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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 ***
+
+Jules Verne
+LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
+
+
+(1875)
+
+
+Table des matières
+
+I OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
+PEU À PEU
+II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
+PLUS NETTE
+III OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR
+LA VILLE DE SHANG-HAÏ
+IV DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
+JOURS DE RETARD
+V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
+RECEVOIR
+VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
+VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
+VIII OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT
+IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE
+SURPRENDRA PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
+X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU
+NOUVEAU CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
+XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
+L'AVENTURE
+XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES
+DU CENTENAIRE»
+XIV OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN
+UNE SEULE
+XV QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
+LECTEUR
+XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR
+DE PLUS BELLE
+XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE
+DE LA «SAM-YEP»
+XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA
+«SAM-YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE
+XX OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES
+APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON
+XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE
+EXTRÊME SATISFACTION
+XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAÇON PEU INATTENDUE!
+
+
+
+I
+OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT
+PEU À PEU
+
+«Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'écria l'un des
+convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en
+grignotant une racine de nénuphar au sucre.
+
+-- Et du mauvais aussi! répondit, entre deux quintes de toux, un
+autre, que le piquant d'un délicat aileron de requin avait failli
+étrangler!
+
+-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus âgé, dont le
+nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres,
+montées sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'étrangler,
+et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce
+nectar! C'est la vie, après tout!»
+
+Et cela dit, cet épicurien, d'humeur accommodante, avala un verre
+d'un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s'échappait
+lentement d'une théière de métal.
+
+«Quant à moi, reprit un quatrième convive, l'existence me parait
+très acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen
+de ne rien faire!
+
+-- Erreur! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l'étude et le
+travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances,
+c'est chercher à se rendre heureux!...
+
+-- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
+
+-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
+
+-- Et quelle en est la fin?
+
+-- La sagesse n'a pas de fin! répondit philosophiquement l'homme
+aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction
+suprême!»
+
+Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement à
+l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-à-dire
+la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la
+politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien
+dire toute cette dissertation interpocula.
+
+«Voyons! Que pense notre hôte de ces divagations après boire?
+Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour
+ou contre?»
+
+L'amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques;
+il se contenta, pour toute réponse, d'avancer dédaigneusement les
+lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien.
+
+«Peuh!» fit-il.
+
+C'est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne
+dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous
+les dictionnaires du globe. C'est une «moue» articulée.
+
+Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors
+d'arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son
+opinion. Il se défendit d'abord de répondre, et finit par affirmer
+que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'était une
+«invention» assez insignifiante, peu réjouissante en somme!
+
+«Voilà bien notre ami!
+
+-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore
+troublé son repos!
+
+-- Et quand il est jeune!
+
+-- Jeune et bien portant!
+
+-- Bien portant et riche!
+
+-- Très riche!
+
+-- Plus que très riche!
+
+-- Trop riche peut-être!»
+
+Ces interpellations s'étaient croisées comme les pétards d'un feu
+d'artifice, sans même amener un sourire sur l'impassible
+physionomie de l'amphitryon. Il s'était contenté de hausser
+légèrement les épaules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter,
+fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas même
+coupé les premières pages!
+
+Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus,
+il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son
+esprit n'était pas sans culture, son intelligence s'élevait au-
+dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant
+d'autres pour être un des heureux de ce monde! Pourquoi ne
+l'était-il pas?
+
+Pourquoi?
+
+La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant
+comme un coryphée du choeur antique: «Ami, dit-il, si tu n'es pas
+heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a été que
+négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la santé. Pour en
+bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n'as
+jamais été malade... je veux dire: tu n'as jamais été malheureux!
+C'est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si
+le malheur ne l'a jamais touché, ne fût-ce qu'un instant!»
+
+Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe,
+levant son verre plein d'un champagne puisé aux meilleures
+marques: «Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit-
+il, et quelques douleurs à sa vie!»
+
+Après quoi, il vida son verre tout d'un trait.
+
+L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son
+apathie habituelle.
+
+Où se tenait cette conversation? Était-ce dans une salle à manger
+européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg? Ces six
+convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien
+ou du Nouveau Monde? Quels étaient ces gens qui traitaient ces
+questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
+
+En tout cas, ce n'étaient pas des Français, puisqu'ils ne
+parlaient pas politique!
+
+Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne
+grandeur, luxueusement décoré. A travers le lacis des vitres
+bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers
+rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise
+du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou
+artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs
+pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête
+des baies s'enjolivait d'arabesques découpées, enrichies de
+sculptures variées, représentant des beautés célestes et
+terrestres, animaux ou végétaux d'une faune et d'une flore
+fantaisistes.
+
+Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de
+larges glaces à double biseau. Au plafond, une «punka», agitant
+ses ailes de percale peinte rendait supportable la température
+ambiante.
+
+La table, c'était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de
+nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces
+d'argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus
+pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier,
+ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une
+provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges
+à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux
+revers capitonnés de l'ameublement moderne.
+
+Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort
+avenantes, dont les cheveux noirs s'entremêlaient de lis et de
+chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade,
+coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées,
+elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de
+l'autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui
+ravivait les courants d'air déplacés par la punka du plafond.
+
+Le repas n'avait rien laissé à désirer. Qu'imaginer de plus
+délicat que cette cuisine à la fois propre et savante? Le Bignon
+de l'endroit, sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs,
+s'était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont
+se composait le menu du dîner.
+
+Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du
+caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de
+Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des oeufs
+pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux
+oeufs brouillés, des fricassées de «ging-seng», des ouïes
+d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des
+têtards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de
+moineau et des yeux de mouton piqués d'une pointe d'ail, des
+ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes
+d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées
+de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines
+d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du «long-
+yen» à chair blanche, et du «lit-chi» à pulpe pâle, châtaignes
+d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service
+d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé
+de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont
+l'inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l'aide de
+petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante
+ordonnance.
+
+Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas
+de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide
+parfumé, mais des serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun des
+convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction.
+
+Ce n'était toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de
+farniente, dont la musique allait remplir les instants.
+
+En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans
+le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste
+et décente. Mais quelle musique et quelle méthode! Des
+miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité,
+s'élevant en notes aiguës jusqu'aux dernières limites de
+perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont
+les cordes s'enchevêtraient dans les fils de l'archet, guitares
+recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas
+ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des
+chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient à grand fracas.
+
+Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le
+programme de son répertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui
+laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix
+Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau
+monde.
+
+Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d'avance, se
+retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire
+encore une importante récolte dans les salons voisins.
+
+Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour
+passer d'une table à une autre, -- ce qu'ils firent non sans
+grandes cérémonies et compliments de toutes sortes.
+
+Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à
+couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre
+moine bouddhiste, débout sur son radeau légendaire. Chacun reçut
+aussi une pincée de thé, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau
+bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitôt.
+
+Quel thé! Il n'était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co.,
+qui l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange malhonnête de
+feuilles étrangères, ni qu'il eût déjà subi une première infusion
+et ne fût plus bon qu'à balayer les tapis, ni qu'un préparateur
+indélicat l'eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec
+le bleu de Prusse!
+
+C'était le thé impérial dans toute sa pureté. C'étaient ces
+feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles
+de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car
+l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux
+mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir!
+
+Un Européen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
+célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites
+gorgées, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en
+avaient l'habitude.
+
+C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en étaient plus à apprécier
+les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne
+société, richement vêtus de la «han-chaol», légère chemisette, du
+«ma-coual», courte tunique, de la «haol», longue robe se
+boutonnant sur le côté; ayant aux pieds babouches jaunes et
+chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la
+taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie
+finement brodé, l'éventail à la ceinture, ces aimables personnages
+étaient nés au pays même où l'arbre à thé donne une fois l'an sa
+moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient
+des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des
+ailerons de requin, ils l'avaient savouré comme il le méritait
+pour la délicatesse de ses préparations; mais son menu, qui eût
+étonné un étranger, n'était pas pour les surprendre.
+
+En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres,
+ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment où
+ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait
+traités, ce jour-là, ils l'apprirent alors.
+
+Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne
+pour la dernière fois, l'indifférent, s'accoudant sur la table,
+les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: «Mes amis,
+écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire
+dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être
+la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
+l'apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner
+d'adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié,
+et...
+
+-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'écria l'optimiste.
+Regarde! Les pronostics sont pour toi!»
+
+En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles
+lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et
+les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans
+les tasses. Autant d'heureux présages qui ne pouvaient tromper!
+
+Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec
+la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la
+personne, destinée au rôle d'«élément nouveau», dont il avait fait
+choix, aucun n'eut l'indiscrétion de l'interroger à ce sujet.
+
+Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert
+général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos,
+un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus
+approuver les complimenteurs que le complimenté.
+
+Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une
+voix qui semblait moins calme que d'habitude: «Suis-je donc trop
+vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
+
+-- Non.
+
+-- Trop jeune?
+
+-- Pas davantage.
+
+-- Tu trouves que j'ai tort?
+
+-- Peut-être!
+
+-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut
+pour me rendre heureux.
+
+-- Je le sais.
+
+-- Eh bien?...
+
+-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être!
+S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est
+pire!
+
+-- Je ne serai donc jamais heureux?...
+
+-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
+
+-- Le malheur ne peut m'atteindre!
+
+-- Tant pis, car alors tu es incurable!
+
+-- Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne
+faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en
+fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à
+l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je
+n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme
+disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours
+tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte!
+
+-- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine
+intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre
+heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!»
+
+Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent,
+rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au
+moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés
+et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des
+autres.
+
+A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au
+menu exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à
+leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de
+leurs théories, le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois,
+non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un
+paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes
+habitants du Céleste Empire, déjà «européennisés» par leurs
+études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les
+civilisés de l'Occident.
+
+En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la
+rivière des Perles à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de
+l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des
+meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième
+classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la
+rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettré.
+
+Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune,
+pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si
+poétiquement les heures de la nuit chinoise.
+
+
+II
+DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON
+PLUS NETTE
+
+Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est
+que c'était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong
+qu'il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux
+camarades que doit compter un jeune homme riche et généreux, les
+quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui lui
+restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards
+de la vie, il eût vainement cherché à les réunir.
+
+Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à
+son ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à
+Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait
+escale aux points principaux de la côte et revenir tranquillement
+à son yamen.
+
+Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne
+quittait jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. A
+vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et
+de sentences perdues; mais la «machine à théories» -- ainsi que
+l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire.
+
+Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race
+tend à se transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux
+Tartares. On n'eût pas rencontré son pareil dans les provinces du
+Sud, où les hautes et basses classes se sont plus intimement
+mélangées avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son père ni par
+sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à
+l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines.
+Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils tracés en
+droite ligne, les yeux disposés suivant l'horizontale et se
+relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non
+aplatie, il eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens
+des populations de l'Occident.
+
+En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'était que par son
+crâne soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa
+magnifique queue, qui, prenant naissance à l'occiput, se déroulait
+sur son dos comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne,
+il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa
+lèvre supérieure, et une mouche, qui figuraient exactement au-
+dessous le point d'orgue de l'écriture musicale. Ses ongles
+s'allongeaient de plus d'un centimètre, preuve qu'il appartenait
+bien à cette catégorie de gens fortunés qui peuvent vivre sans
+rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa démarche, le
+hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce «comme il
+faut» qui se dégageait de toute sa personne.
+
+D'ailleurs Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les Chinois se
+montrent très fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
+répondre: «Je suis d'En-Haut!». C'était à Péking, en effet, que
+son père Tchoung-Héou demeurait au moment de sa naissance, et il
+avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer définitivement à
+Shang-Haï.
+
+Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
+possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour
+le commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce
+que produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow,
+soieries de Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow
+et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province
+de Yunanne, tout fut pour lui élément de négoce et matière à
+trafic. Sa principale maison de commerce, son «hong» était à
+Shang-Haï mais il possédait des comptoirs à Nan-King, à Tien-Tsin,
+à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement européen, c'étaient
+les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'était
+le câble électrique qui lui donnait le cours des soieries à Lyon
+et de l'opium à Calcutta. Aucun de ces agents du progrès, vapeur
+ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le sont la
+plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
+gouvernement, dont ce progrès diminue peu à peu le prestige.
+
+Bref, Tchoung-Héou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son
+commerce avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions
+avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines
+de Shang-Haï de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo
+venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille
+dollars.
+
+Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être
+doublée, grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait
+appeler le «commerce des coolies du Nouveau Monde».
+
+On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante
+et hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire,
+diversement mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du
+Milieu, Empire ou Terre des Fleurs.
+
+On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions
+d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la
+terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la
+Chine, même avec ses nombreuses rizières, ses immenses cultures de
+millet et de blé, ne suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein
+qui ne demande qu'à s'échapper par ces trouées que les canons
+anglais et français ont faites aux murailles matérielles et
+morales du Céleste Empire.
+
+C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de
+Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait
+avec une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures
+restrictives contre cette invasion, assez impoliment nommée «la
+peste jaune». Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions
+d'émigrants chinois aux États-Unis n'auraient pas sensiblement
+amoindri la Chine, et c'eût été l'absorption de la race anglo-
+saxonne au profit de la race mongole.
+
+Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces
+coolies, vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une
+pipe de tabac, aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au
+lac Salé, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'État de
+Californie, où ils abaissèrent considérablement le prix de la
+main-d'oeuvre.
+
+Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces
+émigrants si peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le
+racolage dans cinq provinces du Céleste Empire, et une sixième,
+fixée à San Francisco. Les premières expédiaient, la dernière
+recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la
+réexpédiait.
+
+Ceci demande une explication.
+
+Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune
+chez les «Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des
+États-Unis, mais à une condition, c'est que leurs cadavres seront
+fidèlement ramenés à la terre natale pour y être enterrés. C'est
+une des conditions principales du contrat, une clause sine qua
+non, qui oblige les compagnies envers l'émigrant, et rien ne
+saurait la faire éluder.
+
+Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant
+de fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à
+cadavres», qui repartent à pleines charges de San Francisco pour
+Shang-Haï, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle
+source de bénéfices.
+
+L'habile et entreprenant Tchoung-Héou sentit cela. Au moment où il
+mourut, en 1866, il était directeur de la compagnie de Kouang-
+Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse
+des Fonds des Morts, à San Francisco.
+
+Ce jour-là, Kin-Fo, n'ayant plus ni père ni mère, héritait d'une
+fortune évaluée à quatre millions de francs placée en actions de
+la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
+
+Au moment où il perdit son père, le jeune héritier, âgé de dix-
+neuf ans, se fût trouvé seul, s'il n'eût eu Wang, l'inséparable
+Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami.
+
+Or, qu'était ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen
+de Shang-Haï. Il avait été le commensal du père avant d'être celui
+du fils. Mais d'où venait-il? A quel passé pouvait-on le
+rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung-
+Héou et Kin-Fo auraient seuls pu répondre.
+
+Et s'ils avaient jugé convenable de le faire ce qui n'était pas
+probable, voici ce que l'on eût appris: Personne n'ignore que la
+Chine est, par excellence, le royaume où les insurrections peuvent
+durer pendant bien des années, et soulever des centaines de mille
+hommes.
+
+Or, au XVIIe siècle, la célèbre dynastie des Ming, d'origine
+chinoise, régnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en
+1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles
+qui menaçaient la capitale, demanda secours à un roi tartare.
+
+Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les révoltés, profita
+de la situation pour renverser celui qui avait imploré son aide,
+et proclama empereur son propre fils Chun-Tché.
+
+A partir de cette époque, l'autorité tartare fut substituée à
+l'autorité chinoise, et le trône occupé par des empereurs
+mantchoux.
+
+Peu à peu, surtout dans les classes inférieures de la population,
+les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du
+Nord, la séparation entre Chinois et Tartares se maintint plus
+strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus
+particulièrement au milieu des provinces septentrionales de
+l'Empire. Là se cantonnèrent des «irréconciliables», qui restèrent
+fidèles à la dynastie déchue.
+
+Le père de Kin-Fo était de ces derniers, et il ne démentit pas les
+traditions de sa famille, qui avait refusé de pactiser avec les
+Tartares. Un soulèvement contre la domination étrangère, même
+après trois cents ans d'exercice, l'eût trouvé prêt à agir.
+
+Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses
+opinions politiques.
+
+Or, en 1860, régnait encore cet empereur S'Hiène-Fong, qui déclara
+la guerre à l'Angleterre et à la France, -- guerre terminée par le
+traité de Péking, le 25 octobre de ladite année.
+
+Mais, avant cette époque, un formidable soulèvement menaçait déjà
+la dynastie régnante. Les Tchang-Mao ou Taï-ping, les «rebelles
+aux longs cheveux», s'étaient emparés de Nan-King en 1853 et de
+Shang-Haï en 1855 S'Hiène-Fong mort, son jeune fils eut fort à
+faire pour repousser les Taï-ping. Sans le vice-roi Li, sans le
+prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-être
+n'eût-il pu sauver son trône.
+
+C'est que ces Taï-ping, ennemis déclarés des Tartares, fortement
+organisés pour la rébellion, voulaient remplacer la dynastie des
+Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes;
+la première à bannière noire, chargée de tuer; la seconde à
+bannière rouge, chargée d'incendier; la troisième à bannière
+jaune, chargée de piller; la quatrième à bannière blanche, chargée
+d'approvisionner les trois autres.
+
+Il y eut d'importantes opérations militaires dans le Kiang-Sou.
+Sou-Tchéou et Kia-Hing, à cinq lieues de Shang-Haï, tombèrent au
+pouvoir des révoltés et furent repris, non sans peine, par les
+troupes impériales. Shang-Haï, très menacée était même attaquée,
+le 18 août 1860, au moment où les généraux Grant et Montauban,
+commandant l'armée anglo-française, canonnaient les forts du Peï-
+Ho.
+
+Or, à cette époque, Tchoung-Héou, le père de Kin-Fo, occupait une
+habitation près de Shang-Haï, non loin du magnifique pont que les
+ingénieurs chinois avaient jeté sur la rivière de Sou-Tchéou. Ce
+soulèvement des Taï-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil,
+puisqu'il était principalement dirigé contre la dynastie tartare.
+
+Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 août, après que
+les rebelles eurent été rejetés hors de Shang-Haï, la porte de
+l'habitation de Tchoung-Héou s'ouvrit brusquement.
+
+Un fuyard, ayant pu dépister ceux qui le poursuivaient, vint
+tomber aux pieds de Tchoung-Héou. Ce malheureux n'avait plus une
+arme pour se défendre. Si celui auquel il venait demander asile le
+livrait à la soldatesque impériale, il était perdu.
+
+Le père de Kin-Fo n'était pas homme à trahir un Tai-ping, qui
+avait cherché refuge dans sa maison.
+
+Il referma la porte et dit: «Je ne veux pas savoir, je ne saurai
+jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'où tu viens! Tu es mon
+hôte, et, par cela seul, en sûreté chez moi.»
+
+Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en
+avait à peine la force.
+
+«Ton nom? lui demanda Tchoung-Héou.
+
+-- Wang.»
+
+C'était Wang, en effet, sauvé par la générosité de Tchoung-Héou,
+générosité qui aurait coûté la vie à ce dernier, si l'on avait
+soupçonné qu'il donnât asile à un rebelle. Mais Tchoung-Héou était
+de ces hommes antiques, à qui tout hôte est sacré.
+
+Quelques années après, le soulèvement des rebelles était
+définitivement réprimé. En 1864, l'empereur Taï-ping, assiégé dans
+Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des
+Impériaux.
+
+Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur.
+Jamais il n'eut à répondre sur son passé.
+
+Personne ne l'interrogea à cet égard. Peut-être craignait-on d'en
+apprendre trop! Les atrocités commises par les révoltés avaient
+été, dit-on, épouvantables. Sous quelle bannière avait servi Wang,
+la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait
+l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
+appartenu qu'à la colonne de ravitaillement.
+
+Wang, enchanté de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal
+de cette hospitalière maison. Après la mort de Tchoung-Héou, son
+fils n'eut garde de se séparer de lui, tant il était habitué à la
+compagnie de cet aimable personnage.
+
+Mais, en vérité, à l'époque où commence cette histoire, qui eût
+jamais reconnu un ancien Taï-ping, un massacreur, un pillard ou un
+incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq
+ans, ce moraliste à lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevés
+vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de
+couleur peu voyante, sa ceinture relevée sur la poitrine par un
+commencement d'obésité, sa coiffure réglée suivant le décret
+impérial, c'est-à-dire un chapeau de fourrure aux bords dressés le
+long d'une calotte d'où s'échappaient des houppes de filets
+rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie,
+de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt
+mille caractères de l'écriture chinoise, d'un lettré du dialecte
+supérieur, d'un premier lauréat de l'examen des docteurs, ayant le
+droit de passer sous la grande porte de Péking, réservée au Fils
+du Ciel?
+
+Peut-être, après tout, oubliant un passé plein d'horreur, le
+rebelle s'était-il bonifié au contact de l'honnête Tchoung-Héou,
+et avait-il tout doucement bifurqué sur le chemin de la
+philosophie spéculative! Et voilà pourquoi ce soir-là, Kin-Fo et
+Wang, qui ne se quittaient jamais, étaient ensemble à Canton,
+pourquoi, après ce dîner d'adieu, tous deux s'en allaient par les
+quais à la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement
+à Shang-Haï.
+
+Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux même.
+
+Wang, regardant à droite, à gauche, philosophant à la lune, aux
+étoiles, passait en souriant sous la porte de «l'Éternelle
+Pureté», qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte
+de «l'Éternelle joie», dont les battants lui semblaient ouverts
+sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre
+les tours de la pagode des «Cinq Cents Divinités».
+
+Le steamer Perma était là, sous pression. Kin-Fo et Wang
+s'installèrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
+courant du fleuve des Perles, qui entraîne quotidiennement avec la
+fange de ses berges des corps de suppliciés, imprima au bateau une
+extrême vitesse. Le steamer passa comme une flèche entre les
+ruines laissées çà et là par les canons français, devant la pagode
+à neuf étages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de
+Whampoa, où mouillent les plus gros bâtiments, entre les îlots et
+les estacades de bambous des deux rives.
+
+Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent
+soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de l'embouchure du
+fleuve, furent franchis dans la nuit.
