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diff --git a/14162-0.txt b/14162-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0dbdf7d --- /dev/null +++ b/14162-0.txt @@ -0,0 +1,8411 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 *** + +Jules Verne +LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE + + +(1875) + + +Table des matières + +I OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT +PEU À PEU +II DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON +PLUS NETTE +III OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR +LA VILLE DE SHANG-HAÏ +IV DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT +JOURS DE RETARD +V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS +RECEVOIR +VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR +DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE» +VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES +PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE +VIII OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI +ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT +IX DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE +SURPRENDRA PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR +X DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU +NOUVEAU CLIENT DE LA «CENTENAIRE» +XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE +L'EMPIRE DU MILIEU +XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À +L'AVENTURE +XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES +DU CENTENAIRE» +XIV OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN +UNE SEULE +XV QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU +LECTEUR +XVI DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR +DE PLUS BELLE +XVII DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS +COMPROMISE +XVIII OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE +DE LA «SAM-YEP» +XIX QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA +«SAM-YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE +XX OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES +APPAREILS DU CAPITAINE BOYTON +XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE +EXTRÊME SATISFACTION +XXII QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE +FAÇON PEU INATTENDUE! + + + +I +OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT +PEU À PEU + +«Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'écria l'un des +convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en +grignotant une racine de nénuphar au sucre. + +-- Et du mauvais aussi! répondit, entre deux quintes de toux, un +autre, que le piquant d'un délicat aileron de requin avait failli +étrangler! + +-- Soyons philosophes! dit alors un personnage plus âgé, dont le +nez supportait une énorme paire de lunettes à larges verres, +montées sur tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'étrangler, +et demain tout passe comme passent les suaves gorgées de ce +nectar! C'est la vie, après tout!» + +Et cela dit, cet épicurien, d'humeur accommodante, avala un verre +d'un excellent vin tiède, dont la légère vapeur s'échappait +lentement d'une théière de métal. + +«Quant à moi, reprit un quatrième convive, l'existence me parait +très acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen +de ne rien faire! + +-- Erreur! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l'étude et le +travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances, +c'est chercher à se rendre heureux!... + +-- Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien! + +-- N'est-ce pas le commencement de la sagesse? + +-- Et quelle en est la fin? + +-- La sagesse n'a pas de fin! répondit philosophiquement l'homme +aux lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction +suprême!» + +Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement à +l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-à-dire +la plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la +politesse. Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien +dire toute cette dissertation interpocula. + +«Voyons! Que pense notre hôte de ces divagations après boire? +Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour +ou contre?» + +L'amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques; +il se contenta, pour toute réponse, d'avancer dédaigneusement les +lèvres, en homme qui semble ne prendre intérêt à rien. + +«Peuh!» fit-il. + +C'est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne +dit rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous +les dictionnaires du globe. C'est une «moue» articulée. + +Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors +d'arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son +opinion. Il se défendit d'abord de répondre, et finit par affirmer +que la vie n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'était une +«invention» assez insignifiante, peu réjouissante en somme! + +«Voilà bien notre ami! + +-- Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore +troublé son repos! + +-- Et quand il est jeune! + +-- Jeune et bien portant! + +-- Bien portant et riche! + +-- Très riche! + +-- Plus que très riche! + +-- Trop riche peut-être!» + +Ces interpellations s'étaient croisées comme les pétards d'un feu +d'artifice, sans même amener un sourire sur l'impassible +physionomie de l'amphitryon. Il s'était contenté de hausser +légèrement les épaules, en homme qui n'a jamais voulu feuilleter, +fût-ce une heure, le livre de sa propre vie, qui n'en a pas même +coupé les premières pages! + +Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus, +il se portait à merveille, il possédait une grande fortune, son +esprit n'était pas sans culture, son intelligence s'élevait au- +dessus de la moyenne, il avait enfin tout ce qui manque à tant +d'autres pour être un des heureux de ce monde! Pourquoi ne +l'était-il pas? + +Pourquoi? + +La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant +comme un coryphée du choeur antique: «Ami, dit-il, si tu n'es pas +heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton bonheur n'a été que +négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la santé. Pour en +bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or, tu n'as +jamais été malade... je veux dire: tu n'as jamais été malheureux! +C'est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le bonheur, si +le malheur ne l'a jamais touché, ne fût-ce qu'un instant!» + +Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, +levant son verre plein d'un champagne puisé aux meilleures +marques: «Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit- +il, et quelques douleurs à sa vie!» + +Après quoi, il vida son verre tout d'un trait. + +L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son +apathie habituelle. + +Où se tenait cette conversation? Était-ce dans une salle à manger +européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg? Ces six +convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'Ancien +ou du Nouveau Monde? Quels étaient ces gens qui traitaient ces +questions, au milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison? + +En tout cas, ce n'étaient pas des Français, puisqu'ils ne +parlaient pas politique! + +Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne +grandeur, luxueusement décoré. A travers le lacis des vitres +bleues ou orangées se glissaient, à cette heure, les derniers +rayons du soleil. Extérieurement à la baie des fenêtres, la brise +du soir balançait des guirlandes de fleurs naturelles ou +artificielles, et quelques lanternes multicolores mêlaient leurs +pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus, la crête +des baies s'enjolivait d'arabesques découpées, enrichies de +sculptures variées, représentant des beautés célestes et +terrestres, animaux ou végétaux d'une faune et d'une flore +fantaisistes. + +Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de +larges glaces à double biseau. Au plafond, une «punka», agitant +ses ailes de percale peinte rendait supportable la température +ambiante. + +La table, c'était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de +nappe à sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces +d'argenterie et de porcelaine comme eût fait une tranche du plus +pur cristal. Pas de serviettes, mais de simples carrés de papier, +ornés de devises, dont chaque invité avait près de lui une +provision suffisante. Autour de la table se dressaient des sièges +à dossiers de marbre, bien préférables sous cette latitude aux +revers capitonnés de l'ameublement moderne. + +Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort +avenantes, dont les cheveux noirs s'entremêlaient de lis et de +chrysanthèmes, et qui portaient des bracelets d'or ou de jade, +coquettement contournés à leurs bras. Souriantes et enjouées, +elles servaient ou desservaient d'une main, tandis que, de +l'autre, elles agitaient gracieusement un large éventail, qui +ravivait les courants d'air déplacés par la punka du plafond. + +Le repas n'avait rien laissé à désirer. Qu'imaginer de plus +délicat que cette cuisine à la fois propre et savante? Le Bignon +de l'endroit, sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs, +s'était surpassé dans la confection des cent cinquante plats dont +se composait le menu du dîner. + +Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du +caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de +Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des oeufs +pochés de cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux +oeufs brouillés, des fricassées de «ging-seng», des ouïes +d'esturgeon en compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des +têtards d'eau douce, des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de +moineau et des yeux de mouton piqués d'une pointe d'ail, des +ravioles au lait de noyaux d'abricots, des matelotes +d'holothuries, des pousses de bambou au jus, des salades sucrées +de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore, pralines +d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du «long- +yen» à chair blanche, et du «lit-chi» à pulpe pâle, châtaignes +d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service +d'un repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé +de bière, de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont +l'inévitable riz, poussé entre les lèvres des convives à l'aide de +petits bâtonnets, allait couronner au dessert la savante +ordonnance. + +Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas +de ces bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide +parfumé, mais des serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun des +convives se passa sur la figure avec la plus extrême satisfaction. + +Ce n'était toutefois qu'un entracte dans le repas, une heure de +farniente, dont la musique allait remplir les instants. + +En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans +le salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste +et décente. Mais quelle musique et quelle méthode! Des +miaulements, des gloussements, sans mesure et sans tonalité, +s'élevant en notes aiguës jusqu'aux dernières limites de +perception du sens auditif! Quant aux instruments, violons dont +les cordes s'enchevêtraient dans les fils de l'archet, guitares +recouvertes de peaux de serpent, clarinettes criardes, harmonicas +ressemblant à de petits pianos portatifs, ils étaient dignes des +chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient à grand fracas. + +Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le +programme de son répertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui +laissait carte blanche, ses musiciens jouèrent le Bouquet des dix +Fleurs, morceau très à la mode alors, dont raffolait le beau +monde. + +Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d'avance, se +retira, non sans emporter force bravos, dont elle alla faire +encore une importante récolte dans les salons voisins. + +Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour +passer d'une table à une autre, -- ce qu'ils firent non sans +grandes cérémonies et compliments de toutes sortes. + +Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à +couvercle, agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre +moine bouddhiste, débout sur son radeau légendaire. Chacun reçut +aussi une pincée de thé, qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau +bouillante que contenait sa tasse, et qu'il but presque aussitôt. + +Quel thé! Il n'était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., +qui l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange malhonnête de +feuilles étrangères, ni qu'il eût déjà subi une première infusion +et ne fût plus bon qu'à balayer les tapis, ni qu'un préparateur +indélicat l'eût teint en jaune avec la curcumine ou en vert avec +le bleu de Prusse! + +C'était le thé impérial dans toute sa pureté. C'étaient ces +feuilles précieuses semblables à la fleur elle-même, ces feuilles +de la première récolte du mois de mars, qui se fait rarement, car +l'arbre en meurt, ces feuilles, enfin, que de jeunes enfants, aux +mains soigneusement gantées, ont seuls le droit de cueillir! + +Un Européen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour +célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites +gorgées, sans s'extasier autrement, -- en connaisseurs qui en +avaient l'habitude. + +C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en étaient plus à apprécier +les délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne +société, richement vêtus de la «han-chaol», légère chemisette, du +«ma-coual», courte tunique, de la «haol», longue robe se +boutonnant sur le côté; ayant aux pieds babouches jaunes et +chaussettes piquées, aux jambes pantalons de soie que serrait à la +taille une écharpe à glands, sur la poitrine le plastron de soie +finement brodé, l'éventail à la ceinture, ces aimables personnages +étaient nés au pays même où l'arbre à thé donne une fois l'an sa +moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel figuraient +des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine, des +ailerons de requin, ils l'avaient savouré comme il le méritait +pour la délicatesse de ses préparations; mais son menu, qui eût +étonné un étranger, n'était pas pour les surprendre. + +En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, +ce fut la communication que leur fit l'amphitryon, au moment où +ils allaient enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait +traités, ce jour-là, ils l'apprirent alors. + +Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne +pour la dernière fois, l'indifférent, s'accoudant sur la table, +les yeux perdus dans le vague, s'exprima en ces termes: «Mes amis, +écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais introduire +dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera peut-être +la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me +l'apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner +d'adieu à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié, +et... + +-- Et tu seras le plus heureux des hommes! s'écria l'optimiste. +Regarde! Les pronostics sont pour toi!» + +En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles +lueurs, les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et +les petites feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans +les tasses. Autant d'heureux présages qui ne pouvaient tromper! + +Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec +la plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la +personne, destinée au rôle d'«élément nouveau», dont il avait fait +choix, aucun n'eut l'indiscrétion de l'interroger à ce sujet. + +Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert +général des félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos, +un sourire ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus +approuver les complimenteurs que le complimenté. + +Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une +voix qui semblait moins calme que d'habitude: «Suis-je donc trop +vieux pour me marier? lui demanda-t-il. + +-- Non. + +-- Trop jeune? + +-- Pas davantage. + +-- Tu trouves que j'ai tort? + +-- Peut-être! + +-- Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut +pour me rendre heureux. + +-- Je le sais. + +-- Eh bien?... + +-- C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être! +S'ennuyer seul dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est +pire! + +-- Je ne serai donc jamais heureux?... + +-- Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur! + +-- Le malheur ne peut m'atteindre! + +-- Tant pis, car alors tu es incurable! + +-- Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne +faut pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en +fabriquent de toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à +l'user! Marie-toi, marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je +n'avais fait voeu de ne jamais rien faire! Marie-toi, et, comme +disent nos poètes, puissent les deux phénix t'apparaître toujours +tendrement unis! Mes amis, je bois au bonheur de notre hôte! + +-- Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine +intervention de quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre +heureux, le fasse passer par l'épreuve du malheur!» + +Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, +rapprochèrent leurs poings comme eussent fait des boxeurs au +moment de la lutte; puis, après les avoir successivement baissés +et remontés en inclinant la tête, ils prirent congé les uns des +autres. + +A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au +menu exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à +leur manière de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de +leurs théories, le lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois, +non de ces «Célestials» qui semblent avoir été décollés d'un +paravent ou être en rupture de potiche, mais de ces modernes +habitants du Céleste Empire, déjà «européennisés» par leurs +études, leurs voyages, leurs fréquentes communications avec les +civilisés de l'Occident. + +En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la +rivière des Perles à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de +l'inséparable Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des +meilleurs amis de sa jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième +classe à bouton bleu, Yin-Pang, riche négociant en soieries de la +rue des Pharmaciens, Tim le viveur endurci -- et Houal le lettré. + +Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune, +pendant la première de ces cinq veilles, qui se partagent si +poétiquement les heures de la nuit chinoise. + + +II +DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON +PLUS NETTE + +Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est +que c'était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong +qu'il avait passé une partie de son adolescence. Des nombreux +camarades que doit compter un jeune homme riche et généreux, les +quatre invités du bateau-fleurs étaient les seuls qui lui +restassent à cette époque. Quant aux autres, dispersés aux hasards +de la vie, il eût vainement cherché à les réunir. + +Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à +son ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à +Canton. Mais, ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait +escale aux points principaux de la côte et revenir tranquillement +à son yamen. + +Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne +quittait jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. A +vrai dire, celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et +de sentences perdues; mais la «machine à théories» -- ainsi que +l'avait dit ce viveur de Tim -- ne se fatiguait pas d'en produire. + +Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race +tend à se transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux +Tartares. On n'eût pas rencontré son pareil dans les provinces du +Sud, où les hautes et basses classes se sont plus intimement +mélangées avec la race mantchoue. Kin-Fo, ni par son père ni par +sa mère, dont les familles, depuis la conquête, se tenaient à +l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans les veines. +Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils tracés en +droite ligne, les yeux disposés suivant l'horizontale et se +relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non +aplatie, il eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens +des populations de l'Occident. + +En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'était que par son +crâne soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa +magnifique queue, qui, prenant naissance à l'occiput, se déroulait +sur son dos comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne, +il portait une fine moustache, faisant demi-cercle autour de sa +lèvre supérieure, et une mouche, qui figuraient exactement au- +dessous le point d'orgue de l'écriture musicale. Ses ongles +s'allongeaient de plus d'un centimètre, preuve qu'il appartenait +bien à cette catégorie de gens fortunés qui peuvent vivre sans +rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa démarche, le +hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce «comme il +faut» qui se dégageait de toute sa personne. + +D'ailleurs Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les Chinois se +montrent très fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement +répondre: «Je suis d'En-Haut!». C'était à Péking, en effet, que +son père Tchoung-Héou demeurait au moment de sa naissance, et il +avait six ans lorsque celui-ci vint se fixer définitivement à +Shang-Haï. + +Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire, +possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour +le commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce +que produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow, +soieries de Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow +et de Foochow, fers du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province +de Yunanne, tout fut pour lui élément de négoce et matière à +trafic. Sa principale maison de commerce, son «hong» était à +Shang-Haï mais il possédait des comptoirs à Nan-King, à Tien-Tsin, +à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement européen, c'étaient +les steamers anglais qui transportaient ses marchandises, c'était +le câble électrique qui lui donnait le cours des soieries à Lyon +et de l'opium à Calcutta. Aucun de ces agents du progrès, vapeur +ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le sont la +plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du +gouvernement, dont ce progrès diminue peu à peu le prestige. + +Bref, Tchoung-Héou manoeuvra si habilement, aussi bien dans son +commerce avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions +avec les maisons portugaises, françaises, anglaises ou américaines +de Shang-Haï de Macao et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo +venait au monde, sa fortune dépassait déjà quatre cent mille +dollars. + +Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être +doublée, grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait +appeler le «commerce des coolies du Nouveau Monde». + +On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante +et hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire, +diversement mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du +Milieu, Empire ou Terre des Fleurs. + +On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions +d'habitants. C'est presque un tiers de la population de toute la +terre. Or, si peu que mange le Chinois pauvre, il mange, et la +Chine, même avec ses nombreuses rizières, ses immenses cultures de +millet et de blé, ne suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein +qui ne demande qu'à s'échapper par ces trouées que les canons +anglais et français ont faites aux murailles matérielles et +morales du Céleste Empire. + +C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de +Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait +avec une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures +restrictives contre cette invasion, assez impoliment nommée «la +peste jaune». Ainsi qu'on l'a fait observer, cinquante millions +d'émigrants chinois aux États-Unis n'auraient pas sensiblement +amoindri la Chine, et c'eût été l'absorption de la race anglo- +saxonne au profit de la race mongole. + +Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces +coolies, vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une +pipe de tabac, aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au +lac Salé, en Virginie, dans l'Oregon et surtout dans l'État de +Californie, où ils abaissèrent considérablement le prix de la +main-d'oeuvre. + +Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces +émigrants si peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le +racolage dans cinq provinces du Céleste Empire, et une sixième, +fixée à San Francisco. Les premières expédiaient, la dernière +recevait la marchandise. Une agence annexe, celle de Ting-Tong, la +réexpédiait. + +Ceci demande une explication. + +Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune +chez les «Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des +États-Unis, mais à une condition, c'est que leurs cadavres seront +fidèlement ramenés à la terre natale pour y être enterrés. C'est +une des conditions principales du contrat, une clause sine qua +non, qui oblige les compagnies envers l'émigrant, et rien ne +saurait la faire éluder. + +Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant +de fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à +cadavres», qui repartent à pleines charges de San Francisco pour +Shang-Haï, Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle +source de bénéfices. + +L'habile et entreprenant Tchoung-Héou sentit cela. Au moment où il +mourut, en 1866, il était directeur de la compagnie de Kouang- +Than, dans la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse +des Fonds des Morts, à San Francisco. + +Ce jour-là, Kin-Fo, n'ayant plus ni père ni mère, héritait d'une +fortune évaluée à quatre millions de francs placée en actions de +la Centrale Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder. + +Au moment où il perdit son père, le jeune héritier, âgé de dix- +neuf ans, se fût trouvé seul, s'il n'eût eu Wang, l'inséparable +Wang, pour lui tenir lieu de mentor et d'ami. + +Or, qu'était ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen +de Shang-Haï. Il avait été le commensal du père avant d'être celui +du fils. Mais d'où venait-il? A quel passé pouvait-on le +rattacher? Autant de questions assez obscures, auxquelles Tchoung- +Héou et Kin-Fo auraient seuls pu répondre. + +Et s'ils avaient jugé convenable de le faire ce qui n'était pas +probable, voici ce que l'on eût appris: Personne n'ignore que la +Chine est, par excellence, le royaume où les insurrections peuvent +durer pendant bien des années, et soulever des centaines de mille +hommes. + +Or, au XVIIe siècle, la célèbre dynastie des Ming, d'origine +chinoise, régnait depuis trois cents ans sur la Chine, lorsque, en +1644, le chef de cette dynastie, trop faible contre les rebelles +qui menaçaient la capitale, demanda secours à un roi tartare. + +Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les révoltés, profita +de la situation pour renverser celui qui avait imploré son aide, +et proclama empereur son propre fils Chun-Tché. + +A partir de cette époque, l'autorité tartare fut substituée à +l'autorité chinoise, et le trône occupé par des empereurs +mantchoux. + +Peu à peu, surtout dans les classes inférieures de la population, +les deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du +Nord, la séparation entre Chinois et Tartares se maintint plus +strictement. Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus +particulièrement au milieu des provinces septentrionales de +l'Empire. Là se cantonnèrent des «irréconciliables», qui restèrent +fidèles à la dynastie déchue. + +Le père de Kin-Fo était de ces derniers, et il ne démentit pas les +traditions de sa famille, qui avait refusé de pactiser avec les +Tartares. Un soulèvement contre la domination étrangère, même +après trois cents ans d'exercice, l'eût trouvé prêt à agir. + +Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses +opinions politiques. + +Or, en 1860, régnait encore cet empereur S'Hiène-Fong, qui déclara +la guerre à l'Angleterre et à la France, -- guerre terminée par le +traité de Péking, le 25 octobre de ladite année. + +Mais, avant cette époque, un formidable soulèvement menaçait déjà +la dynastie régnante. Les Tchang-Mao ou Taï-ping, les «rebelles +aux longs cheveux», s'étaient emparés de Nan-King en 1853 et de +Shang-Haï en 1855 S'Hiène-Fong mort, son jeune fils eut fort à +faire pour repousser les Taï-ping. Sans le vice-roi Li, sans le +prince Kong, et surtout sans le colonel anglais Gordon, peut-être +n'eût-il pu sauver son trône. + +C'est que ces Taï-ping, ennemis déclarés des Tartares, fortement +organisés pour la rébellion, voulaient remplacer la dynastie des +Tsing par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes; +la première à bannière noire, chargée de tuer; la seconde à +bannière rouge, chargée d'incendier; la troisième à bannière +jaune, chargée de piller; la quatrième à bannière blanche, chargée +d'approvisionner les trois autres. + +Il y eut d'importantes opérations militaires dans le Kiang-Sou. +Sou-Tchéou et Kia-Hing, à cinq lieues de Shang-Haï, tombèrent au +pouvoir des révoltés et furent repris, non sans peine, par les +troupes impériales. Shang-Haï, très menacée était même attaquée, +le 18 août 1860, au moment où les généraux Grant et Montauban, +commandant l'armée anglo-française, canonnaient les forts du Peï- +Ho. + +Or, à cette époque, Tchoung-Héou, le père de Kin-Fo, occupait une +habitation près de Shang-Haï, non loin du magnifique pont que les +ingénieurs chinois avaient jeté sur la rivière de Sou-Tchéou. Ce +soulèvement des Taï-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais oeil, +puisqu'il était principalement dirigé contre la dynastie tartare. + +Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 août, après que +les rebelles eurent été rejetés hors de Shang-Haï, la porte de +l'habitation de Tchoung-Héou s'ouvrit brusquement. + +Un fuyard, ayant pu dépister ceux qui le poursuivaient, vint +tomber aux pieds de Tchoung-Héou. Ce malheureux n'avait plus une +arme pour se défendre. Si celui auquel il venait demander asile le +livrait à la soldatesque impériale, il était perdu. + +Le père de Kin-Fo n'était pas homme à trahir un Tai-ping, qui +avait cherché refuge dans sa maison. + +Il referma la porte et dit: «Je ne veux pas savoir, je ne saurai +jamais qui tu es, ce que tu as fait, d'où tu viens! Tu es mon +hôte, et, par cela seul, en sûreté chez moi.» + +Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en +avait à peine la force. + +«Ton nom? lui demanda Tchoung-Héou. + +-- Wang.» + +C'était Wang, en effet, sauvé par la générosité de Tchoung-Héou, +générosité qui aurait coûté la vie à ce dernier, si l'on avait +soupçonné qu'il donnât asile à un rebelle. Mais Tchoung-Héou était +de ces hommes antiques, à qui tout hôte est sacré. + +Quelques années après, le soulèvement des rebelles était +définitivement réprimé. En 1864, l'empereur Taï-ping, assiégé dans +Nan-King, s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des +Impériaux. + +Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. +Jamais il n'eut à répondre sur son passé. + +Personne ne l'interrogea à cet égard. Peut-être craignait-on d'en +apprendre trop! Les atrocités commises par les révoltés avaient +été, dit-on, épouvantables. Sous quelle bannière avait servi Wang, +la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux valait +l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait +appartenu qu'à la colonne de ravitaillement. + +Wang, enchanté de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal +de cette hospitalière maison. Après la mort de Tchoung-Héou, son +fils n'eut garde de se séparer de lui, tant il était habitué à la +compagnie de cet aimable personnage. + +Mais, en vérité, à l'époque où commence cette histoire, qui eût +jamais reconnu un ancien Taï-ping, un massacreur, un pillard ou un +incendiaire -- au choix -, dans ce philosophe de cinquante-cinq +ans, ce moraliste à lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevés +vers les tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de +couleur peu voyante, sa ceinture relevée sur la poitrine par un +commencement d'obésité, sa coiffure réglée suivant le décret +impérial, c'est-à-dire un chapeau de fourrure aux bords dressés le +long d'une calotte d'où s'échappaient des houppes de filets +rouges, n'avait-il pas l'air d'un brave professeur de philosophie, +de l'un de ces savants qui font couramment usage des quatre-vingt +mille caractères de l'écriture chinoise, d'un lettré du dialecte +supérieur, d'un premier lauréat de l'examen des docteurs, ayant le +droit de passer sous la grande porte de Péking, réservée au Fils +du Ciel? + +Peut-être, après tout, oubliant un passé plein d'horreur, le +rebelle s'était-il bonifié au contact de l'honnête Tchoung-Héou, +et avait-il tout doucement bifurqué sur le chemin de la +philosophie spéculative! Et voilà pourquoi ce soir-là, Kin-Fo et +Wang, qui ne se quittaient jamais, étaient ensemble à Canton, +pourquoi, après ce dîner d'adieu, tous deux s'en allaient par les +quais à la recherche du steamer qui devait les ramener rapidement +à Shang-Haï. + +Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux même. + +Wang, regardant à droite, à gauche, philosophant à la lune, aux +étoiles, passait en souriant sous la porte de «l'Éternelle +Pureté», qu'il ne trouvait pas trop haute pour lui, sous la porte +de «l'Éternelle joie», dont les battants lui semblaient ouverts +sur sa propre existence, et il vit enfin se perdre dans l'ombre +les tours de la pagode des «Cinq Cents Divinités». + +Le steamer Perma était là, sous pression. Kin-Fo et Wang +s'installèrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide +courant du fleuve des Perles, qui entraîne quotidiennement avec la +fange de ses berges des corps de suppliciés, imprima au bateau une +extrême vitesse. Le steamer passa comme une flèche entre les +ruines laissées çà et là par les canons français, devant la pagode +à neuf étages de Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de +Whampoa, où mouillent les plus gros bâtiments, entre les îlots et +les estacades de bambous des deux rives. + +Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent +soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de l'embouchure du +fleuve, furent franchis dans la nuit. + +Au lever du soleil, le Perma dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis +les deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'île de Hong- +Kong, haut de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant +dans la brume matinale, et, après la plus heureuse des traversées, +Kin-Fo et le philosophe, refoulant les eaux jaunâtres du fleuve +Bleu, débarquaient à Shang-Haï, sur le littoral de la province de +Kiang-Nan. + + +III +OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'OEIL SUR LA +VILLE DE SHANG-HAÏ + +Un proverbe chinois dit: «Quand les sabres sont rouillés et les +bêches luisantes. Quand les prisons sont vides et les greniers +pleins. Quand les degrés des temples sont usés par les pas des +fidèles et les cours des tribunaux couvertes d'herbe. Quand les +médecins vont à pied et les boulangers à cheval, L'Empire est bien +gouverné.» Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement +à tous les États de l'Ancien et du Nouveau Monde. Mais s'il en est +un où ce desideratum soit encore loin de se réaliser, c'est +précisément le Céleste Empire. Là, ce sont les sabres qui +reluisent et les bêches qui se rouillent, les prisons qui +regorgent et les greniers qui se désemplissent. Les boulangers +chôment plus que les médecins, et, si les pagodes attirent les +fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni +de plaideurs. + +D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés, +qui, du nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de +l'est à l'ouest, plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes +provinces, sans parler des pays tributaires: la Mongolie, la +Mantchourie, le Tibet, le Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou, +etc., ne peut être que très imparfaitement administré. Si les +Chinois s'en doutent bien un peu, les étrangers ne se font aucune +illusion à cet égard. Seul, peut-être, l'empereur, enfermé dans +son palais, dont il franchit rarement les portes, à l'abri des +murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père et mère de ses +sujets, faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant droit de +vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa +naissance, les revenus de l'Empire ce souverain, devant qui les +fronts se traînent dans la poussière, trouve que tout est pour le +mieux dans le meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer +de lui prouver qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe +jamais. + +Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être +gouverné à l'européenne qu'à la chinoise? On serait tenté de le +croire. En effet, il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en +dehors, sur une portion de la concession anglaise, qui se +maintient dans une sorte d'autonomie très appréciée. + +Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche +de la petite rivière Houang-Pou, qui, se réunissant à angle droit +avec le Wousung, va se mêler au Yang-Tsze-Kiang ou fleuve Bleu, et +de là se perd dans la mer jaune. + +C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes +murailles, percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. +Réseau inextricable de ruelles dallées, que les balayeuses +mécaniques s'useraient à nettoyer; boutiques sombres sans +devantures ni étalages, où fonctionnent des boutiquiers nus +jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin, à peine +des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles étrangères; +pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de parade +assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant +d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à +travers ces rues, au fond de ces maisons étroites, une population +de deux cent mille habitants, telle est cette cité d'une +habitabilité peu enviable, mais qui n'en a pas moins une grande +importance commerciale. + +Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent +pour la première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la +grande porte ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en +dehors de Shang-Haï et de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il +concédé, moyennant une rente annuelle, trois portions de +territoire aux Français, aux Anglais et aux Américains, qui sont +au nombre de deux mille environ. + +De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins +importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et +s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du +territoire anglais. Là s'élèvent les églises des lazaristes et des +jésuites, qui possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le +collège de Tsikavé, où ils forment des bacheliers chinois. Mais +cette petite colonie française n'égale pas ses voisines à beaucoup +près. Des dix maisons de commerce, fondées en 1861, il n'en reste +plus que trois, et le Comptoir d'escompte a même préféré s'établir +sur la concession anglaise. + +Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung. +Il est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que +traverse un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des +Missions; là se creusent les docks installés pour la réparation +des navires européens. + +Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans +contredit, la concession anglaise. Habitations somptueuses sur les +quais, maisons à vérandas et à jardins, palais des princes du +commerce, l'Oriental Bank, le «hong» de la célèbre maison Dent +avec sa raison sociale du Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des +Jardyne, des Russel et autres grands négociants, le club Anglais, +le théâtre, le jeu de paume, le parc, le champ de courses, la +bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche création des +Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie modèle». + +C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage +d'une administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver, +ainsi que le dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un +caractère tout particulier et qui n'a d'analogue nulle part +ailleurs». + +Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la +route pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se +développer au souffle de la même brise, les trois couleurs +françaises et le «yacht» du Royaume-Uni, les étoiles américaines +et la croix de Saint-André, jaune sur fond vert, de l'Empire des +Fleurs. + +Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé +d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles +droits, troué de citernes et d' «arroyos» distribuant l'eau à +d'immenses rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui +dérivent au milieu des champs, comme les gribanes à travers les +campagnes de la Hollande, c'était une sorte de vaste tableau, très +vert de ton, auquel eût manqué son cadre. + +Le Perma, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène, +devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo +débarquèrent dans l'après-midi. + +Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive, +indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les +bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la +godille, les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, +formaient comme une ville flottante, où vivait une population +maritime qu'on ne peut évaluer à moins de quarante mille âmes, -- +population maintenue dans une situation inférieure et dont la +partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe des lettrés ou des +mandarins. + +Les deux amis s'en allèrent en flânant sur le quai, au milieu de +la foule hétéroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs +d'arachides, d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins +de toutes nations, porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, +bonzes, lamas, prêtres catholiques, vêtus à la chinoise avec queue +et éventail, soldats indigènes, «ti-paos», les sergents de ville +de l'endroit, et «compradores», sortes de commis-courtiers, qui +font les affaires des négociants européens. + +Kin-Fo, son éventail à la main, promenait sur la foule son regard +indifférent, et ne prenait aucun intérêt à ce qui se passait +autour de lui. Ni le son métallique des piastres mexicaines, ni +celui des taëls d'argent, ni celui des sapèques de cuivre, que +vendeurs et chalands échangeaient avec bruit, n'auraient pu le +distraire. Il en avait de quoi acheter et payer comptant le +faubourg tout entier. + +Wang, lui, avait déployé son vaste parapluie jaune, décoré de +monstres noirs, et, sans cesse «orienté», comme doit l'être un +Chinois de race, il cherchait partout matière à quelque +observation. + +En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par +hasard, à une douzaine de cages en bambous, où grimaçaient des +têtes de criminels, qui avaient été exécutés la veille. + +«Peut-être, dit-il, y aurait-il mieux à faire que d'abattre des +têtes! Ce serait de les rendre plus solides!» + +Kin-Fo n'entendit sans doute pas la réflexion de Wang, qui l'eût +certainement étonné de la part d'un ancien Taï-ping. + +Tous deux continuèrent à suivre le quai, en tournant