ta Fry.
+\par
+\par \'85 la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans d\'e9brider ou plut\'f4t tout \'e0 fait \'ab\~d\'e9brid\'e9\~\'bb\~!
+\par
+\par \'ab\~Pendant huit jours, si tu veux\~! r\'e9pondit Kin-Fo. Je serai s\'fbr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons s'occup\'e8rent alors de chercher un h\'f4tel convenable, et il n'en manquait pas \'e0 Tong-Tch\'e9ou. Cette vaste cit\'e9 n'est \'e0 vrai dire qu'un immense faubourg de P\'e9king. La voie dall\'e9e, qui l'unit \'e0
+ la capitale, est tout au long bord\'e9e de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des pi\'e9tons, est incessante.
+\par
+\par Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Ta\'e8-Ouang-Miao, \'ab\~le temple des princes souverains\~\'bb. C'est tout simplement une bonzerie, transform\'e9e en h\'f4tel, o\'f9 les \'e9trangers peuvent se loger assez confortablement.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry s'install\'e8rent aussit\'f4t, les deux agents dans une chambre contigu\'eb \'e0 celle de leur pr\'e9cieux client.
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui fut assign\'e9, et on ne le revit plus.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, Kin-Fo et ses fid\'e8les quittaient leurs chambres, d\'e9jeunaient avec app\'e9tit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.
+\par
+\par \'ab\~Il convient, r\'e9pondirent Craig-Fry, de lire la Gazette officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.
+\par
+\par \endash Vous avez raison, r\'e9pondit Kin-Fo. Peut-\'eatre apprendrons-nous ce qu'est devenu Wang.\~\'bb
+\par
+\par Tous trois sortirent donc de l'h\'f4tel. Par prudence, les deux acolytes marchaient aux c\'f4t\'e9s de leur client, d\'e9visageant les passants et ne se laissant approcher par personne. Ils all\'e8rent ainsi par les \'e9troites rues de la ville et gagn
+\'e8rent les quais. L\'e0, un num\'e9ro de la Gazette officielle fut achet\'e9 et lu avidement.
+\par
+\par Rien\~! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents ta\'ebls, \'e0 qui ferait conna\'eetre \'e0 William J. Bidulph la r\'e9sidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu\~!
+\par
+\par \endash Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 peut-il \'eatre\~? s'\'e9cria Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous \'eatre plus menac\'e9 pendant les derniers jours de la convention\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute, r\'e9pondit Kin-Fo. Si Wang ne conna\'eet pas les changements survenus dans ma situation, et cela para\'eet probable, il ne pourra se soustraire \'e0 la n\'e9cessit\'e9 de tenir sa promesse. Donc, dans un j
+our, dans deux, dans trois, je serai plus menac\'e9 que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore\~!
+\par
+\par \endash Mais, le d\'e9lai pass\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash Je n'aurai plus rien \'e0 craindre.
+\par
+\par \endash Eh bien, monsieur, r\'e9pondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de vous soustraire \'e0 tout danger pendant ces six jours.
+\par
+\par \endash Quel est le premier\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash C'est de rentrer \'e0 l'h\'f4tel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre chambre, et d'attendre que le d\'e9lai soit expir\'e9.
+\par
+\par \endash Et le second\~?
+\par
+\par \endash C'est de vous faire arr\'eater comme malfaiteur, r\'e9pondit Fry, afin d'\'eatre mis en s\'fbret\'e9 dans la prison de Tong-Tch\'e9ou\~!
+\par
+\par \endash Et le troisi\'e8me\~?
+\par
+\par \endash C'est de vous faire passer pour mort, r\'e9pondirent Fry-Craig, et de ne ressusciter que lorsque toute s\'e9curit\'e9 vous sera rendue.
+\par
+\par \endash Vous ne connaissez pas Wang\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de p\'e9n\'e9trer dans mon h\'f4tel, dans ma prison, dans ma tombe\~! S'il ne m'a pas frapp\'e9 jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru pr\'e9f\'e9
+rable de me laisser le plaisir ou l'inqui\'e9tude de l'attente\~! Qui sait quel peut avoir \'e9t\'e9 son mobile\~? En tout cas, j'aime mieux attendre en libert\'e9.
+\par
+\par \endash Attendons\~!\'85 Cependant\~!\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Il me semble que\'85. ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Messieurs, r\'e9pondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me conviendra. Apr\'e8s tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre\~?
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars, r\'e9pondirent Fry-Craig, deux cent mille dollars qu'il faudra payer \'e0 vos ayants droit\~!
+\par
+\par \endash Et moi toute ma fortune, sans compter la vie\~! Je suis donc plus int\'e9ress\'e9 que vous dans l'affaire\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s juste\~!
+\par
+\par \endash Tr\'e8s vrai\~!
+\par
+\par \endash Continuez donc \'e0 veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable, mais j'agirai \'e0 ma guise\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait point \'e0 r\'e9pliquer.
+\par
+\par Craig-Fry durent donc se borner \'e0 serrer leur client de plus pr\'e8s et \'e0 redoubler de pr\'e9cautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la gravit\'e9 de la situation s'accentuait chaque jour davantage.
+\par
+\par Tong-Tch\'e9ou est une des plus anciennes cit\'e9s du C\'e9leste Empire. Assise sur un bras canalis\'e9 du Pe\'ef-ho, \'e0 l'amorce d'un autre canal qui la relie \'e0 P\'e9king, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs sont extr\'ea
+mement anim\'e9s par le va-et-vient de la population.
+\par
+\par Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frapp\'e9s de cette agitation, lorsqu'ils arriv\'e8rent sur le quai, auquel s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+\par
+\par En somme, Craig et Fry, tout bien pes\'e9, en \'e9taient venus \'e0 se croire plus en s\'fbret\'e9 au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en apparence, \'eatre due \'e0 un suicide. La lettre, qui serait trouv\'e9
+e sur lui, ne laisserait aucun doute \'e0 cet \'e9gard. Wang n'avait donc int\'e9r\'eat \'e0 le frapper que dans certaines conditions, qui ne se pr\'e9sentaient pas au milieu des rues fr\'e9quent\'e9es ou sur la place publique d'une ville. Cons\'e9
+quemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas \'e0 redouter un coup imm\'e9diat. Ce dont il fallait se pr\'e9occuper uniquement, c'\'e9tait de savoir si le Ta\'ef-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces depuis le d\'e9part de Shang-Ha
+\'ef. Aussi usaient-ils leurs yeux \'e0 d\'e9visager les passants.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, un nom fut prononc\'e9, qui \'e9tait bien pour leur faire dresser l'oreille.
+\par
+\par \'ab\~Kin-Fo\~! Kin-Fo\~!\~\'bb criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant des mains au milieu de la foule.
+\par
+\par Kin-Fo avait-il donc \'e9t\'e9 reconnu, et son nom produisait-il l'effet accoutum\'e9\~?
+\par
+\par Le h\'e9ros malgr\'e9 lui s'arr\'eata.
+\par
+\par Craig-Fry se tinrent pr\'eats \'e0 lui faire, le cas \'e9ch\'e9ant, un rempart de leurs corps.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait point \'e0 Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+\par
+\par Personne ne semblait se douter qu'il f\'fbt l\'e0. Il ne fit donc pas un mouvement, et, curieux de savoir \'e0 quel propos son nom venait d'\'eatre prononc\'e9, il attendit.
+\par
+\par Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'\'e9tait form\'e9 autour d'un chanteur ambulant, qui paraissait tr\'e8s en faveur aupr\'e8s de ce public des rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.
+\par
+\par Le chanteur, lorsqu'il se vit en pr\'e9sence d'un suffisant auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustr\'e9es d'enjolivements en couleurs\~; puis, d'une voix sonore\~: \'ab\~Les Cinq Veilles du Centenaire\~!\~\'bb cria-t-il.
+\par
+\par C'\'e9tait la fameuse complainte qui courait le C\'e9leste Empire\~!
+\par
+\par Craig-Fry voulurent entra\'eener leur client\~; mais, cette fois, Kin-Fo s'ent\'eata \'e0 rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre\~!
+\par
+\par Le chanteur commen\'e7a ainsi\~: \'ab\~A la premi\'e8re veille, la lune \'e9claire le toit pointu de la maison de Shang-Ha\'ef. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premi\'e8res feuilles montrent leur petite langue verte\~!
+
+\par
+\par \'ab\~A la deuxi\'e8me veille, la lune \'e9claire le c\'f4t\'e9 est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires r\'e9ussissent \'e0 souhait. Les voisins font son \'e9loge.\~\'bb
+\par
+\par Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir \'e0 chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+\par
+\par Il continua\~: \'ab\~A la troisi\'e8me veille, la lune \'e9claire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Apr\'e8s les feuilles vertes de l'\'e9t\'e9, les jaunes chrysanth\'e8mes de la saison d'automne\~!
+\par
+\par \'ab\~A la quatri\'e8me veille, la lune est tomb\'e9e \'e0 l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans\~! Son corps est recroquevill\'e9 comme une crevette dans l'eau bouillante\~! Il d\'e9cline\~! Il d\'e9cline avec l'astre de la nuit\~!
+\par
+\par \'ab\~A la cinqui\'e8me veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+\par
+\par Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif d\'e9sir accompli\~; mais le d\'e9daigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si \'e2g\'e9s, qui radoteraient \'e0 sa cour\~! Le vieux Kin-Fo, sans pou
+voir se reposer jamais, erre toute l'\'e9ternit\'e9\~!\~\'bb
+\par
+\par Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte \'e0 trois sap\'e8ques l'exemplaire\~!
+\par
+\par Et pourquoi Kin-Fo ne l'ach\'e8terait-il pas\~? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras \'e0 travers les premiers rangs de la foule.
+\par
+\par Soudain, sa main s'ouvrit\~! Les pi\'e9cettes lui \'e9chapp\'e8rent et tomb\'e8rent sur le sol\'85
+\par
+\par En face de lui, un homme \'e9tait l\'e0, dont les regards se crois\'e8rent avec les siens.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~!\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, \'e0 la fois interrogative et exclamative.
+\par
+\par Fry-Craig l'avaient entour\'e9, le croyant reconnu, menac\'e9, frapp\'e9, mort peut-\'eatre\~!
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! cria-t-il.
+\par
+\par \endash Wang\~!\~\'bb r\'e9p\'e9t\'e8rent Craig-Fry.
+\par
+\par C'\'e9tait Wang, en personne\~! Il venait d'apercevoir son ancien \'e9l\'e8ve\~; mais, au lieu de se pr\'e9cipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui \'e9
+taient longues\~!
+\par
+\par Kin-Fo n'h\'e9sita pas. Il voulut avoir le c\'9cur net de son intol\'e9rable situation, et se mit \'e0 la poursuite de Wang, escort\'e9 de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le d\'e9passer, ni rester en arri\'e8re.
+\par
+\par Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, \'e0 la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus \'e0 voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait \'e0 le trouver l\'e0.
+\par
+\par Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il\~? C'\'e9tait assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du C\'e9leste Empire e\'fbt \'e9t\'e9 sur ses talons.
+\par
+\par Ce fut une poursuite insens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Je ne suis pas ruin\'e9\~! }{\lang1043 Wang, Wang\~! Pas ruin\'e9\~! criait Kin-Fo.
+\par
+\par \endash }{ Riche\~! riche\~!\~\'bb r\'e9p\'e9taient Fry-Craig.
+\par
+\par Mais Wang se tenait \'e0 une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient d\'fb l'arr\'eater. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entr\'e9e du faubourg de l'Ouest.
+\par
+\par Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif mena\'e7ait plut\'f4t de les distancer.
+\par
+\par Une demi-douzaine de Chinois s'\'e9taient joints \'e0 Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui d\'e9talait si bien.
+\par
+\par Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires\~!
+\par
+\par Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas ripost\'e9 par celui de son \'e9l\'e8ve, car toute la ville se f\'fbt lanc\'e9e sur les pas d'un homme si c\'e9l\'e8
+bre. Mais le nom de Wang, subitement r\'e9v\'e9l\'e9, avait suffi. Wang\~! c'\'e9tait cet \'e9nigmatique personnage, dont la d\'e9couverte valait une \'e9norme r\'e9compense\~! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait apr\'e8
+s les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, apr\'e8s les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient apr\'e8s les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'\'e9tait l\'e0 de quoi donner des jambes \'e0 tout ce monde.
+
+\par
+\par \'ab\~Wang\~! Wang\~! Je suis plus riche que jamais\~! disait toujours Kin-Fo, autant que le lui permettait la rapidit\'e9 de sa course.
+\par
+\par \endash Pas ruin\'e9\~! pas ruin\'e9\~! r\'e9p\'e9taient Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Arr\'eatez\~! arr\'eatez\~!\~\'bb criait le gros des poursuivants, qui faisait la boule de neige en route.
+\par
+\par Wang n'entendait rien. Les coudes coll\'e9s \'e0 la poitrine, il ne voulait ni s'\'e9puiser \'e0 r\'e9pondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de tourner la t\'eate.
+\par
+\par Le faubourg fut d\'e9pass\'e9. Wang se jeta sur la route dall\'e9e qui longe le canal. Sur cette route, alors presque d\'e9serte, il avait le champ libre. La vivacit\'e9 de sa fuite s'accrut encore\~
+; mais, naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+\par
+\par Cette course folle se soutint pendant pr\'e8s de vingt minutes. Rien ne pouvait laisser pr\'e9voir quel en serait le r\'e9sultat. Cependant, il parut que le fugitif commen\'e7ait \'e0 faiblir un peu. La distance, qu'il avait maintenue jusqu'\'e0
+ ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait \'e0 diminuer.
+\par
+\par Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derri\'e8re l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.
+\par
+\par \'ab\~Dix mille ta\'ebls \'e0 qui l'arr\'eatera\~! cria Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Dix mille ta\'ebls\~! r\'e9p\'e9t\'e8rent Craig-Fry.
+\par
+\par \endash Ya\~! ya\~! ya\~!\~\'bb hurl\'e8rent les plus avanc\'e9s du groupe.
+\par
+\par Tous s'\'e9taient jet\'e9s de c\'f4t\'e9, sur les traces du philosophe, et contournaient le mur de la pagode.
+\par
+\par Wang avait reparu. Il suivait un \'e9troit sentier transversal, le long d'un canal d'irrigation, et, pour d\'e9pister les poursuivants, il fit un nouveau crochet qui le repla\'e7a sur la route dall\'e9e.
+\par
+\par Mais, l\'e0, il f\'fbt visible qu'il s'\'e9puisait, car il retourna la t\'eate \'e0 plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur de ta\'ebls ne parvenait \'e0
+ prendre sur eux quelques pas d'avance.
+\par
+\par Le d\'e9nouement approchait donc. Ce n'\'e9tait plus qu'une affaire de temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+\par
+\par Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, \'e9taient arriv\'e9s \'e0 l'endroit o\'f9 la grande route franchit le fleuve sur le c\'e9l\'e8bre pont de Palikao.
+\par
+\par Dix-huit ans plus t\'f4t, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coud\'e9es franches sur ce pont de la province de P\'e9-Tch\'e9-Li. La grande chauss\'e9e \'e9tait alors encombr\'e9e de fuyards d'une autre esp\'e8ce. L'arm\'e9e du g\'e9n\'e9
+ral San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repouss\'e9e par les bataillons fran\'e7ais, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique \'9cuvre d'art, \'e0 balustrade de marbre blanc, que borde une double rang\'e9e de lions gigantesques. Et ce fut l
+\'e0 que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broy\'e9s par les boulets des canons europ\'e9ens.
+\par
+\par Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues \'e9corn\'e9es, \'e9tait libre alors.
+\par
+\par Wang, faiblissant, se jeta \'e0 travers la chauss\'e9e. Kin-Fo et les autres, par un supr\'eame effort, se rapproch\'e8rent.
+\par
+\par Bient\'f4t, vingt pas, puis quinze, puis dix les s\'e9par\'e8rent seulement.
+\par
+\par Il n'y avait plus \'e0 tenter d'arr\'eater Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le filer au besoin\'85 On s'expliquerait ensuite.
+\par
+\par Wang comprit qu'il allait \'eatre atteint, et comme, par un ent\'eatement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face \'e0 face avec son ancien \'e9l\'e8ve, il alla jusqu'\'e0 risquer sa vie pour lui \'e9chapper.
+\par
+\par En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se pr\'e9cipita dans le Pe\'ef-ho.
+\par
+\par Kin-Fo s'\'e9tait arr\'eat\'e9 un instant et criait\~: \'ab\~Wang\~! Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, prenant son \'e9lan \'e0 son tour\~: \'ab\~Je l'aurai vivant\~! s'\'e9cria-t-il en se jetant dans le fleuve.
+\par
+\par \endash Craig\~? dit Fry.
+\par
+\par \endash Fry\~? dit Craig.
+\par
+\par \endash Deux cent mille dollars \'e0 l'eau\~!\~\'bb
+\par
+\par Et tous deux, franchissant la balustrade, se pr\'e9cipit\'e8rent au secours du ruineux client de la Centenaire.
+\par
+\par Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de clowns \'e0 l'exercice du tremplin.
+\par
+\par Mais tant de z\'e8le devait \'eatre inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres, all\'e9ch\'e9s par la prime, eurent beau fouiller le P\'e9\'ef-ho, Wang ne put \'eatre, retrouv\'e9. Entra\'een\'e9 par le courant, sans doute, l'infortun\'e9 philosophe \'e9
+tait all\'e9 en d\'e9rive.
+\par
+\par Wang n'avait-il voulu, en se pr\'e9cipitant dans le fleuve, qu'\'e9chapper aux poursuites, ou, pour quelque myst\'e9rieuse raison, s'\'e9tait-il r\'e9solu \'e0 mettre fin \'e0 ses jours\~? Nul n'aurait pu le dire.
+\par
+\par Deux heures apr\'e8s, Kin-Fo, Craig et Fry, d\'e9sappoint\'e9s, mais bien s\'e9ch\'e9s, bien r\'e9confort\'e9s, Soun, r\'e9veill\'e9 au plus fort de son sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route de P\'e9king.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017896}XIV\line O\'d9 LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE SEULE
+{\*\bkmkend _Toc98017896}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Le P\'e9-Tch\'e9-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la Chine, est divis\'e9 en neuf d\'e9partements.
+\par
+\par Un de ces d\'e9partements \'e0 pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-\'e0-dire \'ab\~la ville du premier ordre ob\'e9issant au ciel\~\'bb.
+\par
+\par Cette ville, c'est P\'e9king.
+\par
+\par Que le lecteur se figure un casse-t\'eate chinois, d'une superficie de six mille hectares, d'un p\'e9rim\'e8tre m\'e8tre de huit lieues, dont les morceaux irr\'e9guliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette myst\'e9
+rieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse description vers la fin du XIIIe si\'e8cle, telle est la capitale du C\'e9leste Empire.
+\par
+\par En r\'e9alit\'e9, P\'e9king comprend deux villes distinctes, s\'e9par\'e9es par un large boulevard et une muraille fortifi\'e9e\~: l'une, qui est un parall\'e9logramme rectangle, la ville chinoise\~; l'autre un carr\'e9 presque parfait, la ville tartare\~
+; celle-ci renferme deux autres villes\~: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville Interdite.
+\par
+\par Autrefois, l'ensemble de ces agglom\'e9rations comptait plus de deux millions d'habitants. Mais l'\'e9migration, provoqu\'e9e par l'extr\'eame mis\'e8re, a r\'e9duit ce chiffre \'e0
+ un million tout au plus. Ce sont des Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus une certaine quantit\'e9 de Mongols et de Tib\'e9tains, qui composent la population flottante.
+\par
+\par Le plan de ces deux villes superpos\'e9es figure assez exactement un bahut, dont le buffet serait form\'e9 par la cit\'e9 chinoise et la cr\'e9dence par la cit\'e9 tartare.
+\par
+\par Six lieues d'une enceinte fortifi\'e9e, haute et large de quarante \'e0 cinquante pieds, rev\'eatue de briques ext\'e9rieurement, d\'e9fendue de deux cents en deux cents m\'e8
+tres par des tours saillantes, entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dall\'e9e, et aboutissent \'e0 quatre \'e9normes bastions d'angle, dont la plate-forme porte des corps de garde.
+\par
+\par L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gard\'e9.
+\par
+\par Au centre de la cit\'e9 tartare, la ville jaune, d'une superficie de six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale, un superbe canal, dit \'ab\~
+Mer du Milieu\~\'bb, que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Pe\'ef-tha-sse, bonzerie b\'e2tie dans une presqu'\'eele, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le Peh-Tang, \'e9tabliss
+ement des missionnaires catholiques, la pagode imp\'e9riale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de tuiles bleu lapis, le grand temple d\'e9di\'e9 aux anc\'eatres de la dynastie r\'e9gnante, le temple des Esprits, le temple du g\'e9
+nie des Vents, le temple du g\'e9nie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le monast\'e8re du \'ab\~Repos \'c9ternel\~\'bb, etc.
+\par
+\par Eh bien, c'est au centre de ce quadrilat\'e8re que se cache la ville Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entour\'e9e d'un foss\'e9 canalis\'e9 que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire que, la dynastie r\'e9gnante \'e9
+tant mantchoue, la premi\'e8re de ces trois cit\'e9s est principalement habit\'e9e par une population de m\'eame race.
+\par
+\par Quant aux Chinois, ils sont rel\'e9gu\'e9s en dehors, \'e0 la partie inf\'e9rieure du bahut, dans la ville annexe.
+\par
+\par On p\'e9n\'e8tre \'e0 l'int\'e9rieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronn\'e9s d'un chapiteau de tuiles verniss\'e9es de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la \'ab\~Grande Puret\'e9\~\'bb
+, qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les imp\'e9ratrices. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent le temple des Anc\'eatres de la dynastie tartare, abrit\'e9 sous un double toit de tuiles multicolores\~; les temples Che et Tsi, consacr\'e9s aux esprits terrestres et c
+\'e9lestes\~; le palais de la \'ab\~Souveraine Concorde\~\'bb, r\'e9serv\'e9 aux solennit\'e9s d'apparat et aux banquets officiels\~; le palais de la \'ab\~Concorde moyenne\~\'bb, o\'f9 se voient les tableaux des a\'efeux du Fils du Ciel\~
+; le palais de la \'ab\~Concorde Protectrice\~\'bb, dont la salle centrale est occup\'e9e, par le tr\'f4ne imp\'e9rial\~; le pavillon du Nei-Ko, o\'f9 se tient le grand conseil de l'Empire, que pr\'e9side le prince Kong, ministre des Affaires \'e9trang
+\'e8res, oncle paternel du dernier souverain\~; le pavillon des \'ab\~Fleurs litt\'e9raires\~\'bb, o\'f9 l'empereur va une fois par an interpr\'e9ter les livres sacr\'e9s\~; le pavillon de Tchouane-Sine-Ti\'e8
+ne, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius\~; la Biblioth\'e8que imp\'e9riale\~; le bureau des Historiographes\~; le Vou-Igne-Ti\'e8ne, o\'f9 l'on conserve les planches de cuivre et de bois destin\'e9es \'e0 l'impression des livres\~
+; les ateliers dans lesquels se confectionnent les v\'eatements de la cour\~; le palais de la \'ab\~Puret\'e9 C\'e9leste\~\'bb, lieu de d\'e9lib\'e9ration des affaires de famille\~; le palais de l'\'ab\~\'c9l\'e9ment Terrestre sup\'e9rieur\~\'bb, o\'f9
+ fut install\'e9e la jeune imp\'e9ratrice\~; le palais de la \'ab\~M\'e9ditation\~\'bb, dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade\~; les trois palais o\'f9 sont \'e9lev\'e9s les enfants de l'empereur\~; le temple des parents morts\~; le
+s quatre palais qui avaient \'e9t\'e9 r\'e9serv\'e9s \'e0 la veuve et aux femmes de Hien-Fong, d\'e9c\'e9d\'e9 en 1861\~; le Tchou-Si\'e9ou-Kong, r\'e9sidence des \'e9pouses imp\'e9riales\~; le palais de la \'ab\~Bont\'e9 Pr\'e9f\'e9r\'e9e\~\'bb, destin
+\'e9 aux r\'e9ceptions officielles des dames de la cour\~; le palais de la \'ab\~Tranquillit\'e9 G\'e9n\'e9rale\~\'bb, singuli\'e8re appellation pour une \'e9cole d'enfants d'officiers sup\'e9rieurs\~; les palais de la \'ab\~Purification et du je\'fbne\~
+\'bb\~; le palais de la \'ab\~Puret\'e9 de jade\~\'bb, habit\'e9 par les princes du sang\~; le temple du \'ab\~Dieu protecteur de la ville\~\'bb\~; un temple d'architecture tib\'e9taine\~; le magasin de la couronne\~; l'intendance de la Cour\~
+; le Lao-Kong-Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge\~; et enfin d'autres palais, qui portent \'e0 quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte imp\'e9
+riale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la \'ab\~Lumi\'e8re Empourpr\'e9e\~\'bb, situ\'e9 sur le bord du lac de la Cit\'e9 jaune, o\'f9, le 19 juin 1873, furent admis en pr\'e9sence de l'empereur les cinq ministres des \'c9
+tats-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse.
