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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:43:43 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14113 ***
+
+ LES
+ FANTÔMES,
+ ÉTUDE CRUELLE
+
+ PAR
+
+ CH.-M. FLOR O'SQUARR
+
+
+
+PARIS
+JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2
+
+1885
+
+
+
+ _A M. le marquis de Cherville
+ Hommage
+ de
+ respectueuse sympathie._
+
+
+
+LES FANTÔMES
+ÉTUDE CRUELLE
+
+
+
+I
+
+Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami.
+Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir
+d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément
+dévoué. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais
+fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son
+aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir,
+simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections
+perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une
+épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car
+la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est
+librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc
+pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant
+cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je
+possède à un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon
+et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir
+l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus
+dissimulé; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout
+ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui
+fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser
+certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles.
+
+Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter
+comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux
+nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait
+été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède
+pas à la velléité tardive--fatalement stérile d'ailleurs--de donner
+le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations
+sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre
+Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus
+lâche des trahisons.
+
+Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances
+atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma
+complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que
+bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte.
+
+J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps
+les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de
+domestiques sans places; mais je me suis imposé une tâche pour ma
+satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y
+puis manquer et il me faut--malgré mes répugnances--dire la vérité sur
+la femme de Félicien. Elle était--je le répète--une créature forte,
+ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés
+vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal
+choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès
+sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus,
+mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des
+devoirs dont on lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît
+pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre
+son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté
+nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer
+cette croyance--particulière aux jeunes couturières égarées par
+le romantisme--qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race
+privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise!
+
+Ah! ses rêves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles?
+Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave,
+pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme
+sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on
+ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement
+entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des
+chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et
+patata!
+
+Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes
+qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui
+compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de
+la demander aux étoiles; celles-là se trompent assurément, mais encore
+leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable
+d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même
+chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de
+vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage
+pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de
+romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien
+éprouvé, son esprit eût été--je crois bien--incapable de rien concevoir
+en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des
+hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance.
+On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les
+platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un
+rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce
+jargon mondain--espèce de prud'homie retournée--dont les expressions
+s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité
+aux êtres inférieurs.
+
+Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut
+avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle
+est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le
+sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre
+d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était
+profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais
+cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une
+volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession,
+et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée,
+outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la
+présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne
+ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse,
+ne saurait compromettre l'honneur conjugal.
+
+Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de
+détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait
+honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher
+Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable,
+se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait
+loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie
+commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante
+stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa
+fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à
+l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses
+merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la
+postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et
+psychologiques--il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis
+une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite
+pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées,
+aux désirs lents et niais.
+
+Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point!
+Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible
+mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition,
+c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé,
+paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil.
+Puis, une transfiguration s'opéra; Félicien retourna vers son labeur
+avec une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve
+menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des
+jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et
+à jamais guéri par la décevante épreuve où son coeur était tombé,
+il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions
+supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies
+qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau,
+secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un
+vol d'aigle.
+
+Henriette ne soupçonna point ce drame; elle constata seulement chez son
+mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible
+que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès
+lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un
+ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance.
+
+Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma
+maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité
+d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix
+flatteuse--sincère ou non, mais bruyante--disposée à lui répéter tout le
+bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil--qu'elle
+dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience--lui
+devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de
+penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en
+échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle
+m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la
+décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant
+les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après
+je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le
+sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise
+double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je
+m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt.
+
+Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la
+fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne
+lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche,
+élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.
+
+Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une
+femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son
+entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.
+
+Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte,
+rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes
+de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la
+barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et
+un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse,
+de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce
+sont les meilleures--donne à tous mes vêtements une insupportable odeur
+de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle
+à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une
+femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable.
+
+Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années;
+il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je
+pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui
+d'Henriette.
+
+Maintenant, nous sommes-nous aimés?
+
+Exista-t-il jamais entre nous--même un jour, une heure, seulement une
+minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux
+bien m'y attarder.
+
+J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir
+jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout
+accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi--je suis
+certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si,
+pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations
+régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de
+cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse,
+par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une
+entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir
+aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer
+«dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des
+voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour
+chez moi; je crois pouvoir l'affirmer.
+
+Quant à Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse,
+perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais
+là, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire.
+
+O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous
+nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût
+commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour
+but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts?
+
+Question.
+
+Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union
+criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant,
+nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous
+n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime?
+Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et
+bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et
+ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux
+perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de
+l'esprit et des sens--exaltation que nous avons goûtée si infinie, si
+délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement
+divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés
+frissonnantes?
+
+Ah! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses
+comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux
+théories, aux systèmes! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en
+toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve
+du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec
+certitude que sur la matière.
+
+J'y reviendrai--peut-être, car le problème est immense; il intéresse
+jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne
+veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque
+je n'y trouve aucune réponse à la question posée:
+
+«Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour?»
+
+Encore un coup, j'en suis à douter.
+
+[Note 1: Je m'expliquerai ultérieurement sur l'importance de ce mot.]
+
+Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un
+autre amant.
+
+Pauvre femme! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité.
+C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les
+autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique
+excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement
+les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature...
+
+
+II
+
+On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme
+supérieur.
+
+Pour qui me prendrait-on?
+
+Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit
+vulgaire; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier
+venu que je l'aurais trahi tout de même.
+
+S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des
+idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces
+mots: «imbéciles, idiots, crétins.» C'est un tort, les hommes plus bêtes
+que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de
+vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des
+femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne
+seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la
+responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout
+au moins l'inquiétude, de ceux-là.
+
+Je m'explique.
+
+Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours
+en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé,
+perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la
+louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire,
+trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa
+vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore
+achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu
+des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de
+contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait
+la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une
+sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes,
+elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de
+choses plus libéral, plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure,
+espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas
+perdu de temps. C'était si je ne me trompe--et autant que l'on peut
+assigner une date à ce grand événement historique,--dans la première
+partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en
+question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix
+s'élevât parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc
+avait emporté son secret dans la tombe--elles en ont décrété le
+rétrécissement.
+
+Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et
+qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné.
+C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres,
+volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les
+femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait
+suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là, que si elles
+négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles
+ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si
+persuasives que la mesure passa.
+
+On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des
+concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en
+goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut.
+Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une
+quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec
+la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle,
+constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter
+qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce
+point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien
+désormais ne pourrait les amener à en démordre.
+
+Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le
+cercle à son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts.
+D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès?
+
+Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans
+les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable
+seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle,
+l'adultère n'a point de commencements.
+
+Les préliminaires d'une liaison criminelle--regards échangés, étreintes
+furtives, billets doux, rendez-vous mystérieux--tous les incidents
+précurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent
+généralement sous ses yeux, échappent à sa juridiction. Il serait
+mal inspiré d'en prendre de l'inquiétude, d'y chercher un motif à
+récriminations et à reproches. La femme lui répondra toujours, de
+la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de
+parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqué à «ses» devoirs. Par
+habitude, par tradition, elle aura conservé ce pluriel. Or, le jour, le
+jour fatal où elle aura manqué à tous «ses» devoirs, rien ne viendra
+modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie déjà
+devant la monotonie des susdits incidents précurseurs «où, je te jure,
+mon bon ami, qu'il n'y a rien que de très innocent».
+
+Henriette, après notre faute, n'eut aucun besoin de recourir à la ruse.
+Jamais Félicien ne l'interrogea, ne soupçonna ses sorties, ne s'inquiéta
+de ses fréquentes absences. Ma maîtresse probablement en enragea
+davantage. Notre liaison glissa peu à peu dans nos habitudes et prit
+les fadeurs monocordes, les régularités écoeurantes du mariage. Cette
+considération est peut-être suffisante pour expliquer sa durée.
+
+Nous pouvions nous voir chaque jour à des heures parfaitement choisies
+pour ne nous gêner ni l'un ni l'autre. Félicien habitait un superbe
+appartement voisin de l'église de la Madeleine; je m'étais fait
+construire un petit hôtel à l'extrémité de l'avenue de Villiers, où de
+superbes habitations commençaient à remplacer les solitudes de la plaine
+Monceau. Chaque jour après déjeuner Henriette montait bourgeoisement
+dans la voiture du tramway arrêtée au bas du boulevard Malesherbes, et
+venait passer près de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive,
+peuplait ma maison, s'intéressait à l'ameublement et aux tapisseries. Le
+soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de thé chez Félicien.
+D'autres fois nous nous retrouvions au théâtre, dans sa loge, par un
+heureux hasard.
+
+On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde
+se gouverne à peu près selon les règles de l'Église, qui s'accommode
+avec les pécheurs et n'excommunie que les hérésiarques. Ce qui lui
+fait honte dans les liaisons irrégulières, c'est moins le vice que le
+scandale. Les vices convenables, corrects, gantés de frais et nantis de
+valeurs cotées en Bourse ne lui sont pas déplaisants. Or, Henriette,
+autant que moi-même, se faisait une loi de ne jamais froisser chez
+personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que,
+dans les circonstances critiques que nous avons traversées, elle fut
+toujours parfaite sous ce rapport.
+
+Henriette était ma maîtresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de
+bénir nos criminelles amours. Après une grossesse pénible, suivie de
+couches laborieuses, elle donna le jour à un enfant du sexe féminin qui
+fut déclaré à la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce
+fut une grosse émotion pour Félicien. Il me désigna comme parrain de la
+petite, naturellement, fit célébrer un baptême superbe, se prit d'un
+regain de tendresse pour sa femme, mais de façon à laisser voir que
+cette tendresse était faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de
+pitié attendrie pour les épreuves de l'accouchée. J'offris les cadeaux
+de rigueur, largement, sans lésiner. La note des dragées s'éleva à plus
+de six cents francs.
+
+Henriette ne partagea point l'allégresse de son mari. La maternité
+l'avait contrariée brusquement dans ses habitudes, dans la régularité de
+sa vie coupable. Elle s'en désola dès le premier jour et ne s'en consola
+jamais tout à fait. Une crainte la préoccupait surtout, c'était que ses
+grâces seraient encore amoindries, ruinées totalement peut-être; que sa
+taille resterait épaissie, déformée. Elle se releva pâlie, fatiguée, la
+face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway
+du boulevard Malesherbes. Mais dès que les forces lui revinrent elle
+retomba dans la monotonie de notre adultère sans que rien subsistât
+chez elle de la crise suprême d'où elle sortait. Cette épreuve qui
+transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de céleste dans
+l'âme des pires, n'eut point prise sur cette créature inquiétante. Elle
+ne parla pas plus de l'enfant que si elle fût demeurée stérile, et ne
+lui témoigna d'intérêt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle
+s'y sentit astreinte par la règle des convenances.
+
+C'était une petite femme très correcte.
+
+Félicien était heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa
+fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il
+s'attachait au frêle petit être avec cet amour qu'il eût si volontiers
+voué à Henriette si celle-ci eut été capable de le mériter ou seulement
+de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rêvait
+pour elle fortune et bonheur.
+
+Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on
+vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père,
+de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la
+plus animale des fonctions humaines! Pitié, grande pitié que tout cela!
+L'enfant était de moi, je n'en doutais pas; et cependant à ma certitude
+ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était
+point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de
+Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût
+scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en
+raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le
+dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de
+droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas
+cours dans le monde; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir
+personne.
+
+Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence
+honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de
+compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous
+dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle.
+
+Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien,
+déciderait notre perte?
+
+Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus
+aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière
+de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent
+cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent.
+
+On va pouvoir en juger.
+
+
+III
+
+Ce matin-là, le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux
+termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier
+dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels.
+Commandeur du 15 août 1868.
+
+Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à
+cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et
+Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de
+l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil.
+Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre
+ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de
+froideur à l'égard du nouveau régime.
+
+Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il
+affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai
+toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux
+jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune
+secrétaire de Félicien.
+
+Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer.
+Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour
+y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il
+y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa
+démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le
+besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai
+tant qu'il se décida.
+
+Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.
+
+Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos
+désagréments.
+
+Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria
+venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une
+courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les
+villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés.
+L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde,
+les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe,
+s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En
+conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne
+par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette.
+
+A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le
+général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion
+d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber
+et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer
+à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges
+et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire
+et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des
+Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de
+rentrer.
+
+A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma
+complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de
+solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop
+tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon.
+La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine
+stupeur.
+
+Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait
+tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir,
+cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le
+revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la
+boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du
+lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller.
+
+Ridicule, ridicule situation!
+
+Je l'avoue, j'eus peur.
+
+Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur
+mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant
+bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la
+solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés
+par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait
+pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un
+siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette
+position ne s'éterniserait pas.
+
+De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de
+la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme
+redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait
+le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette
+chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son
+bougeoir à la main.
+
+Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de
+surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes
+vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé
+si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre
+à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main.
+
+L'autre sanglotait toujours.
+
+Ridicule, ridicule situation!
+
+Périlleuse aussi.
+
+Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près
+qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son
+genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois,
+se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte
+sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une
+bataille de cochers ou d'escarpes.
+
+Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires
+circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai
+le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant,
+la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours
+et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore
+la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre?
+Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me
+l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence.
+J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière
+moi, et je me trouvai sur l'escalier.
+
+Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le
+dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres!
+
+C'était la soirée aux embêtements.
+
+Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais
+enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est
+alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle
+situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il
+affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre?
+
+Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement,
+le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait
+arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant,
+annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du
+bal donné en son palais par le Maréchal-Président.
+
+Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau
+succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus
+rangé, le plus routinier de la terre!
+
+Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir
+sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour
+éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots
+lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot.
+
+C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté,
+aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison.
+Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain;
+l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à
+personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que
+dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point
+laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de
+passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.
+
+Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions
+déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.
+
+Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête?
+
+Quelle leçon pour l'avenir!
+
+C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je
+me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours
+audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la
+peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités
+effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes
+lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur
+mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et
+protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre
+raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma
+prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.
+
+Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là!
+Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de
+coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel
+but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je
+pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant
+Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui
+donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée,
+un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole
+d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette?
+Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre
+qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de
+la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à
+beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre
+comme unique et véritable.
+
+Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât
+plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec
+indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à
+son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous
+égards--allait bouleverser complètement mon existence.
+
+Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé?
+
+Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre
+l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il
+me vint une idée plus sombre.
+
+Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y
+réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais
+rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver,
+chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de
+prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou
+pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries
+bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne
+d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un
+déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues,
+les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la
+crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en
+ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune
+perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée
+d'une ligne de chemin de fer!...
+
+J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles,
+les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance!
+si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes
+et me voir une femme sur les bras!
+
+Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais
+point qui rende mieux la chose.
+
+A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en
+chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette
+qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité
+négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le
+reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de
+chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain,
+les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La
+femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu
+pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin,
+pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante
+qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais
+il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans
+vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré,
+il fallait le boire. Tant pis pour moi.
+
+Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du
+matin quand je me sentis gagner par le sommeil.
+
+Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude.
+Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même
+quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus
+raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et
+qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la
+malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari
+venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas
+ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.
+
+Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa
+famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une
+mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au
+besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité
+d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de
+lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de
+son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des
+circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie
+tout entière?
+
+Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux
+esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche
+de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères
+sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources
+individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le
+contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette
+s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en
+montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements
+pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était
+banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.
+
+Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien
+original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes
+non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé,
+après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre
+de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect
+d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en
+tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.
+
+Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on
+se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien
+ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison,
+selon la sagesse.
+
+Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais,
+moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque
+chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne
+retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre
+soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se
+produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi
+que l'événement rendait ridicule.
+
+Enfin, il fallait voir.
+
+Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le
+groom d'Henriette--avec une lettre.
+
+J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes.
+
+Félicien n'était plus.
+
+Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ,
+le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait
+trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang
+aux lèvres et sur la barbe.
+
+Un coup de foudre.
+
+Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez
+elle au plus tôt.
+
+Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails.
+
+C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une
+heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris
+de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore
+chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui
+s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était
+sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les
+parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si
+bon maître!
+
+Le groom partit.
+
+J'étais accablé de stupeur.
+
+Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés...
+Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui
+serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs
+éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas
+d'être au monde que j'aie autant pleuré.
+
+Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais
+jamais autant pleuré que ce jour-là.
+
+
+IV
+
+Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai
+de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais
+prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les
+dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des
+discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec
+les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était
+président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée
+aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer
+quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt
+lignes au plus.
+
+Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de
+rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur
+de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma
+mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de
+mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne
+d'oraison funèbre.
+
+Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les
+cinq autres étaient tenus par:
+
+Un membre de l'Académie française;
+
+Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres;
+
+Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des
+beaux-arts;
+
+Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire;
+
+Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses
+plus brillants lauréats.
+
+Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles
+d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à
+la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de
+velours violet les décorations du mort:
+
+La famille;
+
+Un aide de camp du Maréchal-Président;
+
+Le bureau de l'Académie française;
+
+Les délégations de l'Institut;
+
+La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès;
+
+Les membres de la Société des auteurs dramatiques;
+
+Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était
+montré le zélé protecteur;
+
+Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège
+d'admirateurs, de disciples et de fidèles.
+
+Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux
+haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la
+garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement
+prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires.
+
+Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient
+sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa
+gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait
+prier.
+
+Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux!
+
+A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de
+l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges
+tenait les orgues.
+
+Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau
+provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été
+descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un
+maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau.
+Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même
+du tombeau, et je prononçai:
+
+«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...»
+
+Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain
+de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas
+cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours
+de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs
+empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je
+ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en
+chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes
+vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la
+main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment
+bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir
+brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main.
+Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots
+vagues dans la foule:
+
+--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son
+meilleur ami... Quelle perte!...
+
+Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais
+aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place:
+
+«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur
+cette tombe encore entr'ouverte...»
+
+Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des
+reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur
+répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de
+contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les
+débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre
+l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son
+unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je
+sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je
+m'acquittai de ce soin à merveille.
+
+Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.
+
+Visite inévitable.
+
+Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop
+glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste--un de
+ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle
+m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques
+semaines à Saumur, chez ses parents.
+
+Excellente idée.
+
+Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de
+Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux
+souvenirs.
+
+Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda
+pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance
+possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans
+qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre
+désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés
+l'un de l'autre.
+
+Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature,
+la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes
+reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de
+mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les
+sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même
+les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien.
+
+Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aimé Henriette, ou,
+pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée
+follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,--c'est ce
+jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si
+froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes
+et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une
+flamme d'enfer!
+
+
+V
+
+Où aller?
+
+J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif
+pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller
+m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt
+par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant
+hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait
+être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets
+nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la
+surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les
+éléments d'une préférence.
+
+Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé
+fréquemment devant moi par Félicien: l'Italie.
+
+Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme
+secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique
+envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles
+scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie
+latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu
+l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait
+couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi,
+frissonnant d'émotion...
+
+Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment
+sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte
+d'éblouissement; il nous racontait ses interminables flâneries dans
+Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à
+Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant
+avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_,
+pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et
+Venise, et Naples!
+
+Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et
+les _Pères de Florence_, livres superbes dont le succès est encore dans
+toutes les mémoires.
+
+Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit:
+
+--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble... Tu verras!
+
+Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs,
+j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous
+deux enrichis d'une dédicace fraternelle.
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour
+Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.
+
+Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point
+que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées
+de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme
+bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant
+tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun
+goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois
+comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait
+en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de
+la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes
+instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans
+la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé
+d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel
+attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les
+premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les
+jours de pluie.
+
+Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber.
+Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient,
+obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et
+de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de
+développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche
+à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors
+insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts
+nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements
+subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors
+indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une
+parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non
+sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus
+irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde
+de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé,
+sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est
+sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de
+sept en sept années?
+
+Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa
+mort!
+
+Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon
+voyage...
+
+Rome, peut-être.
+
+J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude
+laborieuse du livre de Félicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine
+dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait--bien que dans des
+conditions étranges--le projet que nous avions formé, Félicien et moi,
+de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas.
+J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles
+répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais
+une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa
+parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans
+que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains
+sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais
+l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les
+êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement.
+
+A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me
+retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à
+ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant
+mes plus judicieuses réflexions. Et--particularité frappante--je ne
+m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me
+le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir,
+cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté
+droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix
+épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais
+vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la
+préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire
+son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel.
+Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien
+des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais
+entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut
+consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon
+sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres.
+
+Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste.
+
+Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je
+me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel--un petit
+chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice
+à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non
+loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris,
+mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail.
+
+Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une
+biographie de Félicien?
+
+De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles
+revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais
+jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et
+j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir.
+
+En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet
+objet.
+
+Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet,
+vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe
+s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son
+étude--ou, si l'homme est mort, à ses descendants--reçoit des notes
+naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui
+imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il
+apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on
+le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité.
+Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un
+adversaire emporté par la passion ou égaré par la jalousie. Eugène
+Jacquot, dit de Méricourt, a publié beaucoup de ces biographies
+inspirées par le plus détestable esprit et auxquelles on pourrait
+reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste
+milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas.
+
+Ma situation dans le passé et dans le présent me permettait d'agir non
+seulement en toute liberté, mais avec une complète assurance. J'avais
+été le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple à
+Bonaparte; j'avais connu son père, sa mère, vécu longtemps dans son
+intimité, reçu ses confidences, assisté à ses luttes, connu son jugement
+sur les hommes et sur les choses de son temps, sondé sa conscience, lu
+comme à livre ouvert dans sa pensée; je connaissais l'homme, l'écrivain,
+le poète, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possédais les
+éléments d'une correspondance puissamment intéressante; mille anecdotes
+qui ne m'avaient point paru dignes d'être notées jadis me revenaient
+aussi précises que si elles eussent été d'hier.
+
+J'étais le biographe parfait, désigné, fatal.
+
+Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'échapper. En plus de mon
+témoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas
+permis d'en faire usage?--Oh! discrètement! On a dit souvent qu'il
+n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est
+indiscutable. A plus forte raison, l'épouse est-elle plus directement,
+plus immédiatement renseignée, car on se cache d'un domestique.
+
+Or, Henriette possédait une grande qualité: elle était fausse, mais elle
+n'était pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vérité, mais
+elle ne disait que la vérité. Par religion du vrai? Non, par orgueil.
+L'orgueil est un défaut qui nous évite de commettre des actions basses.
+Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le
+récit des petites scènes d'intérieur provoquées par ses manies plutôt
+que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes,
+se plaisant à me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants
+d'accalmie,--les ridicules, les puériles tracasseries dont les plus
+grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possédais Félicien
+des pieds à la tête, comme personne n'eût pu le connaître.
+
+Et puis, n'y avait-il pas là pour moi un devoir? Je devais m'en
+préoccuper, n'ayant jamais transigé avec le devoir. Oui, c'était mon
+devoir d'écrire la biographie de Félicien: sa vie et ses oeuvres. La
+postérité avait intérêt à connaître l'homme dont elle recevrait les plus
+précieux enseignements. Étant donné qu'aucune excuse ne me dispenserait
+de rendre à l'avenir ce sincère témoignage, je ne pouvais me dérober.
+Assurément, ce serait une tâche pénible, longue, laborieuse; un travail
+auquel il me faudrait appliquer toutes mes facultés, la puissance
+du souvenir, la religion du passé; j'en avais pour longtemps à me
+recueillir avant d'écrire une ligne, pour longtemps à écrire après avoir
+médité.
+
+Peu importait.
+
+Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les
+lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire,
+lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans
+trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car
+les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point
+marchandés.
+
+Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois.
+
+Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la
+Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont
+Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de
+Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On
+s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des
+bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les
+étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants
+parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une
+sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la
+naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à
+la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes.
+La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie
+contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les
+sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez
+poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et
+viennent qui songent. Ceux-là, l'habitant les exploite.
+
+En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend
+en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le
+premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second
+caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande
+route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une
+succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de
+la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché
+aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan,
+la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers
+et de contrebandiers.
+
+Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui
+s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers
+sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent
+sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste.
+
+Je suis resté là... Combien de temps?...
+
+Je ne me le rappelle plus exactement.
+
+Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et
+que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier.
+
+Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour,
+après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur
+ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos
+tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail,
+m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs
+affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les
+faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement
+compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par
+le travail et mon énergie violentée.
+
+Je classais, je classais...
+
+Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais
+une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale
+accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique
+préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon
+cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre
+et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante
+application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant
+des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la
+bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans
+la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces
+d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension
+préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une
+gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline
+qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement.
+J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais
+pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt.
+
+Ceci n'est pas douteux.
+
+La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans
+mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon
+souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme
+j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était
+parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni
+froissé de cet obstiné silence.
+
+Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait
+émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que
+flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre,
+sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais
+possédées.
+
+Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le
+passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes
+par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations,
+il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitiés, ambitions,
+misères--dans un tout petit cercueil.
+
+Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants.
+C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les
+neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge
+de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers
+alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix!
+Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure!
+
+De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles
+oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de
+demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les
+maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs
+de braises.
+
+Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit
+ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me
+semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment.
+Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore
+du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire
+la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui
+fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.
+
+Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la
+mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier.
+Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort
+temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait
+peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort!
+
+
+VI
+
+Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que,
+brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire.
+
+Pourquoi?
+
+C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de
+toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement,
+opiniâtrement, sur l'état de mes esprits.
+
+De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles
+insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux
+de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel
+et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus,
+ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je
+n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par
+tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue,
+j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour
+d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais
+affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir
+gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre.
+
+De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je
+n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais
+beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec
+satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui
+élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise.
+
+N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour
+quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances
+étaient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes
+facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus
+d'application que par le passé.
+
+Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des
+règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction
+dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se
+développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je
+marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les
+principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande
+ville. De là mes fatigues; mais le moral--je le répète--n'était
+nullement atteint. J'étais maître de moi.
+
+Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances
+découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi?
+
+Des idées noires?
+
+Des chagrins?
+
+Non.
+
+Des remords?
+
+Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de
+supposer que j'avais des remords. C'est une manie.
+
+Mais--je vous le demande un peu--à propos de quoi aurais-je eu des
+remords?
+
+Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore
+point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une
+lâcheté--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas
+le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible
+que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de
+premier ordre.
+
+Je vais les énumérer.
+
+L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un
+animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à
+édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses
+actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits--lesquels appétits
+se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces
+appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par
+le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du
+sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au
+gré d'influences singulières que nous nommerons--si vous le voulez bien
+et faute d'un autre mot--psychologiques. Préférer, cela est redoutable.
+Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions
+seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient
+sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile
+ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les
+puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de
+systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher
+ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive
+tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est
+fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du
+bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir
+qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses
+choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse
+nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a
+toujours disproportion.
+
+C'est de la préférence--à l'état de goût chez les uns, de passion chez
+beaucoup d'autres--que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et
+l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble
+de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les
+éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à
+peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.
+
+A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel.
+Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui
+gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici,
+la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par
+exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole
+divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices
+d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique,
+impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la
+sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond
+à certaines conditions particulières de climat et de position
+géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs
+enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa
+force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est
+seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours
+édictée par des maîtres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse.
+
+Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu
+des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents
+dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par
+la chasse et par la pêche.
+
+Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la
+polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une
+esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
+
+Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par
+quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur
+les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait
+enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
+
+On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui;
+en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres
+adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les
+oreilles.
+
+Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
+
+Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible
+de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités
+devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est
+fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se
+félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement
+au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été
+aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil
+des vivants, et cela les console.
+
+Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces
+lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le
+témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les
+quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé
+par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous
+sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité
+de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le
+modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent
+du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est
+un fait.
+
+Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
+
+Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges,
+cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi
+faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de
+leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être
+pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi
+contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes
+ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de
+formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous
+en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses
+victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
+
+Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence,
+source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité
+jurique--ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité
+universelle--du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il
+lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités
+personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de
+raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls
+jugements qui entraînent une consécration.
+
+Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors
+que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des
+malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal
+imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez
+difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à
+ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de
+folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre
+main?
+
+Vous me direz: La conscience!...
+
+Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une
+conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience.
+Les bêtes seules n'en ont pas.
+
+La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il
+comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est
+un des plus beaux mots du langage humain.
+
+Mais encore faut-il s'entendre.
+
+Où reportez-vous la conscience?
+
+Quelle est son essence?
+
+Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois?
+
+Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors
+vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements
+une règle certaine,--invariable, au moins immédiatement avant et
+immédiatement après que vous jugez,--vous vous exposez à de continuelles
+erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu.
+
+Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la
+conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de
+Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise
+dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience
+recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui
+appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y
+a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort
+dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et
+la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle
+ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une
+conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience,
+mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience
+impassible, austère, le bras levé pour le châtiment--ou douce,
+souriante, la main tendue en signe de pardon?
+
+Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs!
+
+Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le
+seul bonheur qui vaille d'être acheté--doit subordonner sa conscience
+aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se
+trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en
+s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit
+tout.
+
+Cette conscience ne vous dit pas seulement:
+
+«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime,
+le faux est un crime.»
+
+Elle va plus loin. Elle ajoute:
+
+«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends
+la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre
+peine.»
+
+Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et
+mesurées. La justice--à l'abri des caprices engendrés par la différence
+des tempéraments et par la mobilité des impressions--a pesé d'avance
+chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments.
+Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont
+point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel
+individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un
+laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la
+mort, la conscience publique--on dit «la conscience publique» parce
+qu'elle est précisément la conscience de tous--la conscience publique
+reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera
+volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux
+consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui
+permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés
+autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant
+qu'un scandaleux spectacle.
+
+Ceci posé, j'avoue--je ne l'ai jamais nié d'ailleurs--avoir violé la loi
+en commettant le délit d'adultère--ce n'est qu'un délit--de complicité
+avec Henriette.
+
+Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute
+attentivement cette voix intérieure.
+
+Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement.
+Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.
+
+Examinons.
+
+J'ai transgressé la loi en commettant un adultère--évidemment. Je dois
+me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela.
+Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut
+d'être examiné.
+
+Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre
+cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort
+par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule
+vérité.
+
+Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de
+rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent
+pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion
+mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se
+passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit
+d'adultère--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire
+constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris
+éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite
+pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à
+l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit,
+prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le
+train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il?
+Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on
+n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé.
+
+Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou
+court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant
+plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais
+et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu
+plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis
+donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma
+conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette
+loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque
+chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais
+à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une
+voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne
+de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni
+violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au
+moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de
+travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il
+venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait
+bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en
+sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une
+soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une
+révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas
+achevée.
+
+Tous les médecins vous diront cela.
+
+Reste le fait d'adultère.
+
+Oh! pour celui-là, je ne le nie pas?
+
+Mais quel est le châtiment de l'adultère!
+
+Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de
+prison.
+
+Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler
+ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses
+journées d'emprisonnement!
+
+Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations,
+je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une
+lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa
+tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies,
+des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je
+sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma
+chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever
+de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une
+chienne devant un charnier!
+
+Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être
+infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais
+souffert d'un emprisonnement de trois mois.
+
+Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas
+des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles,
+sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une
+brûlure ineffaçable.
+
+Allons donc!
+
+Cauchemars que tout cela!
+
+Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles.
+Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné
+en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais
+c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait
+besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme,
+une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique,
+il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des
+incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences
+extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.
+
+Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert
+morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière
+marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si
+pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le
+passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait
+tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent
+tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute
+trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris
+des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments
+inconnus.
+
+Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;--du moins l'homme
+y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces
+chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il
+n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air
+respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.
+
+Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou,
+véritablement.
+
+Et je ne suis pas fou!
+
+Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou!
+
+
+VII
+
+5 novembre.
+
+J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris
+et que mon concierge m'a fait tenir.
+
+Henriette s'est remariée.
+
+Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de
+Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien
+l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise
+inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science
+géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est
+une union parfaite.
+
+J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact.
+Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à
+propos du premier incident marquant.
+
+Très correct.
+
+C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été
+rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On
+voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti
+que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient
+peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis
+régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité.
+Notre entourage nous y eût poussés invinciblement.
+
+Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des
+souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le
+cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre
+son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher
+d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus
+pénétré depuis l'horrible soirée!
+
+Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.
+
+Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes
+fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque
+jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas
+cela!
+
+Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche
+créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le
+fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars,
+des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche
+déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands
+ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.
+
+Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.
+
+Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
+Féliciens partout.
+
+Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et
+vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité
+âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe
+décolorée.
+
+Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas
+le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il
+est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent
+et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide.
+Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et
+sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux
+épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains
+sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette
+doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près
+d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre
+roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement
+repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les
+oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose
+plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en
+grelottant l'aurore.
+
+Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait
+naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et
+la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au
+coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette
+ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents
+maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour
+flotte une odeur de tombeau.
+
+Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal.
+Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de
+tous.
+
+Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y
+aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses,
+une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la
+chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la
+fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée
+par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa
+présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à
+perdre.
+
+Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable
+que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à
+rien.
+
+Elle est mariée!
+
+Et moi je reste seul, seul, tout seul!
+
+6 novembre.
+
+Le médecin est venu avec un autre médecin établi à Menton.
+
+Ils ont causé à part.
+
+Mes névralgies se compliquent, paraît-il; je vais me mettre au lit et me
+soigner sérieusement. J'attribue les douleurs de tête dont je souffre à
+la grande chaleur de cette saison.
+
+D'ailleurs............ ......................
+
+
+VIII
+
+RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT
+
+«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté
+de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une
+commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé
+Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la
+dame Henriette V...
+
+«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur
+Laverdin est détenu.
+
+«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un
+vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui
+toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes
+maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux
+continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux
+questions qui lui ont été posées.
+
+«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement
+persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du
+moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la
+plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi
+sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y
+éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui
+faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche
+et ne lui abandonne qu'une petite place.
+
+«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou
+suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de
+Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec
+la résolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher
+son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage
+est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de
+l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez
+les époux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame
+V... jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les
+domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir.
+
+«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin--manuscrit communiqué par M.
+le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport--suffit à
+expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles
+de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin
+est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en
+paralysie générale.
+
+«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première
+visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux
+gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule.
+
+«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas
+responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené
+son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus
+redoutables dangers pour la sécurité publique.
+
+«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins
+immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire
+admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.»
+
+
+
+
+ LA SOURCE PRÉGAMAIN
+ FANTAISIE PARLEMENTAIRE
+
+
+ A Aurélien Scholl
+ mon grand confrère
+ et
+ mon grand ami.
+
+
+LA SOURCE PRÉGAMAIN
+
+I
+
+Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris,
+voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus
+complètement satisfait que Gédéon Prégamain.
+
+Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du
+Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en
+quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux
+années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon,
+unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire,
+pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes
+valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère
+que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et
+la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on
+réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils
+narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans
+toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait
+s'empêcher de faire étalage.
