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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/14113-0.txt b/14113-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2cbd1b5 --- /dev/null +++ b/14113-0.txt @@ -0,0 +1,7142 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14113 *** + + LES + FANTÔMES, + ÉTUDE CRUELLE + + PAR + + CH.-M. FLOR O'SQUARR + + + +PARIS +JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR +2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2 + +1885 + + + + _A M. le marquis de Cherville + Hommage + de + respectueuse sympathie._ + + + +LES FANTÔMES +ÉTUDE CRUELLE + + + +I + +Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami. +Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir +d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément +dévoué. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais +fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son +aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir, +simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections +perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une +épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car +la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est +librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc +pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant +cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je +possède à un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon +et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir +l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus +dissimulé; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout +ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui +fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser +certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles. + +Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter +comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux +nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait +été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède +pas à la velléité tardive--fatalement stérile d'ailleurs--de donner +le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations +sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre +Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus +lâche des trahisons. + +Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances +atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma +complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que +bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte. + +J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps +les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de +domestiques sans places; mais je me suis imposé une tâche pour ma +satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y +puis manquer et il me faut--malgré mes répugnances--dire la vérité sur +la femme de Félicien. Elle était--je le répète--une créature forte, +ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés +vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal +choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès +sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus, +mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des +devoirs dont on lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît +pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre +son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté +nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer +cette croyance--particulière aux jeunes couturières égarées par +le romantisme--qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race +privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise! + +Ah! ses rêves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles? +Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave, +pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme +sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on +ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement +entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des +chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et +patata! + +Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes +qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui +compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de +la demander aux étoiles; celles-là se trompent assurément, mais encore +leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable +d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même +chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de +vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage +pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de +romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien +éprouvé, son esprit eût été--je crois bien--incapable de rien concevoir +en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des +hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance. +On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les +platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un +rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce +jargon mondain--espèce de prud'homie retournée--dont les expressions +s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité +aux êtres inférieurs. + +Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut +avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle +est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le +sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre +d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était +profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais +cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une +volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession, +et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée, +outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la +présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne +ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse, +ne saurait compromettre l'honneur conjugal. + +Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de +détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait +honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher +Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable, +se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait +loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie +commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante +stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa +fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à +l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses +merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la +postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et +psychologiques--il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis +une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite +pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées, +aux désirs lents et niais. + +Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point! +Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible +mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition, +c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé, +paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil. +Puis, une transfiguration s'opéra; Félicien retourna vers son labeur +avec une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve +menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des +jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et +à jamais guéri par la décevante épreuve où son coeur était tombé, +il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions +supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies +qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau, +secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un +vol d'aigle. + +Henriette ne soupçonna point ce drame; elle constata seulement chez son +mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible +que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès +lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un +ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance. + +Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma +maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité +d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix +flatteuse--sincère ou non, mais bruyante--disposée à lui répéter tout le +bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil--qu'elle +dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience--lui +devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de +penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en +échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle +m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la +décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant +les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après +je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le +sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise +double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je +m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt. + +Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la +fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne +lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche, +élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse. + +Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une +femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son +entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige. + +Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte, +rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes +de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la +barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et +un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse, +de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce +sont les meilleures--donne à tous mes vêtements une insupportable odeur +de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle +à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une +femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable. + +Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années; +il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je +pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui +d'Henriette. + +Maintenant, nous sommes-nous aimés? + +Exista-t-il jamais entre nous--même un jour, une heure, seulement une +minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux +bien m'y attarder. + +J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir +jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout +accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi--je suis +certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si, +pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations +régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de +cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse, +par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une +entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir +aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer +«dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des +voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour +chez moi; je crois pouvoir l'affirmer. + +Quant à Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse, +perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais +là , sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire. + +O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous +nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût +commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour +but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts? + +Question. + +Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union +criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant, +nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous +n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime? +Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et +bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et +ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux +perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de +l'esprit et des sens--exaltation que nous avons goûtée si infinie, si +délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement +divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés +frissonnantes? + +Ah! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses +comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux +théories, aux systèmes! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en +toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve +du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec +certitude que sur la matière. + +J'y reviendrai--peut-être, car le problème est immense; il intéresse +jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne +veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque +je n'y trouve aucune réponse à la question posée: + +«Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour?» + +Encore un coup, j'en suis à douter. + +[Note 1: Je m'expliquerai ultérieurement sur l'importance de ce mot.] + +Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un +autre amant. + +Pauvre femme! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité. +C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les +autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique +excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement +les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature... + + +II + +On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme +supérieur. + +Pour qui me prendrait-on? + +Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit +vulgaire; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier +venu que je l'aurais trahi tout de même. + +S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des +idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces +mots: «imbéciles, idiots, crétins.» C'est un tort, les hommes plus bêtes +que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de +vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des +femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne +seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la +responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout +au moins l'inquiétude, de ceux-là . + +Je m'explique. + +Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours +en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé, +perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la +louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire, +trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa +vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore +achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu +des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de +contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait +la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une +sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes, +elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de +choses plus libéral, plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure, +espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas +perdu de temps. C'était si je ne me trompe--et autant que l'on peut +assigner une date à ce grand événement historique,--dans la première +partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en +question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix +s'élevât parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc +avait emporté son secret dans la tombe--elles en ont décrété le +rétrécissement. + +Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et +qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné. +C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres, +volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les +femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait +suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là , que si elles +négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles +ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si +persuasives que la mesure passa. + +On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des +concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en +goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut. +Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une +quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec +la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle, +constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter +qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce +point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien +désormais ne pourrait les amener à en démordre. + +Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le +cercle à son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts. +D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès? + +Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans +les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable +seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle, +l'adultère n'a point de commencements. + +Les préliminaires d'une liaison criminelle--regards échangés, étreintes +furtives, billets doux, rendez-vous mystérieux--tous les incidents +précurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent +généralement sous ses yeux, échappent à sa juridiction. Il serait +mal inspiré d'en prendre de l'inquiétude, d'y chercher un motif à +récriminations et à reproches. La femme lui répondra toujours, de +la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de +parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqué à «ses» devoirs. Par +habitude, par tradition, elle aura conservé ce pluriel. Or, le jour, le +jour fatal où elle aura manqué à tous «ses» devoirs, rien ne viendra +modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie déjà +devant la monotonie des susdits incidents précurseurs «où, je te jure, +mon bon ami, qu'il n'y a rien que de très innocent». + +Henriette, après notre faute, n'eut aucun besoin de recourir à la ruse. +Jamais Félicien ne l'interrogea, ne soupçonna ses sorties, ne s'inquiéta +de ses fréquentes absences. Ma maîtresse probablement en enragea +davantage. Notre liaison glissa peu à peu dans nos habitudes et prit +les fadeurs monocordes, les régularités écoeurantes du mariage. Cette +considération est peut-être suffisante pour expliquer sa durée. + +Nous pouvions nous voir chaque jour à des heures parfaitement choisies +pour ne nous gêner ni l'un ni l'autre. Félicien habitait un superbe +appartement voisin de l'église de la Madeleine; je m'étais fait +construire un petit hôtel à l'extrémité de l'avenue de Villiers, où de +superbes habitations commençaient à remplacer les solitudes de la plaine +Monceau. Chaque jour après déjeuner Henriette montait bourgeoisement +dans la voiture du tramway arrêtée au bas du boulevard Malesherbes, et +venait passer près de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive, +peuplait ma maison, s'intéressait à l'ameublement et aux tapisseries. Le +soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de thé chez Félicien. +D'autres fois nous nous retrouvions au théâtre, dans sa loge, par un +heureux hasard. + +On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde +se gouverne à peu près selon les règles de l'Église, qui s'accommode +avec les pécheurs et n'excommunie que les hérésiarques. Ce qui lui +fait honte dans les liaisons irrégulières, c'est moins le vice que le +scandale. Les vices convenables, corrects, gantés de frais et nantis de +valeurs cotées en Bourse ne lui sont pas déplaisants. Or, Henriette, +autant que moi-même, se faisait une loi de ne jamais froisser chez +personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que, +dans les circonstances critiques que nous avons traversées, elle fut +toujours parfaite sous ce rapport. + +Henriette était ma maîtresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de +bénir nos criminelles amours. Après une grossesse pénible, suivie de +couches laborieuses, elle donna le jour à un enfant du sexe féminin qui +fut déclaré à la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce +fut une grosse émotion pour Félicien. Il me désigna comme parrain de la +petite, naturellement, fit célébrer un baptême superbe, se prit d'un +regain de tendresse pour sa femme, mais de façon à laisser voir que +cette tendresse était faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de +pitié attendrie pour les épreuves de l'accouchée. J'offris les cadeaux +de rigueur, largement, sans lésiner. La note des dragées s'éleva à plus +de six cents francs. + +Henriette ne partagea point l'allégresse de son mari. La maternité +l'avait contrariée brusquement dans ses habitudes, dans la régularité de +sa vie coupable. Elle s'en désola dès le premier jour et ne s'en consola +jamais tout à fait. Une crainte la préoccupait surtout, c'était que ses +grâces seraient encore amoindries, ruinées totalement peut-être; que sa +taille resterait épaissie, déformée. Elle se releva pâlie, fatiguée, la +face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway +du boulevard Malesherbes. Mais dès que les forces lui revinrent elle +retomba dans la monotonie de notre adultère sans que rien subsistât +chez elle de la crise suprême d'où elle sortait. Cette épreuve qui +transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de céleste dans +l'âme des pires, n'eut point prise sur cette créature inquiétante. Elle +ne parla pas plus de l'enfant que si elle fût demeurée stérile, et ne +lui témoigna d'intérêt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle +s'y sentit astreinte par la règle des convenances. + +C'était une petite femme très correcte. + +Félicien était heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa +fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il +s'attachait au frêle petit être avec cet amour qu'il eût si volontiers +voué à Henriette si celle-ci eut été capable de le mériter ou seulement +de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rêvait +pour elle fortune et bonheur. + +Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on +vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père, +de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la +plus animale des fonctions humaines! Pitié, grande pitié que tout cela! +L'enfant était de moi, je n'en doutais pas; et cependant à ma certitude +ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était +point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de +Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût +scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en +raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le +dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de +droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas +cours dans le monde; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir +personne. + +Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence +honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de +compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous +dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle. + +Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien, +déciderait notre perte? + +Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus +aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière +de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent +cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent. + +On va pouvoir en juger. + + +III + +Ce matin-là , le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux +termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier +dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels. +Commandeur du 15 août 1868. + +Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à +cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et +Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de +l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil. +Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre +ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de +froideur à l'égard du nouveau régime. + +Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il +affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai +toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux +jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune +secrétaire de Félicien. + +Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer. +Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour +y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il +y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa +démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le +besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai +tant qu'il se décida. + +Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette. + +Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos +désagréments. + +Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria +venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une +courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les +villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés. +L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde, +les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe, +s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En +conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne +par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette. + +A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le +général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion +d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber +et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer +à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges +et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire +et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des +Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de +rentrer. + +A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma +complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de +solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop +tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon. +La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine +stupeur. + +Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait +tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir, +cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le +revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la +boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du +lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller. + +Ridicule, ridicule situation! + +Je l'avoue, j'eus peur. + +Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur +mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant +bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la +solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés +par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait +pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un +siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette +position ne s'éterniserait pas. + +De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de +la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme +redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait +le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette +chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son +bougeoir à la main. + +Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de +surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes +vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé +si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre +à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main. + +L'autre sanglotait toujours. + +Ridicule, ridicule situation! + +Périlleuse aussi. + +Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près +qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son +genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois, +se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte +sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une +bataille de cochers ou d'escarpes. + +Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires +circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai +le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là , j'attendis un instant, +la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours +et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore +la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre? +Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me +l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence. +J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière +moi, et je me trouvai sur l'escalier. + +Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le +dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres! + +C'était la soirée aux embêtements. + +Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais +enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est +alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle +situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il +affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre? + +Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement, +le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait +arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant, +annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du +bal donné en son palais par le Maréchal-Président. + +Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau +succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus +rangé, le plus routinier de la terre! + +Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir +sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour +éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots +lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot. + +C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté, +aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison. +Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain; +l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à +personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que +dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point +laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de +passer à mes yeux pour le dernier des propres-à -peu. + +Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions +déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point. + +Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête? + +Quelle leçon pour l'avenir! + +C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je +me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours +audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la +peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités +effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes +lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur +mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et +protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre +raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma +prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque. + +Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là ! +Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de +coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel +but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je +pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant +Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui +donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée, +un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole +d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette? +Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre +qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de +la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à +beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre +comme unique et véritable. + +Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât +plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec +indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à +son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous +égards--allait bouleverser complètement mon existence. + +Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé? + +Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre +l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il +me vint une idée plus sombre. + +Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y +réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais +rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver, +chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de +prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou +pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries +bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne +d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un +déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues, +les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la +crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en +ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune +perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée +d'une ligne de chemin de fer!... + +J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles, +les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance! +si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes +et me voir une femme sur les bras! + +Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais +point qui rende mieux la chose. + +A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en +chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette +qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité +négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le +reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de +chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain, +les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La +femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu +pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin, +pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante +qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais +il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans +vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré, +il fallait le boire. Tant pis pour moi. + +Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du +matin quand je me sentis gagner par le sommeil. + +Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude. +Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même +quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus +raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et +qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la +malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari +venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas +ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir. + +Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa +famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une +mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au +besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité +d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de +lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de +son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des +circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie +tout entière? + +Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux +esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche +de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères +sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources +individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le +contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette +s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en +montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements +pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était +banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes. + +Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien +original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes +non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé, +après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre +de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect +d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en +tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres. + +Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on +se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien +ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, +selon la sagesse. + +Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais, +moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque +chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne +retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre +soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se +produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi +que l'événement rendait ridicule. + +Enfin, il fallait voir. + +Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le +groom d'Henriette--avec une lettre. + +J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes. + +Félicien n'était plus. + +Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ, +le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait +trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang +aux lèvres et sur la barbe. + +Un coup de foudre. + +Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez +elle au plus tôt. + +Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails. + +C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une +heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris +de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore +chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui +s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était +sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les +parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si +bon maître! + +Le groom partit. + +J'étais accablé de stupeur. + +Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés... +Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui +serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs +éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas +d'être au monde que j'aie autant pleuré. + +Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais +jamais autant pleuré que ce jour-là . + + +IV + +Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai +de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais +prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les +dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des +discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec +les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était +président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée +aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer +quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt +lignes au plus. + +Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de +rigueur, c'est-à -dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur +de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma +mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de +mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne +d'oraison funèbre. + +Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les +cinq autres étaient tenus par: + +Un membre de l'Académie française; + +Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres; + +Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des +beaux-arts; + +Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire; + +Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses +plus brillants lauréats. + +Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles +d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à +la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de +velours violet les décorations du mort: + +La famille; + +Un aide de camp du Maréchal-Président; + +Le bureau de l'Académie française; + +Les délégations de l'Institut; + +La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès; + +Les membres de la Société des auteurs dramatiques; + +Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était +montré le zélé protecteur; + +Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège +d'admirateurs, de disciples et de fidèles. + +Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux +haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la +garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement +prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires. + +Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient +sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa +gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait +prier. + +Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux! + +A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de +l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges +tenait les orgues. + +Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau +provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été +descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un +maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau. +Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même +du tombeau, et je prononçai: + +«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...» + +Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain +de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas +cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours +de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs +empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je +ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en +chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes +vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la +main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment +bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir +brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main. +Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots +vagues dans la foule: + +--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son +meilleur ami... Quelle perte!... + +Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais +aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place: + +«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur +cette tombe encore entr'ouverte...» + +Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des +reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur +répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de +contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les +débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre +l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son +unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je +sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je +m'acquittai de ce soin à merveille. + +Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille. + +Visite inévitable. + +Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop +glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste--un de +ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle +m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques +semaines à Saumur, chez ses parents. + +Excellente idée. + +Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de +Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux +souvenirs. + +Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda +pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance +possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans +qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre +désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés +l'un de l'autre. + +Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature, +la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes +reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de +mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les +sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même +les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien. + +Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aimé Henriette, ou, +pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée +follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,--c'est ce +jour-là , ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si +froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes +et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une +flamme d'enfer! + + +V + +Où aller? + +J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif +pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller +m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt +par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant +hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait +être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets +nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la +surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les +éléments d'une préférence. + +Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé +fréquemment devant moi par Félicien: l'Italie. + +Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme +secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique +envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles +scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie +latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu +l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait +couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi, +frissonnant d'émotion... + +Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment +sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte +d'éblouissement; il nous racontait ses interminables flâneries dans +Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à +Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant +avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_, +pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et +Venise, et Naples! + +Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et +les _Pères de Florence_, livres superbes dont le succès est encore dans +toutes les mémoires. + +Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit: + +--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble... Tu verras! + +Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs, +j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous +deux enrichis d'une dédicace fraternelle. + +Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour +Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille. + +Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point +que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées +de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme +bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant +tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun +goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois +comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait +en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de +la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes +instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans +la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé +d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel +attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les +premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les +jours de pluie. + +Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber. +Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient, +obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et +de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de +développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche +à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors +insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts +nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements +subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors +indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une +parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non +sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus +irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde +de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé, +sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est +sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de +sept en sept années? + +Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa +mort! + +Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon +voyage... + +Rome, peut-être. + +J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude +laborieuse du livre de Félicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine +dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait--bien que dans des +conditions étranges--le projet que nous avions formé, Félicien et moi, +de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas. +J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles +répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais +une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa +parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans +que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains +sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais +l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les +êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement. + +A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me +retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là , à +ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant +mes plus judicieuses réflexions. Et--particularité frappante--je ne +m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me +le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir, +cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté +droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix +épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais +vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la +préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire +son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel. +Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien +des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais +entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut +consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon +sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres. + +Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste. + +Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je +me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel--un petit +chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice +à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non +loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris, +mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail. + +Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une +biographie de Félicien? + +De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles +revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais +jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et +j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir. + +En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet +objet. + +Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet, +vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe +s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son +étude--ou, si l'homme est mort, à ses descendants--reçoit des notes +naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui +imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il +apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on +le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité. +Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un +adversaire emporté par la passion ou égaré par la jalousie. Eugène +Jacquot, dit de Méricourt, a publié beaucoup de ces biographies +inspirées par le plus détestable esprit et auxquelles on pourrait +reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste +milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas. + +Ma situation dans le passé et dans le présent me permettait d'agir non +seulement en toute liberté, mais avec une complète assurance. J'avais +été le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple à +Bonaparte; j'avais connu son père, sa mère, vécu longtemps dans son +intimité, reçu ses confidences, assisté à ses luttes, connu son jugement +sur les hommes et sur les choses de son temps, sondé sa conscience, lu +comme à livre ouvert dans sa pensée; je connaissais l'homme, l'écrivain, +le poète, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possédais les +éléments d'une correspondance puissamment intéressante; mille anecdotes +qui ne m'avaient point paru dignes d'être notées jadis me revenaient +aussi précises que si elles eussent été d'hier. + +J'étais le biographe parfait, désigné, fatal. + +Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'échapper. En plus de mon +témoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas +permis d'en faire usage?--Oh! discrètement! On a dit souvent qu'il +n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est +indiscutable. A plus forte raison, l'épouse est-elle plus directement, +plus immédiatement renseignée, car on se cache d'un domestique. + +Or, Henriette possédait une grande qualité: elle était fausse, mais elle +n'était pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vérité, mais +elle ne disait que la vérité. Par religion du vrai? Non, par orgueil. +L'orgueil est un défaut qui nous évite de commettre des actions basses. +Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le +récit des petites scènes d'intérieur provoquées par ses manies plutôt +que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes, +se plaisant à me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants +d'accalmie,--les ridicules, les puériles tracasseries dont les plus +grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possédais Félicien +des pieds à la tête, comme personne n'eût pu le connaître. + +Et puis, n'y avait-il pas là pour moi un devoir? Je devais m'en +préoccuper, n'ayant jamais transigé avec le devoir. Oui, c'était mon +devoir d'écrire la biographie de Félicien: sa vie et ses oeuvres. La +postérité avait intérêt à connaître l'homme dont elle recevrait les plus +précieux enseignements. Étant donné qu'aucune excuse ne me dispenserait +de rendre à l'avenir ce sincère témoignage, je ne pouvais me dérober. +Assurément, ce serait une tâche pénible, longue, laborieuse; un travail +auquel il me faudrait appliquer toutes mes facultés, la puissance +du souvenir, la religion du passé; j'en avais pour longtemps à me +recueillir avant d'écrire une ligne, pour longtemps à écrire après avoir +médité. + +Peu importait. + +Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les +lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire, +lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans +trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car +les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point +marchandés. + +Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois. + +Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la +Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont +Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de +Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On +s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des +bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les +étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants +parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une +sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la +naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à +la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes. +La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie +contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les +sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez +poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et +viennent qui songent. Ceux-là , l'habitant les exploite. + +En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend +en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le +premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second +caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande +route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une +succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de +la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché +aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan, +la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers +et de contrebandiers. + +Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui +s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers +sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent +sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste. + +Je suis resté là ... Combien de temps?... + +Je ne me le rappelle plus exactement. + +Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et +que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier. + +Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour, +après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur +ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos +tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail, +m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs +affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les +faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement +compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par +le travail et mon énergie violentée. + +Je classais, je classais... + +Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais +une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale +accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique +préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon +cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre +et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante +application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant +des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la +bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans +la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces +d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension +préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une +gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline +qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement. +J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais +pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt. + +Ceci n'est pas douteux. + +La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans +mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon +souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme +j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était +parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni +froissé de cet obstiné silence. + +Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait +émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que +flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre, +sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais +possédées. + +Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le +passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes +par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations, +il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitiés, ambitions, +misères--dans un tout petit cercueil. + +Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants. +C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les +neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge +de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers +alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix! +Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure! + +De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles +oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de +demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les +maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs +de braises. + +Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit +ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me +semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment. +Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore +du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à -dire +la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui +fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu. + +Ces soirs-là , le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la +mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier. +Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort +temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait +peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort! + + +VI + +Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que, +brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire. + +Pourquoi? + +C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de +toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement, +opiniâtrement, sur l'état de mes esprits. + +De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles +insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux +de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel +et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus, +ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je +n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par +tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue, +j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour +d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais +affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir +gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre. + +De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je +n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais +beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec +satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui +élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise. + +N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour +quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances +étaient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes +facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus +d'application que par le passé. + +Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des +règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction +dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se +développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je +marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les +principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande +ville. De là mes fatigues; mais le moral--je le répète--n'était +nullement atteint. J'étais maître de moi. + +Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances +découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi? + +Des idées noires? + +Des chagrins? + +Non. + +Des remords? + +Ah! nous y voilà ! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de +supposer que j'avais des remords. C'est une manie. + +Mais--je vous le demande un peu--à propos de quoi aurais-je eu des +remords? + +Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore +point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une +lâcheté--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas +le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible +que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de +premier ordre. + +Je vais les énumérer. + +L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un +animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à +édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses +actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits--lesquels appétits +se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces +appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à -dire par +le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du +sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au +gré d'influences singulières que nous nommerons--si vous le voulez bien +et faute d'un autre mot--psychologiques. Préférer, cela est redoutable. +Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions +seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient +sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile +ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là ; et les +puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de +systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher +ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive +tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est +fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du +bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir +qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses +choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse +nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a +toujours disproportion. + +C'est de la préférence--à l'état de goût chez les uns, de passion chez +beaucoup d'autres--que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et +l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble +de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les +éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à +peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes. + +A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. +Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui +gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, +la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par +exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole +divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices +d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique, +impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la +sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond +à certaines conditions particulières de climat et de position +géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs +enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa +force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est +seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours +édictée par des maîtres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse. + +Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu +des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents +dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par +la chasse et par la pêche. + +Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la +polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une +esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire. + +Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par +quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur +les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait +enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration. + +On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui; +en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres +adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les +oreilles. + +Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte. + +Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible +de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités +devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est +fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là , une illusion dont se +félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement +au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été +aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil +des vivants, et cela les console. + +Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces +lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le +témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les +quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé +par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous +sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité +de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le +modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent +du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est +un fait. + +Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française. + +Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges, +cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi +faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de +leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être +pensant est atteint? De là , les philosophies, aussi diverses, aussi +contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes +ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de +formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous +en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses +victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui. + +Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence, +source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité +jurique--ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité +universelle--du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il +lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités +personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de +raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls +jugements qui entraînent une consécration. + +Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors +que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des +malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal +imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez +difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à +ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de +folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre +main? + +Vous me direz: La conscience!... + +Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une +conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience. +Les bêtes seules n'en ont pas. + +La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il +comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est +un des plus beaux mots du langage humain. + +Mais encore faut-il s'entendre. + +Où reportez-vous la conscience? + +Quelle est son essence? + +Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois? + +Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors +vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements +une règle certaine,--invariable, au moins immédiatement avant et +immédiatement après que vous jugez,--vous vous exposez à de continuelles +erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu. + +Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la +conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de +Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise +dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience +recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui +appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y +a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort +dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et +la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle +ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une +conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience, +mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience +impassible, austère, le bras levé pour le châtiment--ou douce, +souriante, la main tendue en signe de pardon? + +Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs! + +Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le +seul bonheur qui vaille d'être acheté--doit subordonner sa conscience +aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se +trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en +s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit +tout. + +Cette conscience ne vous dit pas seulement: + +«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime, +le faux est un crime.» + +Elle va plus loin. Elle ajoute: + +«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends +la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre +peine.» + +Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et +mesurées. La justice--à l'abri des caprices engendrés par la différence +des tempéraments et par la mobilité des impressions--a pesé d'avance +chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments. +Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont +point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel +individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un +laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la +mort, la conscience publique--on dit «la conscience publique» parce +qu'elle est précisément la conscience de tous--la conscience publique +reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera +volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux +consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui +permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés +autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant +qu'un scandaleux spectacle. + +Ceci posé, j'avoue--je ne l'ai jamais nié d'ailleurs--avoir violé la loi +en commettant le délit d'adultère--ce n'est qu'un délit--de complicité +avec Henriette. + +Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute +attentivement cette voix intérieure. + +Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement. +Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme. + +Examinons. + +J'ai transgressé la loi en commettant un adultère--évidemment. Je dois +me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela. +Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut +d'être examiné. + +Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre +cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort +par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule +vérité. + +Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de +rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent +pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion +mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se +passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit +d'adultère--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire +constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris +éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite +pas un seul. Mais ceux-là , m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à +l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit, +prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le +train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il? +Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on +n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé. + +Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou +court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant +plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais +et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu +plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis +donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma +conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette +loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque +chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais +à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une +voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne +de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni +violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au +moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de +travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il +venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait +bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en +sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une +soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une +révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas +achevée. + +Tous les médecins vous diront cela. + +Reste le fait d'adultère. + +Oh! pour celui-là , je ne le nie pas? + +Mais quel est le châtiment de l'adultère! + +Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de +prison. + +Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler +ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses +journées d'emprisonnement! + +Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations, +je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une +lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa +tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, +des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je +sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma +chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever +de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une +chienne devant un charnier! + +Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être +infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais +souffert d'un emprisonnement de trois mois. + +Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas +des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles, +sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une +brûlure ineffaçable. + +Allons donc! + +Cauchemars que tout cela! + +Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles. +Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné +en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais +c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait +besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, +une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique, +il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des +incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences +extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux. + +Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert +morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière +marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si +pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le +passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait +tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent +tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute +trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris +des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments +inconnus. + +Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;--du moins l'homme +y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces +chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il +n'y a rien là -haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air +respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité. + +Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, +véritablement. + +Et je ne suis pas fou! + +Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou! + + +VII + +5 novembre. + +J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris +et que mon concierge m'a fait tenir. + +Henriette s'est remariée. + +Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de +Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien +l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise +inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science +géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est +une union parfaite. + +J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact. +Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à +propos du premier incident marquant. + +Très correct. + +C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été +rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On +voit beaucoup de ces unions-là , et le monde les approuve. Sans le parti +que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient +peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis +régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité. +Notre entourage nous y eût poussés invinciblement. + +Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des +souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le +cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre +son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher +d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus +pénétré depuis l'horrible soirée! + +Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible. + +Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes +fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque +jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas +cela! + +Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche +créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le +fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars, +des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche +déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands +ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres. + +Je vois cela d'ici. Elle a eu peur. + +Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des +Féliciens partout. + +Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et +vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité +âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe +décolorée. + +Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas +le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il +est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent +et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide. +Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et +sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux +épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains +sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette +doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près +d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre +roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement +repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les +oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose +plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en +grelottant l'aurore. + +Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait +naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et +la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au +coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette +ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents +maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour +flotte une odeur de tombeau. + +Voilà , à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal. +Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de +tous. + +Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y +aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses, +une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la +chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la +fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée +par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa +présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à +perdre. + +Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable +que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à +rien. + +Elle est mariée! + +Et moi je reste seul, seul, tout seul! + +6 novembre. + +Le médecin est venu avec un autre médecin établi à Menton. + +Ils ont causé à part. + +Mes névralgies se compliquent, paraît-il; je vais me mettre au lit et me +soigner sérieusement. J'attribue les douleurs de tête dont je souffre à +la grande chaleur de cette saison. + +D'ailleurs............ ...................... + + +VIII + +RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT + +«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté +de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une +commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé +Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la +dame Henriette V... + +«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur +Laverdin est détenu. + +«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un +vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui +toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes +maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux +continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux +questions qui lui ont été posées. + +«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement +persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du +moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la +plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi +sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y +éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui +faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche +et ne lui abandonne qu'une petite place. + +«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou +suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de +Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec +la résolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher +son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage +est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de +l'inculpé s'est arrêtée là . Il ne se rappelle aucunement être entré chez +les époux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame +V... jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les +domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir. + +«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin--manuscrit communiqué par M. +le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport--suffit à +expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles +de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin +est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en +paralysie générale. + +«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première +visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux +gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule. + +«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas +responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené +son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus +redoutables dangers pour la sécurité publique. + +«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins +immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire +admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.» + + + + + LA SOURCE PRÉGAMAIN + FANTAISIE PARLEMENTAIRE + + + A Aurélien Scholl + mon grand confrère + et + mon grand ami. + + +LA SOURCE PRÉGAMAIN + +I + +Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris, +voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus +complètement satisfait que Gédéon Prégamain. + +Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du +Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en +quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux +années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon, +unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, +pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes +valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère +que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et +la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on +réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils +narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans +toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait +s'empêcher de faire étalage. + +Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque +convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en +vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le +vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double +tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme +celle-ci: «Patience! mon garçon... Je ne te donne rien parce que je +t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même... Patience! +tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!...» + +Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et +vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas +manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt +lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait +maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et +déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des +anciennes déceptions. + +Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq +millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à -dire, dès +demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des +tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, +des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins! + +Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux +et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner +mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré; +on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les +créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et +affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce +par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée, +serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par +des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers +par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par +le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann. + +Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait +parfois désespéré de l'avenir. Il pensait: + +--Ce vieillard est immortel! + +Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il +placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil +entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite +intérieurement de bien conduire une vaste mystification. + +Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas +était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il +ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le +caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le +notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage. + +Cinq millions!... C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre. +Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million +le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité. + +--Mon oncle me devait bien cela, dit-il. + +Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu, +sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa +première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts +sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui +versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze +heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer +à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer +la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta +souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au +spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un +marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde. +Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il +habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait +ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des +aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il +avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en +les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies +d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait +jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs +trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec +des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine +champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes +de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le +consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le +faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe +et le vin de Champagne d'utopie. + +Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il +s'était écrié: + +--Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces +boutons-là !... + +Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est +difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé +des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux +Babylas! + +Ces millions, il les tenait maintenant. + +Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait +riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable +caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces +désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter +au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur. + +Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols, +ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de +Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres +du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or +roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies +s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des +chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années, +être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice. +Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou +s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et +impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est +respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle +exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans +générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des +mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait +germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue +avec l'âme des louis qui vole. + +Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif +maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une +vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer +la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à +des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en +face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient +épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan +qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait: + +--Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours! + +Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que +donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse. + +Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna +sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque +morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une +courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit +allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac +repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées. + +--Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi! + +Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants, +s'étira sur son fauteuil. + +--Oui, on parlera de moi... Quand? Bientôt... A propos de quoi? Je +l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh! +mon but!... Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule, +je languis ignoré et obscur... Depuis dix années je ronge mon frein, +attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne +devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des +hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en +bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire +à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros, +voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les +moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et +des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!... Palais +de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins, +chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je +pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri? +Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon +corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un +avenir misérable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du +froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est +qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid! + +Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait +jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon +enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les +plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à +la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un +médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de +recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où +agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre +pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il +n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils +échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand +on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par +exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la +cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du +Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu +et oublié!... Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une +marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant +six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des +reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de +Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de +Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de +l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux +célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le +public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé +Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le +nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le _Pardon de Ploërmel_ +et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du +Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a +joui d'un article nécrologique dans l'_Événement_. On savait son nom, à +lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne. + +Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face +le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur, +le front caché dans ses deux mains. + +--Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va +changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le +misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son +salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je +vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non +pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme. + +Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de +marcher en arpentant son étroite chambre. + +--Çà ... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis +à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut, +suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le +faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique +centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre +quelque épouvantable forfait... Voyons... Un prix académique? Non; +tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix +Prégamain a été distribué à M. X... Et chaque année m'apporterait un +rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire... Les +enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier +écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet +d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si +le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?... +Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un +journal à cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est +pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui +empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le +plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un +crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le +lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux +à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez? +Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y +voilà . Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée +nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan! +L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou +simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs +célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn, +Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de +Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier, +Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman, +Bougainville et Gédéon Prégamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrête? +Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe +des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le +centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai, +je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du +Soudan. Là , l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom! + +Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur +qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action. + +Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit +en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de +toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de +femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les +sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des +sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle. +D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves +mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait +les fleuves. + +Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de +Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de +débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages. +L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome, +Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se +trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là , des +ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage, +ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots: + + _Avenue Gédéon Prégamain_ + + +II + +Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans +des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis +du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il +disait avoir le plus urgent besoin. + +A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment +il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions! +Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans +son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux +magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de +Gruyère!» + +Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage +tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et, +pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur +explorateur du Congo dans la voie des explications. + +--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette +grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant +permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de +votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis +et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous... +J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous +comptez donner à ces capitaux... + +Gédéon fronça le sourcil. + +--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre +intérêt est mon seul mobile... + +Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, +en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours. + +--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour +ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport +à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement +à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils. +Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps +abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien +vous instruire de mes projets. + +Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à +l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté +de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes +choses. + +Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable, +grandiose, et l'Afrique un beau pays. + +--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, +je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien +dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on... + +--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré. + +--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur! + +--Il se pourrait?... + +--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au +juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention +d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé +franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous +n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement +perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous +n'en êtes pas là . Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas +faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans +nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait +par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. +Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux +ans à en revenir. + +Gédéon sourit. + +--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des +armes, des interprètes, des bagages... + +--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la +marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il +avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes +et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro, +il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le +désert avec toute sa caravane. + +--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon. + +--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du +Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les +Hottentots. + +--Diable! + +--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent. + +--Ah? + +--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des +Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, +puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré +vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un +panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit. + +--Fichtre! + +--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance. + +--Mais... + +Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité +d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux +du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère +qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache, +bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de +soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier +des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une +idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par +l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe +d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal +lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout +maintenant qu'il était riche. + +Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on +pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer +vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes +primitifs. + +--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation +d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo +aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs +sur le plat, c'est-à -dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas +probable où vous seriez utilisé là -bas pour un dîner de noces ou pour +un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût +d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille +mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur +la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au +jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et +prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura +englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!... + +Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait +aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à +combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, +le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, +Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On +comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des +hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou +fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, +Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, +Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que +diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. +On s'en passait fort aisément. + +--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la +renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? +Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il +vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, +quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser +deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne +reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au +temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que +faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui +suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. +C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une +propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, +embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles +et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des +compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés +philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois +maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député +aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne +pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste +votre très humble serviteur. + +Gédéon répondit: + +--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre. +Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel +qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais, +pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains +à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, +riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à +découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes +contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez +ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est +l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes +futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit +tout cela sans garder une arrière-pensée? + +--Peut-être... + +--Je vous écoute. + +--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi +Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit +village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans +l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers +désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour +rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un +peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à +incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois +même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale +dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier +si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée... + +--Je crois bien! + +Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier. + +--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° +un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, +communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares +entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une +superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un +revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de +charges. Entrée en jouissance immédiate. + +--J'achète, interrompit Gédéon. + +--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit +riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. +Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le +pays, et votre affaire est faite. + +--J'achète, répondit Gédéon. + +Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les +Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée +d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, +relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent +chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine +fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent +d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter. + +Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les +réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau +de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et +de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: +ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain +profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines +romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées +de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent +jaseur où frétillaient des truites. + +Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front +la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel +superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source +d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, +etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, +quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino +dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands +cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements. + +Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée +chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, +le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle +d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa +part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande +par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et +distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens +les moins ignorants du pays. + +Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. +Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe +de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ +après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des +grands journaux l'annonce suivante: + + SOURCE PRÉGAMAIN + PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) + _Établissement de premier ordre._ + +Suivait le détail. + +Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus +vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin +au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique +desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons +de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les +trains.--Prix modérés. + +Une longue description recommandait le casino et les excursions de la +contrée. + +Venait ensuite l'analyse de la source: + + Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes. + Sulphate de chaux 1.5010 + Sulphate de magnésie 0.5080 + Sulphate de soude 0.0180 + Carbonate de chaux 0.1300 + Carbonate de magnésie 0.0340 + Oxyde de fer 0.0015 + Alumine traces + Chlorure de sodium 0.0090 + Chlorure de calcium traces + Chlorure de magnésium traces + Silice 0.0140 + Iode traces + Phosphate traces + Matière organique traces + ------ + Total 2.0385 + +«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être +utilisée avec succès pour combattre: + +«1° Les congestions habituelles; + +«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes; + +«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la +circulation; + +«4° La détérioration graisseuse du coeur. + +«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de +graisse; + +«6° La formation de la gravelle; + +«7° Les hémorroïdes; + +«8° Et généralement les autres maladies. + + +A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien +connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant: + +«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet +incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif, +ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques +justiciables de cette modification importante. + +«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale, +qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du +dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires, +de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et +principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type, +lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons +résultats de la quinine. + +«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical, +irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec +irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament, +d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les +palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, +lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., +etc.» + +Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les +murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où +le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en +Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle. + +La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche +Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que +«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo +spéciale per combattere tutti gli malattia». + +Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie +des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de +Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes +routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour +les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation +solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau +de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se +tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile. + +Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir +les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois +mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher, +capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient +expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, +princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation +le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les +hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des +consommateurs. + +Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino +les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, +Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de +vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom +de Prégamain. + +Enfin, il était célèbre! + +Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et +aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les +municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron +l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans +les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des +écoles. + +De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain +valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. +Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, +les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos +d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de +chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les +vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des +pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de +remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des +braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds +proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens +de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le +directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le +Dieu de ce petit monde. + +Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de +force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement +posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut +enregistré par le _Journal Officiel_. + +Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater +ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants: + + Électeurs inscrits 884 + Votants 884 + Majorité absolue 443 + M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu). + +Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire. + +C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi. + +A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire +s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des +premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre +plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, +de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier +comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà , +cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur +la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une +fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire: + + En l'an 1880 + Cette fontaine fut édifiée + Sous la magistrature municipale + + DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN + +Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription +analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen +de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la +commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la +mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général. + +Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire +s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait +disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné +l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne. + +Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude. + +Laquelle? Toute la question était là . + +Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été +besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de +l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur +du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait +Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le +propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays. + +Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique. +Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la +force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et +s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément +cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi +organique. + +Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau. + +Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des +idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant +l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le +pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en +faveur, parmi les partis le parti d'avenir. + +En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations +flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants +des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les +Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation +dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le +rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage. + +A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains +personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires. + +En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient +les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de +sagesse; là , l'insupportable rigidité des principes savait se plier au +besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des +intérêts. + +Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus +habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une +politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les +avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la +gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition +que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement +la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment +impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du +ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours +de bataille, de se porter librement du côté du plus fort. + +Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact: + +«Chers contribuables, + +«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, +je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de +Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois. + +«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre +arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude +sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au +sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles. + +«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement +des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je +m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante. + +«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, +je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des +institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle +est ma devise. + + «Vive la France! + «(_Signé_) GÉDÉON PRÉGAMAIN, + «Maire de Lathuile.» + +Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés +à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du +canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la +partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la +réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon +para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; +à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par +l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les +séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea +acharnée. + +Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille +radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'_Écho de Lathuile_. + +«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays +malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton +atteint de la clavelée?» + +«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton +a besoin de votre eau purgative?» + +Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de +sarcasmes et vit sa candidature acclamée. + +Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix. + +Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à +la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son +impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé +député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les +manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et +pouvait compter sur une validation incontestée. + +Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de +recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, +loin des regards profanes. + +Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le +chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé +et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique +eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son +présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon +à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se +souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: +«Je suis parti de là -bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.» + +--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche +au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques +efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au +faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon +étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les +fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis +un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote +contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer +les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré +convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre +à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, +humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou +vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine +couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je +suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre! +je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les +ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, +les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de +diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des +traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes +paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et +commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai +trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera +connu, répété, admiré, craint... Déjà , je suis célèbre. Il n'est pas un +coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et +les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les +puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants +et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté, +la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise +comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, +ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai +purgé des mondes! + + +III + +Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances +par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs. + +Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue +Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant +qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce +fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme +politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de +notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les +circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec +les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les +désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui +eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux +d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi +nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part +de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait +comme un gant. + +Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans +posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était +assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la +considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme +légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans +frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans +passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas +aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux +pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des +noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter +sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, +après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle +comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs +palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel +et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses +rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée. + +Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre +de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un +suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid. + +Il déposa, chez les principaux personnages politiques et +particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de +visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure +nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde +parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel +s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud +avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait +plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus +exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du +Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient +ainsi libellées: + + +-----------------------------------------------+ + | | + | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | + | | + | DÉPUTÉ | + | | + | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | + | | + +-----------------------------------------------+ + +C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter +d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de +Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a +connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à +qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a +pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant +sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de +n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La +province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire. + +Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe +dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données +sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse +découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les +journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement +pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de +Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public +de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms +encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles +publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah +Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son +nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame +d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine +destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut +pour l'écrire. + +Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force +gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité +des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent +même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention +malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa +carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque +présentation, la même phrase lui était invariablement adressée: +--Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu; +parfaitement, parfaitement. + +Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, +prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la +dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom. + +--C'est M. Prégamain, disait-on. + +--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain? + +--Le député. + +--Ah!... Connais pas. + +--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain... + +--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a +bien une tête à ça!... + +Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait +la tête. + +--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de +l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies. +Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session +commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt +j'imposerai silence à cette meute impuissante... + +Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations +innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les +convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête +un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser +parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. +Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. +Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une +foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une +idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins +et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête +manquée. + +Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés +rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait +choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, +face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais +négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances +furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du +bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou +trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de +Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en +peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par +l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place. + +Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron +et la France attendaient. + +Par quoi commencer? + +Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts +parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre +Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon +Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, +d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc +tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc. + +Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire +exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, +d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de +prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par +tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient +d'elles-mêmes. + +En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance +assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon +Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni +d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots: + + «La Chambre, + «Confiante dans les déclarations du gouvernement, + «Passe à l'ordre du jour.» + +Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du +règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on +venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il +fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres +auteurs de la motion! + +Quel début! + +Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires +de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui +donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère. +L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de +Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville, +Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les +chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux +jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon. + +Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant +et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation +à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors +d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de +ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la +séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son +cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle, +gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle +classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi: + + «Triple rang d'hommes du + peuple........., M. Alexis,» + +Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, +s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte. + +Il cria: + +«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et, +en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette +formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.» + +A la droite, il criait: + +--Retournez à Coblentz! + +Aux passionnés de la gauche: + +--Et le 4 Septembre? + +Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa +interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in +extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel: + +«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!» + +Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora, +achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En +descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses +collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire: + +--J'en étais! + +Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le +jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de +la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à +poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues, +il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota +docilement avec la majorité de son bureau. + +Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait +enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi +pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir +impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était +un moyen, non un but. + +--Patience! répétait-il. Attendons!... + +A qui lui eût dit, quatre ans auparavant: + +--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!... + +Il eût répondu: + +--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment +voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel +droit?... Par quel moyen?... + +Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu +parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu +dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député +quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui +eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se +réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne +se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait +point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une +foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter +maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à +Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions +et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien +n'était perdu. + +Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si +rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était +marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager? + +--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore +venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si +elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les +ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et +se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme +des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en +incubation... Attendons. + +Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement +surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que +leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du +danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un +discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on +se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait +parler; la réélection se trouvait en jeu. + +--Diable! pensa le député, ne paressons pas! + +Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. +L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une +question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances +de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la +question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se +faire inscrire par le président pour prendre la parole. + +Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle +courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile +monterait à la tribune. + +--Ah bah! + +--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau. + +--Et quand cela? + +--Dès demain. + +--Il faudra que j'aille écouter ça!... + +Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu, +le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la +tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon +entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla +avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts +étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en +grand nombre, comme pour un débat à sensation. + +Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour +épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement, +le pouls était calme. Aucune inquiétude. + +Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal. + +Le moment était proche. + +Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le +morne silence des assistants, le président prononça ces mots: + +--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux +purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile. + +Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir +central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le +dernier degré de la tribune. + +A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats +de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait +été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du +lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement +gagné tous les bancs comme une traînée de poudre. + +Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois +d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce +simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre +de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs +honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée; +d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant +sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour +dire: + +--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme +ça! + +A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des +tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des +mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur +l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique +et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail. +Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris +la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut +les entendre sur la place de la Madeleine. + +Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait: + +--Qu'est-ce qui leur prend? + +Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres, +s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, +la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle, +hagard, balbutiant: + +--Monsieur le président... monsieur le président... + +--Plaît-il? + +--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu. + +--Mais si! mais si! + +Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette. + +On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier +des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un +petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général +se réveille. Rien de plus contagieux. + +Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux +instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par +malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.» + +Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et +criaient à Gédéon: + +--Descendez! descendez! + +Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et +ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit +dans les tribunes: + +--Enlevez-le! + +Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la +démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre. +Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit. + +La séance était levée. + +Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié +sur la tribune. + +Le malheureux avait enfin compris! + +Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette +source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait +l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une +cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le +législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le +prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable. + +Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille +bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux +paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier +vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle. + +Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait +consenti à réintégrer le domicile conjugal. + +Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire? + +Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang! +Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers +de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu +l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale. + +Enfin... + +Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de +bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance! +Il triompherait. Il dirait aux électeurs: + +--Ne vous l'avais-je pas prédit?... + +Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient +à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point +ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question +d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot +équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France +entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la +Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. +Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au +télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à +Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait +point encore enregistré de chute aussi profonde. + +Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut +s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du +Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du +soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, +par contenance, commanda à dîner. + +Dès le premier service, il congédia le garçon. + +--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai. + +Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut +rien prendre au tragique. + +--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où +nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous +dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, +les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé +Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme +Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture +aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. +Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien +concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien +considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?... +Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, +mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me +calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?... +Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît +généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, +de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque +Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme +on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à +l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent +la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils +persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, +vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant +qu'on a blagué Napoléon Ier! + +Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent. + +--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été +rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. +Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, +je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. +Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais +d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un +voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir +bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera +quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho +de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans +l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront +gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou +trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite +à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis +affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes +collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une +question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils +ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se +rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. +Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se +trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet +aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en +servir. + +Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. +Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier +ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu +de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se +réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de +Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des +pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, +d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer +gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne +s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien +une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au +doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se +montrait sans peur, étant sans reproche. + +Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, +la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de +chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un +brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose. + +Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de +chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir. + +On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de +l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille. + +Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui +étaient pas étrangères. Qui pouvait être là ? Vainement il chercha un +petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui +lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à +entendre sans rien voir. + +Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des +voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes, +baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom; +il s'entêta et voici ce qu'il entendit: + +................................ + +«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle +est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien +le premier... + +«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses +par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on +y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve +toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle +a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre. + +«--Soit. + +«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont +nous parlions tout à l'heure... + +«--La petite madame Prégamain? + +«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède +ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est +pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un +doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et +bien... Tu me suis?... + +«--Oui, va toujours. + +«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que +je m'empresserais de prendre la fuite. + +«--Pauvre petite femme!... + +«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un +homme comme ce Prégamain! + +«--Le fait est... + +«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu +amoureux de cette femme-là , lui prenant les mains, lui disant de jolies +choses, me traînant à ses genoux! + +«--Tu vas loin. + +«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais, +en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau +médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc +ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un +impair. On ne parle pas de ces choses-là ... + +«--D'accord. + +«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes +causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille +ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait +rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le +prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à +dire cela? Tu mettrais de la passion là -dedans?... + +«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable. + +«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour +engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour +maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme +d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle +doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là ... Là , franchement, une +maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M. +Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital? + +«--Oh! impossible!... + +«--Absolument impossible! + +«--Ce serait une horreur! + +«--Une horreur horrible! + +........................... ........................... + +En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à +un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour +ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre +garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit +ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit +dans la direction de la Madeleine. + +Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés, +il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes, +devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée. + +Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant, +les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du +tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée. + +De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des +Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là , il +tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son +hôtel. + +La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du +maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée +qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition +du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans +l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être +rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement. + +--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!! + +Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant +devenir folle. + +Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour. + +Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de +journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; +puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit. + +Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans +l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte +et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie +sanglante au front. + +La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi +conçue: + +«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail +acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents +familles et remué toute une contrée. + +«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je +ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde. + +«J'en ai assez. + +«G. P.» + +On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son +terrible échec parlementaire. + +Comme le public s'abuse, hein! + + + + + LA PETITE + + + _A Hector Tessard + en témoignage + de ma haute estime + et + de ma reconnaissante affection._ + + +--Tiens, elle est en retard... + +Et Roland, soucieux, demanda un journal. + +--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade. + +--Si bien... tout à l'heure. + +Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à +cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés +prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en +instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun +philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux +tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le +couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux +Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des +chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois +chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous +l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les +bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher, +Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de +superbes cheveux noirs. + +--Faut-il mettre le couvert de monsieur? + +--Oui, fit Roland. + +Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des +ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place +Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints +par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire +entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux +camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh, +euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez +Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes +compliments, mon vieux.