+\par
+\par Quel forum antique a jamais pr\'e9sent\'e9 une telle agglom\'e9ration d'\'e9difices, si vari\'e9s de formes, si riches d'objets pr\'e9cieux\~? Quelle cit\'e9 m\'eame, quelle capitale des \'c9tats europ\'e9ens pourrait offrir une telle nomenclature\~?
+
+\par
+\par Et, \'e0 cette \'e9num\'e9ration, il faut encore joindre le Ouane-Ch\'e9ou-Chane, le palais d'\'c9t\'e9, situ\'e9 \'e0 deux lieues de P\'e9king. D\'e9truit en 1860, \'e0 peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une \'ab\~Clart\'e9
+ parfaite et d'une Clart\'e9 tranquille\~\'bb, sa colline de la \'ab\~Source de Jade\~\'bb, sa montagne des \'ab\~Dix mille Long\'e9vit\'e9s\~!\~\'bb
+\par
+\par Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. L\'e0 sont install\'e9es les l\'e9gations fran\'e7aise, anglaise et russe, l'h\'f4pital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes \'e9curies des \'e9l\'e9
+phants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. L\'e0, se dressent la tour de la Cloche, \'e0 toit rouge encadr\'e9 de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille-Lam
+as, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carr\'e9e, le yamen des j\'e9suites, le yamen des Lettr\'e9s, o\'f9 se font les examens litt\'e9raires. L\'e0 s'\'e9l\'e8vent les arcs de triomphe de l'Ouest et de l'Est. L\'e0
+ coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapiss\'e9es de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'\'c9t\'e9 alimenter le canal de la ville jaune. L\'e0 se voient des palais o\'f9 r\'e9
+sident des princes du sang, les ministres des Finances, des Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations ext\'e9rieures\~; l\'e0, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Acad\'e9mie de M\'e9decine. Tout appara\'eet p\'eale-m\'ea
+le, au milieu des rues \'e9troites, poussi\'e9reuses l'\'e9t\'e9, liquides l'hiver, bord\'e9es pour la plupart de maisons mis\'e9rables et basses, entre lesquelles s'\'e9l\'e8ve quelque h\'f4tel de grand dignitaire, ombrag\'e9 de beaux arbres. Puis, \'e0
+ travers les avenues encombr\'e9es, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols charg\'e9s de charbon de terre, des palanquins \'e0 quatre porteurs ou \'e0 huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures \'e0
+ mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M.\~Choutz\'e9, forment une truanderie ind\'e9pendante de soixante-dix mille gueux\~; et, dans ces rues envas\'e9es d'une \'ab\~boue puante et noire, dit M.\~P. Ar\'e8ne, rues coup\'e9es de flaques d'eau, o
+\'f9 l'on s'enfonce jusqu'\'e0 mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie\~\'bb.
+\par
+\par Par bien des c\'f4t\'e9s, la ville chinoise de P\'e9king, dont le nom est Va\'ef-Tcheng, ressemble \'e0 la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns.
+\par
+\par Deux temples c\'e9l\'e8bres occupent la partie m\'e9ridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la d\'e9esse Koanine, du g\'e9nie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Cie
+l et de la Terre, les \'e9tangs aux Poissons d'Or, le monast\'e8re de Fayouan-sse, les march\'e9s, les th\'e9\'e2tres, etc.
+\par
+\par Ce parall\'e9logramme rectangle est divis\'e9, du nord au sud, par une importante art\'e8re, nomm\'e9e Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud \'e0 la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre art\'e8
+re plus longue, qui coupe la premi\'e8re \'e0 angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, \'e0 l'est, \'e0 la porte de Couan-Tsu, \'e0 l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'\'e9tait \'e0 cen
+t pas de son point d'intersection avec la Grande-Avenue que demeurait la future Mme\~Kin-Fo.
+\par
+\par On se rappelle que, quelques jours apr\'e8s avoir re\'e7u cette lettre qui lui annon\'e7ait sa ruine, la jeune veuve en avait re\'e7u une seconde annulant la premi\'e8re, et lui disant que la septi\'e8me lune ne s'ach\'e8verait pas sans que \'ab\~
+son petit fr\'e8re cadet\~\'bb f\'fbt de retour pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Si L\'e9-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donn\'e9 de ses nouvelles, pendant ce voyage insens\'e9, dont il ne voulait, sous aucun pr\'e9texte, indiquer le fantaisiste itin
+\'e9raire. L\'e9-ou avait \'e9crit \'e0 Shang-Ha\'ef. Ses lettres \'e9taient rest\'e9es sans r\'e9ponse. On con\'e7oit donc quelle devait \'eatre son inqui\'e9tude, lorsqu'\'e0 cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui \'e9tait encore arriv\'e9e.
+\par
+\par Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitt\'e9 sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inqui\'e8te. La d\'e9sagr\'e9able Nan n'\'e9tait pas, pour charmer sa solitude. Cette \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb
+ se faisait plus quinteuse que jamais, et m\'e9ritait d'\'eatre mise \'e0 la porte cent fois par lune.
+\par
+\par Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment o\'f9 Kin-Fo arriverait \'e0 P\'e9king\~! L\'e9-ou les comptait, et le compte lui en semblait bien long\~!
+\par
+\par Si la religion de Lao-Ts\'e9 est la plus ancienne de la Chine, si la doctrine de Confucius, promulgu\'e9e vers la m\'eame \'e9poque (500 ans environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettr\'e9
+s et les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus grand nombre de fid\'e8les \endash pr\'e8s de trois cents millions \endash \'e0 la surface du globe.
+\par
+\par Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour ministres les bonzes, v\'eatus de gris et coiff\'e9s de rouge, et, l'autre, les lamas, v\'eatus et coiff\'e9s de jaune.
+\par
+\par L\'e9-ou \'e9tait une bouddhiste de la premi\'e8re secte. Les bonzes la voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacr\'e9 \'e0 la d\'e9esse Koanine. L\'e0 elle faisait des v\'9cux pour son ami, et br\'fblait des b\'e2tonnets parfum\'e9
+s, le front prostern\'e9 sur le parvis du temple.
+\par
+\par Ce jour-l\'e0, elle eut la pens\'e9e de revenir implorer la d\'e9esse Koanine, et de lui adresser des v\'9cux plus ardents encore.
+\par
+\par Un pressentiment lui disait que quelque grave danger mena\'e7ait celui qu'elle attendait avec une si l\'e9gitime impatience.
+\par
+\par L\'e9-ou appela donc la \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb et lui donna l'ordre d'aller chercher une chaise \'e0 porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+\par
+\par Nan haussa les \'e9paules, suivant sa d\'e9testable habitude, et sortit pour ex\'e9cuter l'ordre qu'elle avait re\'e7u.
+\par
+\par Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la lointaine voix de l'absent.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cess\'e9 de penser \'e0 lui, et je veux que ma voix le lui r\'e9p\'e8te \'e0 son retour\~!\~\'bb
+\par
+\par Et L\'e9-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, pronon\'e7a \'e0 voix haute les plus douces phrases que son c\'9cur lui put inspirer.
+\par
+\par Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+\par
+\par La chaise \'e0 porteurs attendait madame, \'ab\~qui aurait bien pu rester chez elle\~!\~\'bb L\'e9-ou n'\'e9couta pas. Elle sortit aussit\'f4t, laissant la \'ab\~vieille m\'e8re\~\'bb maugr\'e9er \'e0 son aise, et elle s'installa dans la chaise, apr\'e8
+s avoir donn\'e9 ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+\par
+\par Le chemin \'e9tait tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'\'e0 tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et \'e0 remonter la Grande-Avenue jusqu'\'e0 la porte de Tien.
+\par
+\par Mais la chaise n'avan\'e7a pas sans difficult\'e9s. En effet, les affaires se faisaient encore \'e0 cette heure, et l'encombrement \'e9tait toujours consid\'e9rable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chauss\'e9
+e, des baraques de marchands forains donnaient \'e0 l'aven
+ue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorit\'e9
+ mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha g\'e9n\'e9ral. Ici passait un enterrement \'e0 grande pompe, qui enrayait la circulation\~; l\'e0, un mariage moins gai peut-\'eatre que le convoi fun\'e8
+bre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le \'ab\~tambour des plaintes\~\'bb pour r\'e9clamer l'intervention, de la justice. Sur la pierre \'ab\~L\'e9ou-Ping\~\'bb \'e9
+tait agenouill\'e9 un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou \'e0 glands rouges, la courte pique et les deux sabres au m\'eame fourreau. Plus loin, quelques Chinois r\'e9
+calcitrants, nou\'e9s ensemble par leurs queues, \'e9taient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engag\'e9s dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'\'e9
+tait un voleur, encag\'e9 dans une caisse de bois, sa t\'eate passant par le fond, et abandonn\'e9 \'e0 la charit\'e9 publique\~; puis, d'autres portant la cangue, comme des b\'9cufs courb\'e9s sous le joug. Ces malheureux cherchaient \'e9
+videmment les endroits fr\'e9quent\'e9s dans l'espoir de faire une meilleure recette, sp\'e9culant sur la pi\'e9t\'e9 des passants, au d\'e9triment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques,
+files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille vari\'e9t\'e9s d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cit\'e9s de l'Empire des Fleurs.
+\par
+\par La chaise avan\'e7ait donc lentement. L'encombrement \'e9tait d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard ext\'e9rieur. Elle y arriva, cependant, et s'arr\'eata \'e0 l'int\'e9rieur du bastion, qui d\'e9fend la porte, pr\'e8s du temple de la d
+\'e9esse Koanine.
+\par
+\par L\'e9-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la d\'e9esse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de \'ab\~moulin \'e0 pri\'e8res\~\'bb.
+\par
+\par C'\'e9tait une sorte de d\'e9vidoir, dont les huit branches pin\'e7aient \'e0 leur extr\'e9mit\'e9 de petites banderoles orn\'e9es de sentences sacr\'e9es.
+\par
+\par Un bonze attendait gravement, pr\'e8s de l'appareil, les d\'e9vots et surtout le prix des d\'e9votions.
+\par
+\par L\'e9-ou remit au serviteur de Bouddha quelques ta\'ebls, destin\'e9s \'e0 subvenir aux frais du culte\~; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du d\'e9vidoir, et lui imprima un l\'e9ger mouvement de rotation, apr\'e8s avoir appuy\'e9
+ sa main gauche sur son c\'9cur. Sans doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la pri\'e8re f\'fbt efficace.
+\par
+\par \'ab\~Plus vite\~!\~\'bb lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+\par
+\par Et la jeune femme de d\'e9vider plus vite\~!
+\par
+\par Cela dura pr\'e8s d'un quart d'heure, apr\'e8s quoi le bonze affirma que les v\'9cux de la postulante seraient exauc\'e9s.
+\par
+\par L\'e9-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la d\'e9esse Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de la maison.
+\par
+\par Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs durent se ranger pr\'e9cipitamment. Des soldats faisaient brutalement \'e9carter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales se barraient de tentures bleue
+s sous la garde des tipaos.
+\par
+\par Un nombreux cort\'e8ge occupait une partie de l'avenue et s'avan\'e7ait bruyamment.
+\par
+\par C'\'e9tait l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie \'ab\~Continuation de Gloire\~\'bb, qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+\par
+\par Derri\'e8re les deux vedettes de t\'eate venait un peloton d'\'e9claireurs, suivi d'un peloton de piqueurs, dispos\'e9s sur deux rangs et portant un b\'e2ton en bandouli\'e8re.
+\par
+\par Apr\'e8s eux, un groupe d'officiers de haut rang d\'e9ployait le parasol jaune \'e0 volants, orn\'e9 du dragon, qui est l'embl\'e8me de l'empereur comme le ph\'e9nix est l'embl\'e8me de l'imp\'e9ratrice.
+\par
+\par Le palanquin, dont la housse de soie jaune \'e9tait relev\'e9e, parut ensuite, soutenu par seize porteurs \'e0 robes rouges sem\'e9es de rosaces blanches, et cuirass\'e9s de gilets de soie piqu\'e9
+e. Des princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnach\'e9s de soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'imp\'e9rial v\'e9hicule.
+\par
+\par Dans le palanquin, \'e9tait \'e0 demi couch\'e9 le Fils du Ciel, cousin de l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+\par
+\par Apr\'e8s le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de rechange. Puis, tout ce cort\'e8ge s'engloutit sous la porte de Tien, \'e0 la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre leurs affaires.
+\par
+\par La chaise de L\'e9-ou continua donc sa route, et la d\'e9posa chez elle, apr\'e8s une absence de deux heures.
+\par
+\par Ah\~! quelle surprise la bonne d\'e9esse Koanine avait m\'e9nag\'e9e \'e0 la jeune femme\~!
+\par
+\par Au moment o\'f9 la chaise s'arr\'eatait, une voiture toute poussi\'e9reuse, attel\'e9e de deux mules, venait se ranger pr\'e8s de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous\~! Vous\~! s'\'e9cria L\'e9-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux\~!
+\par
+\par \endash Ch\'e8re petite s\'9cur cadette\~! r\'e9pondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par L\'e9-ou ne r\'e9pondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entra\'eena dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident de ses peines\~!
+\par
+\par \'ab\~Je n'ai pas cess\'e9 un seul instant de vous attendre, cher c\'9cur brod\'e9 de fleurs de soie\~!\~\'bb dit-elle.
+\par
+\par Et, d\'e9pla\'e7ant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement.
+\par
+\par Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui r\'e9p\'e9ter ce que la tendre L\'e9-ou disait quelques heures auparavant\~: \'ab\~Reviens, petit fr\'e8re bien-aim\'e9\~! Reviens pr\'e8s de moi\~! Que nos c\'9curs ne soient plus s\'e9par\'e9
+s comme le sont les deux \'e9toiles du Pasteur et de la Lyre\~! Toutes mes pens\'e9es sont pour ton retour\'85\~\'bb L'appareil se tut une seconde\'85 rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais d'une voix criarde, cette fois\~: \'ab\~
+Ce n'est pas assez d'une ma\'eetresse, il faut encore avoir un ma\'eetre dans la maison\~! Que le prince Ien les \'e9trangle tous deux\~!\~\'bb Cette seconde voix n'\'e9tait que trop reconnaissable. C'\'e9tait celle de Nan. La d\'e9sagr\'e9able \'ab\~
+vieille m\'e8re\~\'bb avait continu\'e9 de parler apr\'e8s le d\'e9part de L\'e9-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle s'en dout\'e2t, ses imprudentes paroles\~!
+\par
+\par Servantes et valets, d\'e9fiez-vous des phonographes\~!
+\par
+\par Le jour m\'eame, Nan recevait son cong\'e9, et, pour la mettre \'e0 la porte, on n'attendit m\'eame pas les derniers jours de la septi\'e8me lune\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017897}XV\line QUI R\'c9SERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-\'caTRE AU LECTEUR
+{\*\bkmkend _Toc98017897}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef, avec l'aimable L\'e9-ou, de P\'e9king. Dans six jours seulement expirait le d\'e9lai accord
+\'e9 \'e0 Wang pour accomplir sa promesse\~; mais l'infortun\'e9 philosophe avait pay\'e9 de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien \'e0 craindre d\'e9sormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut d\'e9cid\'e9 et fix\'e9 \'e0
+ ce vingt-cinqui\'e8me jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence\~!
+\par
+\par La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une premi\'e8re fois de la faire mis\'e9rable, et une seconde fois de la faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+\par
+\par Mais L\'e9-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait \'e9t\'e9 le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre Wang\~! dit-elle. Il manquera bien \'e0 notre mariage\~!
+\par
+\par \endash Oui\~! pauvre Wang, r\'e9pondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+\par
+\par \endash Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frapp\'e9 comme il avait jur\'e9 de le faire\~!
+\par
+\par \endash Non, non\~! dit L\'e9-ou en secouant sa jolie t\'eate, et peut-\'eatre n'a-t-il cherch\'e9 la mort dans les flots du Pe\'ef-ho que pour ne pas accomplir cette affreuse promesse\~!\~\'bb
+\par
+\par H\'e9las\~! cette hypoth\'e8se n'\'e9tait que trop admissible, que Wang avait voulu se noyer pour \'e9chapper \'e0 l'obligation de remplir son mandat\~! A cet \'e9gard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait l\'e0 deux c\'9curs
+desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.
+\par
+\par Il va sans dire qu'\'e0 la suite de la catastrophe du, pont de Palikao, les gazettes chinoises cess\'e8rent de reproduire les avis ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la g\'eanante c\'e9l\'e9brit\'e9 de Kin-Fo s'\'e9
+vanouit aussi vite qu'elle s'\'e9tait faite.
+\par
+\par Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry\~? Ils \'e9taient bien charg\'e9s de d\'e9fendre les int\'e9r\'eats de la Centenaire jusqu'au 30 juin, c'est-\'e0-dire pendant dix jours encore, mais, en v\'e9rit\'e9, Kin-Fo
+ n'avait plus besoin de leurs services. \'c9tait-il \'e0 craindre que Wang attent\'e2t \'e0 sa personne\~? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que leur client port\'e2t sur lui-m\'eame une main criminelle\~
+? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant qu'\'e0 vivre, \'e0 bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison d'\'eatre.
+\par
+\par Mais, apr\'e8s tout, c'\'e9taient de braves gens, ces deux originaux. Si leur d\'e9vouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la Centenaire, il n'en avait pas moins \'e9t\'e9 tr\'e8s s\'e9
+rieux et de tous les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux f\'eates de son mariage, et ils accept\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry \'e0 Craig, un mariage est quelquefois un suicide\~!
+\par
+\par \endash On donne sa vie tout en la gardant\~\'bb, r\'e9pondit Craig avec un sourire aimable.
+\par
+\par D\'e8s le lendemain, Nan avait \'e9t\'e9 remplac\'e9e dans la maison de l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+\par
+\par Une tante de la jeune femme, Mme\~Lutalou, \'e9tait venue pr\'e8s d'elle et devait lui tenir lieu de m\'e8re jusqu'\'e0 la c\'e9l\'e9bration du mariage. Mme\~Lutalou, femme d'un mandarin de quatri\'e8me rang, deuxi\'e8me classe, \'e0
+ bouton bleu, ancien lecteur imp\'e9rial et membre de l'Acad\'e9mie des Han-Lin, poss\'e9dait toutes les qualit\'e9s physiques et morales exig\'e9es pour remplir dignement ces importantes fonctions.
+\par
+\par Quant \'e0 Kin-Fo, il comptait bien quitter P\'e9king apr\'e8s son mariage, n'\'e9tant point de ces C\'e9lestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne serait v\'e9ritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme install\'e9
+e dans le riche yamen de Shang-Ha\'ef.
+\par
+\par Kin-Fo avait donc d\'fb choisir un appartement provisoire, et il avait trouv\'e9 ce qu'il lui fallait au Ti\'e8ne-Fou-Tang, le \'ab\~Temple du Bonheur C\'e9leste\~\'bb, h\'f4tel et restaurant tr\'e8s confortable, situ\'e9 pr\'e8s du boulevard de Ti\'e8
+ne-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. L\'e0 furent \'e9galement log\'e9s Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se d\'e9cider \'e0 quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugr\'e9
+ant, mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en pr\'e9sence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent.
+\par
+\par Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver \'e0 P\'e9king deux de ses amis de Canton, le n\'e9gociant Yin-Pang et le lettr\'e9 Houal. D'autre part, il connaissait quelques fonctionnaires et commer\'e7
+ants de la capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances.
+\par
+\par Il \'e9tait vraiment heureux, maintenant, l'indiff\'e9rent d'autrefois, l'impassible \'e9l\'e8ve du philosophe Wang\~! Deux mois de soucis, d'inqui\'e9tudes, de tracas, toute cette p\'e9riode mouvement\'e9e de son existence avait suffi \'e0 lui faire appr
+\'e9cier ce qu'est, ce que doit \'eatre, ce que peut \'eatre le bonheur ici-bas. Oui\~! le sage philosophe avait raison\~!
+\par
+\par Que n'\'e9tait-il l\'e0 pour constater une fois de plus l'excellence de sa doctrine\~!
+\par
+\par Kin-Fo passait pr\'e8s de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait pas aux pr\'e9paratifs de la c\'e9r\'e9monie. L\'e9-ou \'e9tait heureuse du moment que son ami \'e9tait pr\'e8s d'elle.
+\par
+\par Qu'avait-il besoin de mettre \'e0 contribution les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques\~? Elle ne songeait qu'\'e0 lui, et se r\'e9p\'e9tait les sages maximes de la c\'e9l\'e8bre Pan-Hoei-Pan\~:
+\par
+\par \'ab\~Si une femme a un mari selon son c\'9cur, c'est pour toute sa vie\~!
+\par
+\par \'ab\~La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte le nom et une attention continuelle sur elle-m\'eame.
+\par
+\par \'ab\~La femme doit \'eatre dans la maison comme une pure ombre et un simple \'e9cho.
+\par
+\par \'ab\~L'\'e9poux est le ciel de l'\'e9pouse.\~\'bb
+\par
+\par Cependant, les pr\'e9paratifs de cette f\'eate du mariage, que Kin-Fo voulait splendide, avan\'e7aient.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 les trente paires de souliers brod\'e9s qu'exige le trousseau d'une Chinoise, \'e9taient rang\'e9
+es dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes \'e9toffes de soie, les joyaux de pierres pr\'e9
+cieuses et d'or finement cisel\'e9, bagues, bracelets, \'e9tuis \'e0 ongles, aiguilles de t\'eate, etc., toutes les fantaisies charmantes de la bijouterie p\'e9kinoise s'entassaient dans le boudoir de L\'e9-ou.
+\par
+\par En cet \'e9trange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle n'apporte aucune dot. Elle est v\'e9ritablement achet\'e9e par les parents du mari ou par le mari lui-m\'eame, et, \'e0 d\'e9faut de fr\'e8res, elle ne peut h\'e9
+riter d'une partie de la fortune paternelle que si son p\'e8re en fait l'expresse d\'e9claration. Ces conditions sont ordinairement r\'e9gl\'e9es par des interm\'e9diaires qu'on appelle \'ab\~mei-jin\~\'bb, et le mariage n'est d\'e9cid\'e9
+ que lorsque tout est bien convenu \'e0 cet \'e9gard.
+\par
+\par La jeune fianc\'e9e est alors pr\'e9sent\'e9e aux parents du mari.
+\par
+\par Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment o\'f9 elle arrivera en chaise ferm\'e9e \'e0 la maison conjugale. A cet instant, on remet \'e0 l'\'e9poux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fianc\'e9e lui agr\'e9e, il lui tend la main\~
+; si elle ne lui plait pas, il referme brusquement la porte, et tout est rompu, \'e0 la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+\par
+\par Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il connaissait la jeune femme, il n'avait \'e0 l'acheter de personne. Cela simplifiait beaucoup les choses.
+\par
+\par Le 25 juin arriva enfin. Tout \'e9tait pr\'eat.
+\par
+\par Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de L\'e9-ou restait illumin\'e9e \'e0 l'int\'e9rieur. Pendant trois nuits, Mme\~Lutalou, qui repr\'e9sentait la famille de la future, avait d\'fb s'abstenir de tout sommeil, une fa\'e7on de se montrer
+ triste au moment o\'f9 la fianc\'e9e va quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa propre maison se f\'fbt \'e9galement \'e9clair\'e9e en signe de deuil, \'ab\~parce que le mariage du fils est cens\'e9 devoir \'eatre regard\'e9
+ comme une image de la mort du p\'e8re, et que le fils alors semble lui succ\'e9der\~\'bb, dit le Hao-Khi\'e9ou-Tchouen.
+\par
+\par Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer \'e0 l'union de deux \'e9poux absolument libres de leurs personnes, il en \'e9tait d'autres dont on avait d\'fb tenir compte.
+\par
+\par Ainsi, aucune des formalit\'e9s astrologiques n'avait \'e9t\'e9 n\'e9glig\'e9e. Les horoscopes, tir\'e9s suivant toutes les r\'e8gles, marquaient une parfaite compatibilit\'e9 de destin\'e9es et d'humeur. L'\'e9poque de l'ann\'e9e, l'\'e2
+ge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'\'e9tait pr\'e9sent\'e9 sous de plus rassurants auspices.
+\par
+\par La r\'e9ception de la mari\'e9e devait se faire \'e0 huit heures du soir \'e0 l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb, c'est-\'e0-dire que l'\'e9pouse allait \'eatre conduite en grande pompe au domicile de l'\'e9
+poux. En Chine, il n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un pr\'eatre, bonze, lama ou autre.