+
+Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque
+convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en
+vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le
+vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double
+tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme
+celle-ci: «Patience! mon garçon... Je ne te donne rien parce que je
+t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même... Patience!
+tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!...»
+
+Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et
+vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas
+manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt
+lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait
+maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et
+déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des
+anciennes déceptions.
+
+Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq
+millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès
+demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des
+tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures,
+des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins!
+
+Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux
+et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner
+mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré;
+on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les
+créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et
+affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce
+par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée,
+serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par
+des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers
+par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par
+le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.
+
+Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait
+parfois désespéré de l'avenir. Il pensait:
+
+--Ce vieillard est immortel!
+
+Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il
+placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil
+entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite
+intérieurement de bien conduire une vaste mystification.
+
+Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas
+était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il
+ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le
+caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le
+notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage.
+
+Cinq millions!... C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre.
+Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million
+le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité.
+
+--Mon oncle me devait bien cela, dit-il.
+
+Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu,
+sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa
+première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts
+sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui
+versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze
+heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer
+à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer
+la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta
+souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au
+spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un
+marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde.
+Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il
+habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait
+ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des
+aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il
+avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en
+les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies
+d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait
+jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs
+trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec
+des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine
+champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes
+de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le
+consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le
+faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe
+et le vin de Champagne d'utopie.
+
+Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il
+s'était écrié:
+
+--Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces
+boutons-là!...
+
+Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est
+difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé
+des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux
+Babylas!
+
+Ces millions, il les tenait maintenant.
+
+Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait
+riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable
+caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces
+désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter
+au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.
+
+Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols,
+ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de
+Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres
+du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or
+roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies
+s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des
+chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années,
+être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice.
+Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou
+s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et
+impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est
+respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle
+exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans
+générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des
+mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait
+germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue
+avec l'âme des louis qui vole.
+
+Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif
+maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une
+vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer
+la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à
+des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en
+face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient
+épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan
+qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait:
+
+--Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours!
+
+Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que
+donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse.
+
+Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna
+sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque
+morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une
+courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit
+allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac
+repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées.
+
+--Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi!
+
+Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants,
+s'étira sur son fauteuil.
+
+--Oui, on parlera de moi... Quand? Bientôt... A propos de quoi? Je
+l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh!
+mon but!... Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule,
+je languis ignoré et obscur... Depuis dix années je ronge mon frein,
+attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne
+devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des
+hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en
+bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire
+à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros,
+voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les
+moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et
+des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!... Palais
+de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins,
+chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je
+pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri?
+Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon
+corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un
+avenir misérable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du
+froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est
+qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid!
+
+Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait
+jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon
+enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les
+plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à
+la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un
+médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de
+recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où
+agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre
+pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il
+n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils
+échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand
+on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par
+exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la
+cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du
+Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu
+et oublié!... Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une
+marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant
+six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des
+reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de
+Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de
+Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de
+l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux
+célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le
+public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé
+Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le
+nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le _Pardon de Ploërmel_
+et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du
+Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a
+joui d'un article nécrologique dans l'_Événement_. On savait son nom, à
+lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne.
+
+Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face
+le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur,
+le front caché dans ses deux mains.
+
+--Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va
+changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le
+misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son
+salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je
+vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non
+pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme.
+
+Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de
+marcher en arpentant son étroite chambre.
+
+--Çà... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis
+à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut,
+suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le
+faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique
+centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre
+quelque épouvantable forfait... Voyons... Un prix académique? Non;
+tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix
+Prégamain a été distribué à M. X... Et chaque année m'apporterait un
+rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire... Les
+enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier
+écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet
+d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si
+le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?...
+Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un
+journal à cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est
+pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui
+empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le
+plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un
+crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le
+lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux
+à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez?
+Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y
+voilà. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée
+nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan!
+L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou
+simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs
+célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn,
+Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de
+Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier,
+Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman,
+Bougainville et Gédéon Prégamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrête?
+Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe
+des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le
+centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai,
+je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du
+Soudan. Là, l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom!
+
+Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur
+qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action.
+
+Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit
+en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de
+toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de
+femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les
+sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des
+sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle.
+D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves
+mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait
+les fleuves.
+
+Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de
+Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de
+débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages.
+L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome,
+Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se
+trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là, des
+ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage,
+ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots:
+
+ _Avenue Gédéon Prégamain_
+
+
+II
+
+Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans
+des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis
+du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il
+disait avoir le plus urgent besoin.
+
+A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment
+il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions!
+Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans
+son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux
+magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de
+Gruyère!»
+
+Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage
+tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et,
+pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur
+explorateur du Congo dans la voie des explications.
+
+--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette
+grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant
+permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de
+votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis
+et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous...
+J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous
+comptez donner à ces capitaux...
+
+Gédéon fronça le sourcil.
+
+--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre
+intérêt est mon seul mobile...
+
+Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui,
+en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.
+
+--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour
+ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport
+à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement
+à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils.
+Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps
+abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien
+vous instruire de mes projets.
+
+Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à
+l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté
+de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes
+choses.
+
+Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable,
+grandiose, et l'Afrique un beau pays.
+
+--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais,
+je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien
+dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on...
+
+--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.
+
+--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!
+
+--Il se pourrait?...
+
+--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au
+juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention
+d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé
+franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous
+n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement
+perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous
+n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas
+faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans
+nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait
+par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset.
+Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux
+ans à en revenir.
+
+Gédéon sourit.
+
+--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des
+armes, des interprètes, des bagages...
+
+--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la
+marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il
+avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes
+et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro,
+il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le
+désert avec toute sa caravane.
+
+--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.
+
+--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du
+Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les
+Hottentots.
+
+--Diable!
+
+--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
+
+--Ah?
+
+--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des
+Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur,
+puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré
+vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un
+panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
+
+--Fichtre!
+
+--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
+
+--Mais...
+
+Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité
+d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux
+du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère
+qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache,
+bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de
+soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier
+des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une
+idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par
+l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe
+d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal
+lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout
+maintenant qu'il était riche.
+
+Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on
+pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer
+vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes
+primitifs.
+
+--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation
+d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo
+aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs
+sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas
+probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour
+un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût
+d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille
+mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur
+la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au
+jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et
+prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura
+englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!...
+
+Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait
+aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à
+combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond,
+le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo,
+Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On
+comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des
+hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou
+fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère,
+Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck,
+Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que
+diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait.
+On s'en passait fort aisément.
+
+--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la
+renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique?
+Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il
+vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début,
+quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser
+deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne
+reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au
+temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que
+faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui
+suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir.
+C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une
+propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez,
+embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles
+et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des
+compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés
+philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois
+maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député
+aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne
+pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste
+votre très humble serviteur.
+
+Gédéon répondit:
+
+--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre.
+Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel
+qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais,
+pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains
+à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif,
+riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à
+découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes
+contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez
+ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est
+l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes
+futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit
+tout cela sans garder une arrière-pensée?
+
+--Peut-être...
+
+--Je vous écoute.
+
+--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi
+Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit
+village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans
+l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers
+désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour
+rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un
+peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à
+incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois
+même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale
+dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier
+si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée...
+
+--Je crois bien!
+
+Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
+
+--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1°
+un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances,
+communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares
+entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une
+superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un
+revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de
+charges. Entrée en jouissance immédiate.
+
+--J'achète, interrompit Gédéon.
+
+--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit
+riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter.
+Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le
+pays, et votre affaire est faite.
+
+--J'achète, répondit Gédéon.
+
+Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les
+Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée
+d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château,
+relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent
+chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine
+fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent
+d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.
+
+Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les
+réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau
+de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et
+de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes:
+ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain
+profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines
+romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées
+de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent
+jaseur où frétillaient des truites.
+
+Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front
+la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel
+superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source
+d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches,
+etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges,
+quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino
+dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands
+cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.
+
+Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée
+chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités,
+le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle
+d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa
+part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande
+par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et
+distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens
+les moins ignorants du pays.
+
+Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation.
+Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe
+de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ
+après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des
+grands journaux l'annonce suivante:
+
+ SOURCE PRÉGAMAIN
+ PAR LATHUILE (BASSES-ALPES)
+ _Établissement de premier ordre._
+
+Suivait le détail.
+
+Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus
+vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin
+au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique
+desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons
+de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les
+trains.--Prix modérés.
+
+Une longue description recommandait le casino et les excursions de la
+contrée.
+
+Venait ensuite l'analyse de la source:
+
+ Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
+ Sulphate de chaux 1.5010
+ Sulphate de magnésie 0.5080
+ Sulphate de soude 0.0180
+ Carbonate de chaux 0.1300
+ Carbonate de magnésie 0.0340
+ Oxyde de fer 0.0015
+ Alumine traces
+ Chlorure de sodium 0.0090
+ Chlorure de calcium traces
+ Chlorure de magnésium traces
+ Silice 0.0140
+ Iode traces
+ Phosphate traces
+ Matière organique traces
+ ------
+ Total 2.0385
+
+«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être
+utilisée avec succès pour combattre:
+
+«1° Les congestions habituelles;
+
+«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;
+
+«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la
+circulation;
+
+«4° La détérioration graisseuse du coeur.
+
+«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de
+graisse;
+
+«6° La formation de la gravelle;
+
+«7° Les hémorroïdes;
+
+«8° Et généralement les autres maladies.
+
+
+A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien
+connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:
+
+«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet
+incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif,
+ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques
+justiciables de cette modification importante.
+
+«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale,
+qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du
+dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires,
+de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et
+principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type,
+lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons
+résultats de la quinine.
+
+«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical,
+irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec
+irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament,
+d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les
+palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques,
+lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc.,
+etc.»
+
+Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les
+murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où
+le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en
+Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.
+
+La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche
+Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que
+«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo
+spéciale per combattere tutti gli malattia».
+
+Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie
+des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de
+Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes
+routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour
+les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation
+solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau
+de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se
+tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.
+
+Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir
+les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois
+mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher,
+capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient
+expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs,
+princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation
+le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les
+hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des
+consommateurs.
+
+Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino
+les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier,
+Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de
+vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom
+de Prégamain.
+
+Enfin, il était célèbre!
+
+Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et
+aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les
+municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron
+l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans
+les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des
+écoles.
+
+De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain
+valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs.
+Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes,
+les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos
+d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de
+chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les
+vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des
+pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de
+remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des
+braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds
+proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens
+de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le
+directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le
+Dieu de ce petit monde.
+
+Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de
+force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement
+posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut
+enregistré par le _Journal Officiel_.
+
+Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater
+ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:
+
+ Électeurs inscrits 884
+ Votants 884
+ Majorité absolue 443
+ M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).
+
+Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.
+
+C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.
+
+A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire
+s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des
+premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre
+plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées,
+de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier
+comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà,
+cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur
+la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une
+fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:
+
+ En l'an 1880
+ Cette fontaine fut édifiée
+ Sous la magistrature municipale
+
+ DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN
+
+Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription
+analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen
+de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la
+commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la
+mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.
+
+Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire
+s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait
+disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné
+l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.
+
+Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.
+
+Laquelle? Toute la question était là.
+
+Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été
+besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de
+l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur
+du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait
+Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le
+propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.
+
+Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique.
+Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la
+force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et
+s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément
+cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi
+organique.
+
+Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.
+
+Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des
+idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant
+l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le
+pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en
+faveur, parmi les partis le parti d'avenir.
+
+En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations
+flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants
+des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les
+Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation
+dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le
+rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.
+
+A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains
+personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.
+
+En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient
+les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de
+sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au
+besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des
+intérêts.
+
+Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus
+habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une
+politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les
+avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la
+gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition
+que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement
+la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment
+impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du
+ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours
+de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.
+
+Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:
+
+«Chers contribuables,
+
+«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous,
+je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de
+Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.
+
+«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre
+arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude
+sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au
+sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.
+
+«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement
+des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je
+m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.
+
+«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit,
+je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des
+institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle
+est ma devise.
+
+ «Vive la France!
+ «(_Signé_) GÉDÉON PRÉGAMAIN,
+ «Maire de Lathuile.»
+
+Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés
+à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du
+canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la
+partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la
+réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon
+para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État;
+à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par
+l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les
+séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea
+acharnée.
+
+Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille
+radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'_Écho de Lathuile_.
+
+«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays
+malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton
+atteint de la clavelée?»
+
+«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton
+a besoin de votre eau purgative?»
+
+Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de
+sarcasmes et vit sa candidature acclamée.
+
+Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.
+
+Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à
+la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son
+impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé
+député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les
+manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et
+pouvait compter sur une validation incontestée.
+
+Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de
+recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise,
+loin des regards profanes.
+
+Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le
+chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé
+et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique
+eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son
+présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon
+à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se
+souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa:
+«Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»
+
+--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche
+au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques
+efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au
+faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon
+étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les
+fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis
+un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote
+contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer
+les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré
+convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre
+à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite,
+humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou
+vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine
+couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je
+suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre!
+je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les
+ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance,
+les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de
+diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des
+traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes
+paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et
+commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai
+trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera
+connu, répété, admiré, craint... Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un
+coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et
+les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les
+puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants
+et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté,
+la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise
+comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb,
+ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai
+purgé des mondes!
+
+
+III
+
+Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances
+par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.
+
+Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue
+Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant
+qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce
+fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme
+politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de
+notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les
+circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec
+les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les
+désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui
+eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux
+d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi
+nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part
+de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait
+comme un gant.
+
+Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans
+posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était
+assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la
+considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme
+légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans
+frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans
+passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas
+aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux
+pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des
+noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter
+sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou,
+après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle
+comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs
+palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel
+et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses
+rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.
+
+Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre
+de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un
+suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.
+
+Il déposa, chez les principaux personnages politiques et
+particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de
+visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure
+nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde
+parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel
+s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud
+avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait
+plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus
+exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du
+Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient
+ainsi libellées:
+
+ +-----------------------------------------------+
+ | |
+ | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE |
+ | |
+ | DÉPUTÉ |
+ | |
+ | Membre du Conseil général des Basses-Alpes |
+ | |
+ +-----------------------------------------------+
+
+C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter
+d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de
+Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a
+connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à
+qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a
+pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant
+sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de
+n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La
+province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.
+
+Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe
+dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données
+sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse
+découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les
+journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement
+pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de
+Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public
+de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms
+encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles
+publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah
+Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son
+nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame
+d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine
+destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut
+pour l'écrire.
+
+Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force
+gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité
+des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent
+même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention
+malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa
+carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque
+présentation, la même phrase lui était invariablement adressée:
+--Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu;
+parfaitement, parfaitement.
+
+Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux,
+prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la
+dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.
+
+--C'est M. Prégamain, disait-on.
+
+--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?
+
+--Le député.
+
+--Ah!... Connais pas.
+
+--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain...
+
+--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a
+bien une tête à ça!...
+
+Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait
+la tête.
+
+--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de
+l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies.
+Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session
+commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt
+j'imposerai silence à cette meute impuissante...
+
+Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations
+innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les
+convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête
+un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser
+parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse.
+Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise.
+Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une
+foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une
+idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins
+et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête
+manquée.
+
+Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés
+rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait
+choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres,
+face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais
+négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances
+furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du
+bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou
+trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de
+Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en
+peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par
+l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.
+
+Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron
+et la France attendaient.
+
+Par quoi commencer?
+
+Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts
+parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre
+Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon
+Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre,
+d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc
+tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.
+
+Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire
+exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre,
+d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de
+prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par
+tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient
+d'elles-mêmes.
+
+En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance
+assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon
+Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni
+d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:
+
+ «La Chambre,
+ «Confiante dans les déclarations du gouvernement,
+ «Passe à l'ordre du jour.»
+
+Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du
+règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on
+venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il
+fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres
+auteurs de la motion!
+
+Quel début!
+
+Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires
+de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui
+donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère.
+L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de
+Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville,
+Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les
+chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux
+jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.
+
+Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant
+et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation
+à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors
+d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de
+ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la
+séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son
+cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle,
+gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle
+classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:
+
+ «Triple rang d'hommes du
+ peuple........., M. Alexis,»
+
+Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et,
+s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.
+
+Il cria:
+
+«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et,
+en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette
+formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»
+
+A la droite, il criait:
+
+--Retournez à Coblentz!
+
+Aux passionnés de la gauche:
+
+--Et le 4 Septembre?
+
+Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa
+interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in
+extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:
+
+«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!»
+
+Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora,
+achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En
+descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses
+collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:
+
+--J'en étais!
+
+Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le
+jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de
+la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à
+poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues,
+il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota
+docilement avec la majorité de son bureau.
+
+Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait
+enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi
+pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir
+impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était
+un moyen, non un but.
+
+--Patience! répétait-il. Attendons!...
+
+A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:
+
+--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!...
+
+Il eût répondu:
+
+--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment
+voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel
+droit?... Par quel moyen?...
+
+Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu
+parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu
+dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député
+quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui
+eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se
+réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne
+se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait
+point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une
+foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter
+maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à
+Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions
+et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien
+n'était perdu.
+
+Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si
+rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était
+marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?
+
+--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore
+venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si
+elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les
+ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et
+se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme
+des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en
+incubation... Attendons.
+
+Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement
+surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que
+leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du
+danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un
+discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on
+se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait
+parler; la réélection se trouvait en jeu.
+
+--Diable! pensa le député, ne paressons pas!
+
+Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante.
+L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une
+question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances
+de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la
+question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se
+faire inscrire par le président pour prendre la parole.
+
+Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle
+courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile
+monterait à la tribune.
+
+--Ah bah!
+
+--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dès demain.
+
+--Il faudra que j'aille écouter ça!...
+
+Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu,
+le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la
+tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon
+entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla
+avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts
+étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en
+grand nombre, comme pour un débat à sensation.
+
+Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour
+épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement,
+le pouls était calme. Aucune inquiétude.
+
+Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.
+
+Le moment était proche.
+
+Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le
+morne silence des assistants, le président prononça ces mots:
+
+--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux
+purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.
+
+Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir
+central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le
+dernier degré de la tribune.
+
+A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats
+de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait
+été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du
+lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement
+gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.
+
+Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois
+d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce
+simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre
+de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs
+honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée;
+d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant
+sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour
+dire:
+
+--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme
+ça!
+
+A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des
+tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des
+mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur
+l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique
+et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail.
+Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris
+la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut
+les entendre sur la place de la Madeleine.
+
+Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:
+
+--Qu'est-ce qui leur prend?
+
+Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres,
+s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne,
+la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle,
+hagard, balbutiant:
+
+--Monsieur le président... monsieur le président...
+
+--Plaît-il?
+
+--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu.
+
+--Mais si! mais si!
+
+Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.
+
+On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier
+des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un
+petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général
+se réveille. Rien de plus contagieux.
+
+Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux
+instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par
+malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.»
+
+Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et
+criaient à Gédéon:
+
+--Descendez! descendez!
+
+Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et
+ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit
+dans les tribunes:
+
+--Enlevez-le!
+
+Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la
+démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre.
+Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.
+
+La séance était levée.
+
+Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié
+sur la tribune.
+
+Le malheureux avait enfin compris!
+
+Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette
+source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait
+l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une
+cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le
+législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le
+prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.
+
+Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille
+bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux
+paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier
+vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.
+
+Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait
+consenti à réintégrer le domicile conjugal.
+
+Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?
+
+Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang!
+Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers
+de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu
+l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.
+
+Enfin...
+
+Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de
+bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance!
+Il triompherait. Il dirait aux électeurs:
+
+--Ne vous l'avais-je pas prédit?...
+
+Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient
+à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point
+ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question
+d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot
+équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France
+entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la
+Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui.
+Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au
+télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à
+Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait
+point encore enregistré de chute aussi profonde.
+
+Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut
+s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du
+Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du
+soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et,
+par contenance, commanda à dîner.
+
+Dès le premier service, il congédia le garçon.
+
+--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.
+
+Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut
+rien prendre au tragique.
+
+--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où
+nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous
+dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment,
+les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé
+Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme
+Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture
+aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries.
+Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien
+concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien
+considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?...
+Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera,
+mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me
+calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?...
+Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît
+généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart,
+de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque
+Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme
+on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à
+l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent
+la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils
+persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort,
+vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant
+qu'on a blagué Napoléon Ier!
+
+Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.
+
+--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été
+rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts.
+Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe,
+je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve.
+Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais
+d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un
+voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir
+bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera
+quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho
+de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans
+l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront
+gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou
+trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite
+à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis
+affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes
+collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une
+question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils
+ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se
+rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche.
+Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se
+trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet
+aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en
+servir.
+
+Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse.
+Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier
+ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu
+de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se
+réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de
+Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des
+pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire,
+d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer
+gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne
+s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien
+une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au
+doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se
+montrait sans peur, étant sans reproche.
+
+Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance,
+la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de
+chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un
+brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose.
+
+Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de
+chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.
+
+On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de
+l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.
+
+Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui
+étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un
+petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui
+lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à
+entendre sans rien voir.
+
+Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des
+voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes,
+baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom;
+il s'entêta et voici ce qu'il entendit:
+
+................................
+
+«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle
+est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien
+le premier...
+
+«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses
+par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on
+y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve
+toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle
+a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.
+
+«--Soit.
+
+«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont
+nous parlions tout à l'heure...
+
+«--La petite madame Prégamain?
+
+«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède
+ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est
+pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un
+doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et
+bien... Tu me suis?...
+
+«--Oui, va toujours.
+
+«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que
+je m'empresserais de prendre la fuite.
+
+«--Pauvre petite femme!...
+
+«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un
+homme comme ce Prégamain!
+
+«--Le fait est...
+
+«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu
+amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies
+choses, me traînant à ses genoux!
+
+«--Tu vas loin.
+
+«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais,
+en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau
+médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc
+ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un
+impair. On ne parle pas de ces choses-là...
+
+«--D'accord.
+
+«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes
+causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille
+ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait
+rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le
+prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à
+dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?...
+
+«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.
+
+«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour
+engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour
+maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme
+d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle
+doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là... Là, franchement, une
+maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M.
+Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?
+
+«--Oh! impossible!...
+
+«--Absolument impossible!
+
+«--Ce serait une horreur!
+
+«--Une horreur horrible!
+
+........................... ...........................
+
+En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à
+un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour
+ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre
+garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit
+ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit
+dans la direction de la Madeleine.
+
+Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés,
+il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes,
+devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.
+
+Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant,
+les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du
+tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.
+
+De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des
+Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il
+tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son
+hôtel.
+
+La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du
+maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée
+qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition
+du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans
+l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être
+rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.
+
+--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!!
+
+Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant
+devenir folle.
+
+Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.
+
+Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de
+journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette;
+puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.
+
+Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans
+l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte
+et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie
+sanglante au front.
+
+La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi
+conçue:
+
+«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail
+acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents
+familles et remué toute une contrée.
+
+«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je
+ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.
+
+«J'en ai assez.
+
+«G. P.»
+
+On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son
+terrible échec parlementaire.
+
+Comme le public s'abuse, hein!
+
+
+
+
+ LA PETITE
+
+
+ _A Hector Tessard
+ en témoignage
+ de ma haute estime
+ et
+ de ma reconnaissante affection._
+
+
+--Tiens, elle est en retard...
+
+Et Roland, soucieux, demanda un journal.
+
+--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade.
+
+--Si bien... tout à l'heure.
+
+Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à
+cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés
+prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en
+instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun
+philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux
+tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le
+couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux
+Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des
+chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois
+chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous
+l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les
+bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher,
+Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de
+superbes cheveux noirs.
+
+--Faut-il mettre le couvert de monsieur?
+
+--Oui, fit Roland.
+
+Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des
+ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place
+Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints
+par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire
+entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux
+camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh,
+euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez
+Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes
+compliments, mon vieux.--Et Legendre?
+
+--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au
+chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents
+francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz
+tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel...
+
+--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry
+de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un
+mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens,
+Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme...
+
+Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si
+tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre
+chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une
+Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle
+était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure.
+Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir
+de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change,
+change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était
+libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept
+heures et demie!...
+
+Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là
+demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il
+avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage
+d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets
+louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un
+coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins
+corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux
+platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir
+et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles
+avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait
+notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du
+boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient
+tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit
+retard.
+
+--Faut-il servir monsieur?
+
+--Tout à l'heure.
+
+Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise
+blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin
+de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle
+ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour
+le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin
+Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de
+l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le
+modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après
+toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du
+quartier Pigalle.
+
+Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit
+pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres
+d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites
+troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les
+camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard
+Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat
+Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air.
+Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par
+mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une
+dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.
+
+Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque
+chose avec beaucoup d'eau.
+
+Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou
+s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au
+revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles;
+c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine;
+Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon
+cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous
+le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle
+vendait à des amateurs naïfs.
+
+Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs
+blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et
+de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait
+la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les
+voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on
+causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit
+limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à
+l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée,
+se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans
+d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence
+bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette
+rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par
+éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine,
+une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de
+jeunesse.
+
+Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la
+bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes,
+sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les
+employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite
+blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le
+divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au
+plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres
+se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en
+pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».
+
+Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue
+de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître
+Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.
+
+--Mais entrez donc!...
+
+Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour
+saluer.
+
+--Monsieur Hermann!
+
+C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de
+vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son
+éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette
+rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la
+plus belle fille de Paris.
+
+Ce fut à qui lui offrirait une place.
+
+--Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!...
+Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à
+mon âge!...
+
+--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai
+préféré vous l'amener...
+
+Et, s'adressant à Roland, elle ajouta:
+
+--Tu penses!...
+
+Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour,
+toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux,
+les jeunes, les gamines.
+
+--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour,
+Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi,
+avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne
+veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David,
+je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je
+causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey?
+Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure!
+je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que
+tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu!
+que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!
+
+Il alla serrer la main à Roland.
+
+--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la
+taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la
+garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où
+va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite.
+
+Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur
+repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante
+sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal
+anglais.
+
+Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat
+avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et
+disait à Gilberte:
+
+--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me
+redonne faim!
+
+Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une
+politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui
+lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa
+serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte
+avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et
+revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en
+voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un
+supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui,
+pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et
+toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées
+le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa
+pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.
+
+Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil
+artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui
+l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après
+cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint
+des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de
+sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de
+puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite
+d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable
+reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce
+vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste.
+Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier
+de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger,
+de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa
+beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il
+se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que,
+cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez
+d'autres.
+
+--Elle me fait des infidélités, disait-il alors.
+
+Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre;
+elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les
+préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple,
+il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait
+suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour
+où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux
+éconduit.
+
+Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de
+Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois
+qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire
+bonne mine, le saluait avec une vénération humble.
+
+Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de
+Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans
+des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus
+facilement évités. Quand Gilberte lui disait:
+
+--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq
+heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.
+
+Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que
+Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du
+maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la
+première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.
+
+Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour
+qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers
+où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos
+sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la
+rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard.
+Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées
+naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute
+satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre
+étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers
+succès.
+
+Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux,
+accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant
+les câlineries des gamines. Et il allait, il allait...
+
+Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en
+disant:
+
+--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland,
+si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis
+vous me reconduirez un bout de chemin.
+
+Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda.
+Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et
+disparut.
+
+Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.
+
+--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste
+par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.
+
+Puis, après une pause:
+
+--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une
+femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi!
+Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de
+lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je
+faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types
+embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là,
+changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui
+ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art
+franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans,
+quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les
+beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la
+tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement.
+Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette
+fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule,
+elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse
+Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés
+éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à
+saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la
+moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour
+ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un
+don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle,
+elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre,
+une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme,
+elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur
+inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure,
+créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas
+seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit,
+elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et
+sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans
+mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?...
+Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de
+l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus
+rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est
+terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un
+peu de feu?...
+
+Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:
+
+--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_.
+C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez
+pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous
+expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent,
+de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le
+lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous
+qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup
+pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant
+à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la
+voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature
+tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est
+un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni
+devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de
+sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela
+suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté
+pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste...
+Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr,
+vous êtes un égoïste.
+
+--Je ne comprends pas, fit Roland.
+
+--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas
+et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez,
+prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même
+que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent,
+l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors
+pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute
+tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous
+écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui
+roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il
+vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie
+vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous,
+vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien
+n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement;
+c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu
+produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon
+pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée,
+dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans
+une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que
+vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter
+tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!
+
+Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus
+à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire.
+Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le
+bras du jeune homme:
+
+--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous,
+il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à
+Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans
+le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée
+par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer
+ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin
+de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines
+de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui
+est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand
+sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas
+l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il
+souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me
+donner un peu de feu?
+
+Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se
+tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement
+consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.
+
+--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière
+hongroise dont vous me direz des nouvelles....
+
+Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant
+une grande brasserie toute flamboyante:
+
+--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement.
+
+--Mais non! mais non!
+
+--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir
+pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des
+bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous
+me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et
+parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la
+petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas
+connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_
+d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le
+malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux
+garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse
+est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et
+n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle
+est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se
+déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des
+couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites
+donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère
+Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la
+figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça
+lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le
+temps de rentrer, je me sauve!
+
+Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand
+le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les
+épaules:
+
+--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un
+amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera
+une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste,
+en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous
+aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu
+se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux
+qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née
+pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est
+de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des
+immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la
+chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez
+un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et
+laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera
+parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça,
+c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...?
+Là. Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître!
+
+Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se
+mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et
+apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd
+de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et
+tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une
+allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du
+bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le
+temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la
+rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les
+croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld,
+s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda.
+
+Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste.
+La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque
+point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur
+le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture
+traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et
+de flaques éclaboussées.
+
+Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna
+le coin de la rue Frochot, et disparut.
+
+La petite laissa retomber son rideau.
+
+Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie.
+
+Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche
+orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent,
+par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable
+des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les
+rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa
+mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait,
+lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait
+plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des
+parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton
+par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.
+
+Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord,
+ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une
+échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques
+opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant,
+elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches
+noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du
+travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes
+sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait
+l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande,
+courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de
+petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents
+et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur
+un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les
+morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur
+tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le
+boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires
+grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans
+l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la
+besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de
+vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au
+voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les
+répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et
+Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.
+
+Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa
+camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du
+voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une
+partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M.
+André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La
+petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se
+promit d'être prudente.
+
+Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une
+campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du
+fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans
+ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque
+tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers
+tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de
+café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des
+Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait
+envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut
+servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du
+chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens
+ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux
+blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les
+chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents
+montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des
+locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de
+fer.
+
+Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal
+des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient
+légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son
+cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne
+manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une
+gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal,
+interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie
+calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils
+avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette
+secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant
+une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur
+du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide.
+Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées.
+La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André
+gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se
+débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes,
+et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une
+longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales
+voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes
+municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout
+le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui
+pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle
+vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien,
+l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé
+Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger
+le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il
+donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de
+cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!
+
+Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au
+commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!
+
+--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera
+seulement pour le dernier train...
+
+Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme.
+Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre
+traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit
+place à côté d'elle--et la voiture partit.
+
+D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la
+portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était
+tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui
+galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante
+dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne
+roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée,
+remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de
+la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y
+repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard
+s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle
+devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M.
+André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?...
+
+Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que
+rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main
+robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le
+capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la
+saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui
+tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa
+bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.
+
+Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec
+une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement
+ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme
+une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:
+
+--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on
+jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?
+
+Elle luttait de toutes ses forces.
+
+--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?...
+Laissez-moi, ou je crie!
+
+--Crie, va!
+
+Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui
+tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour
+mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié
+sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la
+tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers,
+emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla
+les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec
+force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible
+sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres
+immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant
+qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main
+d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les
+boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et
+descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme
+une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne
+sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle
+monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours
+collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui
+enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter
+sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il
+lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le
+fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle
+devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route
+elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait
+l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule.
+Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle
+résistance.
+
+Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de
+cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour
+dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de
+la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été
+impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue.
+Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue
+dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement
+ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des
+caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes.
+Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une
+hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il
+s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle
+bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les
+cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui,
+furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.
+
+--Ah! nom de Dieu!
+
+Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle
+de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille
+allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de
+l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard
+reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son
+corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un
+filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un
+homme vint ouvrir la portière.
+
+--Vous n'avez rien à déclarer?
+
+Édouard répondit d'une voix brève:
+
+--Non.
+
+Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un
+saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre.
+Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard
+dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante:
+
+--Si vous descendez, je vous fais arrêter.
+
+Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du
+ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse.
+
+Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.
+
+Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle
+se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder
+sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et
+les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé
+comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries
+sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les
+baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures,
+et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle
+vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses
+poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un
+mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte.
+
+Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se
+couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient
+plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait
+grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein
+l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de
+jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa
+chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses
+mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet
+homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit,
+mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!...
+
+Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se
+mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux
+ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa
+couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés.
+Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle,
+cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières
+fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant
+sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient
+salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité,
+de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois:
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
+
+Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une
+fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle
+voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des
+promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles,
+l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les
+hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette
+Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un
+joli monsieur celui-là!...
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
+
+Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard
+lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait
+comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour...
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?
+
+Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit
+fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la
+haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme.
+
+C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père
+Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par
+pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.
+
+Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le
+refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais
+le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son
+temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme
+elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être
+modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents
+francs par mois.
+
+--Alors, si je voulais?...
+
+--Toi, petite, tu es une fortune.
+
+--Ah?...
+
+Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait
+sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur
+l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la
+loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux
+carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle
+n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il
+rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude
+et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas
+de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était
+pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de
+ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur,
+comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une
+provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et
+bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans
+ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles
+admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des
+étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout
+à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la
+façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.
+
+Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il
+fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre
+hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre
+pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes
+d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et
+souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la
+chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner.
+Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le
+corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits
+pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une
+paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on
+chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse
+trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses
+yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête
+qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses
+pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable,
+Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et
+jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.
+
+Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que
+Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille
+d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus
+qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année
+mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à
+leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années.
+On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait
+tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable
+qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et
+c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir
+à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce
+surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à
+travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de
+Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue
+comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant,
+contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons
+d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.
+
+Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois
+son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait,
+parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait
+survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une
+longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille
+des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis
+Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse,
+s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation
+du beau et du grand.
+
+Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.
+
+Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge
+obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes
+grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières
+la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer
+à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme
+un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des
+filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son
+enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires,
+les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les
+robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées
+aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme
+une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait
+une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges
+futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat
+triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de
+créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades
+assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements
+tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des
+courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des
+galères fleuries.