+
+Au lever du soleil, le Perma dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis
+les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'île de Hong-
+Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant
+dans la brume matinale, et, après la plus heureuse des traversées,
+Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaunâtres du fleuve
+Bleu, débarquaient à Shang-Haï, sur le littoral de la province de
+Kiang-Nan.
+
+
+III
+OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA
+VILLE DE SHANG-HAÏ
+
+Un proverbe chinois dit: «Quand les sabres sont rouillés et les
+bêches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers
+pleins. Quand les degrés des temples sont usés par les pas des
+fidèles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les
+médecins vont à pied et les boulangers à cheval, L'Empire est bien
+gouverné.» Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement
+à tous les États de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est
+un où ce desideratum soit encore loin de se réaliser, c'est
+précisément le Céleste Empire. Là, ce sont les sabres qui
+reluisent et les bêches qui se rouillent, les prisons qui
+regorgent et les greniers qui se désemplissent. Les boulangers
+chôment plus que les médecins, et, si les pagodes attirent les
+fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni
+de plaideurs.
+
+D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés,
+qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de
+l'est à l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes
+provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la
+Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou,
+etc., ne peut être que très imparfaitement administré. Si les
+Chinois s'en doutent bien un peu, les étrangers ne se font aucune
+illusion à cet égard. Seul, peut-être, l'empereur, enfermé dans
+son palais, dont il franchit rarement les portes, à l'abri des
+murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père et mère de ses
+sujets, faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant droit de
+vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
+naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les
+fronts se traînent dans la poussière, trouve que tout est pour le
+mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer
+de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe
+jamais.
+
+Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être
+gouverné à l'européenne qu'à la chinoise? On serait tenté de le
+croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en
+dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se
+maintient dans une sorte d'autonomie très appréciée.
+
+Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche
+de la petite rivière Houang-Pou, qui, se réunissant à angle droit
+avec le Wousung, va se mêler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et
+de là se perd dans la mer jaune.
+
+C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes
+murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs.
+Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses
+mécaniques s'useraient à nettoyer; boutiques sombres sans
+devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus
+jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, à peine
+des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles étrangères;
+pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade
+assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant
+d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à
+travers ces rues, au fond de ces maisons étroites, une population
+de deux cent mille habitants, telle est cette cité d'une
+habitabilité peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande
+importance commerciale.
+
+Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent
+pour la première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la
+grande porte ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en
+dehors de Shang-Haï et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il
+concédé, moyennant une rente annuelle, trois portions de
+territoire aux Français, aux Anglais et aux Américains, qui sont
+au nombre de deux mille environ.
+
+De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins
+importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et
+s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du
+territoire anglais. Là s'élèvent les églises des lazaristes et des
+jésuites, qui possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le
+collège de Tsikavé, où ils forment des bacheliers chinois. Mais
+cette petite colonie française n'égale pas ses voisines à beaucoup
+près. Des dix maisons de commerce, fondées en 1861, il n'en reste
+plus que trois, et le Comptoir d'escompte a même préféré s'établir
+sur la concession anglaise.
+
+Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung.
+Il est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que
+traverse un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des
+Missions; là se creusent les docks installés pour la réparation
+des navires européens.
+
+Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans
+contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les
+quais, maisons à vérandas et à jardins, palais des princes du
+commerce, l'Oriental Bank, le «hong» de la célèbre maison Dent
+avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des
+Jardyne, des Russel et autres grands négociants, le club Anglais,
+le théâtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la
+bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche création des
+Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie modèle».
+
+C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage
+d'une administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver,
+ainsi que le dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un
+caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part
+ailleurs».
+
+Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la
+route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se
+développer au souffle de la même brise, les trois couleurs
+françaises et le «yacht» du Royaume-Uni, les étoiles américaines
+et la croix de Saint-André, jaune sur fond vert, de l'Empire des
+Fleurs.
+
+Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé
+d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles
+droits, troué de citernes et d' «arroyos» distribuant l'eau à
+d'immenses rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui
+dérivent au milieu des champs, comme les gribanes à travers les
+campagnes de la Hollande, c'était une sorte de vaste tableau, très
+vert de ton, auquel eût manqué son cadre.
+
+Le Perma, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène,
+devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo
+débarquèrent dans l'après-midi.
+
+Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive,
+indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les
+bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la
+godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs,
+formaient comme une ville flottante, où vivait une population
+maritime qu'on ne peut évaluer à moins de quarante mille âmes, --
+population maintenue dans une situation inférieure et dont la
+partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe des lettrés ou des
+mandarins.
+
+Les deux amis s'en allèrent en flânant sur le quai, au milieu de
+la foule hétéroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs
+d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins
+de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure,
+bonzes, lamas, prêtres catholiques, vêtus à la chinoise avec queue
+et éventail, soldats indigènes, «ti-paos», les sergents de ville
+de l'endroit, et «compradores», sortes de commis-courtiers, qui
+font les affaires des négociants européens.
+
+Kin-Fo, son éventail à la main, promenait sur la foule son regard
+indifférent, et ne prenait aucun intérêt à ce qui se passait
+autour de lui. Ni le son métallique des piastres mexicaines, ni
+celui des taëls d'argent, ni celui des sapèques de cuivre, que
+vendeurs et chalands échangeaient avec bruit, n'auraient pu le
+distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le
+faubourg tout entier.
+
+Wang, lui, avait déployé son vaste parapluie jaune, décoré de
+monstres noirs, et, sans cesse «orienté», comme doit l'être un
+Chinois de race, il cherchait partout matière à quelque
+observation.
+
+En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par
+hasard, à une douzaine de cages en bambous, où grimaçaient des
+têtes de criminels, qui avaient été exécutés la veille.
+
+«Peut-être, dit-il, y aurait-il mieux à faire que d'abattre des
+têtes! Ce serait de les rendre plus solides!»
+
+Kin-Fo n'entendit sans doute pas la réflexion de Wang, qui l'eût
+certainement étonné de la part d'un ancien Taï-ping.
+
+Tous deux continuèrent à suivre le quai, en tournant les murailles
+de la ville chinoise.
+
+A l'extrémité du faubourg, au moment où ils allaient mettre le
+pied sur la concession française, un indigène, vêtu d'une longue
+robe bleue, frappant d'un petit bâton une corne de buffle qui
+rendait un son strident, venait d'attirer la foule.
+
+«Un sien-cheng, dit le philosophe.
+
+-- Que nous importe! répondit Kin-Fo.
+
+-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
+occasion, au moment de te marier!»
+
+Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
+
+Le «sien-cheng» est une sorte de prophète populaire, qui, pour
+quelques sapèques, fait métier de prédire l'avenir. Il n'a
+d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un
+petit oiseau, cage qu'il accroche à l'un des boutons de sa robe,
+et un jeu de soixante-quatre cartes, représentant des figures de
+dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe,
+généralement superstitieux, ne font point fi des prédictions du
+sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au sérieux.
+
+Sur un signe de Wang, celui-ci étala à terre un tapis de
+cotonnade, y déposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et
+le disposa sur le tapis, de manière que les figures fussent
+invisibles.
+
+La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit,
+choisit une des cartes, et rentra, après avoir reçu un grain de
+riz pour récompense.
+
+Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme
+et une devise, écrite en kunanrima, cette langue mandarine du
+Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits.
+
+Et alors, s'adressant à Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui
+prédit ce que ses confrères de tous pays prédisent invariablement
+sans se compromettre, à savoir, qu'après quelque épreuve
+prochaine, il jouirait de dix mille années de bonheur.
+
+«Une, répondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
+reste!»
+
+Puis, il jeta à terre un taël d'argent, sur lequel le prophète se
+précipita comme un chien affamé sur un os à moelle.
+
+De pareilles aubaines ne lui étaient pas ordinaires.
+
+Cela fait, Wang et son élève se dirigèrent vers la colonie
+française, le premier songeant à cette prédiction qui s'accordait
+avec ses propres théories sur le bonheur, le second sachant bien
+qu'aucune épreuve ne pouvait l'atteindre.
+
+Ils passèrent ainsi devant le consulat de France, remontèrent
+jusqu'au ponceau jeté, sur Yang-King-Pang, traversèrent le
+ruisseau, prirent obliquement à travers le territoire anglais, de
+manière à gagner le quai du port européen.
+
+Midi sonnait alors. Les affaires, très actives pendant la matinée,
+cessèrent comme par enchantement. La journée commerciale était
+pour ainsi dire terminée, et le calme allait succéder au
+mouvement, même dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce
+rapport.
+
+En ce moment, quelques navires étrangers arrivaient au port, la
+plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut
+bien le dire, sont chargés d'opium. Cette abrutissante substance,
+ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre
+d'affaires qui dépasse deux cent soixante millions de francs et
+rapporte trois cents pour cent de bénéfice. En vain le
+gouvernement chinois a-t-il voulu empêcher l'importation de
+l'opium dans le Céleste Empire. La guerre de 1841 et le traité de
+Nan-King ont donné libre entrée à la marchandise anglaise et gain
+de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que,
+si le gouvernement de Péking a été jusqu'à édicter la peine de
+mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
+accommodements moyennant finance avec les dépositaires de
+l'autorité. On croit même que le mandarin gouverneur de Shang-Haï
+encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur
+les agissements de ses administrés.
+
+Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient à cette
+détestable habitude de fumer l'opium, qui détruit tous les
+ressorts de l'organisme et conduit rapidement à la mort.
+
+Aussi, jamais une once de cette substance n'était-elle entrée dans
+la riche habitation, où les deux amis arrivaient, une heure après
+avoir débarqué sur le quai de Shang-Haï Wang -- ce qui aurait
+encore surpris de la part d'un ex-Taï-ping -- n'avait pas manqué
+de dire: «Peut-être y aurait-il mieux à faire que d'importer
+l'abrutissement à tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la
+philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons
+philosophes!»
+
+
+IV
+DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT
+JOURS DE RETARD
+
+Un yamen est un ensemble de constructions variées, rangées suivant
+une ligne parallèle, qu'une seconde ligne de kiosques et de
+pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement,
+le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang élevé et
+appartient à l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches
+Célestials d'en posséder en toute propriété, et c'était un de ces
+somptueux hôtels qu'habitait l'opulent Kin-Fo.
+
+Wang et son élève s'arrêtèrent à la porte principale, ouverte au
+front de la vaste enceinte qui entourait les diverses
+constructions du yamen, ses jardins et ses cours.
+
+Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'eût été celle
+d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occupé la première
+place sous l'auvent découpé et peinturluré de la porte. Là, de
+nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrés
+qui auraient eu à réclamer justice. Mais, au lieu de ce «tambour
+des plaintes», de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entrée du
+yamen, et contenaient du thé froid, incessamment renouvelé par les
+soins de l'intendant. Ces jarres étaient à la disposition des
+passants, générosité qui faisait honneur à Kin-Fo. Aussi était-il
+bien vu, comme on dit, «de ses voisins de l'Est et de l'Ouest».
+
+A l'arrivée du maître, les gens de la maison accoururent à la
+porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied,
+portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants,
+veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la
+domesticité chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant.
+Une dizaine de coolies, engagés au mois pour les gros ouvrages, se
+tenaient un peu en arrière.
+
+L'intendant souhaita la bienvenue au maître du logis.
+
+Celui-ci fit à peine un signe de la main et passa rapidement.
+
+«Soun? dit-il seulement.
+
+Soun! répondit Wang en souriant. Si Soun était là, ce ne serait
+plus Soun!
+
+-- Où est Soun?» répéta Kin-Fo.
+
+L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce
+qu'était devenu Soun.
+
+Or, Soun n'était rien moins que le premier valet de chambre,
+spécialement attaché à la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne
+pouvait en aucune façon se passer.
+
+Soun était-il donc un domestique modèle? Non.
+
+Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohérent,
+maladroit de ses mains et de sa langue, foncièrement gourmand,
+légèrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-là, mais
+fidèle, en somme, et le seul, après tout, qui eût le don
+d'émouvoir son maître.
+
+Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fâcher contre
+Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'était autant de pris
+sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en
+mouvement. Un serviteur hygiénique, on le voit.
+
+D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques
+chinois, venait de lui-même au-devant de la correction, quand il
+l'avait méritée. Son maître ne la lui épargnait pas.
+
+Les coups de rotin pleuvaient sur ses épaules, ce dont Soun se
+préoccupait peu. Mais, à quoi il se montrait infiniment plus
+sensible, c'était aux ablations successives que Kin-Fo faisait
+subir à la queue nattée qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il
+s'agissait de quelque faute grave.
+
+Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient à ce bizarre
+appendice. La perte de la queue, c'est la première punition qu'on
+applique aux criminels! C'est un déshonneur pour la vie! Aussi, le
+malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'être condamné à
+en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au
+service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Céleste
+Empire -- mesurait un mètre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il
+n'en restait plus que cinquante-sept centimètres.
+
+A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entièrement chauve!
+
+Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la
+maison, traversèrent le jardin, dont les arbres, encaissés pour la
+plupart dans des vases en terre cuite, et taillés avec un art
+surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux
+fantastiques. Puis, ils contournèrent le bassin, peuplé de
+«gouramis» et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait
+sous les larges fleurs rouge pâle du «nelumbo», le plus beau des
+nénuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils saluèrent un
+hiéroglyphique quadrupède, peint en couleurs violentes sur un mur
+ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivèrent enfin à la
+porte de la principale habitation du yamen.
+
+C'était une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage,
+élevée sur une terrasse à laquelle six gradins de marbre donnaient
+accès. Des claies de bambous étaient tendues comme des auvents
+devant les portes et les fenêtres, afin de rendre supportable la
+température déjà excessive, en favorisant l'aération intérieure.
+Le toit plat contrastait avec le faîtage fantaisiste des pavillons
+semés çà et là dans l'enceinte du yamen, et dont les créneaux, les
+tuiles multicolores, les briques découpées en fines arabesques,
+amusaient le regard.
+
+Au-dedans, à l'exception des chambres spécialement réservées au
+logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'étaient que salons entourés de
+cabinets à cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des
+guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences
+morales dont les Célestials ne sont point avares. Partout, des
+sièges bizarrement contournés, en terre cuite ou en porcelaine, en
+bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins
+d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes
+aux formes variées, aux verres nuancés de couleurs tendres, et
+plus harnachées de glands, de franges et de houppes qu'une mule
+espagnole; partout aussi, de ces petites tables à thé qu'on
+appelle «tcha-ki», complément indispensable d'un mobilier chinois.
+Quant aux ciselures d'ivoire et d'écaille, aux bronzes niellés,
+aux brûle-parfum, aux laques agrémentées de filigranes d'or en
+relief, aux jades blanc laiteux et vert émeraude, aux vases ronds
+ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux
+porcelaines plus recherchées encore de la dynastie des Yen, aux
+émaux cloisonnés roses et jaunes translucides, dont le secret est
+introuvable aujourd'hui, on eût, non pas perdu, mais passé des
+heures à les compter.
+
+Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise
+alliée au confort européen.
+
+En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses goûts le prouvent -- était
+un homme de progrès. Aucune invention moderne des Occidentaux ne
+le trouvait réfractaire à leur importation.
+
+Il appartenait à la catégorie de ces Fils du Ciel, trop rares
+encore, que séduisent les sciences physiques et chimiques.
+
+Il n'était donc pas de ces barbares qui coupèrent les premiers
+fils électriques que la maison Reynolds voulut établir jusqu'au
+Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrivée des
+malles anglaises et américaines, ni de ces mandarins arriérés,
+qui, pour ne pas laisser le câble sous-marin de Shang-Haï à Hong-
+Kong s'attacher à un point quelconque du territoire, obligèrent
+les électriciens à le fixer sur un bateau flottant en pleine
+rivière!
+
+Non! Kin-Fo se joignait à ceux de ses compatriotes qui
+approuvaient le gouvernement d'avoir fondé les arsenaux et les
+chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingénieurs français.
+Aussi possédait-il des actions de la compagnie de ces steamers
+chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Haï dans un
+intérêt purement national, et était-il intéressé dans ces
+bâtiments à grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou
+quatre jours sur la malle anglaise.
+
+On a dit que le progrès matériel s'était introduit jusque dans son
+intérieur. En effet, des appareils téléphoniques mettaient en
+communication les divers bâtiments de son yamen. Des sonnettes
+électriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la
+saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus
+avisé en cela que ses concitoyens, qui gèlent devant l'âtre vide
+sous leur quadruple vêtement. Il s'éclairait au gaz tout comme
+l'inspecteur général des douanes de Péking, tout comme le
+richissime M. Yang, principal propriétaire des monts-de-piété de
+l'Empire du Milieu! Enfin, dédaignant l'emploi suranné de
+l'écriture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo --
+on le verra bientôt -- avait adopté le phonographe, récemment
+porté par Edison au dernier degré de la perfection.
+
+Ainsi donc, l'élève du philosophe Wang avait, dans la partie
+matérielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce
+qu'il fallait pour être heureux! Et il ne l'était pas! Il avait
+Soun pour détendre son apathie quotidienne, et Soun même ne
+suffisait pas à lui donner le bonheur!
+
+Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'était jamais
+où il aurait dû être, ne se montrait guère! Il devait sans doute
+avoir quelque grave faute à se reprocher, quelque grosse
+maladresse commise en l'absence de son maître, et s'il ne
+craignait pas pour ses épaules, habituées au rotin domestique,
+tout portait à croire qu'il tremblait surtout pour sa queue.
+
+«Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel
+s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix
+indiquait une impatience mal contenue.
+
+-- Soun! avait répété Wang, dont les bons conseils et les
+objurgations étaient toujours restés sans effet sur l'incorrigible
+valet.
+
+-- Que l'on découvre Soun et qu'on me l'amène!» dit Kin-Fo en
+s'adressant à l'intendant, qui mit tout son monde à la recherche
+de l'introuvable.
+
+Wang et Kin-Fo restèrent seuls.
+
+«La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui
+rentre à son foyer de prendre quelque repos.
+
+-- Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang.
+
+Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers
+son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.
+
+Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de
+fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su
+disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut-
+ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait
+faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre,
+puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette
+gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait
+Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui
+annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée
+prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait
+un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne
+serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable
+affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les
+plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau
+introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager
+l'inconnue...c'est-à-dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-
+Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement
+endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main
+droite.
+
+Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps
+cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils
+avaient certainement l'habitude de manier.
+
+Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé
+dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un
+ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin-
+Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le
+rotin correcteur.
+
+Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un
+patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de
+la chambre, de l'autre il tenait une lettre.
+
+«Enfin, te voilà! dit Kin-Fo.
+
+-- Ai ai ya! répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la
+troisième veille! Quand monsieur voudra!»
+
+Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût
+naturellement, parvint cependant à pâlir!
+
+«Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le maître, c'est
+que tu mérites mieux que cela! Qu'y a-t-il?
+
+-- Cette lettre!...
+
+-- Parle donc! s'écria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui
+présentait Souri.
+
+-- J'ai bien maladroitement oublié de vous la remettre avant votre
+départ pour Canton!
+
+-- Huit jours de retard, coquin!
+
+-- J'ai eu tort, mon maître!
+
+-- Viens ici!
+
+-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher!
+Ai ai ya!» Ce dernier cri était un cri de désespoir. Kin-Fo avait
+saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affilés, il
+venait d'en trancher l'extrême bout.
+
+Il faut croire que les pattes repoussèrent instantanément au
+malencontreux crabe, car il détala prestement, non sans avoir
+ramassé sur le tapis le morceau de son précieux appendice.
+
+De cinquante-sept centimètres, la queue de Soun se trouvait
+réduite à cinquante-quatre.
+
+Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'était rejeté sur le divan
+et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrivée depuis
+huit jours. Il n'en voulait à Soun que de sa négligence, non du
+retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intéresser?
+Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une émotion.
+Une émotion à lui!
+
+Il la regardait donc, mais distraitement.
+
+L'enveloppe, faite d'une toile empesée, montrait à l'adresse -- et
+au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat,
+portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres
+de deux et de «Six cents».
+
+Cela indiquait qu'elle venait des États-Unis d'Amérique.
+
+«Bon! fit Kin-Fo, en haussant les épaules, une lettre de mon
+correspondant de San Francisco!»
+
+Et il rejeta la lettre dans un coin du divan.
+
+En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant?
+
+Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient
+tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque
+Californienne, que ses actions avaient monté de quinze ou vingt
+pour cent, que les dividendes à distribuer dépasseraient ceux de
+l'année précédente, etc.!
+
+Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'étaient
+vraiment pas pour l'émouvoir!
+
+Toutefois, quelques minutes après, Kin-Fo reprit la lettre et en
+déchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses
+yeux n'en cherchèrent d'abord que la signature.
+
+«C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut
+que me parler d'affaires! A demain les affaires!»
+
+Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son
+regard fut tout à coup frappé par un mot souligné plusieurs fois
+au recto de la deuxième page. C'était le mot «passif», sur lequel
+le correspondant de San Francisco avait évidemment voulu attirer
+l'attention de son client de Shang-Haï.
+
+Kin-Fo reprit alors la lettre à son début, et la lut de la
+première à la dernière ligne, non sans un certain sentiment de
+curiosité, qui devait surprendre de sa part.
+
+Un instant, ses sourcils se froncèrent; mais une sorte de
+dédaigneux sourire se dessina sur ses lèvres, lorsqu'il eut achevé
+sa lecture.
+
+Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre,
+s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en
+communication directe avec Wang. Il porta même le cornet à sa
+bouche, et fut sur le point de faire résonner le sifflet d'appel;
+mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et
+revint s'étendre sur le divan.
+
+«Peuh!» fit-il.
+
+Tout Kin-Fo était dans ce mot.
+
+«Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intéressée que moi
+dans tout cela!»
+
+Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle
+était posée une boîte oblongue, précieusement ciselée.
+
+Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrêta.
+
+«Que me disait sa dernière lettre?» murmura-t-il.
+
+Et, au lieu de lever le couvercle de la boîte, il poussa un
+ressort, fixé à l'une des extrémités. Aussitôt une voix douce de
+se faire entendre!
+
+«Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur
+Mei-houa à la première lune, comme la fleur de l'abricotier à la
+deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher coeur,
+de pierre précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...»
+
+C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait
+les tendres paroles.
+
+«Pauvre petite soeur cadette!» dit Kin-Fo.
+
+Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré
+de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la
+lointaine voix, et le remplaça par un autre.
+
+Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait
+de parler à voix haute pour que la membrane fût impressionnée et
+que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les
+paroles sur le papier de l'appareil.