+\par
+\par A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagn\'e9 de Craig et Fry, qui rayonnaient comme les t\'e9moins d'une noce europ\'e9enne, recevait ses amis au seuil de son appartement.
+\par
+\par Quel assaut de politesses\~! Ces notables personnages avaient \'e9t\'e9 invit\'e9s sur papier rouge, en quelques lignes de caract\'e8res microscopiques\~: \'ab\~M.\~Kin-Fo, de Shang-Ha\'ef, salue humblement monsieur\'85 et le prie plus humblement encore
+\'85 d'assister \'e0 l'humble c\'e9r\'e9monie\'85\~\'bb etc.
+\par
+\par Tous \'e9taient venus pour honorer les \'e9poux, et prendre leur part du magnifique festin r\'e9serv\'e9 aux hommes, tandis que les dames se r\'e9uniraient \'e0 une table sp\'e9cialement servie pour elles.
+\par
+\par Il y avait l\'e0 le n\'e9gociant Yin-Pang et le lettr\'e9 Houal. Puis, c'\'e9taient quelques mandarins qui portaient \'e0 leur chapeau officiel le globule rouge, gros comme un \'9cuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+\par
+\par D'autres, de cat\'e9gorie inf\'e9rieure, n'avaient que des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart \'e9taient des fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient \'eatre les amis d'un Shangha\'efen hostile \'e0
+ la race tartare. Tous, en beaux habits, en robes \'e9clatantes, coiffures de f\'eates, formaient un \'e9blouissant cort\'e8ge.
+\par
+\par Kin-Fo \endash ainsi le voulait la politesse \endash les attendait \'e0 l'entr\'e9e m\'eame de l'h\'f4tel. D\'e8s qu'ils furent arriv\'e9s, il les conduisit au salon de r\'e9ception, apr\'e8s les avoir pri\'e9
+s par deux fois de vouloir bien passer devant lui, \'e0 chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en grande livr\'e9e. Il les appelait par leur \'ab\~noble nom\~\'bb, il leur demandait des nouvelles de leur \'ab\~noble sant\'e9\~\'bb
+, il s'informait de leurs \'ab\~nobles familles\~\'bb. Enfin, un minutieux observateur de la civilit\'e9 pu\'e9rile et honn\'eate n'aurait pas eu \'e0 signaler la plus l\'e9g\'e8re incorrection dans son attitude.
+\par
+\par Craig et Fry admiraient ces politesses\~; mais, tout en admirant, ils ne perdaient pas de vue leur irr\'e9prochable client.
+\par
+\par Une m\'eame id\'e9e leur \'e9tait venue, \'e0 tous les deux. Si, par impossible, Wang n'avait pas p\'e9ri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve\~?\'85 S'il venait se m\'ealer \'e0 ces groupes d'invit\'e9s\~?\'85 La vingt-quatri\'e8
+me heure du vingt- cinqui\'e8me jour de juin \endash l'heure extr\'eame \endash n'avait pas sonn\'e9 encore\~! La main du Ta\'ef-ping n'\'e9tait pas d\'e9sarm\'e9e\~!
+\par
+\par Si, au dernier moment\~?\'85
+\par
+\par Non\~! cela n'\'e9tait pas vraisemblable, mais enfin, c'\'e9tait possible. Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils soigneusement tout ce monde\'85 En fin de compte, ils ne virent aucune figure suspecte.
+\par
+\par Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et prenait place dans un palanquin ferm\'e9.
+\par
+\par Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout fianc\'e9 a droit de rev\'eatir \endash par honneur pour cette institution du mariage que les anciens l\'e9gislateurs tenaient en grande estime \endash L\'e9-ou s'\'e9tait conform\'e9
+e aux r\'e8glements de la haute soci\'e9t\'e9. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une admirable \'e9toffe de soie brod\'e9e, elle resplendissait. Sa figure se d\'e9robait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui semblaient s'\'e9
+goutter du riche diad\'e8me dont le cercle d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur go\'fbt constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charma
+nte encore, lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bient\'f4t ouvrir.
+\par
+\par Le cort\'e8ge se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la Grande-Avenue et suivre le boulevard de Ti\'e8ne-Men. Sans doute, il e\'fbt \'e9t\'e9 plus magnifique, s'il se f\'fbt agi d'un enterrement au lieu d'une noce, mais, en somme, cela m\'e9
+ritait que les passants s'arr\'eatassent pour le voir passer.
+\par
+\par Des amies, des compagnes de L\'e9-ou suivaient le palanquin, portant en grande pompe les diff\'e9rentes pi\'e8ces du trousseau. Une vingtaine de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre, entre lesquels \'e9
+clatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cach\'e9e aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la r\'e9servait l'\'e9tiquette, devaient
+\'eatre ceux de son \'e9poux.
+\par
+\par Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de populaire, que le cort\'e8ge arriva, vers huit heures du soir, \'e0 l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb.
+\par
+\par Kin-Fo se tenait devant l'entr\'e9e richement d\'e9cor\'e9e. Il attendait l'arriv\'e9e du palanquin pour en ouvrir la porte.
+\par
+\par Cela fait, il aiderait sa future \'e0 descendre, et il la conduirait dans l'appartement r\'e9serv\'e9, o\'f9 tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre g\'e9
+nuflexions devant son mari. Celui-ci, \'e0 son tour, en ferait deux devant elle. Ils r\'e9pandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments aux esprits interm\'e9
+diaires. Alors, on leur apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient \'e0 demi, et, m\'e9langeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un apr\'e8s l'autre. L'union serait consacr\'e9e.
+\par
+\par Le palanquin \'e9tait arriv\'e9. Kin-Fo s'avan\'e7a. Un ma\'eetre de c\'e9r\'e9monies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main \'e0 la jolie L\'e9-ou, tout \'e9mue. La future descendit l\'e9g\'e8
+rement et traversa le groupe des invit\'e9s, qui s'inclin\'e8rent respectueusement en \'e9levant la main \'e0 la hauteur de la poitrine.
+\par
+\par Au moment o\'f9 la jeune femme allait franchir la porte de l'h\'f4tel, un signal fut donn\'e9. D'\'e9normes cerfs-volants lumineux s'\'e9lev\'e8rent dans l'espace et balanc\'e8rent au souffle de la brise leurs images multicolores de dragons, de ph\'e9
+nix et autres embl\'e8mes du mariage. Des pigeons \'e9oliens, munis d'un petit appareil sonore, fix\'e9 \'e0 leur queue, s'envol\'e8rent et remplirent l'espace d'une harmonie c\'e9leste. Des fus\'e9es aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+\'e9blouissant bouquet s'\'e9chappa une pluie d'or.
+\par
+\par Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de Ti\'e8ne-Men. C'\'e9taient des cris auxquels se m\'ealaient les sons clairs d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait apr\'e8s quelques instants.
+\par
+\par Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bient\'f4t atteint la rue o\'f9 le cort\'e8ge s'\'e9tait arr\'eat\'e9.
+\par
+\par Kin-Fo \'e9coutait. Ses amis, ind\'e9cis, attendaient que la jeune femme entr\'e2t dans l'h\'f4tel.
+\par
+\par Mais, presque aussit\'f4t, la rue se remplit d'une agitation singuli\'e8re. Les \'e9clats de la trompette redoubl\'e8rent en se rapprochant.
+\par
+\par \'ab\~Qu'est-ce donc\~?\~\'bb demanda Kin-Fo.
+\par
+\par Les traits de L\'e9-ou s'\'e9taient alt\'e9r\'e9s. Un secret pressentiment acc\'e9l\'e9rait les battements de son c\'9cur.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un h\'e9raut \'e0 la livr\'e9e imp\'e9riale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+\par
+\par Et ce h\'e9raut, au milieu du silence g\'e9n\'e9ral, jeta ces seuls mots, auxquels r\'e9pondit un sourd murmure\~: \'ab\~Mort de l'imp\'e9ratrice douairi\'e8re\~! Interdiction\~! Interdiction\~!\~\'bb Kin-Fo avait compris. C'\'e9
+tait un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un geste de col\'e8re\~!
+\par
+\par Le deuil imp\'e9rial venait d'\'eatre d\'e9cr\'e9t\'e9 pour la mort de la veuve du dernier empereur. Pendant un d\'e9lai que fixerait la loi, interdiction \'e0 quiconque de se raser la t\'eate, interdiction de donner des f\'eates publiques et des repr\'e9
+sentations th\'e9\'e2trales, interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de proc\'e9der \'e0 la c\'e9l\'e9bration des mariages\~!
+\par
+\par L\'e9-ou, d\'e9sol\'e9e, mais courageuse, pour ne pas ajouter \'e0 la peine de son fianc\'e9, faisait contre fortune bon c\'9cur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo\~: \'ab\~Attendons\~\'bb, lui dit-elle d'une voix qui s'effor\'e7
+ait de cacher sa vive \'e9motion.
+\par
+\par Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les r\'e9jouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoy\'e9s, et les amis du d\'e9sol\'e9 Kin-Fo se s\'e9par\'e8rent, apr\'e8
+s lui avoir fait leurs compliments de condol\'e9ance.
+\par
+\par C'est qu'il ne fallait pas se risquer \'e0 enfreindre cet imp\'e9rieux d\'e9cret d'interdiction\~!
+\par
+\par D\'e9cid\'e9ment, la mauvaise chance continuait \'e0 poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui \'e9tait donn\'e9e de mettre \'e0 profit les le\'e7ons de philosophie qu'il avait re\'e7ues de son ancien ma\'eetre\~!
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait rest\'e9 seul avec Craig et Fry dans cet appartement d\'e9sert de l'h\'f4tel du \'ab\~Bonheur C\'e9leste\~\'bb, dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le d\'e9lai d'interdiction pouvait \'eatre prolong\'e9
+ suivant le bon plaisir du Fils du Ciel\~! Et lui qui avait compt\'e9 retourner imm\'e9diatement \'e0 Shang-Ha\'ef, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles\~!\'85
+
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter \'e0 l'instant.
+\par
+\par Kin-Fo, d\'e8s qu'il eut reconnu l'\'e9criture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre \'e9tait de Wang, et voici ce qu'elle contenait\~:
+\par
+\par \'ab\~Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cess\'e9 de vivre\~!
+\par
+\par \'ab\~Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse\~; mais, sois tranquille, j'ai pourvu \'e0 tout.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen, un chef des Ta\'ef-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre\~! Il aura la main et le c\'9cur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assur\'e9 sur ta t\'ea
+te, que je lui ai d\'e9l\'e9gu\'e9, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Adieu\~! Je te pr\'e9c\'e8de dans la mort\~! A bient\'f4t, ami\~! Adieu\~!
+\par
+\par \'ab\~WANG\~!\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017898}XVI\line DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS C\'c9LIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS BELLE
+{\*\bkmkend _Toc98017898}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Telle \'e9tait maintenant la situation faite \'e0 Kin-Fo, plus grave mille fois qu'elle ne l'avait jamais \'e9t\'e9\~!
+\par
+\par Ainsi donc, Wang, malgr\'e9 la parole donn\'e9e, avait senti sa volont\'e9 se paralyser, lorsqu'il s'\'e9tait agi de frapper son ancien \'e9l\'e8ve\~
+! Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas\~! Ainsi Wang avait charg\'e9 un autre de tenir sa promesse, et quel autre\~! un Ta\'ef-ping redoutable entre tous, qui, lui, n'\'e9
+prouverait aucun scrupule \'e0 accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait m\'eame le rendre responsable\~! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas l'impunit\'e9, et, la d\'e9l\'e9gation de Wang, un capital de cinquante mille dollars\~!
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! mais je commence \'e0 en avoir assez\~!\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo dans un premier mouvement de col\'e8re.
+\par
+\par Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+\par
+\par \'ab\~Votre lettre, demand\'e8rent-ils \'e0 Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin comme extr\'eame date\~?
+\par
+\par \endash Eh non\~! r\'e9pondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de ma mort\~! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans \'eatre limit\'e9 par le temps\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! firent Fry-Craig, il a int\'e9r\'eat \'e0 s'ex\'e9cuter \'e0 bref d\'e9lai.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par \endash Afin que le capital assur\'e9 sur votre t\'eate soit couvert par la police et ne lui \'e9chappe pas\~!\~\'bb
+\par
+\par L'argument \'e9tait sans r\'e9plique.
+\par
+\par \'ab\~Soit, r\'e9pondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une heure pour reprendre ma lettre, duss\'e9-je la payer des cinquante mille dollars garantis \'e0 ce Lao-Shen\~!
+\par
+\par \endash Juste, dit Craig.
+\par
+\par \endash Vrai\~! ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Je partirai donc\~! On doit savoir o\'f9 est maintenant ce chef Ta\'ef-ping\~! Il ne sera peut-\'eatre pas introuvable comme Wang\~!\~\'bb
+\par
+\par En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait. Cette s\'e9rie de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient dans un \'e9tat de surexcitation peu ordinaire.
+\par
+\par \'ab\~Je pars\~! dit-il\~! je vais \'e0 la recherche de Lao-Shen\~! Quant \'e0 vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit Fry-Craig, les int\'e9r\'eats de la Centenaire sont plus menac\'e9s qu'ils ne l'ont jamais \'e9t\'e9\~! Vous abandonner dans ces circonstances serait manquer \'e0 notre devoir. Nous ne vous quitterons pas\~!\~\'bb
+\par
+\par Il n'y avait pas une heure \'e0 perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de savoir au juste ce que c'\'e9tait que ce Lao-Shen, et en quel endroit pr\'e9cis il r\'e9sidait. Or, sa notori\'e9t\'e9 \'e9tait telle, que cela ne fut pas difficile.
+\par
+\par En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel des Mang-Tchao, s'\'e9tait retir\'e9 au nord de la Chine, au-del\'e0 de la Grande Muraille, vers la partie voisine du golfe de L\'e9ao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de P\'e9
+-Tch\'e9-Li. Si le gouvernement imp\'e9rial n'avait pas encore trait\'e9 avec lui, comme il l'avait d\'e9j\'e0 fait avec quelques autres chefs de rebelles qu'il n'avait pu r\'e9duire, il le laissait du moins op\'e9
+rer tranquillement sur ces territoires situ\'e9s au-del\'e0 des fronti\'e8res chinoises, o\'f9 Lao-Shen, r\'e9sign\'e9 \'e0 un r\'f4le plus modeste, faisait le m\'e9tier d'\'e9cumeur de grands chemins\~!
+\par
+\par Ah\~! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait\~! Celui-l\'e0 serait sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'\'e9tait pas pour inqui\'e9ter sa conscience\~!
+\par
+\par Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de tr\'e8s complets renseignements sur le Ta\'ef-ping, et apprirent qu'il avait \'e9t\'e9 signal\'e9 derni\'e8rement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de L\'e9ao-Tong. C'est donc l\'e0 qu'ils r\'e9
+solurent de se rendre sans plus tarder.
+\par
+\par Tout d'abord, L\'e9-ou fut inform\'e9e de ce qui venait de se passer. Ses angoisses redoubl\'e8rent\~! Des larmes noy\'e8rent ses beaux yeux. Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir\~! Ne courrait-il pas au-devant d'un in\'e9vitable danger\~
+? Ne valait-il pas mieux attendre, s'\'e9loigner, quitter le C\'e9leste Empire, au besoin, se r\'e9fugier dans quelque partie du monde o\'f9 ce farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre\~?
+\par
+\par Mais Kin-Fo fit comprendre \'e0 la jeune femme que, de vivre sous cette incessante menace, \'e0 la merci d'un pareil coquin, \'e0 qui sa mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la perspective\~! Non\~
+! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo et ses fid\'e8les acolytes partiraient le jour m\'eame, ils arriveraient jusqu'au Ta\'ef-ping, ils rach\'e8teraient \'e0 prix d'or la d\'e9plorable lettre, et ils seraient de retour \'e0 P\'e9king avant m
+\'eame que le d\'e9cret d'interdiction e\'fbt \'e9t\'e9 lev\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8re petite s\'9cur, dit Kin-Fo, j'en suis \'e0 moins regretter, maintenant, que notre mariage ait \'e9t\'e9 remis de quelques jours\~! S'il \'e9tait fait, quelle situation pour vous\~!
+\par
+\par \endash S'il \'e9tait fait, r\'e9pondit L\'e9-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais\~!
+\par
+\par \endash Non\~! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer \'e0 un seul p\'e9ril\~!\'85 Adieu, L\'e9-ou, adieu\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir.
+\par
+\par Le jour m\'eame, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient P\'e9king et se rendaient \'e0 Tong-Tch\'e9ou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+\par
+\par Ce qui avait \'e9t\'e9 d\'e9cid\'e9, le voici\~: Le voyage par terre, \'e0 travers une province peu s\'fbre, offrait des difficult\'e9s tr\'e8s s\'e9rieuses.
+\par
+\par S'il ne s'\'e9tait agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumul\'e9s sur ce parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'\'e9tait pas dans le Nord, c'\'e9
+tait dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et s\'e9curit\'e9. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+\par
+\par Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning\~?
+\par
+\par C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tch\'e9ou.
+\par
+\par En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans rel\'e2che. Un b\'e2timent, en charge pour Fou-Ning, attendait \'e0 l'embouchure du Pe\'ef-ho.
+\par
+\par Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu'\'e0 son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose \'e0 faire.
+\par
+\par Craig et Fry ne demand\'e8rent qu'une heure pour leurs pr\'e9paratifs, et, cette heure, ils l'employ\'e8rent \'e0 acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de li\'e8ge jusqu'aux insubmersibles v\'ea
+tements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir \'e0 payer de surprimes, puisqu'il avait assur\'e9 tous les risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout pr\'e9
+voir, et, en effet, tout fut pr\'e9vu.
+\par
+\par Donc, le 26 juin, \'e0 midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le Pe\'ef-tang, et descendaient le cours du Pe\'ef-ho. Les sinuosit\'e9s de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est pr\'e9cis\'e9
+ment le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tch\'e9ou \'e0 son embouchure\~; mais il est canalis\'e9, et navigable, par cons\'e9quent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il consid\'e9
+rable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque parall\'e8lement \'e0 lui.
+\par
+\par Le Pe\'ef-tang descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jaun\'e2tres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au-del\'e0 de Tong-Tch\'e9
+ou fut bient\'f4t d\'e9pass\'e9e et disparut \'e0 l'angle d'un tournant assez brusque.
+\par
+\par A cette hauteur, le Pe\'ef-ho n'\'e9tait pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, l\'e0 le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez bois\'e9, que coupaient des vergers et des haies vives.
+\par
+\par Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, H\'e9-Si-Vou, Nane-Tsa\'eb, Yang-Tsoune, o\'f9 les mar\'e9es se font encore sentir.
+\par
+\par Tien-Tsin se montra bient\'f4t. L\'e0, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui r\'e9unit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires dont le port est encombr\'e9
+. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et co\'fbta \'e0 plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en r\'e9sulter. De l\'e0
+ une confusion, un embarras de bateaux en d\'e9rive, qui aurait donn\'e9 fort \'e0 faire aux ma\'eetres de port, s'il y avait eu des ma\'eetres de port \'e0 Tien-Tsin.
+\par
+\par Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus s\'e9v\'e8res que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez.
+\par
+\par Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement e\'fbt \'e9t\'e9 facile, si l'on avait pu le pr\'e9venir, mais bien de Lao-Shen, ce Ta\'ef
+-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait \'e0 lui, on aurait pu se croire en s\'fbret\'e9, mais qui prouvait qu'il ne s'\'e9tait pas d\'e9j\'e0 mis en route pour rejoindre sa victime\~
+! Et alors comment l'\'e9viter, comment le pr\'e9venir\~? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du Pe\'ef-tang\~! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus\~!
+\par
+\par Si Kin-Fo, Craig et Fry \'e9taient tr\'e8s s\'e9rieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'\'eatre horriblement anxieux. La seule pens\'e9e d'aller sur mer lui faisait d\'e9j\'e0 mal au c\'9cur. Il p\'e2lissait \'e0 mesure que le Pe\'ef
+-tang se rapprochait du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li. Son nez se pin\'e7ait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.
+\par
+\par Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait \'e0 supporter les courtes lames d'une \'e9troite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus fr\'e9quents\~!
+\par
+\par \'ab\~Vous n'avez jamais navigu\'e9\~? lui demanda Craig.
+\par
+\par \endash Jamais\~!
+\par
+\par \endash Cela ne va pas\~? lui demanda Fry.
+\par
+\par \endash Non\~!
+\par
+\par \endash Je vous engage \'e0 redresser la t\'eate, ajouta Craig.
+\par
+\par \endash La t\'eate\~?\'85
+\par
+\par \endash Et \'e0 ne pas ouvrir la bouche\'85. ajouta Fry..
+\par
+\par \endash La bouche\~?\'85\~\'bb
+\par
+\par L\'e0-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jet\'e9 sur le fleuve, tr\'e8s \'e9largi d\'e9j\'e0, ce regard m\'e9lancolique des personnes pr\'e9destin\'e9es
+\'e0 l'\'e9preuve, un peu ridicule, du mal de mer.
+\par
+\par Le paysage s'\'e9tait alors modifi\'e9 dans cette vall\'e9e que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge sur\'e9lev\'e9e, avec la rive gauche, dont la longue gr\'e8ve \'e9cumait sous un l\'e9ger ressac. Au-del\'e0 s'\'e9
+tendaient de vastes champs de sorgho, de ma\'efs, de bl\'e9, de millet.
+\par
+\par Ainsi que dans toute la Chine \endash une m\'e8re de famille qui a tant de millions d'enfants \'e0 nourrir \endash il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui f\'fbt n\'e9glig\'e9e.
+\par
+\par Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et r\'e9pandaient l'eau \'e0 profusion. \'c7\'e0 et l\'e0, aupr\'e8s des villages en torchis jaun\'e2tre, se dressaient quelques bouquets d'ar
+bres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point d\'e9par\'e9 une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux p\'eacheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de p\'ea
+che. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur ma\'eetre, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, gr\'e2ce \'e0 un anneau qui leur \'e9tranglait \'e0 demi le cou.
+\par
+\par Puis c'\'e9taient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des \'e9perviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.
+\par
+\par Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant d\'e9serte, le mouvement maritime du P\'e9\'ef-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute esp\'e8ce \'e0 remonter ou descendre son cours\~! Jonques de guerre avec l
+eur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe tr\'e8s concave de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, man\'9cuvr\'e9es par un double \'e9tage d'avirons ou par des aubes mues \'e0 main d'homme\~; jonques de douanes \'e0 deux m\'e2ts, \'e0
+ voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et orn\'e9es en poupe et en proue de t\'eates ou de queues de fantastiques chim\'e8res\~; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, charg\'e9es des plus pr\'e9
+cieux produits du C\'e9leste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines\~; jonques de voyageurs, marchant \'e0 l'aviron ou \'e0 la cordelle, suivant les heures de la mar\'e9e, et faites pour les gens qui ont du temps
+\'e0 perdre\~; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui remorquent leurs canots\~; sampans de toutes formes, voil\'e9s de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirig\'e9s par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, m\'e9
+ritent bien leur nom, qui signifie\~: trois planches\~; enfin, trains de bois, v\'e9ritables villages flottants, avec cabanes, vergers plant\'e9s d'arbres, sem\'e9s de l\'e9gumes, immenses radeaux, faits avec quelque for\'eat de la Mantchourie, que les b
+\'fbcherons ont abattue tout enti\'e8re\~!
+\par
+\par Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, \'e0 l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours \'e0 briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se m\'ea
+lant \'e0 celles du steamboat. Le soir arrivait, pr\'e9c\'e9d\'e9 du cr\'e9puscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bient\'f4t, une succession de dunes blanches, sym\'e9triquement dispos\'e9es et d'un dessin uniforme, s'estomp\'e8
+rent dans la p\'e9nombre. C'\'e9taient des \'ab\~mulons\~\'bb de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+\par
+\par L\'e0 s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Pe\'ef-ho, \'ab\~triste paysage, dit M.\~de\~Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussi\'e8re et tout cendre\~\'bb.
+\par
+\par Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Pe\'ef-tang arrivait au port de Takou, presque \'e0 la bouche du fleuve.
+\par
+\par En cet endroit, sur les deux rives, s'\'e9l\'e8vent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruin\'e9s, qui furent pris par l'arm\'e9e anglo-fran\'e7aise, en 186o. L\'e0 s'\'e9tait faite la glorieuse attaque du g\'e9n\'e9ral Collineau, le 24 ao\'fb
+t de la m\'eame ann\'e9e\~; l\'e0, les canonni\'e8res avaient forc\'e9 l'entr\'e9e du fleuve\~; l\'e0, s'\'e9tend une \'e9troite bande de territoire, \'e0 peine occup\'e9e, qui porte le nom de concession fran\'e7aise\~; l\'e0
+, se voit encore le monument fun\'e9raire sous lequel sont couch\'e9s les officiers et les soldats morts dans ces combats m\'e9morables.