+
+Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse.
+Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum
+brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours
+on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns
+admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards,
+détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste.
+C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de
+patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle
+on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore
+donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir
+effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite
+d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il
+lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet
+d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant
+l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des
+heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes,
+tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus
+dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une
+vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour
+à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la
+main prestigieuse des maîtres.
+
+Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que
+d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit
+à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui
+avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier
+Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des
+nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps
+qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces
+visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles
+gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose,
+n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les
+comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait
+fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes
+des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu
+modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un
+dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de
+barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois
+seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et
+encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des
+poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la
+_Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque
+sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de
+beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement
+ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles,
+Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître
+maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva
+jamais que des mépris pour ce troupeau.
+
+Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir
+longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à
+se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près,
+sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans
+les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un
+vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui
+et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait
+chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni
+à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni
+sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans
+l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq
+ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup
+renoncé à peindre.
+
+Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en
+venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou
+tentée.
+
+Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal
+en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis
+Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante;
+enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément
+par les rues.
+
+Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille.
+A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels
+nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont
+le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes,
+aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient,
+elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la
+journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune
+affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine
+offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique
+des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la
+colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup
+d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela
+suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette
+belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait
+vierge en ignorant la pudeur.
+
+Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne
+s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint
+jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés,
+aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon
+sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux
+suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières
+semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une
+attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.
+
+Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait
+pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes
+s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les
+hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme
+mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus
+vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes
+prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des
+théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises...
+
+Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon
+n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui
+trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui
+allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était
+moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain
+ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète
+Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte
+de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école
+poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures
+de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les
+autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire
+sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement
+Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.
+
+Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs
+tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une
+table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en
+habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui
+savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui
+suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux
+vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il
+publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement
+ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait
+depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse
+n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner.
+De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et
+c'était tout.
+
+Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à
+l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était
+simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le
+trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas
+une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la
+lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la
+bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait
+même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une
+indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et
+épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi.
+Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que
+d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul
+il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la
+prudence.
+
+Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en
+pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien
+qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes;
+à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un
+passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint
+bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait
+avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le
+rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café
+chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en
+face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs
+où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui
+faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui
+reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle
+rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de
+la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et
+d'absence.
+
+Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme
+un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était
+gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre.
+Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux.
+Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il
+apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours
+choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais
+avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures,
+des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la
+rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait
+ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame
+représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.
+
+Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle
+était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant
+l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à
+l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même
+Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs
+du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son
+esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait
+une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à
+l'instruire.
+
+C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se
+quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde.
+Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les
+gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut
+cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais
+seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait
+bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins
+pourraient-ils l'atteindre?
+
+Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut
+hanté d'une inquiétude.
+
+--Ah diable!...
+
+Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du
+Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un
+an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la
+pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet!
+Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir
+Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que
+Mme Clown!...
+
+Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce
+que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien
+oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester
+qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.
+
+Elle ne répondit pas au vieux maître.
+
+En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente.
+Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann,
+un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer
+et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à
+elle. Donc...
+
+Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux.
+
+Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.
+
+--Comment, tu pars?...
+
+--Mais oui.
+
+--Où vas-tu?
+
+--A l'Opéra-Comique.
+
+--Ah...
+
+Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland,
+tranquillement, mettait son pardessus.
+
+--Tu vas seul?
+
+--Oui.
+
+Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant
+un refus; mais enfin elle ajouta:
+
+--Veux-tu m'emmener?
+
+--Certes.
+
+Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait
+adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement.
+Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas
+une existence bien gaie.
+
+Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de
+Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait
+un joli froufrou.
+
+Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue
+Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte
+retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils
+parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des
+actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.
+
+La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main
+et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait,
+machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.
+
+Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère:
+
+--Ah! non! non!
+
+Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la
+porte.
+
+En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse
+nerveuse; elle pleura.
+
+Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la
+main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les
+autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route
+d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son
+parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne
+reverrait plus Roland, jamais, jamais.
+
+Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était
+impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en
+temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y
+avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où
+aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites
+habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait
+peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie
+en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était
+à deux pas...
+
+En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même
+envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme?
+Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on
+est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait
+tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose.
+
+C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir
+qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin,
+il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait
+des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons,
+qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?...
+
+Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.
+
+Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la
+main et lui dit seulement:
+
+--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus.
+
+Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui
+monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement
+sérieuse.
+
+Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite
+à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés
+ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et
+ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident
+minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême
+énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme
+la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras
+indéfinissable et positif.
+
+Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une
+incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque
+chose de changé.
+
+Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci
+avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice,
+Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait
+résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce
+qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il
+avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle,
+soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui
+déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre...
+
+Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité
+compassée et les mêmes sourires voulus.
+
+Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées
+de la petite.
+
+Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive
+espérance, le regarda longtemps.
+
+Roland ne comprend pas.
+
+Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie
+bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous
+l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis
+longtemps».
+
+Bah!
+
+Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de
+Laval, et Roland redescend avant minuit.
+
+Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu.
+De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse.
+Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont
+des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis,
+enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des
+sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien,
+et où il y a de la grâce et de la tendresse.
+
+Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains
+marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle
+écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard
+perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre.
+
+--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?
+
+--Je n'ai rien... Je ne pense à rien.
+
+--M'aimes-tu?
+
+--Oui.
+
+Et c'est tout.
+
+Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille,
+a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite
+s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs,
+cruels, des menaces de disparaître pour toujours.
+
+Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans
+s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer
+ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A
+la bonne heure!
+
+Roland ne comprend pas.
+
+Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école
+buissonnière à travers les verdures.
+
+Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer
+et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à
+Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la
+rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait
+entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une
+tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des
+poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au
+soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins
+d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte
+ne recevait pas Roland.
+
+Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir.
+
+La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland.
+
+L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés.
+Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et
+les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les
+fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus
+parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux
+bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage
+de Conflans.
+
+Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:
+
+--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y
+teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il
+serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà
+quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent
+les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en
+ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y
+pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la
+vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les
+feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me
+faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre.
+Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera
+l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant
+mieux!... Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?...
+
+Le tableau fut commencé dès le lendemain.
+
+Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare
+du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus
+profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes,
+tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une
+patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du
+froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste
+manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis,
+sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une
+docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut
+échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où
+la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les
+demi-teintes du couchant.
+
+On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put
+retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein
+air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à
+l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.
+
+Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.
+
+L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression
+douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait
+toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage
+exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse
+toux devint fréquente, aiguë.
+
+--Ce n'est rien, disait-elle en souriant.
+
+Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle
+refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil
+académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle
+consentit à se soigner. Le tableau était achevé.
+
+Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par
+la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans
+la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre
+qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était
+résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux
+premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une
+griserie de dévouement et de sacrifice.
+
+Mais avant de mourir, elle voulut vivre.
+
+Elle se donna à Roland.
+
+Ils se sont aimés trois mois.
+
+Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la
+souffrance, hâté la fin.
+
+Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des
+sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se
+sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.
+
+Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art.
+
+Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père
+Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite
+posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.
+
+Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré.
+
+Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse.
+
+La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu,
+dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la
+_Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des
+draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des
+fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la
+mourante d'une grâce dernière, d'un parfum.
+
+Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les
+seules préoccupations du peintre.
+
+Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare,
+double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque
+aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme
+idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.
+
+Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux,
+prédestiné, le monstre divin.
+
+Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait.
+
+
+
+
+ FANTÔMES AMOUREUX
+
+
+ _A Mademoiselle...
+
+ Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom
+ charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver,
+ quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires».
+
+ Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous
+ retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où
+ mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des
+ fiançailles._
+
+ CHARLES-MARIE.
+
+ 25 mai 1885.
+
+
+
+ FANTÔMES AMOUREUX
+
+
+UNE MINUTE
+
+Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des
+fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le
+lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé.
+Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne,
+on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus
+rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au
+delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une
+source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!... En
+route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe
+point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons
+dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs,
+traînant à nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient
+tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède
+avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de
+l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un
+sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
+
+Il n'y a que des minutes.
+
+Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une
+étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme,
+une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le
+reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se
+réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser.
+L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles,
+tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble
+enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie où tout passe, la
+douleur seule soit immortelle.
+
+Pourtant, il est des minutes exquises.
+
+Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la
+race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans
+un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une
+parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais.
+
+Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou
+dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez
+nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir,
+et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à
+vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une
+seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une
+simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer
+après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son
+sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore
+la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges,
+l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de
+son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme
+une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite,
+délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur
+vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point
+que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
+
+Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée
+pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures,
+mais de secondes,--une minute à peine;--vous ne l'oublierez jamais,
+jamais.
+
+J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
+
+Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison
+blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un
+jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes
+de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant
+deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des
+rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large
+balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la
+rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis
+traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les
+vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
+
+J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte.
+J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des
+velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent,
+et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui
+m'attendrait sans me connaître,--le livre d'un poète dans sa main.
+
+Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement
+un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons
+argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la
+chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
+
+Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux
+de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des
+bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on
+n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
+
+J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais
+sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans
+me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais
+plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait
+germé à la place.
+
+Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que
+je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale,
+misérable, cruelle, toujours la même.
+
+Et cela me rend triste,--souvent.
+
+Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère
+minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh,
+les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer
+l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser
+d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la
+plus brève mesure possible du temps.
+
+Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou
+par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien
+qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu
+à peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre?
+
+Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une
+émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,--oui, des
+années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un
+désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est
+s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan
+de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des
+sacrifices et la vida d'un trait.
+
+Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés--mais il avait bu
+le vin des Dieux!
+
+L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre
+des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent
+desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se
+paient plus au comptant.
+
+Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets
+incurables d'une existence.
+
+On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hélas!
+Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera
+pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous
+restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis
+longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme
+au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe,
+avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas.
+Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe.
+Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre,
+plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais.
+
+Jamais, jamais.
+
+
+
+LE CLOWN
+
+Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un
+andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine
+grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement--lento
+maëstoso--pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles,
+les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait
+place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les
+seuls instruments à cordes. Après une pause--a tempo--la phrase
+caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et
+d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits
+anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis,
+dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des
+douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil
+adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des
+hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore
+des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles;
+aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges.
+Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la
+tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords,
+s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des
+harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus à Marius que
+d'offrir son âme et sa vie à Fernande--sur un point d'orgue!
+
+La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce
+chef-d'oeuvre.
+
+Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef
+d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens,
+interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la
+petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius,
+dans le noir.
+
+Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa,
+ré... mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna
+le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant.
+
+Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude.
+Laquelle? Toute la question était là. Il changea vingt fois d'idée fixe.
+D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un
+voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de
+la terre!... Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point;
+il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien
+lire, se mit au lit sans pouvoir dormir.
+
+Au petit jour, il crut comprendre.
+
+Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il
+en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit.
+Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de
+ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé
+à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le
+monde, et il s'était montré sot comme personne.
+
+On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans
+la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et
+on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le
+feu;--et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite
+tête blonde qu'on a choisie.
+
+Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant
+la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on
+mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée,
+jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au
+soleil, musique en tête.
+
+Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main,
+affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi
+faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule.
+Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre
+l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables
+aveux!
+
+Marius se jura bien de ne pas retourner au combat.
+
+--Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais
+essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents!
+
+De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon.
+
+Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit
+qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du
+duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël.
+Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne
+compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de
+jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes
+anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de
+niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés
+tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes,
+aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir,
+crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant
+dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade
+de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait
+représentée sur un tremblement de terre.
+
+Marius répéta ces vers de Coppée:
+
+ Las des pédants de Salamanque
+ Et de l'école aux noirs gradins,
+ Je veux me faire saltimbanque
+ Et vivre avec les baladins.
+
+Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme
+aimée, il se résigna à devenir son clown.
+
+Quand il la revit, il lui raconta des histoires.
+
+«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait,
+l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que
+rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant,
+que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des
+perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le
+fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première
+battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent
+lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord,
+ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour
+le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort
+suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!»
+
+Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.
+
+Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique,
+s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit
+pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne,
+il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds
+qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en
+lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées
+par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort
+lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel
+entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence
+lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il
+s'amusait.
+
+Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez
+à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut
+portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or;
+puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre,
+assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis
+c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue
+dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire
+auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit
+Bouddha de jade noir, informe, affreux.
+
+Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa
+fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.
+
+Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus
+regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque,
+éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le
+prenaient.
+
+Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On
+aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide,
+immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que
+l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du
+talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour
+elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin
+au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines
+du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on
+laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où
+elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à
+genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus
+caressants...
+
+Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme!
+Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs
+puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon
+garçon.
+
+Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si
+tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze,
+inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la
+quête;--et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans
+le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes
+baguettes--comme une grosse chauve-souris.
+
+
+
+SOUS LA COMMUNE
+
+Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel
+de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si
+merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du
+salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes.
+Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable
+ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour
+les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses
+mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes
+fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle
+d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés,
+cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste,
+presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des
+pures beautés antiques.
+
+Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin
+plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la
+troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait
+passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas
+une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme
+amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée
+par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait
+ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et
+capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau
+couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de
+lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune
+des deux branches maîtresses portait un diamant noir.
+
+Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse
+qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un
+tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et
+enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue
+des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se
+suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue,
+blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle
+considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre
+éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient
+des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les
+tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir
+japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque
+transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient
+des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et
+d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants.
+
+Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites
+tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit
+l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut.
+
+Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien
+inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce
+féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune
+autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon
+de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et
+onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux
+pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple,
+dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la
+ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences
+mystérieuses de la nuit.
+
+Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une
+villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne
+sus jamais si elle était fille, femme ou veuve.
+
+Je lui écrivis;--en vain.
+
+Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je
+passais à cheval sous ses fenêtres.
+
+L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà
+tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais
+je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux,
+mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de
+tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je
+trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement,
+bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir... Allons,
+allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée...
+
+Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde.
+
+Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le
+duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela
+enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant
+dans un escadron de formation nouvelle.
+
+Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay,
+une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui
+dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance
+de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs où
+reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le
+brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un
+grand tablier blanc,--ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela
+confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et
+bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma
+couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond.
+
+C'était elle!
+
+Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les
+colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon
+mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les
+jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été...
+
+Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe
+de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier
+sourire--un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire
+de la Joconde.
+
+C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une
+cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois précieux d'avoir
+reçu un coup de feu dans la poitrine!
+
+Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune.
+Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le
+cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était
+revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries,
+des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce
+merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du
+siège.
+
+Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant
+presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de
+mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai
+seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur
+se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit
+qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû
+abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était
+retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne
+consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières.
+
+Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième
+heure, au moment voilé de demi-teintes où,
+
+ Le regret du couchant laisse un adieu plus doux,
+
+nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au
+tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de
+la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains
+tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi
+face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui
+grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons.
+
+Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle
+en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi
+ne point me permettre de lui faire visite?
+
+Je le lui demandai un soir.
+
+--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je.
+
+--Peur?... Moi?..
+
+Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange:
+
+--Vous verrez si j'ai peur.
+
+Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet:
+
+ «Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil.
+
+ «L.»
+
+Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et
+qui sait?
+
+Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil.
+Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et
+s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski
+avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes
+de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées
+serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les
+premiers jours de la guerre civile.
+
+Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil,
+malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le
+Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles,
+hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui
+crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin,
+j'arrivai rue Boileau, devant la villa.
+
+Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action
+victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux
+fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir
+béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le
+jardin était dévasté... Je vois encore une branche de lilas décapitée
+par une balle et que le vent balançait.....
+
+Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai
+la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon
+clair.
+
+La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa
+même allure troublante.
+
+Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la
+pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis.
+
+--Ai-je peur? dit-elle.
+
+Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance.
+
+J'osai lui dire son nom--je ne l'écrirai point--et ressaisir ses
+mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette
+tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises,
+sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases
+profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par
+la guerre,--pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse
+seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde
+en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses
+mortes.
+
+Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère.
+Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve
+en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous
+apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là, chaque
+jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides
+où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun
+passant. Pas un soldat.
+
+Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais.
+Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin
+d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants
+passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles
+dans les branches!...
+
+Enfin!...
+
+Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!...
+
+Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit:
+
+ «Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour.
+
+ «Adieu, mon ami. «L.»
+
+Je ne l'ai pas revue.
+
+Elle est retournée à son mystère.
+
+
+
+LE RÔLE
+
+C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été
+dernier,--là-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux,
+un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île
+bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave
+octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen.
+
+En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et
+par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la
+tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger.
+
+--Sarah Bernhardt?
+
+--Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt... La belle tragédienne s'ennuyait
+donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des
+chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un
+mari aimable.
+
+--Vous avez dit?...
+
+--J'ai dit «et un mari aimable».
+
+--J'avais bien entendu. Continuez.
+
+--Rongée par le spleen, complètement désemparée--comme dirait
+Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle
+écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et
+où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement
+utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de...
+je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le récit
+plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément
+d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux
+blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal,
+dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au
+plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre.
+
+--Nègre?
+
+--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il
+écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa
+conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique.
+
+La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un
+rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt:
+
+--Un rôle... en ai pas... plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti
+par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude,
+aurez rôle... Espère grand succès.
+
+--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques
+mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas...
+
+--Impossible... Vie d'hôtel assommante... ai essayé, pas pu. Serais
+trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie
+hollandaise. Écrirais rien du tout.
+
+--Comment faire, alors?
+
+--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser
+sortir... Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet,
+villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront
+du bien. Convenu?
+
+--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une
+petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi
+bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre
+l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas!
+
+Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa
+future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une
+jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre
+le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que
+l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté
+d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon
+sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets
+suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait
+soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de
+la sculpture, de la littérature et de la confiture.
+
+--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?
+
+--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.
+
+Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout
+le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On
+organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui
+donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni
+café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants
+étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile,
+des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de
+conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de
+s'adonner entièrement à leur oeuvre.
+
+L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement
+par des proclamations du genre de celle-ci:
+
+--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague
+mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur
+des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux.
+
+La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme.
+C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et
+le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un
+rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais
+elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa
+rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de
+coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle
+avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour
+Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car
+il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme.
+La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur.
+Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à
+l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa
+propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa
+rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre
+part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son
+poète.
+
+Celui-ci lui ayant dit un jour:
+
+--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas
+latakié ici... bien désagréable.
+
+Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain
+l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori.
+
+Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se
+plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air,
+d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait
+la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de
+troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour
+elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt
+que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme,
+quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein
+d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses
+qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut
+pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla
+d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection.
+
+Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une
+femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est
+l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la
+femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit
+avec ses yeux.
+
+Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de
+s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car
+pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend
+d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.
+
+Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais
+infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca
+qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à
+toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des
+tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida
+de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne
+pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le
+plus possible leur séjour en Bretagne.
+
+La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents:
+
+--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait:
+
+--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme...
+rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous
+quitterons plus jamais... jamais.
+
+Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé.
+Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux
+capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la
+faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa.
+Ernest avait dit:
+
+--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par
+la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un
+vrai public.
+
+Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le
+Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le
+plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène
+du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère,
+qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les
+preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme
+un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre
+Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil
+Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à
+l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot
+«nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec
+mesure.
+
+La grande tragédienne était transportée.
+
+Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la
+modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:
+
+--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent
+représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour
+demander avance considérable.
+
+Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés
+sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la
+première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait
+en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de
+Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le
+chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les
+rôles et de commencer les répétitions.
+
+Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des
+rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.
+
+Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le
+dramaturge prit la parole.
+
+--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là, pas du tout votre affaire... en
+ferai un autre pour vous l'année prochaine.
+
+--Vous dites?...
+
+--Pas dans vos moyens, ce rôle-là... Trop, comment dirai-je?... Enfin,
+pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le
+rôle à Rébecca.
+
+--A Rébecca?... mais c'est audieux!
+
+--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé
+Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi,
+influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la
+première.
+
+La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la
+trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer
+dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis
+elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le
+fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.
+
+L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des
+adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca
+le reçut comme le Messie.
+
+Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui
+suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid.
+
+La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des
+environs connu pour se livrer illégalement à la médecine.
+
+Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la
+malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour
+un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature
+du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et
+prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui
+devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps,
+la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable
+ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer,
+pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame
+du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca
+interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet
+hiver.
+
+La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera
+probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que
+lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence.
+
+
+
+LE MUSÉE DES SOUVERAINS
+
+Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite
+fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés.
+
+Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de
+dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste
+Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins
+conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position
+mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement
+vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de
+Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses
+filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.
+
+Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les
+religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et
+aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère
+des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la
+pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui
+gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de
+Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent
+viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de
+solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir
+à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg
+profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au
+couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les
+usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent,
+outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires,
+des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une
+connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une
+maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer
+des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce
+patron?...
+
+Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une
+jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule
+forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la
+seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut
+exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille
+de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la
+France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le
+Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la
+Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à
+coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans
+boire ni manger.
+
+Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades
+avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de
+Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de
+Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes
+et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle
+avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs
+et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs
+les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de
+Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du
+port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour
+elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un
+jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez
+Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette
+banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une
+mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait
+destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la
+marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que
+Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu
+du Morbihan.
+
+Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés
+depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand
+Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les
+délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris.
+L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans
+nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps,
+la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son
+argent!
+
+Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la
+paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans
+transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite
+boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des
+nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement
+et d'une voix stridente.
+
+Combien elle s'ennuya serait difficile à dire.
+
+Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin
+courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour
+cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme
+dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées.
+
+Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or.
+Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel,
+où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme
+on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de
+vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns
+neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau
+jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de
+jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et
+elle s'y adonna comme à une ressource unique.
+
+Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle
+sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur
+pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour
+s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses
+affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il
+n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du
+foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi
+probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il
+avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu
+par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures,
+continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles
+jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les
+sébilles de cuivre.
+
+Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de
+trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au
+monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice
+dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété.
+Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son
+existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il
+était par ses opérations financières.
+
+Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour
+la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de
+baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le
+contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands
+ouverts, la mine inquiète.
+
+--Ah! par exemple!...
+
+--Quoi donc? interrogea madame.
+
+--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur
+d'Autriche!
+
+C'était vrai.
+
+Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du
+souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de
+Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.
+
+Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il
+chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph
+n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants
+planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur
+essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.
+
+On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on
+dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph
+n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs.
+
+Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il
+ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme
+Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux
+gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister,
+puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a
+passé ses dernières années dans une prison cellulaire.
+
+Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne
+désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur
+et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe
+ou du Nouveau-Monde.
+
+Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à
+l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit
+enfants, six garçons et deux filles.
+
+Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de
+Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine
+d'Angleterre.
+
+Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande.
+
+Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et
+présenter mes hommages à Bérengère.
+
+Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient
+rangés autour de la table pour dîner.
+
+Et l'on eût dit un petit Congrès.
+
+
+
+LE PORTRAIT DE BÉBÉ
+
+Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il
+avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.
+
+Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs
+lèvres ignorantes.
+
+Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou
+dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des
+nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long
+des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende
+échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches
+au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile.
+
+Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme
+dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute
+sa foi dans cette tendresse.
+
+Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube
+pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et
+l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant
+les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre
+de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts
+frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement
+dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux
+bons baisers sur les yeux.
+
+Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit
+ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel.
+
+Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si
+gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un
+petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une
+façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était
+comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait
+comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il
+n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord
+les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il
+lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une
+idée qu'il avait comme ça.
+
+De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait
+au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il
+ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait
+superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON
+fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant
+marcher le petit bonhomme.
+
+Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe
+pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait
+quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait
+assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits
+et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais
+pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi
+attentif, éveillé, il était tout à fait drôle.
+
+Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes,
+et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit
+ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.
+
+Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain
+matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu
+pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser.
+Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres
+n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui
+mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées,
+qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit
+sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs
+vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter
+au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se
+regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole.
+
+De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd
+silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne
+s'embrassait plus le soir.
+
+D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce
+qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou
+trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce
+qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite.
+On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur
+traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait
+encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué!
+
+Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se
+mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on
+menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était
+amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui
+n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était
+gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait
+durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à
+la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette
+heure? Ça l'embêtait, à la fin!
+
+Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage
+toucha au drame.
+
+Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la
+face empourprée de colère, la main levée.
+
+Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne.
+Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole:
+
+--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as
+encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout
+de suite, séparons-nous.
+
+--Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne
+suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons
+plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable.
+Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de
+suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras.
+
+Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution
+de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés.
+
+Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et
+venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où
+elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les
+objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste.
+Ils songeaient.
+
+Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher
+du mur le portrait du petit mort.
+
+--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le
+plaisir de le remettre à sa place.
+
+--Ça! tu veux me prendre ça, toi!
+
+Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la
+transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où
+elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis,
+brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes;
+elle se fit humble, suppliante.
+
+--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il
+n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère,
+moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais,
+c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand
+je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son
+petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite
+jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti!
+Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on
+s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait.
+Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image.
+Vois-le; on dirait qu'il me voit...
+
+Jacques pleurait.
+
+Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était
+tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne
+voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.
+
+--Si je ne te le donne pas, que feras-tu?
+
+--Je ne pars pas.
+
+--Eh bien, je le garde!
+
+Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement,
+comme autrefois; et il murmura dans un baiser:
+
+--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux....
+
+Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire.
+
+Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus
+de la cheminée.
+
+
+
+VISION
+
+Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.
+
+Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques
+d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des
+cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les
+fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le
+progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire
+annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des
+vrais gentlemen.
+
+J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six
+mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui
+rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit.
+
+Voici la chose.
+
+Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au
+coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un
+peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord
+je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets
+d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences
+régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop
+décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans
+balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais
+on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience
+nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.
+
+Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était
+suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition
+et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat
+subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et
+un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer
+brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?...
+Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le
+spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un
+vague accent britannique, ces simples paroles:
+
+--Peut-on entrer?
+
+Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon
+visiteur, dans un geste hospitalier.
+
+Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut
+discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir,
+tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis
+importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure....
+Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un
+électeur sollicitant une apostille de son député.
+
+Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de
+trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait
+pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien.
+C'est-à-dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais
+seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des
+coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement,
+était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de
+l'ombre d'un garçon bien élevé.
+
+Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:
+
+--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?
+
+J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus
+répondre:
+
+--Pas du tout, cher monsieur.
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de
+jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus,
+je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?
+
+Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à
+la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des
+trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce
+revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.
+
+Il poursuivit.
+
+--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le
+pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite
+Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je
+jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles,
+m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je
+suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je
+puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir,
+tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont,
+souviens-toi du Morne Rouge!
+
+Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en
+hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:
+
+--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes
+d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la
+Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun
+souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter
+les malheurs.... Je ne vous connais pas.
+
+Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.
+
+--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu;
+désormais, je m'attache à tous tes pas.
+
+C'était à mon tour de hausser les épaules.
+
+--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que
+vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons
+perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression
+étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous
+ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à
+revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois
+tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis
+un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel.
+
+--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!
+
+J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves
+congratulations.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard
+Poë.
+
+Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec
+l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de
+la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se
+faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et,
+sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne
+Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au
+surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser
+percer mon trouble.
+
+Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des
+Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus
+aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas
+entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé
+à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me
+reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore.
+
+--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne
+suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est
+étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs.
+
+Le fantôme me tourna le dos en ricanant.
+
+J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait
+aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition,
+je lui tendais la main.
+
+--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien?
+
+Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles,
+et me nommant Louis Vermont toute la journée.
+
+--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner!
+
+Je lui disais:
+
+--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra?
+
+Ou bien:
+
+--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la
+sortie.... Nous causerons du Morne Rouge.
+
+Rien ne le décourageait.
+
+Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée
+lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement
+les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille.
+
+C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où
+Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma
+première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour,
+les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin.
+
+Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres,
+nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même
+arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les
+oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient
+des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences.
+L'imagination aidant, c'était gentil.
+
+Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire
+des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien.
+Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de
+l'interpeller.
+
+Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le
+trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et
+moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et
+tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé
+par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son
+animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia.
+
+Et il se passa une chose atroce.
+
+Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces
+horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William
+Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien
+malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres.
+Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et
+me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose
+d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié.
+
+Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les
+ricanements de l'odieux Perkins.
+
+--Louis Vermont, souviens-toi!...
+
+A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et
+je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer.
+
+--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une
+explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer!
+
+Le misérable spectre riait toujours.
+
+--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes
+contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon
+coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un
+revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre
+conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne
+va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima
+donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis
+parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours.
+
+L'ombre répondit:
+
+--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis
+Vermont, souviens-toi!
+
+Je ne le laissai pas achever.
+
+--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas
+Louis Vermont....
+
+--Comme si je ne te reconnaissais pas!
+
+--Mais quand je vous assure!...
+
+Nouveau haussement d'épaules.
+
+--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire.
+Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit
+signe noir....
+
+J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt
+de toute marque particulière.
+
+Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon
+bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec
+l'accent d'un revenant profondément humilié:
+
+--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer...
+jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien....
+Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que
+vous avez dû penser de moi?
+
+Et il continua, de plus en plus vexé:
+
+--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais
+dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et
+que je lui explique la chose?...
+
+--Non pas! non pas!
+
+Présenter Perkins à Blanche! Un comble!
+
+--Mais c'est que je tiens à réparer....
+
+Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.
+
+Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche.
+
+Bah!...
+
+
+
+LE DOMPTEUR
+
+Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et
+dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière
+ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines
+frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et
+qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la
+coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux,
+attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson.
+
+Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent,
+s'élèvent sous l'action des crémaillères--et, dans l'éblouissement des
+lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes
+d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six:
+trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la
+ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont
+subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des
+cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière
+semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe,
+énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu
+le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des
+chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs
+perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois
+et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette
+civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe
+à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant
+dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de
+blocs géants.
+
+On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des
+pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il
+ose seul rugir, en rôdant.
+
+Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un
+César doit regarder les bâtards de ses frères.
+
+Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est
+Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a
+vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la
+force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole.
+
+Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public,
+les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse
+moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en
+capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses
+fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers
+parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que
+sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voilà bien de quoi pimenter
+des voluptés de grande dame....
+
+Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et
+jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin
+pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de
+résine, et qui tiennent au plancher de la cage.
+
+Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue
+le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions
+de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au
+sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le
+silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux
+bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!... Saute, Néron!...
+Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette
+cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est
+vraiment superbe, maintenant.
+
+Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle,
+soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant
+qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée
+de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.
+
+Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente
+ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle
+et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle
+seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur
+cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les
+mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle
+assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne,
+intéressante toujours mais sans surprises.
+
+Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion
+noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte énorme, armée
+de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé.
+Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se
+sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter
+au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une
+sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à
+en finir.
+
+Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de
+tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque
+nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête.... C'est fait! Le
+rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à
+reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte
+s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!
+
+La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si
+un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a
+salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de
+juive qui le regarde avec des yeux Luisants.
+
+Quelle scène!
+
+La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a
+arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient
+la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant
+vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi?
+Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En
+voilà des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fâche. Elle a
+vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout!
+
+Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle
+a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans
+avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au
+visage, brutalement!
+
+Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se
+transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure:
+c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule,
+effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau,
+enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas.
+Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est
+Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions
+l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.
+
+--Ah! le lâche! s'écrie la Russe.
+
+Et elle a raison.
+
+
+
+LE TÉLÉPHONE
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Et je lui fais ma cour.
+
+J'ai découvert enfin l'amante que nul soupçon n'effleure, la femme
+docile, souple à ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je
+le désire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune,
+ou rousse, ou toute parfumée de poudre; sans qu'il me soit besoin de
+prononcer une parole, elle s'habille à ma guise, tantôt en mignonne
+Parisienne dont le satin collant révèle la pureté noble des formes,
+tantôt en princesse, tantôt en belle comédienne. Elle consent à prendre,
+au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperçue seulement
+de loin, et que je désire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon
+rêve s'envole là-bas, là-bas, aux pays bleus des forêts vierges égayées
+parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilité des jeunes
+singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres
+bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se
+transforme au gré de mon envie, devient l'énervante créole d'Haïti, la
+Chinoise, couleur de cuivre, grisée de langueurs et d'opium, la chaste
+et impudique aimée, la Mauresque voilée dont on aperçoit seulement,
+entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs.
+
+Bref, elle est ma maîtresse--ou mon esclave.
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Et soumise! Au premier appui, elle se hâte. Si la causerie ne m'amuse
+pas, si je broie du noir ou si j'ai mal à la tête, je l'abandonne, je la
+quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fâche pas, n'a pas
+une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple
+signal de sonnettes perlées, conformément au règlement. Quelquefois,
+elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu désintéressement. Un
+ami me demande, et elle s'offre comme intermédiaire.
+
+Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journée, elle
+se repose. Son service au bureau central des téléphones est ainsi réglé.
+M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de célibataire où je
+remonte seulement à regret--la nature a horreur du vide--je cours à la
+plaque et les vibrations commencent. Grâce à elle, chaque soir une voix
+de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma
+journée par un peu de charme et de grâce. Son «bonsoir, mon ami!» m'a
+fait souvent oublier les misères, les écoeurements de l'existence
+quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un
+rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lèvres fines.
+Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le
+cerveau abruti par le travail ou le coeur noyé de spleen.
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+--C'est toi?
+
+--Oui! Bonjour! bonjour!
+
+Je me rappelle délicieusement le jour des aveux.
+
+Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achevé, elle avait
+oublié de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec
+ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de
+la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent
+l'attendrissement; au lieu de lui répéter les bêtises de chaque jour,
+je devins grave, sérieusement grave, avec une conviction que je ne sus
+m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de
+Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille.
+
+Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon
+isolement, du néant stupide de ma vie de garçon. Elle se révéla bonne
+comme du bon pain, me donna des conseils de soeur aînée, poussa la
+complaisance jusqu'à me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses
+confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa,
+plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades
+du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai
+carrément de combiner nos deux solitudes en un tête-à-tête. Quel impair!
+
+--Pour qui me prenez-vous, monsieur?
+
+--Pour moi!
+
+Elle interrompit le courant, net, et quand, résolu à lui faire accepter
+mes excuses, je lui criai: «Allo! Allo!»--elle s'était fait remplacer
+par un vieux monsieur qui me répondit:--«Allo! Allo!»--d'une voix brisée
+par quarante années d'absinthe suisse.
+
+Dans la journée, je pus lui demander pardon. Elle eut pitié. Je jurai de
+ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse
+m'étourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la durée d'un éclair. La
+plaque vibrante, étonnée, répéta le bruit d'un baiser qui courut
+en frémissant sur les fils et alla s'échouer aux oreilles de ma
+conquête;--et à ce baiser, sonore, emporté, vainqueur, un autre baiser
+répondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication
+fut interrompue,--hélas!