+
+Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours
+calme, on n'eût pu reconnaître sous quelle impression de joie ou
+de tristesse il formulait sa pensée.
+
+Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo.
+Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le
+papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane,
+avait tracé des rainures obliques, correspondant aux paroles
+prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il
+cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici:
+«Madame Lé-ou, «Avenue de Cha-Coua «Péking.» Un timbre électrique
+fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la
+correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette
+lettre à la poste.
+
+Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses
+bras son «tchou-fou-jen», sorte d'oreiller de bambou tressé, qui
+maintient dans les lits chinois une température moyenne, très
+appréciable sous ces chaudes latitudes.
+
+
+V
+DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS
+RECEVOIR
+
+«Tu n'as pas encore de lettre pour moi?
+
+-- Eh! non, madame!
+
+-- Que le temps me paraît long, vieille mère!»
+
+Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante
+Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à
+Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle
+donnait cette qualification usitée en Chine pour les servantes
+d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable Mlle
+Nan.
+
+Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui
+collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou.
+
+Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après
+cette union disproportionnée.
+
+La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle
+n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage
+qu'il fit à Péking, vers cette époque.
+
+Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent
+élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout
+doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en
+devenant le mari de la jolie veuve.
+
+Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite.
+Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande
+satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo,
+après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait
+de retour à Péking.
+
+Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se
+remarient, -- non qu'elles ne le désirent autant que leurs
+similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir
+trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle,
+c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée,
+il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous»,
+arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en
+l'honneur des femmes célèbres par leur fidélité à l'époux défunt;
+telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le
+tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras,
+la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur
+conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses
+vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est
+tout le rôle de la femme dans la famille chinoise, renoncer à
+parler des choses du dehors, se conformer aux préceptes du livre
+Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur
+les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considération dont
+jouit l'épouse, qui, dans les classes élevées, n'est point une
+esclave, comme on le croit généralement. Aussi, Lé-ou,
+intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait à
+tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant attirée vers lui
+par le désir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, était
+toute résignée à son nouveau sort.
+
+Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une
+situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de
+l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en
+composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses
+regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes
+de l'Empire des Fleurs.
+
+C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de
+préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent
+été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient
+de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres
+un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait
+accaparé l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles très
+chinoises, à chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues à
+quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se
+déployaient, comme de grands papillons aux ailes étendues, des
+éventails venus de la célèbre école de Swatow. D'une suspension de
+porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces fleurs
+artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de
+l'«Arabia papyrifera» de l'île de Formose, et qui rivalisaient
+avec les blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lis
+rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinières en bois
+finement fouillé. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous
+tressés des fenêtres ne laissaient passer qu'une lumière adoucie,
+et tamisaient, en les égrenant pour ainsi dire, les rayons
+solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes d'épervier,
+dont les taches, artistement disposées, figuraient une large
+pivoine -- cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs -,
+deux volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des
+plus éclatants oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens,
+dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets
+enfin auxquels se rattachait une pensée de l'absent, complétaient
+la curieuse ornementation de ce boudoir.
+
+«Pas encore de lettre, Nan?
+
+-- Eh non! madame! pas encore!»
+
+C'était une charmante jeune femme que cette jeune Lé-ou.
+
+Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle
+avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des
+cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des
+épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils
+à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne
+mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues,
+ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni
+rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale
+entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour
+impériale dépense annuellement pour dix millions de sapèques. La
+jeune veuve n'avait que faire de ces ingrédients artificiels. Elle
+sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, dès lors, pouvait
+dédaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de
+chez elle.
+
+Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus
+élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon
+brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron
+agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à
+la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de
+jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la
+jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains
+étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés,
+dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis.
+
+Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de
+cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se
+perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode
+dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à
+quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple,
+opérant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en
+laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de
+tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et
+n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la
+jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis
+la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises
+sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite
+d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied.
+
+«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit
+encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère.
+
+-- C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui
+sortit de la chambre en grommelant.
+
+Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
+
+C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire
+de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque
+uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque
+classe qu'elle appartienne.
+
+Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit
+dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous
+ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code
+d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture
+habituelle.
+
+«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable,
+de même l'aube est le moment le plus propice de la journée.
+
+«Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs
+du sommeil.
+
+«Soignez le mûrier et le chanvre.
+
+«Filez avec zèle la soie et le coton.
+
+«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie.
+
+«Les voisins feront votre éloge...»
+
+Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à
+ce qu'elle lisait.
+
+«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de
+retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t-
+elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!»
+
+Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent
+distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille
+petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la
+mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa
+famille, symbole de la fidélité.
+
+Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au
+hasard.
+
+«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du
+printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune
+chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!»
+
+Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait
+tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les
+cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des
+«Mains-unies», mais elle ne put continuer.
+
+«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je
+les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne
+s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais
+entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de
+moi!»
+
+Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque,
+en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous
+deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix,
+malgré la distance qui les séparait... Mais, aujourd'hui encore,
+comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait
+plus rien des pensées de l'absent.
+
+En ce moment, la vieille mère entra.
+
+«La voilà, votre lettre!» dit-elle.
+
+Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de
+Shang-Haï.
+
+Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux
+brillèrent d'un plus vif éclat.
+
+Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la
+contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...
+
+Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un
+de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil
+phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix
+humaine.
+
+«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je
+l'entendrai, au moins!»
+
+Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement
+d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son
+oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite soeur
+cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est
+emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire
+une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix
+mille malheurs ont frappé!
+
+«Votre désespéré KIN-FO!»
+
+Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère
+gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses
+dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait!
+L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais
+envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse!
+Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont
+le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol!
+
+Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et
+transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un
+de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche
+parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette
+nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer!
+
+
+VI
+QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR
+DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
+
+Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde
+ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son
+pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au
+pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec
+la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea
+vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des
+Missions et le consulat des États-Unis.
+
+Au fronton de cette maison se développait une large plaque de
+cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres
+tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
+
+Capital de garantie: 20 millions de dollars.
+
+Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.
+
+Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné,
+et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une
+simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des
+livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se
+défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les
+commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable
+William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui
+semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une
+habitation bâtie sur les bords du Wousung.
+
+William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la
+compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le
+siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire -- un bon titre
+et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, très renommée
+aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants
+dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes
+et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très
+libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les
+risques.
+
+Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant
+d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand
+nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre
+l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les
+combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de
+signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà
+au fronton des portes shanghaïennes, et entre autres, sur les
+pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
+
+Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre
+l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable
+William J. Bidulph.
+
+«Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant.
+
+William J. Bidulph était là, «en personne» comme un photographe
+qui opère lui-même toujours à la disposition du public, -- un
+homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en
+cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien
+américain.
+
+«A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.
+
+-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï.
+
+-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police
+numéro vingt-sept mille deux cent...
+
+-- Lui-même.
+
+-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin
+de mes services?
+
+-- Je désirerais vous parler en particulier», répondit Kin-Fo.
+
+La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant
+plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le
+chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
+
+Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui
+étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé
+de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la
+dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins
+tipaos du Céleste Empire.
+
+«Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à
+bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais
+traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le
+paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le
+montant.
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple.
+Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et
+l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires.
+Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc
+le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel
+d'ailleurs?
+
+-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance
+sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop
+prochaine...
+
+-- Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement
+du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de
+la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous,
+c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon,
+mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine...
+très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur
+arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc,
+je vous préviens, monsieur, s'assurer à la Centenaire, c'est la
+quasi-certitude d'en devenir un soi-même!
+
+-- Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid
+William J. Bidulph.
+
+L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement
+l'air de plaisanter.
+
+«Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer
+pour deux cent mille dollars.
+
+-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars», répondit
+William J. Bidulph.
+
+Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le
+fit pas même sourciller.
+
+«Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que
+toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent
+acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle
+repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du
+contrat?
+
+-- Je le sais.
+
+-- Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur?
+
+-- Tous.
+
+-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour
+hors des limites du Céleste Empire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de condamnation judiciaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de duel?
+
+-- Oui.
+
+-- Les risques de service militaire?
+
+-- Oui.
+
+-- Alors les surprimes seront fort élevées?
+
+-- Je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Soit.
+
+-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important,
+dont vous ne parlez pas.
+
+-- Lequel?
+
+-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire
+l'autorisaient à assurer aussi le suicide?
+
+-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J.
+Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de
+superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients
+sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui,
+par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent
+jamais.
+
+-- N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je
+désire assurer aussi ce risque.
+
+-- A vos souhaits, mais la prime sera considérable!
+
+-- Je vous répète que je paierai ce qu'il faudra.
+
+-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en
+continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de
+suicide...
+
+-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à
+payer? demanda Kin-Fo.
+
+-- Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont
+établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur
+de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient
+autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous
+Duvillars?
+
+-- Je ne connais pas Duvillars.
+
+-- Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement
+ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses
+fameuses tables, qui servent encore à l'échelle, de primes de la
+plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de
+la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement grâce au
+progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne
+plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paie
+moins cher et vit plus longtemps...
+
+-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux
+d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de
+placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrétion de
+vous demander quel est votre âge?
+
+-- Trente et un ans.
+
+-- Eh bien -- à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer
+les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux
+quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la Centenaire, ce ne sera
+que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital
+de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
+
+-- Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo.
+
+-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...
+
+-- Le suicide surtout.
+
+-- Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après
+avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son
+carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq
+pour cent.
+
+-- Ce qui fera?...
+
+-- Cinquante mille dollars.
+
+-- Et comment la prime doit-elle vous être versée?
+
+-- Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré.
+
+-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...
+
+-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils étaient
+versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient
+jusqu'au 30 juin de la présente année.
+
+-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les
+deux premiers mois de la prime.»
+
+Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers
+qu'il tira de sa poche.
+
+«Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais,
+avant de signer la police, il y a une formalité à remplir.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie.
+
+-- A quel propos cette visite?
+
+-- Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous
+n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre
+vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
+
+-- A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit
+observer Kin-Fo.
+
+-- Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours
+souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous
+emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux
+cent mille dollars!
+
+-- Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose!
+
+-- Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant
+la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur
+de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais
+qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas
+défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande
+discrétion!
+
+-- Ah! fit Kin-Fo.
+
+-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de
+tous les clients de la Centenaire, ce sont précisément ceux-là qui
+lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous,
+pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?
+
+-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?
+
+-- Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de
+vivre très vieux, en sa qualité de client de la Centenaire!»
+
+Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal
+de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il
+disait!
+
+«Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette
+assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du
+contrat?
+
+-- Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo.
+
+-- A parts égales?
+
+-- Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars,
+l'autre pour cent cinquante mille.
+
+-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...
+
+-- Wang.
+
+-- Le philosophe Wang?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Et pour les cent cinquante mille?
+
+-- Mme Lé-ou, de Péking.
+
+-- De Péking», ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire
+les noms des ayants droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de
+Mme Lé-ou?
+
+-- Vingt et un ans, répondit Kin-Fo.
+
+-- Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille,
+quand elle touchera le montant du capital assuré!
+
+-- Pourquoi, s'il vous plaît?
+
+-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur.
+Quant au philosophe Wang?...
+
+-- Cinquante-cinq ans!
+
+-- Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien
+toucher!
+
+-- On le verra bien, monsieur!
+
+-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante-
+cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir
+centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son
+héritage.
+
+-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la
+porte du cabinet.
+
+-- Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui
+s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
+
+Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la
+visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en
+soufflets d'orgues», disait le rapport.
+
+Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré
+aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date
+par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du
+philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph,
+représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de
+circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que
+Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la Centenaire
+serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière
+générosité de l'ex- millionnaire.
+
+
+VII
+QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES
+PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
+
+Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la
+caisse de la Centenaire était très sérieusement menacée dans ses
+fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont,
+réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement
+ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec,
+une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait
+que tristesse et ennuis.
+
+La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de
+San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la
+Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se
+composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette
+banque célèbre, si solide jusque-là.
+
+Mais, il n'y avait, pas à douter. Si invraisemblable que pût
+paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop
+vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque
+Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à
+Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de
+fond en comble.
+
+En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-
+il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la
+vente, presque irréalisable, ne lui eût, procuré que
+d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars versés en prime
+dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie
+des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour même, lui
+fournirent à peine de quoi faire convenablement les choses in
+extremis, c'était maintenant toute sa fortune.
+
+Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris
+philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa
+vie dans le travail.
+
+Un Célestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout
+autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en véritable
+Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen
+de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui
+caractérise la race jaune.
+
+Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le
+possède au plus haut degré. Son indifférence pour la mort est
+vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse.
+Condamné, déjà entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune
+crainte. Les exécutions publiques si fréquentes, la vue des
+horribles supplices que comporte l'échelle pénale dans le Céleste
+Empire, ont de bonne heure familiarisé les Fils du Ciel avec
+l'idée d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
+
+Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
+pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien
+des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus
+ordinaires de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque
+chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait
+réservé une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane
+misérable où un coin n'ait été gardé aux reliques des aïeux, dont
+la fête se célèbre au deuxième mois. Voilà pourquoi on trouve,
+dans le même magasin où se vendent des lits d'enfants nouveau-nés
+et des corbeilles de mariage, un assortiment varié de cercueils,
+qui forment un article courant du commerce chinois.
+
+L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes
+préoccupations des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la
+bière manquait à la maison paternelle. Le fils se fait un devoir
+de l'offrir de son vivant à son père.
+
+C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est déposée
+dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus
+souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est
+conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme,
+le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
+contribue à rendre plus étroits les liens de la famille.
+
+Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait
+envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à
+ses jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels
+revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien.
+Le suicide ne devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un
+crime dans les pays civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte
+légitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre
+de l'Asie orientale.
+
+Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence
+n'aurait pu le détourner de mettre son projet à exécution, pas
+même l'influence du philosophe Wang.
+
+Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son
+élève. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une
+chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus
+endurant pour ses sottises quotidiennes.
+
+Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver
+un meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait
+sur son dos dans une sécurité toute nouvelle.
+
+Un dicton chinois dit: «Pour être heureux sur terre, il faut vivre
+à Canton et mourir à Liao-Tchéou». C'est à Canton, en effet, que
+l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est à Liao-Tchéou
+que se fabriquent les meilleurs cercueils.
+
+Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne
+maison, de manière que son dernier lit de repos arrivât à temps.
+Être correctement couché pour le suprême sommeil est la constante
+préoccupation de tout Célestial qui sait vivre.
+
+En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété,
+comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et
+saisiraient au passage un des sept éléments dont se compose une
+âme chinoise.
+
+On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent
+aux détails de la vie, il l'était moins pour ceux de la mort.
+
+Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses
+funérailles. Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier,
+dit papier de riz -- à la confection duquel le riz est
+parfaitement étranger -, reçut les dernières volontés de Kin-Fo.
+
+Après avoir légué à la jeune veuve sa maison de Shang-Haï, et à
+Wang un portrait de l'empereur Taï-ping, que le philosophe
+regardait toujours avec complaisance -- le tout sans préjudice des
+capitaux assurés par la Centenaire -, Kin-Fo traça d'une main
+ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister à
+ses obsèques.
+
+D'abord, à défaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des
+amis qu'il avait encore devaient figurer en tête du cortège, tous
+vêtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Céleste
+Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau élevé depuis longtemps
+dans la campagne de Shang-Haï, se déploierait une double rangée de
+valets d'enterrement, portant différents attributs, parasols
+bleus, hallebardes, mains de justice, écrans de soie, écriteaux
+avec le détail de la cérémonie, lesdits valets habillés d'une
+tunique noire à ceinture blanche, et coiffés d'un feutre noir à
+aigrette rouge. Derrière le premier groupe d'amis, marcherait un
+guide, écarlate des pieds à la tête, battant le gong, et précédant
+le portrait du défunt, couché dans une sorte de châsse richement
+décorée. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui
+doivent s'évanouir à intervalles réguliers sur des coussins
+préparés pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes
+gens, abrités sous un dais bleu et or, sèmerait le chemin de
+petits morceaux de papier blanc, percés d'un trou comme des
+sapèques, et destinés à distraire les mauvais esprits qui seraient
+tentés de se joindre au convoi.
+
+Alors apparaîtrait le catafalque, énorme palanquin tendu d'une
+soie violette, brodée de dragons d'or, que cinquante valets
+porteraient sur leurs épaules, au milieu d'un double rang de
+bonzes. Les prêtres chasublés de robes grises, rouges et jaunes,
+récitant les dernières prières, alterneraient avec le tonnerre des
+gongs, le glapissement des flûtes et l'éclatante fanfare des
+trompes longues de six pieds.
+
+A l'arrière, enfin, les voitures de deuil, drapées de blanc,
+fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber
+les dernières ressources de l'opulent défunt.
+
+En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire.
+
+Bien des enterrements de cette «classe» circulent dans les rues de
+Canton, de Shang-Haï ou de Péking, et les Célestials n'y voient
+qu'un hommage naturel rendu à la personne de celui qui n'est plus.
+
+Le 20 octobre, une caisse, expédiée de Liao-Tchéou, arriva à
+l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Haï. Elle
+contenait, soigneusement emballé, le cercueil commandé pour la
+circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen
+n'eut lieu d'être surpris.
+
+On le répète, pas un Chinois qui ne tienne à posséder de son
+vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'éternité.
+
+Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchéou, fut
+placé dans la «chambre des ancêtres». Là, brossé, ciré, astiqué,
+il eût attendu longtemps, sans doute, le jour où l'élève du
+philosophe Wang l'aurait utilisé pour son propre compte... Il n'en
+devait pas être ainsi. Les jours de Kin-Fo étaient comptés, et
+l'heure était proche, qui devait le reléguer dans la catégorie des
+aïeux de la famille.
+
+En effet, c'était le soir même que Kin-Fo avait définitivement
+résolu de quitter la vie.
+
+Une lettre de la désolée Lé-ou arriva dans la journée.
+
+La jeune veuve mettait à la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
+possédait. La fortune n'était rien pour elle! Elle saurait s'en
+passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus!
+
+Ne sauraient-ils être heureux dans une situation plus modeste?
+
+Cette lettre, empreinte de la plus sincère affection, ne put
+modifier les résolutions de Kin-Fo.
+
+«Ma mort seule peut l'enrichir», pensa-t-il.
+
+Restait à décider où et comment s'accomplirait cet acte suprême.
+Kin-Fo éprouvait une sorte de plaisir à régler ces détails. Il
+espérait bien qu'au dernier moment, une émotion, si passagère
+qu'elle dût être, lui ferait battre le coeur!
+
+Dans l'enceinte du yamen s'élevaient quatre jolis kiosques,
+décorés avec toute la fantaisie qui distingue le talent des
+ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le
+pavillon du «Bonheur», où Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de
+la «Fortune», qu'il ne regardait qu'avec le plus profond dédain;
+le pavillon du «Plaisir», dont les portes étaient depuis longtemps
+fermées pour lui; le pavillon de «Longue Vie», qu'il avait résolu
+de faire abattre!
+
+Ce fut celui-là que son instinct le porta à choisir. Il résolut de
+s'y enfermer à la nuit tombante. C'est là qu'on le retrouverait le
+lendemain, déjà heureux dans la mort.
+
+Ce point décidé, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
+japonais, s'étrangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
+s'ouvrir les veines dans un bain parfumé, comme un épicurien de la
+Rome antique? Non.
+
+Ces procédés auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de
+désobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
+grains d'opium mélangé d'un poison subtil devaient suffire à le
+faire passer de ce monde à l'autre, sans qu'il en eût même
+conscience, emporté peut-être dans un de ces rêves qui
+transforment le sommeil passager en sommeil éternel.
+
+Le soleil commençait déjà à s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo
+n'avait plus que quelques heures à vivre. Il voulut revoir, dans
+une dernière promenade, la campagne de Shang-Haï et ces rives du
+Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promené son ennui.
+Seul, sans avoir même entrevu Wang pendant cette journée, il
+quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais
+sortir.
+
+Le territoire anglais, le petit pont jeté sur le creek, la
+concession française, furent traversés par lui de ce pas indolent
+qu'il n'éprouvait même pas le besoin de presser à cette heure
+suprême. Par le quai qui longe le port indigène, il contourna la
+muraille de Shang-Haï jusqu'à la cathédrale catholique romaine,
+dont la coupole domine le faubourg méridional. Alors, il inclina
+vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit à
+la pagode de Loung-Hao.
+
+C'était la vaste et plate campagne, se développant jusqu'à ces
+hauteurs ombragées qui limitent la vallée du Min, immenses plaines
+marécageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizières. Ici
+et là, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques
+villages misérables dont les huttes de roseaux étaient tapissées
+d'une boue jaunâtre, deux ou trois champs de blé surélevés, pour
+être à l'abri des eaux. Le long des étroits sentiers, un grand
+nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies,
+s'enfuyaient à toutes pattes ou à tire-d'aile, lorsque quelque
+passant venait troubler leurs ébats.
+
+Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait
+étonner un indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut-
+être provoqué la répulsion d'un étranger.
+
+Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines.
+Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts
+définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes
+oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers
+d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des
+villes, n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le
+territoire, aussi bien que les vivants. On prétend qu'il est
+interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une même dynastie
+occupe le trône du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des
+siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que
+les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci peintes de
+vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes neuves et
+pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent pendant
+des années le jour de la sépulture.
+
+Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il
+allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui.
+Deux étrangers, vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis
+sa sortie du yamen, n'attirèrent même pas son attention. Il ne les
+vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre
+de vue. Ils se tenaient à quelque distance, suivant Kin-Fo quand
+celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il suspendait sa marche.
+Parfois, ils échangeaient entre eux certains regards, deux ou
+trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là pour l'épier.
+
+De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes, bien
+découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'oeil vif, aux jambes
+rapides.
+
+Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne,
+revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
+
+Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin.
+
+Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus
+misérable aspect, et leur fit l'aumône.
+
+Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes -- de celles qui ont été
+formées à ce métier de dévouement par les soeurs de charité
+françaises -- croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur
+le dos, et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches,
+de pauvres êtres abandonnés. On les a justement nommées «les
+chiffonnières d'enfants»! Et ces petits malheureux sont-ils autre
+chose que des chiffons jetés au coin des bornes!
+
+Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs.
+
+Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part
+d'un Célestial.
+
+Le soir était venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Haï,
+reprit la route du quai.