+\par
+\par Le Pe\'ef-tang ne devait pas d\'e9passer la barre. Tous les passagers durent donc d\'e9barquer \'e0 Takou. C'est une ville assez importante d\'e9j\'e0, dont le d\'e9veloppement sera consid\'e9rable, si les mandarins laissent jamais \'e9
+tablir une voie ferr\'e9e qui la relie \'e0 Tien-Tsin.
+\par
+\par Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre \'e0 la voile le jour m\'eame. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure \'e0 perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure apr\'e8s, ils \'e9taient \'e0 bord de la Sam-Yep.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017899}XVII\line DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE{\*\bkmkend _Toc98017899}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Huit jours auparavant, un navire am\'e9ricain \'e9tait, venu mouiller au port de Takou. Fr\'e9t\'e9 par la sixi\'e8me compagnie ch\'eeno-californienne, il avait
+\'e9t\'e9 charg\'e9 au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est install\'e9e dans le cimeti\'e8re de Laurel-Hill, de San Francisco.
+\par
+\par C'est l\'e0 que les C\'e9lestials, morts en Am\'e9rique, attendent le jour du rapatriement, fid\'e8les \'e0 leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale.
+\par
+\par Ce b\'e2timent, \'e0 destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation \'e9crite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient \'eatre d\'e9barqu\'e9s \'e0 Takou pour \'eatre r\'e9exp\'e9di\'e9
+s aux provinces du nord.
+\par
+\par Le transbordement de cette partie de la cargaison s'\'e9tait fait du navire am\'e9ricain au navire chinois, et, ce matin m\'eame, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+\par
+\par C'\'e9tait sur ce b\'e2timent que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute\~; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de L\'e9
+ao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une travers\'e9e de deux ou trois jours au plus, et tr\'e8s facile \'e0 cette \'e9poque de l'ann\'e9e.
+\par
+\par La Sam-Yep \'e9tait une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux.
+\par
+\par Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du C\'e9leste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de
+la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus pr\'e8s, parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des b\'e2timents plus fins de lignes. Le safran de leur \'e9norme gouvernail est perc\'e9
+ de trous, syst\'e8me tr\'e8s pr\'e9conis\'e9 en Chine, dont l'effet parait assez contestable.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite m\'eame une de ces jonques, qui, nolis\'e9e par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine am\'e9ricain, apporter \'e0
+ San Francisco une cargaison de th\'e9 et de porcelaines. Il est donc prouv\'e9 que ces b\'e2timents peuvent bien tenir la mer, et les hommes comp\'e9tents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents.
+\par
+\par La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, rappelait par son gabarit la forme des coques europ\'e9ennes. Ni clou\'e9e ni chevill\'e9e, faite de bambous cousus, calfat\'e9e d'\'e9toupe et de r\'e9
+sine du Cambodje, elle \'e9tait si \'e9tanche, qu'elle ne poss\'e9dait pas m\'eame de pompe de cale. Sa l\'e9g\'e8ret\'e9 la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de li\'e8ge. Une ancre, fabriqu\'e9e d'un bois tr\'e8s dur, un gr\'e9
+ement en fibres de palmier, d'une flexibilit\'e9 remarquable, des voiles souples, qui se man\'9cuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant \'e0 la fa\'e7on d'un \'e9ventail, deux m\'e2ts dispos\'e9s comme le grand m\'e2t et le m\'e2
+t de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle \'e9tait cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareill\'e9e pour les besoins du petit cabotage.
+\par
+\par Certes, personne, \'e0 voir la Sam-Yep, n'e\'fbt devin\'e9 que ses affr\'e9teurs l'avaient transform\'e9e, cette fois, en un \'e9norme corbillard.
+\par
+\par En effet, aux caisses de th\'e9, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'\'e9tait substitu\'e9e la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arri
+\'e8re se balan\'e7aient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros \'9cil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses m\'e2ts, la brise d\'e9roulait l'\'e9clatante \'e9
+tamine du pavillon chinois.
+\par
+\par Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui r\'e9fl\'e9chissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infest\'e9es de pirates\~! Tout cet ensemble \'e9tait gai, pimpant, agr\'e9
+able au regard. Apr\'e8s tout, n'\'e9tait-ce pas un rapatriement qu'op\'e9rait la Sam-Yep, \endash un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits\~!
+\par
+\par Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient \'e9prouver la moindre r\'e9pugnance \'e0 naviguer dans ces conditions. Ils \'e9taient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables \'e0 leurs compatriotes am\'e9ricains, qui n'aiment pas \'e0
+ transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute pr\'e9f\'e9r\'e9 tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.
+\par
+\par Un capitaine et six hommes, composant l'\'e9quipage de la jonque, suffisaient aux man\'9cuvres tr\'e8s simples de la voilure. La boussole, dit-on, \'e0 \'e9t\'e9 invent\'e9
+e en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.
+\par
+\par Ce capitaine Yin, un petit homme \'e0 figure riante, vif et loquace, \'e9tait la d\'e9monstration vivante de cet insoluble probl\'e8me du mouvement perp\'e9
+tuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derri\'e8
+re ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait\~; mais, en somme, bon marin, tr\'e8s pratique de ces c\'f4tes, et man\'9cuvrant sa jonque comme s'il l'e\'fbt tenue entre les doigts. Le haut p
+rix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'\'e9tait pas pour alt\'e9rer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante ta\'ebls pour une travers\'e9
+e de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, embo\'eet\'e9s dans la cale\~!
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry avaient \'e9t\'e9 log\'e9s, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arri\'e8re, Soun dans celui de l'avant.
+\par
+\par Les deux agents, toujours en d\'e9fiance, s'\'e9taient livr\'e9s \'e0 un minutieux examen de l'\'e9quipage et du capitaine. Ils ne trouv\'e8rent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient \'ea
+tre d'accord avec Lao-Shen, c'\'e9tait hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque \'e0 la disposition de leur client, et comment le hasard e\'fbt-il \'e9t\'e9 le complice du trop fameux Ta\'ef-ping\~! La travers\'e9
+e, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inqui\'e9tudes. Aussi laiss\'e8rent-ils Kin-Fo plus \'e0 lui-m\'eame.
+\par
+\par Celui-ci, du reste, n'en fut pas f\'e2ch\'e9. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna \'e0 \'ab\~philosopher\~\'bb tout \'e0 son aise.
+\par
+\par Pauvre homme, qui n'avait pas su appr\'e9cier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Ha\'ef, et que le travail aurait pu transformer\~! Qu'il rentr\'e2
+t dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la le\'e7on lui aurait profit\'e9, si le fou serait devenu sage\~!
+\par
+\par Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restitu\'e9e\~? Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix \'e0 sa restitution. Ce ne pouvait \'eatre pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent\~! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point \'ea
+tre surpris\~! Grosse difficult\'e9. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo\~; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De l\'e0, danger tr\'e8s s\'e9rieux, d\'e8s que le client de Craig-Fry aurait d\'e9barqu\'e9
+ dans la province qu'exploitait le Ta\'ef-ping. Tout \'e9tait donc l\'e0\~: le pr\'e9venir. Tr\'e8s \'e9videmment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui \'e9
+pargnerait un voyage \'e0 Shang-Ha\'ef et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui n'auraient peut-\'eatre pas \'e9t\'e9 sans danger pour lui, quelle que f\'fbt la longanimit\'e9 du gouvernement \'e0 son \'e9gard.
+\par
+\par Ainsi songeait le bien m\'e9tamorphos\'e9 Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de P\'e9king prenait une grande place dans ses projets d'avenir\~!
+\par
+\par Pendant ce temps, \'e0 quoi r\'e9fl\'e9chissait Soun\~?
+\par
+\par Soun ne r\'e9fl\'e9chissait pas. Soun restait \'e9tendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinit\'e9s malfaisantes du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li. Il ne parvenait \'e0 rassembler quelques id\'e9es que pour maudire, et son ma\'ee
+tre, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen\~! Son c\'9cur \'e9tait stupide\~! Ai ai ya\~! ses id\'e9es stupides, ses sentiments stupides\~! Il ne pensait plus ni au th\'e9 ni au riz\~! Ai ai ya\~! Quel vent l'avait pouss\'e9 l\'e0, par erreur\~
+! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer\~! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas \'eatre l\'e0\~! Il aimerait mieux se raser la t\'eate, se faire bonze\~
+! Un chien jaune\~! c'\'e9tait un chien jaune, qui lui d\'e9vorait le foie et les entrailles\~! Ai ai ya\~!
+\par
+\par Cependant, sous la pouss\'e9e d'un joli vent du sud, la Sam-Yep longeait \'e0 trois ou quatre milles les basses gr\'e8ves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, \'e0
+ l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit o\'f9 les arm\'e9es europ\'e9ennes op\'e9r\'e8rent leur d\'e9barquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Ha\'ef-V\'e9-Ts\'e9.
+\par
+\par Cette partie du golfe commen\'e7ait \'e0 devenir d\'e9serte. Le mouvement maritime, assez important \'e0 l'estuaire du Pe\'ef-ho, ne rayonnait pas \'e0 vingt milles au-del\'e0
+. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de p\'eache, exploitant les eaux poissonneuses de la c\'f4te et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel \'e9tait l'aspect de cette portion de mer.
+
+\par
+\par Craig et Fry observ\'e8rent que les bateaux p\'eacheurs, m\'eame ceux dont la capacit\'e9 ne d\'e9passait pas cinq ou six tonneaux, \'e9taient arm\'e9s d'un ou deux petits canons.
+\par
+\par A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci r\'e9pondit, en se frottant les mains\~: \'ab\~Il faut bien faire peur aux pirates\~!
+\par
+\par \endash Des pirates dans cette partie du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li\~! s'\'e9cria Craig, non sans quelque surprise.
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~! r\'e9pondit Yin. Ici comme partout\~! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine\~!\~\'bb
+\par
+\par Et le digne capitaine riait en montrant la double rang\'e9e de ses dents \'e9clatantes.
+\par
+\par \'ab\~Vous ne semblez pas trop les redouter\~? lui fit observer Fry.
+\par
+\par \endash N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent haut, quand on les approche de trop pr\'e8s\~!
+\par
+\par \endash Sont-elles charg\'e9es\~? demanda Craig.
+\par
+\par \endash Ordinairement.
+\par
+\par \endash Et maintenant\~?\'85
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Pourquoi\~? demanda Fry.
+\par
+\par \endash Parce que je n'ai pas de poudre \'e0 bord, r\'e9pondit tranquillement le capitaine Yin.
+\par
+\par \endash Alors, \'e0 quoi bon des caronades\~? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash A quoi bon\~! s'\'e9cria le capitaine. Eh\~! pour d\'e9fendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bond\'e9e jusqu'aux \'e9coutilles de th\'e9 ou d'opium\~! Mais, aujourd'hui, avec son chargement\~!\'85
+\par
+\par \endash Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'\'eatre attaqu\'e9e\~?
+\par
+\par \endash Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens\~? r\'e9pondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Mais oui, dit Fry.
+\par
+\par \endash Vous n'avez seulement pas de pacotille \'e0 bord\~!
+\par
+\par \endash Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particuli\'e8res pour ne point d\'e9sirer leur visite\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, soyez sans inqui\'e9tude\~! r\'e9pondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse \'e0 notre jonque\~!
+\par
+\par \endash Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Parce qu'ils sauront d'avance \'e0 quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, d\'e8s qu'ils l'auront en vue.\~\'bb
+\par
+\par Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise d\'e9ployait \'e0 mi-m\'e2t de la jonque.
+\par
+\par \'ab\~Pavillon blanc en berne\~! Pavillon de deuil\~! Ces braves gens ne se d\'e9rangeraient pas pour piller un chargement de cercueils\~!
+\par
+\par \endash Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir \'e0 bord v\'e9rifier\'85
+\par
+\par \endash S'ils viennent, nous les recevrons, r\'e9pondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus\~!\~\'bb
+\par
+\par Craig-Fry n'insist\'e8rent pas, mais ils partageaient m\'e9diocrement l'inalt\'e9rable qui\'e9tude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, m\'eame sur lest, offrait assez de profit aux \'ab\~braves gens\~\'bb
+ dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se r\'e9signer et esp\'e9rer que la travers\'e9e s'accomplirait heureusement.
+\par
+\par D'ailleurs, le capitaine n'avait rien n\'e9glig\'e9 pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait \'e9t\'e9 sacrifi\'e9 en l'honneur des divinit\'e9s de la mer. Au m\'e2
+t de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinac\'e9. Quelques gouttes de son sang, r\'e9pandues sur le pont, une petite coupe de vin, jet\'e9e pardessus le bord, avaient compl\'e9t\'e9 ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacr\'e9
+e, que pouvait craindre la jonque Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin\~?
+\par
+\par On doit croire, cependant, que les capricieuses divinit\'e9s n'\'e9taient pas satisfaites. Soit que le coq f\'fbt trop maigre, soit que le vin n'e\'fbt pas \'e9t\'e9 puis\'e9
+ aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire pr\'e9voir, pendant cette journ\'e9e, nette, claire, bien balay\'e9
+e par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se pr\'e9parait quelque \'ab\~coup de chien\~\'bb.
+\par
+\par Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait \'e0 doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est. Au-del\'e0, elle n'aurait plus qu'\'e0 courir grand largue, allure tr\'e8s favorable \'e0
+ sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop pr\'e9sumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning.
+\par
+\par Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait f\'e9roce chez Soun. Quant \'e0 Fry-Craig, ils faisaient cette remarque\~: c'est que si dans trois jours leur client avait retir\'e9
+ des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait \'e0 l'instant m\'eame o\'f9 la Centenaire n'aurait plus \'e0 s'inqui\'e9ter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, \'e0 minuit, puisqu'il n'avait op\'e9
+r\'e9 qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph.
+\par
+\par Et alors\~: \'ab\~All\'85. dit Fry.
+\par
+\par \endash Right\~!\~\'bb ajouta Craig.
+\par
+\par Vers le soir, au moment o\'f9 la jonque arrivait \'e0 l'entr\'e9e du golfe de L\'e9ao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est\~; puis, passant par le nord, deux heures apr\'e8s, il soufflait du nord-ouest.
+\par
+\par Si le capitaine Yin avait eu un barom\'e8tre \'e0 bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre \'e0 cinq millim\'e8tres presque subitement. Or, cette rapide rar\'e9faction de l'air pr\'e9sageait un typhon peu \'e9loign
+\'e9, dont le mouvement all\'e9geait d\'e9j\'e0 les couches atmosph\'e9riques. D'autre part, si le capitaine Yin e\'fbt connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Am\'e9ricain Maury, il aurait essay\'e9 de changer s
+a direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse hors du centre d'attraction de la temp\'eate tournante.
+\par
+\par Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du barom\'e8tre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifi\'e9 un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre \'e0 l'abri de toute \'e9ventualit\'e9\~?
+\par
+\par N\'e9anmoins, c'\'e9tait un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il man\'9cuvra comme l'aurait pu faire un capitaine europ\'e9en Ce typhon n'\'e9tait qu'un petit cyclone, dou\'e9 par cons\'e9
+quent d'une tr\'e8s grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui d\'e9passait cent kilom\'e8tres \'e0 l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, \'e0 courir ainsi, la jonque s'\'e9
+levait d'une c\'f4te qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se f\'fbt immanquablement perdue en peu de temps.
+\par
+\par A onze heures du soir, la temp\'eate atteignit son maximum d'intensit\'e9. Le capitaine Yin, bien second\'e9 par son \'e9quipage, man\'9cuvrait en v\'e9ritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gard\'e9
+ tout son sang-froid. Sa main, solidement fix\'e9e \'e0 la barre, dirigeait le l\'e9ger navire, qui s'\'e9levait \'e0 la lame comme une mauve.
+\par
+\par Kin-Fo avait quitt\'e9 le rouffle de l'arri\'e8re. Accroch\'e9 au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, d\'e9loquet\'e9s par l'ouragan, qui tra\'ee
+naient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'\'e9
+tonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la s\'e9rie d'\'e9motions que lui r\'e9servait la malchance, acharn\'e9e contre sa personne. Une travers\'e9e de soixante heures, sans temp\'eate, en plein \'e9t\'e9, c'\'e9
+tait bon pour les heureux du jour, et il n'\'e9tait plus de ces heureux- l\'e0\~!
+\par
+\par Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus \'e0 se pr\'e9occuper des int\'e9r\'ea
+ts de la Centenaire. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'\'e0 faire leur devoir. P\'e9rir, bien\~! Avec Kin-Fo, soit\~! mais apr\'e8s le 30 juin, minuit\~! Sauver un million, voil\'e0 ce que voulaient Craig-Fry\~! Voil\'e0
+ ce que pensaient Fry-Craig\~!
+\par
+\par Quant \'e0 Soun, il ne se doutait pas que la jonque f\'fbt en perdition, ou plut\'f4t, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide \'e9l\'e9ment, m\'eame par le plus beau temps du monde. Ah\~
+! les passagers de la cale n'\'e9taient pas \'e0 plaindre\~! Ai ai ya\~! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage\~! Ai ai ya\~! Et l'infortun\'e9 Soun se demandait si, \'e0 leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer\~!
+\par
+\par Pendant trois heures, la jonque fut extr\'eamement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer e\'fbt d\'e9ferl\'e9 sur le pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant \'e0
+ la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouett\'e9es par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant \'e0 estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas pr\'e9tendre.
+\par
+\par Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosph\'e9rique, qui couvrait une aire de cent kilom\'e8tres. L\'e0 se trouvait un espace de deux \'e0 trois milles, mer calme, vent \'e0
+ peine sensible. C'\'e9tait comme un lac paisible au milieu d'un oc\'e9an d\'e9mont\'e9.
+\par
+\par Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait pouss\'e9e l\'e0, \'e0 sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient \'e0 s'apaiser autour de ce petit lac central.
+\par
+\par Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep e\'fbt vainement cherch\'e9 quelque terre \'e0 l'horizon. Plus une c\'f4te en vue.
+\par
+\par Les eaux du golfe, recul\'e9es jusqu'\'e0 la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017900}XVIII\line O\'d9 CRAIG ET FRY, POUSS\'c9S PAR LA CURIOSIT\'c9, VISITENT LA CALE DE LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb
+{\*\bkmkend _Toc98017900}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~O\'f9 sommes-nous, capitaine Yin\~? demanda Kin-Fo lorsque tout p\'e9ril fut pass\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne puis le savoir au juste, r\'e9pondit le capitaine, dont la figure \'e9tait redevenue joviale.
+\par
+\par \endash Dans le golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li\~?
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash Ou dans le golfe de L\'e9ao-Tong\~?
+\par
+\par \endash Cela est possible.
+\par
+\par \endash Mais o\'f9 aborderons-nous\~?
+\par
+\par \endash O\'f9 le vent nous poussera\~!
+\par
+\par \endash Et quand\~?
+\par
+\par \endash Il m'est impossible de le dire.
+\par
+\par \endash Un vrai Chinois est toujours orient\'e9, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton tr\'e8s \'e0 la mode dans l'Empire du Milieu.
+\par
+\par \endash Sur terre, oui\~! r\'e9pondit le capitaine Yin. Sur mer, non\~!\~\'bb
+\par
+\par Et sa bouche de se fendre jusqu'\'e0 ses oreilles.
+\par
+\par \'ab\~Il n'y a pas mati\'e8re \'e0 rire, dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Ni \'e0 pleurer\~\'bb, r\'e9pliqua le capitaine.
+\par
+\par La v\'e9rit\'e9 est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il \'e9tait impossible au capitaine Yin de dire o\'f9 se trouvait la Sam-Yep. Sa direction pendant la temp\'eate tournante, comment l'e\'fbt-il relev\'e9
+e, sans boussole et sous l'action d'un vent dispers\'e9 sur les trois quarts du compas\~? La jonque, ses voiles serr\'e9es \'e9chappant presque enti\'e8rement \'e0 l'influence du gouvernail, avait \'e9t\'e9 le jouet de l'ouragan.
+\par
+\par Ce n'\'e9tait donc pas sans raison que les r\'e9ponses du capitaine avaient \'e9t\'e9 si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialit\'e9.
+\par
+\par Cependant, tout compte fait, qu'elle e\'fbt \'e9t\'e9 entra\'een\'e9e dans le golfe de L\'e9ao-Tong ou rejet\'e9e dans le golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li, la Sam-Yep ne pouvait h\'e9siter \'e0 mettre le cap au nord-ouest. La terre devait n\'e9cessairement se
+trouver dans cette direction. Question de distance, voil\'e0 tout.
+\par
+\par Le capitaine Yin e\'fbt donc hiss\'e9 ses voiles et march\'e9 dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif \'e9clat, si cette man\'9cuvre e\'fbt \'e9t\'e9 possible en ce moment.
+\par
+\par Elle ne l'\'e9tait pas.
+\par
+\par En effet, calme plat apr\'e8s le typhon, pas un courant dans les couches atmosph\'e9riques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, \'e0 peine gonfl\'e9
+e par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'\'e9levait et s'abaissait sous une force r\'e9guli\'e8re, qui ne la d\'e9pla\'e7
+ait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profond\'e9ment troubl\'e9, pendant la nuit, semblait maintenant impropre \'e0 une lutte des \'e9l\'e9ments. C'\'e9tait un de ces calmes \'ab\~blancs\~\'bb, dont la dur\'e9e \'e9chappe \'e0
+ toute appr\'e9ciation.
+\par
+\par \'ab\~Tr\'e8s bien\~! se dit Kin-Fo. Apr\'e8s la temp\'eate, qui nous a entra\'een\'e9s au large, le d\'e9faut de vent qui nous emp\'eache de revenir vers la terre\~!\~\'bb
+\par
+\par Puis, s'adressant au capitaine\~: \'ab\~Que peut durer ce calme\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Dans cette saison, monsieur\~! Eh\~! qui pourrait le savoir\~? r\'e9pondit le capitaine.
+\par
+\par \endash Des heures ou des jours\~?
+\par
+\par \endash Des jours ou des semaines\~! r\'e9pliqua Yin avec un sourire de parfaite r\'e9signation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+\par
+\par \endash Des semaines\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines\~!
+\par
+\par \endash Il le faudra bien, \'e0 moins que nous ne tra\'eenions notre jonque \'e0 la remorque\~!
+\par
+\par \endash Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise id\'e9e de prendre passage \'e0 son bord\~!
+\par
+\par \endash Monsieur, r\'e9pondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils\~?
+\par
+\par \endash Donnez\~!
+\par
+\par \endash Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, apr\'e8s toute une nuit pass\'e9e sur le pont.
+\par
+\par \endash Et le second\~? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exasp\'e9rait autant que le calme de la mer.
+\par
+\par \endash Le second\~? r\'e9pondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-l\'e0 ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.\~\'bb
+\par
+\par Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'\'e9quipage \'e9tendus sur le pont.
+\par
+\par Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant \'e0 l'arri\'e8re, les bras crois\'e9s, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard \'e0 cette morne immensit\'e9, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+\'e9paules, et rentra dans le rouffle, sans avoir m\'eame adress\'e9 la parole \'e0 Fry-Craig.
+\par
+\par Les deux agents, cependant, \'e9taient l\'e0, appuy\'e9s sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les r\'e9ponses du capitaine, mais sans prendre part \'e0
+ la conversation. A quoi leur e\'fbt servi de s'y m\'ealer, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur\~?
+\par
+\par En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en s\'e9curit\'e9. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger \'e0 bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux\~?
+\par
+\par En outre, le terme apr\'e8s lequel leur responsabilit\'e9 serait d\'e9gag\'e9e approchait. Quarante heures encore, et toute l'arm\'e9e des Ta\'ef-ping se serait ru\'e9e sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqu\'e9 un cheveu pour le d
+\'e9fendre. Tr\'e8s pratiques, ces Am\'e9ricains\~! D\'e9vou\'e9s \'e0 Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars\~! Absolument indiff\'e9rents \'e0 ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sap\'e8que\~!
+\par
+\par Craig et Fry, ayant ainsi raisonn\'e9, d\'e9jeun\'e8rent de fort bon app\'e9tit. Leurs provisions \'e9taient d'excellente qualit\'e9. Ils mang\'e8rent du m\'eame plat, \'e0 la m\'eame assiette, la m\'eame quantit\'e9 de bouch\'e9
+es de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le m\'eame nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, \'e0 la sant\'e9 de l'honorable William J. Bidulph. Ils fum\'e8rent la m\'eame demi-douzaine de cigares, et prouv\'e8
+rent une fois de plus qu'on peut \'eatre \'ab\~Siamois\~\'bb de go\'fbts et d'habitudes, si on ne l'est pas de naissance.
+\par
+\par Braves Yankees, qui croyaient \'eatre au bout de leurs peines\~!
+\par
+\par La journ\'e9e s'\'e9coula sans incidents, sans accidents.