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque
+la remplaçait, à qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma
+maîtresse avait-elle été flanquée à la porte? L'avait-on exilée du
+bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre
+question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore
+encore--son nom.
+
+Une nuit, la sonnerie me réveilla. Évohé! c'était son timbre!
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite
+qui l'avait clouée au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat!
+Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa
+convalescence me fournit mille prétextes à communications. Vingt fois
+par jour, je m'informai de son état. Ça allait mieux? Bon. A tout à
+l'heure!
+
+Et cette idylle électrique dure depuis deux ans bientôt. Contrairement
+à l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le
+fil!...
+
+Nous nous aimons comme ça, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour
+durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; ça
+ne nous séparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux résolus à
+l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je
+l'ignorerai.
+
+Et moi, je puis devenir chauve, obèse, manchot, voûté,
+goutteux--impunément,--sans cesser d'être aimé.
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+
+
+LA LANGOUSTE
+
+Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de
+coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait
+ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de
+tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums
+d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences
+de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait
+sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin
+croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et
+deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et
+pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des
+clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet
+de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles
+d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de
+pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient
+toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine
+idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert,
+même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus
+invraisemblables que les siens.
+
+Elle avait nom Cécile.
+
+Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée
+surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des
+bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le
+jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui
+décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût
+attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles:
+
+--Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet
+amour aveugle te perdra!
+
+Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la
+préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez
+au fond d'un bol--certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette
+à potage;--vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile
+assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement,
+goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite
+cuiller--les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir
+d'une fourchette--et vous battez énergiquement, sans trêve, sans
+faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue
+d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la
+main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse
+et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison
+miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant.
+Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune
+d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc.
+
+L'auteur de la _Cuisinière bourgeoise_ a oublié de mentionner les
+conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une
+atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de
+se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le
+voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le
+cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du
+député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire.
+
+En outre, il est bon d'être deux,--pas trois, deux. Quand on est trois,
+il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille.
+L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes
+d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a
+versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment
+psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se
+brouille ainsi avec son plus vieux camarade.
+
+Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son
+monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton
+ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de
+Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une
+entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.
+
+Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut:
+
+ Un jaune d'oeuf,
+ Un bol,
+ Une petite cuiller,
+ De l'huile,
+ Un collaborateur sympathique,
+ Et du sang-froid.
+
+Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile,
+il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique
+dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de
+monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la
+subsistance d'une garnison.
+
+Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux
+couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête,
+Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant
+de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se
+transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un
+ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa
+modiste ou par son petit chien.
+
+Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite
+avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu
+et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange
+écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué.
+
+Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?... Et sans lui
+permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un
+gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien
+frais--et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite
+cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit
+manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la
+contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était
+temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la
+mahonnaise en potage.
+
+Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à
+double tubulure, et versa.
+
+Mais, à quoi tiennent les destinées!
+
+En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces
+lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à
+l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les
+dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à
+la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers.
+
+Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de
+compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui
+fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle
+demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme.
+
+La petite cuiller tournait toujours.
+
+Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa
+les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache
+traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le
+mélange.
+
+Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire,
+fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes
+rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante.
+
+La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une
+place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis,
+furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux,
+comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de
+vermeil, la grosse langouste qui les écoutait--en rougissant.
+
+
+
+FIANÇAILLES
+
+Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a
+vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est
+amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement
+coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de
+tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au
+milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus
+rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec
+sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est
+pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a
+prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les
+petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la
+femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse
+une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car
+c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles
+sont vides.
+
+Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les
+êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine;
+leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à
+travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres
+doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un
+inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui
+doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire
+un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur
+des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres,
+où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un
+masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée;
+son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de
+ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés
+d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une
+tragédie.
+
+Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux
+amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la
+mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se
+fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne
+pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des
+impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise.
+
+Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: «Je suis navrée...»
+
+Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses
+lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la
+guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et
+n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu
+endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas
+beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour
+cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat
+ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des
+rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies
+avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui
+complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il
+partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit
+court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de
+la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des
+martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit
+encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se
+consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une
+strophe.
+
+Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde!
+Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes,
+roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme
+des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu
+triste, ne retrouvant personne au logis.
+
+Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le
+souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même
+plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une
+espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui
+s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence;
+elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement,
+mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il
+a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces
+créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si
+profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les
+vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple.
+La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses.
+
+Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection
+banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés
+choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son
+coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est
+bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de
+main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et
+l'on demande de petites revanches à l'ironie.
+
+Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira
+pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des
+autres,--en attendant.
+
+Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--«A quoi bon?»
+
+Et, la trentième année venue, ces deux êtres pareillement frappés pour
+des causes différentes se sont rencontrés au hasard de la grande route,
+à l'heure où ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un
+vainqueur inévitable dont on espère des conditions meilleures...
+
+Est-ce qu'après les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de
+convenances, le mariage de résignation, d'assurance mutuelle contre
+les abandons futurs, ne serait pas destiné à réparer--autant qu'il se
+peut--l'abîme creusé par les désillusions d'antan?
+
+Est-ce qu'Irène et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires,
+l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux armés, contre l'ennui et le
+fardeau de la vie à deux, que les petites pensionnaires et les jeunes
+sous-préfets mariés dans la bousculade des unions bâclées?
+
+Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne
+existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les
+fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait
+pour se consoler réciproquement,--ou même pour pleurer ensemble.
+
+Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul!
+
+
+
+BILLETS FANÉS
+
+C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits
+restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans
+des témoignages,--et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux
+coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire
+était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs
+témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le
+vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à
+vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve
+la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une
+sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau.
+L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête.
+Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte,
+et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,--comme une
+bête.
+
+Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent
+où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès
+de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons
+enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage--la friperie de la
+bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries
+douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret
+dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une
+cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue
+des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret...
+
+«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se
+fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je
+suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas
+bien.
+
+«A bientôt, monsieur!
+
+«PAULETTE.»
+
+Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi
+vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»--avec
+conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées
+ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la
+négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de
+Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes
+premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté
+d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de
+bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait
+au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je
+serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre,
+elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des
+Victoires... C'était gentil.
+
+Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes
+messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans.
+
+Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans!
+
+«Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché a diz eures.
+
+«LISON.»
+
+Une drôle de petite fille, tout de même! Point méchante, point savante,
+nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche
+pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que
+j'avais tirés de la rivière. Cela, par bonté d'âme. C'était une petite
+modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle
+émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons
+blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immédiatement offert
+mon coeur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait
+répondu «oui», pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité
+avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour
+éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que
+moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene
+faciendo_.
+
+Une drôle de petite fille, tout de même!
+
+«N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu
+l'apporteras dans du coton.
+
+«Mille grimaces.
+
+«SUZANNE.»
+
+Et dire qu'elle joue encore les ingénues!... Elle tiendra l'emploi sa
+vie durant, et, vers la soixantième année, servira encore ses grimaces
+par milliers, aux habitués aristocratiques du mardi. Où l'ingénuité
+va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur
+chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres
+nominatifs l'irréparable outrage des années. A ce vieillard illusionné,
+elle annexait un poète, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la
+banlieue. J'avais été adopté comme fleuriste, pour le troisième acte, la
+scène du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et
+au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de
+coton...
+
+«Mon cher Léopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisième
+acte. Tu l'apporteras dans du coton.
+
+«Mille grimaces.
+
+«SUZANNE.»
+
+Sa dernière lettre. Je l'ai conservée, bien que ne m'appelant pas
+Léopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc?
+J'ai su plus tard que nous étions une dizaine à fournir chaque soir la
+parure du troisième acte. Une femme de chambre revendait le soir même
+les bouquets inutiles.
+
+Et dire qu'elle joue encore les ingénues!
+
+«... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un
+petit panier de pêches et trop de confitures.
+
+«SÉRAPHINE.»
+
+Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charmé par
+ses capacités stomacales. Un gouffre! Nous nous étions rencontrés
+au buffet d'Avignon et, à la voir engloutir, avec une rapidité
+vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'étais senti
+pénétré d'admiration. En arrivant à Paris, je courus lui ouvrir un
+compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le
+roastbeef,--à l'anglaise. Point de goûts communs. En littérature, elle
+comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait
+le mépris de Sparte et la vénération superstitieuse de Lucullus. Cela
+n'allait pas sans quelque poésie gastronomique. Dans ses songeries
+apéritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers
+les repas fabuleux de l'édile Marcius, avec, sur les tables de porphyre,
+des sangliers gaulois à la sauce troyenne pleins de langues de
+rossignols. Elle eût voulu goûter aux vins parfumés de Massique et de
+Cos, mordre aux treilles dorées du mont Esquilin, savourer les murènes
+que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes séparés pour
+incompatibilité de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le
+souffrir...
+
+Probablement, elle est morte d'indigestion.
+
+«Ne venez pas ce soir. Je dîne chez ma tante.
+
+«JEANNE.»
+
+Elle dînait bien souvent chez sa tante...
+
+Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit
+de lui faire négliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en
+parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austérité, ni plus ni
+moins. Des regards à la Raphaël, mais des tendresses à la Fragonard.
+Violence et résignation mêlées. Une assiduité exemplaire à la petite
+messe comme à la grande. Des fugues vers le confessionnal d'où elle
+revenait l'âme soulagée et l'esprit inquiet. Elle était de ces femmes
+qui, à l'église, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et
+méditer parce qu'elles se taisent.
+
+La femme ne rentre en elle-même qu'au bras de quelqu'un: de là l'utilité
+des confesseurs. J'aurais vainement essayé de retenir Jeanne quand son
+directeur l'attendait; mais ce vénérable ecclésiastique ne l'aurait pas
+retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle était vraiment
+pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'était Dieu.
+
+Amours, délices et orgues!
+
+C'est égal; elle dînait bien souvent chez sa tante!...
+
+
+... Tout est brûlé. Le coffret vide brûle à son tour, car je veux qu'il
+meure avec les vaines reliques qu'il a portées. Dans le foyer montent
+des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brûlent avec un
+petit pétillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le
+minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un
+porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'âtre devient
+plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se
+résument en une petite clarté bleue. Puis, rien qu'une cendre grise,
+d'aspect mélancolique et que je remue à petits coups de pincettes,
+froidement, sans une larme.
+
+C'est tout mon passé, cette poussière. Cela a été la fièvre,
+l'énervement, l'ivresse, la gaieté maladive et fatale des énergies
+mal dépensées. Je suis certain de ne rien perdre en anéantissant ces
+souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette
+exécution.
+
+Que regretterais-je? Ces amours-là ressemblaient à de l'amour, à peu
+près comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul.
+Le néant des frivolités me navre et j'aspire, l'âme désormais neuve,
+à la grande passion pure et sainte, fière et noble, orgueilleuse et
+sacrée, qui assure l'infini dans l'éternel!
+
+
+FIN
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ Les fantômes.
+ La Source Prégamain.
+ La Petite.
+ Fantômes amoureux:
+ Une Minute.
+ Le Clown.
+ Sous la Commune.
+ Le Rôle.
+ Le Musée des Souverains.
+ Le Portrait de Bébé.
+ Vision.
+ Le Dompteur.
+ Le Téléphone.
+ La Langouste.
+ Fiançailles.
+ Billets fanés.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les fantômes, by Charles-M. Flor O'Squarr
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14113 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #14113 (https://www.gutenberg.org/ebooks/14113)
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+The Project Gutenberg EBook of Les fantômes, by Charles-M. Flor O'Squarr
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les fantômes
+
+Author: Charles-M. Flor O'Squarr
+
+Release Date: November 22, 2004 [EBook #14113]
+[Date last updated: May 22, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FANTÔMES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ LES
+ FANTÔMES,
+ ÉTUDE CRUELLE
+
+ PAR
+
+ CH.-M. FLOR O'SQUARR
+
+
+
+PARIS
+JULES LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2
+
+1885
+
+
+
+ _A M. le marquis de Cherville
+ Hommage
+ de
+ respectueuse sympathie._
+
+
+
+LES FANTÔMES
+ÉTUDE CRUELLE
+
+
+
+I
+
+Depuis trois ans, j'avais pour maîtresse la femme de mon meilleur ami.
+Oui, le meilleur. Vainement je chercherais dans mon passé le souvenir
+d'un être qui me fut plus attentivement fidèle, plus spontanément
+dévoué. A plusieurs reprises, dans les crises graves de ma vie, j'avais
+fait appel à son affection, et il m'avait généreusement offert son
+aide, son temps et sa bourse. J'avais toujours usé de son bon vouloir,
+simplement, et je m'en félicitais. Il avait remplacé les affections
+perdues de ma jeunesse, veillé ma mère mourante. S'il me survenait une
+épreuve, une contrariété, il pleurait avec moi, même plus que moi, car
+la nature m'a gardé contre l'effet des attendrissements faciles. C'est
+librement, volontairement, que je lui rends cet hommage. Qui donc
+pourrait m'y contraindre? J'entends prouver, en m'inclinant devant
+cette mémoire vénérée, que je ne suis aveuglé par aucun égoïsme, que je
+possède à un degré élevé la notion du juste et de l'injuste, du bon
+et du mauvais. D'autres, à ma place, s'ingénieraient à circonvenir
+l'opinion par une conduite différente, tiendraient un langage plus
+dissimulé; j'ai le mépris de ces hypocrisies parce que je dédaigne tout
+ce qui est petit. Je dis ce que je pense, je rapporte exactement ce qui
+fut, sans m'attarder aux objections que croiraient pouvoir m'adresser
+certains esprits faussés par des doctrines conventionnelles.
+
+Je repousse également toute appréciation qui tendrait à me représenter
+comme capable d'un calcul ou susceptible d'une timidité. Si je porte aux
+nues mon regretté, mon cher ami Félicien, ce n'est point que mon âme ait
+été sollicitée par le repentir ou meurtrie par le remords. Je ne cède
+pas à la velléité tardive--fatalement stérile d'ailleurs--de donner
+le change sur l'étendue de ma faute au moyen de démonstrations
+sentimentales. Il est de toute évidence qu'en consentant à prendre
+Henriette pour maîtresse j'ai commis le plus grand des crimes, la plus
+lâche des trahisons.
+
+Je ne songe pas davantage à faire intervenir des circonstances
+atténuantes tirées des charmes physiques et des séductions morales de ma
+complice. Henriette était une femme très ordinaire, mauvaise plutôt que
+bonne, vaniteuse, bien élevée et boulotte.
+
+J'hésite à tracer d'elle un portrait sévère, car la plupart du temps
+les jugements des hommes sur les femmes ne sont que des propos de
+domestiques sans places; mais je me suis imposé une tâche pour ma
+satisfaction personnelle et pour renseignement de mes semblables. Je n'y
+puis manquer et il me faut--malgré mes répugnances--dire la vérité sur
+la femme de Félicien. Elle était--je le répète--une créature forte,
+ordinaire, point jolie, médiocrement instruite, bourrée de préjugés
+vieillots, d'erreurs bourgeoises, ayant glané dans des lectures mal
+choisies et mal comprises les formules d'un sentimentalisme démodé. Dès
+sa jeunesse elle aspira sans doute à un idéal de roman, idéal confus,
+mais invariablement placé en dehors du cercle précisément délimité des
+devoirs dont on lui avait enseigné la religion. Pour peu qu'elle perdît
+pied dans ses banales songeries, elle croyait de bonne foi prendre
+son vol pour quelque terre promise, pour quelque planète d'une beauté
+nouvelle. Pauvre femme! Que de fois ne lui ai-je pas entendu exprimer
+cette croyance--particulière aux jeunes couturières égarées par
+le romantisme--qu'elle était d'une nature supérieure, d'une race
+privilégiée, d'une essence rare, et qu'elle mourrait incomprise!
+
+Ah! ses rêves de jeune fille! M'en a-t-elle assez fatigué les oreilles?
+Elle n'était pas née pour associer sa vie à celle d'un être grave,
+pensif, toujours courbé sur d'attachants problèmes, à celle d'un homme
+sans idéal et sans passion et qui prenait pour guide dans l'existence on
+ne savait quelle lumière douteuse qu'il avouait lui-même avoir seulement
+entrevue. Elle souffrait d'être ainsi abandonnée, délaissée pour des
+chimères, elle, créée pour l'amour, pour la passion! Et patati! Et
+patata!
+
+Jamais je n'accordai la moindre attention à ces radotages. Les femmes
+qui prennent la passion pour guide ressemblent à des navigateurs qui
+compteraient sur la lueur des éclairs pour trouver leur route au lieu de
+la demander aux étoiles; celles-là se trompent assurément, mais encore
+leur faut-il quelque énergie dans l'âme et une dose appréciable
+d'héroïsme dans l'esprit. Toute passion suppose de la grandeur, même
+chez les individualités les plus humbles. Or, Henriette manquait de
+vocation vraie pour les premiers rôles comme elle eût manqué de courage
+pour l'action. Son sentimentalisme offrait des réminiscences de
+romans-feuilletons et des rollets de romance. Son coeur n'avait rien
+éprouvé, son esprit eût été--je crois bien--incapable de rien concevoir
+en dehors des inventions fabuleuses, des monstruosités poétiques, des
+hérésies et des fictions dont sa mémoire s'était farcie dès l'enfance.
+On retrouvait l'empreinte de ce désordre intellectuel çà et là dans les
+platitudes de sa conversation tantôt bêtement mélancolique comme un
+rayon de lune sur l'eau dormante d'un canal, parfois corsée de ce
+jargon mondain--espèce de prud'homie retournée--dont les expressions
+s'appliquent à tous les sujets d'une causerie et qui sert de supériorité
+aux êtres inférieurs.
+
+Henriette n'était pas jolie et elle en souffrait. Une femme peut
+avoir--et par exception--assez d'esprit pour faire oublier qu'elle
+est laide; elle n'en aura jamais assez pour l'oublier elle-même. Le
+sentiment qu'avait Henriette de son infériorité par rapport à nombre
+d'autres femmes plus jolies, plus jeunes ou plus gracieuses, était
+profond au point d'altérer toutes ses impressions. Elle n'avait jamais
+cru, par exemple, que son mari pût l'aimer, l'avoir épousée par une
+volonté sincère d'attachement, par un désir exclusif de possession,
+et qu'il n'eût pas agi dès avant leur union selon l'arrière-pensée,
+outrageusement blessante pour elle, de compléter son intérieur par la
+présence d'une femme tranquille, vulgaire, insignifiante, à qui personne
+ne daignerait faire la cour, et dont aucune démarche, même hasardeuse,
+ne saurait compromettre l'honneur conjugal.
+
+Ce soupçon était absurde, mais il n'entrait pas dans mon rôle de
+détromper Henriette en lui répétant les confidences dont Félicien avait
+honoré mon amitié au moment de son mariage. Alors je l'avais vu, ce cher
+Félicien, heureux, confiant et, par avance, comme le loup de la fable,
+se forgeant une félicité qui le faisait pleurer de tendresse. Il aimait
+loyalement Henriette, mais j'appréhende qu'après quelques mois de vie
+commune il eût sujet de se lamenter en découvrant le néant, la navrante
+stupidité de la créature à laquelle il avait voué son existence, sa
+fortune, ses ambitions les plus nobles. Il dut s'étonner jusqu'à
+l'effarement--lui, l'analyste prestigieux qui avait consigné ses
+merveilleuses études de l'esprit humain dans des livres où la
+postérité cherchera le résumé de toutes sciences physiologiques et
+psychologiques--il dut s'étonner jusqu'à l'épouvante d'avoir commis
+une erreur aussi redoutable, d'avoir associé à sa pensée cette petite
+pensionnaire au cerveau étroit, à l'âme mesquine, aux ambitions bornées,
+aux désirs lents et niais.
+
+Comment, lui, l'impeccable clairvoyant, il s'était trompé à ce point!
+Digne et fier, selon sa coutume, il ne souffla mot de cette terrible
+mésaventure, même à moi, son meilleur ami. Si j'en eus l'intuition,
+c'est que je le vis, pendant plusieurs semaines, sombre, découragé,
+paresseux, las de tout travail et comme sous l'accablement d'un deuil.
+Puis, une transfiguration s'opéra; Félicien retourna vers son labeur
+avec une âpreté nouvelle. Je crus comprendre que, dédaigneux d'un rêve
+menteur, scandalisé d'avoir eu un égarement passager, délaissé pour des
+jouissances subalternes la source de ses voluptés premières, trompé et
+à jamais guéri par la décevante épreuve où son coeur était tombé,
+il repartait, libre cette fois définitivement, vers les régions
+supérieures, pures, constellées, où, loin des misères et des hypocrisies
+qui suffisent à la foule, son grand esprit allait planer de nouveau,
+secouant ses ailes souillées de poussière, face au soleil, comme en un
+vol d'aigle.
+
+Henriette ne soupçonna point ce drame; elle constata seulement chez son
+mari un subit éloignement d'elle, une sorte d'indifférence impassible
+que ses coquetteries ne parvinrent point à troubler. Je suppose que dès
+lors--vaniteuse comme je la connais--elle sentit sourdre en elle avec un
+ressentiment rageur, la préoccupation d'une vengeance.
+
+Oui, ce fut bien et uniquement par vengeance qu'elle devint ma
+maîtresse. L'attitude glacée de Félicien imposait à la vanité
+d'Henriette le besoin d'une revanche. Elle eut hâte d'écouter une voix
+flatteuse--sincère ou non, mais bruyante--disposée à lui répéter tout le
+bien qu'elle pensait d'elle-même. Les hommages de son orgueil--qu'elle
+dut confondre pour les nécessités du moment avec sa conscience--lui
+devenaient insuffisants. M'ayant observé, elle me fit l'honneur de
+penser que je n'hésiterais pas à accepter ma part de son infamie en
+échange de l'abandon qu'elle m'octroierait de sa personne. Quand elle
+m'eut fait entendre ce hideux projet, je crus habile de ne point la
+décourager tout d'abord, et je me contentai de sourire, me réservant
+les délais nécessaires à l'examen des risques à courir. Peu après
+je consentis. Notre chute fut vulgaire et brutale. Au lendemain, le
+sentiment qui domina mes esprits fut celui de la surprise. Surprise
+double: je m'étonnais d'être devenu l'amant d'Henriette, et je
+m'étonnais de ne l'avoir pas été beaucoup plus tôt.
+
+Certes, la pauvre Henriette aurait pu être mieux favorisée par la
+fortune. Avec un peu de patience, avec le moindre discernement, il ne
+lui eût pas été difficile de rencontrer un homme jeune, beau, riche,
+élégant, capable de la noblement aimer et de la rendre heureuse.
+
+Car enfin, si je n'ai pour excuse d'avoir cédé au charme d'une
+femme irrésistiblement belle, Henriette ne pourrait expliquer son
+entraînement, sa chute, par la toute-puissance de mon prestige.
+
+Je suis de taille moyenne, plutôt petit que grand. J'ai la tête forte,
+rougeaude, les lèvres épaisses, des oreilles larges comme des côtelettes
+de veau, des yeux rouges et humides comme des cerises à l'eau-de-vie, la
+barbe dure, mal plantée, et le cheveu rare. Avec ça, plus très jeune et
+un mauvais estomac. L'habitude que j'adoptai, dès ma première jeunesse,
+de fumer la pipe--de petites pipes en terre, noires et très courtes: ce
+sont les meilleures--donne à tous mes vêtements une insupportable odeur
+de renfermé. Au moral, je me sais autoritaire, cassant, entêté, rebelle
+à la moindre contradiction, peu disposé à subir les caprices d'une
+femme--ces caprices fussent-ils charmants, la femme fût-elle adorable.
+
+Et pourtant notre commerce adultère s'est prolongé pendant trois années;
+il durerait même encore si les circonstances le permettaient et si je
+pouvais, sans faire gémir les convenances, me rapprocher aujourd'hui
+d'Henriette.
+
+Maintenant, nous sommes-nous aimés?
+
+Exista-t-il jamais entre nous--même un jour, une heure, seulement une
+minute--de l'amour? Ce n'est pas le point qui m'occupe, mais je veux
+bien m'y attarder.
+
+J'en conviens, ceci me trouble. Pour ma part, je crois bien n'avoir
+jamais aimé Henriette et, au lendemain de notre rupture--rupture tout
+accidentelle puisqu'elle ne fut amenée ni par elle ni par moi--je suis
+certain de n'avoir pas éprouvé le regret de cette maîtresse perdue. Si,
+pendant trois années, je n'ai cessé d'entretenir avec elle des relations
+régulières, je mets ma constance au compte des facilités grandes de
+cette liaison. Je ne l'ai pas trompée; ç'a été probablement par paresse,
+par indifférence, ou encore par économie. L'amour à Paris est devenu une
+entreprise colossale qui a ses docks et ses comptoirs et où, après avoir
+aimé ferme, à prime, on est arrivé à aimer fin courant et même à aimer
+«dont deux sous». Henriette ne me coûtait rien ou presque rien: des
+voitures, des bouquets de temps à autre. Tout réfléchi, point d'amour
+chez moi; je crois pouvoir l'affirmer.
+
+Quant à Henriette... Non, je ne serai point fat. Elle était vicieuse,
+perverse; elle se croyait abandonnée. Elle m'a pris parce que j'étais
+là, sans préférence, hâtivement, par une rage goulue de mal faire.
+
+O mystère! Nous aurions donc subi l'attraction de nos seuls vices? Nous
+nous serions unis dans une mutuelle curiosité du crime, dans un goût
+commun de trahisons, de bassesses, de vilenies? Nous n'aurions eu pour
+but et pour mobile que la satisfaction de nos pires instincts?
+
+Question.
+
+Comment se fait-il alors--je le demande aux moralistes--que notre union
+criminelle, haïssable, déshonorante pour la maîtresse et pour l'amant,
+nous ait donné de telles voluptés, de si profonds enivrements que nous
+n'en aurions pas obtenu de plus troublants si elle eût été légitime?
+Si nous ne nous sommes pas aimés, si nous avons été deux lâches et
+bestiales créatures ruées à l'appât d'on ne sait quelles innommables et
+ridicules convulsions spasmodiques, pourquoi la combinaison de nos deux
+perversités nous a-t-elle jetés dans une inoubliable exaltation de
+l'esprit et des sens--exaltation que nous avons goûtée si infinie, si
+délicieuse qu'il est impossible de rêver quels bonheurs plus réellement
+divins pourraient être réservés à l'auguste communion de deux chastetés
+frissonnantes?
+
+Ah! je me félicite d'avoir jeté ce défi à toutes les morales religieuses
+comme à toutes les morales naturelles, aux dogmes, aux philosophies, aux
+théories, aux systèmes! Ces faits énoncés me permettent d'affirmer en
+toute sécurité que l'on est bien libre si l'on veut, si l'on y trouve
+du plaisir, de raisonner sur l'idéal, mais qu'on ne saurait tabler avec
+certitude que sur la matière.
+
+J'y reviendrai--peut-être, car le problème est immense; il intéresse
+jusqu'à la somme de considération due à Dieu[1]. Pour l'heure, je ne
+veux pas m'y aventurer davantage; ce serait manquer de logique, puisque
+je n'y trouve aucune réponse à la question posée:
+
+«Henriette et moi, nous sommes-nous aimés d'amour?»
+
+Encore un coup, j'en suis à douter.
+
+[Note 1: Je m'expliquerai ultérieurement sur l'importance de ce mot.]
+
+Le certain, c'est que, depuis notre séparation, elle n'a pas pris un
+autre amant.
+
+Pauvre femme! Ainsi elle aura manqué d'énergie, même dans la curiosité.
+C'est la règle qu'une femme prenne un premier amant pour voir et les
+autres pour regarder. Henriette a cru devoir s'en tenir à son unique
+excursion. Pourtant je n'avais point que je sache, élargi sensiblement
+les horizons gris où se mouvait lentement sa banale nature...
+
+
+II
+
+On pourrait supposer que j'avais cédé à la gloriole de tromper un homme
+supérieur.
+
+Pour qui me prendrait-on?
+
+Une considération de cette sorte pouvait, à la vérité, tenter un esprit
+vulgaire; je ne m'en suis point préoccupé. Félicien eût été le premier
+venu que je l'aurais trahi tout de même.
+
+S'imaginer que la plupart des maris trompés sont des imbéciles, des
+idiots, des crétins, est le comble de l'erreur. On abuse beaucoup de ces
+mots: «imbéciles, idiots, crétins.» C'est un tort, les hommes plus bêtes
+que les autres sont excessivement rares. Puis il ne faut pas perdre de
+vue que la finesse des maris se heurte constamment à la finesse des
+femmes, bien autrement redoutable. Enfin les époux ne sont pas, ne
+seront jamais d'accord sur la nature même des faits qui engagent la
+responsabilité de celles-ci, tandis qu'ils justifient la sévérité, tout
+au moins l'inquiétude, de ceux-là.
+
+Je m'explique.
+
+Depuis plusieurs milliers d'années, l'homme, toujours en éveil, toujours
+en action, a créé, inventé, construit, imaginé, bâti, combiné, élevé,
+perfectionné une foule de choses parmi lesquelles plusieurs méritent la
+louange. La femme, indolente, extatique, trop frêle pour construire,
+trop nerveuse pour inventer, s'est donné comme tâche de perfectionner sa
+vertu. Cette oeuvre de perfectionnement n'est probablement pas encore
+achevée à l'heure actuelle. Supposons que, dans l'origine, cette vertu
+des femmes ait pu être représentée par un cercle assez vaste, capable de
+contenir un nombre honnête de devoirs. Les femmes ont d'abord fait
+la moue, mais, comme les législations anciennes leur opposaient une
+sévérité effective qu'elles n'ont point à redouter des codes modernes,
+elles ont patienté, rongé leur frein, attendu l'avènement d'un ordre de
+choses plus libéral, plus favorable à l'esprit de réforme. Cette heure,
+espérée de plusieurs générations, étant venue à sonner, elles n'ont pas
+perdu de temps. C'était si je ne me trompe--et autant que l'on peut
+assigner une date à ce grand événement historique,--dans la première
+partie du dix-huitième siècle. Les femmes ont alors examiné le cercle en
+question, l'ont jugé trop grand et, d'un commun accord, sans qu'une voix
+s'élevât parmi elles pour proposer un amendement--Jeanne d'Arc
+avait emporté son secret dans la tombe--elles en ont décrété le
+rétrécissement.
+
+Le grand cercle devint en conséquence un cercle de dimension médiocre et
+qui, naturellement, ne contenait plus autant de devoirs que son aîné.
+C'était déjà fort audacieux pour l'époque. Les hommes, nos ancêtres,
+volontiers se seraient montrés réactionnaires en ce point, mais les
+femmes leur affirmèrent si tendrement que cette diminution ne serait
+suivie d'aucune autre, qu'elles s'en tiendraient là, que si elles
+négligeaient les devoirs placés maintenant en dehors du cercle elles
+ne failliraient à aucun de ceux y contenus, elles furent enfin si
+persuasives que la mesure passa.
+
+On sait à quelles funestes conséquences peut mener le régime des
+concessions. Celle-ci coûta gros au sexe fort. Les femmes, mises en
+goût, laissèrent s'écouler quelques lustres et revinrent à l'assaut.
+Une deuxième fois, le cercle fut rétréci, puis une troisième, puis une
+quatrième, le nombre des devoirs imposés au sexe faible diminuant avec
+la circonférence. De telle sorte qu'aujourd'hui ce fameux cercle,
+constamment amoindri, n'est plus qu'un point et ne peut plus comporter
+qu'un devoir, un seul et unique devoir. Par exemple, arrivées à ce
+point, les femmes ont déclaré que là était leur vertu, et que rien
+désormais ne pourrait les amener à en démordre.
+
+Depuis fort longtemps les hommes s'efforcent de réagir, de ramener le
+cercle à son volume primitif; mais ils ne sont pas les plus forts.
+D'ailleurs, remonte-t-on le courant du progrès?
+
+Il résulte des perfectionnements apportés par l'espèce féminine dans
+les dimensions de sa vertu que de nos jours une femme se croit coupable
+seulement quand elle a manqué à l'unique devoir subsistant. Pour elle,
+l'adultère n'a point de commencements.
+
+Les préliminaires d'une liaison criminelle--regards échangés, étreintes
+furtives, billets doux, rendez-vous mystérieux--tous les incidents
+précurseurs qu'un mari surprendra facilement puisqu'ils se produisent
+généralement sous ses yeux, échappent à sa juridiction. Il serait
+mal inspiré d'en prendre de l'inquiétude, d'y chercher un motif à
+récriminations et à reproches. La femme lui répondra toujours, de
+la meilleure foi du monde, qu'il n'y a rien en tout cela que de
+parfaitement innocent, et qu'elle n'a pas manqué à «ses» devoirs. Par
+habitude, par tradition, elle aura conservé ce pluriel. Or, le jour, le
+jour fatal où elle aura manqué à tous «ses» devoirs, rien ne viendra
+modifier son attitude, et la finesse du mari se sera endormie déjà
+devant la monotonie des susdits incidents précurseurs «où, je te jure,
+mon bon ami, qu'il n'y a rien que de très innocent».
+
+Henriette, après notre faute, n'eut aucun besoin de recourir à la ruse.
+Jamais Félicien ne l'interrogea, ne soupçonna ses sorties, ne s'inquiéta
+de ses fréquentes absences. Ma maîtresse probablement en enragea
+davantage. Notre liaison glissa peu à peu dans nos habitudes et prit
+les fadeurs monocordes, les régularités écoeurantes du mariage. Cette
+considération est peut-être suffisante pour expliquer sa durée.
+
+Nous pouvions nous voir chaque jour à des heures parfaitement choisies
+pour ne nous gêner ni l'un ni l'autre. Félicien habitait un superbe
+appartement voisin de l'église de la Madeleine; je m'étais fait
+construire un petit hôtel à l'extrémité de l'avenue de Villiers, où de
+superbes habitations commençaient à remplacer les solitudes de la plaine
+Monceau. Chaque jour après déjeuner Henriette montait bourgeoisement
+dans la voiture du tramway arrêtée au bas du boulevard Malesherbes, et
+venait passer près de moi plusieurs heures. Elle occupait ma vie oisive,
+peuplait ma maison, s'intéressait à l'ameublement et aux tapisseries. Le
+soir, trois fois par semaine, je prenais une tasse de thé chez Félicien.
+D'autres fois nous nous retrouvions au théâtre, dans sa loge, par un
+heureux hasard.
+
+On causait de nos amours dans le monde, mais avec indulgence. Le monde
+se gouverne à peu près selon les règles de l'Église, qui s'accommode
+avec les pécheurs et n'excommunie que les hérésiarques. Ce qui lui
+fait honte dans les liaisons irrégulières, c'est moins le vice que le
+scandale. Les vices convenables, corrects, gantés de frais et nantis de
+valeurs cotées en Bourse ne lui sont pas déplaisants. Or, Henriette,
+autant que moi-même, se faisait une loi de ne jamais froisser chez
+personne le sentiment des convenances. Je lui rends cette justice que,
+dans les circonstances critiques que nous avons traversées, elle fut
+toujours parfaite sous ce rapport.