+
+La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants
+éclataient de toutes parts.
+
+Kin-Fo écouta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les
+dernières paroles qu'il lui serait donné d'entendre.
+
+Une jeune Tankadère, conduisant son sampan à travers les sombres
+eaux de Houang-Pou, chantait ainsi:
+
+Ma barque, aux fraîches couleurs,
+
+Est parée
+
+De mille et dix mille fleurs.
+
+Je l'attends, l'âme enivrée!
+
+Il doit revenir demain.
+
+Dieu bleu veille!
+
+Que ta main
+
+A son retour le protège,
+
+Et fais que son long chemin
+
+S'abrège!
+
+«Il reviendra demain! Et moi, où serais-je, demain?» pensa Kin-Fo
+en secouant la tête.
+
+La jeune Tankadère reprit:
+
+Il est allé loin de nous,
+
+J'imagine,
+
+Jusqu'au pays des Mantchoux,
+
+Jusqu'aux murailles de
+
+Chine!
+
+Ah! que mon coeur, souvent,
+
+Tressaillait, lorsque le vent,
+
+Se déchaînant, faisait rage,
+
+Et qu'il s'en allait, bravant
+
+L'orage!
+
+Kin-Fo écoutait toujours et ne dit rien, cette fois.
+
+La Tankadère finit ainsi:
+
+Qu'as-tu besoin de courir
+
+La fortune?
+
+Loin de moi veux-tu mourir?
+
+Voici la troisième lune!
+
+Viens!
+
+Le bonze nous attend
+
+Pour unir au même instant
+
+Les deux phénix, nos emblèmes!
+
+Viens!
+
+Reviens!
+
+Je t'aime tant,
+
+Et tu m'aimes
+
+«Oui! peut-être! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout
+en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!»
+
+Une demi-heure après, Kin-Fo rentrait à son habitation.
+
+Les deux étrangers, qui l'avaient suivi jusque-là, durent
+s'arrêter.
+
+Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de «Longue Vie»,
+en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit
+salon, doucement éclairé par la lumière d'une lanterne à verres
+dépolis.
+
+Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un
+coffret, contenant quelques grains d'opium, mélangés d'un poison
+mortel, un «en-cas» que le riche ennuyé avait toujours sous la
+main.
+
+Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces
+pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs
+d'opium, puis il se disposa à l'allumer.
+
+«Eh! quoi! dit-il, pas même une émotion, au moment de m'endormir
+pour ne plus me réveiller!»
+
+Il hésita un instant.
+
+«Non! s'écria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le
+parquet. Je la veux, cette suprême émotion, ne fût-ce que celle de
+l'attente!... je la veux! je l'aurai!»
+
+Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus pressé que
+d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang.
+
+
+VIII
+OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI
+ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT
+
+Le philosophe n'était pas encore couché. Étendu sur un divan, il
+lisait le dernier numéro de la Gazette de Péking.
+
+Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, très
+certainement, le journal adressait quelque compliment à la
+dynastie régnante des Tsing.
+
+Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un
+fauteuil, et, sans autre préambule: «Wang, dit-il, je viens te
+demander un service.
+
+-- Dix mille services! répondit le philosophe, en laissant tomber
+le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et,
+quels qu'ils soient, je te les rendrai!
+
+-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne
+peut rendre qu'une fois. Après celui-là, Wang, je te tiendrai
+quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et
+j'ajoute que tu ne devras même pas attendre un remerciement de ma
+part.
+
+-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te
+comprendrait pas. De quoi s'agit-il?
+
+-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruiné.
+
+-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend
+plutôt une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
+
+-- La lettre que j'ai trouvée ici à notre retour de Canton, reprit
+Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne était en
+faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui
+peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus
+rien.
+
+-- Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce
+n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle?
+
+-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraie aucunement
+d'ailleurs.
+
+-- Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je
+n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la
+sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans
+passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est
+changé! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud après lui, il
+arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons
+donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous
+l'apprend: «Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de
+la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est
+variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons-
+nous?»
+
+Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à
+quitter la somptueuse habitation.
+
+Kin-Fo l'arrêta.
+
+«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais
+j'ajoute que c'est parce que je suis décidé à ne point la
+supporter.
+
+-- Ah! fit Wang, tu veux donc!...
+
+-- Mourir.
+
+-- Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est
+décidé à en finir avec la vie n'en dit rien à personne.
+
+-- Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le
+cédait pas à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort
+me causât au moins une première et dernière émotion. Or, au moment
+d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait
+si peu, que j'ai jeté le poison, et je suis venu te trouver!
+
+-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? répondit Wang en
+souriant.
+
+-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pour me frapper de ta propre main!»
+
+A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit même pas. Mais
+Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un éclair dans
+ses yeux. L'ancien Taï-ping se réveillait-il?
+
+Cette besogne dont son élève allait le charger, ne trouverait-elle
+pas en lui une hésitation? Dix-huit années auraient donc passé sur
+sa tête sans étouffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse!
+Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas même une
+objection! Il accepterait, sans broncher, de le délivrer de cette
+existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le
+philosophe!
+
+Mais cet éclair s'éteignit presque aussitôt. Wang reprit sa
+physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus sérieuse peut-
+être.
+
+Et alors, se rasseyant: «C'est là le service que tu me demandes?
+dit-il.
+
+-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que
+tu pourrais t'imaginer devoir à Tchoung-Héou et à son fils.
+
+-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.
+
+-- D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu
+entends bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année, --
+je dois avoir cessé de vivre! Il faut que je tombé frappé par toi,
+soit par-devant, soit par-derrière, le jour, la nuit, n'importe
+où, n'importe comment, debout, assis, couché, éveillé, endormi,
+par le fer ou par le poison! Il faut qu'à chacune des quatre-vingt
+mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq
+jours encore, j'aie la pensée, et, je l'espère, la crainte, que
+mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi
+ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au moment où se
+sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse m'écrier:
+Enfin, j'ai donc vécu!»
+
+Kin-Fo, contre son habitude, avait parlé avec une certaine
+animation. On remarquera aussi qu'il avait fixé à six jours avant
+l'expiration de sa police la limite extrême de son existence.
+C'était agir en homme prudent, car, faute du versement d'une
+nouvelle prime, un retard eût fait déchoir ses ayants droit du
+bénéfice de l'assurance.
+
+Le philosophe l'avait écouté gravement, jetant à la dérobée
+quelque rapide regard sur le portrait du roi Taï-ping, qui ornait
+sa chambre, portrait dont il devait hériter, -- ce qu'il ignorait
+encore.
+
+«Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de
+me frapper?» demanda Kin-Fo.
+
+Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en était pas à cela près!
+
+Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les
+bannières des Taï-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut,
+cependant, épuiser toutes les objections avant de s'engager.
+
+«Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Maître t'avait
+réservées d'atteindre l'extrême vieillesse!
+
+-- J'y renonce.
+
+-- Sans regrets?
+
+-- Sans regrets! répondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler à
+quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter!
+
+Riche, je ne le désirais pas. Pauvre, je le veux encore moins!
+
+-- Et la jeune veuve de Péking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe:
+la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux
+coeurs fait cent années de printemps!...
+
+-- Contre trois cents années d'automne, d'été et d'hiver! répondit
+Kin-Fo, en haussant les épaules. Non! Lé-ou, pauvre, serait
+misérable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
+
+-- Tu as fait cela?
+
+-- Oui, et toi-même, Wang, tu as cinquante mille dollars placés
+sur ma tête.
+
+-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as réponse à tout.
+
+-- A tout, même à une objection que tu ne m'as pas encore faite.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Mais... le danger que tu pourrais courir, après ma mort, d'être
+poursuivi pour assassinat.
+
+-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui
+se laissent prendre! D'ailleurs, où serait le mérite de te rendre
+ce dernier service, si je ne risquais rien!
+
+-- Non pas, Wang! je préfère te donner toute sécurité à cet égard.
+Personne ne songera à t'inquiéter!»
+
+Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
+papier, et, d'une écriture nette, il traça les lignes suivantes:
+
+«C'est volontairement que je me suis donné la mort, par dégoût et
+lassitude de la vie.
+
+«KIN-FO.»
+
+Et il remit le papier à Wang.
+
+Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut à voix
+haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaça dans un
+carnet de notes qu'il portait toujours sur lui.
+
+Un second éclair avait allumé son regard.
+
+«Tout cela est sérieux de ta part? dit-il en regardant fixement
+son élève.
+
+-- Très sérieux.
+
+-- Ce ne le sera pas moins de la mienne.
+
+-- J'ai ta parole?
+
+-- Tu l'as.
+
+-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vécu?...
+
+-- Je ne sais si tu auras vécu dans le sens où tu l'entends,
+répondit gravement le philosophe, mais, à coup sûr, tu seras mort!
+
+-- Merci et adieu, Wang.
+
+-- Adieu, Kin-Fo.»
+
+Et, là-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du
+philosophe.
+
+
+IX
+DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
+PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR
+
+«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J.
+Bidulph aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de
+surveiller le nouveau client de la Centenaire.
+
+-- Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute
+une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-
+Haï...
+
+-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à
+se tuer, ajouta Fry.
+
+-- La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte...
+
+-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
+
+-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
+
+-- Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait...
+
+-- Comme le pont de Palikao», ajouta Fry.
+
+Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au
+service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un être en
+deux personnes. Impossible d'être plus complètement identifiés
+l'un à l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les
+phrases que celui- là commençait, et réciproquement. Même cerveau,
+mêmes pensées, même coeur, même estomac, même manière d'agir en
+tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes à deux corps
+fusionnés. En un mot, deux frères Siamois, dont un audacieux
+chirurgien aurait tranché la suture.
+
+«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu
+pénétrer dans la maison?
+
+-- Pas.... dit Craig.
+
+-- Encore, dit Fry.
+
+-- Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra
+pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner
+une prime énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille
+dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-être plus, si
+notre nouveau client renouvelle sa police!
+
+-- Il a un domestique.... dit Craig.
+
+-- Que l'on pourrait peut-être avoir..., dit Fry.
+
+-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig.
+
+-- Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry.
+
+-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique.
+Achetez-le. Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne
+vous manqueront pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois
+mille formules de civilités que comporte l'étiquette chinoise,
+épuisez-les. Vous n'aurez point à regretter vos peines.
+
+-- Ce sera.... dit Craig.
+
+-- Fait», répondit Fry.
+
+Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de
+se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à
+résister à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de
+quelques verres de liqueurs américaines.
+
+Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à
+savoir, ce qui se réduisait à ceci: Kin-Fo avait-il changé quoi
+que ce soit à sa manière de vivre?
+
+Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet,
+que les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le
+rotin chatouillait moins souvent ses épaules.
+
+Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive?
+
+Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des
+amateurs de ces outils meurtriers.
+
+Que mangeait-il à ses repas?
+
+Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la
+fantaisiste cuisine des Célestials.
+
+A quelle heure se levait-il?
+
+Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs,
+blanchissait l'horizon.
+
+Se couchait-il de bonne heure?
+
+A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le
+faire, à la connaissance de Soun.
+
+Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie?
+
+Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non!
+
+Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût
+aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent,
+comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
+
+Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse dont il
+aurait pu faire emploi?
+
+Il n'en devait plus-avoir, car, le matin même, on avait jeté par
+son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules,
+qui devaient être de qualité malfaisante.
+
+En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à
+alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche
+Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la
+situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
+
+Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de
+tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades,
+car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne
+dans sa propre maison.
+
+Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il
+de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à
+gagner dans la conversation de gens si aimables.
+
+Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire
+tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire.
+Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du
+moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée
+de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui
+tomber un jour sur la tête.
+
+Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point,
+doute, et de là quelques battements du coeur, nouveaux pour lui.
+
+D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre
+eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait
+la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé
+dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'était
+pas son rôle -, et il ignorait même à quoi Wang passait son temps.
+Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait
+avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là,
+curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt.
+
+Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les
+jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se
+faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils
+causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus
+sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait
+imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à
+dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bonne humeur,
+était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il était.
+Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon
+estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de
+Chao-Chigne le laissait rêveur.
+
+En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le
+premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser
+desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-
+Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait
+quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait
+remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme
+choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa
+victime ne devait rien négliger.
+
+Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son
+oeuvre. La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait
+toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le
+frapper dormant ou éveillé.
+
+Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et
+l'atteignît au coeur.
+
+Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les
+premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup
+fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque
+matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
+
+Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le
+frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement
+recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le
+voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés,
+s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais
+quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorge, où les meurtres
+s'exécutent quotidiennement avec une parfaite sécurité. Il errait
+au milieu de ces rues étroites et sombres se heurtant aux ivrognes
+de toutes nationalités: seul pendant ces dernières heures de la
+nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de «Mantoou!
+mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour prévenir les
+fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux premiers
+rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
+vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry,
+qui le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours.
+
+Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par
+s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait
+pas de le reprendre bientôt.
+
+Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt
+qu'il était un condamné à mort!
+
+Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion.
+Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le
+vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard
+et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence
+suspecte.
+
+Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le
+poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer
+qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas
+rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté
+aux yeux.
+
+«Ce sera pour aujourd'hui», se dit Kin-Fo.
+
+Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
+
+Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée... Le
+philosophe ne parut pas.
+
+Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi
+vivant qu'un homme bien constitué peut l'être.
+
+Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
+
+Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait
+deux mois pour s'exécuter.
+
+«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donné deux
+fois trop de temps!»
+
+Et il pensait que l'ancien Taï-ping s'était quelque peu amolli
+dans les délices de Shang-Haï.
+
+A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus
+agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne
+peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait
+des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le
+précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun,
+et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser,
+frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir
+en état.
+
+«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le
+fidèle domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!»
+
+Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
+
+Les 13, 14 et 15 mai se passèrent. Rien de nouveau.
+
+Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa
+dette qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper?
+Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus
+d'émotion!
+
+Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de
+Kin-Fo dans la matinée du 15 niai, au moment du «mao-che», c'est-
+à-dire vers six heures du matin.
+
+La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore
+sous l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le
+souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner à ne
+comparaître devant lui que lorsque la douze-centième lune se
+lèverait sur l'horizon du Céleste Empire. Un siècle à vivre
+encore, tout un siècle!
+
+Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que
+tout conspirât contre lui.
+
+Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme
+à l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin.
+
+«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te
+servent de gages, animal!
+
+-- Mais, mon maître...
+
+-- Va-t'en, te dis-je!
+
+-- Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
+appris...
+
+-- Quoi?
+
+-- Que M. Wang...
+
+-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en
+saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
+
+-- Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il
+nous a donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le
+pavillon de Longue Vie, et...
+
+-- Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va,
+Soun, va, mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout
+qu'on exécute en tous points les ordres de Wang!»
+
+Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant:
+«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la
+folie généreuse!»
+
+Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait
+le frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu
+de mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il
+n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe était imminente.
+
+Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne
+semblait plus couler avec sa vitesse normale!
+
+Les aiguilles flânaient sur leur cadran de jade!
+
+Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous
+l'horizon, et la nuit se fit peu à peu autour du yamen.
+
+Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus
+sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait
+fait pour les longs repos, et il attendit.
+
+Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son
+esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait
+pu vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore!
+
+Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait
+dans sa période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie
+pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment
+où ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre
+Lé-ou misérable avec lui, jamais!
+
+La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et
+pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme
+suspendue, cette quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les
+plus vives émotions. Il écoutait anxieusement. Ses regards
+fouillaient l'ombre. Il tâchait de surprendre les moindres bruits.
+Plus d'une fois, il crut entendre gémir la porte, poussée par une
+main prudente.
+
+Sans doute Wang espérait le trouver endormi et le frapperait dans
+son sommeil!
+
+Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait
+et désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping.
+
+L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille.
+Le jour se fit lentement.
+
+Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
+
+Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde
+que pendant sa vie tout entière!...
+
+Soun était devant lui, une lettre à la main.
+
+«Très pressée!» dit simplement Soun.
+
+Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui
+portait le timbre de San Francisco, il en déchira l'enveloppe, il
+la lut rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie.
+
+«Wang! Wang!» cria-t-il.
+
+En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en
+ouvrait brusquement la porte.
+
+Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation,
+et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le
+yamen, il fut évident que Wang avait disparu sans laisser de
+traces.
+
+
+X
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU
+CLIENT DE LA «CENTENAIRE»
+
+«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à
+l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie
+d'assurances.
+
+L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
+
+«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il.
+
+-- Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de
+paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours
+après, on payait à guichets ouverts.
+
+L'affaire était faite. Les actions, dépréciées de quatre-vingts
+pour cent, avaient été rachetées au plus bas par la Centrale
+Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait
+la faillite: -- «Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il d'un
+air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette
+lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument
+ruiné...
+
+-- Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph.
+
+-- Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement
+assassiné.
+
+-- Assassiné!
+
+-- Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui
+vous eût coûté...
+
+-- Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque
+tous les cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien
+regretté, cher monsieur...
+
+-- Pour le montant de la somme?...
+
+-- Et les intérêts!»
+
+William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua
+cordialement, à l'américaine.
+
+«Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il.
+
+-- Vous allez comprendre», répondit Kin-Fo.
+
+Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par
+un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les
+termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le
+déchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunité.
+Mais, chose très grave, la promesse faite serait accomplie, la
+parole donnée serait tenue, nul doute à cet égard.
+
+«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
+
+-- Un ami, répondit Kin-Fo.
+
+-- Et alors, par amitié?...
+
+-- Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai
+fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête.
+
+-- Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc
+le sieur Wang?
+
+-- Lui-même.
+
+-- Un philosophe! jamais il ne consentira...»
+
+Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe est un ancien Taï-ping.
+Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il
+n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a
+frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su
+mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que
+l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir,
+qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite
+fortune, il n'hésitera pas...» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout
+cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait
+peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme
+un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était
+perdre le philosophe.
+
+«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a
+une chose très simple à faire!
+
+-- Laquelle?
+
+-- Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui
+reprendre cette lettre compromettante qui...
+
+-- C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a
+disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé.
+
+-- Hump!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait
+l'état perplexe.
+
+Il regardait attentivement son client.
+
+«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de
+mourir? lui demanda-t-il.
+
+-- Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque
+Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout
+bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé
+Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré.
+
+-- Et il expire?...
+
+-- Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la
+Centenaire court des risques considérables. C'est donc à elle de
+prendre ses mesures en conséquence.
+
+-- Et à retrouver le philosophe», répondit l'honorable William J.
+Bidulph.
+
+L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière
+le dos; puis: «Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à
+tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais,
+jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative
+d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute
+tentative de suicide!
+
+-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre
+police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé
+vos démarches, épié vos actions!
+
+-- Je n'ai point remarqué...
+
+-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de
+vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs
+agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang.
+
+-- Volontiers, répondit Kin-Fo.
+
+-- Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!»
+
+Et William J. Bidulph de crier: «Craig-Fry?»
+
+Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet
+particulier. Ils avaient «filé» le client de la Centenaire jusqu'à
+son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie.
+
+«Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de
+sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux
+client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le
+philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!»
+
+Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation.
+Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur
+appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles.
+
+Maintenant, quel parti prendre?
+
+Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal;
+ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de
+telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry-
+Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit
+Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle
+et de nul effet.
+
+«Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien
+arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la
+sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le
+plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
+
+-- Mort ou.... dit Craig.
+
+-- Vif! répondit Fry.
+
+-- Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un
+instant en danger par ma faute!
+
+-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre
+client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin
+prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.»
+
+Là-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent
+congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses
+deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était
+rentré dans le yamen.
+
+Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la
+maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret.
+
+Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls!
+
+En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à
+malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun!
+Qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir!
+
+Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue
+de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche
+qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait
+à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait
+sa petite soeur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans
+qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après
+avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de
+la rendre veuve.
+
+Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase;
+elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait,
+c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle.
+
+Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la
+jeune veuve dans tout le Céleste Empire.
+
+En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de
+Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse
+opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre
+et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni
+le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur,
+ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent
+amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-
+fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses
+propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser
+aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï.
+
+De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les
+instants pour ses deux gardes du corps.
+
+Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe,
+et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche.
+Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires
+concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de
+Shang-Haï.
+
+Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis
+en campagne. Le philosophe était introuvable.
+
+Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient
+les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur
+client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils
+voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se
+mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des
+oeufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés!
+
+Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas
+l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la
+Centenaire, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars!
+
+Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client
+de lui restituer la prime versée et de déchirer la police
+d'assurance.
+
+«Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et
+vous en subirez les conséquences.
+
+-- Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce
+qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez
+jamais mieux gardé que par nous!
+
+-- Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo.
+
+
+XI
+DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE
+L'EMPIRE DU MILIEU
+
+Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager
+d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le
+philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait
+disparu sans laisser aucune trace!
+
+Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal
+de la Centenaire. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était
+pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en
+l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles
+fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans
+cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt
+de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à
+retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée.
+Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer
+qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un
+coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et
+sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa
+victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de
+la Centenaire, pour y réclamer sa part du capital assuré.
+
+Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela
+ne se pouvait.
+
+L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les
+moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des
+avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux
+journaux étrangers des deux mondes.
+
+Le Tching-Pao, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en
+chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus
+en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la
+note suivante: «Le sieur Wang, de Shang-Haï, est prié de
+considérer comme non avenue la convention passée entre le sieur
+Kin-Fo et lui, à la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo
+n'ayant plus qu'un seul et unique désir, celui de mourir
+centenaire.» Cet étrange avis fut bientôt suivi de cet autre,
+beaucoup plus pratique à coup sûr: «Deux mille dollars ou treize
+cents taëls à qui fera connaître à William J. Bidulph, agent
+principal de la Centenaire à Shang-Haï, la résidence actuelle du
+sieur Wang, de ladite ville.» Que le philosophe eût été courir le
+monde pendant le délai de cinquante-cinq jours, qui lui était
+donné pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le
+penser.
+
+Il devait plutôt être caché dans les environs de Shang-Haï, de
+manière à profiter de toutes les occasions; mais l'honorable
+William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de
+précautions.
+
+Plusieurs jours se passèrent. La situation ne se modifiait pas.
+Or, il advint que ces avis, reproduits à profusion sous la forme
+familière aux Américains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO!
+KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention
+publique et provoquèrent l'hilarité générale.
+
+On en rit jusqu'au fond des provinces les plus reculées du Céleste
+Empire.
+
+«Où est Wang?
+
+-- Qui a vu Wang?
+
+-- Où demeure Wang?