+\par
+\par Toujours m\'eame calme de l'atmosph\'e8re, m\'eame aspect \'ab\~flou\~\'bb du ciel. Rien qui fit pr\'e9voir un changement dans l'\'e9tat m\'e9t\'e9orologique. Les eaux de la mer s'\'e9taient immobilis\'e9es comme celles d'un lac.
+\par
+\par Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant, semblable \'e0 un homme ivre, bien que de sa vie il n'e\'fbt jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 violette au d\'e9but, puis indigo, puis bleue, puis verte, sa face, maintenant, tendait \'e0 redevenir jaune.
+\par
+\par Une fois \'e0 terre, lorsqu'elle serait orang\'e9e, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de col\'e8re la rendrait rouge, elle aurait pass\'e9 successivement et dans leur ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.
+\par
+\par Soun se tra\'eena vers les deux agents, les yeux \'e0 demi ferm\'e9s, sans oser regarder au-del\'e0 des bastingages de la Sam-Yep.
+\par
+\par \'ab\~Arriv\'e9s\~?\'85 demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Arrivons\~?\'85
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Ai ai ya\~!\~\'bb fit Soun.
+\par
+\par Et, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla s'\'e9tendre au pied du grand m\'e2t, agit\'e9 de soubresauts convulsifs, qui remuaient sa natte \'e9court\'e9e comme une petite queue de chien.
+\par
+\par Cependant, et d'apr\'e8s les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont avaient \'e9t\'e9 ouverts, afin d'a\'e9rer la cale.
+\par
+\par Bonne pr\'e9caution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidit\'e9 que deux ou trois lames, embarqu\'e9es pendant le typhon, avaient introduite \'e0 l'int\'e9rieur de la jonque.
+\par
+\par Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'\'e9taient arr\'eat\'e9s plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosit\'e9 les poussa bient\'f4t \'e0 visiter cette cale fun\'e9raire.
+\par
+\par Ils descendirent donc par l'\'e9pontille entaill\'e9e, qui y donnait acc\'e8s.
+\par
+\par Le soleil dessinait alors un grand trap\'e8ze de lumi\'e8re \'e0 l'aplomb m\'eame du grand panneau\~; mais la partie avant et arri\'e8re de la cale restait dans une obscurit\'e9 profonde.
+\par
+\par Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bient\'f4t \'e0 ces t\'e9n\'e8bres, et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison sp\'e9ciale de la Sam-Yep.
+\par
+\par La cale n'\'e9tait point divis\'e9e, ainsi que cela se fait dans la plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait donc libre de bout en bout\~; enti\'e8rement r\'e9serv\'e9e au chargement, quel qu'il f\'fb
+t, car les rouffles du pont suffisaient au logement de l'\'e9quipage.
+\par
+\par De chaque c\'f4t\'e9 de cette cale, propre comme l'antichambre d'un c\'e9notaphe, s'\'e9tageaient les soixante-quinze cercueils \'e0 destination de Fou-Ning. Solidement arrim\'e9s, ils ne pouvaient ni se d\'e9
+placer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune fa\'e7on la s\'e9curit\'e9 de la Jonque.
+\par
+\par Une coursive, laiss\'e9e libre entre la double rang\'e9e de bi\'e8res, permettait d'aller d'une extr\'e9mit\'e9 \'e0 l'autre de la cale, tant\'f4t en pleine lumi\'e8re \'e0 l'ouvert des deux panneaux, tant\'f4t dans une obscurit\'e9 relative.
+\par
+\par Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent \'e9t\'e9 dans un mausol\'e9e, s'engag\'e8rent \'e0 travers cette coursive.
+\par
+\par Ils regardaient, non sans quelque curiosit\'e9.
+\par
+\par L\'e0 \'e9taient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns riches, les autres pauvres. De ces \'e9migrants, que les n\'e9cessit\'e9s de la vie avaient entra\'een\'e9s au-del\'e0 du Pacifique, ceux-l\'e0
+ avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la N\'e9vada ou du Colorado, en petit nombre, h\'e9las\~! Les autres, arriv\'e9s mis\'e9rables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays natal, \'e9
+gaux dans la mort. Une dizaine de bi\'e8res en bois pr\'e9cieux, orn\'e9es avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches, grossi\'e8rement ajust\'e9es et peintes en jaune, telle \'e9
+tait la cargaison du navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire en passant\~
+: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement \'e9tiquet\'e9, serait exp\'e9di\'e9 \'e0
+ son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des champs, \'e0 la surface des plaines, l'heure de la s\'e9pulture d\'e9finitive.
+\par
+\par \'ab\~Bien compris\~! dit Fry.
+\par
+\par \endash Bien tenu\~!\~\'bb r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par Ils n'auraient pas parl\'e9 autrement des magasins d'un marchand et des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York\~!
+\par
+\par Craig et Fry, arriv\'e9s \'e0 l'extr\'e9mit\'e9 de la cale, vers l'avant, dans la partie la plus obscure, s'\'e9taient arr\'eat\'e9s et regardaient la coursive, nettement dessin\'e9e comme une all\'e9e de cimeti\'e8re.
+\par
+\par Leur exploration achev\'e9e, ils s'appr\'eataient \'e0 revenir sur le pont, lorsqu'un l\'e9ger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+\par
+\par \'ab\~Quelque rat\~! dit Craig.
+\par
+\par \endash Quelque rat\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Mauvaise cargaison pour ces rongeurs\~! Un chargement de millet, de riz ou de ma\'efs, e\'fbt mieux fait leur affaire\~!
+\par
+\par Cependant, le bruit continuait. Il se produisait \'e0 hauteur d'homme, sur tribord, et, cons\'e9quemment, \'e0 la rang\'e9e sup\'e9rieure des bi\'e8res. Si ce n'\'e9tait un grattement de dents, ce ne pouvait \'eatre qu'un grattement de griffes ou d'ongles
+\~?
+\par
+\par \'ab\~Frrr\~! Frrr\~!\~\'bb firent Craig et Fry.
+\par
+\par Le bruit ne cessa pas.
+\par
+\par Les deux agents, se rapprochant, \'e9cout\'e8rent en retenant leur respiration. Tr\'e8s certainement, ce grattement se produisait \'e0 l'int\'e9rieur de l'un des cercueils.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces bo\'eetes quelque Chinois en l\'e9thargie\~? \'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Et qui se r\'e9veillerait, apr\'e8s une travers\'e9e de cinq semaines\~?\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Les deux agents pos\'e8rent la main sur la bi\'e8re suspecte et constat\'e8rent, \'e0 ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'int\'e9rieur.
+\par
+\par \'ab\~Diable\~! dit Craig.
+\par
+\par \endash Diable\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par La m\'eame id\'e9e leur \'e9tait naturellement venue \'e0 tous deux que quelque prochain danger mena\'e7ait leur client.
+\par
+\par Aussit\'f4t, retirant peu \'e0 peu la main, ils sentirent que le couvercle du cercueil se soulevait avec pr\'e9caution.
+\par
+\par Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, rest\'e8rent immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde obscurit\'e9, ils \'e9cout\'e8rent, non sans anxi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Est-ce toi, Couo\~?\~\'bb dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive prudence.
+\par
+\par Presque en m\'eame temps, de l'une des bi\'e8res de b\'e2bord, qui s'entrouvrit, une autre voix murmura\~: \'ab\~Est-ce toi, F\'e2-Kien\~?\~\'bb
+\par
+\par Et ces quelques paroles furent rapidement \'e9chang\'e9es\~: \'ab\~C'est pour cette nuit.
+\par
+\par \endash Pour cette nuit.
+\par
+\par \endash Avant que la lune ne se l\'e8ve\~?
+\par
+\par \endash A la deuxi\'e8me veille.
+\par
+\par \endash Et nos compagnons\~?
+\par
+\par \endash Ils sont pr\'e9venus.
+\par
+\par \endash Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez\~!
+\par
+\par \endash J'en ai trop\~!
+\par
+\par \endash Enfin, Lao-Shen l'a voulu\~!
+\par
+\par \endash Silence\~!\~\'bb
+\par
+\par Au nom du c\'e9l\'e8bre Ta\'ef-ping, Craig-Fry, si ma\'eetres d'eux-m\'eames qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un l\'e9ger mouvement.
+\par
+\par Soudain, les couvercles \'e9taient retomb\'e9s sur les bo\'eetes oblongues. Un silence absolu r\'e9gnait dans la cale de la Sam-Yep.
+\par
+\par Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagn\'e8rent la partie de la coursive \'e9clair\'e9e par le grand panneau, et remont\'e8rent les entailles de l'\'e9pontille. Un instant apr\'e8s, ils s'arr\'eataient \'e0 l'arri\'e8re du rouffle, l\'e0 o\'f9
+ personne ne pouvait les entendre.
+\par
+\par \'ab\~Morts qui parlent\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Ne sont pas morts\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Un nom leur avait tout r\'e9v\'e9l\'e9, le nom de Lao-Shen\~!
+\par
+\par Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Ta\'ef-ping s'\'e9taient gliss\'e9s \'e0 bord. Pouvait-on douter que ce f\'fbt avec la complicit\'e9 du capitaine Yin, de son \'e9quipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqu\'e9 la fun\'e8
+bre cargaison\~? Non\~! Apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 d\'e9barqu\'e9s du navire am\'e9ricain, qui les ramenait de San Francisco, les cercueils \'e9taient rest\'e9s dans un dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-\'ea
+tre, de ces pirates affili\'e9s \'e0 la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, les avaient vid\'e9s de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. Ma
+is, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep\~? Or, comment avaient- ils pu l'apprendre\~?
+\par
+\par Point absolument obscur, qu'il \'e9tait inopportun, d'ailleurs, de vouloir \'e9claircir en ce moment.
+\par
+\par Ce qui \'e9tait certain, c'est que des Chinois de la pire esp\'e8ce se trouvaient \'e0 bord de la jonque depuis le d\'e9part de Takou, c'est que le nom de Lao-Shen venait d'\'eatre prononc\'e9 par l'un d'eux, c'est que la vie de Kin-Fo \'e9
+tait directement et prochainement menac\'e9e\~!
+\par
+\par Cette nuit m\'eame, cette nuit du 28 an 29 juin, allait co\'fbter deux cent mille dollars \'e0 la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures plus tard, la police n'\'e9tant pas renouvel\'e9e, n'aurait plus rien eu \'e0
+ payer aux ayants droit de son ruineux client\~!
+\par
+\par Ce serait ne pas conna\'eetre Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent la t\'eate en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris imm\'e9diatement\~: il fallait obliger Kin-Fo \'e0 quitter la jonque avant l'heure de la deuxi\'e8
+me veille, et fuir avec lui.
+\par
+\par Mais comment s'\'e9chapper\~? S'emparer de l'unique embarcation du bord\~? Impossible. C'\'e9tait une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout l'\'e9quipage pour \'eatre hiss\'e9e du pont et mise \'e0
+ la mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas pr\'eat\'e9s. Donc, n\'e9cessit\'e9 d'agir autrement, quels que fussent les dangers \'e0 courir.
+\par
+\par Il \'e9tait alors sept heures du soir. Le capitaine, enferm\'e9 dans sa cabine, n'avait pas reparu. Il attendait \'e9videmment l'heure convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+\par
+\par \'ab\~Pas un instant \'e0 perdre\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par Non\~! pas un\~! Les deux agents n'auraient pas \'e9t\'e9 plus menac\'e9s sur un br\'fblot, entra\'een\'e9 au large, m\'e8che allum\'e9e.
+\par
+\par La jonque semblait alors abandonn\'e9e \'e0 la d\'e9rive. Un seul matelot dormait \'e0 l'avant.
+\par
+\par Craig et Fry pouss\'e8rent la porte du rouffle de l'arri\'e8re, et arriv\'e8rent pr\'e8s de Kin-Fo.
+\par
+\par Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'\'e9veilla.
+\par
+\par \'ab\~Que me veut-on\~?\~\'bb dit-il.
+\par
+\par En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage et le sang-froid ne l'abandonn\'e8rent pas.
+\par
+\par \'ab\~Jetons tous ces faux cadavres \'e0 la mer\~!\~\'bb s'\'e9cria-t-il.
+\par
+\par Une cr\'e2ne id\'e9e, mais absolument inex\'e9cutable, \'e9tant donn\'e9 la complicit\'e9 du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+\par
+\par \'ab\~Que faire alors\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Rev\'eatir ceci\~!\~\'bb r\'e9pondirent Fry-Craig.
+\par
+\par Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqu\'e9s \'e0 Tong-Tch\'e9ou et pr\'e9sent\'e8rent \'e0 leur client un de ces merveilleux appareils nautiques, invent\'e9s par le capitaine Boyton. Le colis contenait encore trois autres appareils avec les diff
+\'e9rents ustensiles qui les compl\'e9taient et en faisaient des engins de sauvetage de premier ordre.
+\par
+\par \'ab\~Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun\~!\~\'bb
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, Fry ramenait Soun, compl\'e8tement h\'e9b\'e9t\'e9. Il fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pens\'e9e que par des ai ai ya\~! \'e0 fendre l'\'e2me\~!
+\par
+\par A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons \'e9taient pr\'eats. On e\'fbt dit quatre phoques des mers glaciales se disposant \'e0 faire un plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'e\'fbt donn\'e9 qu'une id\'e9e peu avantageuse de la souplesse
+\'e9tonnante de ces mammif\'e8res marins, tant il \'e9tait flasque et mollasse dans son v\'eatement insubmersible.
+\par
+\par D\'e9j\'e0 la nuit commen\'e7ait \'e0 se faire vers l'est. La jonque flottait au milieu d'un absolu silence \'e0 la calme surface des eaux.
+\par
+\par Craig et Fry pouss\'e8rent un des sabords qui fermaient les fen\'eatres du rouffle \'e0 l'arri\'e8re, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du couronnement de la jonque. Soun, enlev\'e9 sans plus de fa\'e7on, fut gliss\'e9 \'e0 travers le sabord et lanc
+\'e9 \'e0 la mer. Kin-Fo le suivit aussit\'f4t, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur \'e9taient n\'e9cessaires, se pr\'e9cipit\'e8rent \'e0 la suite.
+\par
+\par Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep venaient de quitter le bord\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017901}XIX\line QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA \'ab\~SAM-YEP\~\'bb, NI POUR SON \'c9
+QUIPAGE{\*\bkmkend _Toc98017901}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un v\'eatement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la nature m\'ea
+me de l'\'e9toffe employ\'e9e, ils sont donc imperm\'e9ables. Mais, imperm\'e9ables \'e0 l'eau, ils ne l'auraient pas \'e9t\'e9 au froid, r\'e9sultant d'une immersion prolong\'e9e. Aussi ces v\'eatements sont-ils faits de deux \'e9toffes juxtapos\'e9
+es, entre lesquelles on peut insuffler une certaine quantit\'e9 d'air.
+\par
+\par Cet air sert donc \'e0 deux fins\~: 1\'b0 \'e0 maintenir l'appareil suspenseur \'e0 la surface de l'eau\~; 2\'b0 \'e0 emp\'eacher par son interposition tout contact avec le milieu liquide, et cons\'e9quemment \'e0 garantir de tout refroidissement. Ainsi v
+\'eatu, un homme pourrait rester presque ind\'e9finiment immerg\'e9.
+\par
+\par Il va sans dire que l'\'e9tanch\'e9it\'e9 des joints de ces appareils \'e9tait parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture m\'e9tallique, as
+sez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fix\'e9e \'e0 cette ceinture, se raccordait \'e0 un solide collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la t\'eate, s'appliquait herm\'e9
+tiquement au front, aux joues, au menton, par un lis\'e9r\'e9 \'e9lastique. De la figure, on ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.
+\par
+\par A la jaquette \'e9taient fix\'e9s plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui servaient \'e0 l'introduction de l'air, et permettaient de la r\'e9glementer selon le degr\'e9 de densit\'e9 que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, \'e0 volont\'e9, \'eatre plong
+\'e9 jusqu'au cou ou jusqu'\'e0 mi-corps seulement, ou m\'eame prendre la position horizontale. En somme, compl\'e8te libert\'e9 d'action et de mouvements, s\'e9curit\'e9 garantie et absolue.
+\par
+\par Tel est l'appareil, qui a valu tant de succ\'e8s \'e0 son audacieux inventeur, et dont l'utilit\'e9 pratique est manifeste dans un certain nombre d'accidents de mer.
+\par
+\par Divers accessoires le compl\'e9taient\~: un sac imperm\'e9able, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandouli\'e8re\~; un solide b\'e2ton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une petite voile taill\'e9e en foc\~; une l\'e9g
+\'e8re pagaie, qui servait ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi \'e9quip\'e9s, flottaient maintenant \'e0 la surface des flots. Soun, pouss\'e9 par un des agents, se laissait faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'\'e9loigner de la jonque.
+\par
+\par La nuit, encore tr\'e8s obscure, favorisait cette man\'9cuvre.
+\par
+\par Au cas o\'f9 le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent mont\'e9s sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitt\'e9
+ le bord dans de telles conditions. Les coquins, enferm\'e9s dans la cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+\par
+\par \'ab\~A la deuxi\'e8me veille\~\'bb, avait dit le faux mort du dernier cercueil, c'est-\'e0-dire vers le milieu de la nuit.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de r\'e9pit pour fuir, et, pendant ce temps, ils esp\'e9raient bien gagner un mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une \'ab\~fra\'eecheur\~\'bb commen\'e7ait \'e0
+ rider le miroir des eaux, mais si l\'e9g\'e8re encore, qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'\'e9loigner de la jonque.
+\par
+\par En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'\'e9taient si bien habitu\'e9s \'e0 leur appareil, qu'ils man\'9cuvraient instinctivement, sans jamais h\'e9siter, ni sur le mouvement \'e0 produire, ni sur la position \'e0 prendre dans ce moelleux \'e9l\'e9
+ment. Soun, lui-m\'eame, avait bient\'f4t recouvr\'e9 ses esprits, et se trouvait incomparablement plus \'e0 son aise qu'\'e0 bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement cess\'e9. C'est que d'\'ea
+tre soumis au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y est plong\'e9 \'e0 mi-corps, cela est tr\'e8s diff\'e9rent, et Soun le constatait avec quelque satisfaction.
+\par
+\par Mais, si Soun n'\'e9tait plus malade, il avait horriblement peur. Il pensait que les requins n'\'e9taient peut-\'eatre pas encore couch\'e9s, et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut \'e9t\'e9 sur le point d'\'eatre happ\'e9\~!\'85
+
+\par
+\par Franchement, un peu de cette inqui\'e9tude n'\'e9tait pas trop d\'e9plac\'e9e dans la circonstance\~!
+\par
+\par Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune continuait \'e0 jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant, ils se tenaient presq
+ue horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s qu'ils l'avaient quitt\'e9e, la Sam-Yep leur restait \'e0 un demi-mille au vent. Ils s'arr\'eat\'e8rent alors, s'appuy\'e8rent sur leur pagaie, pos\'e9e \'e0 plat et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne parler qu'\'e0
+ voix basse.
+\par
+\par \'ab\~Ce coquin de capitaine\~! s'\'e9cria Craig, pour entrer en mati\'e8re.
+\par
+\par \endash Ce gueux de Lao-Shen\~! riposta Fry.
+\par
+\par \endash Cela vous \'e9tonne\~? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait plus surprendre.
+\par
+\par \endash Oui\~! r\'e9pondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces mis\'e9rables ont pu savoir que nous prendrions passage \'e0 bord de cette jonque\~!
+\par
+\par \endash Incompr\'e9hensible, en effet, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Peu importe\~! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons \'e9chapp\'e9\~!
+\par
+\par \endash \'c9chapp\'e9\~! r\'e9pondit Craig. Non\~! Tant que la Sam-Yep sera en vue, nous ne serons pas hors de danger\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, que faire\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Reprendre des forces, r\'e9pondit Fry, et nous \'e9loigner assez pour ne point \'eatre aper\'e7us au lever du jour\~!\~\'bb
+\par
+\par Et Fry, insufflant une certaine quantit\'e9 d'air dans son appareil, remonta au-dessus de l'eau jusqu'\'e0 mi-corps. Il ramena alors son sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une eau-de-vie r\'e9confor
+tante, et le passa \'e0 son client.
+\par
+\par Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'\'e0 la derni\'e8re goutte. Craig-Fry l'imit\'e8rent, et Soun ne fut point oubli\'e9.
+\par
+\par \'ab\~\'c7a va\~?\'85 lui dit Craig.
+\par
+\par \endash Mieux\~! r\'e9pondit Soun, apr\'e8s avoir bu. Pourvu que nous puissions manger un bon morceau\~!
+\par
+\par \endash Demain, dit Craig, nous d\'e9jeunerons au point du jour, et quelques tasses de th\'e9\'85
+\par
+\par \endash Froid\~! s'\'e9cria Soun en faisant la grimace.
+\par
+\par \endash Chaud\~! r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par \endash Vous ferez du feu\~?
+\par
+\par \endash Je ferai du feu.
+\par
+\par \endash Pourquoi attendre \'e0 demain\~? demanda Soun.
+\par
+\par \endash Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et \'e0 ses complices\~?
+\par
+\par \endash Non\~! non\~!
+\par
+\par \endash Alors \'e0 demain\~!\~\'bb
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9 ces braves gens causaient l\'e0 \'ab\~comme chez eux\~\'bb\~!
+\par
+\par Seulement, la l\'e9g\'e8re houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un c\'f4t\'e9 singuli\'e8rement comique.
+\par
+\par Ils montaient et descendaient tour \'e0 tour, au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touch\'e9 par la main d'un pianiste.
+\par
+\par \endash La brise commence \'e0 fra\'eechir, fit observer Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Appareillons\~\'bb, r\'e9pondirent Fry-Craig.
+\par
+\par Et ils se pr\'e9paraient \'e0 m\'e2ter leur b\'e2ton, afin d'y hisser sa petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'\'e9pouvante.
+\par
+\par \'ab\~Te tairas-tu, imb\'e9cile\~! lui dit son ma\'eetre. Veux-tu donc nous faire d\'e9couvrir\~?
+\par
+\par \endash Mais j'ai cru voir\~!\'85 murmura Soun.
+\par
+\par \endash Quoi\~?
+\par
+\par \endash Une \'e9norme b\'eate\'85 qui s'approchait\~!\'85 Quelque requin\~!\'85
+\par
+\par \endash Erreur, Soun\~! dit Craig, apr\'e8s avoir attentivement observ\'e9 la surface de la mer.
+\par
+\par \endash Mais\'85 j'ai cru sentir\~! reprit Soun.
+\par
+\par \endash Te tairas-tu, poltron\~! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'\'e9paule de son domestique. Lors m\'eame que tu te sentirais happer la jambe, je te d\'e9fends de crier, sinon\'85
+\par
+\par \endash Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous l'enverrons par le fond, o\'f9 il pourra crier tout \'e0 son aise\~!\~\'bb
+\par
+\par Le malheureux Soun, on le voit, n'\'e9tait pas au terme de ses tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer, et les passagers de la cale, cel
+a ne pouvait tarder.
+\par
+\par Ainsi que l'avait constat\'e9 Kin-Fo, la brise tendait \'e0 se faire\~; mais ce n'\'e9tait qu'une de ces folles ris\'e9es, qui, le plus souvent, tombent au lever du soleil. N\'e9anmoins, il fallait en profiter pour s'\'e9loigner autant que possible de l
+a Sam-Yep. Lorsque les compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient \'e9videmment \'e0 sa recherche, et, s'il \'e9tait en vue, la pirogue leur donnerait toute facilit\'e9 pour le reprendre. Donc, \'e0
+ tout prix, il importait d'\'eatre loin avant l'aube.
+\par
+\par La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages o\'f9 l'ouragan avait pouss\'e9 la jonque, en un point du golfe de L\'e9ao-Tong, du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li ou m\'eame de la mer jaune, gagner dans l'ouest, c'\'e9tait \'e9
+videmment rallier le littoral. L\'e0 pouvaient se rencontrer quelques-uns de ces b\'e2timents de commerce qui cherchent les bouches du P\'e9\'ef-ho. L\'e0, les barques de p\'eache fr\'e9quentaient jour et nuit les abords de la c\'f4te. Les chances d'\'ea
+tre recueillis s'accro\'eetraient donc dans une assez grande proportion. Si, au contraire, le vent f\'fbt venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait \'e9t\'e9 emport\'e9e plus au sud que le littoral de la Cor\'e9
+e, Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se f\'fbt \'e9tendue l'immense mer, et, au cas o\'f9 les c\'f4tes du Japon les eussent re\'e7us, ce n'aurait \'e9t\'e9 qu'\'e0 l'\'e9
+tat de cadavres, flottant dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+\par
+\par Mais, ainsi qu'il a \'e9t\'e9 dit, cette brise devait probablement tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors de vue.
+\par
+\par Il \'e9tait environ dix heures du soir. La lune devait appara\'eetre au-dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant \'e0 perdre.