+
+Henriette était ma maîtresse depuis un an lorsque Dieu prit la peine de
+bénir nos criminelles amours. Après une grossesse pénible, suivie de
+couches laborieuses, elle donna le jour à un enfant du sexe féminin qui
+fut déclaré à la mairie sous les noms de Henriette Camille-Pauline. Ce
+fut une grosse émotion pour Félicien. Il me désigna comme parrain de la
+petite, naturellement, fit célébrer un baptême superbe, se prit d'un
+regain de tendresse pour sa femme, mais de façon à laisser voir que
+cette tendresse était faite surtout de reconnaissance et d'une sorte de
+pitié attendrie pour les épreuves de l'accouchée. J'offris les cadeaux
+de rigueur, largement, sans lésiner. La note des dragées s'éleva à plus
+de six cents francs.
+
+Henriette ne partagea point l'allégresse de son mari. La maternité
+l'avait contrariée brusquement dans ses habitudes, dans la régularité de
+sa vie coupable. Elle s'en désola dès le premier jour et ne s'en consola
+jamais tout à fait. Une crainte la préoccupait surtout, c'était que ses
+grâces seraient encore amoindries, ruinées totalement peut-être; que sa
+taille resterait épaissie, déformée. Elle se releva pâlie, fatiguée, la
+face morte, et fut assez longtemps sans pouvoir reprendre le tramway
+du boulevard Malesherbes. Mais dès que les forces lui revinrent elle
+retomba dans la monotonie de notre adultère sans que rien subsistât
+chez elle de la crise suprême d'où elle sortait. Cette épreuve qui
+transfigure jusqu'aux filles et met on ne sait quoi de céleste dans
+l'âme des pires, n'eut point prise sur cette créature inquiétante. Elle
+ne parla pas plus de l'enfant que si elle fût demeurée stérile, et ne
+lui témoigna d'intérêt, ne lui fit visite en nourrice qu'autant qu'elle
+s'y sentit astreinte par la règle des convenances.
+
+C'était une petite femme très correcte.
+
+Félicien était heureux maintenant. De cette enfant qu'il croyait sa
+fille selon le sang, il comptait faire sa fille selon l'esprit. Il
+s'attachait au frêle petit être avec cet amour qu'il eût si volontiers
+voué à Henriette si celle-ci eut été capable de le mériter ou seulement
+de le comprendre. Il adorait l'enfant, s'en occupait sans cesse, rêvait
+pour elle fortune et bonheur.
+
+Intérieurement je m'amusais de cette erreur d'un grand caractère. Qu'on
+vienne après cela me parler de la voix du sang, des entrailles de père,
+de tout ce qu'inventèrent les poètes pour diviniser la plus humble, la
+plus animale des fonctions humaines! Pitié, grande pitié que tout cela!
+L'enfant était de moi, je n'en doutais pas; et cependant à ma certitude
+ne se mêlait aucune émotion. Peut-être était-ce parce qu'il ne m'était
+point permis d'en laisser voir. Montrer de la tendresse à l'enfant de
+Félicien eût été d'un manque de tact déplorable, d'un défaut de goût
+scandaleux. Or, l'émotion ne vaut rien par elle-même, mais seulement en
+raison de son expression. En outre, comme j'ai eu déjà occasion de le
+dire, je ne suis guère impressionnable. J'estime que l'égoïsme est de
+droit naturel et social. La sensibilité est une monnaie qui n'a pas
+cours dans le monde; la dépenser, c'est se ruiner sans enrichir
+personne.
+
+Je m'habituais à penser que rien ne viendrait troubler cette existence
+honteuse mais confortable. Nous étions en droit, Henriette et moi, de
+compter sur une longue sécurité et, au cas où nous viendrions à nous
+dégoûter l'un de l'autre, sur l'impunité éternelle.
+
+Pouvions-nous prévoir qu'une circonstance futile, absurde, un rien,
+déciderait notre perte?
+
+Si les choses ont mal tourné, ce n'est pas ma faute. Tout au plus
+aurais-je à me reprocher de m'être abstenu une fois dans ma vie entière
+de lire les journaux du soir. Mais les émotions de la journée rendent
+cet oubli pardonnable, au moins elles l'expliquent.
+
+On va pouvoir en juger.
+
+
+III
+
+Ce matin-là, le _Journal officiel_ publia un décret présidentiel aux
+termes duquel Félicien était élevé à la dignité de grand-officier
+dans l'ordre national de la Légion d'honneur. Titres exceptionnels.
+Commandeur du 15 août 1868.
+
+Ce fut pour nous un jour de fête, bien que nous fussions tous préparés à
+cet événement. Depuis plusieurs semaines les journaux l'annonçaient, et
+Félicien en avait été officiellement avisé par un de ses collègues de
+l'Académie française, à cette époque ministre, président du conseil.
+Depuis longtemps, d'ailleurs, cette haute récompense était due à notre
+ami, qui l'eût obtenue beaucoup plus tôt s'il ne se fût fait accuser de
+froideur à l'égard du nouveau régime.
+
+Félicien accueillit sa promotion avec une feinte indifférence. Il
+affectait constamment le dédain des vanités humaines, mais je l'ai
+toujours soupçonné de n'y pas rester insensible. Le soir de cet heureux
+jour, je dînai chez lui en petit comité, avec Henriette et le jeune
+secrétaire de Félicien.
+
+Dès avant le dessert, le secrétaire obtint la permission de se retirer.
+Aussitôt je conseillai à mon ami de se rendre au palais de l'Elysée pour
+y porter, selon l'usage, ses remerciements au Maréchal. J'ajoutai qu'il
+y avait bal ce soir-là à la présidence et que, par conséquent, sa
+démarche serait toute naturelle. Il hésitait, prétextant une fatigue, le
+besoin de prendre du repos, le désir de ne point sortir; mais j'insistai
+tant qu'il se décida.
+
+Il s'habilla et partit. Je restai seul avec Henriette.
+
+Mais je n'avais pas lu les journaux du soir. De là tous nos
+désagréments.
+
+Or, le matin même, une des petites filles de S. M. la reine Victoria
+venait d'être enlevée à l'affection du peuple anglais, à la suite d'une
+courte et douloureuse maladie. Aussitôt, dans Londres et dans toutes les
+villes des trois royaumes unis, tous les magasins avaient été fermés.
+L'Angleterre prenait le deuil. Et, par une coutume d'ailleurs absurde,
+les gouvernements des deux mondes, aussitôt avisés par le télégraphe,
+s'étaient empressés de renoncer à toutes les joies d'ici-bas. En
+conséquence, le bal offert ce soir-là à l'élite de la société parisienne
+par le président de la République était ajourné, selon l'étiquette.
+
+A l'Elysée, Félicien fut reçu par un officier d'ordonnance de M. le
+général Borel, lequel lui expliqua que sa promotion dans la Légion
+d'honneur n'avait pas empêché la jeune princesse anglaise de succomber
+et que, dans cette circonstance, le Maréchal-Président avait dû renvoyer
+à huitaine les cavaliers seuls et les polkas déjà commandés à Desgranges
+et à son orchestre. Il présenta ses félicitations au nouveau dignitaire
+et le reconduisit avec force salutations jusqu'au seuil de la salle des
+Aides de Camp. Félicien, ennuyé de sa course inutile, s'empressa de
+rentrer.
+
+A ce moment, je venais de céder aux infernales coquetteries de ma
+complice. Ne devions-nous pas compter sur deux bonnes heures au moins de
+solitude? Quand nous nous aperçûmes du retour de Félicien, il était trop
+tard; nous l'entendions traverser la salle à manger, puis le salon.
+La porte s'ouvrit et il nous apparut sur le seuil, surpris en pleine
+stupeur.
+
+Ma position était périlleuse autant que ridicule. Félicien possédait
+tous les avantages. D'abord il était correctement vêtu, habit noir,
+cravate blanche, sa plaque neuve au côté droit à demi cachée sous le
+revers de l'habit, deux ordres au cou, une brochette de croix à la
+boutonnière, des gants blancs. Moi, j'étais en chemise, assis au bord du
+lit, les jambes nues pendantes, me disposant à me rhabiller.
+
+Ridicule, ridicule situation!
+
+Je l'avoue, j'eus peur.
+
+Le visage de Félicien avait été envahi brusquement par une pâleur
+mortelle. Rien en lui ne remua. Il resta là fixe, glacé, hagard, tenant
+bêtement son bougeoir allumé, ce dont j'aurais probablement ri sans la
+solennité du cas. Il nous couvrit d'un regard terrible, ses yeux dilatés
+par la stupéfaction et la colère allant de moi à ma complice qui avait
+pris le parti de s'évanouir. Cela dura peu de temps, une seconde, un
+siècle. J'attendais immobile, indécis, mais me disant qu'en somme cette
+position ne s'éterniserait pas.
+
+De la main gauche, Félicien saisit une chaise appuyée au mur, près de
+la porte. Bien certainement, cette chaise allait devenir une arme
+redoutable; il l'élèverait sur ma tête, marcherait sur moi, m'ouvrirait
+le crâne d'un seul coup. Mais non. Félicien se laissa tomber sur cette
+chaise et fondit en larmes. Je le vois encore assis, pleurant, son
+bougeoir à la main.
+
+Ce n'était pas le moment de perdre du temps. Rapidement, sans cesser de
+surveiller Félicien, dont aucun mouvement ne m'échappait, je repris mes
+vêtements un à un et j'y rentrai. Jamais peut-être je ne me suis habillé
+si vite. Après quelques secondes, je me trouvais au centre de la chambre
+à coucher, chapeau sur la tête, canne à la main.
+
+L'autre sanglotait toujours.
+
+Ridicule, ridicule situation!
+
+Périlleuse aussi.
+
+Pour sortir, il me fallait passer près, tout près de Félicien, si près
+qu'il serait peut-être impossible que mon pardessus ne frôlât pas son
+genou. Je n'hésitai pas, bien que persuadé qu'il allait, cette fois,
+se jeter sur moi, chercher à m'étrangler, engager la lutte, une lutte
+sauvage à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, une
+bataille de cochers ou d'escarpes.
+
+Je passai, non sans saluer correctement, car, dans les pires
+circonstances, je reste homme du monde. Il ne bougea point. Je traversai
+le salon, la salle à manger, l'antichambre. Là, j'attendis un instant,
+la main sur le bouton de la porte de sortie. Félicien pleurait toujours
+et, par les portes laissées ouvertes derrière moi, j'apercevais encore
+la lueur de son bougeoir. Pourquoi me suis-je arrêté dans l'antichambre?
+Pourquoi ai-je attendu? Qu'est-ce que j'attendais? Jamais je n'ai pu me
+l'expliquer. Enfin, je compris la parfaite inutilité de ma présence.
+J'ouvris la dernière porte, que j'eus bien soin de refermer derrière
+moi, et je me trouvai sur l'escalier.
+
+Une minute après, j'arpentais rapidement le boulevard Malesherbes. Le
+dernier tramway venait de partir. Et pas de fiacres!
+
+C'était la soirée aux embêtements.
+
+Ma première impression fut toute de soulagement. J'étais
+enchanté--enchanté--d'être sorti de la bagarre sans horions, et c'est
+alors, alors seulement, que je songeai à Henriette. Dans quelle
+situation allait-elle se trouver? Quels périls lui faudrait-il
+affronter? Quelles difficultés devrait-elle vaincre?
+
+Penser que si j'avais, à mon habitude, parcouru, même distraitement,
+le _National_, la _France_ et le _Temps_, rien de tout cela ne serait
+arrivé! Car les journaux du soir, comme je pus m'en assurer en rentrant,
+annonçaient, avec le décès de la princesse anglaise, l'ajournement du
+bal donné en son palais par le Maréchal-Président.
+
+Fatale omission! Il avait fallu l'émoi joyeux causé par le nouveau
+succès de mon ami pour occasionner cet oubli, chez moi, l'homme le plus
+rangé, le plus routinier de la terre!
+
+Que devenait Henriette? Félicien ne semblait point disposé d'assouvir
+sur elle une rage homicide. Ou peut-être attendait-il mon départ pour
+éclater. Non. J'avais encore plein l'oreille de l'écho de ses sanglots
+lointains, des gémissements bêtes, des pleurs d'enfant, d'idiot.
+
+C'est égal, pas très crâne, l'ami Félicien. Un autre se serait monté,
+aurait vu rouge, parlé de tout tuer, ameuté les domestiques, la maison.
+Tout de même, je pouvais compter sur une affaire pour le lendemain;
+l'affaire de rigueur avec une cause puérile qui ne donnerait le change à
+personne, un duel sérieux pour un prétexte futile en apparence. Bien que
+dénuée de scandale, l'aventure devait aboutir. Félicien n'oserait point
+laisser les choses en l'état, empocher son camouflet, sous peine de
+passer à mes yeux pour le dernier des propres-à-peu.
+
+Je regagnai mon logis à pied, perdu dans un monde de réflexions
+déplaisantes. Au fond, j'aurais préféré que tout cela n'arrivât point.
+
+Se laisser prendre ainsi, était-ce assez bête?
+
+Quelle leçon pour l'avenir!
+
+C'était la première fois que j'avais cédé imprudemment. D'ordinaire, je
+me tenais sur mes gardes, malgré les provocations d'Henriette, toujours
+audacieuse jusqu'à la folie. Les femmes sont toutes la même, jamais la
+peur ne leur est un frein. Henriette montrait souvent des témérités
+effrayantes, me serrant la main sous la table, cherchant rapidement mes
+lèvres entre deux portes, à un pas du salon rempli de visiteurs. Sur
+mes observations, elle se scandalisait de la poltronnerie des hommes et
+protestait de la bravoure des femmes. Aucun moyen de lui faire entendre
+raison. Je cédais toujours, finalement, brusquement poussé hors de ma
+prudence par un amour-propre à mes yeux chevaleresque.
+
+Maudit point d'honneur qui m'avait fait faiblir encore ce soir-là!
+Henriette, dont je croyais connaître toutes les ressources de
+coquetterie, m'avait surpris par des séductions inattendues. Dans quel
+but et à quel propos? Elle avait passé deux heures chez moi et je
+pensais bien que nous n'aurions plus rien à nous dire. En exhortant
+Félicien à se rendre au bal de l'Elysée, j'étais de bonne foi; je lui
+donnais bien innocemment, dans une intention parfaitement désintéressée,
+un excellent conseil. Je n'avais pas la moindre arrière-pensée--parole
+d'honneur! A quel pernicieux et funeste désir avait donc cédé Henriette?
+Je ne saurais le dire en toute certitude, mais je crois comprendre
+qu'elle fut impatiente de tromper effectivement un grand-officier de
+la Légion d'honneur. Cette explication semblera absurde, saugrenue à
+beaucoup d'hommes pratiques; ce m'est une raison de plus de l'admettre
+comme unique et véritable.
+
+Pauvre Félicien! J'aurais donné gros pour que cette aventure accablât
+plutôt un autre de mes amis, un de ceux que je rencontrais avec
+indifférence et par échappées. Outre que je prenais une large part à
+son chagrin, je ne perdais pas de vue que cet incident--fâcheux à tous
+égards--allait bouleverser complètement mon existence.
+
+Où irais-je maintenant le soir fumer ma pipe et boire une tasse de thé?
+
+Comme j'avais dépassé le boulevard extérieur et que je me trouvais entre
+l'hôtel du peintre Edouard Détaille et celui de Mlle Louise Valtesse, il
+me vint une idée plus sombre.
+
+Certes, je pouvais compter sur un duel avec Félicien, mais, en y
+réfléchissant bien, un autre danger me menaçait contre lequel je devais
+rester complètement désarmé. Henriette viendrait peut-être me trouver,
+chassée, honteuse, sans trousseau, sans un sou, et me proposerait de
+prendre la fuite avec elle, de partir pour l'Italie, pour l'Égypte ou
+pour l'Amérique, pour un pays quelconque entrevu parmi ses rêveries
+bourgeoises. Que faire en ce cas? Répondre par un refus serait indigne
+d'un galant homme. Obtempérer devenait toute une affaire, un exil, un
+déménagement. Et je calculais par la pensée les tracas, les fatigues,
+les dépenses d'une vie, errante d'abord, compliquée à tout moment par la
+crainte d'une rencontre, par le besoin de se cacher, d'aller de ville en
+ville, d'hôtel en hôtel, pour nous abattre enfin dans une petite commune
+perdue, un trou, à l'abri des excursions des touristes et assez éloignée
+d'une ligne de chemin de fer!...
+
+J'avais cependant organisé sagement ma vie, écarté les amitiés inutiles,
+les maîtresses encombrantes, les occupations graves. La belle avance!
+si, proche la quarantaine, je devais me trouver arraché à mes habitudes
+et me voir une femme sur les bras!
+
+Un crampon! Ni plus ni moins. L'expression est vive, mais je n'en sais
+point qui rende mieux la chose.
+
+A peine cette pensée eut-elle pris place en ma cervelle qu'elle en
+chassa impitoyablement toutes les autres. La question Henriette
+qui, dans le début de la crise, m'apparaissait comme une quantité
+négligeable, devint la question importante, la question capitale. Le
+reste, Félicien, la scène du soir, ma vie troublée, l'obligation de
+chercher un autre ménage pour ma tasse de thé le soir, mon duel certain,
+les conséquences mêmes de ce duel, tout cela me parut secondaire. La
+femme me faisait peur beaucoup plus que le mari, et j'aurais voulu
+pouvoir quitter Paris en toute hâte, par le premier train du matin,
+pour échapper--même à l'aide d'un moyen douteux--à la visite émouvante
+qu'Henriette me préparait sans doute pour le coup de neuf heures. Mais
+il n'y avait rien à y faire. Je me résignai. Du reste--soit dit sans
+vanité--je n'ai jamais décliné aucune responsabilité. Le vin étant tiré,
+il fallait le boire. Tant pis pour moi.
+
+Très préoccupé, je tardai à m'endormir. Il était près de trois heures du
+matin quand je me sentis gagner par le sommeil.
+
+Mon valet de chambre vint me réveiller à dix heures, selon l'habitude.
+Au réveil, mon appréciation des faits de la veille, restait la même
+quant au fond. Dans la forme, je la trouvai plus froide et plus
+raisonnable. Peut-être que Félicien avait réfléchi de son côté et
+qu'il ne m'enverrait pas de témoins, par crainte du scandale et de la
+malignité du monde. Après tout, il ne pouvait agir comme le premier mari
+venu, ayant une situation à garder. Il tiendrait sans doute à ne pas
+ébruiter son sinistre. Enfin, c'était à voir.
+
+Quant à Henriette, elle aurait peut-être l'idée de se retirer dans sa
+famille. Aux heures d'affliction, quel plus sûr refuge que le sein d'une
+mère? Quel milieu plus favorable au repentir que le foyer paternel? Au
+besoin d'ailleurs--et si elle ne comprenait pas d'elle-même la nécessité
+d'agir ainsi--mon devoir d'honnête homme m'imposerait de l'éclairer, de
+lui indiquer la voie à suivre. Convenait-il que je profitasse de
+son égarement pour la perdre à mon profit? Pouvais-je abuser des
+circonstances pour accepter le sacrifice de sa réputation, de sa vie
+tout entière?
+
+Non, je ne le pouvais pas. Non, je ne le devais pas. C'est affaire aux
+esprits timorés, aux consciences molles, de céder à la première approche
+de l'entraînement, de s'abandonner aux tentations. Les caractères
+sérieux résistent d'abord, reprennent possession de leurs ressources
+individuelles, puis mesurent, calculent, pèsent le pour et le
+contre, examinent le bon et le mauvais côté des choses. Si Henriette
+s'abandonnait, je la retiendrais au bord du précipice et je lui en
+montrerais la profondeur. Il ne faudrait pas de longs raisonnements
+pour lui faire entendre qu'à tout bien considérer notre aventure était
+banale, ordinaire, et ne justifierait aucunement des mesures extrêmes.
+
+Un ménage rompu, la grande nouveauté! Un foyer ruiné, était-ce bien
+original? Étions-nous les premiers dans cette situation? Non, certes
+non. Les femmes séparées ne se comptent plus et toutes ont retrouvé,
+après quelques semaines écoulées--le délai d'un deuil de cour--un centre
+de relations, des salons indulgents, des amis fidèles et même au respect
+d'assez bon aloi. Quant aux maris éprouvés, depuis longtemps on n'en
+tient plus la statistique. Il faudrait pâlir sur les chiffres.
+
+Parbleu! rien n'était perdu si l'on prenait la chose au sérieux, si l'on
+se gardait des coups de tête. Bien décidément--le duel avec Félicien
+ayant lieu ou non--Henriette se tirerait d'affaire selon la raison,
+selon la sagesse.
+
+Et j'arrivais enfin à comprendre que, des trois intéressés, j'étais,
+moi, le seul sérieusement lésé, le seul irrévocablement privé de quelque
+chose, le seul profondément atteint. En effet, non seulement je ne
+retournerais pas chez Félicien, mais il me faudrait encore prendre
+soin de l'éviter, soit cesser de fréquenter certains salons où il se
+produisait. Obligation stupide, en vérité, puisque ce n'était pas moi
+que l'événement rendait ridicule.
+
+Enfin, il fallait voir.
+
+Vers onze heures, comme je commençais à m'étonner, un groom survint--le
+groom d'Henriette--avec une lettre.
+
+J'avais à peine jeté mes regards sur le papier que je fondis en larmes.
+
+Félicien n'était plus.
+
+Dans le courant de la nuit fatale, une heure environ après mon départ,
+le malheureux avait succombé à une attaque d'apoplexie. On l'avait
+trouvé étendu sur le tapis de son cabinet, la face noire, avec du sang
+aux lèvres et sur la barbe.
+
+Un coup de foudre.
+
+Henriette m'informait de ce grand malheur, et m'invitait à passer chez
+elle au plus tôt.
+
+Je fis monter le groom et lui demandai quelques menus détails.
+
+C'était en pleine nuit, vers une heure du matin--il devait être une
+heure, en effet--que les domestiques avaient été réveillés par les cris
+de madame et par de furieux coups de sonnette. Le cadavre était encore
+chaud. Madame avait été bien malade, une crise de nerfs prolongée qui
+s'était calmée seulement à l'arrivée du médecin. Toute la maison était
+sens dessus dessous. On avait prévenu le frère de monsieur et les
+parents de madame, qui étaient accourus bien vite. Quel malheur! Un si
+bon maître!
+
+Le groom partit.
+
+J'étais accablé de stupeur.
+
+Pauvre Félicien! Un ami, un vrai! Nous nous étions si mal quittés...
+Partir ainsi, jeune encore, en pleine gloire, et sans que j'eusse pu lui
+serrer la main une dernière fois! Quelle secousse! Aucune des douleurs
+éteintes dans le passé ne m'avait frappé si rudement. Il n'est pas
+d'être au monde que j'aie autant pleuré.
+
+Je ne sais pourquoi, je ne m'explique pas pourquoi, mais je n'avais
+jamais autant pleuré que ce jour-là.
+
+
+IV
+
+Trois jours après--l'enterrement était décidé pour midi--je me levai
+de bon matin en vue de réfléchir à la petite allocution que je devais
+prononcer au cimetière, sur la prière générale. La veille, toutes les
+dispositions de la funèbre cérémonie avaient été arrêtées. Le nombre des
+discours devenait important et il fallait compter avec l'imprévu, avec
+les délégations des sociétés savantes de province dont Félicien était
+président d'honneur, avec la jeunesse, les Écoles, toujours si empressée
+aux funérailles des grands hommes. Ma mission se limitait à prononcer
+quelques paroles au nom des plus intimes amis du mort. Quinze à vingt
+lignes au plus.
+
+Étant de nature médiocrement éloquente, je pris les précautions de
+rigueur, c'est-à-dire que je traçai sur une feuille de papier la teneur
+de mon petit discours, me réservant d'en graver les termes dans ma
+mémoire au cours de la matinée. J'eus lieu d'être assez satisfait de
+mon ouvrage. C'était simple, grave, ému, pas banal: une bonne moyenne
+d'oraison funèbre.
+
+Ah! ce fut un bel enterrement! Je tenais un des cordons du poêle; les
+cinq autres étaient tenus par:
+
+Un membre de l'Académie française;
+
+Un membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres;
+
+Le chef de cabinet de M. le ministre de l'instruction publique et des
+beaux-arts;
+
+Un député du département de l'Orne, dont Félicien était originaire;
+
+Un ancien élève de l'École normale, qui comptait le défunt parmi ses
+plus brillants lauréats.
+
+Derrière le catafalque aux grands voiles de deuil semés d'étoiles
+d'argent et qui pliaient sous les palmes et les couronnes, venaient, à
+la suite des maîtres des cérémonies portant voilées sur des coussins de
+velours violet les décorations du mort:
+
+La famille;
+
+Un aide de camp du Maréchal-Président;
+
+Le bureau de l'Académie française;
+
+Les délégations de l'Institut;
+
+La Société des gens de lettres, conduite par M. Emmanuel Gonzalès;
+
+Les membres de la Société des auteurs dramatiques;
+
+Les représentants des nombreuses Sociétés savantes dont Félicien s'était
+montré le zélé protecteur;
+
+Des artistes, des savants, des journalistes, un imposant cortège
+d'admirateurs, de disciples et de fidèles.
+
+Et nous défilions à travers la foule pieusement rangée, entre deux
+haies de soldats en grande tenue, aux accents de la musique de la
+garde républicaine dont les silences étaient marqués par le grondement
+prolongé des tambours étouffé sous les draperies funéraires.
+
+Dans Paris, c'était comme un recueillement. Les fronts se découvraient
+sur notre passage. Ah! la France perdait un de ceux qui comptent pour sa
+gloire, un sublime esprit, un grand coeur! L'âme de la foule semblait
+prier.
+
+Magnifique spectacle qui jamais ne s'effacera de mes yeux!
+
+A la Madeleine, la messe fut chantée par Bosquin et Melchissedec, de
+l'Opéra, Mmes Mézeray et Vidal, de l'Opéra-Comique. Alexandre Georges
+tenait les orgues.
+
+Au cimetière du Père-Lachaise, l'inhumation eut lieu dans un caveau
+provisoire offert par la ville de Paris. Quand la bière eut été
+descendue dans la tombe, les orateurs, désignés à tour de rôle par un
+maître de cérémonies, s'avancèrent et parlèrent. Ce fut long, mais beau.
+Enfin mon tour arriva. Je fis deux pas en avant, m'arrêtant au bord même
+du tombeau, et je prononçai:
+
+«L'ami vénéré que nous avons perdu, le grand penseur, le...»
+
+Mais il me fut impossible d'achever, non pas que je ne fusse incertain
+de mon débit ou que l'émotion me prît à la gorge. Non, ce n'est pas
+cela. Mais un souvenir me revenait qui changea complètement le cours
+de mes idées. J'oubliai la cérémonie, le deuil de tous ces coeurs
+empressés, cette foule recueillie qui attendait mes paroles, et je
+ne vis plus que la scène, la ridicule scène de l'autre soir: moi en
+chemise, au milieu de la chambre à coucher, Henriette évanouie, mes
+vêtements épars, et lui, Félicien, en tenue de gala, son bougeoir à la
+main et pleurant comme un veau. A cette vision furtive, je fus un moment
+bien près d'éclater de rire. Je fermai les yeux, redoutant de découvrir
+brusquement Félicien assis au fond de la tombe, son bougeoir à la main.
+Quelqu'un me prit le bras et m'entraîna à l'écart. J'entendais ces mots
+vagues dans la foule:
+
+--Pauvre homme... L'émotion, sans doute... Songez donc, c'était son
+meilleur ami... Quelle perte!...
+
+Mais je me remis aussitôt et, tandis que l'on m'éloignait, je ne perdais
+aucune des paroles de l'orateur qui avait pris ma place:
+
+«Au nom du Cercle artistique et littéraire d'Alençon, j'apporte sur
+cette tombe encore entr'ouverte...»
+
+Une demi-heure après je quittai le cimetière, poursuivi par des
+reporters en quête de renseignements intimes sur Félicien. Je leur
+répondis de mon mieux, y apportant de la complaisance, heureux de
+contribuer par mes révélations à la gloire du mort. Je racontai les
+débuts difficiles, misérables, de mon ami, sa lutte courageuse contre
+l'adversité, sa vie de famille, si simple, si touchante, sa femme--son
+unique amour--et sa fille--une adorable enfant belle comme les anges. Je
+sus taire quelques manies excentriques ou ridicules du défunt. Bref, je
+m'acquittai de ce soin à merveille.
+
+Vers cinq heures je montai saluer Henriette entourée de sa famille.
+
+Visite inévitable.
+
+Henriette fut d'une distinction accomplie; ni trop émue, ni trop
+glaciale. Elle accepta mes condoléances avec un sourire triste--un de
+ces sourires comme on en rencontre sur les dessins des romances--et elle
+m'annonça son départ pour le lendemain. Elle se retirait pour quelques
+semaines à Saumur, chez ses parents.
+
+Excellente idée.
+
+Je lui répondis que, de mon côté, je comptais m'éloigner aussitôt de
+Paris, où me harcelaient depuis quelques jours tant et de si douloureux
+souvenirs.
+
+Ce fut tout. Elle ne chercha point à me parler à l'écart, ne me demanda
+pas où je comptais me rendre, ne souffla mot d'une correspondance
+possible. Il semblait que tout fût fini, bien fini, entre nous, sans
+qu'aucune parole d'adieu fût nécessaire, que nous allions vivre
+désormais étrangers l'un à l'autre, plus encore qu'étrangers: ignorés
+l'un de l'autre.
+
+Ainsi je pris congé, simplement, de cette insignifiante créature,
+la mère de ma fille. Je sortis après avoir répondu aux étreintes
+reconnaissantes de la famille. Pensez donc! Je m'étais donné tant de
+mal, m'occupant de tous les préparatifs, remplaçant les parents dans les
+sombres corvées de ces jours funèbres. J'avais tenu à visser moi-même
+les boulons de la bière où moi-même j'avais enseveli Félicien.
+
+Eh bien--me croira qui voudra--si un instant j'ai aimé Henriette, ou,
+pour mieux dire, si à un seul instant je l'ai ardemment désirée, désirée
+follement, désirée avec angoisse, désirée douloureusement,--c'est ce
+jour-là, ce dernier jour, quand je l'aperçus si blanche, si pâle, si
+froide dans ses longs vêtements sinistres, avec ses yeux noirs, fixes
+et durs, dilatés par les insomnies, et où luisait la fascination d'une
+flamme d'enfer!
+
+
+V
+
+Où aller?
+
+J'avais fort peu voyagé, mais je ne me sentais aucun goût instinctif
+pour une contrée plutôt que pour une autre. J'eus d'abord l'idée d'aller
+m'oublier dans quelque pays désolé et vide, mais j'y renonçai aussitôt
+par cette raison que le voyage ne me servirait en rien si, en me tenant
+hors de chez moi, il ne me tirait pas hors de moi-même. Le but devait
+être plutôt d'occuper toutes les forces vives de mon esprit à des objets
+nouveaux, à des paysages qui renouvelleraient constamment l'émoi de la
+surprise. Sous ce rapport, j'avais le choix, mais il me manquait les
+éléments d'une préférence.
+
+Je me rappelai fort heureusement un pays dont il avait été parlé
+fréquemment devant moi par Félicien: l'Italie.
+
+Dans sa jeunesse, au sortir de l'École normale, Félicien attaché comme
+secrétaire à une commission du ministère de l'instruction publique
+envoyée dans les environs de Naples pour je ne sais quelles fouilles
+scientifiques, avait été si profondément épris de la grande patrie
+latine que, sa mission terminée, il avait sollicité et obtenu
+l'autorisation de prolonger son voyage. Pendant une année, il avait
+couru du nord au midi de la grande péninsule, émerveillé, ravi,
+frissonnant d'émotion...
+
+Souvent, le soir, entre Henriette et moi, il revenait complaisamment
+sur les mille incidents de ce voyage dont il avait conservé une sorte
+d'éblouissement; il nous racontait ses interminables flâneries dans
+Rome, ses courses en Sicile, les trois mois qu'il était resté à
+Florence, ne pouvant s'en arracher, mangeant de la vache enragée, vivant
+avec deux lires par jour, couchant dans les mansardes des _trattoria_,
+pour allonger un peu son séjour. Et Pise, et Bologne, et Ferrare, et
+Venise, et Naples!
+
+Au retour il avait publié ses deux premiers ouvrages: l'_Ame de Rome_ et
+les _Pères de Florence_, livres superbes dont le succès est encore dans
+toutes les mémoires.
+
+Que de fois Félicien ne m'avait-il pas dit:
+
+--Un de ces jours, nous ferons ce voyage-là ensemble... Tu verras!
+
+Je me décidai pour l'Italie, et, ayant disposé tous mes préparatifs,
+j'eus soin de serrer dans ma valise les deux livres de Félicien, tous
+deux enrichis d'une dédicace fraternelle.
+
+Le lendemain, à huit heures du matin, je prenais le chemin de fer pour
+Marseille dans l'intention d'entrer en Italie par Vintimille.
+
+Comme bientôt je me félicitai d'avoir quitté Paris. C'était au point
+que je m'étonnais de n'avoir pas eu plutôt et plus souvent des idées
+de voyage. Depuis des années, j'étais demeuré confiné dans Paris, comme
+bloqué par la neige ou par une invincible armée assiégeante. Pendant
+tout le temps de ma liaison avec Henriette, je ne m'étais senti aucun
+goût, aucun désir plus vif qu'un furtif caprice; au point que je crois
+comprendre aujourd'hui que le charme singulier de cette femme était fait
+en quelque sorte d'une suspension de la vie, d'une interruption de
+la présence d'esprit, d'une absence rêveuse où se prélassaient mes
+instincts paresseux. Et il me vint alors cette conviction que, sans
+la déplorable aventure, je ne me serais peut-être jamais séparé
+d'Henriette, et qu'enfin, se fortifiant dans l'habitude, notre criminel
+attachement serait devenu un lien respectable grâce aux années. Dans les
+premiers temps de mon voyage, Henriette me manqua parfois, notamment les
+jours de pluie.
+
+Insensiblement, les enchantements de la route suffirent à m'absorber.
+Je regardais et j'étudiais ardemment, avec un intérêt profond, patient,
+obstiné que jamais auparavant je n'avais apporté aux choses de l'art et
+de la nature. On eût dit véritablement que la crise récente venait de
+développer en moi une nervosité maladive, une susceptibilité farouche
+à toutes les manifestations extérieures, la faculté jusqu'alors
+insoupçonnée de sentir vite et profondément. J'éprouvais comme des goûts
+nouveaux, une inquiétude constante d'impressions, de tressaillements
+subits, inexplicables en présence d'une idée ou d'un objet jusqu'alors
+indifférents; à cette transformation de mon tempérament s'ajoutait une
+parfaite netteté d'esprit qui me faisait concevoir et exprimer, non
+sans élégance, des pensées inopinément écloses en moi. Je devenais plus
+irritable, mais je devenais aussi plus clairvoyant. Enfin, tout un monde
+de sensations s'éveillait et chantait, un monde nouveau plus peuplé,
+sinon plus intéressant que le premier. Faut-il croire que l'esprit est
+sujet à des transformations comme le corps qui renouvelle ses atomes de
+sept en sept années?
+
+Hypothèse probable. Combien d'hommes meurent dans un homme avant sa
+mort!
+
+Je serais assez embarrassé de dire ce qui me plut davantage dans mon
+voyage...
+
+Rome, peut-être.
+
+J'y arrivais avec une curiosité impatiente surexcitée par une étude
+laborieuse du livre de Félicien: l'_Ame de Rome_, oeuvre surhumaine
+dont j'avais imprégné ma mémoire. Ainsi se vérifiait--bien que dans des
+conditions étranges--le projet que nous avions formé, Félicien et moi,
+de visiter l'Italie ensemble. A la vérité, il ne me quittait pas.