--Et Legendre? + +--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au +chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents +francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz +tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel... + +--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry +de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un +mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens, +Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme... + +Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si +tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre +chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une +Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle +était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure. +Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir +de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change, +change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était +libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept +heures et demie!... + +Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là +demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il +avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage +d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets +louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un +coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins +corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux +platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir +et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles +avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait +notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du +boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient +tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit +retard. + +--Faut-il servir monsieur? + +--Tout à l'heure. + +Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise +blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin +de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle +ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour +le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin +Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de +l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le +modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après +toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du +quartier Pigalle. + +Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit +pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres +d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites +troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les +camarades attablés là -haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard +Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat +Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. +Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par +mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une +dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes. + +Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque +chose avec beaucoup d'eau. + +Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou +s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au +revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles; +c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; +Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon +cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous +le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle +vendait à des amateurs naïfs. + +Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs +blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et +de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait +la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les +voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on +causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit +limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à +l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée, +se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans +d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence +bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette +rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par +éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, +une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de +jeunesse. + +Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la +bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, +sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les +employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite +blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le +divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au +plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres +se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en +pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame». + +Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue +de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître +Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu. + +--Mais entrez donc!... + +Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour +saluer. + +--Monsieur Hermann! + +C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de +vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son +éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette +rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la +plus belle fille de Paris. + +Ce fut à qui lui offrirait une place. + +--Voilà ! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!... +Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à +mon âge!... + +--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai +préféré vous l'amener... + +Et, s'adressant à Roland, elle ajouta: + +--Tu penses!... + +Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour, +toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux, +les jeunes, les gamines. + +--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour, +Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi, +avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne +veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David, +je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je +causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey? +Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure! +je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que +tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu! +que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi! + +Il alla serrer la main à Roland. + +--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la +taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la +garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où +va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite. + +Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur +repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante +sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal +anglais. + +Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat +avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et +disait à Gilberte: + +--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me +redonne faim! + +Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une +politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui +lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa +serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte +avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et +revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en +voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un +supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui, +pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et +toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées +le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa +pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs. + +Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil +artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui +l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après +cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint +des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de +sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de +puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite +d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable +reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce +vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste. +Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier +de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger, +de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa +beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il +se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que, +cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez +d'autres. + +--Elle me fait des infidélités, disait-il alors. + +Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre; +elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les +préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, +il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait +suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour +où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux +éconduit. + +Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de +Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois +qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire +bonne mine, le saluait avec une vénération humble. + +Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de +Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans +des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus +facilement évités. Quand Gilberte lui disait: + +--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq +heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens. + +Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que +Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du +maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la +première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite. + +Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour +qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers +où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos +sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la +rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard. +Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées +naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute +satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre +étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers +succès. + +Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, +accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant +les câlineries des gamines. Et il allait, il allait... + +Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en +disant: + +--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland, +si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là , et puis +vous me reconduirez un bout de chemin. + +Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda. +Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et +disparut. + +Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète. + +--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste +par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient. + +Puis, après une pause: + +--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là , ce n'est pas une +femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi! +Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de +lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je +faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types +embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là , +changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui +ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art +franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans, +quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les +beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la +tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement. +Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette +fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, +elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse +Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés +éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à +saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la +moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour +ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un +don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle, +elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre, +une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme, +elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur +inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, +créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas +seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit, +elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et +sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans +mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?... +Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de +l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus +rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est +terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un +peu de feu?... + +Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit: + +--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_. +C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez +pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous +expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, +de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le +lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous +qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup +pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant +à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la +voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature +tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est +un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni +devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de +sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela +suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté +pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste... +Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr, +vous êtes un égoïste. + +--Je ne comprends pas, fit Roland. + +--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas +et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez, +prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là . De même +que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, +l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors +pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute +tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous +écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui +roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il +vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie +vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous, +vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà , rien +n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement; +c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu +produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon +pauvre ami, c'est-à -dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée, +dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans +une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que +vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter +tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité! + +Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus +à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire. +Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le +bras du jeune homme: + +--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous, +il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à +Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans +le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée +par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer +ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin +de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines +de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui +est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand +sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas +l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il +souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me +donner un peu de feu? + +Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se +tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement +consenti à se séparer là . Mais le père Hermann n'avait pas tout dit. + +--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière +hongroise dont vous me direz des nouvelles.... + +Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant +une grande brasserie toute flamboyante: + +--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement. + +--Mais non! mais non! + +--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir +pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des +bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous +me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et +parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la +petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas +connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_ +d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le +malheur de ces reines-là , c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux +garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse +est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et +n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle +est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se +déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des +couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites +donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère +Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la +figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça +lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le +temps de rentrer, je me sauve! + +Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand +le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les +épaules: + +--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un +amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera +une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste, +en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous +aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu +se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux +qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née +pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est +de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des +immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la +chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez +un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et +laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera +parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça, +c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...? +Là . Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître! + +Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se +mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et +apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd +de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et +tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une +allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du +bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le +temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la +rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les +croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld, +s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda. + +Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste. +La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque +point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur +le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture +traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et +de flaques éclaboussées. + +Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna +le coin de la rue Frochot, et disparut. + +La petite laissa retomber son rideau. + +Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie. + +Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche +orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent, +par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable +des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les +rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa +mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait, +lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait +plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des +parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton +par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge. + +Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord, +ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une +échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques +opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, +elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches +noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du +travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes +sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait +l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande, +courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de +petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents +et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur +un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les +morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur +tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le +boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires +grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans +l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la +besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de +vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au +voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les +répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et +Gilberte s'assombrissait en des rages muettes. + +Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa +camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du +voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une +partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M. +André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La +petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se +promit d'être prudente. + +Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une +campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du +fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans +ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque +tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers +tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de +café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des +Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait +envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut +servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du +chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens +ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux +blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les +chansons de là -bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents +montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des +locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de +fer. + +Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal +des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient +légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son +cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne +manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une +gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal, +interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie +calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils +avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette +secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant +une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur +du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide. +Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées. +La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André +gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se +débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes, +et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une +longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales +voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes +municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout +le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui +pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle +vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien, +l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé +Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger +le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il +donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de +cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui! + +Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au +commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple! + +--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera +seulement pour le dernier train... + +Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. +Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre +traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit +place à côté d'elle--et la voiture partit. + +D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la +portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était +tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui +galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante +dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne +roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée, +remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de +la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y +repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard +s'était trouvé là , disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle +devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M. +André? Que leur arrivait-il là -bas, chez le commissaire?... + +Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que +rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main +robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le +capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la +saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui +tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa +bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie. + +Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec +une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement +ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme +une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant: + +--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on +jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors? + +Elle luttait de toutes ses forces. + +--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?... +Laissez-moi, ou je crie! + +--Crie, va! + +Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui +tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour +mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié +sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la +tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, +emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla +les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec +force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible +sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres +immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant +qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main +d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les +boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et +descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme +une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne +sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle +monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours +collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui +enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter +sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il +lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le +fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle +devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route +elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait +l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. +Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle +résistance. + +Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de +cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour +dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de +la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été +impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue. +Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue +dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement +ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des +caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. +Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une +hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il +s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle +bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les +cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, +furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille. + +--Ah! nom de Dieu! + +Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle +de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille +allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de +l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard +reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son +corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un +filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un +homme vint ouvrir la portière. + +--Vous n'avez rien à déclarer? + +Édouard répondit d'une voix brève: + +--Non. + +Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un +saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre. +Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard +dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante: + +--Si vous descendez, je vous fais arrêter. + +Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du +ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse. + +Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle. + +Cette nuit-là , il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle +se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder +sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et +les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé +comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries +sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les +baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures, +et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle +vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses +poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un +mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte. + +Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se +couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient +plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait +grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein +l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de +jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa +chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses +mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet +homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit, +mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!... + +Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se +mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux +ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa +couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés. +Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle, +cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières +fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant +sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient +salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité, +de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois: + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?... + +Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une +fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle +voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des +promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles, +l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les +hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette +Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un +joli monsieur celui-là !... + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?... + +Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard +lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait +comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour... + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça? + +Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit +fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la +haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme. + +C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père +Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par +pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait. + +Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le +refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais +le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son +temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme +elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être +modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents +francs par mois. + +--Alors, si je voulais?... + +--Toi, petite, tu es une fortune. + +--Ah?... + +Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait +sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur +l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la +loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux +carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle +n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il +rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude +et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas +de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était +pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de +ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, +comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une +provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et +bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans +ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles +admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des +étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout +à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la +façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce. + +Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il +fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre +hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre +pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes +d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et +souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la +chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner. +Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le +corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits +pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une +paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on +chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse +trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses +yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête +qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses +pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, +Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et +jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure. + +Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que +Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille +d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus +qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année +mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à +leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années. +On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait +tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable +qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et +c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir +à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce +surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à +travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de +Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue +comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, +contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons +d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule. + +Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois +son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, +parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait +survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une +longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille +des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis +Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse, +s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation +du beau et du grand. + +Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle. + +Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge +obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes +grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières +la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer +à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme +un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des +filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son +enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires, +les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les +robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées +aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme +une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait +une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges +futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat +triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de +créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades +assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements +tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des +courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des +galères fleuries. + +Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse. +Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum +brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours +on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns +admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, +détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. +C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de +patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle +on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore +donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir +effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite +d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il +lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet +d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant +l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des +heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes, +tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus +dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une +vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour +à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la +main prestigieuse des maîtres. + +Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que +d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit +à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui +avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier +Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là , et par centaine, des +nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps +qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces +visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles +gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose, +n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les +comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait +fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes +des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu +modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un +dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de +barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois +seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et +encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des +poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la +_Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque +sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de +beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement +ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles, +Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître +maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva +jamais que des mépris pour ce troupeau. + +Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir +longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à +se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près, +sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans +les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un +vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui +et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait +chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni +à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni +sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans +l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq +ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup +renoncé à peindre. + +Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en +venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou +tentée. + +Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal +en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis +Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; +enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément +par les rues. + +Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. +A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels +nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont +le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes, +aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, +elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la +journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune +affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine +offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique +des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la +colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup +d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela +suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette +belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait +vierge en ignorant la pudeur. + +Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne +s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint +jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés, +aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon +sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux +suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières +semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une +attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire. + +Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait +pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes +s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les +hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme +mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus +vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes +prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des +théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises... + +Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon +n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui +trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui +allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était +moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain +ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète +Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte +de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école +poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures +de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les +autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire +sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement +Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel. + +Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs +tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une +table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en +habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui +savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui +suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux +vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il +publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement +ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait +depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse +n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner. +De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et +c'était tout. + +Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à +l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était +simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le +trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas +une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la +lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la +bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait +même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une +indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et +épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. +Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que +d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul +il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la +prudence. + +Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en +pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien +qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; +à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un +passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint +bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait +avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le +rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café +chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en +face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs +où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui +faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui +reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle +rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de +la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et +d'absence. + +Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme +un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était +gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre. +Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux. +Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il +apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours +choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais +avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, +des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la +rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait +ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame +représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo. + +Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle +était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant +l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à +l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même +Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs +du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son +esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait +une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à +l'instruire. + +C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se +quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde. +Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les +gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut +cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais +seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait +bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins +pourraient-ils l'atteindre? + +Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut +hanté d'une inquiétude. + +--Ah diable!... + +Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du +Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un +an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la +pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet! +Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir +Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que +Mme Clown!... + +Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce +que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien +oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester +qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite. + +Elle ne répondit pas au vieux maître. + +En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente. +Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann, +un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer +et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à +elle. Donc... + +Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux. + +Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau. + +--Comment, tu pars?... + +--Mais oui. + +--Où vas-tu? + +--A l'Opéra-Comique. + +--Ah... + +Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland, +tranquillement, mettait son pardessus. + +--Tu vas seul? + +--Oui. + +Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant +un refus; mais enfin elle ajouta: + +--Veux-tu m'emmener? + +--Certes. + +Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait +adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement. +Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas +une existence bien gaie. + +Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de +Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait +un joli froufrou. + +Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue +Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte +retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils +parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des +actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu. + +La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main +et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait, +machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser. + +Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère: + +--Ah! non! non! + +Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la +porte. + +En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse +nerveuse; elle pleura. + +Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la +main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les +autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route +d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son +parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne +reverrait plus Roland, jamais, jamais. + +Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était +impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en +temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y +avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où +aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites +habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait +peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie +en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était +à deux pas... + +En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même +envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme? +Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on +est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait +tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose. + +C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir +qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin, +il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait +des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons, +qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?... + +Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore. + +Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la +main et lui dit seulement: + +--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus. + +Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui +monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement +sérieuse. + +Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite +à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés +ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et +ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident +minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême +énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme +la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras +indéfinissable et positif. + +Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une +incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque +chose de changé. + +Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci +avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice, +Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait +résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce +qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il +avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle, +soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui +déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre... + +Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité +compassée et les mêmes sourires voulus. + +Ce soir-là , pour la première fois, Roland vint contempler les croisées +de la petite. + +Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive +espérance, le regarda longtemps. + +Roland ne comprend pas. + +Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie +bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous +l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis +longtemps». + +Bah! + +Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de +Laval, et Roland redescend avant minuit. + +Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu. +De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse. +Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont +des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis, +enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des +sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien, +et où il y a de la grâce et de la tendresse. + +Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains +marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle +écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard +perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre. + +--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu? + +--Je n'ai rien... Je ne pense à rien. + +--M'aimes-tu? + +--Oui. + +Et c'est tout. + +Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille, +a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite +s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs, +cruels, des menaces de disparaître pour toujours. + +Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans +s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer +ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A +la bonne heure! + +Roland ne comprend pas. + +Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école +buissonnière à travers les verdures. + +Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer +et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à +Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la +rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait +entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une +tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des +poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au +soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins +d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte +ne recevait pas Roland. + +Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir. + +La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland. + +L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés. +Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et +les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les +fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus +parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux +bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage +de Conflans. + +Au retour, le père Hermann dit à Gilberte: + +--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y +teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il +serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà +quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent +les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en +ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y +pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la +vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les +feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me +faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre. +Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera +l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant +mieux!... Vois-tu une Ève là -dedans, non, mais vois-tu?... + +Le tableau fut commencé dès le lendemain. + +Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare +du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus +profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes, +tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une +patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du +froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste +manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, +sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une +docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut +échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où +la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les +demi-teintes du couchant. + +On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put +retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein +air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à +l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien. + +Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta. + +L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression +douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait +toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage +exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse +toux devint fréquente, aiguë. + +--Ce n'est rien, disait-elle en souriant. + +Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle +refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil +académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle +consentit à se soigner. Le tableau était achevé. + +Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par +la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans +la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre +qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était +résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux +premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une +griserie de dévouement et de sacrifice. + +Mais avant de mourir, elle voulut vivre. + +Elle se donna à Roland. + +Ils se sont aimés trois mois. + +Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la +souffrance, hâté la fin. + +Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des +sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se +sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire. + +Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art. + +Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père +Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite +posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir. + +Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré. + +Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse. + +La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu, +dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la +_Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des +draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des +fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la +mourante d'une grâce dernière, d'un parfum. + +Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les +seules préoccupations du peintre. + +Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare, +double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque +aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme +idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant. + +Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux, +prédestiné, le monstre divin. + +Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait. + + + + + FANTÔMES AMOUREUX + + + _A Mademoiselle... + + Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom + charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver, + quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires». + + Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous + retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où + mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des + fiançailles._ + + CHARLES-MARIE. + + 25 mai 1885. + + + + FANTÔMES AMOUREUX + + +UNE MINUTE + +Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des +fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le +lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. +Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, +on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus +rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà . Au +delà , le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une +source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!... En +route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe +point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons +dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, +traînant à nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient +tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède +avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de +l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un +sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu. + +Il n'y a que des minutes. + +Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une +étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, +une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le +reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se +réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. +L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, +tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble +enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie où tout passe, la +douleur seule soit immortelle. + +Pourtant, il est des minutes exquises. + +Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la +race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans +un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une +parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais. + +Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou +dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez +nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, +et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à +vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une +seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une +simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer +après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son +sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore +la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, +l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de +son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme +une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, +délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur +vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point +que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même. + +Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée +pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, +mais de secondes,--une minute à peine;--vous ne l'oublierez jamais, +jamais. + +J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique. + +Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison +blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un +jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes +de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant +deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des +rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large +balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la +rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis +traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les +vieux arbres, des chansons d'oiseaux. + +J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. +J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des +velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, +et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui +m'attendrait sans me connaître,--le livre d'un poète dans sa main. + +Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement +un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons +argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la +chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde. + +Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux +de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des +bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on +n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu. + +J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais +sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans +me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais +plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait +germé à la place. + +Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que +je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, +misérable, cruelle, toujours la même. + +Et cela me rend triste,--souvent. + +Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère +minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, +les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer +l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser +d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la +plus brève mesure possible du temps. + +Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou +par sou, échanger bêtement contre les à -compte de tous les jours un bien +qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu +à peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre? + +Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une +émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,--oui, des +années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un +désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est +s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan +de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des +sacrifices et la vida d'un trait. + +Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés--mais il avait bu +le vin des Dieux! + +L'Olympe est remonté là -haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre +des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent +desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se +paient plus au comptant. + +Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets +incurables d'une existence. + +On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hélas! +Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera +pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous +restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis +longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme +au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, +avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. +Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. +Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, +plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais. + +Jamais, jamais. + + + +LE CLOWN + +Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un +andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine +grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement--lento +maëstoso--pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles, +les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait +place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les +seuls instruments à cordes. Après une pause--a tempo--la phrase +caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et +d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits +anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis, +dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des +douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil +adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des +hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore +des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles; +aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges. +Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la +tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords, +s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des +harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus à Marius que +d'offrir son âme et sa vie à Fernande--sur un point d'orgue! + +La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce +chef-d'oeuvre. + +Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef +d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens, +interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la +petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius, +dans le noir. + +Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa, +ré... mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna +le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant. + +Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude. +Laquelle? Toute la question était là . Il changea vingt fois d'idée fixe. +D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un +voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de +la terre!... Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point; +il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien +lire, se mit au lit sans pouvoir dormir. + +Au petit jour, il crut comprendre. + +Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il +en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit. +Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de +ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé +à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le +monde, et il s'était montré sot comme personne. + +On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans +la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et +on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le +feu;--et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite +tête blonde qu'on a choisie. + +Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant +la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on +mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée, +jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au +soleil, musique en tête. + +Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main, +affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi +faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule. +Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre +l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables +aveux! + +Marius se jura bien de ne pas retourner au combat. + +--Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais +essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents! + +De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon. + +Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit +qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du +duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël. +Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne +compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de +jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes +anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de +niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés +tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes, +aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir, +crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant +dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade +de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait +représentée sur un tremblement de terre. + +Marius répéta ces vers de Coppée: + + Las des pédants de Salamanque + Et de l'école aux noirs gradins, + Je veux me faire saltimbanque + Et vivre avec les baladins. + +Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme +aimée, il se résigna à devenir son clown. + +Quand il la revit, il lui raconta des histoires. + +«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait, +l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que +rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant, +que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des +perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le +fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première +battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent +lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord, +ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour +le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort +suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!» + +Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents. + +Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique, +s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit +pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à -l'âne, +il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds +qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en +lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées +par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort +lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel +entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence +lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il +s'amusait. + +Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez +à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut +portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or; +puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre, +assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis +c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue +dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire +auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit +Bouddha de jade noir, informe, affreux. + +Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa +fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour. + +Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus +regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque, +éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le +prenaient. + +Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On +aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide, +immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que +l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du +talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour +elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin +au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines +du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on +laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où +elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à +genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus +caressants... + +Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme! +Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs +puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon +garçon. + +Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si +tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze, +inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la +quête;--et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans +le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes +baguettes--comme une grosse chauve-souris. + + + +SOUS LA COMMUNE + +Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel +de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si +merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du +salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes. +Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable +ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour +les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses +mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes +fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle +d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés, +cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste, +presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des +pures beautés antiques. + +Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin +plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la +troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait +passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas +une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme +amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée +par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait +ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et +capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau +couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de +lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune +des deux branches maîtresses portait un diamant noir. + +Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse +qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un +tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et +enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue +des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se +suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue, +blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle +considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre +éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient +des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les +tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir +japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque +transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient +des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et +d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants. + +Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites +tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit +l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut. + +Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien +inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce +féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune +autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon +de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et +onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux +pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple, +dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la +ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences +mystérieuses de la nuit. + +Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une +villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne +sus jamais si elle était fille, femme ou veuve. + +Je lui écrivis;--en vain. + +Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je +passais à cheval sous ses fenêtres. + +L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà +tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais +je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux, +mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de +tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je +trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement, +bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir... Allons, +allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée... + +Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde. + +Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le +duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela +enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant +dans un escadron de formation nouvelle. + +Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay, +une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui +dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance +de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs où +reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le +brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un +grand tablier blanc,--ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela +confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et +bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma +couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond. + +C'était elle! + +Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les +colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon +mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les +jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été... + +Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe +de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier +sourire--un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire +de la Joconde. + +C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une +cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois précieux d'avoir +reçu un coup de feu dans la poitrine! + +Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune. +Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le +cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était +revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries, +des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce +merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du +siège. + +Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant +presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de +mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai +seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur +se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit +qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû +abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était +retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne +consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières. + +Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième +heure, au moment voilé de demi-teintes où, + + Le regret du couchant laisse un adieu plus doux, + +nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au +tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de +la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains +tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi +face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui +grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons. + +Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle +en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi +ne point me permettre de lui faire visite? + +Je le lui demandai un soir. + +--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je. + +--Peur?... Moi?.. + +Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange: + +--Vous verrez si j'ai peur. + +Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet: + + «Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil. + + «L.» + +Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et +qui sait? + +Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil. +Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et +s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski +avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes +de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées +serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les +premiers jours de la guerre civile. + +Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil, +malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le +Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles, +hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui +crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin, +j'arrivai rue Boileau, devant la villa. + +Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action +victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux +fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir +béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le +jardin était dévasté... Je vois encore une branche de lilas décapitée +par une balle et que le vent balançait..... + +Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai +la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon +clair. + +La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa +même allure troublante. + +Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la +pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis. + +--Ai-je peur? dit-elle. + +Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance. + +J'osai lui dire son nom--je ne l'écrirai point--et ressaisir ses +mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette +tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises, +sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases +profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par +la guerre,--pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse +seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde +en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses +mortes. + +Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère. +Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve +en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous +apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là , chaque +jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides +où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun +passant. Pas un soldat. + +Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais. +Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin +d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants +passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles +dans les branches!... + +Enfin!... + +Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!... + +Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit: + + «Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour. + + «Adieu, mon ami. «L.» + +Je ne l'ai pas revue. + +Elle est retournée à son mystère. + + + +LE RÔLE + +C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été +dernier,--là -bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux, +un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île +bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave +octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen. + +En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et +par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la +tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger. + +--Sarah Bernhardt? + +--Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt... La belle tragédienne s'ennuyait +donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des +chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un +mari aimable. + +--Vous avez dit?... + +--J'ai dit «et un mari aimable». + +--J'avais bien entendu. Continuez. + +--Rongée par le spleen, complètement désemparée--comme dirait +Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle +écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et +où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement +utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de... +je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le récit +plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément +d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux +blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal, +dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au +plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre. + +--Nègre? + +--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il +écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa +conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique. + +La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un +rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt: + +--Un rôle... en ai pas... plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti +par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude, +aurez rôle... Espère grand succès. + +--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques +mois à la campagne, au bord de la mer, et là -bas... + +--Impossible... Vie d'hôtel assommante... ai essayé, pas pu. Serais +trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie +hollandaise. Écrirais rien du tout. + +--Comment faire, alors? + +--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser +sortir... Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet, +villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront +du bien. Convenu? + +--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une +petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi +bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre +l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là -bas! + +Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa +future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une +jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre +le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que +l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté +d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon +sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets +suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait +soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de +la sculpture, de la littérature et de la confiture. + +--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt? + +--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi. + +Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout +le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On +organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui +donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni +café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants +étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, +des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de +conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de +s'adonner entièrement à leur oeuvre. + +L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement +par des proclamations du genre de celle-ci: + +--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague +mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur +des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux. + +La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme. +C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et +le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un +rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais +elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa +rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de +coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle +avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour +Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car +il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme. +La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. +Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à +l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa +propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa +rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre +part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son +poète. + +Celui-ci lui ayant dit un jour: + +--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas +latakié ici... bien désagréable. + +Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain +l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori. + +Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se +plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air, +d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait +la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de +troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour +elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt +que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme, +quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein +d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses +qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut +pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla +d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection. + +Ce soir-là , la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une +femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est +l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la +femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit +avec ses yeux. + +Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de +s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car +pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend +d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir. + +Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais +infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca +qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à +toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des +tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida +de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne +pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le +plus possible leur séjour en Bretagne. + +La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents: + +--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait: + +--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme... +rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous +quitterons plus jamais... jamais. + +Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé. +Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux +capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la +faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa. +Ernest avait dit: + +--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par +la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un +vrai public. + +Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le +Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le +plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène +du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère, +qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les +preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme +un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre +Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil +Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à +l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot +«nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec +mesure. + +La grande tragédienne était transportée. + +Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la +modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges: + +--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent +représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour +demander avance considérable. + +Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés +sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la +première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait +en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de +Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le +chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les +rôles et de commencer les répétitions. + +Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des +rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir. + +Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le +dramaturge prit la parole. + +--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là , pas du tout votre affaire... en +ferai un autre pour vous l'année prochaine. + +--Vous dites?... + +--Pas dans vos moyens, ce rôle-là ... Trop, comment dirai-je?... Enfin, +pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le +rôle à Rébecca. + +--A Rébecca?... mais c'est audieux! + +--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé +Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi, +influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la +première. + +La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la +trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer +dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis +elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le +fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest. + +L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des +adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca +le reçut comme le Messie. + +Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui +suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid. + +La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des +environs connu pour se livrer illégalement à la médecine. + +Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la +malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour +un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature +du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et +prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui +devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps, +la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable +ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer, +pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame +du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca +interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet +hiver. + +La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera +probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que +lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence. + + + +LE MUSÉE DES SOUVERAINS + +Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite +fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés. + +Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de +dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste +Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins +conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position +mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement +vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de +Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses +filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes. + +Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les +religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et +aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère +des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la +pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui +gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de +Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent +viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de +solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir +à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg +profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au +couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les +usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent, +outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires, +des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une +connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une +maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer +des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce +patron?... + +Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une +jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule +forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la +seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut +exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille +de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la +France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le +Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la +Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à +coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans +boire ni manger. + +Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades +avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de +Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de +Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes +et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle +avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs +et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs +les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de +Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du +port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour +elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un +jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez +Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette +banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une +mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait +destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la +marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que +Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu +du Morbihan. + +Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés +depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand +Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les +délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris. +L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans +nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps, +la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son +argent! + +Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la +paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans +transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite +boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des +nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement +et d'une voix stridente. + +Combien elle s'ennuya serait difficile à dire. + +Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin +courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour +cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme +dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées. + +Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or. +Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel, +où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme +on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de +vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns +neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau +jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de +jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et +elle s'y adonna comme à une ressource unique. + +Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle +sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur +pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour +s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses +affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il +n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du +foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi +probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il +avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu +par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures, +continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles +jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les +sébilles de cuivre. + +Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de +trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au +monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice +dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété. +Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son +existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il +était par ses opérations financières. + +Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour +la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de +baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le +contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands +ouverts, la mine inquiète. + +--Ah! par exemple!... + +--Quoi donc? interrogea madame. + +--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien? + +--Non. + +--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur +d'Autriche! + +C'était vrai. + +Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du +souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de +Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc. + +Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il +chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph +n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants +planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur +essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux. + +On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on +dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph +n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs. + +Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il +ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme +Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux +gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister, +puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a +passé ses dernières années dans une prison cellulaire. + +Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne +désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur +et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe +ou du Nouveau-Monde. + +Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à +l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit +enfants, six garçons et deux filles. + +Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de +Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine +d'Angleterre. + +Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande. + +Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et +présenter mes hommages à Bérengère. + +Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient +rangés autour de la table pour dîner. + +Et l'on eût dit un petit Congrès. + + + +LE PORTRAIT DE BÉBÉ + +Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il +avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient. + +Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs +lèvres ignorantes. + +Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou +dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des +nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long +des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende +échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches +au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile. + +Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme +dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute +sa foi dans cette tendresse. + +Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube +pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et +l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant +les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre +de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts +frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement +dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux +bons baisers sur les yeux. + +Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit +ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel. + +Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si +gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un +petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une +façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était +comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait +comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il +n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord +les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il +lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une +idée qu'il avait comme ça. + +De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait +au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il +ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait +superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON +fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant +marcher le petit bonhomme. + +Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe +pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait +quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait +assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits +et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais +pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi +attentif, éveillé, il était tout à fait drôle. + +Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes, +et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit +ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins. + +Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain +matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu +pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser. +Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres +n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui +mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées, +qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit +sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs +vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter +au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se +regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole. + +De ce jour-là , le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd +silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne +s'embrassait plus le soir. + +D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce +qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou +trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce +qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite. +On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là , monsieur +traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait +encore en parler de ceux-là ! Quelque chose de distingué! + +Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se +mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on +menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était +amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui +n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était +gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait +durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à +la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette +heure? Ça l'embêtait, à la fin! + +Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage +toucha au drame. + +Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la +face empourprée de colère, la main levée. + +Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne. +Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole: + +--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là . Aujourd'hui, tu as +encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout +de suite, séparons-nous. + +--Séparons-nous, nous finirions toujours par là . Vois-tu, Jeanne, je ne +suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons +plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable. +Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de +suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras. + +Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution +de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés. + +Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et +venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où +elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les +objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste. +Ils songeaient. + +Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher +du mur le portrait du petit mort. + +--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le +plaisir de le remettre à sa place. + +--Ça! tu veux me prendre ça, toi! + +Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la +transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où +elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis, +brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes; +elle se fit humble, suppliante. + +--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il +n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère, +moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais, +c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand +je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son +petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite +jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti! +Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on +s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait. +Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image. +Vois-le; on dirait qu'il me voit... + +Jacques pleurait. + +Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était +tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne +voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche. + +--Si je ne te le donne pas, que feras-tu? + +--Je ne pars pas. + +--Eh bien, je le garde! + +Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement, +comme autrefois; et il murmura dans un baiser: + +--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux.... + +Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire. + +Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus +de la cheminée. + + + +VISION + +Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort. + +Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques +d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des +cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les +fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le +progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire +annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des +vrais gentlemen. + +J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six +mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui +rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit. + +Voici la chose. + +Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au +coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un +peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord +je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets +d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences +régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop +décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans +balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais +on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience +nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup. + +Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était +suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition +et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat +subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et +un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer +brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?... +Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le +spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un +vague accent britannique, ces simples paroles: + +--Peut-on entrer? + +Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon +visiteur, dans un geste hospitalier. + +Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut +discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir, +tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis +importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure.... +Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un +électeur sollicitant une apostille de son député. + +Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de +trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait +pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien. +C'est-à -dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais +seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des +coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement, +était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de +l'ombre d'un garçon bien élevé. + +Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et: + +--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas? + +J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus +répondre: + +--Pas du tout, cher monsieur. + +Il haussa les épaules. + +--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de +jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus, +je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge? + +Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là -bas, à +la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des +trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce +revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien. + +Il poursuivit. + +--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le +pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite +Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je +jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles, +m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je +suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je +puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, +tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, +souviens-toi du Morne Rouge! + +Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en +hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai: + +--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes +d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la +Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun +souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter +les malheurs.... Je ne vous connais pas. + +Le fantôme s'était dressé pour prendre congé. + +--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu; +désormais, je m'attache à tous tes pas. + +C'était à mon tour de hausser les épaules. + +--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que +vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons +perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression +étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous +ne coupons plus dans ces godants-là . Si, malgré mes avis, vous teniez à +revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois +tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis +un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel. + +--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge! + +J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves +congratulations. + +Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard +Poë. + +Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec +l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de +la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se +faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et, +sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne +Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au +surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser +percer mon trouble. + +Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des +Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus +aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas +entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé +à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me +reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore. + +--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne +suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est +étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs. + +Le fantôme me tourna le dos en ricanant. + +J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait +aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition, +je lui tendais la main. + +--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien? + +Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles, +et me nommant Louis Vermont toute la journée. + +--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner! + +Je lui disais: + +--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra? + +Ou bien: + +--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la +sortie.... Nous causerons du Morne Rouge. + +Rien ne le décourageait. + +Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée +lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement +les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille. + +C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où +Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma +première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour, +les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin. + +Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres, +nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même +arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les +oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient +des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences. +L'imagination aidant, c'était gentil. + +Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire +des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien. +Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de +l'interpeller. + +Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le +trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et +moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et +tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé +par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son +animal de Morne Rouge, aux serpents de là -bas, à la désespérante Millia. + +Et il se passa une chose atroce. + +Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces +horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William +Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien +malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres. +Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et +me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose +d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié. + +Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les +ricanements de l'odieux Perkins. + +--Louis Vermont, souviens-toi!... + +A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et +je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer. + +--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une +explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer! + +Le misérable spectre riait toujours. + +--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes +contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon +coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un +revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre +conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne +va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima +donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis +parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours. + +L'ombre répondit: + +--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis +Vermont, souviens-toi! + +Je ne le laissai pas achever. + +--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas +Louis Vermont.... + +--Comme si je ne te reconnaissais pas! + +--Mais quand je vous assure!... + +Nouveau haussement d'épaules. + +--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire. +Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit +signe noir.... + +J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt +de toute marque particulière. + +Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon +bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec +l'accent d'un revenant profondément humilié: + +--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer... +jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien.... +Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que +vous avez dû penser de moi? + +Et il continua, de plus en plus vexé: + +--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais +dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et +que je lui explique la chose?... + +--Non pas! non pas! + +Présenter Perkins à Blanche! Un comble! + +--Mais c'est que je tiens à réparer.... + +Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours. + +Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche. + +Bah!... + + + +LE DOMPTEUR + +Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et +dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière +ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines +frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et +qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la +coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux, +attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson. + +Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent, +s'élèvent sous l'action des crémaillères--et, dans l'éblouissement des +lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes +d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six: +trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la +ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont +subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des +cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière +semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe, +énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu +le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des +chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs +perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois +et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette +civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe +à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant +dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de +blocs géants. + +On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des +pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il +ose seul rugir, en rôdant. + +Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un +César doit regarder les bâtards de ses frères. + +Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est +Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a +vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la +force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole. + +Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public, +les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse +moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en +capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses +fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers +parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que +sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voilà bien de quoi pimenter +des voluptés de grande dame.... + +Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et +jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin +pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de +résine, et qui tiennent au plancher de la cage. + +Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue +le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions +de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au +sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le +silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux +bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!... Saute, Néron!... +Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette +cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est +vraiment superbe, maintenant. + +Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, +soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant +qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée +de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir. + +Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente +ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle +et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle +seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur +cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les +mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle +assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne, +intéressante toujours mais sans surprises. + +Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion +noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte énorme, armée +de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé. +Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se +sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter +au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une +sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à +en finir. + +Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de +tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque +nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête.... C'est fait! Le +rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à +reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte +s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo! + +La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si +un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a +salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de +juive qui le regarde avec des yeux Luisants. + +Quelle scène! + +La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a +arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient +la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant +vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi? +Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En +voilà des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fâche. Elle a +vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout! + +Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle +a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans +avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au +visage, brutalement! + +Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se +transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure: +c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule, +effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, +enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. +Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est +Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions +l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe. + +--Ah! le lâche! s'écrie la Russe. + +Et elle a raison. + + + +LE TÉLÉPHONE + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Et je lui fais ma cour. + +J'ai découvert enfin l'amante que nul soupçon n'effleure, la femme +docile, souple à ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je +le désire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune, +ou rousse, ou toute parfumée de poudre; sans qu'il me soit besoin de +prononcer une parole, elle s'habille à ma guise, tantôt en mignonne +Parisienne dont le satin collant révèle la pureté noble des formes, +tantôt en princesse, tantôt en belle comédienne. Elle consent à prendre, +au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperçue seulement +de loin, et que je désire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon +rêve s'envole là -bas, là -bas, aux pays bleus des forêts vierges égayées +parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilité des jeunes +singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres +bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se +transforme au gré de mon envie, devient l'énervante créole d'Haïti, la +Chinoise, couleur de cuivre, grisée de langueurs et d'opium, la chaste +et impudique aimée, la Mauresque voilée dont on aperçoit seulement, +entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs. + +Bref, elle est ma maîtresse--ou mon esclave. + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Et soumise! Au premier appui, elle se hâte. Si la causerie ne m'amuse +pas, si je broie du noir ou si j'ai mal à la tête, je l'abandonne, je la +quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fâche pas, n'a pas +une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple +signal de sonnettes perlées, conformément au règlement. Quelquefois, +elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu désintéressement. Un +ami me demande, et elle s'offre comme intermédiaire. + +Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journée, elle +se repose. Son service au bureau central des téléphones est ainsi réglé. +M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de célibataire où je +remonte seulement à regret--la nature a horreur du vide--je cours à la +plaque et les vibrations commencent. Grâce à elle, chaque soir une voix +de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma +journée par un peu de charme et de grâce. Son «bonsoir, mon ami!» m'a +fait souvent oublier les misères, les écoeurements de l'existence +quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un +rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lèvres fines. +Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le +cerveau abruti par le travail ou le coeur noyé de spleen. + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +--C'est toi? + +--Oui! Bonjour! bonjour! + +Je me rappelle délicieusement le jour des aveux. + +Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achevé, elle avait +oublié de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec +ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de +la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent +l'attendrissement; au lieu de lui répéter les bêtises de chaque jour, +je devins grave, sérieusement grave, avec une conviction que je ne sus +m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de +Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille. + +Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon +isolement, du néant stupide de ma vie de garçon. Elle se révéla bonne +comme du bon pain, me donna des conseils de soeur aînée, poussa la +complaisance jusqu'à me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses +confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa, +plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades +du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai +carrément de combiner nos deux solitudes en un tête-à -tête. Quel impair! + +--Pour qui me prenez-vous, monsieur? + +--Pour moi! + +Elle interrompit le courant, net, et quand, résolu à lui faire accepter +mes excuses, je lui criai: «Allo! Allo!»--elle s'était fait remplacer +par un vieux monsieur qui me répondit:--«Allo! Allo!»--d'une voix brisée +par quarante années d'absinthe suisse. + +Dans la journée, je pus lui demander pardon. Elle eut pitié. Je jurai de +ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse +m'étourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la durée d'un éclair. La +plaque vibrante, étonnée, répéta le bruit d'un baiser qui courut +en frémissant sur les fils et alla s'échouer aux oreilles de ma +conquête;--et à ce baiser, sonore, emporté, vainqueur, un autre baiser +répondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication +fut interrompue,--hélas! + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque +la remplaçait, à qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma +maîtresse avait-elle été flanquée à la porte? L'avait-on exilée du +bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre +question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore +encore--son nom. + +Une nuit, la sonnerie me réveilla. Évohé! c'était son timbre! + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite +qui l'avait clouée au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat! +Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa +convalescence me fournit mille prétextes à communications. Vingt fois +par jour, je m'informai de son état. Ça allait mieux? Bon. A tout à +l'heure! + +Et cette idylle électrique dure depuis deux ans bientôt. Contrairement +à l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le +fil!... + +Nous nous aimons comme ça, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour +durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; ça +ne nous séparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux résolus à +l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je +l'ignorerai. + +Et moi, je puis devenir chauve, obèse, manchot, voûté, +goutteux--impunément,--sans cesser d'être aimé. + +--Allo! Allo! + +--Allo! + + + +LA LANGOUSTE + +Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de +coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait +ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de +tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums +d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences +de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait +sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin +croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et +deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et +pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des +clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet +de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles +d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de +pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient +toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine +idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert, +même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus +invraisemblables que les siens. + +Elle avait nom Cécile. + +Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée +surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des +bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le +jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui +décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût +attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles: + +--Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet +amour aveugle te perdra! + +Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la +préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez +au fond d'un bol--certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette +à potage;--vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile +assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement, +goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite +cuiller--les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir +d'une fourchette--et vous battez énergiquement, sans trêve, sans +faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue +d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la +main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse +et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison +miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant. +Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune +d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc. + +L'auteur de la _Cuisinière bourgeoise_ a oublié de mentionner les +conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une +atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de +se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le +voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le +cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du +député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire. + +En outre, il est bon d'être deux,--pas trois, deux. Quand on est trois, +il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille. +L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes +d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a +versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment +psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se +brouille ainsi avec son plus vieux camarade. + +Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son +monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton +ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de +Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une +entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt. + +Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut: + + Un jaune d'oeuf, + Un bol, + Une petite cuiller, + De l'huile, + Un collaborateur sympathique, + Et du sang-froid. + +Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile, +il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique +dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de +monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la +subsistance d'une garnison. + +Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux +couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à -tête, +Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant +de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se +transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un +ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa +modiste ou par son petit chien. + +Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite +avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu +et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange +écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué. + +Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?... Et sans lui +permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un +gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien +frais--et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite +cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit +manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la +contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était +temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la +mahonnaise en potage. + +Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à +double tubulure, et versa. + +Mais, à quoi tiennent les destinées! + +En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces +lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à +l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les +dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à +la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers. + +Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de +compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui +fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle +demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme. + +La petite cuiller tournait toujours. + +Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa +les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache +traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le +mélange. + +Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, +fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes +rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante. + +La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une +place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis, +furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux, +comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de +vermeil, la grosse langouste qui les écoutait--en rougissant. + + + +FIANÇAILLES + +Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a +vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est +amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement +coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de +tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au +milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus +rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec +sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est +pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a +prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les +petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la +femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse +une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car +c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles +sont vides. + +Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les +êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine; +leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à +travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres +doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un +inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui +doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire +un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur +des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres, +où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un +masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée; +son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de +ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés +d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une +tragédie. + +Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux +amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la +mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se +fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne +pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des +impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise. + +Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: «Je suis navrée...» + +Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses +lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la +guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et +n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu +endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas +beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour +cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat +ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des +rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies +avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui +complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il +partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit +court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de +la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des +martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit +encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se +consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une +strophe. + +Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde! +Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes, +roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme +des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu +triste, ne retrouvant personne au logis. + +Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le +souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même +plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une +espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui +s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence; +elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement, +mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il +a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces +créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si +profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les +vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple. +La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses. + +Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection +banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés +choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son +coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est +bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de +main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et +l'on demande de petites revanches à l'ironie. + +Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira +pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des +autres,--en attendant. + +Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--«A quoi bon?» + +Et, la trentième année venue, ces deux êtres pareillement frappés pour +des causes différentes se sont rencontrés au hasard de la grande route, +à l'heure où ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un +vainqueur inévitable dont on espère des conditions meilleures... + +Est-ce qu'après les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de +convenances, le mariage de résignation, d'assurance mutuelle contre +les abandons futurs, ne serait pas destiné à réparer--autant qu'il se +peut--l'abîme creusé par les désillusions d'antan? + +Est-ce qu'Irène et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires, +l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux armés, contre l'ennui et le +fardeau de la vie à deux, que les petites pensionnaires et les jeunes +sous-préfets mariés dans la bousculade des unions bâclées? + +Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne +existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les +fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait +pour se consoler réciproquement,--ou même pour pleurer ensemble. + +Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul! + + + +BILLETS FANÉS + +C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits +restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans +des témoignages,--et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux +coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire +était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs +témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le +vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à +vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve +la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une +sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau. +L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête. +Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, +et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,--comme une +bête. + +Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent +où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès +de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons +enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage--la friperie de la +bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries +douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret +dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une +cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue +des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret... + +«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se +fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je +suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas +bien. + +«A bientôt, monsieur! + +«PAULETTE.» + +Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi +vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»--avec +conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées +ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la +négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de +Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes +premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté +d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de +bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait +au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je +serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre, +elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des +Victoires... C'était gentil. + +Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes +messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans. + +Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans! + +«Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché a diz eures. + +«LISON.» + +Une drôle de petite fille, tout de même! Point méchante, point savante, +nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche +pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que +j'avais tirés de la rivière. Cela, par bonté d'âme. C'était une petite +modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle +émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons +blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immédiatement offert +mon coeur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait +répondu «oui», pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité +avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour +éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que +moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene +faciendo_. + +Une drôle de petite fille, tout de même! + +«N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu +l'apporteras dans du coton. + +«Mille grimaces. + +«SUZANNE.» + +Et dire qu'elle joue encore les ingénues!... Elle tiendra l'emploi sa +vie durant, et, vers la soixantième année, servira encore ses grimaces +par milliers, aux habitués aristocratiques du mardi. Où l'ingénuité +va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur +chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres +nominatifs l'irréparable outrage des années. A ce vieillard illusionné, +elle annexait un poète, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la +banlieue. J'avais été adopté comme fleuriste, pour le troisième acte, la +scène du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et +au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de +coton... + +«Mon cher Léopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisième +acte. Tu l'apporteras dans du coton. + +«Mille grimaces. + +«SUZANNE.» + +Sa dernière lettre. Je l'ai conservée, bien que ne m'appelant pas +Léopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc? +J'ai su plus tard que nous étions une dizaine à fournir chaque soir la +parure du troisième acte. Une femme de chambre revendait le soir même +les bouquets inutiles. + +Et dire qu'elle joue encore les ingénues! + +«... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un +petit panier de pêches et trop de confitures. + +«SÉRAPHINE.» + +Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charmé par +ses capacités stomacales. Un gouffre! Nous nous étions rencontrés +au buffet d'Avignon et, à la voir engloutir, avec une rapidité +vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'étais senti +pénétré d'admiration. En arrivant à Paris, je courus lui ouvrir un +compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le +roastbeef,--à l'anglaise. Point de goûts communs. En littérature, elle +comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait +le mépris de Sparte et la vénération superstitieuse de Lucullus. Cela +n'allait pas sans quelque poésie gastronomique. Dans ses songeries +apéritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers +les repas fabuleux de l'édile Marcius, avec, sur les tables de porphyre, +des sangliers gaulois à la sauce troyenne pleins de langues de +rossignols. Elle eût voulu goûter aux vins parfumés de Massique et de +Cos, mordre aux treilles dorées du mont Esquilin, savourer les murènes +que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes séparés pour +incompatibilité de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le +souffrir... + +Probablement, elle est morte d'indigestion. + +«Ne venez pas ce soir. Je dîne chez ma tante. + +«JEANNE.» + +Elle dînait bien souvent chez sa tante... + +Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit +de lui faire négliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en +parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austérité, ni plus ni +moins. Des regards à la Raphaël, mais des tendresses à la Fragonard. +Violence et résignation mêlées. Une assiduité exemplaire à la petite +messe comme à la grande. Des fugues vers le confessionnal d'où elle +revenait l'âme soulagée et l'esprit inquiet. Elle était de ces femmes +qui, à l'église, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et +méditer parce qu'elles se taisent. + +La femme ne rentre en elle-même qu'au bras de quelqu'un: de là l'utilité +des confesseurs. J'aurais vainement essayé de retenir Jeanne quand son +directeur l'attendait; mais ce vénérable ecclésiastique ne l'aurait pas +retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle était vraiment +pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'était Dieu. + +Amours, délices et orgues! + +C'est égal; elle dînait bien souvent chez sa tante!... + + +... Tout est brûlé. Le coffret vide brûle à son tour, car je veux qu'il +meure avec les vaines reliques qu'il a portées. Dans le foyer montent +des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brûlent avec un +petit pétillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le +minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un +porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'âtre devient +plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se +résument en une petite clarté bleue. Puis, rien qu'une cendre grise, +d'aspect mélancolique et que je remue à petits coups de pincettes, +froidement, sans une larme. + +C'est tout mon passé, cette poussière. Cela a été la fièvre, +l'énervement, l'ivresse, la gaieté maladive et fatale des énergies +mal dépensées. Je suis certain de ne rien perdre en anéantissant ces +souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette +exécution. + +Que regretterais-je? Ces amours-là ressemblaient à de l'amour, à peu +près comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul. +Le néant des frivolités me navre et j'aspire, l'âme désormais neuve, +à la grande passion pure et sainte, fière et noble, orgueilleuse et +sacrée, qui assure l'infini dans l'éternel! + + +FIN + + + + TABLE + + + Les fantômes. + La Source Prégamain. + La Petite. + Fantômes amoureux: + Une Minute. + Le Clown. + Sous la Commune. + Le Rôle. + Le Musée des Souverains. + Le Portrait de Bébé. + Vision. + Le Dompteur. + Le Téléphone. + La Langouste. + Fiançailles. + Billets fanés. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les fantômes, by Charles-M. Flor O'Squarr + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14113 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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Flor O'Squarr + +Release Date: November 22, 2004 [EBook #14113] +[Date last updated: May 22, 2006] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FANTÔMES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + LES + FANTÔMES, + ÉTUDE CRUELLE + + PAR + + CH.-M. FLOR O'SQUARR + + + +PARIS +JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR +2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2 + +1885 + + + + _A M. le marquis de Cherville + Hommage + de + respectueuse sympathie._ + + + +LES FANTÔMES +ÉTUDE CRUELLE + + + +I + +Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami. +Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir +d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément +dévoué. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais +fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son +aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir, +simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections +perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une +épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car +la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est +librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc +pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant +cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je +possède à un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon +et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir +l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus +dissimulé; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout +ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui +fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser +certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles. + +Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter +comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux +nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait +été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède +pas à la velléité tardive--fatalement stérile d'ailleurs--de donner +le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations +sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre +Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus +lâche des trahisons. + +Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances +atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma +complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que +bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte. + +J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps +les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de +domestiques sans places; mais je me suis imposé une tâche pour ma +satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y +puis manquer et il me faut--malgré mes répugnances--dire la vérité sur +la femme de Félicien. Elle était--je le répète--une créature forte, +ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés +vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal +choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès +sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus, +mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des +devoirs dont on lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît +pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre +son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté +nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer +cette croyance--particulière aux jeunes couturières égarées par +le romantisme--qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race +privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise! + +Ah! ses rêves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles? +Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave, +pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme +sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on +ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement +entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des +chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et +patata! + +Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes +qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui +compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de +la demander aux étoiles; celles-là se trompent assurément, mais encore +leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable +d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même +chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de +vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage +pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de +romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien +éprouvé, son esprit eût été--je crois bien--incapable de rien concevoir +en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des +hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance. +On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les +platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un +rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce +jargon mondain--espèce de prud'homie retournée--dont les expressions +s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité +aux êtres inférieurs. + +Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut +avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle +est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le +sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre +d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était +profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais +cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une +volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession, +et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée, +outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la +présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne +ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse, +ne saurait compromettre l'honneur conjugal. + +Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de +détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait +honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher +Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable, +se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait +loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie +commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante +stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa +fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à +l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses +merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la +postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et +psychologiques--il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis +une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite +pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées, +aux désirs lents et niais. + +Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point! +Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible +mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition, +c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé, +paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil. +Puis, une transfiguration s'opéra; Félicien retourna vers son labeur +avec une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve +menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des +jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et +à jamais guéri par la décevante épreuve où son coeur était tombé, +il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions +supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies +qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau, +secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un +vol d'aigle. + +Henriette ne soupçonna point ce drame; elle constata seulement chez son +mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible +que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès +lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un +ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance. + +Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma +maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité +d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix +flatteuse--sincère ou non, mais bruyante--disposée à lui répéter tout le +bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil--qu'elle +dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience--lui +devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de +penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en +échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle +m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la +décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant +les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après +je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le +sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise +double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je +m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt. + +Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la +fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne +lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche, +élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse. + +Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une +femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son +entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige. + +Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte, +rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes +de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la +barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et +un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse, +de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce +sont les meilleures--donne à tous mes vêtements une insupportable odeur +de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle +à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une +femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable. + +Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années; +il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je +pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui +d'Henriette. + +Maintenant, nous sommes-nous aimés? + +Exista-t-il jamais entre nous--même un jour, une heure, seulement une +minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux +bien m'y attarder. + +J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir +jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout +accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi--je suis +certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si, +pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations +régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de +cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse, +par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une +entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir +aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer +«dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des +voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour +chez moi; je crois pouvoir l'affirmer. + +Quant à Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse, +perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais +là, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire. + +O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous +nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût +commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour +but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts? + +Question. + +Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union +criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant, +nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous +n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime? +Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et +bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et +ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux +perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de +l'esprit et des sens--exaltation que nous avons goûtée si infinie, si +délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement +divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés +frissonnantes? + +Ah! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses +comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux +théories, aux systèmes! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en +toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve +du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec +certitude que sur la matière. + +J'y reviendrai--peut-être, car le problème est immense; il intéresse +jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne +veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque +je n'y trouve aucune réponse à la question posée: + +«Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour?» + +Encore un coup, j'en suis à douter. + +[Note 1: Je m'expliquerai ultérieurement sur l'importance de ce mot.] + +Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un +autre amant. + +Pauvre femme! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité. +C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les +autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique +excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement +les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature... + + +II + +On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme +supérieur. + +Pour qui me prendrait-on? + +Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit +vulgaire; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier +venu que je l'aurais trahi tout de même. + +S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des +idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces +mots: «imbéciles, idiots, crétins.» C'est un tort, les hommes plus bêtes +que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de +vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des +femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne +seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la +responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout +au moins l'inquiétude, de ceux-là. + +Je m'explique. + +Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours +en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé, +perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la +louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire, +trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa +vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore +achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu +des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de +contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait +la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une +sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes, +elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de +choses plus libéral, plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure, +espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas +perdu de temps. C'était si je ne me trompe--et autant que l'on peut +assigner une date à ce grand événement historique,--dans la première +partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en +question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix +s'élevât parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc +avait emporté son secret dans la tombe--elles en ont décrété le +rétrécissement. + +Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et +qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné. +C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres, +volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les +femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait +suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là, que si elles +négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles +ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si +persuasives que la mesure passa. + +On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des +concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en +goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut. +Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une +quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec +la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle, +constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter +qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce +point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien +désormais ne pourrait les amener à en démordre. + +Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le +cercle à son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts. +D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès? + +Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans +les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable +seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle, +l'adultère n'a point de commencements. + +Les préliminaires d'une liaison criminelle--regards échangés, étreintes +furtives, billets doux, rendez-vous mystérieux--tous les incidents +précurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent +généralement sous ses yeux, échappent à sa juridiction. Il serait +mal inspiré d'en prendre de l'inquiétude, d'y chercher un motif à +récriminations et à reproches. La femme lui répondra toujours, de +la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de +parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqué à «ses» devoirs. Par +habitude, par tradition, elle aura conservé ce pluriel. Or, le jour, le +jour fatal où elle aura manqué à tous «ses» devoirs, rien ne viendra +modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie déjà +devant la monotonie des susdits incidents précurseurs «où, je te jure, +mon bon ami, qu'il n'y a rien que de très innocent». + +Henriette, après notre faute, n'eut aucun besoin de recourir à la ruse. +Jamais Félicien ne l'interrogea, ne soupçonna ses sorties, ne s'inquiéta +de ses fréquentes absences. Ma maîtresse probablement en enragea +davantage. Notre liaison glissa peu à peu dans nos habitudes et prit +les fadeurs monocordes, les régularités écoeurantes du mariage. Cette +considération est peut-être suffisante pour expliquer sa durée. + +Nous pouvions nous voir chaque jour à des heures parfaitement choisies +pour ne nous gêner ni l'un ni l'autre. Félicien habitait un superbe +appartement voisin de l'église de la Madeleine; je m'étais fait +construire un petit hôtel à l'extrémité de l'avenue de Villiers, où de +superbes habitations commençaient à remplacer les solitudes de la plaine +Monceau. Chaque jour après déjeuner Henriette montait bourgeoisement +dans la voiture du tramway arrêtée au bas du boulevard Malesherbes, et +venait passer près de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive, +peuplait ma maison, s'intéressait à l'ameublement et aux tapisseries. Le +soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de thé chez Félicien. +D'autres fois nous nous retrouvions au théâtre, dans sa loge, par un +heureux hasard. + +On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde +se gouverne à peu près selon les règles de l'Église, qui s'accommode +avec les pécheurs et n'excommunie que les hérésiarques. Ce qui lui +fait honte dans les liaisons irrégulières, c'est moins le vice que le +scandale. Les vices convenables, corrects, gantés de frais et nantis de +valeurs cotées en Bourse ne lui sont pas déplaisants. Or, Henriette, +autant que moi-même, se faisait une loi de ne jamais froisser chez +personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que, +dans les circonstances critiques que nous avons traversées, elle fut +toujours parfaite sous ce rapport. + +Henriette était ma maîtresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de +bénir nos criminelles amours. Après une grossesse pénible, suivie de +couches laborieuses, elle donna le jour à un enfant du sexe féminin qui +fut déclaré à la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce +fut une grosse émotion pour Félicien. Il me désigna comme parrain de la +petite, naturellement, fit célébrer un baptême superbe, se prit d'un +regain de tendresse pour sa femme, mais de façon à laisser voir que +cette tendresse était faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de +pitié attendrie pour les épreuves de l'accouchée. J'offris les cadeaux +de rigueur, largement, sans lésiner. La note des dragées s'éleva à plus +de six cents francs. + +Henriette ne partagea point l'allégresse de son mari. La maternité +l'avait contrariée brusquement dans ses habitudes, dans la régularité de +sa vie coupable. Elle s'en désola dès le premier jour et ne s'en consola +jamais tout à fait. Une crainte la préoccupait surtout, c'était que ses +grâces seraient encore amoindries, ruinées totalement peut-être; que sa +taille resterait épaissie, déformée. Elle se releva pâlie, fatiguée, la +face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway +du boulevard Malesherbes. Mais dès que les forces lui revinrent elle +retomba dans la monotonie de notre adultère sans que rien subsistât +chez elle de la crise suprême d'où elle sortait. Cette épreuve qui +transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de céleste dans +l'âme des pires, n'eut point prise sur cette créature inquiétante. Elle +ne parla pas plus de l'enfant que si elle fût demeurée stérile, et ne +lui témoigna d'intérêt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle +s'y sentit astreinte par la règle des convenances. + +C'était une petite femme très correcte. + +Félicien était heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa +fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il +s'attachait au frêle petit être avec cet amour qu'il eût si volontiers +voué à Henriette si celle-ci eut été capable de le mériter ou seulement +de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rêvait +pour elle fortune et bonheur. + +Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on +vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père, +de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la +plus animale des fonctions humaines! Pitié, grande pitié que tout cela! +L'enfant était de moi, je n'en doutais pas; et cependant à ma certitude +ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était +point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de +Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût +scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en +raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le +dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de +droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas +cours dans le monde; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir +personne. + +Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence +honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de +compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous +dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle. + +Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien, +déciderait notre perte? + +Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus +aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière +de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent +cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent. + +On va pouvoir en juger. + + +III + +Ce matin-là, le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux +termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier +dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels. +Commandeur du 15 août 1868. + +Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à +cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et +Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de +l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil. +Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre +ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de +froideur à l'égard du nouveau régime. + +Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il +affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai +toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux +jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune +secrétaire de Félicien. + +Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer. +Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour +y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il +y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa +démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le +besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai +tant qu'il se décida. + +Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette. + +Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos +désagréments. + +Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria +venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une +courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les +villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés. +L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde, +les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe, +s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En +conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne +par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette. + +A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le +général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion +d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber +et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer +à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges +et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire +et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des +Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de +rentrer. + +A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma +complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de +solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop +tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon. +La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine +stupeur. + +Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait +tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir, +cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le +revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la +boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du +lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller. + +Ridicule, ridicule situation! + +Je l'avoue, j'eus peur. + +Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur +mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant +bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la +solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés +par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait +pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un +siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette +position ne s'éterniserait pas. + +De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de +la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme +redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait +le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette +chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son +bougeoir à la main. + +Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de +surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes +vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé +si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre +à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main. + +L'autre sanglotait toujours. + +Ridicule, ridicule situation! + +Périlleuse aussi. + +Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près +qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son +genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois, +se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte +sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une +bataille de cochers ou d'escarpes. + +Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires +circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai +le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant, +la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours +et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore +la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre? +Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me +l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence. +J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière +moi, et je me trouvai sur l'escalier. + +Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le +dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres! + +C'était la soirée aux embêtements. + +Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais +enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est +alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle +situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il +affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre? + +Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement, +le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait +arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant, +annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du +bal donné en son palais par le Maréchal-Président. + +Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau +succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus +rangé, le plus routinier de la terre! + +Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir +sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour +éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots +lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot. + +C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté, +aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison. +Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain; +l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à +personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que +dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point +laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de +passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu. + +Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions +déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point. + +Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête? + +Quelle leçon pour l'avenir! + +C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je +me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours +audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la +peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités +effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes +lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur +mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et +protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre +raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma +prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque. + +Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là! +Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de +coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel +but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je +pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant +Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui +donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée, +un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole +d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette? +Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre +qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de +la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à +beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre +comme unique et véritable. + +Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât +plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec +indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à +son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous +égards--allait bouleverser complètement mon existence. + +Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé? + +Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre +l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il +me vint une idée plus sombre. + +Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y +réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais +rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver, +chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de +prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou +pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries +bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne +d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un +déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues, +les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la +crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en +ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune +perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée +d'une ligne de chemin de fer!... + +J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles, +les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance! +si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes +et me voir une femme sur les bras! + +Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais +point qui rende mieux la chose. + +A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en +chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette +qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité +négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le +reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de +chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain, +les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La +femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu +pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin, +pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante +qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais +il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans +vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré, +il fallait le boire. Tant pis pour moi. + +Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du +matin quand je me sentis gagner par le sommeil. + +Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude. +Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même +quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus +raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et +qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la +malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari +venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas +ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir. + +Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa +famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une +mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au +besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité +d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de +lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de +son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des +circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie +tout entière? + +Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux +esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche +de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères +sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources +individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le +contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette +s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en +montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements +pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était +banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes. + +Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien +original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes +non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé, +après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre +de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect +d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en +tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres. + +Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on +se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien +ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison, +selon la sagesse. + +Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais, +moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque +chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne +retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre +soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se +produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi +que l'événement rendait ridicule. + +Enfin, il fallait voir. + +Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le +groom d'Henriette--avec une lettre. + +J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes. + +Félicien n'était plus. + +Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ, +le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait +trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang +aux lèvres et sur la barbe. + +Un coup de foudre. + +Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez +elle au plus tôt. + +Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails. + +C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une +heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris +de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore +chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui +s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était +sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les +parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si +bon maître! + +Le groom partit. + +J'étais accablé de stupeur. + +Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés... +Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui +serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs +éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas +d'être au monde que j'aie autant pleuré. + +Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais +jamais autant pleuré que ce jour-là. + + +IV + +Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai +de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais +prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les +dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des +discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec +les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était +président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée +aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer +quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt +lignes au plus. + +Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de +rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur +de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma +mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de +mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne +d'oraison funèbre. + +Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les +cinq autres étaient tenus par: + +Un membre de l'Académie française; + +Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres; + +Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des +beaux-arts; + +Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire; + +Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses +plus brillants lauréats. + +Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles +d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à +la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de +velours violet les décorations du mort: + +La famille; + +Un aide de camp du Maréchal-Président; + +Le bureau de l'Académie française; + +Les délégations de l'Institut; + +La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès; + +Les membres de la Société des auteurs dramatiques; + +Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était +montré le zélé protecteur; + +Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège +d'admirateurs, de disciples et de fidèles. + +Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux +haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la +garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement +prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires. + +Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient +sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa +gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait +prier. + +Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux! + +A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de +l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges +tenait les orgues. + +Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau +provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été +descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un +maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau. +Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même +du tombeau, et je prononçai: + +«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...» + +Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain +de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas +cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours +de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs +empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je +ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en +chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes +vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la +main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment +bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir +brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main. +Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots +vagues dans la foule: + +--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son +meilleur ami... Quelle perte!... + +Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais +aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place: + +«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur +cette tombe encore entr'ouverte...» + +Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des +reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur +répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de +contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les +débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre +l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son +unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je +sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je +m'acquittai de ce soin à merveille. + +Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille. + +Visite inévitable. + +Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop +glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste--un de +ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle +m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques +semaines à Saumur, chez ses parents. + +Excellente idée. + +Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de +Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux +souvenirs. + +Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda +pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance +possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans +qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre +désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés +l'un de l'autre. + +Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature, +la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes +reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de +mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les +sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même +les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien. + +Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aimé Henriette, ou, +pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée +follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,--c'est ce +jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si +froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes +et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une +flamme d'enfer! + + +V + +Où aller? + +J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif +pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller +m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt +par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant +hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait +être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets +nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la +surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les +éléments d'une préférence. + +Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé +fréquemment devant moi par Félicien: l'Italie. + +Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme +secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique +envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles +scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie +latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu +l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait +couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi, +frissonnant d'émotion... + +Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment +sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte +d'éblouissement; il nous racontait ses interminables flâneries dans +Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à +Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant +avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_, +pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et +Venise, et Naples! + +Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et +les _Pères de Florence_, livres superbes dont le succès est encore dans +toutes les mémoires. + +Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit: + +--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble... Tu verras! + +Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs, +j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous +deux enrichis d'une dédicace fraternelle. + +Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour +Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille. + +Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point +que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées +de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme +bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant +tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun +goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois +comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait +en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de +la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes +instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans +la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé +d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel +attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les +premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les +jours de pluie. + +Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber. +Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient, +obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et +de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de +développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche +à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors +insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts +nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements +subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors +indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une +parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non +sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus +irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde +de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé, +sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est +sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de +sept en sept années? + +Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa +mort! + +Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon +voyage... + +Rome, peut-être. + +J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude +laborieuse du livre de Félicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine +dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait--bien que dans des +conditions étranges--le projet que nous avions formé, Félicien et moi, +de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas. +J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles +répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais +une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa +parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans +que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains +sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais +l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les +êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement. + +A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me +retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à +ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant +mes plus judicieuses réflexions. Et--particularité frappante--je ne +m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me +le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir, +cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté +droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix +épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais +vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la +préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire +son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel. +Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien +des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais +entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut +consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon +sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres. + +Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste. + +Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je +me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel--un petit +chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice +à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non +loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris, +mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail. + +Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une +biographie de Félicien? + +De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles +revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais +jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et +j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir. + +En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet +objet. + +Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet, +vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe +s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son +étude--ou, si l'homme est mort, à ses descendants--reçoit des notes +naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui +imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il +apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on +le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité. +Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un +adversaire emporté par la passion ou égaré par la jalousie. Eugène +Jacquot, dit de Méricourt, a publié beaucoup de ces biographies +inspirées par le plus détestable esprit et auxquelles on pourrait +reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste +milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas. + +Ma situation dans le passé et dans le présent me permettait d'agir non +seulement en toute liberté, mais avec une complète assurance. J'avais +été le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple à +Bonaparte; j'avais connu son père, sa mère, vécu longtemps dans son +intimité, reçu ses confidences, assisté à ses luttes, connu son jugement +sur les hommes et sur les choses de son temps, sondé sa conscience, lu +comme à livre ouvert dans sa pensée; je connaissais l'homme, l'écrivain, +le poète, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possédais les +éléments d'une correspondance puissamment intéressante; mille anecdotes +qui ne m'avaient point paru dignes d'être notées jadis me revenaient +aussi précises que si elles eussent été d'hier. + +J'étais le biographe parfait, désigné, fatal. + +Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'échapper. En plus de mon +témoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas +permis d'en faire usage?--Oh! discrètement! On a dit souvent qu'il +n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est +indiscutable. A plus forte raison, l'épouse est-elle plus directement, +plus immédiatement renseignée, car on se cache d'un domestique. + +Or, Henriette possédait une grande qualité: elle était fausse, mais elle +n'était pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vérité, mais +elle ne disait que la vérité. Par religion du vrai? Non, par orgueil. +L'orgueil est un défaut qui nous évite de commettre des actions basses. +Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le +récit des petites scènes d'intérieur provoquées par ses manies plutôt +que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes, +se plaisant à me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants +d'accalmie,--les ridicules, les puériles tracasseries dont les plus +grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possédais Félicien +des pieds à la tête, comme personne n'eût pu le connaître. + +Et puis, n'y avait-il pas là pour moi un devoir? Je devais m'en +préoccuper, n'ayant jamais transigé avec le devoir. Oui, c'était mon +devoir d'écrire la biographie de Félicien: sa vie et ses oeuvres. La +postérité avait intérêt à connaître l'homme dont elle recevrait les plus +précieux enseignements. Étant donné qu'aucune excuse ne me dispenserait +de rendre à l'avenir ce sincère témoignage, je ne pouvais me dérober. +Assurément, ce serait une tâche pénible, longue, laborieuse; un travail +auquel il me faudrait appliquer toutes mes facultés, la puissance +du souvenir, la religion du passé; j'en avais pour longtemps à me +recueillir avant d'écrire une ligne, pour longtemps à écrire après avoir +médité. + +Peu importait. + +Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les +lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire, +lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans +trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car +les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point +marchandés. + +Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois. + +Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la +Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont +Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de +Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On +s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des +bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les +étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants +parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une +sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la +naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à +la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes. +La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie +contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les +sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez +poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et +viennent qui songent. Ceux-là, l'habitant les exploite. + +En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend +en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le +premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second +caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande +route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une +succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de +la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché +aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan, +la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers +et de contrebandiers. + +Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui +s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers +sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent +sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste. + +Je suis resté là... Combien de temps?... + +Je ne me le rappelle plus exactement. + +Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et +que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier. + +Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour, +après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur +ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos +tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail, +m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs +affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les +faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement +compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par +le travail et mon énergie violentée. + +Je classais, je classais... + +Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais +une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale +accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique +préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon +cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre +et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante +application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant +des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la +bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans +la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces +d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension +préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une +gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline +qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement. +J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais +pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt. + +Ceci n'est pas douteux. + +La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans +mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon +souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme +j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était +parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni +froissé de cet obstiné silence. + +Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait +émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que +flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre, +sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais +possédées. + +Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le +passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes +par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations, +il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitiés, ambitions, +misères--dans un tout petit cercueil. + +Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants. +C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les +neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge +de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers +alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix! +Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure! + +De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles +oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de +demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les +maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs +de braises. + +Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit +ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me +semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment. +Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore +du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire +la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui +fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu. + +Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la +mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier. +Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort +temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait +peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort! + + +VI + +Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que, +brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire. + +Pourquoi? + +C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de +toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement, +opiniâtrement, sur l'état de mes esprits. + +De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles +insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux +de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel +et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus, +ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je +n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par +tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue, +j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour +d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais +affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir +gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre. + +De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je +n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais +beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec +satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui +élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise. + +N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour +quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances +étaient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes +facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus +d'application que par le passé. + +Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des +règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction +dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se +développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je +marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les +principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande +ville. De là mes fatigues; mais le moral--je le répète--n'était +nullement atteint. J'étais maître de moi. + +Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances +découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi? + +Des idées noires? + +Des chagrins? + +Non. + +Des remords? + +Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de +supposer que j'avais des remords. C'est une manie. + +Mais--je vous le demande un peu--à propos de quoi aurais-je eu des +remords? + +Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore +point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une +lâcheté--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas +le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible +que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de +premier ordre. + +Je vais les énumérer. + +L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un +animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à +édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses +actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits--lesquels appétits +se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces +appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par +le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du +sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au +gré d'influences singulières que nous nommerons--si vous le voulez bien +et faute d'un autre mot--psychologiques. Préférer, cela est redoutable. +Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions +seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient +sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile +ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les +puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de +systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher +ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive +tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est +fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du +bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir +qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses +choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse +nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a +toujours disproportion. + +C'est de la préférence--à l'état de goût chez les uns, de passion chez +beaucoup d'autres--que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et +l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble +de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les +éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à +peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes. + +A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel. +Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui +gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici, +la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par +exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole +divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices +d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique, +impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la +sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond +à certaines conditions particulières de climat et de position +géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs +enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa +force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est +seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours +édictée par des maîtres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse. + +Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu +des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents +dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par +la chasse et par la pêche. + +Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la +polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une +esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire. + +Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par +quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur +les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait +enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration. + +On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui; +en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres +adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les +oreilles. + +Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte. + +Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible +de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités +devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est +fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se +félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement +au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été +aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil +des vivants, et cela les console. + +Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces +lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le +témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les +quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé +par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous +sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité +de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le +modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent +du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est +un fait. + +Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française. + +Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges, +cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi +faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de +leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être +pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi +contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes +ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de +formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous +en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses +victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui. + +Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence, +source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité +jurique--ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité +universelle--du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il +lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités +personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de +raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls +jugements qui entraînent une consécration. + +Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors +que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des +malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal +imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez +difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à +ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de +folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre +main? + +Vous me direz: La conscience!... + +Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une +conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience. +Les bêtes seules n'en ont pas. + +La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il +comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est +un des plus beaux mots du langage humain. + +Mais encore faut-il s'entendre. + +Où reportez-vous la conscience? + +Quelle est son essence? + +Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois? + +Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors +vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements +une règle certaine,--invariable, au moins immédiatement avant et +immédiatement après que vous jugez,--vous vous exposez à de continuelles +erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu. + +Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la +conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de +Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise +dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience +recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui +appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y +a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort +dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et +la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle +ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une +conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience, +mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience +impassible, austère, le bras levé pour le châtiment--ou douce, +souriante, la main tendue en signe de pardon? + +Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs! + +Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le +seul bonheur qui vaille d'être acheté--doit subordonner sa conscience +aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se +trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en +s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit +tout. + +Cette conscience ne vous dit pas seulement: + +«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime, +le faux est un crime.» + +Elle va plus loin. Elle ajoute: + +«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends +la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre +peine.» + +Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et +mesurées. La justice--à l'abri des caprices engendrés par la différence +des tempéraments et par la mobilité des impressions--a pesé d'avance +chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments. +Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont +point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel +individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un +laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la +mort, la conscience publique--on dit «la conscience publique» parce +qu'elle est précisément la conscience de tous--la conscience publique +reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera +volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux +consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui +permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés +autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant +qu'un scandaleux spectacle. + +Ceci posé, j'avoue--je ne l'ai jamais nié d'ailleurs--avoir violé la loi +en commettant le délit d'adultère--ce n'est qu'un délit--de complicité +avec Henriette. + +Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute +attentivement cette voix intérieure. + +Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement. +Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme. + +Examinons. + +J'ai transgressé la loi en commettant un adultère--évidemment. Je dois +me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela. +Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut +d'être examiné. + +Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre +cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort +par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule +vérité. + +Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de +rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent +pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion +mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se +passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit +d'adultère--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire +constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris +éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite +pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à +l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit, +prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le +train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il? +Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on +n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé. + +Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou +court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant +plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais +et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu +plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis +donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma +conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette +loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque +chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais +à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une +voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne +de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni +violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au +moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de +travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il +venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait +bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en +sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une +soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une +révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas +achevée. + +Tous les médecins vous diront cela. + +Reste le fait d'adultère. + +Oh! pour celui-là, je ne le nie pas? + +Mais quel est le châtiment de l'adultère! + +Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de +prison. + +Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler +ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses +journées d'emprisonnement! + +Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations, +je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une +lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa +tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies, +des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je +sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma +chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever +de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une +chienne devant un charnier! + +Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être +infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais +souffert d'un emprisonnement de trois mois. + +Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas +des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles, +sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une +brûlure ineffaçable. + +Allons donc! + +Cauchemars que tout cela! + +Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles. +Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné +en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais +c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait +besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme, +une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique, +il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des +incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences +extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux. + +Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert +morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière +marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si +pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le +passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait +tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent +tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute +trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris +des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments +inconnus. + +Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;--du moins l'homme +y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces +chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il +n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air +respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité. + +Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou, +véritablement. + +Et je ne suis pas fou! + +Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou! + + +VII + +5 novembre. + +J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris +et que mon concierge m'a fait tenir. + +Henriette s'est remariée. + +Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de +Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien +l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise +inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science +géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est +une union parfaite. + +J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact. +Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à +propos du premier incident marquant. + +Très correct. + +C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été +rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On +voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti +que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient +peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis +régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité. +Notre entourage nous y eût poussés invinciblement. + +Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des +souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le +cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre +son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher +d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus +pénétré depuis l'horrible soirée! + +Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible. + +Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes +fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque +jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas +cela! + +Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche +créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le +fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars, +des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche +déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands +ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres. + +Je vois cela d'ici. Elle a eu peur. + +Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des +Féliciens partout. + +Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et +vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité +âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe +décolorée. + +Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas +le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il +est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent +et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide. +Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et +sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux +épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains +sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette +doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près +d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre +roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement +repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les +oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose +plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en +grelottant l'aurore. + +Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait +naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et +la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au +coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette +ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents +maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour +flotte une odeur de tombeau. + +Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal. +Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de +tous. + +Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y +aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses, +une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la +chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la +fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée +par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa +présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à +perdre. + +Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable +que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à +rien. + +Elle est mariée! + +Et moi je reste seul, seul, tout seul! + +6 novembre. + +Le médecin est venu avec un autre médecin établi à Menton. + +Ils ont causé à part. + +Mes névralgies se compliquent, paraît-il; je vais me mettre au lit et me +soigner sérieusement. J'attribue les douleurs de tête dont je souffre à +la grande chaleur de cette saison. + +D'ailleurs............ ...................... + + +VIII + +RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT + +«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté +de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une +commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé +Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la +dame Henriette V... + +«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur +Laverdin est détenu. + +«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un +vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui +toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes +maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux +continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux +questions qui lui ont été posées. + +«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement +persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du +moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la +plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi +sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y +éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui +faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche +et ne lui abandonne qu'une petite place. + +«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou +suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de +Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec +la résolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher +son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage +est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de +l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez +les époux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame +V... jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les +domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir. + +«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin--manuscrit communiqué par M. +le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport--suffit à +expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles +de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin +est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en +paralysie générale. + +«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première +visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux +gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule. + +«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas +responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené +son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus +redoutables dangers pour la sécurité publique. + +«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins +immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire +admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.» + + + + + LA SOURCE PRÉGAMAIN + FANTAISIE PARLEMENTAIRE + + + A Aurélien Scholl + mon grand confrère + et + mon grand ami. + + +LA SOURCE PRÉGAMAIN + +I + +Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris, +voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus +complètement satisfait que Gédéon Prégamain. + +Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du +Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en +quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux +années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon, +unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire, +pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes +valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère +que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et +la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on +réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils +narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans +toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait +s'empêcher de faire étalage. + +Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque +convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en +vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le +vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double +tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme +celle-ci: «Patience! mon garçon... Je ne te donne rien parce que je +t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même... Patience! +tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!...» + +Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et +vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas +manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt +lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait +maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et +déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des +anciennes déceptions. + +Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq +millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès +demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des +tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures, +des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins! + +Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux +et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner +mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré; +on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les +créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et +affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce +par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée, +serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par +des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers +par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par +le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann. + +Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait +parfois désespéré de l'avenir. Il pensait: + +--Ce vieillard est immortel! + +Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il +placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil +entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite +intérieurement de bien conduire une vaste mystification. + +Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas +était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il +ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le +caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le +notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage. + +Cinq millions!... C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre. +Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million +le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité. + +--Mon oncle me devait bien cela, dit-il. + +Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu, +sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa +première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts +sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui +versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze +heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer +à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer +la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta +souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au +spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un +marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde. +Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il +habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait +ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des +aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il +avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en +les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies +d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait +jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs +trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec +des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine +champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes +de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le +consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le +faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe +et le vin de Champagne d'utopie. + +Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il +s'était écrié: + +--Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces +boutons-là!... + +Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est +difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé +des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux +Babylas! + +Ces millions, il les tenait maintenant. + +Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait +riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable +caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces +désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter +au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur. + +Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols, +ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de +Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres +du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or +roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies +s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des +chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années, +être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice. +Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou +s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et +impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est +respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle +exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans +générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des +mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait +germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue +avec l'âme des louis qui vole. + +Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif +maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une +vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer +la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à +des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en +face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient +épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan +qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait: + +--Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours! + +Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que +donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse. + +Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna +sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque +morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une +courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit +allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac +repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées. + +--Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi! + +Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants, +s'étira sur son fauteuil. + +--Oui, on parlera de moi... Quand? Bientôt... A propos de quoi? Je +l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh! +mon but!... Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule, +je languis ignoré et obscur... Depuis dix années je ronge mon frein, +attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne +devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des +hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en +bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire +à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros, +voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les +moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et +des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!... Palais +de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins, +chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je +pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri? +Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon +corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un +avenir misérable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du +froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est +qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid! + +Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait +jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon +enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les +plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à +la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un +médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de +recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où +agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre +pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il +n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils +échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand +on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par +exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la +cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du +Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu +et oublié!... Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une +marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant +six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des +reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de +Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de +Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de +l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux +célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le +public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé +Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le +nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le _Pardon de Ploërmel_ +et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du +Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a +joui d'un article nécrologique dans l'_Événement_. On savait son nom, à +lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne. + +Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face +le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur, +le front caché dans ses deux mains. + +--Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va +changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le +misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son +salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je +vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non +pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme. + +Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de +marcher en arpentant son étroite chambre. + +--Çà... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis +à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut, +suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le +faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique +centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre +quelque épouvantable forfait... Voyons... Un prix académique? Non; +tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix +Prégamain a été distribué à M. X... Et chaque année m'apporterait un +rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire... Les +enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier +écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet +d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si +le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?... +Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un +journal à cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est +pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui +empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le +plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un +crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le +lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux +à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez? +Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y +voilà. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée +nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan! +L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou +simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs +célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn, +Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de +Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier, +Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman, +Bougainville et Gédéon Prégamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrête? +Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe +des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le +centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai, +je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du +Soudan. Là, l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom! + +Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur +qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action. + +Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit +en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de +toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de +femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les +sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des +sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle. +D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves +mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait +les fleuves. + +Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de +Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de +débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages. +L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome, +Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se +trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là, des +ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage, +ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots: + + _Avenue Gédéon Prégamain_ + + +II + +Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans +des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis +du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il +disait avoir le plus urgent besoin. + +A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment +il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions! +Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans +son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux +magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de +Gruyère!» + +Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage +tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et, +pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur +explorateur du Congo dans la voie des explications. + +--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette +grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant +permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de +votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis +et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous... +J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous +comptez donner à ces capitaux... + +Gédéon fronça le sourcil. + +--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre +intérêt est mon seul mobile... + +Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui, +en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours. + +--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour +ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport +à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement +à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils. +Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps +abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien +vous instruire de mes projets. + +Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à +l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté +de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes +choses. + +Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable, +grandiose, et l'Afrique un beau pays. + +--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais, +je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien +dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on... + +--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré. + +--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur! + +--Il se pourrait?... + +--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au +juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention +d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé +franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous +n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement +perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous +n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas +faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans +nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait +par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset. +Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux +ans à en revenir. + +Gédéon sourit. + +--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des +armes, des interprètes, des bagages... + +--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la +marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il +avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes +et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro, +il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le +désert avec toute sa caravane. + +--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon. + +--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du +Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les +Hottentots. + +--Diable! + +--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent. + +--Ah? + +--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des +Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur, +puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré +vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un +panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit. + +--Fichtre! + +--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance. + +--Mais... + +Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité +d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux +du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère +qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache, +bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de +soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier +des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une +idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par +l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe +d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal +lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout +maintenant qu'il était riche. + +Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on +pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer +vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes +primitifs. + +--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation +d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo +aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs +sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas +probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour +un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût +d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille +mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur +la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au +jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et +prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura +englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!... + +Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait +aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à +combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond, +le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo, +Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On +comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des +hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou +fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère, +Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck, +Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que +diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait. +On s'en passait fort aisément. + +--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la +renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique? +Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il +vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début, +quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser +deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne +reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au +temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que +faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui +suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir. +C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une +propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez, +embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles +et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des +compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés +philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois +maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député +aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne +pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste +votre très humble serviteur. + +Gédéon répondit: + +--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre. +Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel +qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais, +pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains +à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif, +riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à +découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes +contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez +ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est +l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes +futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit +tout cela sans garder une arrière-pensée? + +--Peut-être... + +--Je vous écoute. + +--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi +Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit +village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans +l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers +désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour +rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un +peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à +incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois +même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale +dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier +si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée... + +--Je crois bien! + +Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier. + +--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1° +un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances, +communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares +entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une +superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un +revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de +charges. Entrée en jouissance immédiate. + +--J'achète, interrompit Gédéon. + +--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit +riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter. +Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le +pays, et votre affaire est faite. + +--J'achète, répondit Gédéon. + +Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les +Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée +d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château, +relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent +chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine +fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent +d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter. + +Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les +réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau +de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et +de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes: +ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain +profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines +romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées +de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent +jaseur où frétillaient des truites. + +Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front +la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel +superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source +d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches, +etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges, +quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino +dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands +cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements. + +Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée +chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités, +le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle +d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa +part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande +par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et +distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens +les moins ignorants du pays. + +Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation. +Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe +de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ +après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des +grands journaux l'annonce suivante: + + SOURCE PRÉGAMAIN + PAR LATHUILE (BASSES-ALPES) + _Établissement de premier ordre._ + +Suivait le détail. + +Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus +vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin +au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique +desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons +de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les +trains.--Prix modérés. + +Une longue description recommandait le casino et les excursions de la +contrée. + +Venait ensuite l'analyse de la source: + + Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes. + Sulphate de chaux 1.5010 + Sulphate de magnésie 0.5080 + Sulphate de soude 0.0180 + Carbonate de chaux 0.1300 + Carbonate de magnésie 0.0340 + Oxyde de fer 0.0015 + Alumine traces + Chlorure de sodium 0.0090 + Chlorure de calcium traces + Chlorure de magnésium traces + Silice 0.0140 + Iode traces + Phosphate traces + Matière organique traces + ------ + Total 2.0385 + +«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être +utilisée avec succès pour combattre: + +«1° Les congestions habituelles; + +«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes; + +«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la +circulation; + +«4° La détérioration graisseuse du coeur. + +«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de +graisse; + +«6° La formation de la gravelle; + +«7° Les hémorroïdes; + +«8° Et généralement les autres maladies. + + +A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien +connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant: + +«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet +incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif, +ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques +justiciables de cette modification importante. + +«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale, +qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du +dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires, +de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et +principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type, +lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons +résultats de la quinine. + +«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical, +irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec +irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament, +d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les +palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques, +lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc., +etc.» + +Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les +murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où +le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en +Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle. + +La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche +Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que +«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo +spéciale per combattere tutti gli malattia». + +Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie +des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de +Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes +routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour +les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation +solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau +de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se +tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile. + +Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir +les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois +mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher, +capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient +expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs, +princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation +le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les +hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des +consommateurs. + +Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino +les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier, +Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de +vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom +de Prégamain. + +Enfin, il était célèbre! + +Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et +aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les +municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron +l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans +les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des +écoles. + +De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain +valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs. +Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes, +les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos +d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de +chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les +vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des +pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de +remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des +braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds +proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens +de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le +directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le +Dieu de ce petit monde. + +Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de +force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement +posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut +enregistré par le _Journal Officiel_. + +Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater +ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants: + + Électeurs inscrits 884 + Votants 884 + Majorité absolue 443 + M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu). + +Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire. + +C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi. + +A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire +s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des +premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre +plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées, +de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier +comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà, +cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur +la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une +fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire: + + En l'an 1880 + Cette fontaine fut édifiée + Sous la magistrature municipale + + DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN + +Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription +analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen +de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la +commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la +mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général. + +Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire +s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait +disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné +l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne. + +Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude. + +Laquelle? Toute la question était là. + +Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été +besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de +l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur +du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait +Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le +propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays. + +Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique. +Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la +force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et +s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément +cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi +organique. + +Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau. + +Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des +idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant +l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le +pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en +faveur, parmi les partis le parti d'avenir. + +En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations +flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants +des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les +Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation +dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le +rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage. + +A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains +personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires. + +En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient +les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de +sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au +besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des +intérêts. + +Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus +habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une +politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les +avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la +gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition +que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement +la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment +impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du +ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours +de bataille, de se porter librement du côté du plus fort. + +Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact: + +«Chers contribuables, + +«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous, +je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de +Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois. + +«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre +arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude +sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au +sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles. + +«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement +des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je +m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante. + +«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit, +je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des +institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle +est ma devise. + + «Vive la France! + «(_Signé_) GÉDÉON PRÉGAMAIN, + «Maire de Lathuile.» + +Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés +à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du +canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la +partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la +réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon +para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État; +à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par +l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les +séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea +acharnée. + +Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille +radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'_Écho de Lathuile_. + +«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays +malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton +atteint de la clavelée?» + +«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton +a besoin de votre eau purgative?» + +Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de +sarcasmes et vit sa candidature acclamée. + +Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix. + +Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à +la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son +impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé +député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les +manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et +pouvait compter sur une validation incontestée. + +Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de +recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise, +loin des regards profanes. + +Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le +chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé +et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique +eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son +présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon +à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se +souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa: +«Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.» + +--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche +au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques +efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au +faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon +étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les +fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis +un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote +contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer +les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré +convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre +à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite, +humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou +vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine +couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je +suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre! +je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les +ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance, +les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de +diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des +traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes +paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et +commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai +trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera +connu, répété, admiré, craint... Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un +coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et +les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les +puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants +et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté, +la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise +comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb, +ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai +purgé des mondes! + + +III + +Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances +par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs. + +Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue +Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant +qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce +fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme +politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de +notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les +circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec +les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les +désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui +eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux +d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi +nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part +de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait +comme un gant. + +Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans +posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était +assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la +considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme +légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans +frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans +passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas +aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux +pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des +noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter +sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou, +après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle +comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs +palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel +et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses +rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée. + +Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre +de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un +suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid. + +Il déposa, chez les principaux personnages politiques et +particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de +visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure +nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde +parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel +s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud +avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait +plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus +exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du +Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient +ainsi libellées: + + +-----------------------------------------------+ + | | + | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE | + | | + | DÉPUTÉ | + | | + | Membre du Conseil général des Basses-Alpes | + | | + +-----------------------------------------------+ + +C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter +d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de +Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a +connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à +qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a +pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant +sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de +n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La +province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire. + +Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe +dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données +sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse +découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les +journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement +pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de +Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public +de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms +encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles +publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah +Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son +nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame +d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine +destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut +pour l'écrire. + +Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force +gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité +des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent +même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention +malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa +carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque +présentation, la même phrase lui était invariablement adressée: +--Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu; +parfaitement, parfaitement. + +Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux, +prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la +dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom. + +--C'est M. Prégamain, disait-on. + +--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain? + +--Le député. + +--Ah!... Connais pas. + +--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain... + +--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a +bien une tête à ça!... + +Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait +la tête. + +--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de +l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies. +Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session +commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt +j'imposerai silence à cette meute impuissante... + +Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations +innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les +convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête +un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser +parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse. +Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise. +Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une +foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une +idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins +et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête +manquée. + +Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés +rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait +choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres, +face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais +négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances +furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du +bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou +trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de +Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en +peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par +l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place. + +Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron +et la France attendaient. + +Par quoi commencer? + +Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts +parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre +Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon +Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre, +d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc +tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc. + +Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire +exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre, +d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de +prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par +tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient +d'elles-mêmes. + +En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance +assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon +Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni +d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots: + + «La Chambre, + «Confiante dans les déclarations du gouvernement, + «Passe à l'ordre du jour.» + +Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du +règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on +venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il +fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres +auteurs de la motion! + +Quel début! + +Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires +de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui +donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère. +L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de +Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville, +Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les +chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux +jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon. + +Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant +et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation +à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors +d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de +ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la +séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son +cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle, +gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle +classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi: + + «Triple rang d'hommes du + peuple........., M. Alexis,» + +Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et, +s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte. + +Il cria: + +«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et, +en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette +formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.» + +A la droite, il criait: + +--Retournez à Coblentz! + +Aux passionnés de la gauche: + +--Et le 4 Septembre? + +Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa +interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in +extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel: + +«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!» + +Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora, +achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En +descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses +collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire: + +--J'en étais! + +Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le +jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de +la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à +poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues, +il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota +docilement avec la majorité de son bureau. + +Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait +enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi +pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir +impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était +un moyen, non un but. + +--Patience! répétait-il. Attendons!... + +A qui lui eût dit, quatre ans auparavant: + +--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!... + +Il eût répondu: + +--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment +voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel +droit?... Par quel moyen?... + +Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu +parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu +dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député +quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui +eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se +réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne +se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait +point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une +foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter +maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à +Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions +et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien +n'était perdu. + +Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si +rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était +marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager? + +--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore +venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si +elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les +ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et +se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme +des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en +incubation... Attendons. + +Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement +surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que +leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du +danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un +discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on +se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait +parler; la réélection se trouvait en jeu. + +--Diable! pensa le député, ne paressons pas! + +Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante. +L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une +question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances +de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la +question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se +faire inscrire par le président pour prendre la parole. + +Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle +courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile +monterait à la tribune. + +--Ah bah! + +--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau. + +--Et quand cela? + +--Dès demain. + +--Il faudra que j'aille écouter ça!... + +Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu, +le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la +tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon +entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla +avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts +étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en +grand nombre, comme pour un débat à sensation. + +Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour +épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement, +le pouls était calme. Aucune inquiétude. + +Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal. + +Le moment était proche. + +Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le +morne silence des assistants, le président prononça ces mots: + +--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux +purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile. + +Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir +central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le +dernier degré de la tribune. + +A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats +de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait +été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du +lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement +gagné tous les bancs comme une traînée de poudre. + +Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois +d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce +simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre +de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs +honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée; +d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant +sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour +dire: + +--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme +ça! + +A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des +tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des +mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur +l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique +et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail. +Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris +la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut +les entendre sur la place de la Madeleine. + +Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait: + +--Qu'est-ce qui leur prend? + +Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres, +s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne, +la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle, +hagard, balbutiant: + +--Monsieur le président... monsieur le président... + +--Plaît-il? + +--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu. + +--Mais si! mais si! + +Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette. + +On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier +des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un +petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général +se réveille. Rien de plus contagieux. + +Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux +instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par +malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.» + +Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et +criaient à Gédéon: + +--Descendez! descendez! + +Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et +ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit +dans les tribunes: + +--Enlevez-le! + +Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la +démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre. +Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit. + +La séance était levée. + +Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié +sur la tribune. + +Le malheureux avait enfin compris! + +Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette +source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait +l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une +cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le +législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le +prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable. + +Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille +bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux +paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier +vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle. + +Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait +consenti à réintégrer le domicile conjugal. + +Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire? + +Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang! +Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers +de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu +l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale. + +Enfin... + +Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de +bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance! +Il triompherait. Il dirait aux électeurs: + +--Ne vous l'avais-je pas prédit?... + +Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient +à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point +ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question +d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot +équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France +entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la +Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui. +Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au +télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à +Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait +point encore enregistré de chute aussi profonde. + +Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut +s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du +Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du +soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et, +par contenance, commanda à dîner. + +Dès le premier service, il congédia le garçon. + +--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai. + +Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut +rien prendre au tragique. + +--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où +nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous +dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment, +les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé +Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme +Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture +aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries. +Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien +concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien +considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?... +Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera, +mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me +calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?... +Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît +généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart, +de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque +Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme +on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à +l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent +la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils +persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort, +vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant +qu'on a blagué Napoléon Ier! + +Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent. + +--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été +rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts. +Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe, +je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve. +Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais +d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un +voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir +bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera +quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho +de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans +l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront +gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou +trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite +à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis +affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes +collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une +question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils +ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se +rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche. +Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se +trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet +aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en +servir. + +Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse. +Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier +ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu +de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se +réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de +Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des +pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire, +d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer +gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne +s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien +une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au +doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se +montrait sans peur, étant sans reproche. + +Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance, +la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de +chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un +brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose. + +Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de +chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir. + +On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de +l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille. + +Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui +étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un +petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui +lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à +entendre sans rien voir. + +Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des +voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes, +baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom; +il s'entêta et voici ce qu'il entendit: + +................................ + +«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle +est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien +le premier... + +«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses +par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on +y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve +toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle +a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre. + +«--Soit. + +«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont +nous parlions tout à l'heure... + +«--La petite madame Prégamain? + +«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède +ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est +pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un +doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et +bien... Tu me suis?... + +«--Oui, va toujours. + +«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que +je m'empresserais de prendre la fuite. + +«--Pauvre petite femme!... + +«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un +homme comme ce Prégamain! + +«--Le fait est... + +«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu +amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies +choses, me traînant à ses genoux! + +«--Tu vas loin. + +«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais, +en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau +médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc +ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un +impair. On ne parle pas de ces choses-là... + +«--D'accord. + +«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes +causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille +ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait +rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le +prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à +dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?... + +«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable. + +«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour +engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour +maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme +d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle +doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là... Là, franchement, une +maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M. +Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital? + +«--Oh! impossible!... + +«--Absolument impossible! + +«--Ce serait une horreur! + +«--Une horreur horrible! + +........................... ........................... + +En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à +un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour +ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre +garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit +ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit +dans la direction de la Madeleine. + +Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés, +il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes, +devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée. + +Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant, +les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du +tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée. + +De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des +Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il +tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son +hôtel. + +La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du +maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée +qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition +du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans +l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être +rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement. + +--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!! + +Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant +devenir folle. + +Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour. + +Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de +journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette; +puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit. + +Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans +l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte +et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie +sanglante au front. + +La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi +conçue: + +«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail +acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents +familles et remué toute une contrée. + +«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je +ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde. + +«J'en ai assez. + +«G. P.» + +On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son +terrible échec parlementaire. + +Comme le public s'abuse, hein! + + + + + LA PETITE + + + _A Hector Tessard + en témoignage + de ma haute estime + et + de ma reconnaissante affection._ + + +--Tiens, elle est en retard... + +Et Roland, soucieux, demanda un journal. + +--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade. + +--Si bien... tout à l'heure. + +Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à +cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés +prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en +instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun +philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux +tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le +couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux +Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des +chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois +chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous +l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les +bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher, +Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de +superbes cheveux noirs. + +--Faut-il mettre le couvert de monsieur? + +--Oui, fit Roland. + +Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des +ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place +Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints +par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire +entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux +camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh, +euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez +Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes +compliments, mon vieux.