+\par
+\par \'ab\~A la voile\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par L'appareillage se fit aussit\'f4t. Rien de plus facile, en somme. Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destin\'e9e \'e0 former l'emplanture du b\'e2ton, qui servait de m\'e2tereau.
+\par
+\par Kin-Fo, Soun, les deux agents s'\'e9tendirent d'abord sur le dos\~; puis, ils ramen\'e8rent leur pied en pliant le genou, et plant\'e8rent le b\'e2ton dans la douille, apr\'e8s avoir pr\'e9alablement pass\'e9 \'e0 son extr\'e9mit\'e9
+ la drisse de la petite voile. D\'e8s qu'ils eurent repris la position horizontale, le b\'e2ton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa verticalement.
+\par
+\par \'ab\~Hisse\~!\~\'bb dirent Fry-Craig.
+\par
+\par Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du m\'e2tereau l'angle sup\'e9rieur de la voile, qui \'e9tait taill\'e9e en triangle.
+\par
+\par La drisse fut amarr\'e9e \'e0 la ceinture m\'e9tallique, l'\'e9coute tenue \'e0 la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un l\'e9ger remous la petite flottille de scaphandres.
+\par
+\par Ces \'ab\~hommes-barques\~\'bb ne m\'e9ritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est ordinairement et improprement appliqu\'e9\~?
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, chacun d'eux man\'9cuvrait avec une s\'fbret\'e9 et une facilit\'e9 parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'\'e9carter les uns des autres. On e\'fbt dit une troupe d'\'e9normes go\'e9lands, qui, l'aile tendue \'e0
+ la brise, glissaient l\'e9g\'e8rement \'e0 la surface des eaux. Cette navigation \'e9tait tr\'e8s favoris\'e9e, d'ailleurs, par l'\'e9tat de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+\par
+\par Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la t\'eate et avala quelques gorg\'e9es de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux naus\'e9es. Ce n'\'e9
+tait pas, d'ailleurs, ce qui l'inqui\'e9tait, mais bien plut\'f4t la crainte de rencontrer une bande de squales f\'e9roces\~
+! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin \'e0 se retourner pour happer sa
+ proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqu\'e9 que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils h\'e9sitent devant ceux qui sont dou\'e9
+s de mouvement. Soun devait donc s'astreindre \'e0 remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse \'e0 penser.
+\par
+\par Les scaphandres navigu\'e8rent de la sorte pendant une heure environ. Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne les e\'fbt pas assez rapidement \'e9loign\'e9s de la jonque. Plus, les aurait fatigu\'e9
+s autant par la tension donn\'e9e \'e0 leur petite voile que par le clapotis trop accentu\'e9 des flots.
+\par
+\par Craig-Fry command\'e8rent alors de \'ab\~stopper\~\'bb. Les \'e9coutes furent largu\'e9es, et la flottille s'arr\'eata.
+\par
+\par \'ab\~Cinq minutes de repos, s'il vous pla\'eet, monsieur\~? dit Craig en s'adressant \'e0 Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Volontiers.\~\'bb
+\par
+\par Tous, \'e0 l'exception de Soun, qui voulut rester \'e9tendu \'ab\~par prudence\~\'bb, et continua \'e0 gigoter, reprirent la position verticale.
+\par
+\par \'ab\~Un second verre d'eau-de-vie\~? dit Fry.
+\par
+\par \endash Avec plaisir\~\'bb, r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Quelques gorg\'e9es de la r\'e9confortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore, ils avaient d\'een\'e9, une heure avant de quitter la jon
+que, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant \'e0 se r\'e9chauffer, c'\'e9tait inutile. Le matelas d'air, interpos\'e9 entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fra\'eecheur. La temp\'e9
+rature normale de leur corps n'avait certainement pas baiss\'e9 d'un degr\'e9 depuis le d\'e9part.
+\par
+\par Et la Sam-Yep, \'e9tait-elle toujours en vue\~?
+\par
+\par Craig et Fry se retourn\'e8rent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+\par
+\par Rien\~! Pas une de ces ombres, \'e0 peine sensibles, que dessinent les b\'e2timents sur le fond obscur du ciel.
+\par
+\par D'ailleurs, nuit noire, un peu embrum\'e9e, avare d'\'e9toiles.
+\par
+\par Les plan\'e8tes ne formaient qu'une sorte de n\'e9buleuse au firmament. Mais, tr\'e8s probablement, la lune, qui n'allait pas tarder \'e0 montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et d\'e9gagerait largement l'espace.
+\par
+\par \'ab\~La jonque est loin\~! dit Fry.
+\par
+\par \endash Ces coquins dorment encore, r\'e9pondit Craig, et n'auront pas profit\'e9 de la brise\~!
+\par
+\par \endash Quand vous voudrez\~?\~\'bb dit Kin-Fo, qui raidit son \'e9coute et tendit de nouveau sa voile au vent.
+\par
+\par Ses compagnons l'imit\'e8rent, et tous reprirent leur premi\'e8re direction sous la pouss\'e9e d'une brise un peu plus faite.
+\par
+\par Ils allaient ainsi dans l'ouest. Cons\'e9quemment, la lune, se levant \'e0 l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards\~; mais elle \'e9clairerait de ses premiers rayons l'horizon oppos\'e9, et c'\'e9
+tait cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-\'eatre, au lieu d'une ligne circulaire, nettement trac\'e9e par le ciel et l'eau, pr\'e9senterait-il un profil accident\'e9, frang\'e9
+ des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du C\'e9leste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assur\'e9. La c\'f4te \'e9tait franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc
+\'eatre dangereux. Une fois \'e0 terre, on d\'e9ciderait ce qu'il conviendrait de faire ult\'e9rieurement.
+\par
+\par Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessin\'e8rent vaguement sur les brumes du z\'e9nith. Le quartier de lune commen\'e7ait \'e0 d\'e9border la ligne d'eau.
+\par
+\par Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retourn\'e8rent.
+\par
+\par La brise qui fra\'eechissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entra\'eenait alors avec une certaine rapidit\'e9. Mais ils sentirent que l'espace s'\'e9clairait peu \'e0 peu.
+\par
+\par En m\'eame temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentu\'e9 fr\'e9missait \'e0 la t\'eate des scaphandres.
+\par
+\par Le disque de la lune, pass\'e9 du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bient\'f4t tout le ciel.
+\par
+\par Soudain, un bon juron, bien franc, bien am\'e9ricain, s'\'e9chappa de la bouche de Craig\~: \'ab\~La jonque\~!\~\'bb dit-il.
+\par
+\par Tous s'arr\'eat\'e8rent.
+\par
+\par \'ab\~Bas les voiles\~!\~\'bb cria Fry.
+\par
+\par En un instant, les quatre focs furent amen\'e9s, et les b\'e2tons d\'e9plant\'e9s de leurs douilles.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons, se repla\'e7ant verticalement, regard\'e8rent derri\'e8re eux.
+\par
+\par La Sam-Yep \'e9tait l\'e0, \'e0 moins d'un mille, se profilant en noir sur l'horizon \'e9clairci, toutes voiles dehors.
+\par
+\par C'\'e9tait bien la jonque\~! Elle avait appareill\'e9 et profitait maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'\'e9tait aper\'e7u de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il \'e9tait parvenu \'e0
+ s'enfuir. A tout hasard, il s'\'e9tait mis \'e0 sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retomb\'e9s entre ses mains\~!
+\par
+\par Mais avaient-ils \'e9t\'e9 vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les baignait la lune \'e0 la surface de la mer\~? Non, peut- \'eatre\~!
+\par
+\par \'ab\~Bas les t\'eates\~!\~\'bb dit Craig, qui se rattacha \'e0 cet espoir.
+\par
+\par Il fut compris. Les tuyaux des appareils laiss\'e8rent fuser un peu d'air, et les quatre scaphandres enfonc\'e8rent de fa\'e7on que leur t\'eate encapuchonn\'e9e \'e9merge\'e2t seule. Il n'y avait plus qu'\'e0
+ attendre dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+\par
+\par La jonque approchait avec rapidit\'e9. Ses hautes voiles dessinaient deux larges ombres sur les eaux.
+\par
+\par Cinq minutes apr\'e8s, la Sam-Yep n'\'e9tait plus qu'\'e0 un demi-mille. Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A l'arri\'e8re, le capitaine tenait la barre.
+\par
+\par Man\'9cuvrait-il pour atteindre les fugitifs\~? Ne faisait-il que se maintenir dans le lit du vent\~? On ne savait.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoubl\'e8rent.
+\par
+\par \'c9videmment, il y avait lutte entre les faux morts, \'e9chapp\'e9s de la cale, et l'\'e9quipage de la jonque.
+\par
+\par Mais pourquoi cette lutte\~? Tous ces coquins, matelots et pirates, n'\'e9taient-ils donc pas d'accord\~?
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons entendaient tr\'e8s clairement, d'une part d'horribles vocif\'e9rations, de l'autre des cris de douleur et de d\'e9sespoir, qui s'\'e9
+teignirent en moins de quelques minutes. Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que des corps \'e9taient jet\'e9s \'e0 la mer.
+\par
+\par Non\~! le capitaine Yin et son \'e9quipage n'\'e9taient pas les complices des bandits de Lao-Shen\~! Ces pauvres gens, au contraire, avaient \'e9t\'e9 surpris et massacr\'e9s. Les coquins, qui s'\'e9taient cach\'e9s \'e0 bord \endash
+ sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du Ta\'ef-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo e\'fbt \'e9t\'e9 passager de la Sam-Yep\~!
+\par
+\par Or, si celui-ci \'e9tait vu, s'il \'e9tait pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni Soun, n'auraient de piti\'e9 \'e0 attendre de ces mis\'e9rables.
+\par
+\par La jonque avan\'e7ait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance inesp\'e9r\'e9e, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+\par
+\par Ils plong\'e8rent un instant.
+\par
+\par Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait pass\'e9, sans les voir, et fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+\par
+\par Un cadavre flottait \'e0 l'arri\'e8re, et le remous l'approcha peu \'e0 peu des scaphandres.
+\par
+\par C'\'e9tait le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+\par
+\par Puis, il s'enfon\'e7a et disparut dans les profondeurs de la mer.
+\par
+\par Ainsi p\'e9rit le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep\~!
+\par
+\par Dix minutes plus tard, la jonque s'\'e9tait perdue dans l'ouest, et Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls \'e0 la surface de la mer.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017902}XX\line O\'d9 ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+{\*\bkmkend _Toc98017902}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Trois heures apr\'e8s, les premi\'e8res blancheurs de l'aube s'accusaient l\'e9g\'e8rement \'e0 l'horizon. Bient\'f4t, il fit jour, et la mer put \'eatre observ
+\'e9e dans toute son \'e9tendue.
+\par
+\par La jonque n'\'e9tait plus visible. Elle avait promptement distanc\'e9 les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient bien suivi la m\'eame route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la m\'ea
+me brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant \'e0 plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien \'e0 craindre de ceux qui la montaient.
+\par
+\par Toutefois, ce danger \'e9vit\'e9 ne rendait pas la situation pr\'e9sente beaucoup moins grave.
+\par
+\par En effet, la mer \'e9tait absolument d\'e9serte. Pas un b\'e2timent, pas une barque de p\'eache en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni \'e0 l'est. Rien qui indiqu\'e2t la proximit\'e9 d'un littoral quelconque. Ces eaux \'e9
+taient-elles les eaux du golfe de P\'e9-Tch\'e9-Li ou celles de la mer jaune\~? A cet \'e9gard, compl\'e8te incertitude.
+\par
+\par Cependant, quelques souffles couraient encore \'e0 la surface des flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la jonque d\'e9montrait que la terre se rel\'e8verait plus ou moins prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'
+\'e9tait l\'e0 qu'il convenait de la chercher.
+\par
+\par Il fut donc d\'e9cid\'e9 que les scaphandres remettraient \'e0 la voile, apr\'e8s s'\'eatre restaur\'e9s, toutefois. Les estomacs r\'e9clamaient leur d\'fb, et dix heures de travers\'e9e, dans ces conditions, les rendaient imp\'e9rieux.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9jeunons, dit Craig.
+\par
+\par \endash Copieusement\~\'bb, ajouta Fry.
+\par
+\par Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de m\'e2choires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affam\'e9 ne songeait plus \'e0 \'eatre d\'e9vor\'e9 sur place. Au contraire.
+\par
+\par Le sac imperm\'e9able fut donc ouvert. Fry en tira diff\'e9rents comestibles de bonne qualit\'e9
+, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un d\'eener chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais
+ il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce n'\'e9tait certes pas le cas de se montrer difficile.
+\par
+\par On d\'e9jeuna donc, et de bon app\'e9tit. Le sac contenait des provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait \'e0 terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+\par
+\par \'ab\~Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+\par
+\par \endash Pourquoi avez-vous bon espoir\~? demanda Kin-Fo, non sans quelque ironie.
+\par
+\par \endash Parce que la chance nous revient, r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par \endash Ah\~! vous trouvez\~?
+\par
+\par \endash Sans doute, reprit Craig. Le supr\'eame danger \'e9tait la jonque, et nous avons pu lui \'e9chapper.
+\par
+\par \endash Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'\'eatre attach\'e9s \'e0 votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez \'e9t\'e9 plus en s\'fbret\'e9 qu'ici\~!
+\par
+\par \endash Tous les Ta\'ef-ping du monde \'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Ne pourraient vous atteindre \'85. dit Fry.
+\par
+\par \endash Et vous flottez joliment\'85, ajouta Craig.
+\par
+\par \endash Pour un homme qui p\'e8se deux cent mille dollars\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par Kin-Fo ne put s'emp\'eacher de sourire.
+\par
+\par \'ab\~Si je flotte, r\'e9pondit Kin-Fo, c'est gr\'e2ce \'e0 vous, messieurs\~! Sans votre aide, je serais maintenant o\'f9 est le pauvre capitaine Yin\~!
+\par
+\par \endash Nous aussi\~! r\'e9pliqu\'e8rent Fry-Craig.
+\par
+\par \endash Et moi donc\~! s'\'e9cria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort, un \'e9norme morceau de pain de sa bouche dans son \'9csophage.
+\par
+\par \endash N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois\~!
+\par
+\par \endash Vous ne nous devez rien, r\'e9pondit Fry, puisque vous \'eates le client de la Centenaire\'85
+\par
+\par \endash Compagnie d'assurances sur la vie\'85
+\par
+\par \endash Capital de garantie\~: vingt millions de dollars\'85
+\par
+\par \endash Et nous esp\'e9rons bien\'85
+\par
+\par \endash Qu'elle n'aura rien \'e0 vous devoir\~!\~\'bb
+\par
+\par Au fond, Kin-Fo \'e9tait tr\'e8s touch\'e9 du d\'e9vouement dont les deux agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en f\'fbt le mobile. Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments \'e0 leur \'e9gard.
+\par
+\par \'ab\~Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si f\'e2cheusement dessaisi\~!\~\'bb
+\par
+\par Craig et Fry se regard\'e8rent. Un sourire imperceptible se dessina sur leurs l\'e8vres. Ils avaient \'e9videmment eu la m\'eame pens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Soun\~? dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Monsieur\~?
+\par
+\par \endash Le th\'e9\~?
+\par
+\par \endash Voil\'e0\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par Et Fry eut raison de r\'e9pondre, car de faire du th\'e9 dans ces conditions, Soun e\'fbt r\'e9pondu que cela \'e9tait absolument impossible.
+\par
+\par Mais croire que les deux agents fussent embarrass\'e9s pour si peu, c'e\'fbt \'e9t\'e9 ne pas les conna\'eetre.
+\par
+\par Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le compl\'e9ment indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+\par
+\par Rien de plus simple, en v\'e9rit\'e9. Un tuyau de cinq \'e0 six pouces, reli\'e9 \'e0 un r\'e9cipient m\'e9tallique, muni d'un robinet sup\'e9rieur et d'un robinet inf\'e9rieur le tout encastr\'e9 dans une plaque de li\'e8ge, \'e0 la fa\'e7
+on de ces thermom\'e8tres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+\par
+\par Fry posa cet ustensile \'e0 la surface de l'eau, qui \'e9tait parfaitement unie.
+\par
+\par D'une main, il ouvrit le robinet sup\'e9rieur, de l'autre le robinet inf\'e9rieur, adapt\'e9 au r\'e9cipient immerg\'e9. Aussit\'f4t une belle flamme fusa \'e0 l'extr\'e9mit\'e9, en d\'e9gageant une chaleur tr\'e8s appr\'e9ciable.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 le fourneau\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+\par
+\par \'ab\~Vous faites du feu avec de l'eau\~? s'\'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash Avec de l'eau et du phosphure de calcium\~!\~\'bb r\'e9pondit Craig.
+\par
+\par En effet, cet appareil \'e9tait construit de mani\'e8re \'e0 utiliser une singuli\'e8re propri\'e9t\'e9 du phosphure de calcium, ce compos\'e9 du phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrog\'e8ne phosphor\'e9. Or, ce gaz br\'fble spontan\'e9
+ment \'e0 l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'\'e9teindre. Aussi est-il employ\'e9 maintenant pour \'e9clairer les bou\'e9es de sauvetage perfectionn\'e9es. La chute de la bou\'e9e met l'eau en contact avec le phosphure de calcium.
+
+\par
+\par Aussit\'f4t une longue flamme en jaillit, qui permet, soit \'e0 l'homme tomb\'e9 \'e0 la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de venir directement \'e0 son secours.
+\par
+\par Pendant que l'hydrog\'e8ne br\'fblait \'e0 la pointe du tube Craig tenait au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puis\'e9e \'e0 un petit tonnelet, enferm\'e9 dans son sac.
+\par
+\par En quelques minutes, le liquide fut port\'e9 \'e0 l'\'e9tat d'\'e9bullition. Craig le versa dans une th\'e9i\'e8re, qui contenait quelques pinc\'e9es d'un th\'e9 excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent \'e0 l'am\'e9ricaine, ce qui n'a
+mena aucune r\'e9clamation de leur part.
+\par
+\par Cette chaude boisson termina convenablement ce d\'e9jeuner, servi \'e0 la surface de la mer, par \'ab\~tant\~\'bb de latitude et \'ab\~tant\~\'bb de longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronom\'e8tre pour d\'e9terminer la position, \'e0 q
+uelques, secondes pr\'e8s. Ces instruments compl\'e9teront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufrag\'e9s ne courront plus risque de s'\'e9garer sur l'Oc\'e9an.
+\par
+\par Kin-Fo et ses compagnons, bien repos\'e9s, bien refaits, d\'e9ploy\'e8rent alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation, agr\'e9ablement interrompue par ce repas matinal.
+\par
+\par La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres firent bonne route, vent arri\'e8re. A peine leur fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un l\'e9ger coup de pagaie.
+\par
+\par Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement entra\'een\'e9s, ils avaient une certaine tendance \'e0 s'endormir. De l\'e0, n\'e9cessit\'e9 de r\'e9sister au sommeil, qui e\'fbt \'e9t\'e9
+ fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient allum\'e9 un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une \'e9cole de natation.
+\par
+\par Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troubl\'e9s par les gambades de quelques animaux marins, qui caus\'e8rent au malheureux Soun les plus grandes frayeurs.
+\par
+\par Ce n'\'e9taient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+\par
+\par Ces \'ab\~clowns\~\'bb de la mer venaient tout bonnement reconna\'eetre quels \'e9taient ces \'eatres singuliers qui flottaient dans leur \'e9l\'e9ment, des mammif\'e8res comme eux, mais nullement marins.
+\par
+\par Curieux spectacle\~! Ces marsouins s'approchaient en troupes\~; ils filaient comme des fl\'e8ches, en nuan\'e7ant les couches liquides de leurs couleurs d'\'e9meraude\~; ils s'\'e9lan\'e7aient de cinq \'e0 six pieds hors des flots\~; ils f
+aisaient une sorte de saut p\'e9rilleux, qui attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah\~! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidit\'e9, qui est sup\'e9rieure \'e0 celle \'ee
+les meilleurs navires, ils n'auraient sans doute pas tard\'e9 \'e0 rallier la terre\~! C'\'e9tait \'e0 donner envie de s'amarrer \'e0 quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons\~
+! Mieux valait encore ne demander qu'\'e0 la brise un d\'e9placement qui, pour \'eatre plus lent, \'e9tait infiniment plus pratique.
+\par
+\par Cependant, vers midi, le vent tomba tout \'e0 fait. Il finit par des \'ab\~vel\'e9es\~\'bb capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et les laissaient retomber inertes. L'\'e9coute ne tendait plus la main qui la tenait. Le sillage
+ ne murmurait plus ni aux pieds ni \'e0 la t\'eate des scaphandres.
+\par
+\par \'ab\~Une complication\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Grave\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry.
+\par
+\par On s'arr\'eata un instant. Les m\'e2ts furent d\'e9plant\'e9s, les voiles serr\'e9es, et chacun, se repla\'e7ant dans la position verticale, observa l'horizon.
+\par
+\par La mer \'e9tait toujours d\'e9serte. Pas une voile en vue, pas une fum\'e9e de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les vapeurs, et comme rar\'e9fi\'e9 les courants atmosph\'e9riques. La temp\'e9rature de l'eau e\'fb
+t paru chaude, m\'eame \'e0 des gens qui n'auraient pas \'e9t\'e9 v\'eatus d'une double enveloppe de caoutchouc\~!
+\par
+\par Cependant, si rassur\'e9s que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de cette aventure, ils ne laissaient pas d'\'eatre inquiets. En effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait \'eatre estim\'e9e\~; mais, que rien ne d\'e9cel\'e2
+t la proximit\'e9 du littoral, ni b\'e2timent de commerce, ni barque de p\'eache, voil\'e0 qui devenait de plus en plus inexplicable.
+\par
+\par Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'\'e9taient point gens \'e0 se d\'e9sesp\'e9rer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps mena\'e7\'e2
+t de devenir mauvais\~!
+\par
+\par \'ab\~A la pagaie\~!\~\'bb dit Kin-Fo.
+\par
+\par Ce fut le signal du d\'e9part, et, tant\'f4t sur le dos, tant\'f4t sur le ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+\par
+\par On n'allait pas vite. Cette man\'9cuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arr\'eater et attendre Soun, qui restait en arri\'e8re et recommen\'e7ait ses j\'e9r\'e9miades. Son ma\'ee
+tre l'interpellait, le malmenait, le mena\'e7ait\~; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, prot\'e9g\'e9e par l'\'e9paisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'\'eatre abandonn\'e9 suffisait, d'ailleurs, \'e0 le maintenir
+\'e0 courte distance.
+\par
+\par Vers deux heures, quelques oiseaux se montr\'e8rent.
+\par
+\par C'\'e9taient des go\'e9lands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc d\'e9duire de leur pr\'e9sence que la c\'f4te f\'fbt proche. N\'e9anmoins, ce fut consid\'e9r\'e9 comme un indice favorable.
+\par
+\par Une heure apr\'e8s, les scaphandres tombaient dans un r\'e9seau de sargasses, dont ils eurent assez de mal \'e0 se d\'e9livrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler da
+ns toute cette broussaille marine.
+\par
+\par Il y eut l\'e0 perte d'une grande demi-heure, et d\'e9pense de forces qui auraient pu \'eatre mieux utilis\'e9es.
+\par
+\par A quatre heures, la petite troupe flottante s'arr\'eata de nouveau, bien fatigu\'e9e, il faut le dire. Une assez fra\'eeche brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+\par
+\par Circonstance tr\'e8s inqui\'e9tante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation que sa quille soutient contre la d\'e9rive. Si donc ils d\'e9ployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'\'eatre entra
+\'een\'e9s dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagn\'e9 dans l'ouest. En outre, une houle plus accentu\'e9e se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus p
+\'e9nible.
+\par
+\par La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement \'e0 prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce d\'eener fut moins gai que le d\'e9jeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent fra\'ee
+chissait\'85 Quel parti prendre\~?
+\par
+\par Kin-Fo, appuy\'e9 sur sa pagaie, les sourcils fronc\'e9s, plus irrit\'e9 encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne pronon\'e7ait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et \'e9ternuait d\'e9j\'e0
+ comme un mortel que le terrible coryza menace.
+\par
+\par Craig et Fry se sentaient mentalement interrog\'e9s par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que r\'e9pondre\~!
+\par
+\par Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une r\'e9ponse.
+\par
+\par Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultan\'e9ment leur main vers le sud, s'\'e9criaient\~: \'ab\~Voile\~!\~\'bb En effet, \'e0 trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui for\'e7ait de toile. Or, \'e0
+ continuer dans la direction qu'elle suivait vent arri\'e8re, elle devait probablement passer \'e0 peu de distance de l'endroit o\'f9 Kin-Fo et ses compagnons s'\'e9taient arr\'eat\'e9s.
+\par
+\par Donc, il n'y avait qu'une chose \'e0 faire\~: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement \'e0 sa rencontre.