+
+-- Que fait Wang?
+
+-- Wang! Wang! Wang!» criaient les petits Chinois dans les rues.
+
+Ces questions furent bientôt dans toutes les bouches.
+
+Et Kin-Fo, ce digne Célestial, «dont le vif désir était de devenir
+centenaire», qui prétendait lutter de longévité avec ce célèbre
+éléphant, dont le vingtième lustre s'accomplissait alors au Palais
+des Écuries de Péking, ne pouvait tarder à être tout à fait à la
+mode.
+
+«Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en âge?
+
+-- Comment se porte-t-il?
+
+-- Digère-t-il convenablement?
+
+--Le verra-t-on revêtir la robe jaune des vieillards?»
+
+Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins
+civils ou militaires, les négociants à la Bourse, les marchands
+dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des
+places, les bateliers sur leurs villes flottantes!
+
+Ils sont très gais, très caustiques, les Chinois, et l'on
+conviendra qu'il y avait matière à quelque gaieté. De là des
+plaisanteries de tout genre, et même des caricatures qui
+débordaient le mur de la vie privée.
+
+Kin-Fo, à son grand déplaisir, dut supporter les inconvénients de
+cette célébrité singulière. On alla jusqu'à le chansonner sur
+l'air de «Mantchiang-houng», le vent qui souffle dans les saules.
+Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scène: Les
+Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre alléchant, et quel débit il
+s'en fit à trois sapèques l'exemplaire!
+
+Si Kin-Fo se dépitait de tout ce bruit fait autour de son nom,
+William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang
+n'en demeurait pas moins caché à tous les yeux.
+
+Or, les choses allèrent si loin, que la position ne fut bientôt
+plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortège de Chinois de
+tout âge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les
+quais, même à travers les territoires concessionnés, même à
+travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de
+la pire espèce se formait à la porte du yamen.
+
+Chaque matin, il était mis en demeure de paraître au balcon de sa
+chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas
+prématurément couché dans le cercueil du kiosque de Longue Vie.
+Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa santé avec
+commentaires ironiques, comme s'il eût appartenu à la dynastie
+régnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule.
+
+Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le très vexé Kin-Fo alla
+trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connaître son
+intention de partir immédiatement. Il en avait assez de Shang-Haï
+et des Shanghaïens.
+
+«C'est peut-être courir plus de risques! lui fit observer très
+justement l'agent principal.
+
+-- Peu m'importe! répondit Kin-Fo. Prenez vos précautions en
+conséquence.
+
+-- Mais où irez-vous?
+
+-- Devant moi.
+
+-- Où vous arrêterez-vous?
+
+-- Nulle part!
+
+-- Et quand reviendrez-vous?
+
+-- Jamais.
+
+-- Et si j'ai des nouvelles de Wang?
+
+-- Au diable Wang! Ah! la sotte idée que j'ai eue de lui donner
+cette absurde lettre!»
+
+Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux désir de
+retrouver le philosophe. Que sa vie fût entre les mains d'un
+autre, cette idée commençait à l'irriter profondément.
+
+Cela passait à l'état d'obsession. Attendre plus d'un mois encore
+dans ces conditions, jamais il ne s'y résignerait! Le mouton
+devenait enragé!
+
+«Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous
+suivront partout où vous irez!
+
+-- Comme il vous plaira, répondit Kin-Fo, mais je vous préviens
+qu'ils auront à courir.
+
+-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point
+gens à épargner leurs jambes!»
+
+Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses
+préparatifs de départ.
+
+Soun, à son grand ennui, -- il n'aimait pas les déplacements --
+devait accompagner son maître. Mais il ne hasarda pas une
+observation, qui lui eût certainement coûté un bon bout de sa
+queue.
+
+Quant à Fry-Craig, en véritables Américains, ils étaient toujours
+prêts à partir, fût-ce pour aller au bout du monde.
+
+Ils ne firent qu'une seule question: «Où monsieur..., dit Craig.
+
+-- Va-t-il? ajouta Fry.
+
+-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!»
+
+Le même sourire parut simultanément sur les lèvres de Craig-Fry.
+Enchantés tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire
+davantage! Le temps de prendre congé de l'honorable William J.
+Bidulph, et aussi, de revêtir un costume chinois qui attirât moins
+l'attention sur leur personne, pendant ce voyage à travers le
+Céleste Empire.
+
+Une heure après, Craig et Fry, le sac au côté, revolvers à la
+ceinture, revenaient au yamen.
+
+A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient
+discrètement le port de la concession américaine, et
+s'embarquaient sur le bateau à vapeur qui fait le service de
+Shang-Haï à Nan-King.
+
+Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un
+steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la
+route du fleuve Bleu jusqu'à l'ancienne capitale de la Chine
+méridionale.
+
+Pendant cette courte traversée, Craig-Fry furent aux petits soins
+pour leur précieux Kin-Fo, non sans avoir préalablement dévisagé
+tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel
+habitant des trois concessions n'eût connu cette bonne et
+sympathique figure! -- et ils s'étaient assurés qu'il n'avait pu
+les suivre à bord. Puis, cette précaution prise, que d'attentions
+de tous les instants pour le client de la Centenaire, tâtant de la
+main les pavois sur lesquels il s'appuyait, éprouvant du pied les
+passerelles où il se tenait parfois, l'entraînant loin de la
+chaufferie, dont les chaudières leur semblaient suspectes,
+l'engageant à ne pas s'exposer au vent vif du soir, à ne point se
+refroidir à l'air humide de la nuit, veillant à ce que les hublots
+de sa cabine fussent hermétiquement fermés, rudoyant Soun, le
+négligent valet, qui n'était jamais là lorsque son maître le
+demandait, le remplaçant au besoin pour servir le thé et les
+gâteaux de la première veille, enfin couchant à la porte de la
+cabine de Kin-Fo, tout habillés, la ceinture de sauvetage aux
+hanches, prêts à lui porter secours si, par explosion ou
+collision, le steamboat venait à sombrer dans les profondes eaux
+du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui eût
+vaillamment mis à l'épreuve le dévouement sans bornes de Fry-
+Craig. Le bateau à vapeur avait rapidement descendu le cours du
+Wousung, débouqué dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rangé
+l'île de Tsong-Ming, laissé en arrière les feux de Ou-Song et de
+Langchan, remonté avec la marée à travers la province du Kiang-
+Sou, et, le 22 au matin, débarqué ses passagers, sains et saufs,
+sur le quai de l'ancienne cité impériale.
+
+Grâce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas
+diminué d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu
+fort mauvaise grâce à se plaindre.
+
+Ce n'était pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Haï,
+s'était tout d'abord arrêté à Nan-King. Il pensait avoir quelques
+chances d'y retrouver le philosophe.
+
+Wang, en effet, avait pu être attiré par ses souvenirs dans cette
+malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rébellion des
+Tchang-Mao. N'avait-elle pas été occupée et défendue par ce
+modeste maître d'école, ce redoutable Rong-Siéou-Tsien, qui devint
+l'empereur des Taï-ping et tint si longtemps en échec l'autorité
+mantchoue? N'est-ce pas dans cette cité qu'il proclama l'ère
+nouvelle de la «Grande Paix»? N'est-ce pas là qu'il s'empoisonna,
+en 1864, pour ne pas se rendre vivant à ses ennemis? N'est-ce pas
+de l'ancien palais des rois que s'échappa son jeune fils, dont les
+Impériaux allaient bientôt faire tomber la tête?
+
+N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendiée que ses
+ossements furent arrachés à la tombe et jetés en pâture aux plus
+vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent
+mille des anciens compagnons de Wang furent massacrés en trois
+jours?
+
+Il était donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de
+nostalgie depuis le changement apporté à son existence, se fût
+réfugié dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De là, en
+quelques heures, il pouvait revenir à Shang-Haï, prêt à frapper...
+
+Voilà pourquoi Kin-Fo s'était d'abord dirigé sur Nan-King, et
+voulut s'arrêter à cette première étape de son voyage. S'il y
+rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette
+absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses
+pérégrinations à travers le Céleste Empire, jusqu'au jour où, le
+délai passé, il n'aurait plus rien à craindre de son ancien maître
+et ami.
+
+Kin-Fo, accompagné de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit à un
+hôtel, situé dans un de ces quartiers à demi dépeuplés, autour
+desquels s'étendent comme un désert les trois quarts de l'ancienne
+capitale.
+
+«Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo à ses
+compagnons, et j'entends que mon véritable nom ne soit jamais
+prononcé, sous quelque prétexte que ce soit.
+
+-- Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan, acheva de dire Fry.
+
+-- Ki-Nan», répéta Soun.
+
+On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la
+célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa
+route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence
+possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient
+déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire
+de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet,
+ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans
+leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après
+tout, n'était-ce pas un million que la Centenaire avait confié à
+leur garde?
+
+La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places,
+les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est,
+du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut
+rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu,
+regardant beaucoup.
+
+Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que
+fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées,
+perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes
+sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de
+marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui
+marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte
+suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière
+heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni
+autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois
+voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique
+d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques
+de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché
+le sol.
+
+Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait
+toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas,
+distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice,
+il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne
+déserte.
+
+Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit,
+s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte.
+
+Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore.
+
+Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un
+«tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-
+Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui,
+cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination
+étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans
+ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le
+fondateur de la dynastie des Ming?
+
+Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres
+gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces
+fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue.
+
+Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion,
+quelques signes qu'une main y avait gravés. Il s'approcha et lut
+ces trois lettres W. K.-F.
+
+Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût
+récemment passer là!
+
+Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne.
+
+Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à
+l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient quitté Nan-King.
+
+
+XII
+DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À
+L'AVENTURE
+
+Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes
+fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du
+Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille
+où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il
+ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir
+quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y
+prendre de rapides repas.
+
+
+
+L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette
+pour activer sa marche.
+
+Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est
+point un mandarin que le ministre a chargé de quelque importante
+et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des
+beautés de la nature. Ce n'est point un lettré, un savant, que son
+goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés dans
+les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni
+un étudiant qui se rend à la pagode des Examens pour y conquérir
+ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la
+campagne pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre
+les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va accomplir
+quelque voeu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire.
+
+C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos,
+suivi de Soun, de plus en plus fatigué. C'est Kin-Fo, dans cette
+bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à
+la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui
+ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation
+et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il
+est menacé.
+
+Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et
+Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais.
+
+Les voyageurs avaient repris à Nan-King l'un de ces rapides
+steamboats américains, vastes hôtels flottants, qui font le
+service du fleuve Bleu. Soixante heures après, ils débarquaient à
+Ran-Kéou, sans avoir même admiré ce rocher bizarre, le «Petit-
+Orphelin», qui s'élève au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et
+dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le
+sommet.
+
+A Ran-Kéou, située au confluent du fleuve Bleu et de son important
+tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'était arrêté qu'une
+demi-journée. Là, encore, se retrouvaient en ruines irréparables
+les souvenirs des Taï-ping; mais, ni dans cette ville commerçante,
+qui n'est, à vrai dire, qu'une annexe de la préfecture de Ran-
+Yang-Fou, bâtie sur la rive droite de l'affluent, ni à Ou-Tchang-
+Fou, capitale de cette province du Rou-Pé, élevée sur la rive
+droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son
+passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouvées
+à Nan-King sur le tombeau du bonze couronné.
+
+Si Craig et Fry avaient jamais pu espérer que, de ce voyage en
+Chine, ils emporteraient quelque aperçu des moeurs ou quelque
+connaissance des villes, ils furent bientôt détrompés. Le temps
+leur eût même manqué pour prendre des notes, et leurs impressions
+auraient été réduites à quelques noms de cités et de bourgs ou à
+quelques quantièmes de mois! Mais ils n'étaient ni curieux ni
+bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon?
+
+Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'eût été qu'un
+monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observèrent cette
+double physionomie commune à la plupart des cités chinoises,
+mortes au centre, mais vivantes à leurs faubourgs. A peine, à Ran-
+Kéou, aperçurent-ils le quartier européen, aux rues larges et
+rectangulaires, aux habitations élégantes, et la promenade
+ombragée de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils
+avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait
+invisible.
+
+Le steamboat, grâce à la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang,
+allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues
+encore, jusqu'à Lao-Ro-Kéou.
+
+Kin-Fo n'était point homme à abandonner ce genre de locomotion,
+qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au
+point où le Ran-Kiang cesserait d'être navigable. Au-delà, il
+aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demandé que
+cette navigation durât pendant tout le cours du voyage. La
+surveillance était plus facile à bord, les dangers moins
+imminents. Plus tard, sur les routes peu sûres des provinces de la
+Chine centrale, ce serait autre chose.
+
+Quant à Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne
+marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son maître aux bons
+offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'à dormir dans son coin,
+après avoir déjeuné, dîné et soupé consciencieusement, et la
+cuisine était bonne!
+
+Ce fut même une modification survenue dans l'alimentation du bord,
+quelques jours après, qui, à tout autre que cet ignorant, eût
+indiqué qu'un changement de latitude venait de s'opérer dans la
+situation géographique des voyageurs.
+
+En effet, pendant les repas, le blé se substitua subitement au riz
+sous la forme de pains sans levain, assez agréables au goût, quand
+on les mangeait au sortir du four.
+
+Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il
+manoeuvrait si habilement ses petits bâtonnets, lorsqu'il faisait
+tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en
+absorbait de telles quantités! Du riz et du thé, que faut-il de
+plus à un véritable Fils du Ciel!
+
+Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc
+d'entrer dans la région du blé. Là, le relief du pays s'accusa
+davantage. A l'horizon se dessinèrent quelques montagnes,
+couronnées de fortifications, élevées sous l'ancienne dynastie des
+Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du
+fleuve, firent place à des rives basses, élargissant son lit aux
+dépens de sa profondeur. La préfecture de Guan-Lo-Fou apparut.
+
+Kin-Fo ne débarqua même pas, pendant les quelques heures que
+nécessita la mise à bord du combustible devant les bâtiments de la
+douane. Que serait-il allé faire en cette ville, qu'il lui était
+indifférent de voir? Il n'avait qu'un désir, puisqu'il ne trouvait
+plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondément encore dans
+cette Chine centrale, où, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne
+l'attraperait pas non plus.
+
+Après Guan-Lo-Fou, ce furent deux cités bâties en face l'une de
+l'autre, la ville commerçante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche,
+et la préfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la
+première, faubourg plein du mouvement de la population et de
+l'agitation des affaires; la seconde, résidence des autorités et
+plus morte que vivante.
+
+Et après Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un
+angle brusque, resta encore navigable jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Mais,
+faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin.
+
+Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernière étape,
+les conditions du voyage durent être modifiées. Il fallait
+abandonner les cours d'eau, «ces chemins qui marchent», et marcher
+soi-même, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement
+d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des déplorables
+véhicules en usage dans le Céleste Empire. Infortuné Soun! La
+série des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc
+recommencer pour lui!
+
+Et, en effet, qui eût suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste
+pérégrination, de province en province, de ville en ville, aurait
+eu fort à faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle
+voiture! une caisse durement fixée sur l'essieu de deux roues à
+gros clous de fer, traînée par deux mules rétives, bâchée d'une
+simple toile que transperçaient également les jets, la pluie et
+les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait étendu dans
+une chaise à mulets, sorte de guérite suspendue entre deux longs
+bambous, et soumise à des mouvements de roulis et de tangage si
+violents, qu'une barque en eût craqué dans toute sa membrure.
+
+Craig et Fry chevauchaient alors aux portières, comme des aides de
+camp, sur deux ânes, plus roulants et plus tanguants encore que la
+chaise. Quant à Soun, en ces occasions où la marche était
+nécessairement un peu rapide, il allait à pied, grognant,
+maugréant, se réconfortant plus qu'il ne convenait de fréquentes
+lampées d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi éprouvait alors des
+mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait
+pas aux inégalités du sol! En un mot, la petite troupe n'eût pas
+été plus secouée sur une mer houleuse.
+
+Ce fut à cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que
+Kin-Fo et ses compagnons firent leur entrée à Si-Gnan-Fou,
+l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de
+la dynastie des Tang faisaient autrefois leur résidence.
+
+Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en
+traverser les interminables plaines, arides et nues, que de
+fatigues à supporter et même de dangers!
+
+Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne
+méridionale, projetait des rayons déjà insoutenables, et soulevait
+la fine poussière de routes qui n'ont jamais connu le confort de
+l'empierrage. De ces tourbillons jaunâtres, salissant l'air comme
+une fumée malsaine, on ne sortait que gris de la tête aux pieds.
+
+C'était la contrée du «loess», formation géologique singulière,
+spéciale au nord de la Chine, «qui n'est plus de la terre et qui
+n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas
+encore eu le temps de se solidifier».
+
+Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où
+les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de
+couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux
+coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se
+hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du
+degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des
+groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils
+s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément
+entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver
+à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands
+chemins. Cependant, les agents de la Centenaire éprouvèrent, en
+mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du
+moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât
+sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le
+résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui
+recevait le coup.
+
+Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien armé,
+ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que
+jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer
+pour la conserver».
+
+A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune
+trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la
+pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont
+pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui
+est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir
+un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très
+nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de
+l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes»,
+renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu
+là?
+
+Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette
+ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie
+centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du
+nord.
+
+A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la
+vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce
+loess à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe
+arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection
+musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette,
+Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues,
+cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro
+et du Rouang-Ro.
+
+Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement
+du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter
+dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer
+Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer
+Noire n'est noire, Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans
+doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel,
+mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses
+terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité
+actuelle du canal Impérial.
+
+A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit.
+Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire,
+habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares
+Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise!
+Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques
+jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une
+bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'eût point
+déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun!
+
+Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de
+sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom
+d'emprunt, le véritable nom de son maître.
+
+Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait
+l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à
+quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le
+célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong-Kouan! On voulait voir cet
+homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir
+centenaire»!
+
+L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet,
+n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement
+des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à
+pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi
+jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement
+dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques
+heures de tranquillité.
+
+Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot.
+
+A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui
+restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables!
+Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille
+clameurs saugrenues.
+
+Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? Puisque son maître
+-- ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph -- comptait aller
+et allait toujours devant lui!
+
+Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où
+Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni
+charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là
+ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa
+bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de
+philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et
+n'aurait dû s'en prendre, qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait
+le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier
+le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments,
+ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de
+reste!
+
+Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur
+sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux,
+pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que
+donne le travail accompli gaiement.
+
+Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des
+ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas
+précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence
+de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah!
+la leçon était complète! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin-
+Fo, elle ne l'était pas!
+
+Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes
+les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais
+un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et,
+circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait.
+
+C'était une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-être
+inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de
+l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants.
+
+Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand
+diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au
+milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue
+centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé
+en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur
+peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages.
+
+Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme,
+qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas.
+
+Il est donc placé, en arrière du voyageur, dont il ne gêne
+aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais.
+
+Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de
+l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui
+coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse
+une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser
+la brouette, c'est lui qui est entraîné, -- souvent plus vite
+qu'il ne le voudrait.
+
+Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit
+place. Le vent était bon, la voile fut hissée.
+
+«Allons, Soun!» dit Kin-Fo.
+
+Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second
+compartiment du coffre.
+
+«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas
+de réplique.
+
+-- Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes
+fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené.
+
+-- Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise!
+
+-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
+
+-- Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de
+queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne
+point buter, ou sinon!...»
+
+L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en
+forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa
+la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains.
+Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise
+aidant, la petite troupe détala d'un léger trot.
+
+Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun,
+passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry
+consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur
+vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne.
+La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue
+centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de
+l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se
+maintenir en bonne direction.
+
+Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les
+provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait
+le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au
+contraire, il voulait se reposer.
+
+Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les
+berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine,
+avant que le fleuve jaune eût repris son ancien lit, formait une
+belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à
+Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
+
+Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de
+Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste
+Empire.
+
+Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de
+circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille
+habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et
+du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de
+Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes
+allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes,
+des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent
+soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à
+visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des
+supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de
+l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne
+déjeuna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par
+le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en
+puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge --
+et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la
+province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil
+de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-
+Tzé-Chao-Pao.
+
+Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant,
+traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de
+sel; ils dépassèrent les faubourgs; les concessions anglaise et
+américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho,
+d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de
+légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des
+lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon,
+l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée
+de vingt- quatre lieues qui conduit à Péking, entre les arbres
+d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils
+arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant
+toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début
+du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et
+n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne!
+
+On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans
+sept jours!
+
+Où était Wang?
+
+
+XIII
+DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU
+CENTENAIRE»
+
+«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la
+brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne
+sommes plus qu'à quarante lis de Péking, et mon intention est de
+m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang
+et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille
+âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas
+qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de
+Chen-Si.»
+
+Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait
+valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval
+et il espérait bien que M. Kin-Fo...
+
+«Ki..., fit Craig.
+
+-- Nan!» ajouta Fry.
+
+... ne le détournerait plus de ses fonctions habituelles. Et
+maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait
+qu'une permission à M. Kin-Fo...
+
+«Ki.... fit Craig.
+
+-- Nan!» répéta Fry.
+
+... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins
+sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé»!
+
+«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au
+moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!»
+
+Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel
+convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste
+cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie
+dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de
+villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites
+pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation
+des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante.
+
+Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-
+Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement
+une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se
+loger assez confortablement.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans
+une chambre contiguë à celle de leur précieux client.
+
+Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui
+fut assigné, et on ne le revit plus.
+
+Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres,
+déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de
+faire.
+
+«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la Gazette
+officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous
+concerne.
+
+-- Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous
+ce qu'est devenu Wang.»
+
+Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux
+acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les
+passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent
+ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais.
+Là, un numéro de la Gazette officielle fut acheté et lu avidement.
+
+Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize
+cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la
+résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï.
+
+«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
+
+-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.
+
+-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
+
+-- Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.
+
+-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé
+pendant les derniers jours de la convention?
+
+-- Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les
+changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable,
+il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse.
+Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé
+que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
+
+-- Mais, le délai passé?...
+
+-- Je n'aurai plus rien à craindre.
+
+-- Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois
+moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.
+
+-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
+
+-- C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans
+votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.
+
+-- Et le second?
+
+-- C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry,
+afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!
+
+-- Et le troisième?
+
+-- C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et
+de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.
+
+-- Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait
+moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe!