+J'entendais mentalement des pensées qui lui auraient été personnelles
+répondre à certaines questions que je m'adressais; je me découvrais
+une manière de voir plus heureuse et plus haute, comme si l'écho de sa
+parole eût résonné constamment sous mon front. Je reconnaissais, sans
+que personne fût là pour me les nommer, certains monuments, certains
+sites dont son livre contenait la magique description. Je revoyais
+l'Italie pour ainsi dire et j'éprouvais la douce joie que donnent les
+êtres, les lieux retrouvés après un long éloignement.
+
+A de certains moments, cette illusion m'emportait au point que je me
+retournais brusquement, dans la certitude que Félicien se trouvait là, à
+ma droite, cheminant près de moi en fidèle compagnon, me soufflant
+mes plus judicieuses réflexions. Et--particularité frappante--je ne
+m'imaginais point un Félicien ordinaire en costume de voyage, mais je me
+le représentais tel que je l'avais vu le soir suprême, en habit noir,
+cravate blanche, gants blancs, la plaque de grand-officier au côté
+droit, des ordres au cou, une petite brochette de petites croix
+épinglées sur le revers de l'habit. La sincère amitié que j'avais
+vouée à Félicien et que je continuais à sa mémoire, empêchait que la
+préoccupation de sa présence me devînt désagréable. Loin de proscrire
+son souvenir, j'y revenais constamment; et il m'arriva d'y faire appel.
+Ma situation d'ancien intime ami de l'illustre écrivain m'ouvrit bien
+des portes; dans les plus nobles salons de la société romaine, j'étais
+entouré, questionné, accablé d'égards, et plus d'une soirée fut
+consacrée à l'apothéose du défunt, moi parlant d'abondance, plein de mon
+sujet, et l'entourage, attentif à mes paroles, suspendu à mes lèvres.
+
+Ce fut ainsi pendant un an... je ne sais pas au juste.
+
+Enfin, las de mes déplacements continuels et de ma vie d'auberges, je
+me retirai dans un village des Alpes françaises, à Sospel--un petit
+chef-lieu de canton à mi-chemin sur la route de montagnes qui relie Nice
+à Coni. J'y louai une petite villa sur le domaine de la Commande, non
+loin du torrent de la Bévéra; j'y fis venir quelques meubles de Paris,
+mon valet de chambre, ma cuisinière et, installé, me mis au travail.
+
+Une idée m'était venue en route. Pourquoi n'écrirai-je pas une
+biographie de Félicien?
+
+De bonne foi, sans parti pris, je m'étais demandé auquel de ses fidèles
+revenait cette mission pieuse, cette tâche difficile. Un à un, j'avais
+jugé tous ceux qui pouvaient sembler capables d'un pareil travail, et
+j'en avais conclu que moi seul pourrais y réussir.
+
+En effet, je remplissais absolument les conditions désirables pour cet
+objet.
+
+Quoi de plus rare qu'un bon travail biographique, vraiment complet,
+vraiment exact? Dans le plus grand nombre des cas, le biographe
+s'adresse directement à l'homme qui doit faire le sujet de son
+étude--ou, si l'homme est mort, à ses descendants--reçoit des notes
+naturellement suspectes de partialité ou des confidences qui lui
+imposent le double devoir de la discrétion et de la reconnaissance. Il
+apporte un si bas attachement au service de l'homme qu'il raconte qu'on
+le prendrait volontiers pour une sorte de laquais de l'immortalité.
+Dans d'autres cas, plus rares, le biographe est un ennemi acharné, un
+adversaire emporté par la passion ou égaré par la jalousie. Eugène
+Jacquot, dit de Méricourt, a publié beaucoup de ces biographies
+inspirées par le plus détestable esprit et auxquelles on pourrait
+reprocher encore un nombre effrayant d'erreurs capitales. Le juste
+milieu, la biographie vraie, n'existe pour ainsi dire pas.
+
+Ma situation dans le passé et dans le présent me permettait d'agir non
+seulement en toute liberté, mais avec une complète assurance. J'avais
+été le plus ancien ami du mort, son ami d'enfance, son condisciple à
+Bonaparte; j'avais connu son père, sa mère, vécu longtemps dans son
+intimité, reçu ses confidences, assisté à ses luttes, connu son jugement
+sur les hommes et sur les choses de son temps, sondé sa conscience, lu
+comme à livre ouvert dans sa pensée; je connaissais l'homme, l'écrivain,
+le poète, le citoyen, toutes les faces du personnage; je possédais les
+éléments d'une correspondance puissamment intéressante; mille anecdotes
+qui ne m'avaient point paru dignes d'être notées jadis me revenaient
+aussi précises que si elles eussent été d'hier.
+
+J'étais le biographe parfait, désigné, fatal.
+
+Aucun des devoirs du biographe ne pouvait m'échapper. En plus de mon
+témoignage, n'avais-je pas celui d'Henriette? Et ne me serait-il pas
+permis d'en faire usage?--Oh! discrètement! On a dit souvent qu'il
+n'existait point de grand homme pour son valet de chambre. Cela est
+indiscutable. A plus forte raison, l'épouse est-elle plus directement,
+plus immédiatement renseignée, car on se cache d'un domestique.
+
+Or, Henriette possédait une grande qualité: elle était fausse, mais elle
+n'était pas menteuse. Elle ne disait pas toujours toute la vérité, mais
+elle ne disait que la vérité. Par religion du vrai? Non, par orgueil.
+L'orgueil est un défaut qui nous évite de commettre des actions basses.
+Elle m'apportait journellement le reflet photographique de son mari, le
+récit des petites scènes d'intérieur provoquées par ses manies plutôt
+que par son humeur; elle me mettait au courant de ses habitudes intimes,
+se plaisant à me raconter souvent--sur l'oreiller--aux instants
+d'accalmie,--les ridicules, les puériles tracasseries dont les plus
+grands esprits ne sont pas exempts. De sorte que je possédais Félicien
+des pieds à la tête, comme personne n'eût pu le connaître.
+
+Et puis, n'y avait-il pas là pour moi un devoir? Je devais m'en
+préoccuper, n'ayant jamais transigé avec le devoir. Oui, c'était mon
+devoir d'écrire la biographie de Félicien: sa vie et ses oeuvres. La
+postérité avait intérêt à connaître l'homme dont elle recevrait les plus
+précieux enseignements. Étant donné qu'aucune excuse ne me dispenserait
+de rendre à l'avenir ce sincère témoignage, je ne pouvais me dérober.
+Assurément, ce serait une tâche pénible, longue, laborieuse; un travail
+auquel il me faudrait appliquer toutes mes facultés, la puissance
+du souvenir, la religion du passé; j'en avais pour longtemps à me
+recueillir avant d'écrire une ligne, pour longtemps à écrire après avoir
+médité.
+
+Peu importait.
+
+Sur mes instructions, mon valet de chambre m'apporta à Sospel toutes les
+lettres que m'avait adressées Félicien. Je pris plaisir à les relire,
+lentement, les relisant et les relisant encore, songeant, non sans
+trouble, à l'honneur qui rejaillirait sur moi de leur publication--car
+les protestations d'amitié, les hommages ne m'y étaient point
+marchandés.
+
+Je m'absorbai dans cette étude pendant plusieurs mois.
+
+Sospel est une très vieille ville, traversée par le torrent de la
+Bévéra, entourée comme en un cirque de très hautes montagnes: le mont
+Braus, le Barbonnet, le Mangiabo, la Testa di Cane, la colline de
+Santa-Lucia. C'est un coin pittoresque, mais depuis longtemps mort. On
+s'y trouve à cinq cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre des
+bois d'olivier--la seule ressource du pays--et quelques vignes. Les
+étrangers n'y viennent pas, les passants y sont rares, les habitants
+parlent un langage aussi différent de l'italien que du français, une
+sorte de patois difforme et violent où se retrouvent les traces de la
+naïveté paysanne et de cette âpreté que les grandes solitudes donnent à
+la voix humaine comme au chant des oiseaux et aux accents des bêtes.
+La vie qu'on y peut mener, c'est la vie bestiale ou la vie
+contemplative,--regarder le sol dont on tire sa pâture ou admirer les
+sommets neigeux que hante le rêve. Aucune autre alternative. Soyez
+poète ou ruminez. Les gens du pays ruminent, quelques passants vont et
+viennent qui songent. Ceux-là, l'habitant les exploite.
+
+En une heure, si l'on suit la Bévéra par une route à mulets, on descend
+en Italie entre deux villages liguriens, la Piena et Olivetta, le
+premier perché sur une haute roche comme une aire d'aigles, le second
+caché dans la verdure comme un refuge de tourterelles. Par la grande
+route on gravit le col de Brouis pour dégringoler ensuite vers une
+succession de localités singulières: Breil, les pieds dans le torrent de
+la Roya; la Giondola, qu'entourent des glaciers à pic; Saorge, accroché
+aux flancs de la montagne sur un précipice de cinq cents pieds; Fontan,
+la frontière italienne, avec sa population de déserteurs, de douaniers
+et de contrebandiers.
+
+Il faut quatre heures environ pour gagner le chemin de fer, qui
+s'allonge sous la route de la Corniche entre Nice et Gênes. Les sentiers
+sont mauvais, ce qui arrête les touristes. En hiver, ils disparaissent
+sous trois pieds de neige, ce qui arrête jusqu'au service de la poste.
+
+Je suis resté là... Combien de temps?...
+
+Je ne me le rappelle plus exactement.
+
+Le certain, c'est que j'y arrivai dans les premiers jours de novembre et
+que je n'y fus convenablement installé que vers la fin de janvier.
+
+Mes premières semaines furent consacrées à des promenades. Chaque jour,
+après déjeuner, je montais au sommet de Santa-Lucia où subsistait le mur
+ruiné d'une antique forteresse sarrazine. Assis dans l'herbe, le dos
+tourné au soleil, j'y traçai les premières notes de mon travail,
+m'attachant à les classer avec ordre, car le plus souvent les souvenirs
+affluaient à mon cerveau dans un tumulte d'inspiration orageuse. Les
+faits se représentaient en foule, avec le tohu-bohu et le mouvement
+compliqué des foules. Il y avait lutte entre ma mémoire sensibilisée par
+le travail et mon énergie violentée.
+
+Je classais, je classais...
+
+Une chose curieuse, c'est qu'au retour de ces promenades j'éprouvais
+une gêne, un alourdissement de tous mes membres, une fatigue cérébrale
+accablante, l'absorption de toutes mes forces vives par l'unique
+préoccupation de mon oeuvre. Le portrait de Félicien, accroché dans mon
+cabinet de travail improvisé, me paraissait remplir toute la chambre
+et faire pâlir les objets dont il était entouré. Ma trop persistante
+application à relire la correspondance du mort amenait que maintenant
+des phrases toutes faites me venaient aux lèvres dès que j'ouvrais la
+bouche et que je prononçais ces phrases malgré moi, sans motif, dans
+la solitude. Mon esprit évidemment était tendu vers les diverses faces
+d'une même image, d'une seule idée, et s'accoutumait à cette tension
+préméditée. Il y a une gymnastique du cerveau comme il y a une
+gymnastique des muscles. L'esprit se plie volontiers à la discipline
+qu'il a lui-même imaginée. C'est affaire de volonté, tout simplement.
+J'avais voulu penser à Félicien, je pensais à Félicien. Si je n'avais
+pas voulu penser à Félicien, je l'aurais oublié bientôt.
+
+Ceci n'est pas douteux.
+
+La preuve en est qu'Henriette n'ayant aucune part, sinon minime, dans
+mon oeuvre, ne se rappelait que faiblement et de loin en loin à mon
+souvenir. Je l'évoquais mollement, sans regret et sans désir, comme
+j'aurais évoqué une camaraderie vague. Aucune nouvelle ne m'en était
+parvenue depuis mon départ de Paris, et je ne m'étais ni affligé ni
+froissé de cet obstiné silence.
+
+Décidément, de ce côté tout était bien fini. Le temps écoulé avait
+émoussé jusqu'à la précision de sa mémoire. Je ne la voyais plus que
+flottante, indécise, sans forme personnelle, sans couleur propre,
+sans caractère intime, pêle-mêle avec les autres femmes que j'avais
+possédées.
+
+Il faut arriver à un certain âge pour connaître combien facilement le
+passé s'évapore. Un jour vient où l'homme résume ses impressions mortes
+par un chiffre d'une humilité navrante; et, comme dans les exhumations,
+il pourrait faire tenir tous ses souvenirs--amours, amitiés, ambitions,
+misères--dans un tout petit cercueil.
+
+Oublier! Ce doit être bon! J'ai eu à Sospel des soirs bienfaisants.
+C'était à l'heure mixte où le soleil, près de disparaître derrière les
+neiges éternelles de Turini, laissait tomber dans la vallée l'or rouge
+de ses dernières clartés, tandis qu'au loin, par-delà les rochers
+alpestres, montait le frissonnement des rayons lunaires. Quelle paix!
+Quelle sérénité! Quel doux bercement de l'heure!
+
+De légères vapeurs d'azur s'élevaient du torrent vers les grêles
+oliviers des collines; la transparence de l'air s'irisait de
+demi-teintes charmantes, de tons fins d'une tendresse exquise; les
+maisons se fermaient sur la hâte des troupeaux et s'allumaient de lueurs
+de braises.
+
+Je contemplais de la terrasse de ma villa. Tout se taisait. La nuit
+ouvrait bientôt sur la nature la richesse de ses écrins bleus. Il me
+semblait voir pleurer les étoiles, si délicieusement pâles à ce moment.
+Par secousses, le râle d'un épervier traversait la tranquillité sonore
+du soir comme une plainte lugubre. C'était presque la mort, c'est-à-dire
+la plus complète et la plus sincère impression de la nature; car, ce qui
+fait l'attrait de la campagne, c'est qu'on s'y sent mourir un peu.
+
+Ces soirs-là, le sommeil m'accablait plus vite. Le sommeil, la
+mort,--deux termes qui se lient et dont le second parachève le premier.
+Dormir console souvent de vivre. Si l'homme n'avait pas le sommeil, mort
+temporaire, suspension absolue des douleurs et des chagrins, il n'aurait
+peut-être pas la patience d'attendre jusqu'à la mort!
+
+
+VI
+
+Je n'avais pas encore écrit une seule ligne de mon livre que,
+brusquement, j'abandonnai à tout jamais le projet de l'écrire.
+
+Pourquoi?
+
+C'est que mon goût de la première heure était devenu la fatigue de
+toutes les heures. J'en avais assez et je m'interrogeais sérieusement,
+opiniâtrement, sur l'état de mes esprits.
+
+De plus, je devenais malade. La fatigue sans doute. D'irrésistibles
+insomnies me laissaient au matin brisé et endolori. J'éprouvais des maux
+de tête constants qui déroutaient le savoir du modeste médecin de Sospel
+et me faisaient cruellement souffrir. Aucun, parmi les remèdes connus,
+ne servait à me soulager. Pour conquérir quelques heures de répit, je
+n'avais d'autre moyen que d'entreprendre de longues courses à pied, par
+tous les temps, sur toutes les routes, jusqu'à ce que, rompu de fatigue,
+j'eusse tué en moi jusqu'à la force d'éprouver. Et c'était chaque jour
+d'interminables promenades, des ascensions enragées d'où je revenais
+affamé et chancelant, pour me laisser tomber sur mon lit après avoir
+gloutonnement dévoré quelque mauvais repas de village pauvre.
+
+De la biographie de Félicien, il n'était plus question; mais je
+n'oubliais point pour cela le mari de ma maîtresse. J'y pensais
+beaucoup, souvent; je relisais ses livres, ses lettres; j'apprenais avec
+satisfaction le succès d'une souscription ouverte à Paris en vue de lui
+élever une tombe monumentale au cimetière du Père-Lachaise.
+
+N'allez pas supposer au moins que le souvenir de Félicien entrât pour
+quelque chose dans mes souffrances. Vous feriez erreur. Mes souffrances
+étaient purement physiques--vous entendez bien--purement physiques; mes
+facultés intellectuelles s'exerçaient aisément, même mieux, avec plus
+d'application que par le passé.
+
+Et c'était moins une maladie qu'une cure. La nature est soumise à des
+règles, notamment à un besoin d'équilibre. Une longue inaction
+dans Paris avait favorisé en moi un germe d'embonpoint qui, en se
+développant, pouvait entraîner tous les inconvénients de l'obésité. Je
+marchais, je prenais de l'exercice, par hygiène, pour combattre les
+principes maladifs résultant de l'atmosphère détestable d'une grande
+ville. De là mes fatigues; mais le moral--je le répète--n'était
+nullement atteint. J'étais maître de moi.
+
+Dans le cas contraire, si j'avais, par exemple, ressenti des souffrances
+découlant d'un malaise moral, c'est que j'aurais eu... quoi?
+
+Des idées noires?
+
+Des chagrins?
+
+Non.
+
+Des remords?
+
+Ah! nous y voilà! Des remords! Leur premier mouvement à tous sera de
+supposer que j'avais des remords. C'est une manie.
+
+Mais--je vous le demande un peu--à propos de quoi aurais-je eu des
+remords?
+
+Je ne suis pas un saint; il s'en faut. Je sais mes qualités et n'ignore
+point mes défauts. J'ai commis un grand crime, une trahison, une
+lâcheté--tout ce que vous voudrez--mais, je l'affirme, je ne connais pas
+le remords, je n'ai jamais éprouvé le remords, et il n'est pas possible
+que je l'éprouve. Il y a pour cela des raisons absolues, des raisons de
+premier ordre.
+
+Je vais les énumérer.
+
+L'homme a cette supériorité sur les bêtes et sur la femme d'être un
+animal raisonnable et prudent. Il a consacré d'innombrables heures à
+édicter des mesures de préservation contre lui-même, à limiter ses
+actions, à endiguer le domaine ouvert à ses appétits--lesquels appétits
+se réclament de la nature et semblent, au premier abord, de droit. Ces
+appétits ne se révèlent pas seulement par eux-mêmes, c'est-à-dire par
+le désir qu'éprouve l'homme de les satisfaire; ils se compliquent du
+sentiment de la préférence qui les modifie et souvent les dénature au
+gré d'influences singulières que nous nommerons--si vous le voulez bien
+et faute d'un autre mot--psychologiques. Préférer, cela est redoutable.
+Si l'homme ne préférait jamais, il serait parfait. Ses ambitions
+seraient égales, ses désirs seraient raisonnables, ses goûts seraient
+sensés, ses folies mêmes auraient une frontière: la résignation facile
+ou l'indolente indifférence. Le secret de toute vertu est là; et les
+puissants du jour penchés sur l'étude du bien public, inventeurs de
+systèmes ou élaborateurs de lois, feront sagement de ne pas chercher
+ailleurs l'inconnu des réformes sociales dont la réalisation tardive
+tourmente les peuples. Y pourront-ils quelque chose? Non. Le mal est
+fait; l'homme préfère. Il a mangé le fruit de l'arbre de la science du
+bien et du mal; il discerne, il compare, il choisit, sans s'apercevoir
+qu'il devient ainsi lui-même son propre ennemi et que, de chacun de ses
+choix arrêtés, sort pour lui une torture ou le germe d'une faiblesse
+nouvelle, d'un appétit vierge. Car entre l'homme et son désir, il y a
+toujours disproportion.
+
+C'est de la préférence--à l'état de goût chez les uns, de passion chez
+beaucoup d'autres--que sont nés chez l'homme le souci des scrupules et
+l'entraînement au mal. La civilisation a essayé d'étendre sur l'ensemble
+de ces forces diverses, contradictoires, une réglementation dont les
+éléments, d'abord épars au fond des consciences, ont été réunis peu à
+peu par la suite, sous forme de lois et dans l'unité des codes.
+
+A cet égard, il n'y a jamais eu entente absolue ni concert universel.
+Il suffit de jeter un regard sur les différentes législations qui
+gouvernent le monde pour constater l'effarement du jugement humain. Ici,
+la loi s'inspire des grandes lignes d'une religion, de l'Évangile, par
+exemple, et s'applique dans l'interprétation la plus étendue de la parole
+divine. Ailleurs, elle prend sa source et son prestige dans les caprices
+d'un autocrate, et, en dépit de tout frein comme de toute logique,
+impose une domination absolue d'autant plus dévotement observée qu'on la
+sent peser plus stupide et plus féroce. Ailleurs encore, elle répond
+à certaines conditions particulières de climat et de position
+géographique; elle relève de la politique et de l'hygiène. Ailleurs
+enfin, elle semble comme l'héritière indigne de la légende et tire sa
+force de la fable. Quelquefois elle est juste; trop souvent elle est
+seulement forte. Il importe de ne point oublier qu'elle fut toujours
+édictée par des maîtres. Au demeurant--j'y reviens--elle est diverse.
+
+Ici, en Europe, la famille est institution sacrée. A Pucchana, une tribu
+des îles océaniques, il est normal qu'un fils assomme ses vieux parents
+dès le jour où ils deviennent incapables de subvenir à leurs besoins par
+la chasse et par la pêche.
+
+Chez nous, le mariage est indissoluble, nous sommes monogames; la
+polygamie est la loi en Turquie, et l'époux mahométan chasse comme une
+esclave telle ou telle de ses femmes qui a cessé de lui plaire.
+
+Un mari parisien dont les harmonies conjugales ont été troublées par
+quelque scandaleuse aventure devient un objet de risée ou de pitié; sur
+les bords du fleuve Rouge, le mortel assez fortuné pour qu'on lui ait
+enlevé sa femme devient un objet d'envie, de jalousie et d'admiration.
+
+On tient pour infâme l'Européen capable de livrer son épouse à autrui;
+en Perse, le voyageur assez mal inspiré pour repousser les offres
+adultères de son hôte courrait la chance de se voir couper le nez et les
+oreilles.
+
+Le vol était flétri à Rome, récompensé à Sparte.
+
+Bref, de tout temps, l'esprit humain est à tâtons. Il lui est impossible
+de s'élever réellement, d'atteindre aux grandes et éclatantes vérités
+devant lesquelles s'agenouillerait la totalité de l'espèce. Il s'est
+fait des lois, il n'a pas trouvé la loi. De là, une illusion dont se
+félicitent, l'une après l'autre, les générations. On croit bénévolement
+au progrès, à des conquêtes. Hélas! de tout temps les choses ont été
+aussi mauvaises; seulement elles paraissent un peu meilleures à l'orgueil
+des vivants, et cela les console.
+
+Amour-propre national à part, je proclame que la plus équitable de ces
+lois mauvaises est la loi française. J'en trouve la preuve dans le
+témoignage constant de l'Europe: on nous suit, on nous imite. Les
+quelques améliorations dont pourrait se targuer l'étranger ont passé
+par nos codes, ont été dans l'origine des vérités chez nous et, si nous
+sommes devenus plus pauvres, il n'en faut accuser que l'extrême mobilité
+de nos institutions politiques. C'est chez nous qu'a été choisi le
+modèle, à tort ou à raison. Les législations qui se respectent partent
+du code Napoléon ou y reviennent. Ce n'est pas une appréciation, c'est
+un fait.
+
+Eh bien, je suis le fidèle observateur de la loi française.
+
+Il est vraiment admirable que les hommes aient, dès les premiers âges,
+cherché une règle en dehors ou au delà de la loi proclamée. Pourquoi
+faire? Dans quel but? Par quel mobile? Est-ce par une perversité de
+leur nature ou en conséquence de cet instinct de révolte dont tout être
+pensant est atteint? De là, les philosophies, aussi diverses, aussi
+contradictoires que les lois; de là les théories morales progressistes
+ou réactionnaires; de là les systèmes et les coteries. De cet amas de
+formules le génie de l'homme n'a rien pu tirer d'indiscuté. Nous
+en sommes encore au chaos, et ce chaos ne compte plus ses
+victimes.--L'homme n'a que ce qu'il mérite. C'est bien fait pour lui.
+
+Avec un peu de raison, par le renoncement à ce sentiment de préférence,
+source de tous ses tourments, il pouvait arriver sinon à l'unité
+jurique--ce qui impliquerait le règne impossible de la fraternité
+universelle--du moins à une sorte d'harmonie entre les législations. Il
+lui eût suffi pour cela de tuer en lui la prétention des supériorités
+personnelles, de se soumettre, de reconnaître loyalement, dans l'âge de
+raison, les faits accomplis, et d'abandonner sa conscience aux seuls
+jugements qui entraînent une consécration.
+
+Il faut être bête à ramer des choux pour se torturer à plaisir, alors
+que tout s'accorde pour votre tranquillité. Ce sont évidemment des
+malades, les hommes assez faibles pour s'imposer à eux-mêmes un tribunal
+imaginaire et des pénalités fictives. La vie n'est-elle donc pas assez
+difficile? Les pénalités effectives ne sont-elles pas assez lourdes à
+ceux que leur mauvaise fortune y expose? N'est-ce pas une preuve de
+folie que cet acharnement à s'interpeller, à se frapper de sa propre
+main?
+
+Vous me direz: La conscience!...
+
+Je n'y contredis point. La conscience n'est pas un vain mot. J'ai une
+conscience, vous avez une conscience; nous avons tous une conscience.
+Les bêtes seules n'en ont pas.
+
+La conscience! Voilà un terme très positif; il n'offre rien de vague, il
+comporte une suite d'obligations, de devoirs, de responsabilités. C'est
+un des plus beaux mots du langage humain.
+
+Mais encore faut-il s'entendre.
+
+Où reportez-vous la conscience?
+
+Quelle est son essence?
+
+Ou--pour mieux dire--quelles sont ses lois?
+
+Votre conscience diffère peut-être de la mienne; vous pourriez alors
+vous tromper. Si vous ne conservez point pour base de tous vos jugements
+une règle certaine,--invariable, au moins immédiatement avant et
+immédiatement après que vous jugez,--vous vous exposez à de continuelles
+erreurs, vous ne parvenez à rien d'absolu.
+
+Il y a la conscience des chrétiens, la conscience des musulmans, la
+conscience des mormons, la conscience des guerriers anthropophages de
+Boulou-Pari. Il y a la morale qu'un homme crée lui-même, qu'il puise
+dans ses réflexions, dans son expérience; et il y a la conscience
+recueillie dans les leçons de l'enfance, reçue toute faite, et qui
+appartient au bagage scolaire de tout bachelier dûment diplômé. Il y
+a la conscience des hommes et la conscience des femmes, fort
+dissemblables, l'homme prononçant le plus souvent selon son intérêt et
+la femme selon sa passion. Il y a la conscience implacable et celle
+ouverte aux circonstances atténuantes. Qu'était Robespierre? Une
+conscience, mais terrible. Qu'était Vincent de Paul? Une conscience,
+mais charitable. Un sculpteur représentera-t-il la Conscience
+impassible, austère, le bras levé pour le châtiment--ou douce,
+souriante, la main tendue en signe de pardon?
+
+Que d'images diverses! Que de sujets à erreurs!
+
+Dans ces conditions, tout homme soucieux de son repos--le repos est le
+seul bonheur qui vaille d'être acheté--doit subordonner sa conscience
+aux réalités de la loi. Ainsi, tout péril est d'avance évité; on ne se
+trompe plus, on marche dans la vie avec certitude, d'un pied ferme, en
+s'appuyant sur une conscience savante qui a tout prévu et qui punit
+tout.
+
+Cette conscience ne vous dit pas seulement:
+
+«Le vol est un crime, le meurtre est un crime, l'adultère est un crime,
+le faux est un crime.»
+
+Elle va plus loin. Elle ajoute:
+
+«Si tu voles, tu seras puni de telles peines; si tu tues, si tu prends
+la femme d'autrui, si tu deviens faussaire, de telle et de telle autre
+peine.»
+
+Rien d'imprévu, aucun tâtonnement. Les responsabilités sont définies et
+mesurées. La justice--à l'abri des caprices engendrés par la différence
+des tempéraments et par la mobilité des impressions--a pesé d'avance
+chaque faute en lui assignant son étiage dans l'échelle des châtiments.
+Notons encore que, dans ce cas, les jugements de la conscience ne sont
+point perdus, qu'ils entraînent des faits qui les consacrent. Si tel
+individu mérite la perte de sa liberté, il est emprisonné pendant un
+laps de temps calculé selon la gravité de sa faute. S'il a mérité la
+mort, la conscience publique--on dit «la conscience publique» parce
+qu'elle est précisément la conscience de tous--la conscience publique
+reçoit immédiatement satisfaction. En aucun cas, elle ne laissera
+volontairement échapper le coupable. Elle est en ceci supérieure aux
+consciences relatives, inspirées des églises ou des philosophies, et qui
+permettent aux scélérats de mourir en repos, avec des respects inclinés
+autour de leur lit de mort--ce qui constitue un dangereux exemple autant
+qu'un scandaleux spectacle.
+
+Ceci posé, j'avoue--je ne l'ai jamais nié d'ailleurs--avoir violé la loi
+en commettant le délit d'adultère--ce n'est qu'un délit--de complicité
+avec Henriette.
+
+Nul ne le sait, mais ma conscience me le reproche, et j'écoute
+attentivement cette voix intérieure.
+
+Je suis coupable et je sais dans quelle mesure. Je me juge sévèrement.
+Pourquoi? Parce qu'il le faut, parce que je suis homme.
+
+Examinons.
+
+J'ai transgressé la loi en commettant un adultère--évidemment. Je dois
+me le reprocher, mais je ne peux véritablement me reprocher que cela.
+Les circonstances accessoires restent accessoires, le fait seul vaut
+d'être examiné.
+
+Félicien est mort; c'est un malheur! Mais rien ne montre un lien entre
+cette mort et ma faute. Un médecin a été mandé qui a expliqué la mort
+par une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà la vérité, la seule
+vérité.
+
+Il ne manquent pas de gens capables d'en imaginer une autre, de
+rechercher par exemple si une brutale surprise, un chagrin trop violent
+pour les forces humaines n'aurait pas amené chez Félicien une congestion
+mortelle. Cherchons, comparons, rendons-nous compte, à la fin! Il ne se
+passe pas de jour qu'un mari ne surprenne sa femme en flagrant délit
+d'adultère--je parle seulement de ceux qui n'ont pas honte de faire
+constater la chose par un commissaire de police. Combien parmi ces maris
+éprouvés sont morts au spectacle de leur infortune? Aucun. On n'en cite
+pas un seul. Mais ceux-là, m'objectera-t-on, avaient pu se préparer à
+l'irritante apparition; ils avaient soupçonné, épié, découvert. Soit,
+prenons les autres. Prenons le mari classique, celui qui a manqué le
+train du soir ou qui revient de voyage sans avoir prévenu. Meurt-il?
+Non. Jamais. S'il a une arme, il tue; s'il n'en a pas, il crie. Mais on
+n'en a pas encore rencontré un seul qui soit tombé foudroyé.
+
+Félicien souffrait d'une prédisposition à l'apoplexie. Il avait le cou
+court, la face souvent empourprée; l'habitude de rester assis pendant
+plusieurs heures par jour devant sa table de travail l'avait rendu épais
+et sanguin. Il devait finir comme il a fini. Un peu plus tôt, un peu
+plus tard, on n'échappe pas aux fatalités de son tempérament. Je puis
+donc parler librement de cette mort, car elle ne pèse pas sur ma
+conscience. Nul ne parviendrait à prouver, même après avoir lu cette
+loyale confession, que la terrible scène du soir ait été pour quelque
+chose dans cette fin tragique. Si, par une témérité du parquet, j'avais
+à répondre devant la justice du décès de Félicien, il n'y aurait qu'une
+voix parmi les jurés et les membres de la cour pour me renvoyer indemne
+de toute accusation. Il n'y a eu ni empoisonnement, ni meurtre, ni
+violences, mais seulement un phénomène bien connu des médecins. Au
+moment où il a succombé, Félicien se trouvait seul dans son cabinet de
+travail, après une journée assez agitée. Il ne faut pas oublier qu'il
+venait d'être nommé grand-officier de la Légion d'honneur, qu'il avait
+bien dîné, bu peut-être un peu plus qu'à l'ordinaire; ajoutez qu'en
+sortant de son appartement il s'était promené dans les rues par une
+soirée assez froide. Il n'en faut pas davantage pour amener une
+révolution dans l'organisme, alors surtout que la digestion n'est pas
+achevée.
+
+Tous les médecins vous diront cela.
+
+Reste le fait d'adultère.
+
+Oh! pour celui-là, je ne le nie pas?
+
+Mais quel est le châtiment de l'adultère!
+
+Trois mois de prison, ni plus ni moins. J'ai mérité trois mois de
+prison.
+
+Et j'irais me forger des chimères, me créer des épouvantes, harceler
+ma pensée, frissonner, trembler, suer la pour--pour cent malheureuses
+journées d'emprisonnement!
+
+Comment! je me jetterais à corps perdu dans de folles divagations,
+je m'obstinerais à regarder constamment, même les yeux fermés, une
+lamentable figure, ce Félicien funambulesque que je sortirais de sa
+tombe à force de volonté et de souvenir. J'aurais d'atroces insomnies,
+des hallucinations de ronde macabre, des visions de cimetière! Je
+sentirais dans les ténèbres mes cheveux se dresser sur mon crâne, ma
+chevelure devenir vivante, sensible; j'entendrais des sanglots s'élever
+de l'enfer pour se ruer à mes oreilles, pareils aux hurlements d'une
+chienne devant un charnier!
+
+Non, non, non! Cela n'est pas! Si quelque tourment moral doit m'être
+infligé, il ne doit pas excéder, en bonne justice, ce que j'aurais
+souffert d'un emprisonnement de trois mois.
+
+Je repousse le remords comme une iniquité. Je proteste. Je ne veux pas
+des apparitions sanglantes, des doigts glacés qui se posent, invisibles,
+sur le front des damnés et y laissent le stigmate de pourpre d'une
+brûlure ineffaçable.
+
+Allons donc!
+
+Cauchemars que tout cela!
+
+Autrefois, je ne dis pas; des choses comme celles-là étaient possibles.
+Oreste fuyait sous la persécution des Erynnies, courait comme un aliéné
+en jetant à la nature entière les cris furieux de son épouvante. Mais
+c'était à une époque où l'homme, incapable encore de raison, avait
+besoin de contempler des images pour comprendre, de donner une forme,
+une couleur visible aux réalités invisibles. Ignorant, poétique,
+il vivait en pleine mythologie; il lui fallait des statues, des
+incarnations. Alors il était impossible de se soustraire aux influences
+extérieures; elles entraient dans l'esprit par les yeux.
+
+Aujourd'hui nous avons jeté bas les vieilles idoles. Dans le désert
+morose où nous marchons, nous pouvons fouler aux pieds la poussière
+marmoréenne des dieux tombés. Les symboles dont l'aspect troublait si
+pernicieusement les cervelles humaines se sont écroulés un à un dans le
+passé. Plus de statues. Les grands fleuves où pendant des siècles avait
+tremblé leur reflet sont taris, comme épuisés par le temps, et roulent
+tristement leurs eaux mortes sur leurs torrents desséchés. Bientôt toute
+trace de l'ancien monde aura définitivement disparu; nous serons guéris
+des allégories et nous ne risquerons plus de gémir sous des tourments
+inconnus.
+
+Il était jadis un ciel peuplé de divinités menaçantes;--du moins l'homme
+y croyait. La science, la raison, ont successivement tué chacune de ces
+chimères qui faisaient de l'ombre sur nos pensées. Nous savons qu'il
+n'y a rien là-haut, au-dessus de nos têtes, rien, pas même de l'air
+respirable. Nous pouvons vieillir en toute sécurité.
+
+Pour concevoir le remords, il faudrait donc que je fusse devenu fou,
+véritablement.
+
+Et je ne suis pas fou!