+\par
+\par Les scaphandres man\'9cuvr\'e8rent aussit\'f4t dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut \'e9tait, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point \'e9chapper.
+\par
+\par La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles\~; mais les pagaies devaient suffire, la distance \'e0 parcourir \'e9tant relativement courte.
+\par
+\par On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui fra\'eechissait. Ce n'\'e9tait qu'une barque de p\'eache, et sa pr\'e9sence indiquait \'e9videmment que la c\'f4te ne pouvait \'eatre tr\'e8s \'e9loign\'e9e, car les p\'eacheurs
+chinois s'aventurent rarement au large.
+\par
+\par \'ab\~Hardi\~! hardi\~!\~\'bb cri\'e8rent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+\par
+\par Ils n'avaient pas \'e0 surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-Fo, bien allong\'e9 \'e0 la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant \'e0 Soun, il se surpassait v\'e9ritablement et tenait la t\'eate, tant il craignait de rester en arri
+\'e8re\~!
+\par
+\par Un demi-mille environ, voil\'e0 ce qu'il fallait gagner pour tomber \'e0 peu pr\'e8s dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez pr\'e8
+s pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les p\'eacheurs, \'e0 la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite\~? Il y avait l\'e0 une \'e9ventualit\'e9 assez grave.
+\par
+\par Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+\par
+\par Aussi les bras se d\'e9ployaient, les pagaies nappaient rapidement la cr\'eate des petites lames, la distance diminuait \'e0 vue d'\'9cil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'\'e9pouvante.
+\par
+\par \'ab\~Un requin\~! un requin\~!\~\'bb Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+\par
+\par A une distance de vingt pieds environ, on voyait \'e9merger deux appendices. C'\'e9taient les ailerons d'un animal vorace, particulier \'e0 ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature lui a donn\'e9 la double f\'e9rocit\'e9
+ du squale et du fauve.
+\par
+\par \'ab\~Aux couteaux\~!\~\'bb dirent Fry et Craig.
+\par
+\par C'\'e9taient les seules armes qu'ils eussent \'e0 leur disposition, armes insuffisantes peut-\'eatre\~!
+\par
+\par Soun, on le pense bien, s'\'e9tait brusquement arr\'eat\'e9 et revenait rapidement en arri\'e8re.
+\par
+\par Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+\par
+\par Un instant, son \'e9norme corps apparut dans la transparence des eaux, ray\'e9 et tachet\'e9 de vert. Il mesurait seize \'e0 dix- huit pieds de long. Un monstre\~!
+\par
+\par Ce fut sur Kin-Fo qu'il se pr\'e9cipita tout d'abord, en se retournant \'e0 demi pour le happer.
+\par
+\par Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment o\'f9 le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une pouss\'e9e vigoureuse, il s'\'e9carta vivement.
+\par
+\par Craig et Fry s'\'e9taient rapproch\'e9s, pr\'eats \'e0 l'attaque, pr\'eats \'e0 la d\'e9fense.
+\par
+\par Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, h\'e9riss\'e9e d'une quadruple rang\'e9e de dents.
+\par
+\par Kin-Fo voulut recommencer la man\'9cuvre qui lui avait d\'e9j\'e0 r\'e9ussi\~; mais sa pagaie rencontra la m\'e2choire de l'animal, qui la coupa net.
+\par
+\par Le requin, \'e0 demi couch\'e9 sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+\par
+\par A ce moment, des flots de sang fus\'e8rent en gerbes et la mer se teignit de rouge.
+\par
+\par Craig et Fry venaient de frapper l'animal \'e0 coups redoubl\'e9s, et, si dure que f\'fbt sa peau, leurs couteaux am\'e9ricains \'e0 longues lames \'e9taient parvenus \'e0 l'entamer.
+\par
+\par La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry re\'e7ut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta \'e0 dix pieds de l\'e0.
+\par
+\par \'ab\~Fry\~! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il e\'fbt re\'e7u le coup lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash Hourra\~!\~\'bb r\'e9pondit Fry en revenant \'e0 la charge.
+\par
+\par Il n'\'e9tait pas bless\'e9. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue.
+\par
+\par Le squale fut alors attaqu\'e9 de nouveau et avec une v\'e9ritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo \'e9tait parvenu \'e0 lui enfoncer dans l'orbite de l'\'9cil le bout bris\'e9 de sa pagaie, et il essayait, au risque d'\'eatre coup\'e9
+ en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient \'e0 l'atteindre au c\'9cur.
+\par
+\par Il faut croire que les deux agents y r\'e9ussirent, car le monstre, apr\'e8s s'\'eatre d\'e9battu une derni\'e8re fois, s'enfon\'e7a au milieu d'un dernier flot de sang.
+\par
+\par \'ab\~Hourra\~! hourra\~! hourra\~! s'\'e9cri\'e8rent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux.
+\par
+\par \endash Merci\~! dit simplement Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Il n'y a pas de quoi\~! r\'e9pliqua Craig. Une bouch\'e9e de deux cent mille dollars \'e0 ce poisson\~!
+\par
+\par \endash Jamais\~!\~\'bb ajouta Fry.
+\par
+\par Et Soun\~? O\'f9 \'e9tait Soun\~? En avant cette fois, et d\'e9j\'e0 tr\'e8s rapproch\'e9 de la barque, qui n'\'e9tait pas \'e0 trois encablures.
+\par
+\par Le poltron avait fui \'e0 force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.
+\par
+\par Les p\'eacheurs, en effet, l'avaient aper\'e7u\~; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y e\'fbt une cr\'e9ature humaine. Ils se pr\'e9par\'e8rent donc \'e0 le p\'eacher
+, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, d\'e8s que le pr\'e9tendu animal fut \'e0 port\'e9e, une longue corde, munie d'un fort \'e9merillon, se d\'e9roula du bord.
+\par
+\par L'\'e9merillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son v\'eatement, et, en glissant, le d\'e9chira depuis le dos jusqu'\'e0 la nuque.
+\par
+\par Soun, n'\'e9tant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la t\'eate dans l'eau, les jambes en l'air.
+\par
+\par Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la pr\'e9caution d'interpeller les p\'eacheurs en bon chinois.
+\par
+\par Frayeur extr\'eame de ces braves gens\~! Des phoques qui parlaient\~! Ils allaient \'e9venter leurs voiles, et fuir au plus vite\'85
+\par
+\par Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconna\'eetre pour ce qu'ils \'e9taient, ses compagnons et lui, c'est-\'e0-dire des hommes, des Chinois comme eux\~!
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, les trois mammif\'e8res terrestres \'e9taient \'e0 bord.
+\par
+\par Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la t\'eate au-dessus de l'eau. Un des p\'eacheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva\'85
+\par
+\par La queue de Soun lui resta tout enti\'e8re dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon.
+\par
+\par Les p\'eacheurs l'entour\'e8rent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, \'e0 le hisser dans la barque.
+\par
+\par A peine fut-il sur le pont et eut-il rejet\'e9 l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton s\'e9v\'e8re\~: \'ab\~Elle \'e9tait donc fausse\~?
+\par
+\par \endash Sans cela, r\'e9pondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entr\'e9 \'e0 votre service\~!\~\'bb
+\par
+\par Et il dit cela si dr\'f4lement, que tous \'e9clat\'e8rent de rire.
+\par
+\par Ces p\'eacheurs \'e9taient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait pr\'e9cis\'e9ment le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+\par
+\par Le soir m\'eame, vers huit heures, il y d\'e9barquait avec ses compagnons, et, d\'e9pouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de cr\'e9atures humaines.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017903}XXI\line DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTR\'caME SATISFACTION
+{\*\bkmkend _Toc98017903}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\'ab\~Maintenant, au Ta\'ef-ping\~!\~\'bb Tels furent les premiers mots que pronon\'e7a Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, apr\'e8
+s une nuit de repos, bien due aux h\'e9ros de ces singuli\'e8res aventures.
+\par
+\par Ils \'e9taient enfin sur ce th\'e9\'e2tre des exploits de Lao-Shen.
+\par
+\par La lutte allait s'engager d\'e9finitivement.
+\par
+\par Kin-Fo en sortirait-il vainqueur\~? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Ta\'ef
+-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 m\'ea
+me de traiter avec le farouche mandataire de Wang.
+\par
+\par \'ab\~Au Ta\'ef-ping\~!\~\'bb avaient r\'e9pondu Fry-Craig, apr\'e8s s'\'eatre consult\'e9s du regard.
+\par
+\par L'arriv\'e9e de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la fa\'e7on dont les p\'eacheurs les avaient recueillis en mer, tout \'e9tait pour exciter une certaine \'e9motion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile e\'fbt \'e9t\'e9 d'
+\'e9chapper \'e0 la curiosit\'e9 publique. Ils avaient donc \'e9t\'e9 escort\'e9s, la veille, jusqu'\'e0 l'auberge, o\'f9, gr\'e2ce \'e0 l'argent conserv\'e9 dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'\'e9taient procur\'e9 des v\'ea
+tements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent \'e9t\'e9 moins entour\'e9s en se rendant \'e0 l'auberge, ils auraient peut-\'eatre remarqu\'e9 un certain C\'e9lestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se f\'fb
+t sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, \'e0 la porte de l'auberge. Leur m\'e9fiance, enfin, n'aurait pas manqu\'e9 d'\'eatre excit\'e9e, lorsqu'ils l'auraient retrouv\'e9 le matin \'e0 la m\'eame place.
+\par
+\par Mais ils ne virent rien, ils ne soup\'e7onn\'e8rent rien, ils n'eurent pas m\'eame lieu de s'\'e9tonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualit\'e9 de guide, au moment o\'f9 ils sortaient de l'auberge.
+\par
+\par C'\'e9tait un homme d'une trentaine d'ann\'e9es, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honn\'eate.
+\par
+\par Cependant, quelques soup\'e7ons s'\'e9veill\'e8rent dans l'esprit de Craig-Fry, et ils interrog\'e8rent cet homme.
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi, lui demand\'e8rent-ils, vous offrez-vous en qualit\'e9 de guide, et o\'f9 pr\'e9tendez-vous nous guider\~?\~\'bb
+\par
+\par Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la r\'e9ponse qui lui fut faite.
+\par
+\par \'ab\~Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent \'e0 Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre \'e0 vous conduire.
+\par
+\par \endash Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est s\'fbre.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s s\'fbre, r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par \endash Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash }{\lang2057 Lao-Shen, le Ta\'ef-ping\~?
+\par
+\par \endash }{ Oui.
+\par
+\par \endash En effet, r\'e9pondit le guide, mais il n'y a rien \'e0 craindre de lui en de\'e7\'e0 de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire imp\'e9rial. C'est au-del\'e0 que sa bande parcourt les provinces mongoles.
+\par
+\par \endash Sait-on o\'f9 il est actuellement\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Il a \'e9t\'e9 signal\'e9 derni\'e8rement aux environs du Tsching-Tang-Ro, \'e0 quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+\par
+\par \endash Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance\~?
+\par
+\par \endash Une cinquantaine de lis environ.
+\par
+\par \endash Eh bien, j'accepte vos services.
+\par
+\par \endash Pour vous conduire jusqu'\'e0 la Grande-Muraille\~?\'85
+\par
+\par \endash Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen\~!\~\'bb
+\par
+\par Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+\par
+\par \'ab\~Vous serez bien pay\'e9\~!\~\'bb ajouta Kin-Fo.
+\par
+\par Le guide secoua la t\'eate en homme qui ne se souciait pas de passer la fronti\'e8re.
+\par
+\par Puis\~: \'ab\~Jusqu'\'e0 la Grande-Muraille, bien\~! r\'e9pondit-il. Au-del\'e0, non\~! C'est risquer sa vie.
+\par
+\par \endash Estimez le prix de la v\'f4tre\~! Je vous la paierai.
+\par
+\par \endash Soit\~\'bb, r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta\~: \'ab\~Vous \'eates libres, messieurs, de ne point m'accompagner\~!
+\par
+\par \endash O\'f9 vous irez\'85. dit Craig.
+\par
+\par \endash Nous irons\~\'bb, dit Fry.
+\par
+\par Le client de la Centenaire n'avait pas encore cess\'e9 de valoir pour eux deux cent mille dollars\~!
+\par
+\par Apr\'e8s cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent enti\'e8rement rassur\'e9s sur le compte du guide. Mais, \'e0 l'en croire, au-del\'e0 de cette barri\'e8re que les Chinois ont \'e9lev\'e9
+e contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves \'e9ventualit\'e9s.
+\par
+\par Les pr\'e9paratifs de d\'e9part furent aussit\'f4t faits. On ne demanda point \'e0 Soun s'il lui convenait ou non d'\'eatre du voyage. Il en \'e9tait.
+\par
+\par Les moyens
+ de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiq
+uants s'en vont par caravanes sur la route de P\'e9king \'e0 Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons \'e0 large queue. Ils \'e9tablissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le C\'e9
+leste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent \'e0 travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien arm\'e9es.
+\par
+\par \'ab\~Ce sont des gens farouches et fiers, dit M.\~de\~Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de m\'e9pris.\~\'bb
+\par
+\par Cinq chameaux, avec leur harnachement tr\'e8s rudimentaire, furent achet\'e9s. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide.
+\par
+\par Mais ces pr\'e9paratifs avaient exig\'e9 quelque temps. Le d\'e9part ne put s'effectuer qu'\'e0 une heure de l'apr\'e8s-midi.
+\par
+\par Malgr\'e9 ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. L\'e0, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo pers\'e9v\'e9rait dans son imprudente r\'e9solution, on passerait la fronti\'e8re.
+\par
+\par Le pays, aux environs de Fou-Ning, \'e9tait accident\'e9. Des nuages de sable jaune se d\'e9roulaient en \'e9paisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultiv\'e9s. On sentait encore l\'e0 le productif territoire du C\'e9
+leste Empire.
+\par
+\par Les chameaux marchaient d'un pas mesur\'e9, peu rapide, mais constant. Le guide pr\'e9c\'e9dait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juch\'e9s entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette fa\'e7
+on de voyager, et, dans ces conditions, il serait all\'e9 au bout du monde.
+\par
+\par Si la route n'\'e9tait pas fatigante, la chaleur \'e9tait grande. A travers les couches atmosph\'e9riques tr\'e8s \'e9chauff\'e9es par la r\'e9verb\'e9
+ration du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient \'e0 l'horizon et s'\'e9vanouissaient bient\'f4t, \'e0 l'extr\'eame satisfaction de Soun, qui se croyait encore menac\'e9
+ de quelque navigation nouvelle.
+\par
+\par Bien que cette province f\'fbt situ\'e9e aux limites extr\'eames de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle f\'fbt d\'e9serte. Le C\'e9leste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse \'e0
+ sa surface. Aussi, les habitants sont-ils nombreux, m\'eame sur la lisi\'e8re du d\'e9sert asiatique.
+\par
+\par Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs v\'eatements, vaquaient aux travaux de la campagne.
+\par
+\par Des troupeaux de moutons jaunes \'e0 longue queue \endash une queue que Soun ne regardait pas sans envie\~! \endash paissaient \'e7\'e0 et l\'e0 sous le regard de l'aigle noir. Malheur \'e0 l'infortun\'e9 ruminant qui s'\'e9cartait\~! Ce s
+ont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent m\'eame de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+\par
+\par Puis, des nu\'e9es de gibier \'e0 plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne f\'fbt pas rest\'e9 inactif sur cette portion du territoire\~; mais le vrai chasseur n'e\'fbt pas regard\'e9 d'un bon \'9c
+il, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de bl\'e9, de millet et de ma\'efs.
+\par
+\par Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussi\'e8re mongole Ils ne s'arr\'eataient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isol\'e9es de la province, ni aux villages,
+que signalaient de loin en loin les Ours fun\'e9raires, \'e9lev\'e9es \'e0 la m\'e9moire de quelques h\'e9ros de la l\'e9gende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derri\'e8
+re les autres et dont une sonnette rouge, pendue \'e0 leur cou, r\'e9gularisait le pas cadenc\'e9.
+\par
+\par Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu causeur, gardait toujours la t\'eate de la petite troupe, observant la campagne dans un rayon dont l'\'e9paisse poussi\'e8re diminuait singuli\'e8rement l'\'e9tendue. Il n'h\'e9
+sitait jamais, d'ailleurs, sur la route \'e0 suivre, m\'eame \'e0 de certains croisements, auxquels manquait le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'\'e9prouvant plus de m\'e9fiance \'e0 son \'e9gard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le pr\'e9
+cieux client, de la Centenaire.
+\par
+\par Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inqui\'e9tude s'accro\'eetre \'e0 mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque instant, en effet, et sans \'eatre \'e0 m\'eame de le pr\'e9venir, ils pouvaient se trouver en pr\'e9sence d'un ho
+mme qui, d'un coup bien appliqu\'e9, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+\par
+\par Quant \'e0 Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit o\'f9 le souvenir du pass\'e9 domine les anxi\'e9t\'e9s du pr\'e9sent et de l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait \'e9t\'e9 sa vie dep
+uis deux mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inqui\'e9ter tr\'e8s s\'e9rieusement. Depuis le jour o\'f9 son correspondant de San Francisco lui avait envoy\'e9 la nouvelle de sa pr\'e9tendue ruine, n'\'e9tait-il pas entr\'e9
+ dans une p\'e9riode de malchance vraiment extraordinaire\~? Ne s'\'e9tablirait-il pas une compensation entre la seconde partie de son existence et la premi\'e8re, dont il avait eu la folie de m\'e9conna\'eetre les avantages\~? Cette s\'e9
+rie de conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui \'e9tait dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait \'e0 la lui reprendre sans coup f\'e9rir\~? L'aimable L\'e9-ou, par sa pr\'e9
+sence, par ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaiet\'e9, arriverait-elle \'e0 conjurer les m\'e9chants esprits acharn\'e9s contre sa personne\~? Oui\~! tout ce pass\'e9 lui revenait, il s'en pr\'e9occupait, il s'en inqui\'e9tait\~! Et Wang\~!
+
+\par
+\par Certes\~! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jur\'e9e\~; mais Wang, le philosophe, l'h\'f4te assidu du yamen de Shang-Ha\'ef, ne serait plus l\'e0 pour lui enseigner la sagesse\~!
+\par
+\par \'85 \'ab\~Vous allez tomber\~! cria en ce moment le guide, dont le chameau venait d'\'eatre heurt\'e9 par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au milieu de son r\'eave.
+\par
+\par \endash Sommes-nous arriv\'e9s\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Il est huit heures, r\'e9pondit le guide, et je propose de faire halte pour d\'eener.
+\par
+\par \endash Et apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Apr\'e8s, nous nous remettrons en route.
+\par
+\par \endash Il fera nuit.
+\par
+\par \endash Oh\~! ne craignez pas que je vous \'e9gare\~! La Grande-Muraille n'est pas \'e0 vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos b\'eates\~!
+\par
+\par \endash Soit\~!\~\'bb r\'e9pondit Kin-Fo.
+\par
+\par Sur la route, s'\'e9levait une masure abandonn\'e9e. Un petit ruisseau coulait aupr\'e8s, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y d\'e9salt\'e9rer.
+\par
+\par Pendant ce temps, avant que la nuit f\'fbt tout \'e0 fait venue, Kin-Fo et ses compagnons s'install\'e8rent dans cette masure, et, l\'e0, ils mang\'e8rent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'app\'e9tit.
+\par
+\par La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'\'e9tait ce Ta\'ef-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la t\'eate en homme qui n'est pas rassur\'e9
+, et, autant que possible, il \'e9vita de r\'e9pondre.
+\par
+\par \'ab\~Vient-il quelquefois dans la province\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondit le guide, mais des Ta\'ef-ping de sa bande ont plusieurs fois pass\'e9 la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer\~! Bouddha nous garde des Ta\'ef-ping\~!\~\'bb
+\par
+\par A ces r\'e9ponses, dont le guide ne pouvait \'e9videmment comprendre toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se regardaient en fron\'e7ant le sourcil, tiraient leur montre, la consultaient, et, finalement, hochaient la t\'eate.
+
+\par
+\par \'ab\~Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en attendant le jour\~?
+\par
+\par \endash Dans cette masure\~! s'\'e9cria le guide. J'aime encore mieux la rase campagne\~! On risque moins d'\'eatre surpris\~!
+\par
+\par \endash Il est convenu que nous serons ce soir \'e0 la Grande- Muraille, r\'e9pondit Kin-Fo. je veux y \'eatre et j'y serai.\~\'bb
+\par
+\par Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+\par
+\par Soun, d\'e9j\'e0 galop\'e9 par la peur, Soun lui-m\'eame, n'osa pas protester.
+\par
+\par Le repas termin\'e9 \endash il \'e9tait \'e0 peu pr\'e8s neuf heures -, le guide se leva et donna le signal du d\'e9part.
+\par
+\par Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry all\'e8rent alors \'e0 lui.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur, dirent-ils, vous \'eates bien d\'e9cid\'e9 \'e0 vous remettre entre les mains de Lao-Shen\~?
+\par
+\par \endash Absolument d\'e9cid\'e9, r\'e9pondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre \'e0 quelque prix que ce soit.
+\par
+\par \endash C'est jouer tr\'e8s gros jeu\~! reprirent-ils, que d'aller au campement du Ta\'ef-ping\~!
+\par
+\par \endash Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer\~! r\'e9pliqua Kin-Fo. Libre \'e0 vous de ne pas me suivre\~!\~\'bb
+\par
+\par Le guide avait allum\'e9 une petite lanterne de poche. Les deux agents s'approch\'e8rent, et consult\'e8rent une seconde fois leur montre.
+\par
+\par \'ab\~Il serait certainement plus prudent d'attendre \'e0 demain, dirent-ils en insistant.
+\par
+\par \endash Pourquoi cela\~? r\'e9pondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux demain ou apr\'e8s-demain qu'il peut l'\'eatre aujourd'hui\~! En route\~!
+\par
+\par \endash En route\~!\~\'bb r\'e9p\'e9t\'e8rent Fry-Craig.
+\par
+\par Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois d\'e9j\'e0, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain m\'e9contentement s'\'e9tait r\'e9v\'e9l\'e9 sur son visage. En ce
+t instant, lorsqu'il les vit revenir \'e0 la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+\par
+\par Ceci n'avait point \'e9chapp\'e9 \'e0 Kin-Fo, bien d\'e9cid\'e9, d'ailleurs, \'e0 ne pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extr\'eame, lorsque, au moment o\'f9 il l'aidait \'e0 remonter sur sa b\'eate, le guide se pencha \'e0
+ son oreille et murmura ces mots\~: \'ab\~D\'e9fiez-vous de ces deux hommes\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles\'85 Le guide lui fit signe de se taire, donna le signal du d\'e9part, et la petite troupe s'aventura dans la nuit \'e0 travers la campagne.
+\par
+\par Un grain de d\'e9fiance \'e9tait-il entr\'e9 dans l'esprit du client de Fry-Craig\~? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, prononc\'e9es par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit les deux mois de d\'e9
+vouement que les agents avaient mis \'e0 son service\~?
+\par
+\par Non, en v\'e9rit\'e9\~! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui avaient conseill\'e9 ou de remettre sa visite au campement du Ta\'ef-ping, ou d'y renoncer\~?
+\par
+\par N'\'e9tait-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient brusquement quitt\'e9 P\'e9king\~? L'int\'e9r\'eat m\'eame des deux agents de la Centenaire n'\'e9tait-il pas que leur client rentr\'e2t en possession de cette absurde et compromettante lettre
+\~?
+\par
+\par Il y avait donc l\'e0 une insistance assez peu compr\'e9hensible.
+\par
+\par Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris sa place derri\'e8re le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils all\'e8rent ainsi pendant deux grandes heures.
+\par
+\par Il devait \'eatre bien pr\'e8s de minuit, lorsque le guide, s'arr\'eatant, montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arri\'e8re de cette ligne s'argentaient quelques sommets, d\'e9j
+\'e0 \'e9clair\'e9s par les premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+\par
+\par \'ab\~La Grande-Muraille\~! dit le guide.
+\par
+\par \endash Pouvons-nous la franchir ce soir m\'eame\~? demanda Kin-Fo.
+\par
+\par \endash Oui, si vous le voulez absolument\~! r\'e9pondit le guide.
+\par
+\par \endash Je le veux\~!\~\'bb
+\par
+\par Les chameaux s'\'e9taient arr\'eat\'e9s.
+\par
+\par \'ab\~Je vais reconna\'eetre la passe, dit alors le guide. Demeurez et attendez-moi.\~\'bb
+\par
+\par Il s'\'e9loigna.
+\par
+\par En ce moment, Craig et Fry s'approch\'e8rent de Kin-Fo.
+\par
+\par \'ab\~Monsieur\~?\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Monsieur\~?\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Et tous deux ajout\'e8rent\~: \'ab\~Avez-vous \'e9t\'e9 satisfait de nos services, depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a attach\'e9s \'e0 votre personne\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s satisfait\~!