+S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu,
+c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou
+l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son
+mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté.
+
+-- Attendons!... Cependant!... dit Craig.
+
+-- Il me semble que.... ajouta Fry.
+
+-- Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
+conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois,
+qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
+
+-- Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille
+dollars qu'il faudra payer à vos ayants droit!
+
+-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
+intéressé que vous dans l'affaire!
+
+-- Très juste!
+
+-- Très vrai!
+
+-- Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez
+convenable, mais j'agirai à ma guise!»
+
+Il n'y avait point à répliquer.
+
+Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près
+et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient
+pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour
+davantage.
+
+Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire.
+Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal
+qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement
+d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et-
+vient de la population.
+
+Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de
+cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel
+s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
+
+En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se
+croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur
+client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui
+serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard.
+Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines
+conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues
+fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment,
+les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat.
+Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si
+le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces
+depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à
+dévisager les passants.
+
+Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire
+dresser l'oreille.
+
+«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et
+frappant des mains au milieu de la foule.
+
+Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet
+accoutumé?
+
+Le héros malgré lui s'arrêta.
+
+Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart
+de leurs corps.
+
+Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient.
+
+Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un
+mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait
+d'être prononcé, il attendit.
+
+Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour
+d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce
+public des rues. On criait, on battait des mains, on
+l'applaudissait d'avance.
+
+Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant
+auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées
+d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: «Les Cinq
+Veilles du Centenaire!» cria-t-il.
+
+C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
+
+Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-
+Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait
+jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il
+lui plaisait de l'entendre!
+
+Le chanteur commença ainsi: «A la première veille, la lune éclaire
+le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a
+vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles
+montrent leur petite langue verte!
+
+«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen.
+Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à
+souhait. Les voisins font son éloge.»
+
+Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque
+strophe. On le couvrait d'applaudissements.
+
+Il continua: «A la troisième veille, la lune éclaire l'espace.
+Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les
+jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!
+
+«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a
+quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette
+dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la
+nuit!
+
+«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante.
+
+Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le
+dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime
+pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo,
+sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»
+
+Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
+complainte à trois sapèques l'exemplaire!
+
+Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue
+monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à
+travers les premiers rangs de la foule.
+
+Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et
+tombèrent sur le sol...
+
+En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent
+avec les siens.
+
+«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la
+fois interrogative et exclamative.
+
+Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé,
+mort peut-être!
+
+«Wang! cria-t-il.
+
+-- Wang!» répétèrent Craig-Fry.
+
+C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien
+élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa
+vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au
+contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!
+
+Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le coeur net de son
+intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté
+de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en
+arrière.
+
+Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et
+compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne
+s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le
+trouver là.
+
+Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable,
+mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire
+eût été sur ses talons.
+
+Ce fut une poursuite insensée.
+
+«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
+
+-- Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
+
+Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces
+mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le
+long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
+
+Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient
+rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
+
+Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans
+compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque
+malfaiteur un homme qui détalait si bien.
+
+Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant,
+hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires!
+
+Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer
+ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté
+par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les
+pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé,
+avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la
+découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle
+sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de
+sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance,
+les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et,
+l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce
+monde.
+
+«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-
+Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course.
+
+-- Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.
+
+-- Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait
+la boule de neige en route.
+
+Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne
+voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour
+le plaisir de tourner la tête.
+
+Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui
+longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait
+le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais,
+naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
+
+Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien
+ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant,
+il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance,
+qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et
+lui, tendait à diminuer.
+
+Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il
+derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de
+la route.
+
+«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.
+
+-- Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.
+
+-- Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe.
+
+Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et
+contournaient le mur de la pagode.
+
+Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le
+long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants,
+il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.
+
+Mais, là, il fût visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête
+à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point
+faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur
+de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.
+
+Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de
+temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus.
+
+Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où
+la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.
+
+Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu
+leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li.
+La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre
+espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur,
+repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce
+pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre
+blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce
+fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans
+leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons
+européens.
+
+Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur
+ses statues écornées, était libre alors.
+
+Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les
+autres, par un suprême effort, se rapprochèrent.
+
+Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent
+seulement.
+
+Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles,
+qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le
+rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait
+ensuite.
+
+Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un
+entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à
+face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour
+lui échapper.
+
+En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
+précipita dans le Peï-ho.
+
+Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!»
+
+Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t-
+il en se jetant dans le fleuve.
+
+-- Craig? dit Fry.
+
+-- Fry? dit Craig.
+
+-- Deux cent mille dollars à l'eau!»
+
+Et tous deux, franchissant la balustrade, se précipitèrent au
+secours du ruineux client de la Centenaire.
+
+Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une
+grappe de clowns à l'exercice du tremplin.
+
+Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les
+autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Péï-ho,
+Wang ne put être, retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute,
+l'infortuné philosophe était allé en dérive.
+
+Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve,
+qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison,
+s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le
+dire.
+
+Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien
+séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son
+sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route
+de Péking.
+
+
+XIV
+OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
+SEULE
+
+Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
+Chine, est divisé en neuf départements.
+
+Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire
+«la ville du premier ordre obéissant au ciel».
+
+Cette ville, c'est Péking.
+
+Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie
+de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont
+les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle,
+telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait
+une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est
+la capitale du Céleste Empire.
+
+En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par
+un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un
+parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré
+presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres
+villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville
+Rouge ou ville Interdite.
+
+Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux
+millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême
+misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des
+Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille
+Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de
+Tibétains, qui composent la population flottante.
+
+Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un
+bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la
+crédence par la cité tartare.
+
+Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à
+cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de
+deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes,
+entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et
+aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme
+porte des corps de garde.
+
+L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
+
+Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de
+six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme
+une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point
+culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu»,
+que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une
+pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une
+presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le
+Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode
+impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de
+tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la
+dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des
+Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur
+de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des
+Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc.
+
+Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville
+Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée
+d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va
+sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première
+de ces trois cités est principalement habitée par une population
+de même race.
+
+Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie
+inférieure du bahut, dans la ville annexe.
+
+On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs
+en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de
+jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté»,
+qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là
+s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité
+sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et
+Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la
+«Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux
+banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se
+voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la
+«Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le
+trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand
+conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des
+Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le
+pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par
+an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-
+Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de
+Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des
+Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches
+de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les
+ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour;
+le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des
+affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur»,
+où fut installée la jeune impératrice; le palais de la
+«Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est
+malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur;
+le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été
+réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le
+Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de
+la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames
+de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière
+appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les
+palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté
+de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu
+protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le
+magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-
+Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille
+dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à
+quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale,
+sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière
+Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19
+juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq
+ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
+de Prusse.
+
+Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération
+d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux?
+Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait
+offrir une telle nomenclature?
+
+Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-
+Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en
+1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins
+d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de
+la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»
+
+Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont
+installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital
+des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du
+Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent
+plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la
+Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de
+Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua,
+l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des
+jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens
+littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de
+l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées
+de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été
+alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où
+résident des princes du sang, les ministres des Finances, des
+Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations
+extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique,
+l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des
+rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour
+la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles
+s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux
+arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens
+errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des
+palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du
+fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots,
+des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie
+indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
+envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues
+coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il
+n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie».
+
+Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est
+Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en
+distingue, cependant, en quelques-uns.
+
+Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du
+Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les
+temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la
+Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre,
+les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les
+marchés, les théâtres, etc.
+
+Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une
+importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de
+Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il
+est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la
+première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à
+la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua,
+et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande-
+Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
+
+On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre
+qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une
+seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune
+ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour
+près d'elle.
+
+Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les
+heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus
+donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne
+voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire.
+Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans
+réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude,
+lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore
+arrivée.
+
+Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas
+quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait,
+inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa
+solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que
+jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.
+
+Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le
+moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le
+compte lui en semblait bien long!
+
+Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la
+doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans
+environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et
+les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui
+compte le plus grand nombre de fidèles -- près de trois cents
+millions -- à la surface du globe.
+
+Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
+ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et,
+l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
+
+Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la
+voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la
+déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait
+des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du
+temple.
+
+Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse
+Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore.
+
+Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait
+celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.
+
+Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller
+chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
+
+Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit
+pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
+
+Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir,
+regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus
+entendre la lointaine voix de l'absent.
+
+«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé
+de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son
+retour!»
+
+Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
+phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que
+son coeur lui put inspirer.
+
+Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
+
+La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester
+chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la
+«vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la
+chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
+
+Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner
+l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue
+jusqu'à la porte de Tien.
+
+Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les
+affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement
+était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus
+populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de
+marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de
+foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des
+orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne
+aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu
+respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur
+note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande
+pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut-
+être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le
+yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant
+venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer
+l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était
+agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et
+que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à
+glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même
+fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués
+ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin,
+un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les
+deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal
+bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois,
+sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique;
+puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le
+joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits
+fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant
+sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes
+sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits
+par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui
+fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
+
+La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant
+plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y
+arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui
+défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
+
+Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
+d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse.
+Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom
+de «moulin à prières».
+
+C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à
+leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
+
+Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et
+surtout le prix des dévotions.
+
+Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à
+subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit
+la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de
+rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans
+doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la
+prière fût efficace.
+
+«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
+
+Et la jeune femme de dévider plus vite!
+
+Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que
+les voeux de la postulante seraient exaucés.
+
+Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse
+Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre
+le chemin de la maison.
+
+Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs
+durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement
+écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les
+rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde
+des tipaos.
+
+Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait
+bruyamment.
+
+C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation
+de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant
+lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
+
+Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs,
+suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant
+un bâton en bandoulière.
+
+Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol
+jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur
+comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.
+
+Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut
+ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de
+rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des
+princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de
+soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial
+véhicule.
+
+Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de
+l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
+
+Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
+rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien,
+à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent
+reprendre leurs affaires.
+
+La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle,
+après une absence de deux heures.
+
+Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la
+jeune femme!
+
+Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse,
+attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo,
+suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!
+
+«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
+
+-- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez
+pas de mon retour!...»
+
+Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna
+dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret
+confident de ses peines!
+
+«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur
+brodé de fleurs de soie!» dit-elle.
+
+Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
+mouvement.
+
+Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la
+tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit
+frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient
+plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la
+Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...» L'appareil se
+tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais
+d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une
+maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le
+prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que
+trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille
+mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis
+que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle
+s'en doutât, ses imprudentes paroles!
+
+Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!
+
+Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la
+porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième
+lune!
+
+
+XV
+QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
+LECTEUR
+
+Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,
+avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait
+le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais
+l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.
+Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait
+donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de
+juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
+
+La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
+quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
+première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la
+faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
+
+Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
+quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été
+le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
+
+«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
+
+-- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
+ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
+
+-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait
+juré de le faire!
+
+-- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être
+n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas
+accomplir cette affreuse promesse!»
+
+Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait
+voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!
+A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
+avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
+s'effacerait jamais.
+
+Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de
+Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis
+ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
+gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était
+faite.
+
+Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
+chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30
+juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-
+Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que
+Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
+Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une
+main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
+qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
+l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
+d'être.
+
+Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si
+leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
+Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous
+les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son
+mariage, et ils acceptèrent.
+
+«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
+quelquefois un suicide!
+
+-- On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un
+sourire aimable.
+
+Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de
+l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
+
+Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle
+et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du
+mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,
+deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre
+de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques
+et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
+fonctions.
+
+Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
+n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.
+Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
+femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
+
+Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il
+avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du
+Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près
+du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et
+chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par
+habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui
+concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,
+mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
+présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
+rendait quelque peu prudent.
+
+Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis
+de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part,
+il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la
+capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
+grandes circonstances.
+
+Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
+l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
+d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
+existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit
+être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
+avait raison!
+
+Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de
+sa doctrine!
+
+Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne
+consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était
+heureuse du moment que son ami était près d'elle.
+
+Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches
+magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
+Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la
+célèbre Pan-Hoei-Pan:
+
+«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
+
+«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
+porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
+
+«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un
+simple écho.
+
+«L'époux est le ciel de l'épouse.»
+
+Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo
+voulait splendide, avançaient.
+
+Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau
+d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de
+Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
+fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
+oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de
+soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé,
+bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes
+les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient
+dans le boudoir de Lé-ou.
+
+En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
+elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les
+parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères,
+elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si
+son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont
+ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei-
+jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu
+à cet égard.
+
+La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
+
+Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle
+arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on
+remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
+fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
+il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition
+d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
+
+Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
+connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne.
+Cela simplifiait beaucoup les choses.
+
+Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
+
+Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
+illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
+représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
+sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
+quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
+sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil,
+«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme
+une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui
+succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
+
+Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
+absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on
+avait dû tenir compte.
+
+Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée.
+Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une
+parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de
+l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
+ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
+
+La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
+l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait
+être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il
+n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
+prêtre, bonze, lama ou autre.
+
+A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
+rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses
+amis au seuil de son appartement.
+
+Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été
+invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères
+microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement
+monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister à
+l'humble cérémonie...» etc.
+
+Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
+magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
+réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
+
+Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis,
+c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel
+le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
+appartenaient aux trois premiers ordres.
+
+D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu
+opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires
+civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un
+Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en
+robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
+cortège.
+
+Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait à
+l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les
+conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux
+fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que
+leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait
+par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur
+«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin,
+un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête
+n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
+attitude.
+
+Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
+ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
+
+Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par
+impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les
+eaux du fleuve?... S'il venait se mêler à ces groupes
+d'invités?... La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de
+juin -- l'heure extrême -- n'avait pas sonné encore! La main du
+Taï-ping n'était pas désarmée!
+
+Si, au dernier moment?...
+
+Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
+Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
+soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent
+aucune figure suspecte.
+
+Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
+Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
+
+Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
+tout fiancé a droit de revêtir -- par honneur pour cette
+institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en
+grande estime -- Lé-ou s'était conformée aux règlements de la
+haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
+admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se
+dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
+semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait
+son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
+goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
+Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
+lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt
+ouvrir.
+
+Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
+Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il
+eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu
+d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants
+s'arrêtassent pour le voir passer.
+
+Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant
+en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine
+de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
+de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du
+palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
+lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée
+aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait
+l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
+
+Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
+populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à
+l'hôtel du «Bonheur Céleste».
+
+Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
+l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
+
+Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait
+dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois
+le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
+ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour,
+en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes
+de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
+aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
+pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui
+resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après
+l'autre. L'union serait consacrée.
+
+Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de
+cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
+tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit
+légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent
+respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
+
+Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel,
+un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent
+dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images
+multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage.
+Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur
+queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste.
+Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
+éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
+
+Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
+Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs
+d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
+reprenait après quelques instants.
+
+Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où
+le cortège s'était arrêté.
+
+Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
+entrât dans l'hôtel.
+
+Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation
+singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se
+rapprochant.
+
+«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
+
+Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
+accélérait les battements de son coeur.
+
+Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
+héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
+
+Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
+auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice
+douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris.
+C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
+geste de colère!
+
+Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve
+du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi,
+interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de
+donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales,
+interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
+procéder à la célébration des mariages!
+
+Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de
+son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
+main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui
+s'efforçait de cacher sa vive émotion.
+
+Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
+l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les
+tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé
+Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de
+condoléance.
+
+C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux
+décret d'interdiction!
+
+Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo.
+Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les
+leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
+
+Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement
+désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait
+maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être
+prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
+compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa
+jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
+nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!...
+
+Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une
+lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
+
+Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put
+retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle
+contenait:
+
+«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
+j'aurai cessé de vivre!
+
+«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
+mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
+
+«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta
+lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
+accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
+reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai
+délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!...
+
+«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
+
+«WANG!»
+
+
+XVI
+DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE
+PLUS BELLE
+
+Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave
+mille fois qu'elle ne l'avait jamais été!
+
+Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté
+se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève!
+Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de
+Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait
+chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping
+redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à
+accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre
+responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas
+l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante
+mille dollars!
+
+«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un
+premier mouvement de colère.
+
+Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
+
+«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25
+juin comme extrême date?
+
+-- Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du
+jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui
+plaira, sans être limité par le temps!
+
+-- Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai.
+
+-- Pourquoi?...
+
+-- Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la
+police et ne lui échappe pas!»
+
+L'argument était sans réplique.
+
+«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre
+une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des
+cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen!
+
+-- Juste, dit Craig.
+
+-- Vrai! ajouta Fry.
+
+-- Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï-
+ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!»
+
+En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et
+venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui,
+le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire.
+
+«Je pars! dit-il! je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à
+vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
+
+-- Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la Centenaire
+sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans
+ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous
+quitterons pas!»
+
+Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il
+s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et
+en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle,
+que cela ne fut pas difficile.
+
+En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement
+insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la
+Chine, au-delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du
+golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché-
+Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec
+lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de
+rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer
+tranquillement sur ces territoires situés au-delà des frontières
+chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le
+métier d'écumeur de grands chemins!
+
+Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait
+sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était
+pas pour inquiéter sa conscience!
+
+Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets
+renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été
+signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le
+golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre
+sans plus tarder.
+
+Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer.
+Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux.
+Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-
+devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre,
+s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans
+quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait
+l'atteindre?
+
+Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous
+cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa
+mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la
+perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo
+et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient
+jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable
+lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le
+décret d'interdiction eût été levé.
+
+«Chère petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter,
+maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours!
+S'il était fait, quelle situation pour vous!
+
+-- S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir
+de vous suivre, et je vous suivrais!
+
+-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous
+exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...»
+
+Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme,
+qui voulait le retenir.
+
+Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la
+malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking
+et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
+
+Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers
+une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses.
+
+S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord
+de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce
+parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter.
+Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se
+trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait
+temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses
+compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
+
+Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning?
+
+C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez
+les agents maritimes de Tong-Tchéou.
+
+En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise
+fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-
+Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho.
+
+Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve,
+descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en
+question, il n'y avait pas autre chose à faire.
+
+Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs,
+et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de
+sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux
+insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait
+toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans
+avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les
+risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout
+prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
+
+Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient
+sur le Peï-tang, et descendaient le cours du Peï-ho. Les
+sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est
+précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou
+à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par
+conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le
+mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus
+important que celui de la grande route, qui court presque
+parallèlement à lui.
+
+Le Peï-tang descendait rapidement entre les balises du chenal,
+battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de
+son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La
+haute tour d'une pagode au-delà de Tong-Tchéou fut bientôt
+dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque.
+
+A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait,
+ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux
+agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des
+vergers et des haies vives.
+
+Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-
+Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
+
+Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il
+fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du
+fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de
+navires dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes
+clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la
+retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun
+souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un
+embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux
+maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin.
+
+Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus
+sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle,
+ce ne serait vraiment pas dire assez.
+
+Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un
+accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais
+bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui
+le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on
+aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était
+pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment
+l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin
+dans chaque passager du Peï-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne
+dormaient plus, ils ne vivaient plus!
+
+Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun,
+pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La
+seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au coeur. Il
+pâlissait à mesure que le Peï-tang se rapprochait du golfe de Pé-
+Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et,
+cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune
+secousse au steamboat.
+
+Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes
+lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de
+tangage plus vifs et plus fréquents!
+
+«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
+
+-- Jamais!
+
+-- Cela ne va pas? lui demanda Fry.
+
+-- Non!
+
+-- Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
+
+-- La tête?...
+
+-- Et à ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry..
+
+-- La bouche?...»
+
+Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux
+ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non
+sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard
+mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu
+ridicule, du mal de mer.
+
+Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le
+fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
+surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous
+un léger ressac. Au-delà s'étendaient de vastes champs de sorgho,
+de maïs, de blé, de millet.
+
+Ainsi que dans toute la Chine -- une mère de famille qui a tant de
+millions d'enfants à nourrir -- il n'y avait pas une portion
+cultivable de terrain qui fût négligée.
+
+Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous,
+sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à
+profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se
+dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux
+pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les
+berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des
+cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de
+pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et
+rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un
+anneau qui leur étranglait à demi le cou.
+
+Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des
+pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait
+lever du milieu des hautes herbes.
+
+Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant
+déserte, le mouvement maritime du Péï-ho ne diminuait pas. Que de
+bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques
+de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une
+courbe très concave de l'avant à l'arrière, manoeuvrées par un
+double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme;
+jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que
+tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue
+de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de
+commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des
+plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas
+d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de
+voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les
+heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à
+perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui
+remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de
+nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes
+femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur
+nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
+véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés
+d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque
+forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout
+entière!
+
+Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte
+qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du
+fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours
+à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à
+celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de
+juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession
+de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin
+uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons»
+de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
+
+Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho,
+«triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel,
+tout poussière et tout cendre».
+
+Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Peï-tang
+arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
+
+En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et
+du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-
+française, en 186o. Là s'était faite la glorieuse attaque du
+général Collineau, le 24 août de la même année; là, les
+canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une
+étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de
+concession française; là, se voit encore le monument funéraire
+sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans
+ces combats mémorables.
+
+Le Peï-tang ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers
+durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante
+déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins
+laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
+
+Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour
+même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre.
+Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après,
+ils étaient à bord de la Sam-Yep.
+
+
+XVII
+DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
+COMPROMISE
+
+Huit jours auparavant, un navire américain était, venu mouiller au
+port de Takou. Frété par la sixième compagnie chîno-californienne,
+il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est
+installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San Francisco.
+
+C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour
+du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de
+reposer dans la terre natale.
+
+Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur
+l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent
+cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués
+à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord.
+
+Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du
+navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin,
+celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
+
+C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
+passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute
+d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils
+durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une
+traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette
+époque de l'année.
+
+La Sam-Yep était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
+tonneaux.
+
+Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
+seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du
+Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du
+quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près,
+parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une
+toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de
+lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous,
+système très préconisé en Chine, dont l'effet parait assez
+contestable.
+
+Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les
+mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par
+une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine
+américain, apporter à San Francisco une cargaison de thé et de
+porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien
+tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point,
+que les Chinois font des marins excellents.
+
+La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant à
+l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques
+européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus,
+calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche,
+qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la
+faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre,
+fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier,
+d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se
+manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un
+éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de
+misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était
+cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour
+les besoins du petit cabotage.
+
+Certes, personne, à voir la Sam-Yep, n'eût deviné que ses
+affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme
+corbillard.