les murailles +de la ville chinoise. + +A l'extrémité du faubourg, au moment où ils allaient mettre le +pied sur la concession française, un indigène, vêtu d'une longue +robe bleue, frappant d'un petit bâton une corne de buffle qui +rendait un son strident, venait d'attirer la foule. + +«Un sien-cheng, dit le philosophe. + +-- Que nous importe! répondit Kin-Fo. + +-- Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une +occasion, au moment de te marier!» + +Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint. + +Le «sien-cheng» est une sorte de prophète populaire, qui, pour +quelques sapèques, fait métier de prédire l'avenir. Il n'a +d'autres ustensiles professionnels qu'une cage, renfermant un +petit oiseau, cage qu'il accroche à l'un des boutons de sa robe, +et un jeu de soixante-quatre cartes, représentant des figures de +dieux, d'hommes ou d'animaux. Les Chinois de toute classe, +généralement superstitieux, ne font point fi des prédictions du +sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au sérieux. + +Sur un signe de Wang, celui-ci étala à terre un tapis de +cotonnade, y déposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et +le disposa sur le tapis, de manière que les figures fussent +invisibles. + +La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, +choisit une des cartes, et rentra, après avoir reçu un grain de +riz pour récompense. + +Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme +et une devise, écrite en kunanrima, cette langue mandarine du +Nord, langue officielle, qui est celle des gens instruits. + +Et alors, s'adressant à Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui +prédit ce que ses confrères de tous pays prédisent invariablement +sans se compromettre, à savoir, qu'après quelque épreuve +prochaine, il jouirait de dix mille années de bonheur. + +«Une, répondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du +reste!» + +Puis, il jeta à terre un taël d'argent, sur lequel le prophète se +précipita comme un chien affamé sur un os à moelle. + +De pareilles aubaines ne lui étaient pas ordinaires. + +Cela fait, Wang et son élève se dirigèrent vers la colonie +française, le premier songeant à cette prédiction qui s'accordait +avec ses propres théories sur le bonheur, le second sachant bien +qu'aucune épreuve ne pouvait l'atteindre. + +Ils passèrent ainsi devant le consulat de France, remontèrent +jusqu'au ponceau jeté, sur Yang-King-Pang, traversèrent le +ruisseau, prirent obliquement à travers le territoire anglais, de +manière à gagner le quai du port européen. + +Midi sonnait alors. Les affaires, très actives pendant la matinée, +cessèrent comme par enchantement. La journée commerciale était +pour ainsi dire terminée, et le calme allait succéder au +mouvement, même dans la ville anglaise, devenue chinoise sous ce +rapport. + +En ce moment, quelques navires étrangers arrivaient au port, la +plupart sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut +bien le dire, sont chargés d'opium. Cette abrutissante substance, +ce poison dont l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre +d'affaires qui dépasse deux cent soixante millions de francs et +rapporte trois cents pour cent de bénéfice. En vain le +gouvernement chinois a-t-il voulu empêcher l'importation de +l'opium dans le Céleste Empire. La guerre de 1841 et le traité de +Nan-King ont donné libre entrée à la marchandise anglaise et gain +de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, +si le gouvernement de Péking a été jusqu'à édicter la peine de +mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des +accommodements moyennant finance avec les dépositaires de +l'autorité. On croit même que le mandarin gouverneur de Shang-Haï +encaisse un million annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur +les agissements de ses administrés. + +Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient à cette +détestable habitude de fumer l'opium, qui détruit tous les +ressorts de l'organisme et conduit rapidement à la mort. + +Aussi, jamais une once de cette substance n'était-elle entrée dans +la riche habitation, où les deux amis arrivaient, une heure après +avoir débarqué sur le quai de Shang-Haï Wang -- ce qui aurait +encore surpris de la part d'un ex-Taï-ping -- n'avait pas manqué +de dire: «Peut-être y aurait-il mieux à faire que d'importer +l'abrutissement à tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la +philosophie, c'est mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons +philosophes!» + + +IV +DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJÀ HUIT +JOURS DE RETARD + +Un yamen est un ensemble de constructions variées, rangées suivant +une ligne parallèle, qu'une seconde ligne de kiosques et de +pavillons vient couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, +le yamen sert d'habitation aux mandarins d'un rang élevé et +appartient à l'empereur; mais il n'est point interdit aux riches +Célestials d'en posséder en toute propriété, et c'était un de ces +somptueux hôtels qu'habitait l'opulent Kin-Fo. + +Wang et son élève s'arrêtèrent à la porte principale, ouverte au +front de la vaste enceinte qui entourait les diverses +constructions du yamen, ses jardins et ses cours. + +Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'eût été celle +d'un magistrat mandarin, un gros tambour aurait occupé la première +place sous l'auvent découpé et peinturluré de la porte. Là, de +nuit comme de jour, seraient venus frapper ceux de ses administrés +qui auraient eu à réclamer justice. Mais, au lieu de ce «tambour +des plaintes», de vastes jarres en porcelaine ornaient l'entrée du +yamen, et contenaient du thé froid, incessamment renouvelé par les +soins de l'intendant. Ces jarres étaient à la disposition des +passants, générosité qui faisait honneur à Kin-Fo. Aussi était-il +bien vu, comme on dit, «de ses voisins de l'Est et de l'Ouest». + +A l'arrivée du maître, les gens de la maison accoururent à la +porte pour le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, +portiers, porteurs de chaises, palefreniers, cochers, servants, +veilleurs de nuit, cuisiniers, tout ce monde qui compose la +domesticité chinoise fit la haie sous les ordres de l'intendant. +Une dizaine de coolies, engagés au mois pour les gros ouvrages, se +tenaient un peu en arrière. + +L'intendant souhaita la bienvenue au maître du logis. + +Celui-ci fit à peine un signe de la main et passa rapidement. + +«Soun? dit-il seulement. + +Soun! répondit Wang en souriant. Si Soun était là, ce ne serait +plus Soun! + +-- Où est Soun?» répéta Kin-Fo. + +L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce +qu'était devenu Soun. + +Or, Soun n'était rien moins que le premier valet de chambre, +spécialement attaché à la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne +pouvait en aucune façon se passer. + +Soun était-il donc un domestique modèle? Non. + +Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohérent, +maladroit de ses mains et de sa langue, foncièrement gourmand, +légèrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-là, mais +fidèle, en somme, et le seul, après tout, qui eût le don +d'émouvoir son maître. + +Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fâcher contre +Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'était autant de pris +sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en +mouvement. Un serviteur hygiénique, on le voit. + +D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques +chinois, venait de lui-même au-devant de la correction, quand il +l'avait méritée. Son maître ne la lui épargnait pas. + +Les coups de rotin pleuvaient sur ses épaules, ce dont Soun se +préoccupait peu. Mais, à quoi il se montrait infiniment plus +sensible, c'était aux ablations successives que Kin-Fo faisait +subir à la queue nattée qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il +s'agissait de quelque faute grave. + +Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient à ce bizarre +appendice. La perte de la queue, c'est la première punition qu'on +applique aux criminels! C'est un déshonneur pour la vie! Aussi, le +malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'être condamné à +en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au +service de Kin-Fo, sa queue -- une des plus belles du Céleste +Empire -- mesurait un mètre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il +n'en restait plus que cinquante-sept centimètres. + +A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entièrement chauve! + +Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la +maison, traversèrent le jardin, dont les arbres, encaissés pour la +plupart dans des vases en terre cuite, et taillés avec un art +surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux +fantastiques. Puis, ils contournèrent le bassin, peuplé de +«gouramis» et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait +sous les larges fleurs rouge pâle du «nelumbo», le plus beau des +nénuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils saluèrent un +hiéroglyphique quadrupède, peint en couleurs violentes sur un mur +ad hoc, comme une fresque symbolique, et ils arrivèrent enfin à la +porte de la principale habitation du yamen. + +C'était une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, +élevée sur une terrasse à laquelle six gradins de marbre donnaient +accès. Des claies de bambous étaient tendues comme des auvents +devant les portes et les fenêtres, afin de rendre supportable la +température déjà excessive, en favorisant l'aération intérieure. +Le toit plat contrastait avec le faîtage fantaisiste des pavillons +semés çà et là dans l'enceinte du yamen, et dont les créneaux, les +tuiles multicolores, les briques découpées en fines arabesques, +amusaient le regard. + +Au-dedans, à l'exception des chambres spécialement réservées au +logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'étaient que salons entourés de +cabinets à cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des +guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences +morales dont les Célestials ne sont point avares. Partout, des +sièges bizarrement contournés, en terre cuite ou en porcelaine, en +bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins +d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes +aux formes variées, aux verres nuancés de couleurs tendres, et +plus harnachées de glands, de franges et de houppes qu'une mule +espagnole; partout aussi, de ces petites tables à thé qu'on +appelle «tcha-ki», complément indispensable d'un mobilier chinois. +Quant aux ciselures d'ivoire et d'écaille, aux bronzes niellés, +aux brûle-parfum, aux laques agrémentées de filigranes d'or en +relief, aux jades blanc laiteux et vert émeraude, aux vases ronds +ou prismatiques de, la dynastie des Ming et des Tsing, aux +porcelaines plus recherchées encore de la dynastie des Yen, aux +émaux cloisonnés roses et jaunes translucides, dont le secret est +introuvable aujourd'hui, on eût, non pas perdu, mais passé des +heures à les compter. + +Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise +alliée au confort européen. + +En effet, Kin-Fo -- on l'a dit et ses goûts le prouvent -- était +un homme de progrès. Aucune invention moderne des Occidentaux ne +le trouvait réfractaire à leur importation. + +Il appartenait à la catégorie de ces Fils du Ciel, trop rares +encore, que séduisent les sciences physiques et chimiques. + +Il n'était donc pas de ces barbares qui coupèrent les premiers +fils électriques que la maison Reynolds voulut établir jusqu'au +Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrivée des +malles anglaises et américaines, ni de ces mandarins arriérés, +qui, pour ne pas laisser le câble sous-marin de Shang-Haï à Hong- +Kong s'attacher à un point quelconque du territoire, obligèrent +les électriciens à le fixer sur un bateau flottant en pleine +rivière! + +Non! Kin-Fo se joignait à ceux de ses compatriotes qui +approuvaient le gouvernement d'avoir fondé les arsenaux et les +chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingénieurs français. +Aussi possédait-il des actions de la compagnie de ces steamers +chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Haï dans un +intérêt purement national, et était-il intéressé dans ces +bâtiments à grande vitesse qui depuis Singapore gagnent trois ou +quatre jours sur la malle anglaise. + +On a dit que le progrès matériel s'était introduit jusque dans son +intérieur. En effet, des appareils téléphoniques mettaient en +communication les divers bâtiments de son yamen. Des sonnettes +électriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la +saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus +avisé en cela que ses concitoyens, qui gèlent devant l'âtre vide +sous leur quadruple vêtement. Il s'éclairait au gaz tout comme +l'inspecteur général des douanes de Péking, tout comme le +richissime M. Yang, principal propriétaire des monts-de-piété de +l'Empire du Milieu! Enfin, dédaignant l'emploi suranné de +l'écriture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo -- +on le verra bientôt -- avait adopté le phonographe, récemment +porté par Edison au dernier degré de la perfection. + +Ainsi donc, l'élève du philosophe Wang avait, dans la partie +matérielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce +qu'il fallait pour être heureux! Et il ne l'était pas! Il avait +Soun pour détendre son apathie quotidienne, et Soun même ne +suffisait pas à lui donner le bonheur! + +Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'était jamais +où il aurait dû être, ne se montrait guère! Il devait sans doute +avoir quelque grave faute à se reprocher, quelque grosse +maladresse commise en l'absence de son maître, et s'il ne +craignait pas pour ses épaules, habituées au rotin domestique, +tout portait à croire qu'il tremblait surtout pour sa queue. + +«Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel +s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix +indiquait une impatience mal contenue. + +-- Soun! avait répété Wang, dont les bons conseils et les +objurgations étaient toujours restés sans effet sur l'incorrigible +valet. + +-- Que l'on découvre Soun et qu'on me l'amène!» dit Kin-Fo en +s'adressant à l'intendant, qui mit tout son monde à la recherche +de l'introuvable. + +Wang et Kin-Fo restèrent seuls. + +«La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui +rentre à son foyer de prendre quelque repos. + +-- Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang. + +Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers +son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre. + +Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de +fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su +disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut- +ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait +faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre, +puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette +gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait +Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui +annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée +prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait +un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne +serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable +affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les +plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau +introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager +l'inconnue...c'est-à-dire le bonheur... qui... que... dont... Kin- +Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement +endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main +droite. + +Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps +cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils +avaient certainement l'habitude de manier. + +Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé +dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un +ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin- +Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le +rotin correcteur. + +Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un +patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de +la chambre, de l'autre il tenait une lettre. + +«Enfin, te voilà! dit Kin-Fo. + +-- Ai ai ya! répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la +troisième veille! Quand monsieur voudra!» + +Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût +naturellement, parvint cependant à pâlir! + +«Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le maître, c'est +que tu mérites mieux que cela! Qu'y a-t-il? + +-- Cette lettre!... + +-- Parle donc! s'écria Kin-Fo, en saisissant, la lettre que lui +présentait Souri. + +-- J'ai bien maladroitement oublié de vous la remettre avant votre +départ pour Canton! + +-- Huit jours de retard, coquin! + +-- J'ai eu tort, mon maître! + +-- Viens ici! + +-- Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher! +Ai ai ya!» Ce dernier cri était un cri de désespoir. Kin-Fo avait +saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affilés, il +venait d'en trancher l'extrême bout. + +Il faut croire que les pattes repoussèrent instantanément au +malencontreux crabe, car il détala prestement, non sans avoir +ramassé sur le tapis le morceau de son précieux appendice. + +De cinquante-sept centimètres, la queue de Soun se trouvait +réduite à cinquante-quatre. + +Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'était rejeté sur le divan +et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrivée depuis +huit jours. Il n'en voulait à Soun que de sa négligence, non du +retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intéresser? +Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une émotion. +Une émotion à lui! + +Il la regardait donc, mais distraitement. + +L'enveloppe, faite d'une toile empesée, montrait à l'adresse -- et +au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, +portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres +de deux et de «Six cents». + +Cela indiquait qu'elle venait des États-Unis d'Amérique. + +«Bon! fit Kin-Fo, en haussant les épaules, une lettre de mon +correspondant de San Francisco!» + +Et il rejeta la lettre dans un coin du divan. + +En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant? + +Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient +tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque +Californienne, que ses actions avaient monté de quinze ou vingt +pour cent, que les dividendes à distribuer dépasseraient ceux de +l'année précédente, etc.! + +Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'étaient +vraiment pas pour l'émouvoir! + +Toutefois, quelques minutes après, Kin-Fo reprit la lettre et en +déchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses +yeux n'en cherchèrent d'abord que la signature. + +«C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut +que me parler d'affaires! A demain les affaires!» + +Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son +regard fut tout à coup frappé par un mot souligné plusieurs fois +au recto de la deuxième page. C'était le mot «passif», sur lequel +le correspondant de San Francisco avait évidemment voulu attirer +l'attention de son client de Shang-Haï. + +Kin-Fo reprit alors la lettre à son début, et la lut de la +première à la dernière ligne, non sans un certain sentiment de +curiosité, qui devait surprendre de sa part. + +Un instant, ses sourcils se froncèrent; mais une sorte de +dédaigneux sourire se dessina sur ses lèvres, lorsqu'il eut achevé +sa lecture. + +Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre, +s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en +communication directe avec Wang. Il porta même le cornet à sa +bouche, et fut sur le point de faire résonner le sifflet d'appel; +mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et +revint s'étendre sur le divan. + +«Peuh!» fit-il. + +Tout Kin-Fo était dans ce mot. + +«Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intéressée que moi +dans tout cela!» + +Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle +était posée une boîte oblongue, précieusement ciselée. + +Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrêta. + +«Que me disait sa dernière lettre?» murmura-t-il. + +Et, au lieu de lever le couvercle de la boîte, il poussa un +ressort, fixé à l'une des extrémités. Aussitôt une voix douce de +se faire entendre! + +«Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur +Mei-houa à la première lune, comme la fleur de l'abricotier à la +deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher coeur, +de pierre précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...» + +C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait +les tendres paroles. + +«Pauvre petite soeur cadette!» dit Kin-Fo. + +Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré +de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la +lointaine voix, et le remplaça par un autre. + +Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait +de parler à voix haute pour que la membrane fût impressionnée et +que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les +paroles sur le papier de l'appareil. + +Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours +calme, on n'eût pu reconnaître sous quelle impression de joie ou +de tristesse il formulait sa pensée. + +Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. +Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le +papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane, +avait tracé des rainures obliques, correspondant aux paroles +prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il +cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici: +«Madame Lé-ou, «Avenue de Cha-Coua «Péking.» Un timbre électrique +fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la +correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette +lettre à la poste. + +Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses +bras son «tchou-fou-jen», sorte d'oreiller de bambou tressé, qui +maintient dans les lits chinois une température moyenne, très +appréciable sous ces chaudes latitudes. + + +V +DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EÛT PRÉFÉRÉ NE PAS +RECEVOIR + +«Tu n'as pas encore de lettre pour moi? + +-- Eh! non, madame! + +-- Que le temps me paraît long, vieille mère!» + +Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante +Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à +Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle +donnait cette qualification usitée en Chine pour les servantes +d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable Mlle +Nan. + +Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui +collaborait au fameux Sse-Khou-Tsuane-Chou. + +Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après +cette union disproportionnée. + +La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle +n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage +qu'il fit à Péking, vers cette époque. + +Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent +élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout +doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en +devenant le mari de la jolie veuve. + +Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite. +Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande +satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo, +après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait +de retour à Péking. + +Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se +remarient, -- non qu'elles ne le désirent autant que leurs +similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir +trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle, +c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée, +il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous», +arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en +l'honneur des femmes célèbres par leur fidélité à l'époux défunt; +telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le +tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras, +la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur +conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses +vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est +tout le rôle de la femme dans la famille chinoise, renoncer à +parler des choses du dehors, se conformer aux préceptes du livre +Li-nun sur les vertus domestiques, et du livre Nei-tso-pien sur +les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considération dont +jouit l'épouse, qui, dans les classes élevées, n'est point une +esclave, comme on le croit généralement. Aussi, Lé-ou, +intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait à +tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant attirée vers lui +par le désir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, était +toute résignée à son nouveau sort. + +Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une +situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de +l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en +composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses +regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes +de l'Empire des Fleurs. + +C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de +préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent +été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient +de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres +un chef-d'oeuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen, qui aurait +accaparé l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles très +chinoises, à chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues à +quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se +déployaient, comme de grands papillons aux ailes étendues, des +éventails venus de la célèbre école de Swatow. D'une suspension de +porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces fleurs +artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de +l'«Arabia papyrifera» de l'île de Formose, et qui rivalisaient +avec les blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lis +rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinières en bois +finement fouillé. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous +tressés des fenêtres ne laissaient passer qu'une lumière adoucie, +et tamisaient, en les égrenant pour ainsi dire, les rayons +solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes d'épervier, +dont les taches, artistement disposées, figuraient une large +pivoine -- cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs -, +deux volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des +plus éclatants oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens, +dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets +enfin auxquels se rattachait une pensée de l'absent, complétaient +la curieuse ornementation de ce boudoir. + +«Pas encore de lettre, Nan? + +-- Eh non! madame! pas encore!» + +C'était une charmante jeune femme que cette jeune Lé-ou. + +Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle +avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des +cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des +épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils +à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne +mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, +ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni +rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale +entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour +impériale dépense annuellement pour dix millions de sapèques. La +jeune veuve n'avait que faire de ces ingrédients artificiels. Elle +sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, dès lors, pouvait +dédaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de +chez elle. + +Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus +élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon +brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron +agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à +la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de +jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la +jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains +étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés, +dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis. + +Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de +cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se +perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode +dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à +quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple, +opérant la flexion de quatre orteils sous la plante, tout en +laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de +tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et +n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la +jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis +la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises +sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite +d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied. + +«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit +encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère. + +-- C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui +sortit de la chambre en grommelant. + +Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu. + +C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire +de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque +uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque +classe qu'elle appartienne. + +Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit +dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous +ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code +d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture +habituelle. + +«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable, +de même l'aube est le moment le plus propice de la journée. + +«Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs +du sommeil. + +«Soignez le mûrier et le chanvre. + +«Filez avec zèle la soie et le coton. + +«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie. + +«Les voisins feront votre éloge...» + +Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à +ce qu'elle lisait. + +«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de +retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t- +elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!» + +Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent +distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille +petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la +mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa +famille, symbole de la fidélité. + +Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au +hasard. + +«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du +printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune +chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!» + +Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait +tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les +cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des +«Mains-unies», mais elle ne put continuer. + +«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je +les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne +s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais +entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de +moi!» + +Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque, +en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous +deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix, +malgré la distance qui les séparait... Mais, aujourd'hui encore, +comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait +plus rien des pensées de l'absent. + +En ce moment, la vieille mère entra. + +«La voilà, votre lettre!» dit-elle. + +Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de +Shang-Haï. + +Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux +brillèrent d'un plus vif éclat. + +Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la +contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire... + +Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un +de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil +phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix +humaine. + +«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je +l'entendrai, au moins!» + +Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement +d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son +oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite soeur +cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est +emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire +une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix +mille malheurs ont frappé! + +«Votre désespéré KIN-FO!» + +Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère +gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses +dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait! +L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais +envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse! +Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont +le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol! + +Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et +transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un +de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche +parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette +nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer! + + +VI +QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR +DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE» + +Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde +ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son +pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au +pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec +la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea +vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des +Missions et le consulat des États-Unis. + +Au fronton de cette maison se développait une large plaque de +cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres +tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie. + +Capital de garantie: 20 millions de dollars. + +Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH. + +Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné, +et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une +simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des +livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se +défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les +commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable +William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui +semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une +habitation bâtie sur les bords du Wousung. + +William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la +compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le +siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire -- un bon titre +et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, très renommée +aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants +dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes +et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très +libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les +risques. + +Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant +d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand +nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre +l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les +combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de +signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà +au fronton des portes shanghaïennes, et entre autres, sur les +pilastres du riche yamen de Kin-Fo. + +Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre +l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable +William J. Bidulph. + +«Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant. + +William J. Bidulph était là, «en personne» comme un photographe +qui opère lui-même toujours à la disposition du public, -- un +homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en +cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien +américain. + +«A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph. + +-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï. + +-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police +numéro vingt-sept mille deux cent... + +-- Lui-même. + +-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin +de mes services? + +-- Je désirerais vous parler en particulier», répondit Kin-Fo. + +La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant +plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le +chinois que Kin-Fo parlait l'anglais. + +Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui +étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé +de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la +dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins +tipaos du Céleste Empire. + +«Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à +bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais +traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le +paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le +montant. + +-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple. +Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et +l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires. +Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc +le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel +d'ailleurs? + +-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance +sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop +prochaine... + +-- Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement +du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de +la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous, +c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon, +mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine... +très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur +arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc, +je vous préviens, monsieur, s'assurer à la Centenaire, c'est la +quasi-certitude d'en devenir un soi-même! + +-- Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid +William J. Bidulph. + +L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement +l'air de plaisanter. + +«Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer +pour deux cent mille dollars. + +-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars», répondit +William J. Bidulph. + +Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le +fit pas même sourciller. + +«Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que +toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent +acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle +repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du +contrat? + +-- Je le sais. + +-- Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur? + +-- Tous. + +-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour +hors des limites du Céleste Empire? + +-- Oui. + +-- Les risques de condamnation judiciaire? + +-- Oui. + +-- Les risques de duel? + +-- Oui. + +-- Les risques de service militaire? + +-- Oui. + +-- Alors les surprimes seront fort élevées? + +-- Je paierai ce qu'il faudra. + +-- Soit. + +-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important, +dont vous ne parlez pas. + +-- Lequel? + +-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire +l'autorisaient à assurer aussi le suicide? + +-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J. +Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de +superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients +sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui, +par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent +jamais. + +-- N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je +désire assurer aussi ce risque. + +-- A vos souhaits, mais la prime sera considérable! + +-- Je vous répète que je paierai ce qu'il faudra. + +-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en +continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de +suicide... + +-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à +payer? demanda Kin-Fo. + +-- Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont +établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur +de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient +autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous +Duvillars? + +-- Je ne connais pas Duvillars. + +-- Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement +ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses +fameuses tables, qui servent encore à l'échelle, de primes de la +plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de +la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement grâce au +progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne +plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paie +moins cher et vit plus longtemps... + +-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux +d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de +placer ce boniment en faveur de la Centenaire. + +-- Monsieur, répondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrétion de +vous demander quel est votre âge? + +-- Trente et un ans. + +-- Eh bien -- à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer +les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux +quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la Centenaire, ce ne sera +que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital +de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars. + +-- Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo. + +-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?... + +-- Le suicide surtout. + +-- Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après +avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son +carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq +pour cent. + +-- Ce qui fera?... + +-- Cinquante mille dollars. + +-- Et comment la prime doit-elle vous être versée? + +-- Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré. + +-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?... + +-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils étaient +versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient +jusqu'au 30 juin de la présente année. + +-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les +deux premiers mois de la prime.» + +Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers +qu'il tira de sa poche. + +«Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais, +avant de signer la police, il y a une formalité à remplir. + +-- Laquelle? + +-- Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie. + +-- A quel propos cette visite? + +-- Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous +n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre +vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence. + +-- A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit +observer Kin-Fo. + +-- Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours +souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous +emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux +cent mille dollars! + +-- Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose! + +-- Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant +la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur +de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais +qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas +défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande +discrétion! + +-- Ah! fit