+
+Je vous prends tous à témoin que je ne suis pas fou!
+
+
+VII
+
+5 novembre.
+
+J'ai reçu hier un billet de faire-part qui m'avait été adressé à Paris
+et que mon concierge m'a fait tenir.
+
+Henriette s'est remariée.
+
+Elle a épousé Léonard V..., le célèbre géographe, un des amis de
+Félicien, un des familiers du salon de la Madeleine. V... est bien
+l'homme qu'il lui fallait, riche, comblé d'honneurs, d'une bêtise
+inconcevable pour tout ce qui n'est pas lié étroitement à la science
+géographique. Il n'est pas encore trop vieux et représente bien. C'est
+une union parfaite.
+
+J'apprécie fort ce faire-part. Henriette est restée une femme de tact.
+Après plus de deux ans écoulés sans une lettre, elle se réveille à
+propos du premier incident marquant.
+
+Très correct.
+
+C'est égal; cela m'a bouleversé d'abord. La première impression a été
+rude. J'ai pensé aussitôt que j'aurais pu moi-même épouser Henriette. On
+voit beaucoup de ces unions-là, et le monde les approuve. Sans le parti
+que nous prîmes immédiatement de quitter Paris, les choses se seraient
+peut-être passées ainsi. J'aurais revu Henriette, rarement d'abord, puis
+régulièrement, et un beau matin notre mariage fût devenu une nécessité.
+Notre entourage nous y eût poussés invinciblement.
+
+Ainsi je serais un soir entré en maître dans ce logis plein des
+souvenirs, de la présence de l'autre; j'aurais pu m'installer dans le
+cabinet du mort, m'asseoir dans la salle à manger à sa place, prendre
+son fauteuil au coin du feu, rentrer enfin dans la chambre à coucher
+d'Henriette, dans cette chambre aux tentures mauves où je n'ai plus
+pénétré depuis l'horrible soirée!
+
+Cela, j'en conviens, m'aurait été impossible.
+
+Oh! non; pas cela! Tout, la solitude ici, l'exil, mes longs ennuis, mes
+fatigues, mes névralgies insupportables dont l'acuité augmente chaque
+jour, mes relations abandonnées, ma vie perdue, tout, tout, mais pas
+cela!
+
+Henriette me devient depuis hier un objet de haine. Quelle lâche
+créature! Je suis certain qu'elle a eu peur, qu'elle a vu, elle, le
+fantôme, le mort, l'apparition vengeresse. Elle a eu des cauchemars,
+des nuits dévastées par l'insomnie; elle s'est retournée sur sa couche
+déshonorée pendant des heures, essoufflée, suante, les yeux grands
+ouverts cherchant des protecteurs infernaux dans les ténèbres.
+
+Je vois cela d'ici. Elle a eu peur.
+
+Depuis deux années elle lutte vainement contre l'ombre. Elle voit des
+Féliciens partout.
+
+Quand elle dort, Félicien entre dans la chambre mauve, enjambe le lit et
+vient s'étendre sur sa poitrine; il est livide, il y a une humidité
+âcre sur sa face, du sang dans le trou noir de ses yeux et sur sa barbe
+décolorée.
+
+Et elle le voit, la misérable! Elle le regarde, elle ne peut pas ne pas
+le regarder. Tantôt le spectre est vêtu, tantôt il est nu; et quand il
+est nu, Henriette suit en tremblant de fièvre et d'horreur le lent
+et sûr travail des vers immondes qui dévorent cette chair froide.
+Maintenant les yeux ont été mangés; on voit la place profonde et
+sinistre, deux cavités où l'on pourrait enfoncer deux doigts. Aux
+épaules, un os sale apparaît décharné; les ongles des pieds et des mains
+sont tombés et laissent voir de petits moignons ratatinés. Et Henriette
+doit partager son lit avec cette pourriture infâme; elle la sent près
+d'elle. Quelquefois elle tente un mouvement désespéré; alors le cadavre
+roule sur elle, la soufflette d'un bras ballant et, brusquement
+repoussé, tombe à terre en entraînant les édredons de satin et les
+oreillers de dentelle. Alors Henriette n'ose pas descendre, n'ose
+plus bouger; elle reste accablée, demi-nue, sur le lit, et attend en
+grelottant l'aurore.
+
+Pendant les repas, le mort s'assied en silence; à la place qu'occupait
+naguère le vivant, ou bien il vient à pas de loup derrière Henriette et
+la tire sournoisement par le bas de sa jupe. Le soir il s'installe au
+coin du feu et sourit--ce qui est épouvantable. Ses pieds de squelette
+ballottent dans des pantoufles de tapisserie. On voit toutes ses dents
+maintenant à la place des lèvres dévorées par les vers. Et tout autour
+flotte une odeur de tombeau.
+
+Voilà, à coup sûr, quelle a été la vie d'Henriette depuis le soir fatal.
+Le mort s'est emparé d'elle, de ses jours, de ses nuits, du visage de
+tous.
+
+Alors elle s'est remariée pour ne plus être seule contre le mort. Il y
+aura désormais à côté d'elle, la nuit, une distraction, des caresses,
+une intervention protectrice. Le mort n'osera plus entrer dans la
+chambre mauve, ou, s'il y vient, le nouveau mari le jettera par la
+fenêtre. A table, il ne pourra plus s'asseoir, sa place étant occupée
+par le mari vivant. Une présence nouvelle, réelle, se substituera à sa
+présence imaginaire. Il y a là seulement une question d'habitudes à
+perdre.
+
+Ainsi elle est protégée, sauvée, la misérable cent fois plus coupable
+que moi. Car enfin elle m'a entraîné, provoqué; moi je ne pensais à
+rien.
+
+Elle est mariée!
+
+Et moi je reste seul, seul, tout seul!
+
+6 novembre.
+
+Le médecin est venu avec un autre médecin établi à Menton.
+
+Ils ont causé à part.
+
+Mes névralgies se compliquent, paraît-il; je vais me mettre au lit et me
+soigner sérieusement. J'attribue les douleurs de tête dont je souffre à
+la grande chaleur de cette saison.
+
+D'ailleurs............ ......................
+
+
+VIII
+
+RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT
+
+«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté
+de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une
+commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé
+Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la
+dame Henriette V...
+
+«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur
+Laverdin est détenu.
+
+«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un
+vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui
+toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes
+maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux
+continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux
+questions qui lui ont été posées.
+
+«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement
+persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du
+moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la
+plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi
+sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y
+éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui
+faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche
+et ne lui abandonne qu'une petite place.
+
+«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou
+suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de
+Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec
+la résolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher
+son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage
+est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de
+l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez
+les époux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame
+V... jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les
+domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir.
+
+«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin--manuscrit communiqué par M.
+le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport--suffit à
+expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles
+de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin
+est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en
+paralysie générale.
+
+«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première
+visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux
+gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule.
+
+«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas
+responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené
+son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus
+redoutables dangers pour la sécurité publique.
+
+«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins
+immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire
+admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.»
+
+
+
+
+ LA SOURCE PRÉGAMAIN
+ FANTAISIE PARLEMENTAIRE
+
+
+ A Aurélien Scholl
+ mon grand confrère
+ et
+ mon grand ami.
+
+
+LA SOURCE PRÉGAMAIN
+
+I
+
+Dans la soirée du 5 janvier 1879, on eût vainement cherché dans Paris,
+voire dans la banlieue, voire dans les départements, un homme plus
+complètement satisfait que Gédéon Prégamain.
+
+Le matin même il avait conduit au cimetière, sur les hauteurs du
+Père-Lachaise, son oncle, Babylas-Clod-Fiacre Prégamain, enlevé en
+quelques jours par une indigestion de navets, après quatre-vingt-deux
+années d'une existence obscure et inutile. Le défunt léguait à Gédéon,
+unique héritier, toute sa fortune, laquelle, selon les dires du notaire,
+pouvait être évaluée à cinq millions de francs, tant en excellentes
+valeurs qu'en immeubles facilement réalisables. Or, si l'on considère
+que Babylas avait montré, sa vie durant, la plus sordide lésinerie et
+la bonne humeur d'un chef d'escadron criblé de rhumatismes; si l'on
+réfléchit que Gédéon avait reçu de lui seulement quelques conseils
+narquois en réponse à de pressantes sollicitations, on comprendra, sans
+toutefois l'approuver, l'immorale hilarité dont l'héritier ne pouvait
+s'empêcher de faire étalage.
+
+Chaque fois que Gédéon, harcelé par ses dettes ou poussé par quelque
+convoitise, s'était avisé de prendre au sérieux l'axiome moderne en
+vertu duquel les oncles seraient des caissiers donnés par la nature, le
+vieillard lui avait opposé un visage et un coffre-fort fermés à double
+tour de clef, adoucissant ses refus entêtés par des phrases comme
+celle-ci: «Patience! mon garçon... Je ne te donne rien parce que je
+t'aime et que je comprends tes intérêts mieux que toi-même... Patience!
+tu seras si heureux de retrouver cet argent-là après ma mort!...»
+
+Ayant savouré ce genre de consolation pendant dix ou douze ans et
+vainement essayé d'en abreuver ses fournisseurs, Gédéon ne croyait pas
+manquer à la mémoire de son oncle en manifestant une joie dont le défunt
+lui-même avait eu le pressentiment. En effet, comme Babylas l'avait
+maintes fois annoncé, Gédéon s'émerveillait de trouver une fortune, et
+déjà les premières confidences du notaire avaient effacé l'amertume des
+anciennes déceptions.
+
+Cinq millions! Le beau chiffre! Gédéon possédait maintenant cinq
+millions, deux cent cinquante mille francs de rente, c'est-à-dire, dès
+demain, une demeure luxueuse, un grand château dans un beau pays, des
+tableaux de maîtres, des statues de marbre, des chevaux, des voitures,
+des maîtresses, une table somptueuse et de vieux vins!
+
+Demain ramènerait les anciens camarades désormais souriants, envieux
+et courbés; demain verrait éclore mille sourires de femmes et rayonner
+mille regards provocants. Demain, on serait beau, puissant, entouré;
+on aurait le droit d'être sot et même de se montrer insolent. Les
+créanciers, hier arrogants et fauves, salueraient plus bas et
+affecteraient l'oubli de leurs factures. L'ancien mobilier, racolé pièce
+par pièce à l'Hôtel des Ventes dans les remises du rez-de-chaussée,
+serait vendu, ou donné, ou abandonné. On remplacerait les vestons par
+des redingotes, les vieux galurins par des chapeaux neufs, les souliers
+par des bottes, la crémerie par le café Anglais, le marchand de vins par
+le café Riche, les petits-bordeaux par des nec-plus-ultra de Hupmann.
+
+Cinq millions! une féerie! En ses jours de vache enragée, Gédéon avait
+parfois désespéré de l'avenir. Il pensait:
+
+--Ce vieillard est immortel!
+
+Il lui vint même un affreux soupçon. Peut-être l'oncle Babylas avait-il
+placé toute sa fortune en viager? Il avait surpris, chez le vieil
+entêté, d'étranges sourires, les sourires d'un pervers qui se félicite
+intérieurement de bien conduire une vaste mystification.
+
+Mais point. Qu'était tout cela? Rêve, chimère, imagination! Babylas
+était définitivement enterré; Gédéon n'avait pas à craindre qu'il
+ressuscitât une ou deux fois comme l'empereur Frédéric Barberousse. Le
+caveau de famille s'était refermé sur la bière du bonhomme; et demain le
+notaire mettrait l'héritier en possession de l'héritage.
+
+Cinq millions!... C'est tout au plus si Gédéon eût parié pour quatre.
+Quatre, il s'attendait à quatre, ni plus ni moins. Le cinquième million
+le surprit et l'enchanta; il le considéra comme une indemnité.
+
+--Mon oncle me devait bien cela, dit-il.
+
+Cinq millions! Jusqu'alors Gédéon Prégamain avait misérablement vécu,
+sans jamais rien posséder qui lui appartînt en propre. Bachelier dès sa
+première jeunesse, plein d'ambition et rêvant d'atteindre aux plus hauts
+sommets de l'échelle sociale il avait été recueilli par un avoué qui lui
+versait mensuellement une somme de cinquante francs en échange de douze
+heures de travail par jour. Dans ces conditions, il lui fallut renoncer
+à éblouir ses contemporains par le luxe de ses attelages et à se passer
+la fantaisie d'une ville sur le littoral de la Méditerranée. Il porta
+souvent des habits noirs empruntés à quelque camarade; il assista au
+spectacle grâce à des billets de faveur arrachés à la bienveillance d'un
+marchand de vins, il lut des livres qui appartenaient à tout le monde.
+Le marché du Temple fut son tailleur, son bottier et son chemisier. Il
+habitait des mansardes sordides dans des rues suspectes, et fréquentait
+ces gargotes à vingt et un sous où l'on sort aux gens qui passent des
+aliments qui ne passent jamais. Ingénieux comme tous les pauvres, il
+avait appris l'art de rendre aux habits râpés un lustre de jeunesse en
+les passant à l'encre de Chine, et de dissimuler les lamentables plaies
+d'une chaussure usée en les comblant avec du cirage. Rarement il avait
+jeûné, mais plusieurs de ses menus avaient été réduits à deux oeufs durs
+trempés dans du bois de campêche. Il connaissait le café fabriqué avec
+des haricots calcinés, le beurre qui est de la margarine, la fine
+champagne qui est du trois-six, le cigare composé de feuilles de pommes
+de terre, le vin fuschiné, le lait additionné de cervelle de mouton, le
+consommé de gélatine. Le homard lui apparaissait comme une chimère, le
+faisan comme une allégorie; il traitait le foie gras truffé de paradoxe
+et le vin de Champagne d'utopie.
+
+Que de fois, en contemplant son antique veston aux boutons de buffle, il
+s'était écrié:
+
+--Quand donc pourrai-je faire remettre un paletot neuf à ces
+boutons-là!...
+
+Que de fois il avait pensé, comme Dante, que l'escalier d'autrui est
+difficile à monter! Que de fois il avait gémi, pleuré, ragé, grincé
+des dents, en songeant, pâle et le ventre creux, aux millions du vieux
+Babylas!
+
+Ces millions, il les tenait maintenant.
+
+Aussi se sentait-il heureux. Au point de vue pratique, il se voyait
+riche et libre; au point de vue familial, étant donné l'insupportable
+caractère du défunt, il ne voyait plus dans cette mort qu'un de ces
+désagréments auxquels on s'habitue, comme, par exemple, d'habiter
+au-dessus d'un serrurier ou en face d'un emballeur.
+
+Il court par le monde en louis, napoléons, dollars, doublons espagnols,
+ducats hollandais, livres sterlings, kemnitz d'Autriche, kitzes de
+Turquie, aigles américaines, frédérics allemands ou danois, piastres
+du Brésil, pour un peu plus de soixante milliards d'or monnayé. Cet or
+roule de mains en mains, s'échauffe, se fatigue et s'use. Les effigies
+s'aplatissent et s'effacent, les arêtes vives des lettres et des
+chiffres s'adoucissent et semblent, après un certain nombre d'années,
+être sorties d'un moulage plutôt que du heurt formidable de la matrice.
+Un peu d'or tombe, s'envole et se précipite au fond des coffres-forts ou
+s'attache aux doigts des hommes. Cette poussière de métal, invisible et
+impalpable, flotte dans l'air, se mêle à la brise, emplit l'espace, est
+respirée par les riches qu'elle endurcit et par les pauvres qu'elle
+exaspère. Passions, colères, jalousies, tentations, opulences sans
+générosités, misères sans résignation, des rages contenues en bas et des
+mépris insolents en haut, de l'avidité, de la révolte, l'or respiré fait
+germer cela. Nous éprouvons tous, plus ou moins, une soif farouche bue
+avec l'âme des louis qui vole.
+
+Gédéon Prégamain ne connaissait pour ainsi dire point cette soif
+maladive. L'habitude des longues privations l'avait assoupli pour une
+vie médiocre. Malgré son ferme propos de ne rien négliger pour assurer
+la revanche des mauvais dîners d'autrefois, il s'appliquait volontiers à
+des projets raisonnables. Tout autre eût aisément perdu la tête en
+face de cette fortune brusquement possédée; les moins fous se seraient
+épuisés en combinaisons extravagantes ou niaises, semblables à ce paysan
+qui, gagnant un lot de cent mille francs dans une loterie, s'écriait:
+
+--Enfin! je vais donc pouvoir manger du ragoût de mouton tous les jours!
+
+Gédéon rayonnait, mais la perspective des jouissances matérielles que
+donne la fortune n'entrait pour aucune part dans son allégresse.
+
+Le soir de l'enterrement, au moment où commence ce récit, il dîna
+sobrement, se contentant d'ajouter à son maigre ordinaire quelque
+morceau solide et deux ou trois verres d'un vin généreux. Après, une
+courte promenade parfumée d'un bon cigare, il rentra chez lui, se fit
+allumer du feu par sa concierge et, les pieds sur les chenets, l'estomac
+repu, le cerveau libre, il donna libre cours à ses pensées.
+
+--Enfin! s'écria-t-il, on va donc parler de moi!
+
+Il alluma un second cigare et, la tête en arrière, les bras ballants,
+s'étira sur son fauteuil.
+
+--Oui, on parlera de moi... Quand? Bientôt... A propos de quoi? Je
+l'ignore. Mais on parlera de moi, cela est certain. Oh! mon rêve! oh!
+mon but!... Depuis le lycée je végète, je suis perdu dans la foule,
+je languis ignoré et obscur... Depuis dix années je ronge mon frein,
+attendant cette fortune que j'aurais la force de mépriser si elle ne
+devait être l'instrument, le levier de ma gloire. Oui, être un des
+hommes que le monde admire et salue, entendre mon nom voler de bouche en
+bouche, sentir au passage le regard curieux et intimidé du passant, lire
+à travers les journaux et les revues des récits dont je serais le héros,
+voir recueillir comme autant de notes importantes pour l'avenir les
+moindres incidents de mes journées, devenir le centre des jalousies et
+des louanges, me savoir célèbre, voilà où j'en veux venir!... Palais
+de marbre, salons dorés, tapis en fleurs, riches domaines, festins,
+chevaux, maîtresses, jouissances. Qu'ai-je besoin de tout cela? N'ai-je
+pas vécu sans banquets, sans équipages, sans baisers, presque sans abri?
+Et quand mes années de jeunesse ont subi ce jeûne austère, quand mon
+corps et ma fierté se sont pliés pour jamais, en quoi m'effrayerait un
+avenir misérable?... Allons donc! Est-ce de la faim, de la soif, du
+froid, de l'ennui que j'ai souffert? Non, j'ai souffert de ceci, c'est
+qu'on ne savait pas que Gédéon Prégamain avait faim, soif et froid!
+
+Je sentais que je n'étais rien, rien du tout, qu'on ne parlerait
+jamais de moi dans les journaux, qu'il ne viendrait pas un chat à mon
+enterrement... Je me disais: Est-ce possible? Quoi! à l'heure où les
+plus humbles deviennent notoires, quand il suffit pour atteindre à
+la célébrité d'écrire un livre, de dire une sottise, de vendre un
+médicament, de fabriquer du chocolat, de monter dans un ballon, de
+recevoir un coup d'épée ou d'entrer avec M. Bidel dans la cage où
+agonisent ses vieux lions goutteux! quand Améric Vespuce est célèbre
+pour un monde qu'il n'a pas découvert et Nordenskiold pour un pôle qu'il
+n'a pas approché! quand tous sont connus, qu'ils réussissent ou qu'ils
+échouent, Skoboleff par ses victoires, Bénédeck par ses défaites! quand
+on voit les plus chétifs porter un nom populaire, que l'on sait par
+exemple que le cuisinier de Gambetta se nommait Trompette, que la
+cuisinière du docteur Véron s'appelait Sophie, que la bouquetière du
+Jockey-Club a nom Isabelle; moi, Gédéon Prégamain, je restais inconnu
+et oublié!... Paris s'est occupé d'une foule de gens sans valeur. Une
+marchande de journaux, Gabrielle de la Périne, a été célèbre pendant
+six mois pour avoir simplement vendu des journaux! Il se trouve des
+reporters pour célébrer le grand nez de l'acteur Hyacinthe, le ventre de
+Daubray, les calembours écoeurants du comique Hamburger, les dents de
+Jeanne Samary, les robes de la duchesse de Pourtalès, les jambes de
+l'acrobate Océana, les chevaux du comte Lagrange! car il y a des chevaux
+célèbres, Gladiateur, Vermouth, Saltarelle, etc., voilà des noms que le
+public connaît et répète. Oh honte! Il y a eu chez Franconi un âne nommé
+Rigolo, dont le souvenir est encore dans toutes les mémoires. On sait le
+nom de la chèvre qui joue à l'Opéra-Comique dans le _Pardon de Ploërmel_
+et de l'éléphant qui figure à la Porte-Saint-Martin dans le _Tour du
+Monde_. L'hippopotame du Jardin des Plantes, étant décédé récemment, a
+joui d'un article nécrologique dans l'_Événement_. On savait son nom, à
+lui! Et qui sait mon nom à moi? Personne.
+
+Ici Gédéon s'arrêta, ferma les yeux comme pour ne point regarder en face
+le néant de sa propre existence, et demeura quelques instants songeur,
+le front caché dans ses deux mains.
+
+--Mais cela va changer! s'écria-t-il en relevant la tête. Cela va
+changer! Je ne suis plus le mercenaire voué à d'ignobles travaux, le
+misérable attaché au labeur quotidien et tremblant nuit et jour pour son
+salaire... Je ne suis plus le prisonnier de la pauvreté! Désormais je
+vais pouvoir travailler, non pour mon pain, mais pour ma gloire; non
+pour satisfaire ma faim, mais pour apaiser mon âme.
+
+Il se leva, entraîné déjà par une nécessité d'agir, et continua de
+marcher en arpentant son étroite chambre.
+
+--Çà... examinons un peu les voies et moyens... J'ai le choix. Je puis
+à ma fantaisie fonder un prix annuel pour les lauréats de l'Institut,
+suivre les enterrements des personnages en vue, écrire un drame et le
+faire représenter à mes frais, créer un journal, explorer l'Afrique
+centrale, percer un isthme, devenir un grand artiste ou commettre
+quelque épouvantable forfait... Voyons... Un prix académique? Non;
+tout au plus parlerait-on de moi une fois par an. On dirait: «Le prix
+Prégamain a été distribué à M. X... Et chaque année m'apporterait un
+rival, un intrigant qui me prendrait la moitié de ma gloire... Les
+enterrements à sensation? C'est facile, mais c'est bien usé; le dernier
+écrivain qui a eu recours à ce moyen de publicité y a gagné le sobriquet
+d'«homme de lettres de faire part». Le théâtre? Et si je suis sifflé? Si
+le public pouffe de rire à mes tragédies ou bâille à mes vaudevilles?...
+Créer un journal? Ah fi! le vulgaire expédient! Tout le monde a un
+journal à cette heure... Commettre un grand crime? Eh! l'idée n'est
+pas sotte. Voyez-vous ce millionnaire qui égorge, qui fusille, qui
+empoisonne, non par cupidité, non par vengeance, mais pour rien, pour le
+plaisir, par sport, par désoeuvrement de grand seigneur. Ce serait un
+crime original auquel s'intéresserait le monde entier. Mais après le
+lendemain?... Autre chose. Je parlais de percer un isthme. Il y a mieux
+à faire: si je formais une Société en vue de reboucher le canal de Suez?
+Non. Cherchons encore... Un voyage d'exploration en Afrique? Oui, m'y
+voilà. Trouver un monde comme Colomb! Donner mon nom à une contrée
+nouvelle? comme Kerguellon, ou à un détroit comme Béring et Magellan!
+L'île Prégamain! Le port Prégamain! Le royaume de Prégamain! Ou
+simplement Prégamainville. Ajouter mon nom aux noms des voyageurs
+célèbres, des grands explorateurs. Faire dire à l'histoire: Gunbiorn,
+Usodimare, Juan de Sanboren, Pierre Escovar, Dias, Colomb, Vasco de
+Gama, Ojeda, Vespuce, Fernand d'Andrada, Magellan, Jacques Cartier,
+Cortès, Jamoto, Willoughby, Barentz, Jacob Lemaire, Abel Tasman,
+Bougainville et Gédéon Prégamain!... Oui, c'est cela!... qui m'arrête?
+Je suis libre, riche, j'ai des millions; avec des millions on équipe
+des caravanes et l'on paie des hommes. Il reste des terres vierges; le
+centre africain est figuré sur les cartes par une place blanche. J'irai,
+je marcherai; je veux atteindre Tombouctou, la capitale inviolée du
+Soudan. Là, l'Européen n'a pas pénétré encore; là j'illustrerai mon nom!
+
+Minuit sonnait et Gédéon parlait encore, se donnant sa parole d'honneur
+qu'il découvrirait un monde et accomplirait quelque illustre action.
+
+Le sommeil ne mit pas fin aux rêves ébauchés dans la veille; Gédéon vit
+en songe des pays féeriques, d'immenses déserts peuplés d'éléphants de
+toutes couleurs, d'oiseaux étincelants, de monstres, d'hommes nus et de
+femmes énormes. Il se reconnut, lui Gédéon Prégamain, parcourant les
+sollitudes à la tête de sa vaillante caravane, pérorant au milieu des
+sauvages, apôtre de la civilisation et maître absolu. Aucun obstacle.
+D'un coup de sa bonne carabine, il couchait à ses pieds les fauves
+mugissants; d'une enjambée il escaladait les montagnes et franchissait
+les fleuves.
+
+Puis il eut la vision triomphante du retour, sa rentrée au port de
+Marseille ou au port de Bordeaux, les autorité groupées sur le quai de
+débarquement, les récompenses, l'encens des bravos et des hommages.
+L'Institut lui ouvrait ses portes; Londres, Vienne, Rome,
+Saint-Pétersbourg se disputaient l'honneur de sa présence. Enfin, il se
+trouva transporté à Paris, devant l'entrée des Champs-Élysées. Là, des
+ouvriers travaillaient, et quand ils descendirent de leur échafaudage,
+ils découvrirent une plaque d'émail toute neuve avec ces mots:
+
+ _Avenue Gédéon Prégamain_
+
+
+II
+
+Dès le lendemain, Gédéon courut chez le notaire et, sans s'attarder dans
+des explications oiseuses, l'invita à lui faire parvenir à Saint-Louis
+du Sénégal une somme de deux millions et cinq cent mille francs dont il
+disait avoir le plus urgent besoin.
+
+A cette confidence, le tabellion devint tricolore de surprise. Un moment
+il eut soupçon que le neveu de Babylas était devenu fou. Deux millions!
+Le Sénégal! Il n'aurait pas été plus consterné en voyant pénétrer dans
+son étude un de ces personnages d'Hervé qui, rencontrant un vieux
+magistrat, s'écrient: «Bonjour, Joséphine. Je m'appelle Fromage de
+Gruyère!»
+
+Mais voyant Gédéon calme, froid, sérieux, l'oeil franc, le visage
+tranquille, il revint doucement de la terreur à la confiance et,
+pressentant quelque projet hasardeux, essaya d'entraîner le futur
+explorateur du Congo dans la voie des explications.
+
+--Cher monsieur, lui dit-il, je vais prendre mes mesures pour que cette
+grosse somme vous parvienne à l'endroit désigné; mais, auparavant
+permettez-moi de vous rappeler que j'ai possédé toute la confiance de
+votre vénérable oncle, qu'il n'a jamais fait un placement sans mes avis
+et que je serais heureux, fier même, de me voir ainsi honoré par vous...
+J'ose donc vous demander--excusez ma hardiesse--quelle destination vous
+comptez donner à ces capitaux...
+
+Gédéon fronça le sourcil.
+
+--Croyez bien, s'empressa d'ajouter le notaire, qu'en tout ceci votre
+intérêt est mon seul mobile...
+
+Et il attendit, n'osant en dire plus long, timide comme un chasseur qui,
+en désespoir de salut, aurait jeté un pain de seigle à un ours.
+
+--Monsieur, commença Gédéon, je ne crois pas avoir à me féliciter, pour
+ce qui me concerne des avis dont vous avez comblé mon oncle par rapport
+à ses placements, car chaque fois que je lui ai proposé un placement
+à mon avantage, il s'y est refusé, sans doute selon vos conseils.
+Cependant je conçois votre attachement pour une fortune longtemps
+abandonnée à votre gestion, et, par cette considération, je veux bien
+vous instruire de mes projets.
+
+Alors, comme un capitaine expose un plan de bataille, il expliqua à
+l'officier ministériel les motifs de son prochain départ, sa volonté
+de découvrir des contrées nouvelles et d'attacher son nom à de grandes
+choses.
+
+Le notaire feignit d'entrer dans ses vues. Certes, le but était louable,
+grandiose, et l'Afrique un beau pays.
+
+--Pour un peu je vous accompagnerais, ajouta-t-il. Mais je me connais,
+je ferais triste figure en un pareil voyage, et je ne me vois pas bien
+dans les rues de Tombouctou, une affreuse ville, dit-on...
+
+--On? interrogea Prégamain. Qui cela, on? Nul n'y a encore pénétré.
+
+--A Tombouctou, cher monsieur? Quelle erreur!
+
+--Il se pourrait?...
+
+--Écoutez plutôt... En 1824, un marmiton, ou un cuisinier, je ne sais au
+juste, nommé René Caillé, quitta Saint-Louis du Sénégal avec l'intention
+d'atteindre Tombouctou--qu'on nommait Temboctou à cette époque. Caillé
+franchissait aisément soixante kilomètres en un jour, ce dont vous
+n'êtes probablement pas capable; il était doué d'une vue tellement
+perçante qu'il distinguait à l'oeil nu les satellites de Jupiter; vous
+n'en êtes pas là. Il savait faire la cuisine et vous ne savez pas
+faire la cuisine; au besoin, il demeurait impunément cinq jours sans
+nourriture; il parlait arabe, et vous ne parlez pas arabe; il savait
+par coeur le Coran tout entier, et vous n'en connaissez pas un verset.
+Malgré tous ces avantages, il mit deux ans à gagner Tombouctou et deux
+ans à en revenir.
+
+Gédéon sourit.
+
+--J'aurai, répondit-il, des chevaux, des chariots, des vivres, des
+armes, des interprètes, des bagages...
+
+--Permettez, interrompit le notaire. En 1830 M. le major Gray, de la
+marine anglaise, quittait Sierra-Leone pour se rendre à Tombouctou. Il
+avait des chevaux, des chariots, des vivres, des armes, des interprètes
+et des bagages. En arrivant à Boulibaba, sur la frontière du Fouta-Toro,
+il ne trouva ni un ruisseau, ni un puits et mourut de soif dans le
+désert avec toute sa caravane.
+
+--J'emporterai de l'eau, prononça Gédéon.
+
+--En 1841, M. Adrien Partarrieu emporta de l'eau. A Boudou, près du
+Fouta-Djalon, il fut entouré, blessé, saisi, puis mis à mort par les
+Hottentots.
+
+--Diable!
+
+--Pour M. Leduc de Blairiot, parti en 1850, son sort fut différent.
+
+--Ah?
+
+--Oui. M. Leduc de Blairiot rencontra non des Hottentots mais des
+Caffres. Ceux-ci creusèrent une fosse et y descendirent l'explorateur,
+puis ils rapportèrent les terres de façon que M. Leduc se trouva enterré
+vivant, la tête hors du sol. Alors les Cafres vidèrent sur cette tête un
+panier contenant deux cents rats, pleins de santé et d'appétit.
+
+--Fichtre!
+
+--Et maintenant, cher monsieur, bon voyage et bonne chance.
+
+--Mais...
+
+Depuis un instant, Gédéon commençait à méditer sur la nécessité
+d'installer des voies ferrées dans le Congo et jusque sur les plateaux
+du Haut-Niger. Sa connaissance de la langue arabe ne s'étendait guère
+qu'à quelques mots entrés dans l'argot parisien, tels que _macache,
+bézef, mouquère, bono turco, maboul_ et ne lui eût point permis de
+soutenir une conversation avec un émir. Dix années consacrés à copier
+des rôles dans une étude de la rue Joquelet ne lui avaient donné qu'une
+idée très vague du Coran. Et en songeant aux privations imposées par
+l'entreprise à ce René Caillé qui se passait de manger comme on se passe
+d'aller à l'Odéon, le millionnaire se disait qu'après avoir mangé mal
+lorsqu'il était pauvre, il serait ridicule de ne plus manger du tout
+maintenant qu'il était riche.
+
+Bref, le notaire n'eut pas grand'peine à lui faire entendre qu'on
+pouvait occuper une jolie place dans l'histoire sans se faire dévorer
+vivant par les rats, pour la plus grande distraction de quelques hommes
+primitifs.
+
+--Sans compter, ajouta-t-il, que rien ne vous garantirait la consolation
+d'un bel enterrement et d'une tombe monumentale. Les naturels du Congo
+aiment généralement leurs frères d'Europe comme nous aimons les oeufs
+sur le plat, c'est-à-dire un peu cuits et frais du matin. Dans le cas
+probable où vous seriez utilisé là-bas pour un dîner de noces ou pour
+un repas de corps, il serait impossible à vos admirateurs--quel que fût
+d'ailleurs leur zèle--de rendre les derniers devoirs à votre dépouille
+mortelle. Je ne voudrais pas vous décourager, mais, voyons--la main sur
+la conscience--croyez-vous qu'il se trouvera des fanatiques pour, au
+jour de la Toussaint, aller porter des couronnes d'immortelles et
+prononcer des discours sur le ventre de l'anthropophage qui vous aura
+englouti... Que diable!... Soyons raisonnables!...
+
+Gédéon n'écoutait plus. Tandis que le notaire pérorait, il songeait
+aux moyens divers d'arriver à la célébrité: isthme à percer, canal à
+combler, livre à écrire, drame à mettre en scène, etc., etc. Au fond,
+le notaire raisonnait juste; Minerve parlait par sa bouche. Le Congo,
+Tombouctou, le centre africain, projet absurde, aventure ténébreuse. On
+comptait aisément les explorateurs du Congo, mais les noms des
+hommes devenus célèbres sans avoir jamais mis les pieds à Tombouctou
+fourniraient une liste interminable. Par exemple, Moïse, Homère,
+Gutenberg, le chevalier Bayard, Hamlet, François Ier, Van Dyck,
+Corneille, Mme de Sévigné, M. Guizot, Labiche, et tant d'autres! Que
+diable! on avait bien le temps de découvrir l'Afrique. Rien ne pressait.
+On s'en passait fort aisément.
+
+--Tenez, continua le notaire, puisqu'il vous faut du bruit, de la
+renommée, pourquoi n'aborderiez-vous pas tranquillement la politique?
+Ici, aucun danger à courir, rien à perdre. Selon les circonstances, il
+vous serait même possible d'augmenter votre bien. Peut-être, au début,
+quelques sacrifices seront nécessaires; mais un homme disposé à dépenser
+deux millions et demi pour voler sur les traces d'un marmiton ne
+reculera pas devant une dépense de deux ou trois cent mille francs... Au
+temps où nous vivons, cher monsieur, le suffrage universel n'a que
+faire des intelligences supérieures; les hommes de bonne volonté lui
+suffisent. Vous avez la résolution, le désir, l'ambition de parvenir.