+
+En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux
+pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la
+cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses
+vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se
+balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue
+s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de
+quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise
+déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois.
+
+Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules
+luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons
+solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates!
+Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après
+tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la Sam-Yep, -- un
+rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres
+satisfaits!
+
+Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à
+naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela.
+Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui
+n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans
+doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient
+pas eu le choix.
+
+Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque,
+suffisaient aux manoeuvres très simples de la voilure. La
+boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais
+les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est
+bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep,
+qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du
+golfe.
+
+Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace,
+était la démonstration vivante de cet insoluble problème du
+mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en
+gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa
+langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents
+blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les
+injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes,
+et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts.
+Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était
+pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de
+verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures,
+quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants
+pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage,
+emboîtés dans la cale!
+
+Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le
+rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.
+
+Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un
+minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent
+rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer
+qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de
+toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque
+à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été
+le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les
+dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs
+quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-
+même.
+
+Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine
+et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise.
+
+Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni
+comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans
+le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer!
+Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si
+la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!
+
+Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans
+aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne
+pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois,
+il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse
+difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que
+faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen.
+De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait
+débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était
+donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux
+toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante
+mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à
+Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui
+n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût
+la longanimité du gouvernement à son égard.
+
+Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire
+que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans
+ses projets d'avenir!
+
+Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?
+
+Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle,
+payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-
+Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire,
+et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son
+coeur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments
+stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel
+vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix
+mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur
+mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne
+pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze!
+Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie
+et les entrailles! Ai ai ya!
+
+Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep
+longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral,
+qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à
+l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les
+armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-
+Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.
+
+Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement
+maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas
+à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le
+petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les
+eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large
+l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de
+mer.
+
+Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont
+la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés
+d'un ou deux petits canons.
+
+A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci
+répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux
+pirates!
+
+-- Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria
+Craig, non sans quelque surprise.
+
+-- Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens
+ne manquent pas dans les mers de Chine!»
+
+Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses
+dents éclatantes.
+
+«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
+
+-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent
+haut, quand on les approche de trop près!
+
+-- Sont-elles chargées? demanda Craig.
+
+-- Ordinairement.
+
+-- Et maintenant?...
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi? demanda Fry.
+
+-- Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement
+le capitaine Yin.
+
+-- Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu
+satisfaits de la réponse.
+
+-- A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une
+cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est
+bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui,
+avec son chargement!...
+
+-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre
+jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?
+
+-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit
+le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
+
+-- Mais oui, dit Fry.
+
+-- Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
+
+-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières
+pour ne point désirer leur visite!
+
+-- Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les
+pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à
+notre jonque!
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature
+de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
+
+Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise
+déployait à mi-mât de la jonque.
+
+«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
+dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
+
+-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil,
+par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
+
+-- S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin,
+et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils
+seront venus!»
+
+Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement
+l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de
+trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux
+«braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le
+coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et
+espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.
+
+D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les
+chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été
+sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine
+pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques
+gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de
+vin, jetée pardessus le bord, avaient complété ce sacrifice
+propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque
+Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
+
+On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités
+n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit
+que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne,
+un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le
+faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée
+par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas
+senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».
+
+Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à
+doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-
+est. Au-delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure
+très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans
+trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre
+heures les atterrages de Fou-Ning.
+
+Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans
+quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun.
+Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans
+trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la
+lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même
+où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa
+police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il
+n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains
+de l'honorable William J. Bidulph.
+
+Et alors: «All.... dit Fry.
+
+-- Right!» ajouta Craig.
+
+Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe
+de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant
+par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.
+
+Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu
+constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à
+cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction
+de l'air présageait un typhon peu éloigné, dont le mouvement
+allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le
+capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington
+et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction
+et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire
+moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempête
+tournante.
+
+Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il
+ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié
+un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de
+toute éventualité?
+
+Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il
+le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme
+l'aurait pu faire un capitaine européen Ce typhon n'était qu'un
+petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de
+rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent
+kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est,
+circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque
+s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
+elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.
+
+A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum
+d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage,
+manoeuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il
+avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la
+barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme
+une mauve.
+
+Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au
+bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus,
+déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs
+haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans
+cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration
+gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal.
+Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de
+la série d'émotions que lui réservait la malchance, acharnée
+contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans
+tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il
+n'était plus de ces heureux- là!
+
+Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en
+raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie
+valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à
+se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents
+consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur
+devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin,
+minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà
+ce que pensaient Fry-Craig!
+
+Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition,
+ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
+s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps
+du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre!
+Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et
+l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu
+le mal de mer!
+
+Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un
+faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur le
+pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle
+pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans
+une direction constante, au milieu de lames fouettées par le
+tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer
+la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre.
+
+Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans
+avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique,
+qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace
+de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était
+comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté.
+
+Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à
+sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone
+tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à
+s'apaiser autour de ce petit lac central.
+
+Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché
+quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue.
+
+Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel,
+l'entouraient de toutes parts.
+
+
+XVIII
+OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA
+«SAM-YEP»
+
+«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril
+fut passé.
+
+-- Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la
+figure était redevenue joviale.
+
+-- Dans le golfe de Pé-Tché-Li?
+
+-- Peut-être.
+
+-- Ou dans le golfe de Léao-Tong?
+
+-- Cela est possible.
+
+-- Mais où aborderons-nous?
+
+-- Où le vent nous poussera!
+
+-- Et quand?
+
+-- Il m'est impossible de le dire.
+
+-- Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine,
+reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à
+la mode dans l'Empire du Milieu.
+
+-- Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»
+
+Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.
+
+«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.
+
+-- Ni à pleurer», répliqua le capitaine.
+
+La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il
+était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam-
+Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il
+relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les
+trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées échappant
+presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le
+jouet de l'ouragan.
+
+Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine
+avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire
+avec moins de jovialité.
+
+Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le
+golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam-
+Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre
+devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de
+distance, voilà tout.
+
+Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens
+du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manoeuvre
+eût été possible en ce moment.
+
+Elle ne l'était pas.
+
+En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les
+couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans
+rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle,
+simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La
+jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne
+la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le
+ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait
+maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces
+calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation.
+
+«Très bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés
+au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la
+terre!»
+
+Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda-
+t-il.
+
+-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir?
+répondit le capitaine.
+
+-- Des heures ou des jours?
+
+-- Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de
+parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
+
+-- Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je
+puis attendre des semaines!
+
+-- Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à
+la remorque!
+
+-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le
+premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!
+
+-- Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous
+donne deux bons conseils?
+
+-- Donnez!
+
+-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais
+le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le
+pont.
+
+-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine
+exaspérait autant que le calme de la mer.
+
+-- Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la
+cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il
+vient.»
+
+Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
+capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de
+l'équipage étendus sur le pont.
+
+Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à
+l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de
+l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne
+immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les
+épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la
+parole à Fry-Craig.
+
+Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et,
+suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils
+avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine,
+mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de
+s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces
+retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?
+
+En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en
+sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la
+main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils
+demander de mieux?
+
+En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée
+approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping
+se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient
+pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces
+Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille
+dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il
+ne vaudrait plus une sapèque!
+
+Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon
+appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils
+mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de
+bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le
+même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la
+santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même
+demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on
+peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de
+naissance.
+
+Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!
+
+La journée s'écoula sans incidents, sans accidents.
+
+Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel.
+Rien qui fit prévoir un changement dans l'état météorologique. Les
+eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac.
+
+Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant,
+titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eût
+jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
+
+Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis
+verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune.
+
+Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur
+habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle
+aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute
+la gamme des couleurs du spectre solaire.
+
+Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans
+oser regarder au-delà des bastingages de la Sam-Yep.
+
+«Arrivés?... demanda-t-il.
+
+-- Non, répondit Fry.
+
+-- Arrivons?...
+
+-- Non, répondit Craig.
+
+-- Ai ai ya!» fit Soun.
+
+Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
+s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs,
+qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.
+
+Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du
+pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale.
+
+Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite
+fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées
+pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque.
+
+Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés
+plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité
+les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire.
+
+Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait
+accès.
+
+Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb
+même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale
+restait dans une obscurité profonde.
+
+Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres,
+et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de
+la Sam-Yep.
+
+La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la
+plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales.
+Elle demeurait donc libre de bout en bout; entièrement réservée au
+chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient
+au logement de l'équipage.
+
+De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
+cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à
+destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni
+se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en
+aucune façon la sécurité de la Jonque.
+
+Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières,
+permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en
+pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une
+obscurité relative.
+
+Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée,
+s'engagèrent à travers cette coursive.
+
+Ils regardaient, non sans quelque curiosité.
+
+Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions,
+les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les
+nécessités de la vie avaient entraînés au-delà du Pacifique, ceux-
+là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la
+Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés
+misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays
+natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux,
+ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres
+simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et
+peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou
+pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire
+en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-
+Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
+confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait
+expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au
+milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la
+sépulture définitive.
+
+«Bien compris! dit Fry.
+
+-- Bien tenu!» répondit Craig.
+
+Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et
+des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York!
+
+Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans
+la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la
+coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière.
+
+Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont,
+lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
+
+«Quelque rat! dit Craig.
+
+-- Quelque rat!» répondit Fry.
+
+Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de
+riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire!
+
+Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur
+d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure
+des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait
+être qu'un grattement de griffes ou d'ongles?
+
+«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.
+
+Le bruit ne cessa pas.
+
+Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur
+respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à
+l'intérieur de l'un des cercueils.
+
+«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois
+en léthargie? ... dit Craig.
+
+-- Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?»
+répondit Fry.
+
+Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et
+constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait
+dans l'intérieur.
+
+«Diable! dit Craig.
+
+-- Diable!» dit Fry.
+
+La même idée leur était naturellement venue à tous deux que
+quelque prochain danger menaçait leur client.
+
+Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le
+couvercle du cercueil se soulevait avec précaution.
+
+Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent
+immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
+obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.
+
+«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment
+d'excessive prudence.
+
+Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui
+s'entrouvrit, une autre voix murmura: «Est-ce toi, Fâ-Kien?»
+
+Et ces quelques paroles furent rapidement échangées: «C'est pour
+cette nuit.
+
+-- Pour cette nuit.
+
+-- Avant que la lune ne se lève?
+
+-- A la deuxième veille.
+
+-- Et nos compagnons?
+
+-- Ils sont prévenus.
+
+-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
+
+-- J'en ai trop!
+
+-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
+
+-- Silence!»
+
+Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes
+qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.
+
+Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues.
+Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep.
+
+Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la
+coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les
+entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à
+l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre.
+
+«Morts qui parlent.... dit Craig.
+
+-- Ne sont pas morts!» répondit Fry.
+
+Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!
+
+Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient
+glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du
+capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou,
+qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été
+débarqués du navire américain, qui les ramenait de San Francisco,
+les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et
+deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces
+pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils,
+les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place.
+Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
+avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or,
+comment avaient- ils pu l'apprendre?
+
+Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de
+vouloir éclaircir en ce moment.
+
+Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se
+trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est
+que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux,
+c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement
+menacée!
+
+Cette nuit même, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coûter deux
+cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures
+plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu
+à payer aux ayants droit de son ruineux client!
+
+Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils
+perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris
+immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant
+l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui.
+
+Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du
+bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les
+efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la
+mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas
+prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les
+dangers à courir.
+
+Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa
+cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure
+convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
+
+«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.
+
+Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur
+un brûlot, entraîné au large, mèche allumée.
+
+La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot
+dormait à l'avant.
+
+Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et
+arrivèrent près de Kin-Fo.
+
+Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'éveilla.
+
+«Que me veut-on?» dit-il.
+
+En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le
+courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.
+
+«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.
+
+Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donné la
+complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
+
+«Que faire alors? demanda-t-il.
+
+-- Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.
+
+Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou et
+présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils
+nautiques, inventés par le capitaine Boyton. Le colis contenait
+encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui
+les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de
+premier ordre.
+
+«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»
+
+Un instant après, Fry ramenait Soun, complètement hébété. Il
+fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne
+manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme!
+
+A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit
+quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un
+plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné
+qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces
+mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son
+vêtement insubmersible.
+
+Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait
+au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.
+
+Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres
+du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du
+couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut
+glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit
+aussitôt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur
+étaient nécessaires, se précipitèrent à la suite.
+
+Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep
+venaient de quitter le bord!
+
+
+XIX
+QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM-
+YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE
+
+Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un
+vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la
+capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc
+imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas
+été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces
+vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre
+lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air.
+
+Cet air sert donc à deux fins: 1° à maintenir l'appareil
+suspenseur à la surface de l'eau; 2° à empêcher par son
+interposition tout contact avec le milieu liquide, et
+conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un
+homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.
+
+Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était
+parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de
+pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique,
+assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La
+jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide
+collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la
+tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton,
+par un liséré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que
+le nez, les yeux et la bouche.
+
+A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
+servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la
+réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On
+pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-
+corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En
+somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité
+garantie et absolue.
+
+Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux
+inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un
+certain nombre d'accidents de mer.
+
+Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant
+quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide
+bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une
+petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou
+d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
+
+Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la
+surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait
+faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu
+s'éloigner de la jonque.
+
+La nuit, encore très obscure, favorisait cette manoeuvre.
+
+Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent
+montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs.
+Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le
+bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la
+cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
+
+«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier
+cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.
+
+Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit
+pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un
+mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur»
+commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore,
+qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la
+jonque.
+
+En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien
+habitués à leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement,
+sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la
+position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait
+bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus
+à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement
+cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une
+embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y
+est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le
+constatait avec quelque satisfaction.
+
+Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il
+pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés,
+et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut été
+sur le point d'être happé!...
+
+Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée
+dans la circonstance!
+
+Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise
+fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales.
+En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils
+restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
+
+Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait
+à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur
+leur pagaie, posée à plat et tinrent conseil, tout en ayant bien
+soin de ne parler qu'à voix basse.
+
+«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.
+
+-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
+
+-- Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne
+saurait plus surprendre.
+
+-- Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces
+misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de
+cette jonque!
+
+-- Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.
+
+-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous
+avons échappé!
+
+-- Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue,
+nous ne serons pas hors de danger!
+
+-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
+
+-- Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour
+ne point être aperçus au lever du jour!»
+
+Et Fry, insufflant une certaine quantité d'air dans son appareil,
+remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son
+sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il
+remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.
+
+Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière
+goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.
+
+«Ça va?... lui dit Craig.
+
+-- Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions
+manger un bon morceau!
+
+-- Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et
+quelques tasses de thé...
+
+-- Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.
+
+-- Chaud! répondit Craig.
+
+-- Vous ferez du feu?
+
+-- Je ferai du feu.
+
+-- Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.
+
+-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et
+à ses complices?
+
+-- Non! non!
+
+-- Alors à demain!»
+
+En vérité ces braves gens causaient là «comme chez eux»!
+
+Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en
+bas, qui avait un côté singulièrement comique.
+
+Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de
+l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main
+d'un pianiste.
+
+-- La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.
+
+-- Appareillons», répondirent Fry-Craig.
+
+Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa
+petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.
+
+«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous
+faire découvrir?
+
+-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
+
+-- Quoi?
+
+-- Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...
+
+-- Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la
+surface de la mer.
+
+-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun.
+
+-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur
+l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer
+la jambe, je te défends de crier, sinon...
+
+-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et
+nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»
+
+Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses
+tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait
+plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le
+mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
+
+Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire;
+mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent,
+tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour
+s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les
+compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le
+rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il
+était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le
+reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant
+l'aube.
+
+La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où
+l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-
+Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer jaune, gagner dans
+l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se
+rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent
+les bouches du Péï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour
+et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis
+s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au
+contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été
+emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses
+compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût
+étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les
+eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant
+dans leur insubmersible gaine de caoutchouc.
+
+Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement
+tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre
+prudemment hors de vue.
+
+Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-
+dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un
+instant à perdre.
+
+«A la voile!» dirent Fry-Craig.
+
+L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme.
+Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille,
+destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
+
+Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos;
+puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent
+le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son
+extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris
+la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la
+ligne du corps, se redressa verticalement.
+
+«Hisse!» dirent Fry-Craig.
+
+Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout
+du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en
+triangle.
+
+La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à
+la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu
+d'un léger remous la petite flottille de scaphandres.
+
+Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres
+plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
+ordinairement et improprement appliqué?
+
+Dix minutes après, chacun d'eux manoeuvrait avec une sûreté et une
+facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les
+uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui,
+l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des
+eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par
+l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme
+ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
+
+Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
+recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala
+quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une
+ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait,
+mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales
+féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de
+risques dans la position horizontale que dans la position
+verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin
+à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est
+pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
+horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux
+voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux
+qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à
+remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.
+
+Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ.
+Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons.
+Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque.
+Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur
+petite voile que par le clapotis trop accentué des flots.
+
+Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent
+larguées, et la flottille s'arrêta.
+
+«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en
+s'adressant à Kin-Fo.
+
+-- Volontiers.»
+
+Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par
+prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale.
+
+«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
+
+-- Avec plaisir», répondit Kin-Fo.
+
+Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en
+fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait
+pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la
+jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se
+réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre
+leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La
+température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé
+d'un degré depuis le départ.
+
+Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?
+
+Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de
+nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
+
+Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les
+bâtiments sur le fond obscur du ciel.
+
+D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles.
+
+Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament.
+Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à
+montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et
+dégagerait largement l'espace.
+
+«La jonque est loin! dit Fry.
+
+-- Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas
+profité de la brise!
+
+-- Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et
+tendit de nouveau sa voile au vent.
+
+Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première
+direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
+
+Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant
+à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais
+elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et
+c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-
+être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel
+et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs
+lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le
+littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y
+accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac
+presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une
+fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire
+ultérieurement.
+
+Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
+dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de
+lune commençait à déborder la ligne d'eau.
+
+Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent.
+
+La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes
+vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils
+sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.
+
+En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le
+vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué
+frémissait à la tête des scaphandres.
+
+Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent,
+illumina bientôt tout le ciel.
+
+Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la
+bouche de Craig: «La jonque!» dit-il.
+
+Tous s'arrêtèrent.
+
+«Bas les voiles!» cria Fry.
+
+En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons
+déplantés de leurs douilles.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent
+derrière eux.
+
+La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur
+l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
+
+C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait
+maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était
+aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre
+comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis
+à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant
+un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés
+entre ses mains!
+
+Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont
+les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être!
+
+«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
+
+Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu
+d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur
+tête encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre
+dans un absolu silence, sans faire un mouvement.
+
+La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient
+deux larges ombres sur les eaux.
+
+Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille.
+Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
+l'arrière, le capitaine tenait la barre.
+
+Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
+maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
+
+Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes
+apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent.
+
+Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la
+cale, et l'équipage de la jonque.
+
+Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
+n'étaient-ils donc pas d'accord?
+
+Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part
+d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de
+désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis,
+un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
+des corps étaient jetés à la mer.
+
+Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices
+des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient
+été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord
+-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu
+d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du
+Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été
+passager de la Sam-Yep!
+
+Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig,
+ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
+
+La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une
+chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
+
+Ils plongèrent un instant.
+
+Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et
+fuyait au milieu d'un rapide sillage.
+
+Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu
+des scaphandres.
+
+C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges
+plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
+
+Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
+
+Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep!
+
+Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et
+Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la
+mer.
+
+
+XX
+OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS
+DU CAPITAINE BOYTON
+
+Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube
+s'accusaient légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la
+mer put être observée dans toute son étendue.
+
+La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé
+les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils
+avaient bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion
+de la même brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant à
+plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux
+qui la montaient.
+
+Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente
+beaucoup moins grave.
+
+En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas
+une barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni
+à l'est. Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque.
+Ces eaux étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles
+de la mer jaune? A cet égard, complète incertitude.
+
+Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des
+flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie
+par la jonque démontrait que la terre se relèverait plus ou moins
+prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il
+convenait de la chercher.
+
+Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile,
+après s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur
+dû, et dix heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient
+impérieux.
+
+«Déjeunons, dit Craig.
+
+-- Copieusement», ajouta Fry.
+
+Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de
+mâchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé
+ne songeait plus à être dévoré sur place. Au contraire.
+
+Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents
+comestibles de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques
+ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la
+faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire
+d'un dîner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit,
+mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce
+n'était certes pas le cas de se montrer difficile.
+
+On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des
+provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à
+terre, ou l'on n'y arriverait jamais.
+
+«Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
+
+-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
+ironie.
+
+-- Parce que la chance nous revient, répondit Fry.
+
+-- Ah! vous trouvez?
+
+-- Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et
+nous avons pu lui échapper.
+
+-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être
+attachés à votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus
+en sûreté qu'ici!
+
+-- Tous les Taï-ping du monde .... dit Craig.
+
+-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry.
+
+-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig.
+
+-- Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry.
+
+Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire.
+
+«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs!
+Sans votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine
+Yin!
+
+-- Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig.
+
+-- Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque
+effort, un énorme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage.
+
+-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
+
+-- Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le
+client de la Centenaire...
+
+-- Compagnie d'assurances sur la vie...
+
+-- Capital de garantie: vingt millions de dollars...
+
+-- Et nous espérons bien...
+
+-- Qu'elle n'aura rien à vous devoir!»
+
+Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux
+agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile.
+Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments à leur égard.
+
+«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen
+m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!»
+
+Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina
+sur leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée.
+
+«Soun? dit Kin-Fo.
+
+-- Monsieur?
+
+-- Le thé?
+
+-- Voilà!» répondit Fry.
+
+Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces
+conditions, Soun eût répondu que cela était absolument impossible.
+
+Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu,
+c'eût été ne pas les connaître.
+
+Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément
+indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de
+fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de
+fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude.
+
+Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces,
+relié à un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et
+d'un robinet inférieur le tout encastré dans une plaque de liège,
+à la façon de ces thermomètres flottants qui sont en usage dans
+les maisons de bains, tel est l'appareil en question.
+
+Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était
+parfaitement unie.
+
+D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet
+inférieur, adapté au récipient immergé. Aussitôt une belle flamme
+fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur très appréciable.
+
+«Voilà le fourneau!» dit Fry.
+
+Soun n'en pouvait croire ses yeux.