Kin-Fo. + +-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de +tous les clients de la Centenaire, ce sont précisément ceux-là qui +lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, +pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il? + +-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il? + +-- Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de +vivre très vieux, en sa qualité de client de la Centenaire!» + +Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal +de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il +disait! + +«Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette +assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du +contrat? + +-- Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo. + +-- A parts égales? + +-- Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars, +l'autre pour cent cinquante mille. + +-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur... + +-- Wang. + +-- Le philosophe Wang? + +-- Lui-même. + +-- Et pour les cent cinquante mille? + +-- Mme Lé-ou, de Péking. + +-- De Péking», ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire +les noms des ayants droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de +Mme Lé-ou? + +-- Vingt et un ans, répondit Kin-Fo. + +-- Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille, +quand elle touchera le montant du capital assuré! + +-- Pourquoi, s'il vous plaît? + +-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. +Quant au philosophe Wang?... + +-- Cinquante-cinq ans! + +-- Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien +toucher! + +-- On le verra bien, monsieur! + +-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante- +cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir +centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son +héritage. + +-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la +porte du cabinet. + +-- Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui +s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire. + +Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la +visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en +soufflets d'orgues», disait le rapport. + +Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré +aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date +par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du +philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, +représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de +circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que +Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la Centenaire +serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière +générosité de l'ex- millionnaire. + + +VII +QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES +PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE + +Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la +caisse de la Centenaire était très sérieusement menacée dans ses +fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont, +réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement +ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec, +une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait +que tristesse et ennuis. + +La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de +San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la +Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se +composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette +banque célèbre, si solide jusque-là. + +Mais, il n'y avait, pas à douter. Si invraisemblable que pût +paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop +vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque +Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à +Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de +fond en comble. + +En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait- +il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la +vente, presque irréalisable, ne lui eût, procuré que +d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars versés en prime +dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie +des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour même, lui +fournirent à peine de quoi faire convenablement les choses in +extremis, c'était maintenant toute sa fortune. + +Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris +philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa +vie dans le travail. + +Un Célestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout +autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en véritable +Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen +de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui +caractérise la race jaune. + +Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le +possède au plus haut degré. Son indifférence pour la mort est +vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. +Condamné, déjà entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune +crainte. Les exécutions publiques si fréquentes, la vue des +horribles supplices que comporte l'échelle pénale dans le Céleste +Empire, ont de bonne heure familiarisé les Fils du Ciel avec +l'idée d'abandonner sans regret les choses de ce monde. + +Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette +pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien +des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus +ordinaires de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque +chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait +réservé une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane +misérable où un coin n'ait été gardé aux reliques des aïeux, dont +la fête se célèbre au deuxième mois. Voilà pourquoi on trouve, +dans le même magasin où se vendent des lits d'enfants nouveau-nés +et des corbeilles de mariage, un assortiment varié de cercueils, +qui forment un article courant du commerce chinois. + +L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes +préoccupations des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la +bière manquait à la maison paternelle. Le fils se fait un devoir +de l'offrir de son vivant à son père. + +C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est déposée +dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus +souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est +conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme, +le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et +contribue à rendre plus étroits les liens de la famille. + +Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait +envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à +ses jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels +revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien. +Le suicide ne devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un +crime dans les pays civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte +légitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre +de l'Asie orientale. + +Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence +n'aurait pu le détourner de mettre son projet à exécution, pas +même l'influence du philosophe Wang. + +Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son +élève. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une +chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus +endurant pour ses sottises quotidiennes. + +Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver +un meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait +sur son dos dans une sécurité toute nouvelle. + +Un dicton chinois dit: «Pour être heureux sur terre, il faut vivre +à Canton et mourir à Liao-Tchéou». C'est à Canton, en effet, que +l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est à Liao-Tchéou +que se fabriquent les meilleurs cercueils. + +Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne +maison, de manière que son dernier lit de repos arrivât à temps. +Être correctement couché pour le suprême sommeil est la constante +préoccupation de tout Célestial qui sait vivre. + +En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété, +comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et +saisiraient au passage un des sept éléments dont se compose une +âme chinoise. + +On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent +aux détails de la vie, il l'était moins pour ceux de la mort. + +Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses +funérailles. Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier, +dit papier de riz -- à la confection duquel le riz est +parfaitement étranger -, reçut les dernières volontés de Kin-Fo. + +Après avoir légué à la jeune veuve sa maison de Shang-Haï, et à +Wang un portrait de l'empereur Taï-ping, que le philosophe +regardait toujours avec complaisance -- le tout sans préjudice des +capitaux assurés par la Centenaire -, Kin-Fo traça d'une main +ferme l'ordre et la marche des personnages qui devaient assister à +ses obsèques. + +D'abord, à défaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des +amis qu'il avait encore devaient figurer en tête du cortège, tous +vêtus de blanc, qui est la couleur de deuil dans le Céleste +Empire. Le long des rues, jusqu'au tombeau élevé depuis longtemps +dans la campagne de Shang-Haï, se déploierait une double rangée de +valets d'enterrement, portant différents attributs, parasols +bleus, hallebardes, mains de justice, écrans de soie, écriteaux +avec le détail de la cérémonie, lesdits valets habillés d'une +tunique noire à ceinture blanche, et coiffés d'un feutre noir à +aigrette rouge. Derrière le premier groupe d'amis, marcherait un +guide, écarlate des pieds à la tête, battant le gong, et précédant +le portrait du défunt, couché dans une sorte de châsse richement +décorée. Puis viendrait un second groupe d'amis, de ceux qui +doivent s'évanouir à intervalles réguliers sur des coussins +préparés pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes +gens, abrités sous un dais bleu et or, sèmerait le chemin de +petits morceaux de papier blanc, percés d'un trou comme des +sapèques, et destinés à distraire les mauvais esprits qui seraient +tentés de se joindre au convoi. + +Alors apparaîtrait le catafalque, énorme palanquin tendu d'une +soie violette, brodée de dragons d'or, que cinquante valets +porteraient sur leurs épaules, au milieu d'un double rang de +bonzes. Les prêtres chasublés de robes grises, rouges et jaunes, +récitant les dernières prières, alterneraient avec le tonnerre des +gongs, le glapissement des flûtes et l'éclatante fanfare des +trompes longues de six pieds. + +A l'arrière, enfin, les voitures de deuil, drapées de blanc, +fermeraient ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber +les dernières ressources de l'opulent défunt. + +En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire. + +Bien des enterrements de cette «classe» circulent dans les rues de +Canton, de Shang-Haï ou de Péking, et les Célestials n'y voient +qu'un hommage naturel rendu à la personne de celui qui n'est plus. + +Le 20 octobre, une caisse, expédiée de Liao-Tchéou, arriva à +l'adresse de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Haï. Elle +contenait, soigneusement emballé, le cercueil commandé pour la +circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni aucun des domestiques du yamen +n'eut lieu d'être surpris. + +On le répète, pas un Chinois qui ne tienne à posséder de son +vivant le lit dans lequel on le couchera pour l'éternité. + +Ce cercueil, un chef-d'oeuvre du fabricant de Liao-Tchéou, fut +placé dans la «chambre des ancêtres». Là, brossé, ciré, astiqué, +il eût attendu longtemps, sans doute, le jour où l'élève du +philosophe Wang l'aurait utilisé pour son propre compte... Il n'en +devait pas être ainsi. Les jours de Kin-Fo étaient comptés, et +l'heure était proche, qui devait le reléguer dans la catégorie des +aïeux de la famille. + +En effet, c'était le soir même que Kin-Fo avait définitivement +résolu de quitter la vie. + +Une lettre de la désolée Lé-ou arriva dans la journée. + +La jeune veuve mettait à la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle +possédait. La fortune n'était rien pour elle! Elle saurait s'en +passer! Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus! + +Ne sauraient-ils être heureux dans une situation plus modeste? + +Cette lettre, empreinte de la plus sincère affection, ne put +modifier les résolutions de Kin-Fo. + +«Ma mort seule peut l'enrichir», pensa-t-il. + +Restait à décider où et comment s'accomplirait cet acte suprême. +Kin-Fo éprouvait une sorte de plaisir à régler ces détails. Il +espérait bien qu'au dernier moment, une émotion, si passagère +qu'elle dût être, lui ferait battre le coeur! + +Dans l'enceinte du yamen s'élevaient quatre jolis kiosques, +décorés avec toute la fantaisie qui distingue le talent des +ornemanistes chinois. Ils portaient des noms significatifs: le +pavillon du «Bonheur», où Kin-Fo n'entrait jamais; le pavillon de +la «Fortune», qu'il ne regardait qu'avec le plus profond dédain; +le pavillon du «Plaisir», dont les portes étaient depuis longtemps +fermées pour lui; le pavillon de «Longue Vie», qu'il avait résolu +de faire abattre! + +Ce fut celui-là que son instinct le porta à choisir. Il résolut de +s'y enfermer à la nuit tombante. C'est là qu'on le retrouverait le +lendemain, déjà heureux dans la mort. + +Ce point décidé, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un +japonais, s'étrangler avec la ceinture de soie comme un mandarin, +s'ouvrir les veines dans un bain parfumé, comme un épicurien de la +Rome antique? Non. + +Ces procédés auraient eu tout d'abord quelque chose de brutal, de +désobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux +grains d'opium mélangé d'un poison subtil devaient suffire à le +faire passer de ce monde à l'autre, sans qu'il en eût même +conscience, emporté peut-être dans un de ces rêves qui +transforment le sommeil passager en sommeil éternel. + +Le soleil commençait déjà à s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo +n'avait plus que quelques heures à vivre. Il voulut revoir, dans +une dernière promenade, la campagne de Shang-Haï et ces rives du +Houang-Pou sur lesquelles il avait si souvent promené son ennui. +Seul, sans avoir même entrevu Wang pendant cette journée, il +quitta le yamen pour y entrer une fois encore et n'en plus jamais +sortir. + +Le territoire anglais, le petit pont jeté sur le creek, la +concession française, furent traversés par lui de ce pas indolent +qu'il n'éprouvait même pas le besoin de presser à cette heure +suprême. Par le quai qui longe le port indigène, il contourna la +muraille de Shang-Haï jusqu'à la cathédrale catholique romaine, +dont la coupole domine le faubourg méridional. Alors, il inclina +vers la droite et remonta tranquillement le chemin qui conduit à +la pagode de Loung-Hao. + +C'était la vaste et plate campagne, se développant jusqu'à ces +hauteurs ombragées qui limitent la vallée du Min, immenses plaines +marécageuses, dont l'industrie agricole a fait des rizières. Ici +et là, un lacis de canaux que remplissait la haute mer, quelques +villages misérables dont les huttes de roseaux étaient tapissées +d'une boue jaunâtre, deux ou trois champs de blé surélevés, pour +être à l'abri des eaux. Le long des étroits sentiers, un grand +nombre de chiens, de chevreaux blancs, de canards et d'oies, +s'enfuyaient à toutes pattes ou à tire-d'aile, lorsque quelque +passant venait troubler leurs ébats. + +Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait +étonner un indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut- +être provoqué la répulsion d'un étranger. + +Partout, en effet, des cercueils s'y montraient par centaines. +Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les morts +définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes +oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers +d'un chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des +villes, n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le +territoire, aussi bien que les vivants. On prétend qu'il est +interdit d'enterrer ces cercueils, tant qu'une même dynastie +occupe le trône du Fils du Ciel, et ces dynasties durent des +siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non, il est certain que +les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci peintes de +vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes neuves et +pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent pendant +des années le jour de la sépulture. + +Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il +allait, d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. +Deux étrangers, vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis +sa sortie du yamen, n'attirèrent même pas son attention. Il ne les +vit pas, bien que ceux-ci semblassent ne point vouloir le perdre +de vue. Ils se tenaient à quelque distance, suivant Kin-Fo quand +celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il suspendait sa marche. +Parfois, ils échangeaient entre eux certains regards, deux ou +trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là pour l'épier. + +De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes, bien +découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'oeil vif, aux jambes +rapides. + +Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne, +revint sur ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou. + +Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin. + +Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus +misérable aspect, et leur fit l'aumône. + +Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes -- de celles qui ont été +formées à ce métier de dévouement par les soeurs de charité +françaises -- croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur +le dos, et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches, +de pauvres êtres abandonnés. On les a justement nommées «les +chiffonnières d'enfants»! Et ces petits malheureux sont-ils autre +chose que des chiffons jetés au coin des bornes! + +Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables soeurs. + +Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part +d'un Célestial. + +Le soir était venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Haï, +reprit la route du quai. + +La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants +éclataient de toutes parts. + +Kin-Fo écouta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les +dernières paroles qu'il lui serait donné d'entendre. + +Une jeune Tankadère, conduisant son sampan à travers les sombres +eaux de Houang-Pou, chantait ainsi: + +Ma barque, aux fraîches couleurs, + +Est parée + +De mille et dix mille fleurs. + +Je l'attends, l'âme enivrée! + +Il doit revenir demain. + +Dieu bleu veille! + +Que ta main + +A son retour le protège, + +Et fais que son long chemin + +S'abrège! + +«Il reviendra demain! Et moi, où serais-je, demain?» pensa Kin-Fo +en secouant la tête. + +La jeune Tankadère reprit: + +Il est allé loin de nous, + +J'imagine, + +Jusqu'au pays des Mantchoux, + +Jusqu'aux murailles de + +Chine! + +Ah! que mon coeur, souvent, + +Tressaillait, lorsque le vent, + +Se déchaînant, faisait rage, + +Et qu'il s'en allait, bravant + +L'orage! + +Kin-Fo écoutait toujours et ne dit rien, cette fois. + +La Tankadère finit ainsi: + +Qu'as-tu besoin de courir + +La fortune? + +Loin de moi veux-tu mourir? + +Voici la troisième lune! + +Viens! + +Le bonze nous attend + +Pour unir au même instant + +Les deux phénix, nos emblèmes! + +Viens! + +Reviens! + +Je t'aime tant, + +Et tu m'aimes + +«Oui! peut-être! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout +en ce monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaie!» + +Une demi-heure après, Kin-Fo rentrait à son habitation. + +Les deux étrangers, qui l'avaient suivi jusque-là, durent +s'arrêter. + +Kin-Fo tranquillement se dirigea vers le kiosque de «Longue Vie», +en ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit +salon, doucement éclairé par la lumière d'une lanterne à verres +dépolis. + +Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un +coffret, contenant quelques grains d'opium, mélangés d'un poison +mortel, un «en-cas» que le riche ennuyé avait toujours sous la +main. + +Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces +pipes de terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs +d'opium, puis il se disposa à l'allumer. + +«Eh! quoi! dit-il, pas même une émotion, au moment de m'endormir +pour ne plus me réveiller!» + +Il hésita un instant. + +«Non! s'écria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le +parquet. Je la veux, cette suprême émotion, ne fût-ce que celle de +l'attente!... je la veux! je l'aurai!» + +Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus pressé que +d'ordinaire, se dirigea vers la chambre de Wang. + + +VIII +OÙ KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI +ACCEPTE NON MOINS SÉRIEUSEMENT + +Le philosophe n'était pas encore couché. Étendu sur un divan, il +lisait le dernier numéro de la Gazette de Péking. + +Lorsque ses sourcils se contractaient, c'est que, très +certainement, le journal adressait quelque compliment à la +dynastie régnante des Tsing. + +Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un +fauteuil, et, sans autre préambule: «Wang, dit-il, je viens te +demander un service. + +-- Dix mille services! répondit le philosophe, en laissant tomber +le journal officiel. Parle, parle, mon fils, sans crainte, et, +quels qu'ils soient, je te les rendrai! + +-- Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne +peut rendre qu'une fois. Après celui-là, Wang, je te tiendrai +quitte des neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et +j'ajoute que tu ne devras même pas attendre un remerciement de ma +part. + +-- Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te +comprendrait pas. De quoi s'agit-il? + +-- Wang, dit Kin-Fo, je suis ruiné. + +-- Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend +plutôt une bonne nouvelle qu'une mauvaise. + +-- La lettre que j'ai trouvée ici à notre retour de Canton, reprit +Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne était en +faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui +peuvent me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus +rien. + +-- Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce +n'est plus le riche Kin-Fo qui me parle? + +-- C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraie aucunement +d'ailleurs. + +-- Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je +n'aurai donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la +sagesse! jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans +passions, sans luttes! Tu vas vivre maintenant! L'avenir est +changé! Qu'importe! a dit Confucius, et le Talmud après lui, il +arrive toujours moins de malheurs qu'on ne craint! Nous allons +donc enfin gagner notre riz de chaque jour. Le Nun-Schum nous +l'apprend: «Dans la vie, il y a des hauts et des bas! La roue de +la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps est +variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir! Partons- +nous?» + +Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à +quitter la somptueuse habitation. + +Kin-Fo l'arrêta. + +«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais +j'ajoute que c'est parce que je suis décidé à ne point la +supporter. + +-- Ah! fit Wang, tu veux donc!... + +-- Mourir. + +-- Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est +décidé à en finir avec la vie n'en dit rien à personne. + +-- Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le +cédait pas à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort +me causât au moins une première et dernière émotion. Or, au moment +d'avaler un de ces grains d'opium que tu sais, mon coeur battait +si peu, que j'ai jeté le poison, et je suis venu te trouver! + +-- Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? répondit Wang en +souriant. + +-- Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives! + +-- Pourquoi? + +-- Pour me frapper de ta propre main!» + +A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit même pas. Mais +Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un éclair dans +ses yeux. L'ancien Taï-ping se réveillait-il? + +Cette besogne dont son élève allait le charger, ne trouverait-elle +pas en lui une hésitation? Dix-huit années auraient donc passé sur +sa tête sans étouffer les sanguinaires instincts de sa jeunesse! +Au fils de celui qui l'avait recueilli, il ne ferait pas même une +objection! Il accepterait, sans broncher, de le délivrer de cette +existence dont il ne voulait plus! Il ferait cela, lui, Wang, le +philosophe! + +Mais cet éclair s'éteignit presque aussitôt. Wang reprit sa +physionomie ordinaire de brave homme, un peu plus sérieuse peut- +être. + +Et alors, se rasseyant: «C'est là le service que tu me demandes? +dit-il. + +-- Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que +tu pourrais t'imaginer devoir à Tchoung-Héou et à son fils. + +-- Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe. + +-- D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu +entends bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année, -- +je dois avoir cessé de vivre! Il faut que je tombé frappé par toi, +soit par-devant, soit par-derrière, le jour, la nuit, n'importe +où, n'importe comment, debout, assis, couché, éveillé, endormi, +par le fer ou par le poison! Il faut qu'à chacune des quatre-vingt +mille minutes dont se composera ma vie pendant cinquante-cinq +jours encore, j'aie la pensée, et, je l'espère, la crainte, que +mon existence va brusquement finir! Il faut que j'aie devant moi +ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au moment où se +sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse m'écrier: +Enfin, j'ai donc vécu!» + +Kin-Fo, contre son habitude, avait parlé avec une certaine +animation. On remarquera aussi qu'il avait fixé à six jours avant +l'expiration de sa police la limite extrême de son existence. +C'était agir en homme prudent, car, faute du versement d'une +nouvelle prime, un retard eût fait déchoir ses ayants droit du +bénéfice de l'assurance. + +Le philosophe l'avait écouté gravement, jetant à la dérobée +quelque rapide regard sur le portrait du roi Taï-ping, qui ornait +sa chambre, portrait dont il devait hériter, -- ce qu'il ignorait +encore. + +«Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de +me frapper?» demanda Kin-Fo. + +Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en était pas à cela près! + +Il en avait vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les +bannières des Taï-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut, +cependant, épuiser toutes les objections avant de s'engager. + +«Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Maître t'avait +réservées d'atteindre l'extrême vieillesse! + +-- J'y renonce. + +-- Sans regrets? + +-- Sans regrets! répondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler à +quelque morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter! + +Riche, je ne le désirais pas. Pauvre, je le veux encore moins! + +-- Et la jeune veuve de Péking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe: +la fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux +coeurs fait cent années de printemps!... + +-- Contre trois cents années d'automne, d'été et d'hiver! répondit +Kin-Fo, en haussant les épaules. Non! Lé-ou, pauvre, serait +misérable avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune. + +-- Tu as fait cela? + +-- Oui, et toi-même, Wang, tu as cinquante mille dollars placés +sur ma tête. + +-- Ah! fit simplement le philosophe, tu as réponse à tout. + +-- A tout, même à une objection que tu ne m'as pas encore faite. + +-- Laquelle? + +-- Mais... le danger que tu pourrais courir, après ma mort, d'être +poursuivi pour assassinat. + +-- Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui +se laissent prendre! D'ailleurs, où serait le mérite de te rendre +ce dernier service, si je ne risquais rien! + +-- Non pas, Wang! je préfère te donner toute sécurité à cet égard. +Personne ne songera à t'inquiéter!» + +Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de +papier, et, d'une écriture nette, il traça les lignes suivantes: + +«C'est volontairement que je me suis donné la mort, par dégoût et +lassitude de la vie. + +«KIN-FO.» + +Et il remit le papier à Wang. + +Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut à voix +haute. Cela fait, il le plia soigneusement et le plaça dans un +carnet de notes qu'il portait toujours sur lui. + +Un second éclair avait allumé son regard. + +«Tout cela est sérieux de ta part? dit-il en regardant fixement +son élève. + +-- Très sérieux. + +-- Ce ne le sera pas moins de la mienne. + +-- J'ai ta parole? + +-- Tu l'as. + +-- Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vécu?... + +-- Je ne sais si tu auras vécu dans le sens où tu l'entends, +répondit gravement le philosophe, mais, à coup sûr, tu seras mort! + +-- Merci et adieu, Wang. + +-- Adieu, Kin-Fo.» + +Et, là-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du +philosophe. + + +IX +DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA +PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR + +«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J. +Bidulph aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de +surveiller le nouveau client de la Centenaire. + +-- Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute +une longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang- +Haï... + +-- Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à +se tuer, ajouta Fry. + +-- La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte... + +-- Que nous n'avons pu malheureusement franchir. + +-- Et ce matin? demanda William J. Bidulph. + +-- Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait... + +-- Comme le pont de Palikao», ajouta Fry. + +Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au +service de la Centenaire, ne formaient absolument qu'un être en +deux personnes. Impossible d'être plus complètement identifiés +l'un à l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les +phrases que celui- là commençait, et réciproquement. Même cerveau, +mêmes pensées, même coeur, même estomac, même manière d'agir en +tout. Quatre mains, quatre bras, quatre jambes à deux corps +fusionnés. En un mot, deux frères Siamois, dont un audacieux +chirurgien aurait tranché la suture. + +«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu +pénétrer dans la maison? + +-- Pas.... dit Craig. + +-- Encore, dit Fry. + +-- Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra +pourtant. Il s'agit pour la Centenaire, non seulement de gagner +une prime énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille +dollars! Donc, deux mois de surveillance et peut-être plus, si +notre nouveau client renouvelle sa police! + +-- Il a un domestique.... dit Craig. + +-- Que l'on pourrait peut-être avoir..., dit Fry. + +-- Pour apprendre tout ce qui se passe.... continua Craig. + +-- Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry. + +-- Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique. +Achetez-le. Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne +vous manqueront pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois +mille formules de civilités que comporte l'étiquette chinoise, +épuisez-les. Vous n'aurez point à regretter vos peines. + +-- Ce sera.... dit Craig. + +-- Fait», répondit Fry. + +Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de +se mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à +résister à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de +quelques verres de liqueurs américaines. + +Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à +savoir, ce qui se réduisait à ceci: Kin-Fo avait-il changé quoi +que ce soit à sa manière de vivre? + +Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet, +que les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le +rotin chatouillait moins souvent ses épaules. + +Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive? + +Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des +amateurs de ces outils meurtriers. + +Que mangeait-il à ses repas? + +Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la +fantaisiste cuisine des Célestials. + +A quelle heure se levait-il? + +Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs, +blanchissait l'horizon. + +Se couchait-il de bonne heure? + +A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le +faire, à la connaissance de Soun. + +Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie? + +Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non! + +Cependant depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût +aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent, +comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire. + +Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse dont il +aurait pu faire emploi? + +Il n'en devait plus-avoir, car, le matin même, on avait jeté par +son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, +qui devaient être de qualité malfaisante. + +En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à +alarmer l'agent principal de la Centenaire. Non! jamais le riche +Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la +situation, n'avait paru plus heureux de vivre. + +Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de +tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades, +car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne +dans sa propre maison. + +Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il +de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à +gagner dans la conversation de gens si aimables. + +Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire +tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire. +Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du +moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée +de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui +tomber un jour sur la tête. + +Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, +doute, et de là quelques battements du coeur, nouveaux pour lui. + +D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre +eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait +la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé +dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver -- ce n'était +pas son rôle -, et il ignorait même à quoi Wang passait son temps. +Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait +avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là, +curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt. + +Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les +jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se +faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils +causaient de choses et d'autres, peu d'ailleurs. Wang, plus +sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait +imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à +dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bonne humeur, +était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il était. +Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon +estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de +Chao-Chigne le laissait rêveur. + +En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le +premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser +desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin- +Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait +quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait +remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme +choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa +victime ne devait rien négliger. + +Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son +oeuvre. La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait +toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le +frapper dormant ou éveillé. + +Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et +l'atteignît au coeur. + +Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les +premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup +fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque +matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi. + +Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le +frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement +recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le +voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés, +s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais +quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorge, où les meurtres +s'exécutent quotidiennement avec une parfaite sécurité. Il errait +au milieu de ces rues étroites et sombres se heurtant aux ivrognes +de toutes nationalités: seul pendant ces dernières heures de la +nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de «Mantoou! +mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour prévenir les +fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux premiers +rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien +vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry, +qui le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours. + +Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par +s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait +pas de le reprendre bientôt. + +Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt +qu'il était un condamné à mort! + +Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion. +Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le +vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard +et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence +suspecte. + +Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le +poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer +qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas +rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté +aux yeux. + +«Ce sera pour aujourd'hui», se dit Kin-Fo. + +Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu. + +Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée... Le +philosophe ne parut pas. + +Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi +vivant qu'un homme bien constitué peut l'être. + +Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant. + +Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait +deux mois pour s'exécuter. + +«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo, je lui ai donné deux +fois trop de temps!» + +Et il pensait que l'ancien Taï-ping s'était quelque peu amolli +dans les délices de Shang-Haï. + +A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus +agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne +peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait +des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le +précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun, +et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser, +frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir +en état. + +«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le +fidèle domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!» + +Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié. + +Les 13, 14 et 15 mai se passèrent. Rien de nouveau. + +Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa +dette qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper? +Mais alors, il n'y aurait plus de surprise, et partant plus +d'émotion! + +Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de +Kin-Fo dans la matinée du 15 niai, au moment du «mao-che», c'est- +à-dire vers six heures du matin. + +La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore +sous l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le +souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner à ne +comparaître devant lui que lorsque la douze-centième lune se +lèverait sur l'horizon du Céleste Empire. Un siècle à vivre +encore, tout un siècle! + +Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que +tout conspirât contre lui. + +Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme +à l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin. + +«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te +servent de gages, animal! + +-- Mais, mon maître... + +-- Va-t'en, te dis-je! + +-- Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir +appris... + +-- Quoi? + +-- Que M. Wang... + +-- Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en +saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait? + +-- Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il +nous a donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le +pavillon de Longue Vie, et... + +-- Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna. Va, +Soun, va, mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout +qu'on exécute en tous points les ordres de Wang!» + +Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant: +«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la +folie généreuse!» + +Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait +le frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu +de mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il +n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe était imminente. + +Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne +semblait plus couler avec sa vitesse normale! + +Les aiguilles flânaient sur leur cadran de jade! + +Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous +l'horizon, et la nuit se fit peu à peu autour du yamen. + +Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus +sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait +fait pour les longs repos, et il attendit. + +Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son +esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait +pu vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore! + +Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait +dans sa période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie +pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le coeur, au moment +où ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre +Lé-ou misérable avec lui, jamais! + +La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et +pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme +suspendue, cette quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les +plus vives émotions. Il écoutait anxieusement. Ses regards +fouillaient l'ombre. Il tâchait de surprendre les moindres bruits. +Plus d'une fois, il crut entendre gémir la porte, poussée par une +main prudente. + +Sans doute Wang espérait le trouver endormi et le frapperait dans +son sommeil! + +Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait +et désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping. + +L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille. +Le jour se fit lentement. + +Soudain, la porte du salon s'ouvrit. + +Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde +que pendant sa vie tout entière!... + +Soun était devant lui, une lettre à la main. + +«Très pressée!» dit simplement Soun. + +Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui +portait le timbre de San Francisco, il en déchira l'enveloppe, il +la lut rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie. + +«Wang! Wang!» cria-t-il. + +En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en +ouvrait brusquement la porte. + +Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation, +et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le +yamen, il fut évident que Wang avait disparu sans laisser de +traces. + + +X +DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU +CLIENT DE LA «CENTENAIRE» + +«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à +l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie +d'assurances. + +L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur. + +«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il. + +-- Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de +paiements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours +après, on payait à guichets ouverts. + +L'affaire était faite. Les actions, dépréciées de quatre-vingts +pour cent, avaient été rachetées au plus bas par la Centrale +Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait +la faillite: -- «Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il d'un +air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette +lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument +ruiné... + +-- Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph. + +-- Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement +assassiné. + +-- Assassiné! + +-- Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui +vous eût coûté... + +-- Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque +tous les cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien +regretté, cher monsieur... + +-- Pour le montant de la somme?... + +-- Et les intérêts!» + +William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua +cordialement, à l'américaine. + +«Mais je ne comprends pas.... ajouta-t-il. + +-- Vous allez comprendre», répondit Kin-Fo. + +Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par +un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les +termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le +déchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunité. +Mais, chose très grave, la promesse faite serait accomplie, la +parole donnée serait tenue, nul doute à cet égard. + +«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal. + +-- Un ami, répondit Kin-Fo. + +-- Et alors, par amitié?... + +-- Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai +fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête. + +-- Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc +le sieur Wang? + +-- Lui-même. + +-- Un philosophe! jamais il ne consentira...» + +Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe est un ancien Taï-ping. +Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il +n'en faudrait pour ruiner la Centenaire, si tous ceux qu'il a +frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su +mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que +l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir, +qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite +fortune, il n'hésitera pas...» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout +cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait +peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme +un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était +perdre le philosophe. + +«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a +une chose très simple à faire! + +-- Laquelle? + +-- Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui +reprendre cette lettre compromettante qui... + +-- C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a +disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé. + +-- Hump!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait +l'état perplexe. + +Il regardait attentivement son client. + +«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez -plus aucune envie de +mourir? lui demanda-t-il. + +-- Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque +Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout +bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé +Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré. + +-- Et il expire?... + +-- Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la +Centenaire court des risques considérables. C'est donc à elle de +prendre ses mesures en conséquence. + +-- Et à retrouver le philosophe», répondit l'honorable William J. +Bidulph. + +L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière +le dos; puis: «Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à +tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais, +jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative +d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute +tentative de suicide! + +-- Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo. + +-- Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre +police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé +vos démarches, épié vos actions! + +-- Je n'ai point remarqué... + +-- Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de +vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs +agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang. + +-- Volontiers, répondit Kin-Fo. + +-- Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!» + +Et William J. Bidulph de crier: «Craig-Fry?» + +Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet +particulier. Ils avaient «filé» le client de la Centenaire jusqu'à +son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie. + +«Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de +sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux +client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le +philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!» + +Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation. +Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur +appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles. + +Maintenant, quel parti prendre? + +Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal; +ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de +telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry- +Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit +Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle +et de nul effet. + +«Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien +arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la +sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix. + +-- Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le +plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons! + +-- Mort ou.... dit Craig. + +-- Vif! répondit Fry. + +-- Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un +instant en danger par ma faute! + +-- Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre +client pendant soixante-dix sept jours encore. Jusqu'au 30 juin +prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.» + +Là-dessus, le client et l'agent principal de la Centenaire prirent +congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses +deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était +rentré dans le yamen. + +Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la +maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret. + +Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls! + +En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à +malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun! +Qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir! + +Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue +de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche +qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait +à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait +sa petite soeur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans +qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après +avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de +la rendre veuve. + +Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase; +elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait, +c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle. + +Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la +jeune veuve dans tout le Céleste Empire. + +En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de +Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse +opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre +et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni +le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, +ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent +amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux- +fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses +propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser +aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï. + +De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les +instants pour ses deux gardes du corps. + +Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, +et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche. +Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires +concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de +Shang-Haï. + +Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis +en campagne. Le philosophe était introuvable. + +Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient +les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur +client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils +voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se +mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des +oeufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés! + +Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas +l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la +Centenaire, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars! + +Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client +de lui restituer la prime versée et de déchirer la police +d'assurance. + +«Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et +vous en subirez les conséquences. + +-- Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce +qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez +jamais mieux gardé que par nous! + +-- Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo. + + +XI +DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE +L'EMPIRE DU MILIEU + +Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager +d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le +philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait +disparu sans laisser aucune trace! + +Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal +de la Centenaire. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était +pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en +l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles +fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans +cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt +de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à +retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée. +Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer +qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un +coup de foudre, et de le frapper au coeur d'une main rapide et +sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa +victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de +la Centenaire, pour y réclamer sa part du capital assuré. + +Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela +ne se pouvait. + +L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les +moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des +avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux +journaux étrangers des deux mondes. + +Le Tching-Pao, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en +chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus +en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la +note suivante: «Le sieur Wang, de Shang-Haï, est prié de +considérer comme non avenue la convention passée entre le sieur +Kin-Fo et lui, à la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo +n'ayant plus qu'un seul et unique désir, celui de mourir +centenaire.» Cet étrange avis fut bientôt suivi de cet autre, +beaucoup plus pratique à coup sûr: «Deux mille dollars ou treize +cents taëls à qui fera connaître à William J. Bidulph, agent +principal de la Centenaire à Shang-Haï, la résidence actuelle du +sieur Wang, de ladite ville.» Que le philosophe eût été courir le +monde pendant le délai de cinquante-cinq jours, qui lui était +donné pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le +penser. + +Il devait plutôt être caché dans les environs de Shang-Haï, de +manière à profiter de toutes les occasions; mais l'honorable +William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de +précautions. + +Plusieurs jours se passèrent. La situation ne se modifiait pas. +Or, il advint que ces avis, reproduits à profusion sous la forme +familière aux Américains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO! +KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention +publique et provoquèrent l'hilarité générale. + +On en rit jusqu'au fond des provinces les plus reculées du Céleste +Empire. + +«Où est Wang? + +-- Qui a vu Wang? + +-- Où demeure Wang? + +-- Que fait Wang? + +-- Wang! Wang! Wang!» criaient les petits Chinois dans les rues. + +Ces questions furent bientôt dans toutes les bouches. + +Et Kin-Fo, ce digne Célestial, «dont le vif désir était de devenir +centenaire», qui prétendait lutter de longévité avec ce célèbre +éléphant, dont le vingtième lustre s'accomplissait alors au Palais +des Écuries de Péking, ne pouvait tarder à être tout à fait à la +mode. + +«Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en âge? + +-- Comment se porte-t-il? + +-- Digère-t-il convenablement? + +--Le verra-t-on revêtir la robe jaune des vieillards?» + +Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins +civils ou militaires, les négociants à la Bourse, les marchands +dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des +places, les bateliers sur leurs villes flottantes! + +Ils sont très gais, très caustiques, les Chinois, et l'on +conviendra qu'il y avait matière à quelque gaieté. De là des +plaisanteries de tout genre, et même des caricatures qui +débordaient le mur de la vie privée. + +Kin-Fo, à son grand déplaisir, dut supporter les inconvénients de +cette célébrité singulière. On alla jusqu'à le chansonner sur +l'air de «Mantchiang-houng», le vent qui souffle dans les saules. +Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scène: Les +Cinq Veilles du Centenaire! Quel titre alléchant, et quel débit il +s'en fit à trois sapèques l'exemplaire! + +Si Kin-Fo se dépitait de tout ce bruit fait autour de son nom, +William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang +n'en demeurait pas moins caché à tous les yeux. + +Or, les choses allèrent si loin, que la position ne fut bientôt +plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? Un cortège de Chinois de +tout âge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les +quais, même à travers les territoires concessionnés, même à +travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de +la pire espèce se formait à la porte du yamen. + +Chaque matin, il était mis en demeure de paraître au balcon de sa +chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas +prématurément couché dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. +Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa santé avec +commentaires ironiques, comme s'il eût appartenu à la dynastie +régnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule. + +Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le très vexé Kin-Fo alla +trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connaître son +intention de partir immédiatement. Il en avait assez de Shang-Haï +et des Shanghaïens. + +«C'est peut-être courir plus de risques! lui fit observer très +justement l'agent principal. + +-- Peu m'importe! répondit Kin-Fo. Prenez vos précautions en +conséquence. + +-- Mais où irez-vous? + +-- Devant moi. + +-- Où vous arrêterez-vous? + +-- Nulle part! + +-- Et quand reviendrez-vous? + +-- Jamais. + +-- Et si j'ai des nouvelles de Wang? + +-- Au diable Wang! Ah! la sotte idée que j'ai eue de lui donner +cette absurde lettre!» + +Au fond, Kin-Fo se sentait, pris du plus furieux désir de +retrouver le philosophe. Que sa vie fût entre les mains d'un +autre, cette idée commençait à l'irriter profondément. + +Cela passait à l'état d'obsession. Attendre plus d'un mois encore +dans ces conditions, jamais il ne s'y résignerait! Le mouton +devenait enragé! + +«Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous +suivront partout où vous irez! + +-- Comme il vous plaira, répondit Kin-Fo, mais je vous préviens +qu'ils auront à courir. + +-- Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point +gens à épargner leurs jambes!» + +Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses +préparatifs de départ. + +Soun, à son grand ennui, -- il n'aimait pas les déplacements -- +devait accompagner son maître. Mais il ne hasarda pas une +observation, qui lui eût certainement coûté un bon bout de sa +queue. + +Quant à Fry-Craig, en véritables Américains, ils étaient toujours +prêts à partir, fût-ce pour aller au bout du monde. + +Ils ne firent qu'une seule question: «Où monsieur..., dit Craig. + +-- Va-t-il? ajouta Fry. + +-- A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!» + +Le même sourire parut simultanément sur les lèvres de Craig-Fry. +Enchantés tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire +davantage! Le temps de prendre congé de l'honorable William J. +Bidulph, et aussi, de revêtir un costume chinois qui attirât moins +l'attention sur leur personne, pendant ce voyage à travers le +Céleste Empire. + +Une heure après, Craig et Fry, le sac au côté, revolvers à la +ceinture, revenaient au yamen. + +A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient +discrètement le port de la concession américaine, et +s'embarquaient sur le bateau à vapeur qui fait le service de +Shang-Haï à Nan-King. + +Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un +steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la +route du fleuve Bleu jusqu'à l'ancienne capitale de la Chine +méridionale. + +Pendant cette courte traversée, Craig-Fry furent aux petits soins +pour leur précieux Kin-Fo, non sans avoir préalablement dévisagé +tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe -- quel +habitant des trois concessions n'eût connu cette bonne et +sympathique figure! -- et ils s'étaient assurés qu'il n'avait pu +les suivre à bord. Puis, cette précaution prise, que d'attentions +de tous les instants pour le client de la Centenaire, tâtant de la +main les pavois sur lesquels il s'appuyait, éprouvant du pied les +passerelles où il se tenait parfois, l'entraînant loin de la +chaufferie, dont les chaudières leur semblaient suspectes, +l'engageant à ne pas s'exposer au vent vif du soir, à ne point se +refroidir à l'air humide de la nuit, veillant à ce que les hublots +de sa cabine fussent hermétiquement fermés, rudoyant Soun, le +négligent valet, qui n'était jamais là lorsque son maître le +demandait, le remplaçant au besoin pour servir le thé et les +gâteaux de la première veille, enfin couchant à la porte de la +cabine de Kin-Fo, tout habillés, la ceinture de sauvetage aux +hanches, prêts à lui porter secours si, par explosion ou +collision, le steamboat venait à sombrer dans les profondes eaux +du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui eût +vaillamment mis à l'épreuve le dévouement sans bornes de Fry- +Craig. Le bateau à vapeur avait rapidement descendu le cours du +Wousung, débouqué dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rangé +l'île de Tsong-Ming, laissé en arrière les feux de Ou-Song et de +Langchan, remonté avec la marée à travers la province du Kiang- +Sou, et, le 22 au matin, débarqué ses passagers, sains et saufs, +sur le quai de l'ancienne cité impériale. + +Grâce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas +diminué d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu +fort mauvaise grâce à se plaindre. + +Ce n'était pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Haï, +s'était tout d'abord arrêté à Nan-King. Il pensait avoir quelques +chances d'y retrouver le philosophe. + +Wang, en effet, avait pu être attiré par ses souvenirs dans cette +malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rébellion des +Tchang-Mao. N'avait-elle pas été occupée et défendue par ce +modeste maître d'école, ce redoutable Rong-Siéou-Tsien, qui devint +l'empereur des Taï-ping et tint si longtemps en échec l'autorité +mantchoue? N'est-ce pas dans cette cité qu'il proclama l'ère +nouvelle de la «Grande Paix»? N'est-ce pas là qu'il s'empoisonna, +en 1864, pour ne pas se rendre vivant à ses ennemis? N'est-ce pas +de l'ancien palais des rois que s'échappa son jeune fils, dont les +Impériaux allaient bientôt faire tomber la tête? + +N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendiée que ses +ossements furent arrachés à la tombe et jetés en pâture aux plus +vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent +mille des anciens compagnons de Wang furent massacrés en trois +jours? + +Il était donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de +nostalgie depuis le changement apporté à son existence, se fût +réfugié dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels. De là, en +quelques heures, il pouvait revenir à Shang-Haï, prêt à frapper... + +Voilà pourquoi Kin-Fo s'était d'abord dirigé sur Nan-King, et +voulut s'arrêter à cette première étape de son voyage. S'il y +rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette +absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses +pérégrinations à travers le Céleste Empire, jusqu'au jour où, le +délai passé, il n'aurait plus rien à craindre de son ancien maître +et ami. + +Kin-Fo, accompagné de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit à un +hôtel, situé dans un de ces quartiers à demi dépeuplés, autour +desquels s'étendent comme un désert les trois quarts de l'ancienne +capitale. + +«Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo à ses +compagnons, et j'entends que mon véritable nom ne soit jamais +prononcé, sous quelque prétexte que ce soit. + +-- Ki..., fit Craig. + +-- Nan, acheva de dire Fry. + +-- Ki-Nan», répéta Soun. + +On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la +célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa +route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence +possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient +déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire +de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet, +ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans +leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après +tout, n'était-ce pas un million que la Centenaire avait confié à +leur garde? + +La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places, +les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est, +du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut +rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, +regardant beaucoup. + +Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que +fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées, +perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes +sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de +marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui +marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte +suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière +heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni +autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois +voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique +d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques +de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché +le sol. + +Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait +toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, +distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice, +il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne +déserte. + +Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit, +s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte. + +Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore. + +Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un +«tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong- +Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, +cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination +étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans +ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le +fondateur de la dynastie des Ming? + +Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres +gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces +fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue. + +Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion, +quelques signes qu'une main y avait gravés. Il s'approcha et lut +ces trois lettres W. K.-F. + +Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût +récemment passer là! + +Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha...Personne. + +Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à +l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient quitté Nan-King. + + +XII +DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT À +L'AVENTURE + +Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes +fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du +Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant, pas la veille +où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il +ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir +quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y +prendre de rapides repas. + + + +L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette +pour activer sa marche. + +Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est +point un mandarin que le ministre a chargé de quelque importante +et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des +beautés de la nature. Ce n'est point un lettré, un savant, que son +goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés dans +les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni +un étudiant qui se rend à la pagode des Examens pour y conquérir +ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la +campagne pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre +les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va accomplir +quelque voeu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire. + +C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos, +suivi de Soun, de plus en plus fatigué. C'est Kin-Fo, dans cette +bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à +la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la Centenaire, qui +ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation +et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il +est menacé. + +Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et +Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais. + +Les voyageurs avaient repris à Nan-King l'un de ces rapides +steamboats américains, vastes hôtels flottants, qui font le +service du fleuve Bleu. Soixante heures après, ils débarquaient à +Ran-Kéou, sans avoir même admiré ce rocher bizarre, le «Petit- +Orphelin», qui s'élève au milieu du courant du Yang-Tze-Kiang, et +dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le +sommet. + +A Ran-Kéou, située au confluent du fleuve Bleu et de son important +tributaire le Ran-Kiang, l'errant Kin-Fo ne s'était arrêté qu'une +demi-journée. Là, encore, se retrouvaient en ruines irréparables +les souvenirs des Taï-ping; mais, ni dans cette ville commerçante, +qui n'est, à vrai dire, qu'une annexe de la préfecture de Ran- +Yang-Fou, bâtie sur la rive droite de l'affluent, ni à Ou-Tchang- +Fou, capitale de cette province du Rou-Pé, élevée sur la rive +droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son +passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouvées +à Nan-King sur le tombeau du bonze couronné. + +Si Craig et Fry avaient jamais pu espérer que, de ce voyage en +Chine, ils emporteraient quelque aperçu des moeurs ou quelque +connaissance des villes, ils furent bientôt détrompés. Le temps +leur eût même manqué pour prendre des notes, et leurs impressions +auraient été réduites à quelques noms de cités et de bourgs ou à +quelques quantièmes de mois! Mais ils n'étaient ni curieux ni +bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon? + +Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'eût été qu'un +monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observèrent cette +double physionomie commune à la plupart des cités chinoises, +mortes au centre, mais vivantes à leurs faubourgs. A peine, à Ran- +Kéou, aperçurent-ils le quartier européen, aux rues larges et +rectangulaires, aux habitations élégantes, et la promenade +ombragée de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils +avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait +invisible. + +Le steamboat, grâce à la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang, +allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues +encore, jusqu'à Lao-Ro-Kéou. + +Kin-Fo n'était point homme à abandonner ce genre de locomotion, +qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au +point où le Ran-Kiang cesserait d'être navigable. Au-delà, il +aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demandé que +cette navigation durât pendant tout le cours du voyage. La +surveillance était plus facile à bord, les dangers moins +imminents. Plus tard, sur les routes peu sûres des provinces de la +Chine centrale, ce serait autre chose. + +Quant à Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne +marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son maître aux bons +offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'à dormir dans son coin, +après avoir déjeuné, dîné et soupé consciencieusement, et la +cuisine était bonne! + +Ce fut même une modification survenue dans l'alimentation du bord, +quelques jours après, qui, à tout autre que cet ignorant, eût +indiqué qu'un changement de latitude venait de s'opérer dans la +situation géographique des voyageurs. + +En effet, pendant les repas, le blé se substitua subitement au riz +sous la forme de pains sans levain, assez agréables au goût, quand +on les mangeait au sortir du four. + +Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il +manoeuvrait si habilement ses petits bâtonnets, lorsqu'il faisait +tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en +absorbait de telles quantités! Du riz et du thé, que faut-il de +plus à un véritable Fils du Ciel! + +Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc +d'entrer dans la région du blé. Là, le relief du pays s'accusa +davantage. A l'horizon se dessinèrent quelques montagnes, +couronnées de fortifications, élevées sous l'ancienne dynastie des +Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du +fleuve, firent place à des rives basses, élargissant son lit aux +dépens de sa profondeur. La préfecture de Guan-Lo-Fou apparut. + +Kin-Fo ne débarqua même pas, pendant les quelques heures que +nécessita la mise à bord du combustible devant les bâtiments de la +douane. Que serait-il allé faire en cette ville, qu'il lui était +indifférent de voir? Il n'avait qu'un désir, puisqu'il ne trouvait +plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondément encore dans +cette Chine centrale, où, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne +l'attraperait pas non plus. + +Après Guan-Lo-Fou, ce furent deux cités bâties en face l'une de +l'autre, la ville commerçante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, +et la préfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la +première, faubourg plein du mouvement de la population et de +l'agitation des affaires; la seconde, résidence des autorités et +plus morte que vivante. + +Et après Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un +angle brusque, resta encore navigable jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Mais, +faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin. + +Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernière étape, +les conditions du voyage durent être modifiées. Il fallait +abandonner les cours d'eau, «ces chemins qui marchent», et marcher +soi-même, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement +d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des déplorables +véhicules en usage dans le Céleste Empire. Infortuné Soun! La +série des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc +recommencer pour lui! + +Et, en effet, qui eût suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste +pérégrination, de province en province, de ville en ville, aurait +eu fort à faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle +voiture! une caisse durement fixée sur l'essieu de deux roues à +gros clous de fer, traînée par deux mules rétives, bâchée d'une +simple toile que transperçaient également les jets, la pluie et +les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait étendu dans +une chaise à mulets, sorte de guérite suspendue entre deux longs +bambous, et soumise à des mouvements de roulis et de tangage si +violents, qu'une barque en eût craqué dans toute sa membrure. + +Craig et Fry chevauchaient alors aux portières, comme des aides de +camp, sur deux ânes, plus roulants et plus tanguants encore que la +chaise. Quant à Soun, en ces occasions où la marche était +nécessairement un peu rapide, il allait à pied, grognant, +maugréant, se réconfortant plus qu'il ne convenait de fréquentes +lampées d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi éprouvait alors des +mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait +pas aux inégalités du sol! En un mot, la petite troupe n'eût pas +été plus secouée sur une mer houleuse. + +Ce fut à cheval -- de mauvais chevaux, on peut le croire -- que +Kin-Fo et ses compagnons firent leur entrée à Si-Gnan-Fou, +l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de +la dynastie des Tang faisaient autrefois leur résidence. + +Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en +traverser les interminables plaines, arides et nues, que de +fatigues à supporter et même de dangers! + +Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne +méridionale, projetait des rayons déjà insoutenables, et soulevait +la fine poussière de routes qui n'ont jamais connu le confort de +l'empierrage. De ces tourbillons jaunâtres, salissant l'air comme +une fumée malsaine, on ne sortait que gris de la tête aux pieds. + +C'était la contrée du «loess», formation géologique singulière, +spéciale au nord de la Chine, «qui n'est plus de la terre et qui +n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas +encore eu le temps de se solidifier». + +Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où +les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de +couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux +coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se +hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du +degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des +groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils +s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément +entre les couches du loess; mais la vue de Craig-Fry, le revolver +à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands +chemins. Cependant, les agents de la Centenaire éprouvèrent, en +mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du +moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât +sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le +résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui +recevait le coup. + +Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, -non moins bien armé, +ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que +jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer +pour la conserver». + +A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune +trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la +pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont +pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui +est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir +un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très +nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de +l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes», +renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu +là? + +Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette +ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie +centrale, le Tibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il la route du +nord. + +A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la +vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce +loess à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe +arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection +musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette, +Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, +cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro +et du Rouang-Ro. + +Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve jaune. Il descend directement +du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter +dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer +Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer +Noire n'est noire, Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans +doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, +mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses +terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité +actuelle du canal Impérial. + +A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit. +Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire, +habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares +Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise! +Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques +jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une +bonne chambre, une bonne table, un bon lit, -- ce qui n'eût point +déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun! + +Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de +sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom +d'emprunt, le véritable nom de son maître. + +Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait +l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à +quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le +célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong-Kouan! On voulait voir cet +homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir +centenaire»! + +L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, +n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement +des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à +pied! il remonta les berges du fleuve jaune, et il alla ainsi +jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement +dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques +heures de tranquillité. + +Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot. + +A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui +restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables! +Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille +clameurs saugrenues. + +Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? Puisque son maître +-- ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph -- comptait aller +et allait toujours devant lui! + +Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où +Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni +charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là +ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa +bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de +philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et +n'aurait dû s'en prendre, qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait +le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier +le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, +ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de +reste! + +Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur +sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux, +pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que +donne le travail accompli gaiement. + +Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des +ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas +précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence +de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah! +la leçon était complète! Il le croyait du moins!... Non! ami Kin- +Fo, elle ne l'était pas! + +Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes +les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais +un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, +circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait. + +C'était une brouette -- la brouette de Pascal -, et peut-être +inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de +l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants. + +Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand +diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au +milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue +centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé +en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur +peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages. + +Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme, +qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas. + +Il est donc placé, en arrière du voyageur, dont il ne gêne +aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais. + +Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de +l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui +coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse +une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser +la brouette, c'est lui qui est entraîné, -- souvent plus vite +qu'il ne le voudrait. + +Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit +place. Le vent était bon, la voile fut hissée. + +«Allons, Soun!» dit Kin-Fo. + +Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second +compartiment du coffre. + +«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas +de réplique. + +-- Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes +fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené. + +-- Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise! + +-- Allons, Soun! dirent Fry-Craig. + +-- Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de +queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne +point buter, ou sinon!...» + +L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en +forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa +la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains. +Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise +aidant, la petite troupe détala d'un léger trot. + +Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun, +passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry +consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur +vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. +La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue +centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de +l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se +maintenir en bonne direction. + +Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les +provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait +le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au +contraire, il voulait se reposer. + +Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les +berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine, +avant que le fleuve jaune eût repris son ancien lit, formait une +belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à +Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues. + +Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de +Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste +Empire. + +Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de +circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille +habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et +du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de +Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes +allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, +des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent +soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à +visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des +supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de +l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne +déjeuna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par +le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en +puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge -- +et pour cause -- au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la +province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil +de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei- +Tzé-Chao-Pao. + +Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant, +traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de +sel; ils dépassèrent les faubourgs; les concessions anglaise et +américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, +d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de +légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des +lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon, +l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée +de vingt- quatre lieues qui conduit à Péking, entre les arbres +d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils +arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant +toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début +du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et +n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne! + +On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans +sept jours! + +Où était Wang? + + +XIII +DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU +CENTENAIRE» + +«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la +brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne +sommes plus qu'à quarante lis de Péking, et mon intention est de +m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang +et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille +âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas +qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de +Chen-Si.» + +Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait +valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval +et il espérait bien que M. Kin-Fo... + +«Ki..., fit Craig. + +-- Nan!» ajouta Fry. + +... ne le détournerait plus de ses fonctions habituelles. Et +maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait +qu'une permission à M. Kin-Fo... + +«Ki.... fit Craig. + +-- Nan!» répéta Fry. + +... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins +sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé»! + +«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au +moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!» + +Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel +convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste +cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie +dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de +villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites +pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation +des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante. + +Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang- +Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement +une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se +loger assez confortablement. + +Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans +une chambre contiguë à celle de leur précieux client. + +Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin, qui lui +fut assigné, et on ne le revit plus. + +Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres, +déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de +faire. + +«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la Gazette +officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous +concerne. + +-- Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous +ce qu'est devenu Wang.» + +Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux +acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les +passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent +ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais. +Là, un numéro de la Gazette officielle fut acheté et lu avidement. + +Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize +cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la +résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï. + +«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu! + +-- Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig. + +-- Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry. + +-- Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo. + +-- Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé +pendant les derniers jours de la convention? + +-- Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les +changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable, +il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse. +Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé +que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore! + +-- Mais, le délai passé?... + +-- Je n'aurai plus rien à craindre. + +-- Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois +moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours. + +-- Quel est le premier? demanda Kin-Fo. + +-- C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans +votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré. + +-- Et le second? + +-- C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry, +afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou! + +-- Et le troisième? + +-- C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et +de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue. + +-- Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait +moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe! +S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, +c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou +l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son +mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté. + +-- Attendons!... Cependant!... dit Craig. + +-- Il me semble que.... ajouta Fry. + +-- Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me +conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, +qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre? + +-- Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille +dollars qu'il faudra payer à vos ayants droit! + +-- Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus +intéressé que vous dans l'affaire! + +-- Très juste! + +-- Très vrai! + +-- Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez +convenable, mais j'agirai à ma guise!» + +Il n'y avait point à répliquer. + +Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près +et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient +pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour +davantage. + +Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire. +Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal +qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement +d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et- +vient de la population. + +Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de +cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel +s'amarrent les sampans et les jonques du commerce. + +En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se +croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur +client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui +serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard. +Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines +conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues +fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment, +les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat. +Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si +le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces +depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à +dévisager les passants. + +Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire +dresser l'oreille. + +«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et +frappant des mains au milieu de la foule. + +Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet +accoutumé? + +Le héros malgré lui s'arrêta. + +Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart +de leurs corps. + +Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient. + +Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un +mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait +d'être prononcé, il attendit. + +Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour +d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce +public des rues. On criait, on battait des mains, on +l'applaudissait d'avance. + +Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant +auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées +d'enjolivements en couleurs; puis, d'une voix sonore: «Les Cinq +Veilles du Centenaire!» cria-t-il. + +C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire! + +Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin- +Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait +jamais entendu la complainte qui relatait ses faits et gestes. Il +lui plaisait de l'entendre! + +Le chanteur commença ainsi: «A la première veille, la lune éclaire +le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a +vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles +montrent leur petite langue verte! + +«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen. +Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à +souhait. Les voisins font son éloge.» + +Le chanteur changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque +strophe. On le couvrait d'applaudissements. + +Il continua: «A la troisième veille, la lune éclaire l'espace. +Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les +jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne! + +«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a +quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette +dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la +nuit! + +«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante. + +Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le +dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime +pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo, +sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!» + +Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa +complainte à trois sapèques l'exemplaire! + +Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue +monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à +travers les premiers rangs de la foule. + +Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et +tombèrent sur le sol... + +En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent +avec les siens. + +«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la +fois interrogative et exclamative. + +Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé, +mort peut-être! + +«Wang! cria-t-il. + +-- Wang!» répétèrent Craig-Fry. + +C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien +élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa +vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au +contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues! + +Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le coeur net de son +intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté +de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en +arrière. + +Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et +compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne +s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le +trouver là. + +Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable, +mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire +eût été sur ses talons. + +Ce fut une poursuite insensée. + +«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo. + +-- Riche! riche!» répétaient Fry-Craig. + +Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces +mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le +long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest. + +Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient +rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer. + +Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans +compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque +malfaiteur un homme qui détalait si bien. + +Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, +hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires! + +Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer +ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté +par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les +pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé, +avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la +découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle +sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de +sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance, +les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et, +l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce +monde. + +«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin- +Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course. + +-- Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig. + +-- Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait +la boule de neige en route. + +Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne +voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour +le plaisir de tourner la tête. + +Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui +longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait +le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais, +naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla. + +Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien +ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant, +il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance, +qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et +lui, tendait à diminuer. + +Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il +derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de +la route. + +«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo. + +-- Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry. + +-- Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe. + +Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et +contournaient le mur de la pagode. + +Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le +long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants, +il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée. + +Mais, là, il fût visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête +à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point +faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureur +de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance. + +Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de +temps, et d'un temps relativement court, quelques minutes au plus. + +Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où +la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao. + +Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu +leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li. +La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre +espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, +repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce +pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre +blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce +fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans +leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons +européens. + +Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur +ses statues écornées, était libre alors. + +Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les +autres, par un suprême effort, se rapprochèrent. + +Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent +seulement. + +Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles, +qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le +rejoindre, le saisir, le filer au besoin... On s'expliquerait +ensuite. + +Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un +entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à +face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour +lui échapper. + +En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se +précipita dans le Peï-ho. + +Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!» + +Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t- +il en se jetant dans le fleuve. + +-- Craig? dit Fry. + +-- Fry? dit Craig. + +-- Deux cent mille dollars à l'eau!» + +Et tous deux, franchissant la balustrade, se précipitèrent au +secours du ruineux client de la Centenaire. + +Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une +grappe de clowns à l'exercice du tremplin. + +Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les +autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Péï-ho, +Wang ne put être, retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute, +l'infortuné philosophe était allé en dérive. + +Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve, +qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison, +s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le +dire. + +Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien +séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son +sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route +de Péking. + + +XIV +OÙ LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE +SEULE + +Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la +Chine, est divisé en neuf départements. + +Un de ces départements à pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire +«la ville du premier ordre obéissant au ciel». + +Cette ville, c'est Péking. + +Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie +de six mille hectares, d'un périmètre mètre de huit lieues, dont +les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle, +telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait +une si curieuse description vers la fin du XIIIe siècle, telle est +la capitale du Céleste Empire. + +En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par +un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un +parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré +presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres +villes: la ville jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville +Rouge ou ville Interdite. + +Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux +millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême +misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des +Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille +Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de +Tibétains, qui composent la population flottante. + +Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un +bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la +crédence par la cité tartare. + +Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à +cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de +deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes, +entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et +aboutissent à quatre énormes bastions d'angle, dont la plate-forme +porte des corps de garde. + +L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé. + +Au centre de la cité tartare, la ville jaune, d'une superficie de +six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme +une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point +culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu», +que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une +pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une +presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le +Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode +impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de +tuiles bleu lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la +dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des +Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur +de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des +Dragons, le monastère du «Repos Éternel», etc. + +Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville +Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée +d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va +sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première +de ces trois cités est principalement habitée par une population +de même race. + +Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie +inférieure du bahut, dans la ville annexe. + +On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs +en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de +jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté», +qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là +s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité +sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et +Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la +«Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux +banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se +voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la +«Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée, par le +trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand +conseil de l'Empire, que préside le prince Kong, ministre des +Affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le +pavillon des «Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par +an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine- +Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de +Confucius; la Bibliothèque impériale; le bureau des +Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches +de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les +ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour; +le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des +affaires de famille; le palais de l'«Élément Terrestre supérieur», +où fut installée la jeune impératrice; le palais de la +«Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est +malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur; +le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été +réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le +Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de +la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames +de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière +appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les +palais de la «Purification et du jeûne»; le palais de la «Pureté +de jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu +protecteur de la ville»; un temple d'architecture tibétaine; le +magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong- +Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille +dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à +quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale, +sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière +Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité jaune, où, le 19 +juin 1873, furent admis en présence de l'empereur les cinq +ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et +de Prusse. + +Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération +d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux? +Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait +offrir une telle nomenclature? + +Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou- +Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en +1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins +d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de +la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!» + +Autour de la ville jaune, c'est la ville Tartare. Là sont +installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital +des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du +Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent +plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la +Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de +Confucius, le couvent des Mille-Lamas, le temple de Fa-qua, +l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des +jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens +littéraires. Là s'élèvent les arcs de triomphe de l'Ouest et de +l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées +de nelumbos, de nymphoeas bleus, et qui viennent du palais d'Été +alimenter le canal de la ville jaune. Là se voient des palais où +résident des princes du sang, les ministres des Finances, des +Rites, de la Guerre, des Travaux publics, des Relations +extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, +l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu des +rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour +la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles +s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux +arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens +errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des +palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du +fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots, +des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie +indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues +envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues +coupées de flaques d'eau, où l'on s'enfonce jusqu'à mi-jambe, il +n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie». + +Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est +Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en +distingue, cependant, en quelques-uns. + +Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du +Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les +temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la +Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, +les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les +marchés, les théâtres, etc. + +Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une +importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de +Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il +est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la +première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à +la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, +et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande- +Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo. + +On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre +qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une +seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune +ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» fût de retour +près d'elle. + +Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les +heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus +donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne +voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire. +Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans +réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude, +lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore +arrivée. + +Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas +quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, +inquiète. La désagréable Nan n'était pas, pour charmer sa +solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que +jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune. + +Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le +moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le +compte lui en semblait bien long! + +Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la +doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans +environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et +les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui +compte le plus grand nombre de fidèles -- près de trois cents +millions -- à la surface du globe. + +Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour +ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et, +l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune. + +Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la +voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti- Miao, consacré à la +déesse Koanine. Là elle faisait des voeux pour son ami, et brûlait +des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du +temple. + +Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse +Koanine, et de lui adresser des voeux plus ardents encore. + +Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait +celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience. + +Lé-ou appela donc la «vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller +chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue. + +Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit +pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu. + +Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, +regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus +entendre la lointaine voix de l'absent. + +«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé +de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son +retour!» + +Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau +phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que +son coeur lui put inspirer. + +Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue. + +La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester +chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la +«vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la +chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao. + +Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner +l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue +jusqu'à la porte de Tien. + +Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les +affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement +était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus +populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de +marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de +foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des +orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne +aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu +respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur +note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande +pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut- +être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le +yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant +venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer +l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était +agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et +que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à +glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même +fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués +ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin, +un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les +deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal +bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois, +sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique; +puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le +joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits +fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant +sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes +sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits +par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui +fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs. + +La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant +plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y +arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui +défend la porte, près du temple de la déesse Koanine. + +Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla +d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse. +Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom +de «moulin à prières». + +C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à +leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées. + +Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et +surtout le prix des dévotions. + +Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à +subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit +la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de +rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son coeur. Sans +doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la +prière fût efficace. + +«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste. + +Et la jeune femme de dévider plus vite! + +Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que +les voeux de la postulante seraient exaucés. + +Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse +Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre +le chemin de la maison. + +Mais, au moment d'entrer dans la Grande Avenue, les porteurs +durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement +écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les +rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde +des tipaos. + +Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait +bruyamment. + +C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation +de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant +lequel la porte centrale allait s'ouvrir. + +Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs, +suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant +un bâton en bandoulière. + +Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol +jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur +comme le phénix est l'emblème de l'impératrice. + +Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut +ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de +rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des +princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de +soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial +véhicule. + +Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de +l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong. + +Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de +rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien, +à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent +reprendre leurs affaires. + +La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle, +après une absence de deux heures. + +Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la +jeune femme! + +Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse, +attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo, +suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait! + +«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux! + +-- Chère petite soeur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez +pas de mon retour!...» + +Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna +dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret +confident de ses peines! + +«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher coeur +brodé de fleurs de soie!» dit-elle. + +Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en +mouvement. + +Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la +tendre Lé-ou disait quelques heures auparavant: «Reviens, petit +frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos coeurs ne soient +plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la +Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour...» L'appareil se +tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit, mais +d'une voix criarde, cette fois: «Ce n'est pas assez d'une +maîtresse, il faut encore avoir un maître dans la maison! Que le +prince Ien les étrangle tous deux!» Cette seconde voix n'était que +trop reconnaissable. C'était celle de Nan. La désagréable «vieille +mère» avait continué de parler après le départ de Lé-ou, tandis +que l'appareil fonctionnait encore, et enregistrait, sans qu'elle +s'en doutât, ses imprudentes paroles! + +Servantes et valets, défiez-vous des phonographes! + +Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la +porte, on n'attendit même pas les derniers jours de la septième +lune! + + +XV +QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU +LECTEUR + +Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï, +avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait +le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais +l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable. +Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait +donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de +juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence! + +La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par +quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une +première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la +faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse. + +Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir +quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été +le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo. + +«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage! + +-- Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, +ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans. + +-- Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait +juré de le faire! + +-- Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être +n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas +accomplir cette affreuse promesse!» + +Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait +voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat! +A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y +avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne +s'effacerait jamais. + +Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de +Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis +ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la +gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était +faite. + +Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien +chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30 +juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin- +Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que +Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. +Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une +main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant +qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, +l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison +d'être. + +Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si +leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la +Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous +les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son +mariage, et ils acceptèrent. + +«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est +quelquefois un suicide! + +-- On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un +sourire aimable. + +Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de +l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable. + +Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle +et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du +mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang, +deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre +de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques +et morales exigées pour remplir dignement ces importantes +fonctions. + +Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage, +n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours. +Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune +femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï. + +Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il +avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du +Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près +du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et +chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par +habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui +concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant, +mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en +présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le +rendait quelque peu prudent. + +Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis +de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part, +il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la +capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces +grandes circonstances. + +Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois, +l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis, +d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son +existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit +être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe +avait raison! + +Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de +sa doctrine! + +Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne +consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était +heureuse du moment que son ami était près d'elle. + +Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches +magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques? +Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la +célèbre Pan-Hoei-Pan: + +«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie! + +«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle +porte le nom et une attention continuelle sur elle-même. + +«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un +simple écho. + +«L'époux est le ciel de l'épouse.» + +Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo +voulait splendide, avançaient. + +Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau +d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de +Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures, +fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles, +oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de +soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé, +bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes +les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient +dans le boudoir de Lé-ou. + +En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, +elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les +parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères, +elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si +son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont +ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei- +jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu +à cet égard. + +La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari. + +Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle +arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on +remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa +fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas, +il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition +d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille. + +Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il +connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne. +Cela simplifiait beaucoup les choses. + +Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt. + +Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait +illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui +représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout +sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va +quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, +sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil, +«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme +une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui +succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen. + +Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux +absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on +avait dû tenir compte. + +Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée. +Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une +parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de +l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage +ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices. + +La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à +l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait +être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il +n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un +prêtre, bonze, lama ou autre. + +A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui +rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses +amis au seuil de son appartement. + +Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été +invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères +microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement +monsieur... et le prie plus humblement encore... d'assister à +l'humble cérémonie...» etc. + +Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du +magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se +réuniraient à une table spécialement servie pour elles. + +Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis, +c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel +le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils +appartenaient aux trois premiers ordres. + +D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu +opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires +civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un +Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en +robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant +cortège. + +Kin-Fo -- ainsi le voulait la politesse -- les attendait à +l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les +conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux +fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que +leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait +par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur +«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin, +un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête +n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son +attitude. + +Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, +ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client. + +Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par +impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les +eaux du fleuve?... S'il venait se mêler à ces groupes +d'invités?... La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de +juin -- l'heure extrême -- n'avait pas sonné encore! La main du +Taï-ping n'était pas désarmée! + +Si, au dernier moment?... + +Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible. +Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils +soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent +aucune figure suspecte. + +Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha- +Coua, et prenait place dans un palanquin fermé. + +Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que +tout fiancé a droit de revêtir -- par honneur pour cette +institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en +grande estime -- Lé-ou s'était conformée aux règlements de la +haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une +admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se +dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui +semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait +son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur +goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin- +Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore, +lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt +ouvrir. + +Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la +Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il +eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu +d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants +s'arrêtassent pour le voir passer. + +Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant +en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine +de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments +de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du +palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de +lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée +aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait +l'étiquette, devaient être ceux de son époux. + +Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de +populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à +l'hôtel du «Bonheur Céleste». + +Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait +l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte. + +Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait +dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois +le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future +ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour, +en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes +de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments +aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes +pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui +resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après +l'autre. L'union serait consacrée. + +Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de +cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et +tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit +légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent +respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine. + +Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel, +un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent +dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images +multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage. +Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur +queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste. +Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur +éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or. + +Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de +Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs +d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit +reprenait après quelques instants. + +Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où +le cortège s'était arrêté. + +Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme +entrât dans l'hôtel. + +Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation +singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se +rapprochant. + +«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo. + +Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment +accélérait les battements de son coeur. + +Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un +héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos. + +Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots, +auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice +douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris. +C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un +geste de colère! + +Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve +du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi, +interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de +donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales, +interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de +procéder à la célébration des mariages! + +Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de +son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la +main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui +s'efforçait de cacher sa vive émotion. + +Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de +l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les +tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé +Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de +condoléance. + +C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux +décret d'interdiction! + +Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo. +Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les +leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître! + +Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement +désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait +maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être +prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait +compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa +jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une +nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!... + +Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une +lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant. + +Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put +retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle +contenait: + +«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, +j'aurai cessé de vivre! + +«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; +mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout. + +«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta +lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour +accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui +reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai +délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!... + +«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu! + +«WANG!» + + +XVI +DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE +PLUS BELLE + +Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave +mille fois qu'elle ne l'avait jamais été! + +Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté +se paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève! +Ainsi Wang ne savait rien du changement survenu dans la fortune de +Kin-Fo, puisque sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait +chargé un autre de tenir sa promesse, et quel autre! un Taï-ping +redoutable entre tous, qui, lui, n'éprouverait aucun scrupule à +accomplir un simple meurtre, dont on ne pourrait même le rendre +responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui assurait-elle pas +l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de cinquante +mille dollars! + +«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un +premier mouvement de colère. + +Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang. + +«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 +juin comme extrême date? + +-- Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du +jour de ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui +plaira, sans être limité par le temps! + +-- Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai. + +-- Pourquoi?... + +-- Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la +police et ne lui échappe pas!» + +L'argument était sans réplique. + +«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre +une heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des +cinquante mille dollars garantis à ce Lao-Shen! + +-- Juste, dit Craig. + +-- Vrai! ajouta Fry. + +-- Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï- +ping! Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!» + +En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et +venait. Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, +le mettaient dans un état de surexcitation peu ordinaire. + +«Je pars! dit-il! je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à +vous, messieurs, faites ce qu'il vous conviendra. + +-- Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la Centenaire +sont plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans +ces circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous +quitterons pas!» + +Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il +s'agissait de savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et +en quel endroit précis il résidait. Or, sa notoriété était telle, +que cela ne fut pas difficile. + +En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement +insurrectionnel des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la +Chine, au-delà de la Grande Muraille, vers la partie voisine du +golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une annexe du golfe de Pé-Tché- +Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas encore traité avec +lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres chefs de +rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins opérer +tranquillement sur ces territoires situés au-delà des frontières +chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le +métier d'écumeur de grands chemins! + +Ah! Wang avait bien choisi l'homme qu'il fallait! Celui-là serait +sans scrupules et un coup de poignard de plus ou de moins n'était +pas pour inquiéter sa conscience! + +Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets +renseignements sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été +signalé dernièrement aux environs de Fou-Ning, petit port sur le +golfe de Léao-Tong. C'est donc là qu'ils résolurent de se rendre +sans plus tarder. + +Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer. +Ses angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux. +Elle voulut dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au- +devant d'un inévitable danger? Ne valait-il pas mieux attendre, +s'éloigner, quitter le Céleste Empire, au besoin, se réfugier dans +quelque partie du monde où ce farouche Lao-Shen ne pourrait +l'atteindre? + +Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous +cette incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa +mort vaudrait une fortune il n'en pourrait supporter la +perspective! Non! Il fallait en finir une fois pour toutes, Kin-Fo +et ses fidèles acolytes partiraient le jour même, ils arriveraient +jusqu'au Taï-ping, ils rachèteraient à prix d'or la déplorable +lettre, et ils seraient de retour à Péking avant même que le +décret d'interdiction eût été levé. + +«Chère petite soeur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter, +maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours! +S'il était fait, quelle situation pour vous! + +-- S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir +de vous suivre, et je vous suivrais! + +-- Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous +exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...» + +Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, +qui voulait le retenir. + +Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la +malchance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking +et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure. + +Ce qui avait été décidé, le voici: Le voyage par terre, à travers +une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses. + +S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord +de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce +parcours de cent soixante lis, il aurait bien fallu les affronter. +Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se +trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait +temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses +compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient. + +Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? + +C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez +les agents maritimes de Tong-Tchéou. + +En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise +fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou- +Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho. + +Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, +descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en +question, il n'y avait pas autre chose à faire. + +Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs, +et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de +sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux +insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait +toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans +avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les +risques. Or, une catastrophe, pouvait arriver. Il fallait tout +prévoir, et, en effet, tout fut prévu. + +Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient +sur le Peï-tang, et descendaient le cours du Peï-ho. Les +sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est +précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou +à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par +conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le +mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus +important que celui de la grande route, qui court presque +parallèlement à lui. + +Le Peï-tang descendait rapidement entre les balises du chenal, +battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de +son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La +haute tour d'une pagode au-delà de Tong-Tchéou fut bientôt +dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque. + +A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait, +ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux +agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des +vergers et des haies vives. + +Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane- +Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir. + +Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il +fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du +fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de +navires dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes +clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la +retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun +souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un +embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux +maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin. + +Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus +sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, +ce ne serait vraiment pas dire assez. + +Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un +accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais +bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui +le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on +aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était +pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment +l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin +dans chaque passager du Peï-tang! Ils ne mangeaient plus, ils ne +dormaient plus, ils ne vivaient plus! + +Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun, +pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La +seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au coeur. Il +pâlissait à mesure que le Peï-tang se rapprochait du golfe de Pé- +Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et, +cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune +secousse au steamboat. + +Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes +lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de +tangage plus vifs et plus fréquents! + +«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig. + +-- Jamais! + +-- Cela ne va pas? lui demanda Fry. + +-- Non! + +-- Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig. + +-- La tête?... + +-- Et à ne pas ouvrir la bouche.... ajouta Fry.. + +-- La bouche?...» + +Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux +ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non +sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard +mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu +ridicule, du mal de mer. + +Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le +fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge +surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous +un léger ressac. Au-delà s'étendaient de vastes champs de sorgho, +de maïs, de blé, de millet. + +Ainsi que dans toute la Chine -- une mère de famille qui a tant de +millions d'enfants à nourrir -- il n'y avait pas une portion +cultivable de terrain qui fût négligée. + +Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, +sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à +profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se +dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux +pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les +berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des +cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de +pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et +rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un +anneau qui leur étranglait à demi le cou. + +Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des +pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait +lever du milieu des hautes herbes. + +Si la grande route au long du fleuve, se montrait maintenant +déserte, le mouvement maritime du Péï-ho ne diminuait pas. Que de +bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques +de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une +courbe très concave de l'avant à l'arrière, manoeuvrées par un +double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme; +jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que +tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue +de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de +commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des +plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas +d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de +voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les +heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à +perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, qui +remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de +nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes +femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur +nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois, +véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés +d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque +forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout +entière! + +Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte +qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du +fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours +à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à +celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de +juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession +de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin +uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons» +de sel, recueilli dans les salines avoisinantes. + +Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho, +«triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, +tout poussière et tout cendre». + +Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le Peï-tang +arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve. + +En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et +du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo- +française, en 186o. Là s'était faite la glorieuse attaque du +général Collineau, le 24 août de la même année; là, les +canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une +étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de +concession française; là, se voit encore le monument funéraire +sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans +ces combats mémorables. + +Le Peï-tang ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers +durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante +déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins +laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin. + +Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour +même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre. +Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après, +ils étaient à bord de la Sam-Yep. + + +XVII +DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS +COMPROMISE + +Huit jours auparavant, un navire américain était, venu mouiller au +port de Takou. Frété par la sixième compagnie chîno-californienne, +il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est +installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San Francisco. + +C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour +du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de +reposer dans la terre natale. + +Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur +l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent +cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués +à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord. + +Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du +navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin, +celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning. + +C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris +passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute +d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils +durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une +traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette +époque de l'année. + +La Sam-Yep était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents +tonneaux. + +Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds +seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du +Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du +quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près, +parait-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une +toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de +lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous, +système très préconisé en Chine, dont l'effet parait assez +contestable. + +Quoi qu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les +mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par +une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine +américain, apporter à San Francisco une cargaison de thé et de +porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien +tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point, +que les Chinois font des marins excellents. + +La Sam-Yep, de construction moderne, presque droite de l'avant à +l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques +européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus, +calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche, +qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la +faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre, +fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier, +d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se +manoeuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un +éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de +misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était +cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour +les besoins du petit cabotage. + +Certes, personne, à voir la Sam-Yep, n'eût deviné que ses +affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme +corbillard. + +En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux +pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la +cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses +vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se +balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue +s'ouvrait un gros oeil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de +quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise +déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois. + +Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules +luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons +solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates! +Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après +tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la Sam-Yep, -- un +rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres +satisfaits! + +Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à +naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. +Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui +n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans +doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient +pas eu le choix. + +Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque, +suffisaient aux manoeuvres très simples de la voilure. La +boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais +les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est +bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, +qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du +golfe. + +Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, +était la démonstration vivante de cet insoluble problème du +mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en +gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa +langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents +blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les +injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes, +et manoeuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts. +Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était +pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de +verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures, +quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants +pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, +emboîtés dans la cale! + +Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le +rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant. + +Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un +minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent +rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer +qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de +toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque +à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été +le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les +dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs +quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui- +même. + +Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine +et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise. + +Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni +comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans +le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer! +Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si +la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage! + +Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans +aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne +pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, +il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse +difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que +faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. +De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait +débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était +donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux +toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante +mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à +Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui +n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût +la longanimité du gouvernement à son égard. + +Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire +que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans +ses projets d'avenir! + +Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun? + +Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, +payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché- +Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, +et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son +coeur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments +stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel +vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix +mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur +mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne +pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze! +Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie +et les entrailles! Ai ai ya! + +Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep +longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, +qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à +l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les +armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan- +Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé. + +Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement +maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas +à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le +petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les +eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large +l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de +mer. + +Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont +la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés +d'un ou deux petits canons. + +A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci +répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux +pirates! + +-- Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria +Craig, non sans quelque surprise. + +-- Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens +ne manquent pas dans les mers de Chine!» + +Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses +dents éclatantes. + +«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry. + +-- N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent +haut, quand on les approche de trop près! + +-- Sont-elles chargées? demanda Craig. + +-- Ordinairement. + +-- Et maintenant?... + +-- Non. + +-- Pourquoi? demanda Fry. + +-- Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement +le capitaine Yin. + +-- Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu +satisfaits de la réponse. + +-- A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une +cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est +bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, +avec son chargement!... + +-- Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre +jonque vaut ou non la peine d'être attaquée? + +-- Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit +le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules. + +-- Mais oui, dit Fry. + +-- Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord! + +-- Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières +pour ne point désirer leur visite! + +-- Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les +pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à +notre jonque! + +-- Et pourquoi? + +-- Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature +de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.» + +Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise +déployait à mi-mât de la jonque. + +«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se +dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils! + +-- Ils peuvent croire que vous naviguer sous pavillon de deuil, +par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier... + +-- S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, +et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils +seront venus!» + +Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement +l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de +trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux +«braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le +coup. Quoi qu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et +espérer que la traversée s'accomplirait heureusement. + +D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les +chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été +sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine +pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques +gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de +vin, jetée pardessus le bord, avaient complété ce sacrifice +propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque +Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin? + +On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités +n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit +que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, +un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le +faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée +par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas +senti qu'il se préparait quelque «coup de chien». + +Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à +doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord- +est. Au-delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure +très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans +trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre +heures les atterrages de Fou-Ning. + +Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans +quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun. +Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans +trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la +lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même +où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa +police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il +n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains +de l'honorable William J. Bidulph. + +Et alors: «All.... dit Fry. + +-- Right!» ajouta Craig. + +Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe +de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant +par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest. + +Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu +constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à +cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction +de l'air présageait un typhon peu éloigné, dont le mouvement +allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le +capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington +et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction +et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire +moins dangereuse hors du centre d'attraction de la tempête +tournante. + +Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il +ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié +un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de +toute éventualité? + +Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il +le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manoeuvra comme +l'aurait pu faire un capitaine européen Ce typhon n'était qu'un +petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de +rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent +kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, +circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque +s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle +elle se fût immanquablement perdue en peu de temps. + +A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum +d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage, +manoeuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il +avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la +barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme +une mauve. + +Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au +bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, +déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs +haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans +cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration +gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. +Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de +la série d'émotions que lui réservait la malchance, acharnée +contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans +tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il +n'était plus de ces heureux- là! + +Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en +raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie +valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à +se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents +consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur +devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin, +minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà +ce que pensaient Fry-Craig! + +Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition, +ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on +s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps +du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre! +Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et +l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu +le mal de mer! + +Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un +faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur le +pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle +pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans +une direction constante, au milieu de lames fouettées par le +tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer +la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre. + +Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans +avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique, +qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace +de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était +comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté. + +Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à +sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone +tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à +s'apaiser autour de ce petit lac central. + +Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché +quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue. + +Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel, +l'entouraient de toutes parts. + + +XVIII +OÙ CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA +«SAM-YEP» + +«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril +fut passé. + +-- Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la +figure était redevenue joviale. + +-- Dans le golfe de Pé-Tché-Li? + +-- Peut-être. + +-- Ou dans le golfe de Léao-Tong? + +-- Cela est possible. + +-- Mais où aborderons-nous? + +-- Où le vent nous poussera! + +-- Et quand? + +-- Il m'est impossible de le dire. + +-- Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine, +reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à +la mode dans l'Empire du Milieu. + +-- Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!» + +Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles. + +«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo. + +-- Ni à pleurer», répliqua le capitaine. + +La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il +était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam- +Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il +relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les +trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées échappant +presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le +jouet de l'ouragan. + +Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine +avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire +avec moins de jovialité. + +Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le +golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam- +Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre +devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de +distance, voilà tout. + +Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens +du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manoeuvre +eût été possible en ce moment. + +Elle ne l'était pas. + +En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les +couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans +rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle, +simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La +jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne +la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le +ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait +maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces +calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation. + +«Très bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés +au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la +terre!» + +Puis, s'adressant au capitaine: «Que peut durer ce calme? demanda- +t-il. + +-- Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? +répondit le capitaine. + +-- Des heures ou des jours? + +-- Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de +parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur. + +-- Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je +puis attendre des semaines! + +-- Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à +la remorque! + +-- Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le +premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord! + +-- Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous +donne deux bons conseils? + +-- Donnez! + +-- Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais +le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le +pont. + +-- Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine +exaspérait autant que le calme de la mer. + +-- Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la +cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il +vient.» + +Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le +capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de +l'équipage étendus sur le pont. + +Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à +l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de +l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne +immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les +épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la +parole à Fry-Craig. + +Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et, +suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils +avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, +mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de +s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces +retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur? + +En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en +sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la +main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils +demander de mieux? + +En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée +approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping +se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient +pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces +Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille +dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il +ne vaudrait plus une sapèque! + +Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon +appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils +mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de +bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le +même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la +santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même +demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on +peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de +naissance. + +Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines! + +La journée s'écoula sans incidents, sans accidents. + +Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel. +Rien qui fit prévoir un changement dans l'état météorologique. Les +eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac. + +Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, +titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eût +jamais moins bu que pendant ces derniers jours. + +Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis +verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune. + +Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur +habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle +aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute +la gamme des couleurs du spectre solaire. + +Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans +oser regarder au-delà des bastingages de la Sam-Yep. + +«Arrivés?... demanda-t-il. + +-- Non, répondit Fry. + +-- Arrivons?... + +-- Non, répondit Craig. + +-- Ai ai ya!» fit Soun. + +Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla +s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs, +qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien. + +Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du +pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale. + +Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite +fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées +pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque. + +Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés +plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité +les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire. + +Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait +accès. + +Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb +même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale +restait dans une obscurité profonde. + +Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres, +et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de +la Sam-Yep. + +La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la +plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. +Elle demeurait donc libre de bout en bout; entièrement réservée au +chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient +au logement de l'équipage. + +De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un +cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à +destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni +se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en +aucune façon la sécurité de la Jonque. + +Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières, +permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en +pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une +obscurité relative. + +Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée, +s'engagèrent à travers cette coursive. + +Ils regardaient, non sans quelque curiosité. + +Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, +les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les +nécessités de la vie avaient entraînés au-delà du Pacifique, ceux- +là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la +Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés +misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays +natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux, +ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres +simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et +peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou +pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire +en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen- +Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de +confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait +expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au +milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la +sépulture définitive. + +«Bien compris! dit Fry. + +-- Bien tenu!» répondit Craig. + +Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et +des docks d'un consignataire de San Francisco ou de New York! + +Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans +la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la +coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière. + +Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont, +lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention. + +«Quelque rat! dit Craig. + +-- Quelque rat!» répondit Fry. + +Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de +riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire! + +Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur +d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure +des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait +être qu'un grattement de griffes ou d'ongles? + +«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry. + +Le bruit ne cessa pas. + +Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur +respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à +l'intérieur de l'un des cercueils. + +«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois +en léthargie? ... dit Craig. + +-- Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?» +répondit Fry. + +Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et +constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait +dans l'intérieur. + +«Diable! dit Craig. + +-- Diable!» dit Fry. + +La même idée leur était naturellement venue à tous deux que +quelque prochain danger menaçait leur client. + +Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le +couvercle du cercueil se soulevait avec précaution. + +Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent +immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde +obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété. + +«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment +d'excessive prudence. + +Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui +s'entrouvrit, une autre voix murmura: «Est-ce toi, Fâ-Kien?» + +Et ces quelques paroles furent rapidement échangées: «C'est pour +cette nuit. + +-- Pour cette nuit. + +-- Avant que la lune ne se lève? + +-- A la deuxième veille. + +-- Et nos compagnons? + +-- Ils sont prévenus. + +-- Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez! + +-- J'en ai trop! + +-- Enfin, Lao-Shen l'a voulu! + +-- Silence!» + +Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes +qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement. + +Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues. +Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep. + +Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la +coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les +entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à +l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre. + +«Morts qui parlent.... dit Craig. + +-- Ne sont pas morts!» répondit Fry. + +Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen! + +Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient +glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du +capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou, +qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été +débarqués du navire américain, qui les ramenait de San Francisco, +les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et +deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces +pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, +les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. +Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils +avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or, +comment avaient- ils pu l'apprendre? + +Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de +vouloir éclaircir en ce moment. + +Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se +trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est +que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux, +c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement +menacée! + +Cette nuit même, cette nuit du 28 an 29 juin, allait coûter deux +cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante- quatre heures +plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu +à payer aux ayants droit de son ruineux client! + +Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils +perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris +immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant +l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui. + +Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du +bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les +efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la +mer Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas +prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les +dangers à courir. + +Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa +cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure +convenue avec les compagnons de Lao-Shen. + +«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig. + +Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur +un brûlot, entraîné au large, mèche allumée. + +La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot +dormait à l'avant. + +Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et +arrivèrent près de Kin-Fo. + +Kin-Fo dormait. La pression d'une main l'éveilla. + +«Que me veut-on?» dit-il. + +En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le +courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas. + +«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il. + +Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donné la +complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale. + +«Que faire alors? demanda-t-il. + +-- Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig. + +Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou et +présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils +nautiques, inventés par le capitaine Boyton. Le colis contenait +encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui +les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de +premier ordre. + +«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!» + +Un instant après, Fry ramenait Soun, complètement hébété. Il +fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne +manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme! + +A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit +quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un +plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné +qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces +mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son +vêtement insubmersible. + +Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait +au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux. + +Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres +du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au- dessus du +couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut +glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit +aussitôt, Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur +étaient nécessaires, se précipitèrent à la suite. + +Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep +venaient de quitter le bord! + + +XIX +QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM- +YEP», NI POUR SON ÉQUIPAGE + +Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement eu un +vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la +capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc +imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas +été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces +vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre +lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air. + +Cet air sert donc à deux fins: 1° à maintenir l'appareil +suspenseur à la surface de l'eau; 2° à empêcher par son +interposition tout contact avec le milieu liquide, et +conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un +homme pourrait rester presque indéfiniment immergé. + +Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était +parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de +pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique, +assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La +jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide +collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la +tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton, +par un liséré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que +le nez, les yeux et la bouche. + +A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui +servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la +réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On +pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi- +corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En +somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité +garantie et absolue. + +Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux +inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un +certain nombre d'accidents de mer. + +Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant +quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide +bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une +petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou +d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances. + +Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la +surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait +faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu +s'éloigner de la jonque. + +La nuit, encore très obscure, favorisait cette manoeuvre. + +Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent +montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. +Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le +bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la +cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment. + +«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier +cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit. + +Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit +pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un +mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur» +commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore, +qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la +jonque. + +En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien +habitués à leur appareil, qu'ils manoeuvraient instinctivement, +sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la +position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait +bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus +à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement +cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une +embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y +est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le +constatait avec quelque satisfaction. + +Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il +pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés, +et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eut été +sur le point d'être happé!... + +Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée +dans la circonstance! + +Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise +fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales. +En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils +restaient sur place, ils reprenaient la position verticale. + +Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait +à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur +leur pagaie, posée à plat et tinrent conseil, tout en ayant bien +soin de ne parler qu'à voix basse. + +«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière. + +-- Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry. + +-- Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne +saurait plus surprendre. + +-- Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces +misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de +cette jonque! + +-- Incompréhensible, en effet, ajouta Fry. + +-- Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous +avons échappé! + +-- Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue, +nous ne serons pas hors de danger! + +-- Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo. + +-- Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour +ne point être aperçus au lever du jour!» + +Et Fry, insufflant une certaine quantité d'air dans son appareil, +remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son +sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il +remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client. + +Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière +goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié. + +«Ça va?... lui dit Craig. + +-- Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions +manger un bon morceau! + +-- Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et +quelques tasses de thé... + +-- Froid! s'écria Soun en faisant la grimace. + +-- Chaud! répondit Craig. + +-- Vous ferez du feu? + +-- Je ferai du feu. + +-- Pourquoi attendre à demain? demanda Soun. + +-- Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et +à ses complices? + +-- Non! non! + +-- Alors à demain!» + +En vérité ces braves gens causaient là «comme chez eux»! + +Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en +bas, qui avait un côté singulièrement comique. + +Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de +l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main +d'un pianiste. + +-- La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo. + +-- Appareillons», répondirent Fry-Craig. + +Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa +petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante. + +«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous +faire découvrir? + +-- Mais j'ai cru voir!... murmura Soun. + +-- Quoi? + +-- Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!... + +-- Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la +surface de la mer. + +-- Mais... j'ai cru sentir! reprit Soun. + +-- Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur +l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer +la jambe, je te défends de crier, sinon... + +-- Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et +nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!» + +Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses +tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait +plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le +mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder. + +Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire; +mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent, +tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour +s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les +compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le +rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il +était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le +reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant +l'aube. + +La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où +l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao- +Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer jaune, gagner dans +l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se +rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent +les bouches du Péï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour +et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis +s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au +contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été +emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses +compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût +étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les +eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant +dans leur insubmersible gaine de caoutchouc. + +Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement +tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre +prudemment hors de vue. + +Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au- +dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un +instant à perdre. + +«A la voile!» dirent Fry-Craig. + +L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme. +Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, +destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau. + +Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos; +puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent +le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son +extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris +la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la +ligne du corps, se redressa verticalement. + +«Hisse!» dirent Fry-Craig. + +Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout +du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en +triangle. + +La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à +la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu +d'un léger remous la petite flottille de scaphandres. + +Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres +plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est +ordinairement et improprement appliqué? + +Dix minutes après, chacun d'eux manoeuvrait avec une sûreté et une +facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les +uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goélands, qui, +l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des +eaux. Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par +l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme +ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac. + +Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les +recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala +quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une +ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, +mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales +féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de +risques dans la position horizontale que dans la position +verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin +à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est +pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte +horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux +voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux +qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à +remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser. + +Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ. +Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. +Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque. +Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur +petite voile que par le clapotis trop accentué des flots. + +Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent +larguées, et la flottille s'arrêta. + +«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en +s'adressant à Kin-Fo. + +-- Volontiers.» + +Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par +prudence», et continua à gigoter, reprirent la position verticale. + +«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry. + +-- Avec plaisir», répondit Kin-Fo. + +Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en +fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait +pas encore, ils avaient dîné, une heure avant de quitter la +jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se +réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre +leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La +température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé +d'un degré depuis le départ. + +Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue? + +Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de +nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est. + +Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les +bâtiments sur le fond obscur du ciel. + +D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles. + +Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament. +Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à +montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et +dégagerait largement l'espace. + +«La jonque est loin! dit Fry. + +-- Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas +profité de la brise! + +-- Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et +tendit de nouveau sa voile au vent. + +Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première +direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite. + +Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant +à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais +elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et +c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut- +être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel +et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs +lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le +littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y +accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac +presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une +fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire +ultérieurement. + +Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se +dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de +lune commençait à déborder la ligne d'eau. + +Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent. + +La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes +vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils +sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu. + +En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le +vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué +frémissait à la tête des scaphandres. + +Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, +illumina bientôt tout le ciel. + +Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la +bouche de Craig: «La jonque!» dit-il. + +Tous s'arrêtèrent. + +«Bas les voiles!» cria Fry. + +En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons +déplantés de leurs douilles. + +Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent +derrière eux. + +La Sam-Yep était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur +l'horizon éclairci, toutes voiles dehors. + +C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait +maintenant de la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était +aperçu de la disparition de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre +comment il était parvenu à s'enfuir. A tout hasard, il s'était mis +à sa poursuite, d'accord avec ses complices de la cale, et, avant +un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et Fry seraient retombés +entre ses mains! + +Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont +les baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut- être! + +«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir. + +Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu +d'air, et les quatre scaphandres enfoncèrent de façon que leur +tête encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre +dans un absolu silence, sans faire un mouvement. + +La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient +deux larges ombres sur les eaux. + +Cinq minutes après, la Sam-Yep n'était plus qu'à un demi-mille. +Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A +l'arrière, le capitaine tenait la barre. + +Manoeuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se +maintenir dans le lit du vent? On ne savait. + +Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes +apparut sur le pont de la Sam-Yep. Les clameurs redoublèrent. + +Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la +cale, et l'équipage de la jonque. + +Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates, +n'étaient-ils donc pas d'accord? + +Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part +d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de +désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes. Puis, +un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que +des corps étaient jetés à la mer. + +Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices +des bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient +été surpris et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord +-- sans doute avec l'aide des chargeurs de Takou -, n'avaient eu +d'autre dessein que de s'emparer de la jonque pour le compte du +Taï-ping, et, certainement, ils ignoraient que Kin-Fo eût été +passager de la Sam-Yep! + +Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig, +ni Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables. + +La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une +chance inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles. + +Ils plongèrent un instant. + +Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et +fuyait au milieu d'un rapide sillage. + +Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu +des scaphandres. + +C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges +plis de sa robe le soutenaient encore sur l'eau. + +Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer. + +Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la Sam-Yep! + +Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et +Kin-Fo, Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la +mer. + + +XX +OÙ ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS +DU CAPITAINE BOYTON + +Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube +s'accusaient légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la +mer put être observée dans toute son étendue. + +La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé +les scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils +avaient bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion +de la même brise, mais la Sam-Yep devait se trouver maintenant à +plus de trois lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux +qui la montaient. + +Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente +beaucoup moins grave. + +En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas +une barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni +à l'est. Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque. +Ces eaux étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles +de la mer jaune? A cet égard, complète incertitude. + +Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des +flots. Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie +par la jonque démontrait que la terre se relèverait plus ou moins +prochainement dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il +convenait de la chercher. + +Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile, +après s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur +dû, et dix heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient +impérieux. + +«Déjeunons, dit Craig. + +-- Copieusement», ajouta Fry. + +Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de +mâchoires, auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé +ne songeait plus à être dévoré sur place. Au contraire. + +Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents +comestibles de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques +ustensiles de table, enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la +faim et la soif. Sur les cent plats qui figurent au menu ordinaire +d'un dîner chinois, il en manquait bien quatre-vingt-dix-huit, +mais il y avait de quoi restaurer les quatre convives, et ce +n'était certes pas le cas de se montrer difficile. + +On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des +provisions pour deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à +terre, ou l'on n'y arriverait jamais. + +«Mais nous avons bon espoir, dit Craig. + +-- Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque +ironie. + +-- Parce que la chance nous revient, répondit Fry. + +-- Ah! vous trouvez? + +-- Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et +nous avons pu lui échapper. + +-- Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être +attachés à votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus +en sûreté qu'ici! + +-- Tous les Taï-ping du monde .... dit Craig. + +-- Ne pourraient vous atteindre .... dit Fry. + +-- Et vous flottez joliment..., ajouta Craig. + +-- Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry. + +Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire. + +«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs! +Sans votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine +Yin! + +-- Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig. + +-- Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque +effort, un énorme morceau de pain de sa bouche dans son oesophage. + +-- N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois! + +-- Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le +client de la Centenaire... + +-- Compagnie d'assurances sur la vie... + +-- Capital de garantie: vingt millions de dollars... + +-- Et nous espérons bien... + +-- Qu'elle n'aura rien à vous devoir!» + +Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux +agents avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile. +Aussi ne leur cacha-t-il point ses sentiments à leur égard. + +«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen +m'aura rendu la lettre dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!» + +Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina +sur leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée. + +«Soun? dit Kin-Fo. + +-- Monsieur? + +-- Le thé? + +-- Voilà!» répondit Fry. + +Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces +conditions, Soun eût répondu que cela était absolument impossible. + +Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu, +c'eût été ne pas les connaître. + +Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément +indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de +fanal quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de +fourneau lorsqu'on veut obtenir quelque boisson chaude. + +Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces, +relié à un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et +d'un robinet inférieur le tout encastré dans une plaque de liège, +à la façon de ces thermomètres flottants qui sont en usage dans +les maisons de bains, tel est l'appareil en question. + +Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était +parfaitement unie. + +D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet +inférieur, adapté au récipient immergé. Aussitôt une belle flamme +fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur très appréciable. + +«Voilà le fourneau!» dit Fry. + +Soun n'en pouvait croire ses yeux. + +«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il. + +-- Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig. + +En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une +singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du +phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène +phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent, +ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il +employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage +perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le +phosphure de calcium. + +Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme +tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de +venir directement à son secours. + +Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube Craig tenait +au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à +un petit tonnelet, enfermé dans son sac. + +En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition. +Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées +d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à +l'américaine, ce qui n'amena aucune réclamation de leur part. + +Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à +la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de +longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour +déterminer la position, à quelques, secondes près. Ces instruments +compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés +ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan. + +Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent +alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur +navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal. + +La brise se maintint encore pendant douze heures, et les +scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur +fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de +pagaie. + +Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement +entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là, +nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en +ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient +allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys +dans l'enceinte d'une école de natation. + +Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les +gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux +Soun les plus grandes frayeurs. + +Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins. + +Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels +étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément, des +mammifères comme eux, mais nullement marins. + +Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils +filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de +leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds +hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui +attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les +scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est +supérieure à celle îles meilleurs navires, ils n'auraient sans +doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de +s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer +par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait +encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être +plus lent, était infiniment plus pratique. + +Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des +«velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites +voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait +plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux +pieds ni à la tête des scaphandres. + +«Une complication.... dit Craig. + +-- Grave!» répondit Fry. + +On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles +serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale, +observa l'horizon. + +La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée +de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu +toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques. +La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui +n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc! + +Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue +de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En +effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne +pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du +littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui +devenait de plus en plus inexplicable. + +Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se +désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour +eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien +n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais! + +«A la pagaie!» dit Kin-Fo. + +Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le +ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest. + +On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait +promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait +souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et +recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le +malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son +restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le +laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs, +à le maintenir à courte distance. + +Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent. + +C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent +fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que +la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice +favorable. + +Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de +sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y +embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il +fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette +broussaille