--Et Legendre? + +--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au +chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents +francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz +tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel... + +--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry +de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un +mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens, +Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme... + +Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si +tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre +chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une +Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle +était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure. +Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir +de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change, +change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était +libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept +heures et demie!... + +Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là +demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il +avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage +d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets +louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un +coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins +corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux +platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir +et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles +avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait +notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du +boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient +tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit +retard. + +--Faut-il servir monsieur? + +--Tout à l'heure. + +Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise +blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin +de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle +ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour +le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin +Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de +l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le +modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après +toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du +quartier Pigalle. + +Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit +pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres +d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites +troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les +camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard +Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat +Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air. +Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par +mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une +dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes. + +Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque +chose avec beaucoup d'eau. + +Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou +s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au +revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles; +c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine; +Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon +cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous +le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle +vendait à des amateurs naïfs. + +Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs +blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et +de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait +la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les +voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on +causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit +limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à +l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée, +se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans +d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence +bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette +rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par +éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine, +une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de +jeunesse. + +Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la +bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes, +sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les +employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite +blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le +divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au +plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres +se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en +pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame». + +Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue +de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître +Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu. + +--Mais entrez donc!... + +Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour +saluer. + +--Monsieur Hermann! + +C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de +vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son +éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette +rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la +plus belle fille de Paris. + +Ce fut à qui lui offrirait une place. + +--Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!... +Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à +mon âge!... + +--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai +préféré vous l'amener... + +Et, s'adressant à Roland, elle ajouta: + +--Tu penses!... + +Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour, +toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux, +les jeunes, les gamines. + +--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour, +Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi, +avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne +veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David, +je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je +causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey? +Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure! +je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que +tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu! +que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi! + +Il alla serrer la main à Roland. + +--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la +taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la +garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où +va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite. + +Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur +repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante +sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal +anglais. + +Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat +avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et +disait à Gilberte: + +--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me +redonne faim! + +Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une +politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui +lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa +serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte +avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et +revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en +voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un +supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui, +pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et +toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées +le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa +pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs. + +Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil +artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui +l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après +cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint +des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de +sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de +puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite +d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable +reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce +vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste. +Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier +de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger, +de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa +beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il +se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que, +cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez +d'autres. + +--Elle me fait des infidélités, disait-il alors. + +Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre; +elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les +préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple, +il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait +suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour +où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux +éconduit. + +Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de +Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois +qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire +bonne mine, le saluait avec une vénération humble. + +Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de +Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans +des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus +facilement évités. Quand Gilberte lui disait: + +--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq +heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens. + +Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que +Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du +maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la +première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite. + +Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour +qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers +où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos +sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la +rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard. +Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées +naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute +satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre +étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers +succès. + +Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux, +accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant +les câlineries des gamines. Et il allait, il allait... + +Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en +disant: + +--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland, +si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis +vous me reconduirez un bout de chemin. + +Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda. +Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et +disparut. + +Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète. + +--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste +par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient. + +Puis, après une pause: + +--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une +femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi! +Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de +lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je +faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types +embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là, +changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui +ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art +franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans, +quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les +beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la +tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement. +Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette +fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule, +elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse +Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés +éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à +saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la +moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour +ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un +don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle, +elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre, +une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme, +elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur +inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure, +créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas +seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit, +elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et +sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans +mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?... +Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de +l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus +rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est +terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un +peu de feu?... + +Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit: + +--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_. +C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez +pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous +expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent, +de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le +lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous +qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup +pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant +à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la +voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature +tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est +un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni +devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de +sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela +suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté +pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste... +Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr, +vous êtes un égoïste. + +--Je ne comprends pas, fit Roland. + +--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas +et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez, +prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même +que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent, +l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors +pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute +tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous +écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui +roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il +vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie +vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous, +vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien +n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement; +c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu +produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon +pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée, +dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans +une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que +vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter +tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité! + +Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus +à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire. +Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le +bras du jeune homme: + +--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous, +il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à +Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans +le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée +par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer +ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin +de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines +de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui +est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand +sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas +l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il +souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me +donner un peu de feu? + +Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se +tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement +consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit. + +--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière +hongroise dont vous me direz des nouvelles.... + +Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant +une grande brasserie toute flamboyante: + +--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement. + +--Mais non! mais non! + +--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir +pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des +bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous +me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et +parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la +petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas +connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_ +d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le +malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux +garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse +est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et +n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle +est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se +déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des +couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites +donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère +Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la +figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça +lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le +temps de rentrer, je me sauve! + +Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand +le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les +épaules: + +--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un +amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera +une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste, +en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous +aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu +se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux +qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née +pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est +de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des +immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la +chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez +un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et +laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera +parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça, +c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...? +Là. Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître! + +Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se +mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et +apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd +de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et +tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une +allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du +bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le +temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la +rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les +croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld, +s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda. + +Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste. +La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque +point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur +le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture +traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et +de flaques éclaboussées. + +Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna +le coin de la rue Frochot, et disparut. + +La petite laissa retomber son rideau. + +Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie. + +Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche +orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent, +par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable +des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les +rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa +mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait, +lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait +plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des +parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton +par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge. + +Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord, +ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une +échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques +opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant, +elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches +noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du +travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes +sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait +l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande, +courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de +petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents +et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur +un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les +morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur +tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le +boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires +grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans +l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la +besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de +vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au +voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les +répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et +Gilberte s'assombrissait en des rages muettes. + +Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa +camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du +voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une +partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M. +André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La +petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se +promit d'être prudente. + +Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une +campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du +fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans +ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque +tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers +tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de +café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des +Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait +envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut +servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du +chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens +ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux +blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les +chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents +montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des +locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de +fer. + +Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal +des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient +légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son +cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne +manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une +gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal, +interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie +calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils +avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette +secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant +une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur +du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide. +Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées. +La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André +gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se +débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes, +et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une +longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales +voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes +municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout +le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui +pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle +vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien, +l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé +Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger +le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il +donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de +cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui! + +Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au +commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple! + +--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera +seulement pour le dernier train... + +Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme. +Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre +traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit +place à côté d'elle--et la voiture partit. + +D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la +portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était +tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui +galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante +dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne +roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée, +remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de +la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y +repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard +s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle +devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M. +André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?... + +Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que +rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main +robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le +capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la +saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui +tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa +bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie. + +Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec +une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement +ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme +une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant: + +--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on +jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors? + +Elle luttait de toutes ses forces. + +--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?... +Laissez-moi, ou je crie! + +--Crie, va! + +Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui +tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour +mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié +sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la +tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers, +emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla +les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec +force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible +sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres +immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant +qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main +d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les +boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et +descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme +une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne +sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle +monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours +collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui +enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter +sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il +lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le +fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle +devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route +elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait +l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule. +Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle +résistance. + +Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de +cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour +dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de +la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été +impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue. +Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue +dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement +ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des +caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes. +Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une +hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il +s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle +bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les +cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui, +furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille. + +--Ah! nom de Dieu! + +Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle +de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille +allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de +l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard +reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son +corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un +filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un +homme vint ouvrir la portière. + +--Vous n'avez rien à déclarer? + +Édouard répondit d'une voix brève: + +--Non. + +Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un +saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre. +Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard +dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante: + +--Si vous descendez, je vous fais arrêter. + +Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du +ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse. + +Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle. + +Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle +se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder +sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et +les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé +comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries +sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les +baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures, +et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle +vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses +poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un +mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte. + +Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se +couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient +plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait +grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein +l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de +jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa +chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses +mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet +homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit, +mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!... + +Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se +mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux +ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa +couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés. +Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle, +cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières +fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant +sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient +salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité, +de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois: + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?... + +Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une +fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle +voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des +promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles, +l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les +hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette +Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un +joli monsieur celui-là!... + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?... + +Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard +lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait +comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour... + +--Alors, c'est ça?... C'est donc ça? + +Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit +fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la +haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme. + +C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père +Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par +pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait. + +Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le +refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais +le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son +temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme +elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être +modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents +francs par mois. + +--Alors, si je voulais?... + +--Toi, petite, tu es une fortune. + +--Ah?... + +Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait +sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur +l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la +loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux +carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle +n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il +rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude +et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas +de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était +pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de +ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur, +comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une +provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et +bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans +ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles +admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des +étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout +à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la +façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce. + +Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il +fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre +hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre +pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes +d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et +souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la +chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner. +Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le +corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits +pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une +paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on +chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse +trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses +yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête +qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses +pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable, +Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et +jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure. + +Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que +Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille +d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus +qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année +mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à +leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années. +On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait +tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable +qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et +c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir +à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce +surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à +travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de +Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue +comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant, +contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons +d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule. + +Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois +son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait, +parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait +survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une +longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille +des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis +Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse, +s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation +du beau et du grand. + +Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle. + +Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge +obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes +grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières +la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer +à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme +un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des +filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son +enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires, +les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les +robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées +aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme +une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait +une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges +futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat +triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de +créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades +assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements +tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des +courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des +galères fleuries. + +Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse. +Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum +brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours +on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns +admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards, +détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste. +C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de +patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle +on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore +donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir +effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite +d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il +lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet +d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant +l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des +heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes, +tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus +dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une +vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour +à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la +main prestigieuse des maîtres. + +Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que +d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit +à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui +avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier +Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des +nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps +qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces +visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles +gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose, +n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les +comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait +fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes +des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu +modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un +dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de +barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois +seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et +encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des +poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la +_Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque +sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de +beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement +ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles, +Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître +maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva +jamais que des mépris pour ce troupeau. + +Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir +longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à +se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près, +sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans +les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un +vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui +et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait +chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni +à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni +sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans +l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq +ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup +renoncé à peindre. + +Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en +venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou +tentée. + +Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal +en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis +Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante; +enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément +par les rues. + +Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille. +A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels +nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont +le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes, +aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient, +elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la +journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune +affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine +offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique +des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la +colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup +d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela +suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette +belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait +vierge en ignorant la pudeur. + +Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne +s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint +jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés, +aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon +sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux +suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières +semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une +attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire. + +Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait +pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes +s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les +hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme +mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus +vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes +prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des +théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises... + +Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon +n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui +trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui +allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était +moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain +ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète +Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte +de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école +poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures +de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les +autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire +sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement +Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel. + +Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs +tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une +table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en +habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui +savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui +suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux +vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il +publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement +ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait +depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse +n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner. +De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et +c'était tout. + +Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à +l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était +simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le +trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas +une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la +lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la +bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait +même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une +indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et +épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi. +Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que +d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul +il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la +prudence. + +Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en +pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien +qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes; +à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un +passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint +bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait +avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le +rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café +chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en +face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs +où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui +faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui +reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle +rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de +la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et +d'absence. + +Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme +un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était +gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre. +Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux. +Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il +apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours +choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais +avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures, +des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la +rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait +ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame +représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo. + +Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle +était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant +l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à +l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même +Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs +du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son +esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait +une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à +l'instruire. + +C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se +quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde. +Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les +gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut +cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais +seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait +bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins +pourraient-ils l'atteindre? + +Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut +hanté d'une inquiétude. + +--Ah diable!... + +Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du +Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un +an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la +pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet! +Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir +Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que +Mme Clown!... + +Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce +que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien +oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester +qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite. + +Elle ne répondit pas au vieux maître. + +En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente. +Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann, +un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer +et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à +elle. Donc... + +Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux. + +Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau. + +--Comment, tu pars?... + +--Mais oui. + +--Où vas-tu? + +--A l'Opéra-Comique. + +--Ah... + +Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland, +tranquillement, mettait son pardessus. + +--Tu vas seul? + +--Oui. + +Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant +un refus; mais enfin elle ajouta: + +--Veux-tu m'emmener? + +--Certes. + +Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait +adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement. +Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas +une existence bien gaie. + +Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de +Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait +un joli froufrou. + +Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue +Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte +retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils +parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des +actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu. + +La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main +et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait, +machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser. + +Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère: + +--Ah! non! non! + +Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la +porte. + +En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse +nerveuse; elle pleura. + +Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la +main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les +autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route +d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son +parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne +reverrait plus Roland, jamais, jamais. + +Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était +impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en +temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y +avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où +aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites +habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait +peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie +en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était +à deux pas... + +En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même +envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme? +Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on +est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait +tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose. + +C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir +qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin, +il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait +des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons, +qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?... + +Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore. + +Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la +main et lui dit seulement: + +--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus. + +Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui +monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement +sérieuse. + +Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite +à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés +ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et +ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident +minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême +énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme +la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras +indéfinissable et positif. + +Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une +incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque +chose de changé. + +Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci +avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice, +Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait +résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce +qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il +avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle, +soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui +déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre... + +Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité +compassée et les mêmes sourires voulus. + +Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées +de la petite. + +Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive +espérance, le regarda longtemps. + +Roland ne comprend pas. + +Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie +bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous +l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis +longtemps». + +Bah! + +Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de +Laval, et Roland redescend avant minuit. + +Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu. +De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse. +Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont +des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis, +enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des +sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien, +et où il y a de la grâce et de la tendresse. + +Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains +marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle +écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard +perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre. + +--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu? + +--Je n'ai rien... Je ne pense à rien. + +--M'aimes-tu? + +--Oui. + +Et c'est tout. + +Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille, +a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite +s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs, +cruels, des menaces de disparaître pour toujours. + +Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans +s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer +ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A +la bonne heure! + +Roland ne comprend pas. + +Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école +buissonnière à travers les verdures. + +Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer +et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à +Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la +rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait +entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une +tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des +poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au +soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins +d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte +ne recevait pas Roland. + +Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir. + +La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland. + +L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés. +Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et +les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les +fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus +parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux +bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage +de Conflans. + +Au retour, le père Hermann dit à Gilberte: + +--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y +teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il +serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà +quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent +les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en +ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y +pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la +vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les +feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me +faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre. +Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera +l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant +mieux!... Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?... + +Le tableau fut commencé dès le lendemain. + +Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare +du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus +profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes, +tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une +patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du +froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste +manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis, +sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une +docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut +échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où +la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les +demi-teintes du couchant. + +On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put +retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein +air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à +l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien. + +Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta. + +L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression +douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait +toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage +exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse +toux devint fréquente, aiguë. + +--Ce n'est rien, disait-elle en souriant. + +Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle +refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil +académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle +consentit à se soigner. Le tableau était achevé. + +Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par +la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans +la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre +qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était +résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux +premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une +griserie de dévouement et de sacrifice. + +Mais avant de mourir, elle voulut vivre. + +Elle se donna à Roland. + +Ils se sont aimés trois mois. + +Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la +souffrance, hâté la fin. + +Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des +sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se +sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire. + +Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art. + +Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père +Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite +posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir. + +Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré. + +Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse. + +La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu, +dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la +_Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des +draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des +fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la +mourante d'une grâce dernière, d'un parfum. + +Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les +seules préoccupations du peintre. + +Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare, +double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque +aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme +idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant. + +Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux, +prédestiné, le monstre divin. + +Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait. + + + + + FANTÔMES AMOUREUX + + + _A Mademoiselle... + + Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom + charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver, + quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires». + + Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous + retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où + mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des + fiançailles._ + + CHARLES-MARIE. + + 25 mai 1885. + + + + FANTÔMES AMOUREUX + + +UNE MINUTE + +Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des +fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le +lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé. +Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne, +on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus +rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au +delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une +source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!... En +route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe +point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons +dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs, +traînant à nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient +tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède +avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de +l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un +sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu. + +Il n'y a que des minutes. + +Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une +étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme, +une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le +reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se +réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser. +L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles, +tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble +enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie où tout passe, la +douleur seule soit immortelle. + +Pourtant, il est des minutes exquises. + +Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la +race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans +un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une +parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais. + +Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou +dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez +nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir, +et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à +vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une +seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une +simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer +après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son +sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore +la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges, +l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de +son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme +une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite, +délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur +vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point +que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même. + +Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée +pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures, +mais de secondes,--une minute à peine;--vous ne l'oublierez jamais, +jamais. + +J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique. + +Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison +blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un +jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes +de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant +deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des +rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large +balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la +rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis +traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les +vieux arbres, des chansons d'oiseaux. + +J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte. +J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des +velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent, +et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui +m'attendrait sans me connaître,--le livre d'un poète dans sa main. + +Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement +un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons +argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la +chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde. + +Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux +de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des +bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on +n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu. + +J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais +sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans +me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais +plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait +germé à la place. + +Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que +je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale, +misérable, cruelle, toujours la même. + +Et cela me rend triste,--souvent. + +Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère +minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh, +les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer +l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser +d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la +plus brève mesure possible du temps. + +Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou +par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien +qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu +à peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre? + +Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une +émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,--oui, des +années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un +désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est +s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan +de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des +sacrifices et la vida d'un trait. + +Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés--mais il avait bu +le vin des Dieux! + +L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre +des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent +desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se +paient plus au comptant. + +Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets +incurables d'une existence. + +On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hélas! +Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera +pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous +restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis +longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme +au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe, +avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas. +Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe. +Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre, +plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais. + +Jamais, jamais. + + + +LE CLOWN + +Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un +andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine +grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement--lento +maëstoso--pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles, +les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait +place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les +seuls instruments à cordes. Après une pause--a tempo--la phrase +caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et +d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits +anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis, +dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des +douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil +adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des +hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore +des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles; +aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges. +Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la +tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords, +s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des +harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus à Marius que +d'offrir son âme et sa vie à Fernande--sur un point d'orgue! + +La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce +chef-d'oeuvre. + +Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef +d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens, +interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la +petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius, +dans le noir. + +Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa, +ré... mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna +le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant. + +Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude. +Laquelle? Toute la question était là. Il changea vingt fois d'idée fixe. +D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un +voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de +la terre!... Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point; +il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien +lire, se mit au lit sans pouvoir dormir. + +Au petit jour, il crut comprendre. + +Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il +en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit. +Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de +ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé +à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le +monde, et il s'était montré sot comme personne. + +On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans +la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et +on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le +feu;--et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite +tête blonde qu'on a choisie. + +Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant +la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on +mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée, +jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au +soleil, musique en tête. + +Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main, +affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi +faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule. +Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre +l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables +aveux! + +Marius se jura bien de ne pas retourner au combat. + +--Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais +essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents! + +De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon. + +Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit +qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du +duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël. +Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne +compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de +jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes +anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de +niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés +tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes, +aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir, +crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant +dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade +de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait +représentée sur un tremblement de terre. + +Marius répéta ces vers de Coppée: + + Las des pédants de Salamanque + Et de l'école aux noirs gradins, + Je veux me faire saltimbanque + Et vivre avec les baladins. + +Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme +aimée, il se résigna à devenir son clown. + +Quand il la revit, il lui raconta des histoires. + +«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait, +l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que +rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant, +que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des +perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le +fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première +battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent +lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord, +ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour +le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort +suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!» + +Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents. + +Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique, +s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit +pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne, +il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds +qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en +lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées +par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort +lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel +entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence +lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il +s'amusait. + +Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez +à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut +portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or; +puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre, +assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis +c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue +dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire +auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit +Bouddha de jade noir, informe, affreux. + +Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa +fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour. + +Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus +regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque, +éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le +prenaient. + +Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On +aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide, +immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que +l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du +talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour +elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin +au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines +du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on +laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où +elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à +genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus +caressants... + +Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme! +Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs +puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon +garçon. + +Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si +tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze, +inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la +quête;--et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans +le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes +baguettes--comme une grosse chauve-souris. + + + +SOUS LA COMMUNE + +Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel +de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si +merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du +salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes. +Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable +ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour +les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses +mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes +fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle +d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés, +cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste, +presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des +pures beautés antiques. + +Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin +plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la +troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait +passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas +une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme +amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée +par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait +ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et +capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau +couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de +lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune +des deux branches maîtresses portait un diamant noir. + +Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse +qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un +tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et +enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue +des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se +suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue, +blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle +considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre +éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient +des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les +tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir +japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque +transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient +des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et +d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants. + +Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites +tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit +l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut. + +Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien +inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce +féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune +autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon +de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et +onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux +pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple, +dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la +ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences +mystérieuses de la nuit. + +Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une +villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne +sus jamais si elle était fille, femme ou veuve. + +Je lui écrivis;--en vain. + +Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je +passais à cheval sous ses fenêtres. + +L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà +tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais +je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux, +mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de +tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je +trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement, +bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir... Allons, +allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée... + +Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde. + +Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le +duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela +enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant +dans un escadron de formation nouvelle. + +Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay, +une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui +dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance +de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs où +reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le +brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un +grand tablier blanc,--ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela +confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et +bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma +couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond. + +C'était elle! + +Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les +colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon +mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les +jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été... + +Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe +de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier +sourire--un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire +de la Joconde. + +C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une +cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois précieux d'avoir +reçu un coup de feu dans la poitrine! + +Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune. +Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le +cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était +revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries, +des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce +merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du +siège. + +Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant +presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de +mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai +seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur +se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit +qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû +abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était +retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne +consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières. + +Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième +heure, au moment voilé de demi-teintes où, + + Le regret du couchant laisse un adieu plus doux, + +nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au +tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de +la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains +tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi +face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui +grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons. + +Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle +en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi +ne point me permettre de lui faire visite? + +Je le lui demandai un soir. + +--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je. + +--Peur?... Moi?.. + +Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange: + +--Vous verrez si j'ai peur. + +Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet: + + «Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil. + + «L.» + +Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et +qui sait? + +Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil. +Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et +s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski +avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes +de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées +serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les +premiers jours de la guerre civile. + +Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil, +malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le +Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles, +hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui +crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin, +j'arrivai rue Boileau, devant la villa. + +Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action +victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux +fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir +béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le +jardin était dévasté... Je vois encore une branche de lilas décapitée +par une balle et que le vent balançait..... + +Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai +la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon +clair. + +La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa +même allure troublante. + +Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la +pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis. + +--Ai-je peur? dit-elle. + +Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance. + +J'osai lui dire son nom--je ne l'écrirai point--et ressaisir ses +mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette +tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises, +sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases +profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par +la guerre,--pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse +seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde +en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses +mortes. + +Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère. +Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve +en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous +apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là, chaque +jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides +où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun +passant. Pas un soldat. + +Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais. +Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin +d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants +passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles +dans les branches!... + +Enfin!... + +Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!... + +Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit: + + «Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour. + + «Adieu, mon ami. «L.» + +Je ne l'ai pas revue. + +Elle est retournée à son mystère. + + + +LE RÔLE + +C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été +dernier,--là-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux, +un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île +bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave +octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen. + +En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et +par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la +tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger. + +--Sarah Bernhardt? + +--Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt... La belle tragédienne s'ennuyait +donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des +chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un +mari aimable. + +--Vous avez dit?... + +--J'ai dit «et un mari aimable». + +--J'avais bien entendu. Continuez. + +--Rongée par le spleen, complètement désemparée--comme dirait +Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle +écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et +où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement +utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de... +je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le récit +plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément +d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux +blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal, +dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au +plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre. + +--Nègre? + +--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il +écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa +conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique. + +La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un +rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt: + +--Un rôle... en ai pas... plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti +par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude, +aurez rôle... Espère grand succès. + +--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques +mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas... + +--Impossible... Vie d'hôtel assommante... ai essayé, pas pu. Serais +trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie +hollandaise. Écrirais rien du tout. + +--Comment faire, alors? + +--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser +sortir... Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet, +villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront +du bien. Convenu? + +--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une +petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi +bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre +l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas! + +Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa +future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une +jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre +le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que +l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté +d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon +sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets +suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait +soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de +la sculpture, de la littérature et de la confiture. + +--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt? + +--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi. + +Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout +le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On +organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui +donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni +café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants +étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile, +des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de +conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de +s'adonner entièrement à leur oeuvre. + +L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement +par des proclamations du genre de celle-ci: + +--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague +mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur +des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux. + +La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme. +C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et +le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un +rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais +elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa +rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de +coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle +avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour +Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car +il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme. +La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur. +Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à +l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa +propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa +rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre +part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son +poète. + +Celui-ci lui ayant dit un jour: + +--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas +latakié ici... bien désagréable. + +Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain +l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori. + +Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se +plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air, +d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait +la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de +troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour +elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt +que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme, +quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein +d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses +qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut +pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla +d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection. + +Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une +femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est +l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la +femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit +avec ses yeux. + +Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de +s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car +pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend +d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir. + +Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais +infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca +qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à +toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des +tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida +de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne +pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le +plus possible leur séjour en Bretagne. + +La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents: + +--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait: + +--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme... +rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous +quitterons plus jamais... jamais. + +Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé. +Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux +capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la +faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa. +Ernest avait dit: + +--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par +la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un +vrai public. + +Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le +Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le +plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène +du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère, +qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les +preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme +un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre +Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil +Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à +l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot +«nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec +mesure. + +La grande tragédienne était transportée. + +Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la +modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges: + +--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent +représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour +demander avance considérable. + +Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés +sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la +première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait +en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de +Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le +chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les +rôles et de commencer les répétitions. + +Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des +rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir. + +Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le +dramaturge prit la parole. + +--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là, pas du tout votre affaire... en +ferai un autre pour vous l'année prochaine. + +--Vous dites?... + +--Pas dans vos moyens, ce rôle-là... Trop, comment dirai-je?... Enfin, +pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le +rôle à Rébecca. + +--A Rébecca?... mais c'est audieux! + +--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé +Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi, +influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la +première. + +La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la +trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer +dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis +elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le +fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest. + +L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des +adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca +le reçut comme le Messie. + +Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui +suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid. + +La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des +environs connu pour se livrer illégalement à la médecine. + +Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la +malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour +un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature +du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et +prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui +devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps, +la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable +ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer, +pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame +du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca +interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet +hiver. + +La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera +probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que +lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence. + + + +LE MUSÉE DES SOUVERAINS + +Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite +fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés. + +Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de +dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste +Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins +conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position +mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement +vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de +Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses +filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes. + +Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les +religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et +aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère +des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la +pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui +gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de +Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent +viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de +solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir +à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg +profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au +couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les +usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent, +outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires, +des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une +connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une +maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer +des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce +patron?... + +Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une +jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule +forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la +seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut +exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille +de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la +France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le +Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la +Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à +coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans +boire ni manger. + +Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades +avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de +Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de +Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes +et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle +avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs +et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs +les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de +Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du +port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour +elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un +jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez +Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette +banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une +mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait +destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la +marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que +Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu +du Morbihan. + +Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés +depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand +Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les +délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris. +L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans +nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps, +la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son +argent! + +Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la +paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans +transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite +boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des +nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement +et d'une voix stridente. + +Combien elle s'ennuya serait difficile à dire. + +Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin +courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour +cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme +dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées. + +Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or. +Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel, +où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme +on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de +vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns +neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau +jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de +jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et +elle s'y adonna comme à une ressource unique. + +Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle +sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur +pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour +s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses +affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il +n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du +foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi +probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il +avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu +par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures, +continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles +jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les +sébilles de cuivre. + +Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de +trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au +monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice +dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété. +Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son +existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il +était par ses opérations financières. + +Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour +la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de +baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le +contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands +ouverts, la mine inquiète. + +--Ah! par exemple!... + +--Quoi donc? interrogea madame. + +--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien? + +--Non. + +--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur +d'Autriche! + +C'était vrai. + +Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du +souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de +Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc. + +Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il +chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph +n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants +planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur +essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux. + +On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on +dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph +n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs. + +Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il +ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme +Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux +gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister, +puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a +passé ses dernières années dans une prison cellulaire. + +Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne +désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur +et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe +ou du Nouveau-Monde. + +Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à +l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit +enfants, six garçons et deux filles. + +Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de +Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine +d'Angleterre. + +Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande. + +Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et +présenter mes hommages à Bérengère. + +Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient +rangés autour de la table pour dîner. + +Et l'on eût dit un petit Congrès. + + + +LE PORTRAIT DE BÉBÉ + +Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il +avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient. + +Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs +lèvres ignorantes. + +Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou +dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des +nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long +des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende +échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches +au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile. + +Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme +dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute +sa foi dans cette tendresse. + +Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube +pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et +l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant +les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre +de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts +frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement +dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux +bons baisers sur les yeux. + +Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit +ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel. + +Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si +gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un +petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une +façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était +comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait +comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il +n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord +les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il +lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une +idée qu'il avait comme ça. + +De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait +au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il +ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait +superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON +fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant +marcher le petit bonhomme. + +Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe +pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait +quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait +assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits +et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais +pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi +attentif, éveillé, il était tout à fait drôle. + +Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes, +et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit +ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins. + +Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain +matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu +pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser. +Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres +n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui +mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées, +qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit +sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs +vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter +au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se +regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole. + +De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd +silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne +s'embrassait plus le soir. + +D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce +qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou +trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce +qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite. +On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur +traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait +encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué! + +Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se +mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on +menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était +amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui +n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était +gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait +durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à +la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette +heure? Ça l'embêtait, à la fin! + +Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage +toucha au drame. + +Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la +face empourprée de colère, la main levée. + +Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne. +Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole: + +--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as +encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout +de suite, séparons-nous. + +--Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne +suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons +plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable. +Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de +suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras. + +Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution +de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés. + +Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et +venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où +elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les +objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste. +Ils songeaient. + +Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher +du mur le portrait du petit mort. + +--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le +plaisir de le remettre à sa place. + +--Ça! tu veux me prendre ça, toi! + +Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la +transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où +elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis, +brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes; +elle se fit humble, suppliante. + +--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il +n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère, +moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais, +c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand +je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son +petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite +jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti! +Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on +s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait. +Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image. +Vois-le; on dirait qu'il me voit... + +Jacques pleurait. + +Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était +tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne +voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche. + +--Si je ne te le donne pas, que feras-tu? + +--Je ne pars pas. + +--Eh bien, je le garde! + +Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement, +comme autrefois; et il murmura dans un baiser: + +--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux.... + +Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire. + +Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus +de la cheminée. + + + +VISION + +Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort. + +Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques +d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des +cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les +fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le +progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire +annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des +vrais gentlemen. + +J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six +mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui +rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit. + +Voici la chose. + +Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au +coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un +peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord +je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets +d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences +régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop +décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans +balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais +on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience +nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup. + +Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était +suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition +et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat +subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et +un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer +brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?... +Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le +spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un +vague accent britannique, ces simples paroles: + +--Peut-on entrer? + +Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon +visiteur, dans un geste hospitalier. + +Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut +discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir, +tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis +importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure.... +Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un +électeur sollicitant une apostille de son député. + +Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de +trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait +pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien. +C'est-à-dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais +seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des +coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement, +était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de +l'ombre d'un garçon bien élevé. + +Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et: + +--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas? + +J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus +répondre: + +--Pas du tout, cher monsieur. + +Il haussa les épaules. + +--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de +jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus, +je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge? + +Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à +la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des +trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce +revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien. + +Il poursuivit. + +--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le +pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite +Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je +jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles, +m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je +suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je +puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir, +tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont, +souviens-toi du Morne Rouge! + +Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en +hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai: + +--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes +d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la +Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun +souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter +les malheurs.... Je ne vous connais pas. + +Le fantôme s'était dressé pour prendre congé. + +--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu; +désormais, je m'attache à tous tes pas. + +C'était à mon tour de hausser les épaules. + +--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que +vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons +perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression +étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous +ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à +revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois +tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis +un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel. + +--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge! + +J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves +congratulations. + +Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard +Poë. + +Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec +l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de +la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se +faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et, +sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne +Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au +surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser +percer mon trouble. + +Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des +Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus +aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas +entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé +à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me +reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore. + +--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne +suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est +étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs. + +Le fantôme me tourna le dos en ricanant. + +J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait +aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition, +je lui tendais la main. + +--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien? + +Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles, +et me nommant Louis Vermont toute la journée. + +--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner! + +Je lui disais: + +--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra? + +Ou bien: + +--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la +sortie.... Nous causerons du Morne Rouge. + +Rien ne le décourageait. + +Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée +lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement +les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille. + +C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où +Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma +première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour, +les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin. + +Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres, +nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même +arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les +oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient +des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences. +L'imagination aidant, c'était gentil. + +Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire +des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien. +Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de +l'interpeller. + +Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le +trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et +moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et +tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé +par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son +animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia. + +Et il se passa une chose atroce. + +Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces +horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William +Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien +malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres. +Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et +me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose +d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié. + +Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les +ricanements de l'odieux Perkins. + +--Louis Vermont, souviens-toi!... + +A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et +je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer. + +--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une +explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer! + +Le misérable spectre riait toujours. + +--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes +contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon +coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un +revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre +conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne +va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima +donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis +parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours. + +L'ombre répondit: + +--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis +Vermont, souviens-toi! + +Je ne le laissai pas achever. + +--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas +Louis Vermont.... + +--Comme si je ne te reconnaissais pas! + +--Mais quand je vous assure!... + +Nouveau haussement d'épaules. + +--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire. +Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit +signe noir.... + +J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt +de toute marque particulière. + +Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon +bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec +l'accent d'un revenant profondément humilié: + +--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer... +jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien.... +Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que +vous avez dû penser de moi? + +Et il continua, de plus en plus vexé: + +--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais +dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et +que je lui explique la chose?... + +--Non pas! non pas! + +Présenter Perkins à Blanche! Un comble! + +--Mais c'est que je tiens à réparer.... + +Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours. + +Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche. + +Bah!... + + + +LE DOMPTEUR + +Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et +dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière +ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines +frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et +qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la +coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux, +attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson. + +Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent, +s'élèvent sous l'action des crémaillères--et, dans l'éblouissement des +lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes +d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six: +trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la +ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont +subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des +cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière +semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe, +énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu +le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des +chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs +perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois +et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette +civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe +à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant +dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de +blocs géants. + +On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des +pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il +ose seul rugir, en rôdant. + +Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un +César doit regarder les bâtards de ses frères. + +Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est +Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a +vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la +force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole. + +Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public, +les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse +moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en +capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses +fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers +parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que +sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voilà bien de quoi pimenter +des voluptés de grande dame.... + +Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et +jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin +pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de +résine, et qui tiennent au plancher de la cage. + +Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue +le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions +de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au +sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le +silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux +bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!... Saute, Néron!... +Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette +cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est +vraiment superbe, maintenant. + +Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle, +soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant +qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée +de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir. + +Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente +ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle +et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle +seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur +cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les +mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle +assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne, +intéressante toujours mais sans surprises. + +Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion +noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte énorme, armée +de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé. +Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se +sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter +au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une +sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à +en finir. + +Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de +tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque +nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête.... C'est fait! Le +rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à +reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte +s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo! + +La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si +un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a +salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de +juive qui le regarde avec des yeux Luisants. + +Quelle scène! + +La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a +arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient +la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant +vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi? +Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En +voilà des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fâche. Elle a +vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout! + +Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle +a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans +avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au +visage, brutalement! + +Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se +transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure: +c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule, +effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau, +enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas. +Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est +Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions +l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe. + +--Ah! le lâche! s'écrie la Russe. + +Et elle a raison. + + + +LE TÉLÉPHONE + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Et je lui fais ma cour. + +J'ai découvert enfin l'amante que nul soupçon n'effleure, la femme +docile, souple à ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je +le désire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune, +ou rousse, ou toute parfumée de poudre; sans qu'il me soit besoin de +prononcer une parole, elle s'habille à ma guise, tantôt en mignonne +Parisienne dont le satin collant révèle la pureté noble des formes, +tantôt en princesse, tantôt en belle comédienne. Elle consent à prendre, +au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperçue seulement +de loin, et que je désire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon +rêve s'envole là-bas, là-bas, aux pays bleus des forêts vierges égayées +parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilité des jeunes +singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres +bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se +transforme au gré de mon envie, devient l'énervante créole d'Haïti, la +Chinoise, couleur de cuivre, grisée de langueurs et d'opium, la chaste +et impudique aimée, la Mauresque voilée dont on aperçoit seulement, +entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs. + +Bref, elle est ma maîtresse--ou mon esclave. + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Et soumise! Au premier appui, elle se hâte. Si la causerie ne m'amuse +pas, si je broie du noir ou si j'ai mal à la tête, je l'abandonne, je la +quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fâche pas, n'a pas +une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple +signal de sonnettes perlées, conformément au règlement. Quelquefois, +elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu désintéressement. Un +ami me demande, et elle s'offre comme intermédiaire. + +Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journée, elle +se repose. Son service au bureau central des téléphones est ainsi réglé. +M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de célibataire où je +remonte seulement à regret--la nature a horreur du vide--je cours à la +plaque et les vibrations commencent. Grâce à elle, chaque soir une voix +de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma +journée par un peu de charme et de grâce. Son «bonsoir, mon ami!» m'a +fait souvent oublier les misères, les écoeurements de l'existence +quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un +rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lèvres fines. +Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le +cerveau abruti par le travail ou le coeur noyé de spleen. + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +--C'est toi? + +--Oui! Bonjour! bonjour! + +Je me rappelle délicieusement le jour des aveux. + +Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achevé, elle avait +oublié de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec +ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de +la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent +l'attendrissement; au lieu de lui répéter les bêtises de chaque jour, +je devins grave, sérieusement grave, avec une conviction que je ne sus +m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de +Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille. + +Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon +isolement, du néant stupide de ma vie de garçon. Elle se révéla bonne +comme du bon pain, me donna des conseils de soeur aînée, poussa la +complaisance jusqu'à me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses +confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa, +plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades +du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai +carrément de combiner nos deux solitudes en un tête-à-tête. Quel impair! + +--Pour qui me prenez-vous, monsieur? + +--Pour moi! + +Elle interrompit le courant, net, et quand, résolu à lui faire accepter +mes excuses, je lui criai: «Allo! Allo!»--elle s'était fait remplacer +par un vieux monsieur qui me répondit:--«Allo! Allo!»--d'une voix brisée +par quarante années d'absinthe suisse. + +Dans la journée, je pus lui demander pardon. Elle eut pitié. Je jurai de +ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse +m'étourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la durée d'un éclair. La +plaque vibrante, étonnée, répéta le bruit d'un baiser qui courut +en frémissant sur les fils et alla s'échouer aux oreilles de ma +conquête;--et à ce baiser, sonore, emporté, vainqueur, un autre baiser +répondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication +fut interrompue,--hélas! + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque +la remplaçait, à qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma +maîtresse avait-elle été flanquée à la porte? L'avait-on exilée du +bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre +question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore +encore--son nom. + +Une nuit, la sonnerie me réveilla. Évohé! c'était son timbre! + + +--Allo! Allo! + +--Allo! + +Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite +qui l'avait clouée au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat! +Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa +convalescence me fournit mille prétextes à communications. Vingt fois +par jour, je m'informai de son état. Ça allait mieux? Bon. A tout à +l'heure! + +Et cette idylle électrique dure depuis deux ans bientôt. Contrairement +à l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le +fil!... + +Nous nous aimons comme ça, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour +durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; ça +ne nous séparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux résolus à +l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je +l'ignorerai. + +Et moi, je puis devenir chauve, obèse, manchot, voûté, +goutteux--impunément,--sans cesser d'être aimé. + +--Allo! Allo! + +--Allo! + + + +LA LANGOUSTE + +Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de +coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait +ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de +tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums +d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences +de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait +sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin +croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et +deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et +pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des +clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet +de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles +d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de +pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient +toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine +idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert, +même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus +invraisemblables que les siens. + +Elle avait nom Cécile. + +Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée +surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des +bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le +jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui +décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût +attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles: + +--Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet +amour aveugle te perdra! + +Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la +préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez +au fond d'un bol--certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette +à potage;--vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile +assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement, +goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite +cuiller--les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir +d'une fourchette--et vous battez énergiquement, sans trêve, sans +faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue +d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la +main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse +et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison +miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant. +Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune +d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc. + +L'auteur de la _Cuisinière bourgeoise_ a oublié de mentionner les +conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une +atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de +se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le +voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le +cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du +député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire. + +En outre, il est bon d'être deux,--pas trois, deux. Quand on est trois, +il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille. +L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes +d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a +versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment +psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se +brouille ainsi avec son plus vieux camarade. + +Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son +monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton +ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de +Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une +entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt. + +Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut: + + Un jaune d'oeuf, + Un bol, + Une petite cuiller, + De l'huile, + Un collaborateur sympathique, + Et du sang-froid. + +Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile, +il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique +dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de +monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la +subsistance d'une garnison. + +Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux +couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête, +Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant +de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se +transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un +ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa +modiste ou par son petit chien. + +Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite +avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu +et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange +écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué. + +Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?... Et sans lui +permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un +gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien +frais--et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite +cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit +manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la +contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était +temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la +mahonnaise en potage. + +Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à +double tubulure, et versa. + +Mais, à quoi tiennent les destinées! + +En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces +lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à +l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les +dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à +la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers. + +Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de +compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui +fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle +demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme. + +La petite cuiller tournait toujours. + +Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa +les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache +traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le +mélange. + +Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire, +fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes +rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante. + +La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une +place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis, +furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux, +comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de +vermeil, la grosse langouste qui les écoutait--en rougissant. + + + +FIANÇAILLES + +Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a +vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est +amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement +coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de +tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au +milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus +rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec +sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est +pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a +prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les +petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la +femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse +une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car +c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles +sont vides. + +Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les +êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine; +leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à +travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres +doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un +inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui +doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire +un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur +des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres, +où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un +masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée; +son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de +ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés +d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une +tragédie. + +Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux +amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la +mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se +fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne +pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des +impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise. + +Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: «Je suis navrée...» + +Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses +lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la +guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et +n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu +endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas +beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour +cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat +ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des +rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies +avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui +complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il +partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit +court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de +la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des +martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit +encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se +consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une +strophe. + +Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde! +Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes, +roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme +des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu +triste, ne retrouvant personne au logis. + +Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le +souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même +plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une +espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui +s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence; +elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement, +mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il +a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces +créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si +profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les +vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple. +La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses. + +Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection +banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés +choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son +coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est +bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de +main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et +l'on demande de petites revanches à l'ironie. + +Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira +pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des +autres,--en attendant. + +Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--«A quoi bon?» + +Et, la trentième année venue, ces deux êtres pareillement frappés pour +des causes différentes se sont rencontrés au hasard de la grande route, +à l'heure où ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un +vainqueur inévitable dont on espère des conditions meilleures... + +Est-ce qu'après les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de +convenances, le mariage de résignation, d'assurance mutuelle contre +les abandons futurs, ne serait pas destiné à réparer--autant qu'il se +peut--l'abîme creusé par les désillusions d'antan? + +Est-ce qu'Irène et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires, +l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux armés, contre l'ennui et le +fardeau de la vie à deux, que les petites pensionnaires et les jeunes +sous-préfets mariés dans la bousculade des unions bâclées? + +Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne +existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les +fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait +pour se consoler réciproquement,--ou même pour pleurer ensemble. + +Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul! + + + +BILLETS FANÉS + +C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits +restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans +des témoignages,--et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux +coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire +était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs +témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le +vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à +vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve +la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une +sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau. +L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête. +Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte, +et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,--comme une +bête. + +Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent +où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès +de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons +enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage--la friperie de la +bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries +douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret +dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une +cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue +des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret... + +«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se +fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je +suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas +bien. + +«A bientôt, monsieur! + +«PAULETTE.» + +Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi +vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»--avec +conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées +ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la +négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de +Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes +premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté +d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de +bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait +au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je +serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre, +elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des +Victoires... C'était gentil. + +Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes +messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans. + +Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans! + +«Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché a diz eures. + +«LISON.» + +Une drôle de petite fille, tout de même! Point méchante, point savante, +nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche +pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que +j'avais tirés de la rivière. Cela, par bonté d'âme. C'était une petite +modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle +émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons +blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immédiatement offert +mon coeur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait +répondu «oui», pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité +avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour +éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que +moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene +faciendo_. + +Une drôle de petite fille, tout de même! + +«N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu +l'apporteras dans du coton. + +«Mille grimaces. + +«SUZANNE.» + +Et dire qu'elle joue encore les ingénues!... Elle tiendra l'emploi sa +vie durant, et, vers la soixantième année, servira encore ses grimaces +par milliers, aux habitués aristocratiques du mardi. Où l'ingénuité +va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur +chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres +nominatifs l'irréparable outrage des années. A ce vieillard illusionné, +elle annexait un poète, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la +banlieue. J'avais été adopté comme fleuriste, pour le troisième acte, la +scène du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et +au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de +coton... + +«Mon cher Léopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisième +acte. Tu l'apporteras dans du coton. + +«Mille grimaces. + +«SUZANNE.» + +Sa dernière lettre. Je l'ai conservée, bien que ne m'appelant pas +Léopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc? +J'ai su plus tard que nous étions une dizaine à fournir chaque soir la +parure du troisième acte. Une femme de chambre revendait le soir même +les bouquets inutiles. + +Et dire qu'elle joue encore les ingénues! + +«... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un +petit panier de pêches et trop de confitures. + +«SÉRAPHINE.» + +Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charmé par +ses capacités stomacales. Un gouffre! Nous nous étions rencontrés +au buffet d'Avignon et, à la voir engloutir, avec une rapidité +vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'étais senti +pénétré d'admiration. En arrivant à Paris, je courus lui ouvrir un +compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le +roastbeef,--à l'anglaise. Point de goûts communs. En littérature, elle +comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait +le mépris de Sparte et la vénération superstitieuse de Lucullus. Cela +n'allait pas sans quelque poésie gastronomique. Dans ses songeries +apéritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers +les repas fabuleux de l'édile Marcius, avec, sur les tables de porphyre, +des sangliers gaulois à la sauce troyenne pleins de langues de +rossignols. Elle eût voulu goûter aux vins parfumés de Massique et de +Cos, mordre aux treilles dorées du mont Esquilin, savourer les murènes +que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes séparés pour +incompatibilité de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le +souffrir... + +Probablement, elle est morte d'indigestion. + +«Ne venez pas ce soir. Je dîne chez ma tante. + +«JEANNE.» + +Elle dînait bien souvent chez sa tante... + +Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit +de lui faire négliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en +parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austérité, ni plus ni +moins. Des regards à la Raphaël, mais des tendresses à la Fragonard. +Violence et résignation mêlées. Une assiduité exemplaire à la petite +messe comme à la grande. Des fugues vers le confessionnal d'où elle +revenait l'âme soulagée et l'esprit inquiet. Elle était de ces femmes +qui, à l'église, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et +méditer parce qu'elles se taisent. + +La femme ne rentre en elle-même qu'au bras de quelqu'un: de là l'utilité +des confesseurs. J'aurais vainement essayé de retenir Jeanne quand son +directeur l'attendait; mais ce vénérable ecclésiastique ne l'aurait pas +retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle était vraiment +pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'était Dieu. + +Amours, délices et orgues! + +C'est égal; elle dînait bien souvent chez sa tante!... + + +... Tout est brûlé. Le coffret vide brûle à son tour, car je veux qu'il +meure avec les vaines reliques qu'il a portées. Dans le foyer montent +des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brûlent avec un +petit pétillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le +minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un +porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'âtre devient +plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se +résument en une petite clarté bleue. Puis, rien qu'une cendre grise, +d'aspect mélancolique et que je remue à petits coups de pincettes, +froidement, sans une larme. + +C'est tout mon passé, cette poussière. Cela a été la fièvre, +l'énervement, l'ivresse, la gaieté maladive et fatale des énergies +mal dépensées. Je suis certain de ne rien perdre en anéantissant ces +souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette +exécution. + +Que regretterais-je? Ces amours-là ressemblaient à de l'amour, à peu +près comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul. +Le néant des frivolités me navre et j'aspire, l'âme désormais neuve, +à la grande passion pure et sainte, fière et noble, orgueilleuse et +sacrée, qui assure l'infini dans l'éternel! + + +FIN + + + + TABLE + + + Les fantômes. + La Source Prégamain. + La Petite. + Fantômes amoureux: + Une Minute. + Le Clown. + Sous la Commune. + Le Rôle. + Le Musée des Souverains. + Le Portrait de Bébé. + Vision. + Le Dompteur. + Le Téléphone. + La Langouste. + Fiançailles. + Billets fanés. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les fantômes, by Charles-M. Flor O'Squarr + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FANTÔMES *** + +***** This file should be named 14113-8.txt or 14113-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/4/1/1/14113/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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