+
+«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il.
+
+-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig.
+
+En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une
+singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du
+phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène
+phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent,
+ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il
+employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage
+perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le
+phosphure de calcium.
+
+Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme
+tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de
+venir directement à son secours.
+
+Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube Craig tenait
+au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à
+un petit tonnelet, enfermé dans son sac.
+
+En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition.
+Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées
+d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à
+l'américaine, ce qui n'amena aucune réclamation de leur part.
+
+Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à
+la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de
+longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour
+déterminer la position, à quelques, secondes près. Ces instruments
+compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés
+ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan.
+
+Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent
+alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur
+navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal.
+
+La brise se maintint encore pendant douze heures, et les
+scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur
+fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de
+pagaie.
+
+Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement
+entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là,
+nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en
+ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient
+allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys
+dans l'enceinte d'une école de natation.
+
+Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les
+gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux
+Soun les plus grandes frayeurs.
+
+Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins.
+
+Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels
+étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément, des
+mammifères comme eux, mais nullement marins.
+
+Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils
+filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de
+leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds
+hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui
+attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les
+scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est
+supérieure à celle îles meilleurs navires, ils n'auraient sans
+doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de
+s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer
+par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait
+encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être
+plus lent, était infiniment plus pratique.
+
+Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des
+«velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites
+voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait
+plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux
+pieds ni à la tête des scaphandres.
+
+«Une complication.... dit Craig.
+
+-- Grave!» répondit Fry.
+
+On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles
+serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale,
+observa l'horizon.
+
+La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée
+de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu
+toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques.
+La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui
+n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
+
+Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue
+de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En
+effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne
+pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du
+littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui
+devenait de plus en plus inexplicable.
+
+Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se
+désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour
+eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien
+n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais!
+
+«A la pagaie!» dit Kin-Fo.
+
+Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le
+ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
+
+On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait
+promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait
+souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et
+recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le
+malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son
+restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le
+laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs,
+à le maintenir à courte distance.
+
+Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent.
+
+C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent
+fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que
+la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice
+favorable.
+
+Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de
+sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y
+embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il
+fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette
+broussaille marine.
+
+Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces
+qui auraient pu être mieux utilisées.
+
+A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau,
+bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de
+se lever, mais alors elle soufflait du sud.
+
+Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne
+pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation
+que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient
+leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le
+nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans
+l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez
+fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et
+rendit la situation infiniment plus pénible.
+
+La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à
+prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau
+les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit
+allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel
+parti prendre?
+
+Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité
+encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne
+prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et
+éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.
+
+Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux
+compagnons, mais ils ne savaient que répondre!
+
+Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.
+
+Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur
+main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles
+au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à
+continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle
+devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin-
+Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.
+
+Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de
+l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.
+
+Les scaphandres manoeuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces
+leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire,
+dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.
+
+La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les
+petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à
+parcourir étant relativement courte.
+
+On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
+fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence
+indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée,
+car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
+
+«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
+
+Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-
+Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de
+course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la
+tête, tant il craignait de rester en arrière!
+
+Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à
+peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore
+grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près
+pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les
+pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les
+interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là
+une éventualité assez grave.
+
+Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.
+
+Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la
+crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil,
+lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri
+d'épouvante.
+
+«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
+
+A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux
+appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier
+à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature
+lui a donné la double férocité du squale et du fauve.
+
+«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.
+
+C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition,
+armes insuffisantes peut-être!
+
+Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait
+rapidement en arrière.
+
+Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.
+
+Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des
+eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds
+de long. Un monstre!
+
+Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se
+retournant à demi pour le happer.
+
+Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale
+allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une
+poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.
+
+Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la
+défense.
+
+Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte
+de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.
+
+Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi;
+mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa
+net.
+
+Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
+
+A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se
+teignit de rouge.
+
+Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et,
+si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames
+étaient parvenus à l'entamer.
+
+La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
+horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau
+formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de
+flanc et le rejeta à dix pieds de là.
+
+«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il
+eût reçu le coup lui-même.
+
+-- Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.
+
+Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
+violence du coup de queue.
+
+Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable
+fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui
+enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il
+essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir
+immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au
+coeur.
+
+Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre,
+après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un
+dernier flot de sang.
+
+«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix,
+en agitant leurs couteaux.
+
+-- Merci! dit simplement Kin-Fo.
+
+-- Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent
+mille dollars à ce poisson!
+
+-- Jamais!» ajouta Fry.
+
+Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très
+rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures.
+
+Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter
+malheur.
+
+Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient
+imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une
+créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils
+auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le
+prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort
+émerillon, se déroula du bord.
+
+L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son
+vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la
+nuque.
+
+Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
+enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les
+jambes en l'air.
+
+Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution
+d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.
+
+Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
+allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...
+
+Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils
+étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des
+Chinois comme eux!
+
+Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.
+
+Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête
+au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de
+queue et l'enleva...
+
+La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre
+diable fit un nouveau plongeon.
+
+Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non
+sans peine, à le hisser dans la barque.
+
+A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il
+venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère:
+«Elle était donc fausse?
+
+-- Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
+habitudes, je serais jamais entré à votre service!»
+
+Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.
+
+Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
+s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.
+
+Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses
+compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton,
+tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.
+
+
+XXI
+DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME
+SATISFACTION
+
+«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que
+prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de
+repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.
+
+Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen.
+
+La lutte allait s'engager définitivement.
+
+Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
+surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao-
+Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait
+surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine
+poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche
+mandataire de Wang.
+
+«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés
+du regard.
+
+L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
+costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer,
+tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de
+Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique.
+Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où,
+grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le
+sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus
+convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins
+entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être
+remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une
+semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient
+vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge.
+Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée,
+lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.
+
+Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent
+pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint
+leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils
+sortaient de l'auberge.
+
+C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs,
+paraissait fort honnête.
+
+Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-
+Fry, et ils interrogèrent cet homme.
+
+«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de
+guide, et où prétendez-vous nous guider?»
+
+Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
+naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.
+
+«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
+Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à
+Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.
+
+-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un
+parti, je voudrais savoir si la province est sûre.
+
+-- Très sûre, répondit le guide.
+
+-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
+demanda Kin-Fo.
+
+-- Lao-Shen, le Taï-ping?
+
+-- Oui.
+
+-- En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de
+lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le
+territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les
+provinces mongoles.
+
+-- Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.
+
+-- Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro,
+à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
+
+-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
+
+-- Une cinquantaine de lis environ.
+
+-- Eh bien, j'accepte vos services.
+
+-- Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...
+
+-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»
+
+Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
+
+«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.
+
+Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer
+la frontière.
+
+Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà,
+non! C'est risquer sa vie.
+
+-- Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai.
+
+-- Soit», répondit le guide.
+
+Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes
+libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
+
+-- Où vous irez.... dit Craig.
+
+-- Nous irons», dit Fry.
+
+Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour
+eux deux cent mille dollars!
+
+Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent
+entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire,
+au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les
+incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus
+graves éventualités.
+
+Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda
+point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en
+était.
+
+Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes,
+manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De
+chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain
+nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces
+aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de
+Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons
+à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la
+Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se
+hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses
+et bien armées.
+
+«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour
+lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»
+
+Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent
+achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes,
+et l'on partit sous la direction du guide.
+
+Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put
+s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.
+
+Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant
+minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un
+campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son
+imprudente résolution, on passerait la frontière.
+
+Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de
+sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des
+routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait
+encore là le productif territoire du Céleste Empire.
+
+Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais
+constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés
+entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette
+façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout
+du monde.
+
+Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A
+travers les couches atmosphériques très échauffées par la
+réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de
+mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer,
+apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à
+l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de
+quelque navigation nouvelle.
+
+Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la
+Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste
+Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la
+population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont-
+ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.
+
+Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
+reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements,
+vaquaient aux travaux de la campagne.
+
+Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue -- une queue que
+Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient çà et là sous le
+regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui
+s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces
+accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux
+mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de
+chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.
+
+Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un
+fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire;
+mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets,
+collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un
+braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de
+millet et de maïs.
+
+Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des
+tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux
+ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux
+villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires,
+élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique.
+Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux,
+qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont
+une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas
+cadencé.
+
+Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu
+causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant
+la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait
+singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la
+route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait
+le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de
+méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le
+précieux client, de la Centenaire.
+
+Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude
+s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
+instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils
+pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien
+appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars.
+
+Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où
+le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de
+l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux
+mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de
+l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant
+de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue
+ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment
+extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la
+seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu
+la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures
+adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était
+dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui
+reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par
+ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait-
+elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne?
+Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en
+inquiétait! Et Wang!
+
+Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse
+jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang-
+Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse!
+
+... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le
+chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli
+choir au milieu de son rêve.
+
+-- Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.
+
+-- Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire
+halte pour dîner.
+
+-- Et après?
+
+-- Après, nous nous remettrons en route.
+
+-- Il fera nuit.
+
+-- Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est
+pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos
+bêtes!
+
+-- Soit!» répondit Kin-Fo.
+
+Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau
+coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent
+s'y désaltérer.
+
+Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo
+et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils
+mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser
+l'appétit.
+
+La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois,
+Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce
+qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête
+en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita
+de répondre.
+
+«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
+
+-- Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont
+plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon
+les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!»
+
+A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre
+toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry
+se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la
+consultaient, et, finalement, hochaient la tête.
+
+«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici
+en attendant le jour?
+
+-- Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la
+rase campagne! On risque moins d'être surpris!
+
+-- Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille,
+répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.»
+
+Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.
+
+Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.
+
+Le repas terminé -- il était à peu près neuf heures -, le guide se
+leva et donna le signal du départ.
+
+Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à
+lui.
+
+«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre
+les mains de Lao-Shen?
+
+-- Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à
+quelque prix que ce soit.
+
+-- C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au
+campement du Taï-ping!
+
+-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo.
+Libre à vous de ne pas me suivre!»
+
+Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux
+agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur
+montre.
+
+«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent-
+ils en insistant.
+
+-- Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux
+demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!
+
+-- En route!» répétèrent Fry-Craig.
+
+Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois
+déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu
+dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement
+s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit
+revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.
+
+Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne
+pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque,
+au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se
+pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux
+hommes!»
+
+Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide
+lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite
+troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne.
+
+Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de
+Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
+prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son
+esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à
+son service?
+
+Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig
+lui avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du
+Taï-ping, ou d'y renoncer?
+
+N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
+brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la
+Centenaire n'était-il pas que leur client rentrât en possession de
+cette absurde et compromettante lettre?
+
+Il y avait donc là une insistance assez peu compréhensible.
+
+Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait
+repris sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils
+allèrent ainsi pendant deux grandes heures.
+
+Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant,
+montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait
+vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrière de
+cette ligne s'argentaient quelques sommets, déjà éclairés par les
+premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore.
+
+«La Grande-Muraille! dit le guide.
+
+-- Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo.
+
+-- Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide.
+
+-- Je le veux!»
+
+Les chameaux s'étaient arrêtés.
+
+«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et
+attendez-moi.»
+
+Il s'éloigna.
+
+En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo.
+
+«Monsieur?... dit Craig.
+
+-- Monsieur?» dit Fry.
+
+Et tous deux ajoutèrent: «Avez-vous été satisfait de nos services,
+depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a
+attachés à votre personne?
+
+-- Très satisfait!
+
+-- Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour
+témoigner qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux
+services?
+
+-- Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une
+feuille, détachée de son carnet, que lui présentait Craig.
+
+-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque
+compliment de notre directeur!
+
+-- Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry.
+
+-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit
+Craig en se courbant.
+
+-- Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner
+cette preuve de gracieuseté écrite», dit Fry.
+
+Kin-Fo se mit à rire et signa.
+
+«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce
+lieu et à cette heure?
+
+-- En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas
+de vous accompagner plus loin!
+
+-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes,
+il sera minuit!
+
+-- Et que vous importe l'heure?
+
+-- Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre
+Compagnie d'assurances...
+
+-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry.
+
+-- Et vous pourrez vous tuer...
+
+-- Ou vous faire tuer...
+
+-- Tant qu'il vous plaira!»
+
+Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui
+parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-
+dessus de l'horizon, à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier
+rayon.
+
+«La lune!... s'écria Fry.
+
+-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'écria Craig. Elle se lève à
+minuit... Et votre police n'étant pas renouvelée... Vous n'êtes
+plus le client de la Centenaire...
+
+-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
+
+-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry.
+
+Et les deux agents, tournant la tête de leur monture, disparurent
+bientôt, laissant leur client stupéfait.
+
+Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Américains, peut-être
+un peu trop pratiques, avait à peine cessé de se faire entendre,
+qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-
+Fo, qui tenta vainement de se défendre, sur Soun, qui essaya
+vainement de s'enfuir.
+
+Un instant après, le maître et le valet étaient entraînés dans la
+chambre basse de l'un des bastions abandonnés de la Grande-
+Muraille, dont la porte fut soigneusement refermée sur eux.
+
+
+XXII
+QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE
+FAÇON PEU INATTENDUE!
+
+La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents
+lieues -, construite au 1e siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-
+Ti, s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe
+ses deux jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux
+proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de
+doubles remparts, défendus par des bastions et des tours, hauts de
+cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques à
+leur revêtement supérieur, qui suivent avec hardiesse le profil
+des capricieuses montagnes de la frontière russo-chinoise.
+
+Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état.
+Du côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus
+rassurant, et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de
+pierres.
+
+De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
+canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi
+bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses
+portes. Le paravent ne préserve plus la frontière septentrionale
+de l'Empire, pas même de cette fine poussière mongole, que le vent
+du nord emporte parfois jusqu'à sa capitale.
+
+Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo
+et Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent
+s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes,
+qui ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.
+
+Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à
+Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui
+avait mis ce traître sur son chemin.
+
+L'ex-client de la Centenaire avait évidemment été attendu par ce
+misérable. Son hésitation à s'aventurer au-delà de la Grande-
+Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce coquin
+appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses
+ordres qu'il avait agi.
+
+Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir
+interrogé un des hommes qui paraissait diriger son escorte.
+
+«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre
+chef? demanda-t-il.
+
+-- Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.
+
+En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du
+philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce
+fût de bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi
+récriminer. Il fallait laisser cela à Soun, dont les dents
+claquaient, et qui sentait sa tête de poltron vaciller sur ses
+épaules.
+
+Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
+l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir
+essayer de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce
+qu'il désirait. Tout était bien.
+
+Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit,
+non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui
+s'engageaient, à droite, dans la partie montagneuse de la
+province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le
+permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, étroitement entourés,
+n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas.
+
+Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au
+tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné.
+
+C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la
+montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais,
+en cet endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de
+cette contrée déserte, on pouvait se demander quelle sorte de
+fidèles osaient fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent
+quelque peu risquer leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très
+propres aux guet-apens et aux embûches.
+
+Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette
+partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en
+conviendra, un lieu digne de ses exploits.
+
+Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que
+Lao-Shen résidait effectivement dans cette bonzerie.
+
+«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.
+
+-- A l'instant», répondit le chef.
+
+Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement
+enlevées, furent introduits dans un large vestibule, formant
+l'atrium du temple. Là se tenaient une vingtaine d'hommes en
+armes, très pittoresques sous leur costume de coureurs de grands
+chemins, et dont les mines farouches n'étaient pas précisément
+rassurantes.
+
+Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-pin.
+Quant à Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules,
+et il le fut.
+
+Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans
+l'épaisse muraille, et dont les degrés descendaient assez
+profondément à travers le massif de la montagne.
+
+Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous
+l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile,
+pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas
+tenu le fil de ces sinuosités souterraines.
+
+Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés
+pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches
+portées par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers
+arrivèrent au milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un
+luminaire de même espèce.
+
+C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces
+hideuses têtes de monstres qui appartiennent à la faune grotesque
+de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés,
+dont les nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes.
+
+Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à
+l'arrivée des deux prisonniers. La salle n'était pas déserte, en
+effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres
+profondeurs.
+
+C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque
+cérémonie suspecte.
+
+Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de
+haute taille se tenait debout. On eût dit le président d'un
+tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près
+de lui, semblaient servir d'assesseurs.
+
+Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa
+passage aux deux prisonniers.
+
+«Lao-Shen», dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
+personnage qui se tenait debout.
+
+Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme
+qui est décidé à en finir: «Lao-Shen, dit-il, tu as entre les
+mains une lettre qui t'a été envoyée par ton ancien compagnon
+Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te
+demander de me la rendre.»
+
+A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua
+même pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.
+
+«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.
+
+Et il attendit une réponse qui ne vint pas.
+
+«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te
+conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera
+payé intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras
+pour le toucher, puisse être inquiété à cet égard!»
+
+Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas
+de bon augure.
+
+Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: «De quelle somme veux-tu
+que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille taëls»
+
+Pas de réponse.
+
+«Dix mille taëls?»
+
+Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues
+de cette étrange bonzerie.
+
+Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres
+méritaient bien qu'on leur fit une réponse, quelle qu'elle fût.
+
+«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.
+
+Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il
+comprenait parfaitement.
+
+«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre
+ce que te paierait la Centenaire, si j'étais mort. Le double! Le
+triple! Parle! Est-ce assez?»
+
+Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
+taciturne, et, croisant les bras: «A quel prix, dit-il, veux-tu
+donc me vendre cette lettre?
+
+-- A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha
+en méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être
+vengé. Ce n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait
+cette faveur d'être au monde, faveur si longtemps méconnue de
+toi!»
+
+Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen
+fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se
+défendre, fut garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était
+enfermé dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise à
+porteurs, et hermétiquement close.
+
+Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut
+subir le même traitement.
+
+«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé
+la vie mérite de mourir!»
+
+Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins
+proche qu'il ne le supposait.
+
+Mais à quel épouvantable supplice le réservait ce cruel Taï-ping,
+il ne pouvait l'imaginer.
+
+Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait
+emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule
+quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le
+fracas des armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On
+l'entraînait au loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre.
+
+Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la
+chaise s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans
+laquelle il était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude
+succéda aux secousses d'une route de terre.
+
+«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.
+
+Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un
+frémissement d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était
+sur un steamer.
+
+«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des
+tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»
+
+Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A
+deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite
+dans sa cage par une petite trappe à coulisse, sans que le
+prisonnier pût voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune
+réponse fût faite à ses demandes.
+
+Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui
+faisait si belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu
+que son coeur cessât de battre, sans avoir au moins une fois
+palpité! Eh bien, ses voeux étaient satisfaits et au-delà de ce
+qu'il aurait pu souhaiter!
+
+Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait
+voulu mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait
+d'un instant à l'autre précipitée dans les flots, lui était
+horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernière fois, ni la
+pauvre Lé-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en
+était trop.
+
+Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui
+sembla que cette longue navigation venait de cesser tout à coup.
+Les trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa
+prison s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau
+soulevée.
+
+Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné
+n'avait plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, -- des années, des siècles!
+
+A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
+reposait de nouveau sur un terrain solide.
+
+Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large
+bandeau lui fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se
+sentit brusquement attiré au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo
+dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligèrent à
+s'arrêter.
+
+«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas
+de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-
+moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas
+de regarder la mort!
+
+-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le
+désire!»
+
+Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché. Kin-Fo
+jeta alors un regard avide autour de lui...
+
+Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie,
+était là, devant laquelle cinq convives, l'air souriant,
+paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non
+occupées semblaient demander deux derniers convives.
+
+«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je
+vois?» s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre.
+
+Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe!
+C'étaient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux-
+là mêmes qu'il avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau-
+fleurs de la rivière des Perles, ses compagnons de jeunesse, les
+témoins de ses adieux à la vie de garçon!
+
+Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la
+salle à manger de son yamen de Shang-Haï!
+
+«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas
+ton ombre, parle-moi...
+
+-- C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardonneras-tu à
+ton vieux maître, la dernière et un peu rude leçon de philosophie
+qu'il ait dû te donner?
+
+-- Eh quoi! s'écria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang!
+
+-- C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la
+mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât
+pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un
+moment viendrait où tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien
+compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera
+désormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider
+à te faire comprendre, en te mettant en présence de la mort, quel
+est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je
+t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien
+que mon coeur en saignât, presque au-delà de ce qu'il était humain
+de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le
+bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en
+route!»
+
+Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur
+sa poitrine.
+
+«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru
+tout seul! Mais quel mal je t'ai donné! Combien il t'a fallu
+courir toi-même, et quel bain je t'ai forcé de prendre au pont de
+Palikao!
+
+-- Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait
+bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie!
+J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! je m'en
+suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les
+autres!
+
+-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave.
+
+-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le
+secret du bonheur est là!»
+
+Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de
+torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son
+maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée
+de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait
+juger à sa mine!
+
+Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la
+main de ses amis.
+
+«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou
+jusqu'ici!...
+
+-- Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.
+
+-- J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à
+mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un
+petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations,
+pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément
+devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang?
+Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de
+la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen,
+s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à
+ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber
+entre des mains... peu délicates!»
+
+Sur ce, tout le monde se mit à rire.
+
+«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures
+d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent
+d'autrefois! Il pense en homme rangé!
+
+-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde
+lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque
+je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à
+tous les vents!
+
+-- Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?... reprit Wang.
+
+-- Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la
+conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
+
+-- Non.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un
+empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-
+Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...
+
+-- Vous ne l'avez plus!
+
+-- Non.
+
+-- Vous l'avez détruite?
+
+-- Non! Hélas! non!
+
+-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres
+mains?
+
+-- Oui!
+
+-- A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à
+bout. Oui! A qui?
+
+-- A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi-même!»
+
+En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un
+paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant
+la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en
+signe de défi.
+
+Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
+
+«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit
+l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le
+paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!»
+
+Et, lui mettant la lettre sous les yeux: «Mon petit frère cadet
+reconnaît-il son oeuvre?
+
+-- Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait
+pu écrire cette sotte lettre!
+
+-- Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en
+avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la,
+anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du
+Kin-Fo qui l'avait écrite!
+
+-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier,
+mais, à présent, ô mon cher coeur! permettez à votre mari
+d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce
+bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!
+
+-- Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très
+faim d'être très contents!»
+
+Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le
+mariage s'accomplissait.
+
+Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours!
+
+Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie!
+
+Il faut aller en Chine pour voir cela!
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine
+by Jules Verne
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 ***