marine. + +Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces +qui auraient pu être mieux utilisées. + +A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau, +bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de +se lever, mais alors elle soufflait du sud. + +Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne +pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation +que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient +leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le +nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans +l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez +fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et +rendit la situation infiniment plus pénible. + +La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à +prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau +les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit +allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel +parti prendre? + +Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité +encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne +prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et +éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace. + +Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux +compagnons, mais ils ne savaient que répondre! + +Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse. + +Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur +main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles +au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à +continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle +devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin- +Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés. + +Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de +l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre. + +Les scaphandres manoeuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces +leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire, +dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper. + +La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les +petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à +parcourir étant relativement courte. + +On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui +fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence +indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée, +car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large. + +«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur. + +Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin- +Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de +course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la +tête, tant il craignait de rester en arrière! + +Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à +peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore +grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près +pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les +pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les +interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là +une éventualité assez grave. + +Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant. + +Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la +crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil, +lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri +d'épouvante. + +«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas. + +A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux +appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier +à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature +lui a donné la double férocité du squale et du fauve. + +«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig. + +C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition, +armes insuffisantes peut-être! + +Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait +rapidement en arrière. + +Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux. + +Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des +eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds +de long. Un monstre! + +Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se +retournant à demi pour le happer. + +Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale +allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une +poussée vigoureuse, il s'écarta vivement. + +Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la +défense. + +Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte +de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents. + +Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi; +mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa +net. + +Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie. + +A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se +teignit de rouge. + +Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et, +si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames +étaient parvenus à l'entamer. + +La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit +horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau +formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de +flanc et le rejeta à dix pieds de là. + +«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il +eût reçu le coup lui-même. + +-- Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge. + +Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la +violence du coup de queue. + +Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable +fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui +enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il +essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir +immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au +coeur. + +Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre, +après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un +dernier flot de sang. + +«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix, +en agitant leurs couteaux. + +-- Merci! dit simplement Kin-Fo. + +-- Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent +mille dollars à ce poisson! + +-- Jamais!» ajouta Fry. + +Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très +rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures. + +Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter +malheur. + +Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient +imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une +créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils +auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le +prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort +émerillon, se déroula du bord. + +L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son +vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la +nuque. + +Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double +enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les +jambes en l'air. + +Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution +d'interpeller les pêcheurs en bon chinois. + +Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils +allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite... + +Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils +étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des +Chinois comme eux! + +Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord. + +Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête +au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de +queue et l'enleva... + +La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre +diable fit un nouveau plongeon. + +Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non +sans peine, à le hisser dans la barque. + +A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il +venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère: +«Elle était donc fausse? + +-- Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos +habitudes, je serais jamais entré à votre service!» + +Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire. + +Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues +s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre. + +Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses +compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton, +tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines. + + +XXI +DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME +SATISFACTION + +«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que +prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de +repos, bien due aux héros de ces singulières aventures. + +Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen. + +La lutte allait s'engager définitivement. + +Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait +surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao- +Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait +surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine +poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche +mandataire de Wang. + +«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés +du regard. + +L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier +costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer, +tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de +Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique. +Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où, +grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le +sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus +convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins +entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être +remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une +semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient +vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge. +Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée, +lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place. + +Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent +pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint +leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils +sortaient de l'auberge. + +C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs, +paraissait fort honnête. + +Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig- +Fry, et ils interrogèrent cet homme. + +«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de +guide, et où prétendez-vous nous guider?» + +Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus +naturel aussi que la réponse qui lui fut faite. + +«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la +Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à +Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire. + +-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un +parti, je voudrais savoir si la province est sûre. + +-- Très sûre, répondit le guide. + +-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen? +demanda Kin-Fo. + +-- Lao-Shen, le Taï-ping? + +-- Oui. + +-- En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de +lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le +territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les +provinces mongoles. + +-- Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo. + +-- Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro, +à quelques lis seulement de la Grande-Muraille. + +-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance? + +-- Une cinquantaine de lis environ. + +-- Eh bien, j'accepte vos services. + +-- Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?... + +-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!» + +Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise. + +«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo. + +Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer +la frontière. + +Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà, +non! C'est risquer sa vie. + +-- Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai. + +-- Soit», répondit le guide. + +Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes +libres, messieurs, de ne point m'accompagner! + +-- Où vous irez.... dit Craig. + +-- Nous irons», dit Fry. + +Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour +eux deux cent mille dollars! + +Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent +entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire, +au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les +incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus +graves éventualités. + +Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda +point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en +était. + +Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, +manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De +chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain +nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces +aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de +Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons +à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la +Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se +hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses +et bien armées. + +«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour +lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.» + +Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent +achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, +et l'on partit sous la direction du guide. + +Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put +s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi. + +Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant +minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un +campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son +imprudente résolution, on passerait la frontière. + +Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de +sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des +routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait +encore là le productif territoire du Céleste Empire. + +Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais +constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés +entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette +façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout +du monde. + +Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A +travers les couches atmosphériques très échauffées par la +réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de +mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, +apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à +l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de +quelque navigation nouvelle. + +Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la +Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste +Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la +population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont- +ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique. + +Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, +reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements, +vaquaient aux travaux de la campagne. + +Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue -- une queue que +Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient çà et là sous le +regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui +s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces +accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux +mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de +chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale. + +Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un +fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; +mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets, +collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un +braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de +millet et de maïs. + +Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des +tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux +ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux +villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires, +élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique. +Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, +qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont +une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas +cadencé. + +Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu +causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant +la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait +singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la +route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait +le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de +méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le +précieux client, de la Centenaire. + +Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude +s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque +instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils +pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien +appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars. + +Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où +le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de +l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux +mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de +l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant +de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue +ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment +extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la +seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu +la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures +adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était +dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui +reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par +ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait- +elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne? +Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en +inquiétait! Et Wang! + +Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse +jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang- +Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse! + +... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le +chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli +choir au milieu de son rêve. + +-- Sommes-nous arrivés? demanda-t-il. + +-- Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire +halte pour dîner. + +-- Et après? + +-- Après, nous nous remettrons en route. + +-- Il fera nuit. + +-- Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est +pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos +bêtes! + +-- Soit!» répondit Kin-Fo. + +Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau +coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent +s'y désaltérer. + +Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo +et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils +mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser +l'appétit. + +La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, +Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce +qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête +en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita +de répondre. + +«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo. + +-- Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont +plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon +les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!» + +A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre +toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry +se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la +consultaient, et, finalement, hochaient la tête. + +«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici +en attendant le jour? + +-- Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la +rase campagne! On risque moins d'être surpris! + +-- Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille, +répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.» + +Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion. + +Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester. + +Le repas terminé -- il était à peu près neuf heures -, le guide se +leva et donna le signal du départ. + +Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à +lui. + +«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre +les mains de Lao-Shen? + +-- Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à +quelque prix que ce soit. + +-- C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au +campement du Taï-ping! + +-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo. +Libre à vous de ne pas me suivre!» + +Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux +agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur +montre. + +«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent- +ils en insistant. + +-- Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux +demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route! + +-- En route!» répétèrent Fry-Craig. + +Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois +déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu +dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement +s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit +revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience. + +Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne +pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque, +au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se +pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux +hommes!» + +Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide +lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite +troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne. + +Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de +Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, +prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son +esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à +son service? + +Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig +lui avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du +Taï-ping, ou d'y renoncer? + +N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient +brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la +Centenaire n'était-il pas que leur client rentrât en possession de +cette absurde et compromettante lettre? + +Il y avait donc là une insistance assez peu compréhensible. + +Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait +repris sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils +allèrent ainsi pendant deux grandes heures. + +Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant, +montra dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait +vaguement sur le fond un peu plus clair du ciel. En arrière de +cette ligne s'argentaient quelques sommets, déjà éclairés par les +premiers rayons de la lune, que l'horizon cachait encore. + +«La Grande-Muraille! dit le guide. + +-- Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo. + +-- Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide. + +-- Je le veux!» + +Les chameaux s'étaient arrêtés. + +«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et +attendez-moi.» + +Il s'éloigna. + +En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo. + +«Monsieur?... dit Craig. + +-- Monsieur?» dit Fry. + +Et tous deux ajoutèrent: «Avez-vous été satisfait de nos services, +depuis deux mois que l'honorable William J. Bidulph nous a +attachés à votre personne? + +-- Très satisfait! + +-- Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour +témoigner qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux +services? + +-- Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une +feuille, détachée de son carnet, que lui présentait Craig. + +-- Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque +compliment de notre directeur! + +-- Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry. + +-- Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit +Craig en se courbant. + +-- Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner +cette preuve de gracieuseté écrite», dit Fry. + +Kin-Fo se mit à rire et signa. + +«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce +lieu et à cette heure? + +-- En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas +de vous accompagner plus loin! + +-- A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, +il sera minuit! + +-- Et que vous importe l'heure? + +-- Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre +Compagnie d'assurances... + +-- Va finir dans quelques instants.... ajouta Fry. + +-- Et vous pourrez vous tuer... + +-- Ou vous faire tuer... + +-- Tant qu'il vous plaira!» + +Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui +parlaient du ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au- +dessus de l'horizon, à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier +rayon. + +«La lune!... s'écria Fry. + +-- Et aujourd'hui, 30 juin!... s'écria Craig. Elle se lève à +minuit... Et votre police n'étant pas renouvelée... Vous n'êtes +plus le client de la Centenaire... + +-- Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig. + +-- Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry. + +Et les deux agents, tournant la tête de leur monture, disparurent +bientôt, laissant leur client stupéfait. + +Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Américains, peut-être +un peu trop pratiques, avait à peine cessé de se faire entendre, +qu'une troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin- +Fo, qui tenta vainement de se défendre, sur Soun, qui essaya +vainement de s'enfuir. + +Un instant après, le maître et le valet étaient entraînés dans la +chambre basse de l'un des bastions abandonnés de la Grande- +Muraille, dont la porte fut soigneusement refermée sur eux. + + +XXII +QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE +FAÇON PEU INATTENDUE! + +La Grande-Muraille -- un paravent chinois, long de quatre cents +lieues -, construite au 1e siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang- +Ti, s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe +ses deux jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux +proportions d'un simple mur. C'est une succession ininterrompue de +doubles remparts, défendus par des bastions et des tours, hauts de +cinquante pieds, larges de vingt, granit par leur base, briques à +leur revêtement supérieur, qui suivent avec hardiesse le profil +des capricieuses montagnes de la frontière russo-chinoise. + +Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état. +Du côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus +rassurant, et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de +pierres. + +De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de +canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi +bien que les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses +portes. Le paravent ne préserve plus la frontière septentrionale +de l'Empire, pas même de cette fine poussière mongole, que le vent +du nord emporte parfois jusqu'à sa capitale. + +Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo +et Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent +s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes, +qui ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen. + +Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à +Kin-Fo de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui +avait mis ce traître sur son chemin. + +L'ex-client de la Centenaire avait évidemment été attendu par ce +misérable. Son hésitation à s'aventurer au-delà de la Grande- +Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce coquin +appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses +ordres qu'il avait agi. + +Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir +interrogé un des hommes qui paraissait diriger son escorte. + +«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre +chef? demanda-t-il. + +-- Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme. + +En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du +philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce +fût de bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi +récriminer. Il fallait laisser cela à Soun, dont les dents +claquaient, et qui sentait sa tête de poltron vaciller sur ses +épaules. + +Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de +l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir +essayer de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce +qu'il désirait. Tout était bien. + +Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, +non pas la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui +s'engageaient, à droite, dans la partie montagneuse de la +province. On marcha ainsi pendant une heure, aussi vite que le +permettait la pente du sol. Kin-Fo et Soun, étroitement entourés, +n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y songeaient pas. + +Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au +tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné. + +C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la +montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, +en cet endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de +cette contrée déserte, on pouvait se demander quelle sorte de +fidèles osaient fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent +quelque peu risquer leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très +propres aux guet-apens et aux embûches. + +Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette +partie montagneuse de la province, il avait choisi, on en +conviendra, un lieu digne de ses exploits. + +Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que +Lao-Shen résidait effectivement dans cette bonzerie. + +«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo. + +-- A l'instant», répondit le chef. + +Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement +enlevées, furent introduits dans un large vestibule, formant +l'atrium du temple. Là se tenaient une vingtaine d'hommes en +armes, très pittoresques sous leur costume de coureurs de grands +chemins, et dont les mines farouches n'étaient pas précisément +rassurantes. + +Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-pin. +Quant à Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules, +et il le fut. + +Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans +l'épaisse muraille, et dont les degrés descendaient assez +profondément à travers le massif de la montagne. + +Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous +l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile, +pour ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas +tenu le fil de ces sinuosités souterraines. + +Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés +pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches +portées par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers +arrivèrent au milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un +luminaire de même espèce. + +C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces +hideuses têtes de monstres qui appartiennent à la faune grotesque +de la mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés, +dont les nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes. + +Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à +l'arrivée des deux prisonniers. La salle n'était pas déserte, en +effet. Une foule l'emplissait jusque dans ses plus sombres +profondeurs. + +C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque +cérémonie suspecte. + +Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de +haute taille se tenait debout. On eût dit le président d'un +tribunal secret. Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près +de lui, semblaient servir d'assesseurs. + +Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa +passage aux deux prisonniers. + +«Lao-Shen», dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le +personnage qui se tenait debout. + +Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme +qui est décidé à en finir: «Lao-Shen, dit-il, tu as entre les +mains une lettre qui t'a été envoyée par ton ancien compagnon +Wang. Cette lettre est maintenant sans objet, et je viens te +demander de me la rendre.» + +A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua +même pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze. + +«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo. + +Et il attendit une réponse qui ne vint pas. + +«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te +conviendra et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera +payé intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras +pour le toucher, puisse être inquiété à cet égard!» + +Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas +de bon augure. + +Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles: «De quelle somme veux-tu +que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille taëls» + +Pas de réponse. + +«Dix mille taëls?» + +Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues +de cette étrange bonzerie. + +Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres +méritaient bien qu'on leur fit une réponse, quelle qu'elle fût. + +«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping. + +Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il +comprenait parfaitement. + +«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre +ce que te paierait la Centenaire, si j'étais mort. Le double! Le +triple! Parle! Est-ce assez?» + +Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe +taciturne, et, croisant les bras: «A quel prix, dit-il, veux-tu +donc me vendre cette lettre? + +-- A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha +en méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être +vengé. Ce n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait +cette faveur d'être au monde, faveur si longtemps méconnue de +toi!» + +Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen +fit un geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se +défendre, fut garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était +enfermé dans une sorte de cage, pouvant servir de chaise à +porteurs, et hermétiquement close. + +Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut +subir le même traitement. + +«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé +la vie mérite de mourir!» + +Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins +proche qu'il ne le supposait. + +Mais à quel épouvantable supplice le réservait ce cruel Taï-ping, +il ne pouvait l'imaginer. + +Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait +emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule +quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le +fracas des armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On +l'entraînait au loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre. + +Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la +chaise s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans +laquelle il était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude +succéda aux secousses d'une route de terre. + +«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il. + +Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un +frémissement d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était +sur un steamer. + +«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des +tortures qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!» + +Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A +deux reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite +dans sa cage par une petite trappe à coulisse, sans que le +prisonnier pût voir quelle main la lui apportait, sans qu'aucune +réponse fût faite à ses demandes. + +Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui +faisait si belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu +que son coeur cessât de battre, sans avoir au moins une fois +palpité! Eh bien, ses voeux étaient satisfaits et au-delà de ce +qu'il aurait pu souhaiter! + +Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait +voulu mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait +d'un instant à l'autre précipitée dans les flots, lui était +horrible. Mourir, sans avoir revu le jour une dernière fois, ni la +pauvre Lé-ou, dont le souvenir l'emplissait tout entier, c'en +était trop. + +Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui +sembla que cette longue navigation venait de cesser tout à coup. +Les trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa +prison s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau +soulevée. + +Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné +n'avait plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie. + +Quelques minutes s'écoulèrent, -- des années, des siècles! + +A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage +reposait de nouveau sur un terrain solide. + +Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large +bandeau lui fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se +sentit brusquement attiré au-dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo +dut faire quelques pas. Puis, ses gardiens l'obligèrent à +s'arrêter. + +«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas +de me laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez- +moi, du moins, de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas +de regarder la mort! + +-- Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le +désire!» + +Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché. Kin-Fo +jeta alors un regard avide autour de lui... + +Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie, +était là, devant laquelle cinq convives, l'air souriant, +paraissaient l'attendre pour commencer leur repas. Deux places non +occupées semblaient demander deux derniers convives. + +«Vous! vous! Mes amis, mes chers amis! Est-ce bien vous que je +vois?» s'écria Kin-Fo avec un accent impossible à rendre. + +Mais non! Il ne s'abusait pas. C'était Wang, le philosophe! +C'étaient Yin-Pang, Houal, PaoShen, Tim, ses amis de Canton, ceux- +là mêmes qu'il avait traités, deux mois auparavant, sur le bateau- +fleurs de la rivière des Perles, ses compagnons de jeunesse, les +témoins de ses adieux à la vie de garçon! + +Kin-Fo ne pouvait en croire ses yeux. Il était chez lui, dans la +salle à manger de son yamen de Shang-Haï! + +«Si c'est toi! s'écria-t-il en s'adressant à Wang, si ce n'est pas +ton ombre, parle-moi... + +-- C'est moi-même, ami, répondit le philosophe. Pardonneras-tu à +ton vieux maître, la dernière et un peu rude leçon de philosophie +qu'il ait dû te donner? + +-- Eh quoi! s'écria Kin-Fo. Ce serait toi, toi, Wang! + +-- C'est moi, répondit Wang, moi qui ne m'étais chargé de la +mission de t'arracher la vie que pour qu'un autre ne s'en chargeât +pas! Moi, qui ai su, avant toi, que tu n'étais pas ruiné, et qu'un +moment viendrait où tu ne voudrais plus mourir! Mon ancien +compagnon, Lao-Shen, qui vient de faire sa soumission et sera +désormais le plus ferme soutien de l'Empire, a bien voulu m'aider +à te faire comprendre, en te mettant en présence de la mort, quel +est le prix de la vie! Si, au milieu de terribles angoisses, je +t'ai laissé et, qui pis est, si je t'ai fait courir, encore bien +que mon coeur en saignât, presque au-delà de ce qu'il était humain +de le faire, c'est que j'avais la certitude que c'était après le +bonheur que tu courais, et que tu finirais par l'attraper en +route!» + +Kin-Fo était dans les bras de Wang, qui le pressait fortement sur +sa poitrine. + +«Mon pauvre Wang, disait Kin-Fo, très ému, si encore j'avais couru +tout seul! Mais quel mal je t'ai donné! Combien il t'a fallu +courir toi-même, et quel bain je t'ai forcé de prendre au pont de +Palikao! + +-- Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait +bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! +J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! je m'en +suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les +autres! + +-- Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave. + +-- Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le +secret du bonheur est là!» + +Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de +torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son +maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée +de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait +juger à sa mine! + +Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la +main de ses amis. + +«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou +jusqu'ici!... + +-- Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe. + +-- J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à +mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un +petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations, +pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément +devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang? +Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de +la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen, +s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à +ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber +entre des mains... peu délicates!» + +Sur ce, tout le monde se mit à rire. + +«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures +d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent +d'autrefois! Il pense en homme rangé! + +-- Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde +lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque +je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à +tous les vents! + +-- Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?... reprit Wang. + +-- Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la +conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part? + +-- Non. + +-- Eh bien? + +-- Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un +empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao- +Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre... + +-- Vous ne l'avez plus! + +-- Non. + +-- Vous l'avez détruite? + +-- Non! Hélas! non! + +-- Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres +mains? + +-- Oui! + +-- A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à +bout. Oui! A qui? + +-- A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi-même!» + +En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un +paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant +la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en +signe de défi. + +Kin-Fo lui ouvrit ses bras. + +«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit +l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le +paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!» + +Et, lui mettant la lettre sous les yeux: «Mon petit frère cadet +reconnaît-il son oeuvre? + +-- Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait +pu écrire cette sotte lettre! + +-- Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en +avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la, +anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du +Kin-Fo qui l'avait écrite! + +-- Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier, +mais, à présent, ô mon cher coeur! permettez à votre mari +d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce +bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur! + +-- Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très +faim d'être très contents!» + +Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le +mariage s'accomplissait. + +Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours! + +Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie! + +Il faut aller en Chine pour voir cela! + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les tribulations d'un chinois en Chine +by Jules Verne + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14162 *** |