+\par
+\par \endash Plairait-il \'e0 monsieur de nous signer ce petit papier pour t\'e9moigner qu'il n'a eu qu'\'e0 se louer de nos bons et loyaux services\~?
+\par
+\par \endash Ce papier\~? r\'e9pondit Kin-Fo, assez surpris, \'e0 la vue d'une feuille, d\'e9tach\'e9e de son carnet, que lui pr\'e9sentait Craig.
+\par
+\par \endash Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-\'eatre quelque compliment de notre directeur\~!
+\par
+\par \endash Et sans doute une gratification suppl\'e9mentaire, ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre \'e0 monsieur, dit Craig en se courbant.
+\par
+\par \endash Et l'encre n\'e9cessaire pour que monsieur puisse nous donner cette preuve de gracieuset\'e9 \'e9crite\~\'bb, dit Fry.
+\par
+\par Kin-Fo se mit \'e0 rire et signa.
+\par
+\par \'ab\~Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette c\'e9r\'e9monie en ce lieu et \'e0 cette heure\~?
+\par
+\par \endash En ce lieu, r\'e9pondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous accompagner plus loin\~!
+\par
+\par \endash A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera minuit\~!
+\par
+\par \endash Et que vous importe l'heure\~?
+\par
+\par \endash Monsieur, reprit Craig, l'int\'e9r\'eat que vous portait notre Compagnie d'assurances\'85
+\par
+\par \endash Va finir dans quelques instants\'85. ajouta Fry.
+\par
+\par \endash Et vous pourrez vous tuer\'85
+\par
+\par \endash Ou vous faire tuer\'85
+\par
+\par \endash Tant qu'il vous plaira\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-dessus de l'horizon, \'e0 l'orient, et lan\'e7a jusqu'\'e0 eux son premier rayon.
+\par
+\par \'ab\~La lune\~!\'85 s'\'e9cria Fry.
+\par
+\par \endash Et aujourd'hui, 30 juin\~!\'85 s'\'e9cria Craig. Elle se l\'e8ve \'e0 minuit\'85 Et votre police n'\'e9tant pas renouvel\'e9e\'85 Vous n'\'eates plus le client de la Centenaire\'85
+\par
+\par \endash Bonsoir, monsieur Kin-Fo\~!\'85 dit Craig.
+\par
+\par \endash Monsieur Kin-Fo, bonsoir\~!\~\'bb dit Fry.
+\par
+\par Et les deux agents, tournant la t\'eate de leur monture, disparurent bient\'f4t, laissant leur client stup\'e9fait.
+\par
+\par Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Am\'e9ricains, peut-\'eatre un peu trop pratiques, avait \'e0 peine cess\'e9 de se faire entendre, qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-Fo, qui tenta vainement de se d\'e9
+fendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir.
+\par
+\par Un instant apr\'e8s, le ma\'eetre et le valet \'e9taient entra\'een\'e9s dans la chambre basse de l'un des bastions abandonn\'e9s de la Grande-Muraille, dont la porte fut soigneusement referm\'e9e sur eux.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc98017904}XXII\line QUE LE LECTEUR AURAIT PU \'c9CRIRE LUI-M\'caME, TANT IL FINIT D'UNE FA\'c7ON PEU INATTENDUE\~!
+{\*\bkmkend _Toc98017904}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La Grande-Muraille \endash un paravent chinois, long de quatre cents lieues -, construite au 1e si\'e8cle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti, s'\'e9
+tend depuis le golfe de L\'e9ao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux jet\'e9es, jusque dans le Kan-Sou, o\'f9 elle se r\'e9duit aux proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts, d\'e9fendu
+s par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques \'e0 leur rev\'eatement sup\'e9rieur, qui suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la fronti\'e8re russo-chinoise.
+\par
+\par Du c\'f4t\'e9 du C\'e9leste Empire, la muraille est en assez mauvais \'e9tat. Du c\'f4t\'e9 de la Mantchourie, elle se pr\'e9sente sous un aspect plus rassurant, et ses cr\'e9neaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.
+\par
+\par De d\'e9fenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point\~; de canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer \'e0 travers ses portes. Le paravent ne pr\'e9serve plus la fronti
+\'e8re septentrionale de l'Empire, pas m\'eame de cette fine poussi\'e8re mongole, que le vent du nord emporte parfois jusqu'\'e0 sa capitale.
+\par
+\par Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions d\'e9serts que Kin-Fo et Soun, apr\'e8s une fort mauvaise nuit pass\'e9e sur la paille, durent s'enfoncer le lendemain matin, escort\'e9s par une douzaine d'hommes, qui ne pouvaient appartenir qu'\'e0
+ la bande de Lao-Shen.
+\par
+\par Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'\'e9tait plus possible \'e0 Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'\'e9tait point le hasard qui avait mis ce tra\'eetre sur son chemin.
+\par
+\par L'ex-client de la Centenaire avait \'e9videmment \'e9t\'e9 attendu par ce mis\'e9rable. Son h\'e9sitation \'e0 s'aventurer au-del\'e0 de la Grande-Muraille n'\'e9tait qu'une ruse pour d\'e9router les soup\'e7ons. Ce coquin appartenait bien au Ta\'ef
+-ping, et ce ne pouvait \'eatre que par ses ordres qu'il avait agi.
+\par
+\par Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute \'e0 ce sujet, apr\'e8s avoir interrog\'e9 un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+\par
+\par \'ab\~Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef\~? demanda-t-il.
+\par
+\par \endash Nous y serons avant une heure\~!\~\'bb r\'e9pondit cet homme.
+\par
+\par En somme, qu'\'e9tait venu chercher l'\'e9l\'e8ve de Wang\~? Le mandataire du philosophe\~! Eh bien, on le conduisait o\'f9 il voulait aller\~! Que ce f\'fbt de bon gr\'e9 ou de force, il n'y avait pas l\'e0 de quoi r\'e9criminer. Il fallait laisser cela
+\'e0 Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa t\'eate de poltron vaciller sur ses \'e9paules.
+\par
+\par Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer de n\'e9gocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il d\'e9sirait. Tout \'e9tait bien.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient, \'e0 droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi pendant
+ une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, \'e9troitement entour\'e9s, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+\par
+\par Une heure et demie apr\'e8s, gardiens et prisonniers apercevaient, au tournant d'un contrefort, un \'e9difice \'e0 demi ruin\'e9.
+\par
+\par C'\'e9tait une ancienne bonzerie, \'e9lev\'e9e sur une des croupes de la montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet endroit perdu de la fronti\'e8re russo-chinoise, au milieu de cette contr\'e9e d\'e9
+serte, on pouvait se demander quelle sorte de fid\'e8les osaient fr\'e9quenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer leur vie, \'e0 s'aventurer dans ces d\'e9fil\'e9s, tr\'e8s propres aux guet-apens et aux emb\'fbches.
+\par
+\par Si le Ta\'ef-ping Lao-Shen avait \'e9tabli son campement dans cette partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+\par
+\par Or, \'e0 une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte r\'e9pondit que Lao-Shen r\'e9sidait effectivement dans cette bonzerie.
+\par
+\par \'ab\~Je d\'e9sire le voir \'e0 l'instant, dit Kin-Fo.
+\par
+\par \endash A l'instant\~\'bb, r\'e9pondit le chef.
+\par
+\par Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient \'e9t\'e9 pr\'e9alablement enlev\'e9es, furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple. L\'e0 se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, tr\'e8
+s pittoresques sous leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches n'\'e9taient pas pr\'e9cis\'e9ment rassurantes.
+\par
+\par Kin-Fo passa d\'e9lib\'e9r\'e9ment entre cette double rang\'e9e de Ta\'ef-pin. Quant \'e0 Soun, il dut \'eatre vigoureusement pouss\'e9 par les \'e9paules, et il le fut.
+\par
+\par Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engag\'e9 dans l'\'e9paisse muraille, et dont les degr\'e9s descendaient assez profond\'e9ment \'e0 travers le massif de la montagne.
+\par
+\par Cela indiquait \'e9videmment qu'une sorte de crypte se creusait sous l'\'e9difice principal de la bonzerie, et il e\'fbt \'e9t\'e9 tr\'e8s difficile, pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil de ces sinuosit\'e9
+s souterraines.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir descendu une trentaine de marches, puis s'\'eatre avanc\'e9s pendant une centaine de pas, \'e0 la lueur fuligineuse de torches port\'e9es par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arriv\'e8rent au milieu d'une vaste salle qu'\'e9
+clairait \'e0 demi un luminaire de m\'eame esp\'e8ce.
+\par
+\par C'\'e9tait bien une crypte. Des piliers massifs, orn\'e9s de ces hideuses t\'eates de monstres qui appartiennent \'e0 la faune grotesque de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaiss\'e9s, dont les nervures se rejoignaient \'e0
+ la clef des lourdes vo\'fbtes.
+\par
+\par Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine \'e0 l'arriv\'e9e des deux prisonniers. La salle n'\'e9tait pas d\'e9serte, en effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres profondeurs.
+\par
+\par C'\'e9tait toute la bande des Ta\'ef-ping, r\'e9unie l\'e0 pour quelque c\'e9r\'e9monie suspecte.
+\par
+\par Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute taille se tenait debout. On e\'fbt dit le pr\'e9sident d'un tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles pr\'e8s de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+\par
+\par Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussit\'f4t et laissa passage aux deux prisonniers.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen\~\'bb, dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le personnage qui se tenait debout.
+\par
+\par Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en mati\'e8re, comme un homme qui est d\'e9cid\'e9 \'e0 en finir\~: \'ab\~Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a \'e9t\'e9 envoy\'e9
+e par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te demander de me la rendre.\~\'bb
+\par
+\par A ces paroles, prononc\'e9es d'une voix ferme, le Ta\'ef-ping ne remua m\'eame pas la t\'eate. On e\'fbt dit qu'il \'e9tait de bronze.
+\par
+\par \'ab\~Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre\~?\~\'bb reprit Kin-Fo.
+\par
+\par Et il attendit une r\'e9ponse qui ne vint pas.
+\par
+\par \'ab\~Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera pay\'e9 int\'e9gralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le toucher, puisse \'eatre inqui\'e9t\'e9
+\'e0 cet \'e9gard\~!\~\'bb
+\par
+\par M\'eame silence glacial du sombre Ta\'ef-ping, silence qui n'\'e9tait pas de bon augure.
+\par
+\par Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles\~: \'ab\~De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat\~? Je t'offre cinq mille ta\'ebls\~\'bb
+\par
+\par Pas de r\'e9ponse.
+\par
+\par \'ab\~Dix mille ta\'ebls\~?\~\'bb
+\par
+\par Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de cette \'e9trange bonzerie.
+\par
+\par Une sorte de col\'e8re impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres m\'e9ritaient bien qu'on leur fit une r\'e9ponse, quelle qu'elle f\'fbt.
+\par
+\par \'ab\~Ne m'entends-tu pas\~?\~\'bb dit-il au Ta\'ef-ping.
+\par
+\par Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la t\'eate, indiqua qu'il comprenait parfaitement.
+\par
+\par \'ab\~Vingt mille ta\'ebls\~! Trente mille ta\'ebls\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Je t'offre ce que te paierait la Centenaire, si j'\'e9tais mort. Le double\~! Le triple\~! Parle\~! Est-ce assez\~?\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe taciturne, et, croisant les bras\~: \'ab\~A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre\~?
+\par
+\par \endash A aucun prix, r\'e9pondit enfin le Ta\'ef-ping. Tu as offens\'e9 Bouddha en m\'e9prisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut \'eatre veng\'e9. Ce n'est que devant la mort que tu conna\'eetras ce que valait cette faveur d'\'ea
+tre au monde, faveur si longtemps m\'e9connue de toi\~!\~\'bb
+\par
+\par Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de r\'e9plique, Lao-Shen fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se d\'e9fendre, fut garrott\'e9, entra\'een\'e9. Quelques minutes apr\'e8s, il \'e9tait enferm\'e9
+ dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise \'e0 porteurs, et herm\'e9tiquement close.
+\par
+\par Soun, l'infortun\'e9 Soun, malgr\'e9 ses cris, ses supplications, dut subir le m\'eame traitement.
+\par
+\par \'ab\~C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit\~! Celui qui a m\'e9pris\'e9 la vie m\'e9rite de mourir\~!\~\'bb
+\par
+\par Cependant, sa mort, si elle lui paraissait in\'e9vitable, \'e9tait moins proche qu'il ne le supposait.
+\par
+\par Mais \'e0 quel \'e9pouvantable supplice le r\'e9servait ce cruel Ta\'ef-ping, il ne pouvait l'imaginer.
+\par
+\par Des heures se pass\'e8rent. Kin-Fo, dans cette cage, o\'f9 on l'avait emprisonn\'e9, s'\'e9tait senti enlev\'e9, puis transport\'e9 sur un v\'e9
+hicule quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des armes de son escorte ne lui laiss\'e8rent aucun doute. On l'entra\'eenait au loin. O\'f9\~? Il e\'fbt vainement tent\'e9 de l'apprendre.
+\par
+\par Sept \'e0 huit heures apr\'e8s son enl\'e8vement, Kin-Fo sentit que la chaise s'arr\'eatait, qu'on soulevait \'e0 bras d'hommes la caisse dans laquelle il \'e9tait enferm\'e9, et bient\'f4t un d\'e9placement moins rude succ\'e9da aux
+ secousses d'une route de terre.
+\par
+\par \'ab\~Suis-je donc sur un navire\~?\~\'bb se dit-il.
+\par
+\par Des mouvements tr\'e8s accus\'e9s de roulis et de tangage, un fr\'e9missement d'h\'e9lice le confirm\'e8rent dans cette id\'e9e qu'il \'e9tait sur un steamer.
+\par
+\par \'ab\~La mort dans les flots\~! pensa-t-il. Soit\~! Ils m'\'e9pargnent des tortures qui seraient pires\~! Merci, Lao-Shen\~!\~\'bb
+\par
+\par Cependant deux fois vingt-quatre heures s'\'e9coul\'e8rent encore. A deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture \'e9tait introduite dans sa cage par une petite trappe \'e0 coulisse, sans que le prisonnier p\'fb
+t voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune r\'e9ponse f\'fbt faite \'e0 ses demandes.
+\par
+\par Ah\~! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si belle, avait cherch\'e9 des \'e9motions\~! Il n'avait pas voulu que son c\'9cur cess\'e2t de battre, sans avoir au moins une fois palpit\'e9\~! Eh bien, ses v\'9cux \'e9
+taient satisfaits et au-del\'e0 de ce qu'il aurait pu souhaiter\~!
+\par
+\par Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu mourir en pleine lumi\'e8re. La pens\'e9e que cette cage serait d'un instant \'e0 l'autre pr\'e9cipit\'e9e dans les flots, lui \'e9
+tait horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une derni\'e8re fois, ni la pauvre L\'e9-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en \'e9tait trop.
+\par
+\par Enfin, apr\'e8s un laps de temps qu'il n'avait pu \'e9valuer, il lui sembla que cette longue navigation venait de cesser tout \'e0 coup. Les tr\'e9pidations de l'h\'e9lice cess\'e8rent. Le navire qui portait sa prison s'arr\'ea
+tait. Kin-Fo sentit que sa cage \'e9tait de nouveau soulev\'e9e.
+\par
+\par Pour cette fois, c'\'e9tait bien le moment supr\'eame, et le condamn\'e9 n'avait plus qu'\'e0 demander pardon des erreurs de sa vie.
+\par
+\par Quelques minutes s'\'e9coul\'e8rent, \endash des ann\'e9es, des si\'e8cles\~!
+\par
+\par A son grand \'e9tonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage reposait de nouveau sur un terrain solide.
+\par
+\par Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui fut imm\'e9diatement appliqu\'e9 sur les yeux, et il se sentit brusquement attir\'e9 au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'oblig\'e8
+rent \'e0 s'arr\'eater.
+\par
+\par \'ab\~S'il s'agit de mourir enfin, s'\'e9cria-t-il, je ne vous demande pas de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort\~!
+\par
+\par \endash Soit\~! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamn\'e9 le d\'e9sire\~!\~\'bb
+\par
+\par Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arrach\'e9. Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui\'85
+\par
+\par \'c9tait-il le jouet d'un r\'eave\~? Une table, somptueusement servie, \'e9tait l\'e0, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non occup\'e9
+es semblaient demander deux derniers convives.
+\par
+\par \'ab\~Vous\~! vous\~! Mes amis, mes chers amis\~! Est-ce bien vous que je vois\~?\~\'bb s'\'e9cria Kin-Fo avec un accent impossible \'e0 rendre.
+\par
+\par Mais non\~! Il ne s'abusait pas. C'\'e9tait Wang, le philosophe\~! C'\'e9taient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-l\'e0 m\'eames qu'il avait trait\'e9s, deux mois auparavant, sur le bateau-fleurs de la rivi\'e8
+re des Perles, ses compagnons de jeunesse, les t\'e9moins de ses adieux \'e0 la vie de gar\'e7on\~!
+\par
+\par Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il \'e9tait chez lui, dans la salle \'e0 manger de son yamen de Shang-Ha\'ef\~!
+\par
+\par \'ab\~Si c'est toi\~! s'\'e9cria-t-il en s'adressant \'e0 Wang, si ce n'est pas ton ombre, parle-moi\'85
+\par
+\par \endash C'est moi-m\'eame, ami, r\'e9pondit le philosophe. Pardonneras-tu \'e0 ton vieux ma\'eetre, la derni\'e8re et un peu rude le\'e7on de philosophie qu'il ait d\'fb te donner\~?
+\par
+\par \endash Eh quoi\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang\~!
+\par
+\par \endash C'est moi, r\'e9pondit Wang, moi qui ne m'\'e9tais charg\'e9 de la mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en charge\'e2t pas\~! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'\'e9tais pas ruin\'e9, et qu'un moment viendrait o\'f9
+ tu ne voudrais plus mourir\~! Mon ancien compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera d\'e9sormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider \'e0 te faire comprendre, en te mettant en pr\'e9
+sence de la mort, quel est le prix de la vie\~! Si, au milieu de terribles angoisses, je t'ai laiss\'e9 et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien que mon c\'9cur en saign\'e2t, presque au-del\'e0 de ce qu'il \'e9
+tait humain de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'\'e9tait apr\'e8s le bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en route\~!\~\'bb
+\par
+\par Kin-Fo \'e9tait dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur sa poitrine.
+\par
+\par \'ab\~Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, tr\'e8s \'e9mu, si encore j'avais couru tout seul\~! Mais quel mal je t'ai donn\'e9\~! Combien il t'a fallu courir toi-m\'eame, et quel bain je t'ai forc\'e9 de prendre au pont de Palikao\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! celui-l\'e0, par exemple, r\'e9pondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie\~! J'avais tr\'e8s chaud et l'eau \'e9tait tr\'e8s froide\~! Mais bah\~! je m'en suis tir\'e9\~! On
+ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres\~!
+\par
+\par \endash Pour les autres\~! dit Kin-Fo d'un air grave.
+\par
+\par \endash Oui\~! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire\~! Le secret du bonheur est l\'e0\~!\~\'bb
+\par
+\par Soun entrait alors, p\'e2le comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son ma\'eetre, l'infortun\'e9 valet avait d\'fb refaire toute cette travers\'e9e de Fou-Ning \'e0 Shang-Ha\'ef
+, et dans quelles conditions\~! On en pouvait juger \'e0 sa mine\~!
+\par
+\par Kin-Fo, apr\'e8s s'\'eatre arrach\'e9 aux \'e9treintes de Wang, serrait la main de ses amis.
+\par
+\par \'ab\~D\'e9cid\'e9ment, j'aime mieux cela\~! dit-il. J'ai \'e9t\'e9 un fou jusqu'ici\~!\'85
+\par
+\par \endash Et tu peux redevenir un sage\~! r\'e9pondit le philosophe.
+\par
+\par \endash J'y t\'e2cherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer \'e0 mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a \'e9t\'e9 pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le n\'e9
+gliger. Qu'est d\'e9cid\'e9ment devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang\~? Est-elle vraiment sortie de tes mains\~? Je ne serais pas f\'e2ch\'e9 de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore\~
+! Lao-Shen, s'il en est encore d\'e9tenteur, ne peut attacher aucune importance \'e0 ce chiffon de papier, et je trouverais f\'e2cheux qu'il p\'fbt tomber entre des mains\'85 peu d\'e9licates\~!\~\'bb
+\par
+\par Sur ce, tout le monde se mit \'e0 rire.
+\par
+\par \'ab\~Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a d\'e9cid\'e9ment gagn\'e9 \'e0 ses m\'e9saventures d'\'eatre devenu un homme d'ordre\~! Ce n'est plus notre indiff\'e9rent d'autrefois\~! Il pense en homme rang\'e9\~!
+\par
+\par \endash Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre\~! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai br\'fbl\'e9e, et que j'en aurai vu les cendres dispers\'e9es \'e0 tous les vents\~!
+\par
+\par \endash S\'e9rieusement, tu tiens donc \'e0 ta lettre\~?\'85 reprit Wang.
+\par
+\par \endash Certes, r\'e9pondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruaut\'e9 de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part\~?
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Eh bien\~?
+\par
+\par \endash Eh bien, mon cher \'e9l\'e8ve, il n'y a \'e0 ton d\'e9sir qu'un emp\'eachement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre\'85
+\par
+\par \endash Vous ne l'avez plus\~!
+\par
+\par \endash Non.
+\par
+\par \endash Vous l'avez d\'e9truite\~?
+\par
+\par \endash Non\~! H\'e9las\~! non\~!
+\par
+\par \endash Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore \'e0 d'autres mains\~?
+\par
+\par \endash Oui\~!
+\par
+\par \endash A qui\~? \'e0 qui\~? dit vivement Kin-Fo, dont la patience \'e9tait \'e0 bout. Oui\~! A qui\~?
+\par
+\par \endash A quelqu'un qui a tenu \'e0 ne la rendre qu'\'e0 toi-m\'eame\~!\~\'bb
+\par
+\par En ce moment, la charmante L\'e9-ou, qui, cach\'e9e derri\'e8re un paravent, n'avait rien perdu de cette sc\'e8ne, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de d\'e9fi.
+\par
+\par Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+\par
+\par \'ab\~Non pas\~! Un peu de patience encore, s'il vous pla\'eet\~! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derri\'e8re le paravent. Les affaires avant tout, \'f4 mon sage mari\~!\~\'bb
+\par
+\par Et, lui mettant la lettre sous les yeux\~: \'ab\~Mon petit fr\'e8re cadet reconna\'eet-il son \'9cuvre\~?
+\par
+\par \endash Si je la reconnais\~! s'\'e9cria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu \'e9crire cette sotte lettre\~!
+\par
+\par \endash Eh bien, donc, avant tout, r\'e9pondit L\'e9-ou, ainsi que vous en avez t\'e9moign\'e9 le tr\'e8s l\'e9gitime d\'e9sir, d\'e9chirez-la, br\'fblez-la, an\'e9antissez-la, cette lettre imprudente\~! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait \'e9
+crite\~!
+\par
+\par \endash Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumi\'e8re le l\'e9ger papier, mais, \'e0 pr\'e9sent, \'f4 mon cher c\'9cur\~! permettez \'e0 votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de pr\'e9
+sider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur\~!
+\par
+\par \endash Et nous aussi\~! s'\'e9cri\'e8rent les cinq convives. Cela donne tr\'e8s faim d'\'eatre tr\'e8s contents\~!\~\'bb
+\par
+\par Quelques jours apr\'e8s, l'interdiction imp\'e9riale \'e9tant lev\'e9e, le mariage s'accomplissait.
+\par
+\par Les deux \'e9poux s'aimaient\~! Ils devaient s'aimer toujours\~!
+\par
+\par Mille et dix mille f\'e9licit\'e9s les attendaient dans la vie\~!
+\par
+\par Il faut aller en Chine pour voir cela\~!
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+\par by Jules Verne
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHINOIS EN CHINE ***
+\par
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+\par with this agreement, and any volunteers associated with the produ}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion,
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+\par harmless from all liability, costs and e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 x}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 penses, including legal fees,
+\par that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+\par or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+\par work, (b) alteration, modification, or add}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions or deletions to any
+\par Project Gutenberg-tm work, and (c) any D}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 fect you cause.
+\par
+\par
+\par Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+\par
+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+\par electronic works in formats readable by the widest variety of compu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ers
+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 teers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reac}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 h}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ing Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gute}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 berg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Fou}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 n}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 dation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deduct}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 i}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ble to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equi}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 p}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirm}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tion of compliance. To
+\par SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contrib}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 tions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are a}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 c}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 cepted in a number of other
+\par ways including including checks, online pa}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 y}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose ne}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 work of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often cr}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 e}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ated from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Pu}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 b}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lic Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any partic}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 u}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 lar paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 l}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ity:
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+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Pro}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 j}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 ect Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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