+C'est pour le mieux... Voulez-vous un sage conseil?... Achetez une
+propriété importante dans un arrondissement pauvre, agrandissez,
+embellissez, montrez-vous; accordez des prix aux comices agricoles
+et aux concours régionaux. Devenez le bienfaiteur des orphéons, des
+compagnies de sapeurs-pompiers, des fanfares municipales, des sociétés
+philanthropiques. En un an, vous serez conseiller, en dix-huit mois
+maire de la commune, en deux ans conseiller général, puis député
+aux prochaines élections. Et qui sait?... une fois à la Chambre, ne
+pouvez-vous parvenir au ministère?... Enfin, voyez, examinez... Je reste
+votre très humble serviteur.
+
+Gédéon répondit:
+
+--Notaire, vous me sauvez la vie... Soit, je consens à devenir ministre.
+Un jour, plus tard, nous arrêterons le choix du département ministériel
+qu'il me faudra accepter...--Que diriez-vous de la marine?...--mais,
+pour le moment, il s'agit de courir au plus pressé. Je bats des mains
+à votre idée. Oui, par les moyens que vous indiquez, un homme actif,
+riche, décidé, peut se faire un nom en peu de temps. Je renonce à
+découvrir le Congo et je me consolerai de ne pouvoir initier mes
+contemporaine aux moeurs et usages des peuplades mandingues. Vous m'avez
+ouvert les yeux. Dites, parlez, dictez; que faut-il faire? Où est
+l'arrondissement pauvre? Où se trouve le domaine à vendre? Où vivent mes
+futurs électeurs? Achevez, je suis prêt... Car vous ne m'avez pas dit
+tout cela sans garder une arrière-pensée?
+
+--Peut-être...
+
+--Je vous écoute.
+
+--Voici... Au nombre de mes clients se trouvait un ancien page du roi
+Charles X, fortement septuagénaire, vieux garçon, retiré dans un petit
+village des Basses-Alpes qui s'appelle Lathuile. C'est, je crois, dans
+l'arrondissement de Sisteron. Il vient de mourir et ses héritiers
+désirent vendre château, parc, terres, forêts, tout enfin. C'est pour
+rien: cent mille francs. Achetez Lathuile, réparez le château, faites un
+peu de bien, occupez-vous d'agriculture, donnez aux paysans une pompe à
+incendie, un pont, une fontaine, un abreuvoir, n'importe quoi. Je crois
+même me rappeler que le domaine comprend une source thermale ou minérale
+dont on pourrait tirer parti... Au surplus, je vais demander le dossier
+si vous jugez que l'affaire vaille d'être examinée...
+
+--Je crois bien!
+
+Sur l'ordre du notaire, un clerc apporta le fameux dossier.
+
+--Voici, poursuivit le notaire. Domaine de Lathuile, comprenant: 1°
+un château construit vers la fin du siècle dernier, avec dépendances,
+communs, écuries, remises, etc.; 2° un parc de trois cents hectares
+entouré de murs; 3° une forêt, dite de la Gardule, comprenant une
+superficie de six cent cinquante-sept hectares... Le tout est d'un
+revenu cadastral de quatre mille francs. Aucune hypothèque. Point de
+charges. Entrée en jouissance immédiate.
+
+--J'achète, interrompit Gédéon.
+
+--Un mot encore. La source minérale est située dans le parc; on la dit
+riche en sels de tous genres. Peut-être trouverez-vous à l'exploiter.
+Dès lors, Lathuile devient une station balnéaire, vous enrichissez le
+pays, et votre affaire est faite.
+
+--J'achète, répondit Gédéon.
+
+Effectivement il acheta. Le train du soir l'emporta vers les
+Basses-Alpes, et huit jours ne s'étaient pas écoulés qu'une armée
+d'ouvriers s'abattait sur l'humble village, pour restaurer le château,
+relever les routes, remettre tout à neuf. Des jardiniers en renom furent
+chargés du parc, un des grands ébénistes du faubourg Saint-Antoine
+fournit l'ameublement, un chimiste et des médecins s'occupèrent
+d'analyser la source qu'un ingénieur se hâtait de capter.
+
+Le notaire ne s'était pas trompé: l'affaire s'annonçait excellente. Les
+réparations purent être achevées rapidement et sans trop de frais. L'eau
+de la source fut jugée précieuse. Le parc regorgeait de gibier à poil et
+de gibier à plume. Le voisinage promettait des excursions intéressantes:
+ici c'était un vieux castel élevé par des Templiers; ici un souterrain
+profond contenant nombre de grottes pittoresques; là des ruines
+romaines, un cirque, un arc de triomphe; là de hautes montagnes chargées
+de sapins verts; là de gracieux vallons courant le long d'un torrent
+jaseur où frétillaient des truites.
+
+Sur les avis du notaire, Gédéon n'hésita point à faire marcher de front
+la gloire et les affaires. Non loin du château, il fit élever un hôtel
+superbe, sur le modèle du _Cosmopolite_ de Cauterets, entoura la source
+d'un établissement de bains avec piscines, salles d'inhalation, douches,
+etc. Lathuile vit sortir de terre deux ou trois belles auberges,
+quelques magasins plus beaux que ceux de Sisteron et de Digne, un casino
+dont on vantait à l'avance la salle des fêtes et le théâtre, de grands
+cafés installés sur le modèle des plus luxueux établissements.
+
+Gédéon se multiplia. Il fit don à la commune d'une pompe superbe achetée
+chez le fournisseur des pompiers de Londres; grâce à ses libéralités,
+le conseil municipal put relever l'école primaire, construire une salle
+d'asile, planter quelques mûriers devant l'église. Le curé reçut sa
+part: une chasuble brodée d'or et deux tableaux exécutés sur commande
+par un peintre sérieux. Gédéon habilla de neuf le garde-champêtre et
+distribua les emplois de l'établissement thermal entre les jeunes gens
+les moins ignorants du pays.
+
+Trois médecins de la Faculté de Paris furent attachés à l'exploitation.
+Un orchestre prit possession du casino et fut bientôt suivi d'une troupe
+de comédiens et de chanteurs. Bref, le 1er septembre, neuf mois environ
+après la mort du vieux Babylas, on put lire à la quatrième page des
+grands journaux l'annonce suivante:
+
+ SOURCE PRÉGAMAIN
+ PAR LATHUILE (BASSES-ALPES)
+ _Établissement de premier ordre._
+
+Suivait le détail.
+
+Gédéon recommandait son hôtel, le _Grand-Hôtel de Lathuile_, le plus
+vaste et le plus important du département, ayant un grand jardin
+au midi, entouré de salons, de restaurants.--Ascenseur hydraulique
+desservant tous les étages.--Chambres et salons.--Table d'hôte.--Salons
+de lectures et de musique.--Fumoirs.--Billards.--Omnibus à tous les
+trains.--Prix modérés.
+
+Une longue description recommandait le casino et les excursions de la
+contrée.
+
+Venait ensuite l'analyse de la source:
+
+ Eau: 1 litre, Acide carbonique: 42 centigrammes.
+ Sulphate de chaux 1.5010
+ Sulphate de magnésie 0.5080
+ Sulphate de soude 0.0180
+ Carbonate de chaux 0.1300
+ Carbonate de magnésie 0.0340
+ Oxyde de fer 0.0015
+ Alumine traces
+ Chlorure de sodium 0.0090
+ Chlorure de calcium traces
+ Chlorure de magnésium traces
+ Silice 0.0140
+ Iode traces
+ Phosphate traces
+ Matière organique traces
+ ------
+ Total 2.0385
+
+«L'eau de la source Prégamain, ajoutaient les affiches, peut être
+utilisée avec succès pour combattre:
+
+«1° Les congestions habituelles;
+
+«2° La disposition à l'inflammation des principaux organes;
+
+«3° L'indisposition chronique des organes de la respiration et de la
+circulation;
+
+«4° La détérioration graisseuse du coeur.
+
+«5° En général tous les embarras provenant d'une surabondance de
+graisse;
+
+«6° La formation de la gravelle;
+
+«7° Les hémorroïdes;
+
+«8° Et généralement les autres maladies.
+
+
+A cette énumération faisait suite une attestation signée d'un nom bien
+connu des savants. Nous citerons seulement le passage suivant:
+
+«Les propriétés de la source Prégamain se déduisent d'un effet
+incontestablement apéritif, diurétique et principalement purgatif,
+ce qui l'approprie aux cas nombreux de maladies aiguës ou chroniques
+justiciables de cette modification importante.
+
+«On en peut obtenir de bons effets dans les cas de pléthore abdominale,
+qui provoque ou entretient les irritations de cette cavité sous forme du
+dyspepsie, de constipation, de flatuosités, de douleurs lombaires,
+de jaunisse apéritique avec engorgement du foie ou de la rate, et
+principalement dans les cas de fièvre intermittente, n'importe le type,
+lorsque le malade, tombé de rechute en rechute, n'éprouve plus de bons
+résultats de la quinine.
+
+«Ainsi encore dans les maladies des voies urinaires, catarrhe vésical,
+irritation des reins, dans certaines formes de maladies cutanées, avec
+irritabilité de la part du sujet en raison de l'âge, du tempérament,
+d'un traitement intempestif par trop stimulant; encore dans les
+palpitations de coeur, paralysies, douleurs rhumatismales, sciatiques,
+lombagos et engorgements articulaires pour cause traumatique, etc.,
+etc.»
+
+Gédéon n'avait reculé devant aucune dépense. Tandis qu'en France les
+murs se couvraient d'affiches et les journaux regorgeaient d'annonces où
+le nom «Prégamain» s'étalait en lettres énormes, partout, en Espagne, en
+Italie, en Russie, en Autriche, la fameuse source faisait parler d'elle.
+
+La _Nordeutsch Allgemein Zeitung_ vantait les mérites «das natürliche
+Prégamain Bitterwasser», et on pouvait lire dans _Il Secolo_ de Rome que
+«l'acqua minerale salina amara della fonte Prégamain si usa con successo
+spéciale per combattere tutti gli malattia».
+
+Ce fut un triomphe sans précédent. L'Académie de médecine et l'Académie
+des sciences proclamèrent l'efficacité de la source Prégamain de
+Lathuile. Le médecins émerveillés et séduits abandonnèrent les remèdes
+routiniers au profit de l'eau miraculeuse. La vogue parut éteinte pour
+les eaux purgatives auxquelles on pouvait attribuer une réputation
+solide. Ceux qui prescrivaient d'ordinaire l'eau Royale-Hongroise, l'eau
+de Püllna, les flacons d'Hunyadi Janos et la vieille limonade Roger, se
+tournèrent exclusivement vers l'établissement de Lathuile.
+
+Superbe affaire! Dès le début de la saison, il fallut songer à agrandir
+les locaux. Une usine fut élevée où, dans d'immenses ateliers, trois
+mille ouvriers furent occupés nuit et jour à rincer, remplir, boucher,
+capsuler et étiqueter les bouteilles qui, par wagons entiers, étaient
+expédiées aux quatre coins du monde. D'illustres personnages, ducs,
+princes, maréchaux, ambassadeurs, évêques, apportèrent à l'exploitation
+le prestige de leur clientèle. On vit autour du parc se multiplier les
+hôtels et s'établir la foule des débitants attirés par la foule des
+consommateurs.
+
+Pour justifier l'empressement du public, Gédéon recruta pour son casino
+les premiers sujets des théâtres de Paris. Il eut Judic, Théo, Granier,
+Dupuis, Baron, Lassouche. Il monta de vraies pièces et fit chanter de
+vrais opéras. Lathuile devint à la mode et le monde entier connut le nom
+de Prégamain.
+
+Enfin, il était célèbre!
+
+Enfin, il ne se sentait plus perdu dans la foule. A Lathuile et
+aux environs, il se voyait puissant parmi les plus puissants. Les
+municipalités lui faisaient fête, et le sous-préfet de Sisteron
+l'accablait de sourires. Il se voyait décerner la place d'honneur dans
+les fêtes publiques et la présidence aux distributions des prix des
+écoles.
+
+De ce petit pays indigent il avait fait une contrée féerique. Le terrain
+valant quatre sous le mètre n'était plus cédé à moins de trente francs.
+Les chaumières se transformaient en maisons, les granges en fermes,
+les maisons en palais. Tel paysan, réduit au mince revenu de son clos
+d'oliviers, possédait maintenant des titres au porteur et des actions de
+chemins de fer. Les bergers devenaient garçons de café et, devant les
+vingt-cinq louis de pourboire de la saison, souriaient au souvenir des
+pauvres gages d'autrefois. Les rouliers s'étaient révélés cochers de
+remise, les gardeuses d'oies devenaient de parfaites caméristes. Des
+braconniers avaient ouvert des magasins de comestibles, des vagabonds
+proprement vêtus servaient de guides aux voyageurs. Maintenant les gens
+de Lathuile mangeaient de la viande tous les jours, en bénissant le
+directeur de l'établissement thermal. Gédéon était le père, le roi, le
+Dieu de ce petit monde.
+
+Volontairement, le maire avait donné sa démission, ne se sentant pas de
+force; et Gédéon, cédant aux instances des notables, avait généreusement
+posé sa candidature. Jamais succès électoral aussi touchant ne fut
+enregistré par le _Journal Officiel_.
+
+Le fait devant rester unique, nous ne manquerons point de le relater
+ici. Le dépouillement du scrutin donna les résultats suivants:
+
+ Électeurs inscrits 884
+ Votants 884
+ Majorité absolue 443
+ M. Gédéon Prégamain 890 suffrages (élu).
+
+Dès son arrivée au conseil municipal, Gédéon fut nommé maire.
+
+C'était le pied dans l'étrier, le premier échelon gravi.
+
+A partir de cet heureux jour, l'oeuvre ambitieuse du millionnaire
+s'acheva par étapes démesurées. Certes, l'éblouissante vision des
+premiers rêves ne se réaliserait pas dès demain, il fallait attendre
+plusieurs années avant de voir débaptiser l'avenue des Champs-Elysées,
+de donner son nom à un fauteuil comme Voltaire, à une plume d'acier
+comme Humbolt, ou à un filet de boeuf comme Chateaubriand. Déjà,
+cependant, d'humbles monuments attesteraient la gloire de Gédéon; sur
+la place de la Mairie, maintenant embellie et ombragée, s'élevait une
+fontaine majestueuse au socle de laquelle les passants pouvaient lire:
+
+ En l'an 1880
+ Cette fontaine fut édifiée
+ Sous la magistrature municipale
+
+ DE M. GÉDÉON PRÉGAMAIN
+
+Le pont neuf jeté sur le torrent du Gapeau portait une inscription
+analogue. Au delà même de la commune de Lathuile, Gédéon trouva moyen
+de faire graver son nom dans le marbre ou l'airain. Ayant conquis la
+commune, il s'agissait de conquérir le canton et, sans abandonner la
+mairie de Lathuile, d'arriver au conseil général.
+
+Par un bonheur providentiel, le siège devint vacant, le titulaire
+s'étant retiré après fortune faite. Depuis longtemps Gédéon avait
+disposé ses batteries, tenu conseil avec le sous-préfet, gagné
+l'influence des chefs de parti. Sa candidature n'étonna personne.
+
+Mais, cette fois, il importait de prendre une attitude.
+
+Laquelle? Toute la question était là.
+
+Pour enlever les suffrages des gens de Lathuile, point n'avait été
+besoin d'écrire un programme ou de prononcer un discours. Les voisins de
+l'établissement thermal n'avaient point désiré connaître la couleur
+du candidat, s'il était bleu, blanc ou rouge, s'il regrettait
+Louis-Philippe, Henri V ou Napoléon III. On avait voté pour le
+propriétaire du grand château, pour le bienfaiteur du pays.
+
+Mais les conseils généraux peuvent avoir à remplir un rôle politique.
+Dans le cas d'une dissolution des Assemblées législatives par la
+force, ils s'assemblent immédiatement, sans décret de convocation, et
+s'emparent, à titre temporaire, de l'administration du pays. Assurément
+cette extrémité demeure exceptionnelle, mais elle est écrite dans la loi
+organique.
+
+Force fut donc à Prégamain de sortir son drapeau.
+
+Il y songea pendant huit jours, rôdant autour des hommes et des
+idées qui avaient gouverné la France, étudiant les lois, consultant
+l'histoire, fouillant les pamphlétaires et les commentateurs, agitant le
+pour et le contre, cherchant à discerner parmi les opinions l'opinion en
+faveur, parmi les partis le parti d'avenir.
+
+En prenant place à l'extrême droite on s'assurait des relations
+flatteuses: là s'étaient échoués les fils des preux, les descendants
+des grandes races, les Rohan, les Léon, les La Rochefoucauld, les
+Montmorency. Mais ces messieurs jouissaient d'une affreuse réputation
+dans les Basses-Alpes; on les y soupçonnait de préméditer le
+rétablissement de la dîme, des corvées, du droit de cuissage.
+
+A l'extrême gauche, Gédéon redoutait le voisinage de certains
+personnages inquiétants, républicains farouches ou novateurs téméraires.
+
+En conséquence, il opta pour la politique des centres. Là siégeaient
+les vieux parlementaires, les libéraux, les hommes de prudence et de
+sagesse; là, l'insupportable rigidité des principes savait se plier au
+besoin, selon les circonstances, et se façonner à la complicité des
+intérêts.
+
+Il n'adopta donc ni l'une ni l'autre des trois couleurs, jugeant plus
+habile de les arborer toutes ensemble. Point de politique de parti, une
+politique patriotique et véritablement nationale! Cependant, sur les
+avis de son notaire, Gédéon se décida à pencher légèrement vers la
+gauche. Il entendait demeurer au centre, mais moins près de l'opposition
+que des gens en place. Au conseil général, il appuierait adroitement
+la préfecture, en conseiller jaloux de son indépendance, mais vraiment
+impartial. Plus tard, à la Chambre, il se tiendrait à la disposition du
+ministère, sans prendre aucun engagement formel, se réservant, aux jours
+de bataille, de se porter librement du côté du plus fort.
+
+Ainsi résolu, il rédigea sa profession de foi dont voici le texte exact:
+
+«Chers contribuables,
+
+«Répondant à l'appel qui m'est adressé par un grand nombre d'entre vous,
+je pose ma candidature au siège de conseiller général pour le canton de
+Lathuile, devenu vacant par la démission de M. Cordenbois.
+
+«Mon nom vous est connu, les travaux considérables exécutés dans votre
+arrondissement par mes soins ne sont ignorés de personne. Une étude
+sincère et approfondie de vos besoins me fait espérer que mes efforts au
+sein de l'assemblée départementale ne resteront pas inutiles.
+
+«Soucieux de contribuer à la prospérité du canton, au développement
+des richesses agricoles et industrielles de cette belle contrée, je
+m'efforcerai de justifier vos suffrages par une application constante.
+
+«Au point de vue politique, ami de la liberté et respectueux du droit,
+je travaillerai à l'affermissement du gouvernement actuel et des
+institutions qui nous régissent. Patrie, liberté, morale, justice, telle
+est ma devise.
+
+ «Vive la France!
+ «(_Signé_) GÉDÉON PRÉGAMAIN,
+ «Maire de Lathuile.»
+
+Il se trouva, parmi les électeurs, quelques esprits grincheux disposés
+à repousser ce programme comme par trop superficiel. Un vétérinaire du
+canton saisit cette occasion d'entrer en lice, et, s'appuyant sur la
+partie avancée de la population, inscrivit en tête de son manifeste la
+réduction de l'impôt et la suppression des armées permanentes. Gédéon
+para le coup en promettant la séparation de l'Église et de l'État;
+à quoi le vétérinaire, perdant l'esprit et la mémoire, répondit par
+l'engagement de voter le service obligatoire pour les religieux et les
+séminaristes. Cette contradiction le perdit, mais la lutte se prolongea
+acharnée.
+
+Il y eut des polémiques. Le vétérinaire était soutenu par une feuille
+radicale de Sisteron; Prégamain fonda un journal: l'_Écho de Lathuile_.
+
+«Eh quoi! s'écriait-il, en son Premier-Lathuile, pensez-vous qu'un pays
+malade puisse être guéri comme un cheval morveux ou comme un mouton
+atteint de la clavelée?»
+
+«Eh quoi! ripostait le vétérinaire, oseriez-vous prétendre que le canton
+a besoin de votre eau purgative?»
+
+Gédéon parla dans une réunion publique, couvrit son adversaire de
+sarcasmes et vit sa candidature acclamée.
+
+Au scrutin, il l'emporta de douze cents voix.
+
+Vinrent les élections générales législatives. Le vétérinaire revint à
+la charge, mais cette fois encore il en fut pour la honte de son
+impuissante ambition. Au mois d'août 1881, Gédéon Prégamain fut proclamé
+député de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes). Malgré les
+manoeuvres de son concurrent, il obtenait une majorité honorable et
+pouvait compter sur une validation incontestée.
+
+Dès qu'il eut connaissance du scrutin proclamé par la commission de
+recensement, il s'enferma dans son château, voulant s'épanouir à l'aise,
+loin des regards profanes.
+
+Retiré dans son cabinet, seul, bien seul, il mesura par la pensée le
+chemin parcouru, se vit tel qu'il avait été jadis, clerc d'avoué, affamé
+et inconnu, être obscur, pauvre diable errant que, seule, la statistique
+eût appelé une âme, ver de terre infime. Il confronta son passé avec son
+présent, comme Murat devenu roi eût pu contempler son fouet de postillon
+à côté de son sceptre, comme Michel Ney, devenu maréchal de France, se
+souvenait d'avoir travaillé en qualité d'ouvrier tonnelier. Il pensa:
+«Je suis parti de là-bas, je m'arrête ici, je parviendrai la-haut.»
+
+--J'y touche! s'écria-t-il en un élan d'exaltation tapageuse. Je touche
+au sommet, je mets le pied sur la cime. Quelques pas encore, quelques
+efforts, quelques jours, un peu de patience et je saurai m'élever au
+faîte des plus puissants!... Combien j'eus raison de me confier à mon
+étoile, d'écouter les voix mystérieuses qui donnaient à mon oreille les
+fanfares d'un avenir glorieux! Hier je n'étais rien, aujourd'hui je suis
+un des sept cents prédestinés qui dictent la loi à la patrie. Mon vote
+contient le secret de demain... Avec un discours je peux faire changer
+les gouvernements; avec un mot: «Oui» ou «Non», je puis à mon gré
+convier les peuples à de fraternels embrassements ou déchaîner la guerre
+à travers l'Europe. Ma volonté, c'est la France grande ou petite,
+humiliée ou libre, riche ou ruinée; c'est notre armée conquérante ou
+vaincue, nos chemins de fer rayonnant sur le territoire, notre marine
+couvrant de ses voiles les deux océans. Et demain?... Aujourd'hui, je
+suis l'homme qui décide, demain je serai le maître qui agit... Ministre!
+je deviendrai ministre!... J'aurai le droit de dire: «Je veux!...» Les
+ambassadeurs me souriront et s'attacheront à gagner ma bienveillance,
+les souverains m'enverront des cordons de moire et des croix de
+diamants!... Mon nom figurera en tête des proclamations et au bas des
+traités... Une armée de reporters suivra mes voyages, relatera mes
+paroles, s'inquiétera de ma santé, copiera le menu de mes repas, et
+commentera mes moindres actions... D'un froncement de sourcil je ferai
+trembler le commerce et baisser les cours de la Bourse!... Mon nom sera
+connu, répété, admiré, craint... Déjà, je suis célèbre. Il n'est pas un
+coin du monde où ne parvienne l'eau de ma source. Tous les malades et
+les gens sains, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les
+puissants et les chétifs, les heureux et les mélancoliques, les enfants
+et les vieillards, songent à moi comme à un sauveur... Par certain côté,
+la terre m'appartient. Je ne l'ai ni enseignée comme Jésus, ni conquise
+comme Charlemagne, ni asservie comme Napoléon, ni agrandie comme Colomb,
+ni renouvelée comme Voltaire, ni chantée comme Homère; non! mais j'ai
+purgé des mondes!
+
+
+III
+
+Le nouveau député de Sisteron mit à profit les trois mois de vacances
+par lesquels il lui était permis de commencer ses travaux législatifs.
+
+Il vint à Paris, meubla de fond en combles un superbe hôtel de l'avenue
+Marceau, s'installa, épousa la fille de son notaire, charmante enfant
+qui dessinait comme Paganini et jouait du piano comme M. Thiers. Ce
+fut un mariage de raison. Une femme complète l'intérieur de tout homme
+politique intelligent. Certes, Gédéon eût préféré à cette enfant de
+notaire l'héritière d'une souche illustre; mais outre que, dans les
+circonstances spéciales où il se trouvait placé, une alliance avec
+les Rothschild semblait difficile à conclure, Gédéon redoutait les
+désagréments apportés par le voisinage d'une femme supérieure. Il lui
+eût souverainement déplu de passer dans le monde pour l'heureux époux
+d'une créature d'élite; il avait voulu une épouse de second plan, aussi
+nulle que possible et qui jamais n'aurait l'audace de réclamer une part
+de la gloire conjugale. Sous ce rapport, la fille du notaire lui allait
+comme un gant.
+
+Théodora avait vingt ans, un bon caractère et des goûts simples. Sans
+posséder la grande beauté qui désespère les peintres, elle était
+assez jolie pour ne point froisser la vanité d'un mari. On pouvait la
+considérer, au point de vue plastique, comme une bonne moyenne de femme
+légitime. Elle aimait son père mais sans tendresse, le plaisir mais sans
+frénésie, la toilette mais modérément; elle aima son mari mais sans
+passion. Cela tombait bien. Gédéon s'était formellement juré de ne pas
+aimer sa femme, par crainte de gaspiller dans l'amour un temps précieux
+pour la gloire. Il tint parole. Mme Prégamain, dès le lendemain des
+noces, fut invitée à régler sa vie selon son caprice et à ne pas compter
+sur un mari capable de pincer de la guitare, de rimer un madrigal, ou,
+après de longues contemplations agenouillées, de se précipiter sur elle
+comme un tigre pour broyer dans d'effroyables étreintes ses chairs
+palpitantes. Elle prit la chose du bon côté, trouvant cela très naturel
+et ne voyant rien dans cette situation d'inférieur à l'idéal que ses
+rêves de jeune fille avait formé pour l'hyménée.
+
+Sans plus tarder, Gédéon s'occupa de ses premières visites. Le ministre
+de l'intérieur le reçut comme on doit recevoir un homme disposant d'un
+suffrage. Gédéon se montra poli, mais froid.
+
+Il déposa, chez les principaux personnages politiques et
+particulièrement chez les chefs du centre gauche, des cartes de
+visite où, par une innocente supercherie, son nom prenait une allure
+nobiliaire. Il avait cru remarquer qu'il est de bon goût, dans le monde
+parlementaire, d'ajouter quelque chose aux noms propres. L'avocat Michel
+s'était fait appeler Michel (de Bourges); le républicain clérical Arnaud
+avait fait suivre son nom de celui de son département et ne répondait
+plus qu'à l'appellation d'Arnaud (de l'Ariège); M. Martin, plus
+exigeant, s'était emparé d'un point cardinal et devenait Martin (du
+Nord). En vertu de cette tradition, les cartes du nouveau député étaient
+ainsi libellées:
+
+ +-----------------------------------------------+
+ | |
+ | GÉDÉON PRÉGAMAIN DE LATHUILE |
+ | |
+ | DÉPUTÉ |
+ | |
+ | Membre du Conseil général des Basses-Alpes |
+ | |
+ +-----------------------------------------------+
+
+C'est une vérité vieille comme le monde que nul ne peut se flatter
+d'être illustre s'il n'a vu sa renommée consacrée par les suffrages de
+Paris. Ténors, financiers, vaudevillistes, chanteurs, musiciens, nul n'a
+connu vraiment le succès en dehors du succès proclamé à Paris. Ceux à
+qui manque cette apothéose ne se sont point consolés. Richard Wagner a
+pu entendre jusqu'au fond de la Bavière ses fanfares triomphales clamant
+sur les champs de victoire des armées allemandes, mais le regret de
+n'avoir point conquis Paris l'a torturé jusqu'à la dernière heure. La
+province peut fournir la gloriole, Paris seul dispense la vraie gloire.
+
+Gédéon eut occasion de s'en apercevoir. Le temps des arcs de triomphe
+dressés sur son passage par des villageois ébahis, des aubades données
+sous ses fenêtres par la fanfare municipale, des têtes sans cesse
+découvertes et inclinées, ce temps-là lui sembla regrettable. Les
+journaux parisiens affectaient une indifférence choquante véritablement
+pénible pour un homme accoutumé aux hommages quotidiens de l'_Écho de
+Lathuile_. Des folliculaires égarés continuaient d'occuper le public
+de mille incidents accessoires et à remplir les gazettes de noms
+encombrants. Il était perpétuellement question, dans les feuilles
+publiques, de Bismarck, de Garibaldi, du prince de Galles et de Sarah
+Bernhardt; et Gédéon descendait à l'humiliante habitude de chercher son
+nom imprimé parmi les annonces de la quatrième page, entre la réclame
+d'un onguent contre les accidents de voiture et l'éloge d'une farine
+destinée à exterminer le ver solitaire en moins de temps qu'il ne faut
+pour l'écrire.
+
+Dans les salons où il fut accueilli, l'élu de Sisteron rencontra force
+gens aimables, assidus à lui sourire; mais, corrompu par l'obséquiosité
+des électeurs de Lathuile il trouva les sourires insuffisants. Souvent
+même, il lui arriva de soupçonner chez ses interlocuteurs une intention
+malicieuse. On lui parlait trop de sa source et pas assez de sa
+carrière; trop de son eau et pas assez de lui-même. A chaque
+présentation, la même phrase lui était invariablement adressée:
+--Monsieur Prégamain... Ah! oui, je sais... nom très connu;
+parfaitement, parfaitement.
+
+Il lui fallait répondre avec modestie, s'incliner, baisser les yeux,
+prendre un air satisfait; au fond il enrageait. Souvent il écoutait à la
+dérobée des gens à qui il venait d'entendre prononcer son nom.
+
+--C'est M. Prégamain, disait-on.
+
+--Quel Prégamain? Où prenez-vous Prégamain?
+
+--Le député.
+
+--Ah!... Connais pas.
+
+--Mais si, vous ne connaissez que cela: l'eau Prégamain...
+
+--Bon, j'y suis!... C'est le monsieur qui vend cette eau qui... Il a
+bien une tête à ça!...
+
+Mais Gédéon était vraiment fort. La première émotion passée, il relevait
+la tête.
+
+--Patience! disait-il, patience! Dédaignons ces manifestations de
+l'envie. Ces gens me jalousent et s'épuisent en méchantes ironies.
+Patience! Qu'ils jouissent en paix de leur reste. Bientôt la session
+commencera, bientôt j'apparaîtrai à la tribune nationale, bientôt
+j'imposerai silence à cette meute impuissante...
+
+Pour éblouir ses collègues futurs et se créer en un jour des relations
+innombrables, il donna un grand dîner politique. Ce fut lugubre. Les
+convives, assez nombreux d'ailleurs, gardèrent tout le temps de la fête
+un silence de chapelle ardente. A table, ils se regardaient sans oser
+parler, absorbés tous par la même pensée inquiétante et cocasse.
+Plusieurs affectèrent de ne point boire d'eau par crainte d'une méprise.
+Après le repas, les salons de l'avenue Marceau furent envahis par une
+foule élégante, mais les conviés demeurèrent gênés et maussades. Une
+idée déplaisante hantait cette riche demeure et, malgré les vieux vins
+et la bonne chère, malgré l'amabilité des amphitryons, ce fut une fête
+manquée.
+
+Enfin, conformément au décret présidentiel, la Chambre des députés
+rentra en séance, Gédéon s'était fait inscrire au centre gauche et avait
+choisi sa place au milieu de la salle, derrière le banc des ministres,
+face à la tribune. Ses collègues l'accueillirent avec politesse, mais
+négligemment, comme un honorable sans importance. Les premières séances
+furent sans intérêt. Il y eut tirage au sort des bureaux, élections du
+bureau de la Chambre, réunion des commissions, vote précipité de deux ou
+trois cents projets de loi d'intérêt local. Pendant huit jours, l'élu de
+Sisteron erra dans l'hémicycle et le long des couloirs comme une âme en
+peine, salué par les huissiers et les garçons de service, sollicité par
+l'immense cohue des mendiants qui assiègent tout homme en place.
+
+Mais cette semaine écoulée, Gédéon voulut agir. Il était temps. Sistéron
+et la France attendaient.
+
+Par quoi commencer?
+
+Les débats à l'ordre du jour ne prêtaient point à ses débuts
+parlementaires. Il s'agissait des lois laissées inachevées par l'autre
+Assemblée, d'une liquidation en quelque sorte. Aucun moyen pour Gédéon
+Prégamain d'intervenir; aucune ressource. Force lui fut d'attendre,
+d'écouter en silence, de se borner à déposer dans les urnes de fer-blanc
+tantôt un bulletin bleu, tantôt un bulletin blanc.
+
+Il dut s'avouer son impuissance. A la vérité, la vie parlementaire
+exigeait un apprentissage. Il ne suffisait pas d'arriver à la Chambre,
+d'étaler sur le drap vert de la tribune un programme électoral et de
+prendre la parole pour se faire écouter et approuver. Par prudence, par
+tact, par habileté, il convenait de patienter. Les occasions naîtraient
+d'elles-mêmes.
+
+En effet, une occasion se présenta. Un soir, vers la fin d'une séance
+assez agitée qui mettait en question l'existence du cabinet, Gédéon
+Prégamain vit s'avancer vers lui un de ses collègues, M. Devès, muni
+d'un feuillet de papier. Le papier portait ces mots:
+
+ «La Chambre,
+ «Confiante dans les déclarations du gouvernement,
+ «Passe à l'ordre du jour.»
+
+Pour être mis en discussion, un ordre du jour doit, aux termes du
+règlement, être suivi de vingt signatures. C'était une signature qu'on
+venait demander à Prégamain. Avec quelle joie il la donna, et comme il
+fut aise en entendant le président lire son nom avec ceux des autres
+auteurs de la motion!
+
+Quel début!
+
+Les journaux de l'opposition affectèrent d'oublier dix-neuf signataires
+de l'ordre du jour pour retenir seulement le nom de Prégamain, ce qui
+donna lieu à mille plaisanteries d'un goût plus ou moins sévère.
+L'ordre du jour Prégamain! Le ministère traité et guéri par les eaux de
+Lathuile! Une gazette irrévérencieuse, mit l'incident en vaudeville,
+Gédéon se vit chantonné en vers de huit pieds bourrés d'allusions. Les
+chroniqueurs vinrent à la rescousse du reportage, et, pendant deux
+jours, il ne fut question dans les feuilles publiques que de Gédéon.
+
+Cette ovation lui déplut. Il eût préféré quelque chose de moins bruyant
+et de plus solide. Aussi se promit-il de ne plus engager sa réputation
+à la légère et de se défier des ordres du jour. L'idée lui vint alors
+d'interrompre et lui parut excellente. On put l'entendre, à partir de
+ce moment, presque chaque jour, à propos de n'importe quoi. Dès que la
+séance commençait d'être troublée, Prégamain se levait, mêlait son
+cri aux clameurs générales, s'animait, descendait dans l'hémicycle,
+gesticulait avec fureur. Il en vint à remplir à la Chambre un rôle
+classé au théâtre et que les affiches mentionnent généralement ainsi:
+
+ «Triple rang d'hommes du
+ peuple........., M. Alexis,»
+
+Peu à peu il s'assimila le dictionnaire usuel des interruptions, et,
+s'enhardissant, les articula d'une voix plus distincte.
+
+Il cria:
+
+«La clôture!--A la question!--Continuez! continuez!--Très bien!» et,
+en général, les interjections que le compte rendu résume sous cette
+formule: «Protestations sur un grand nombre de bancs.»
+
+A la droite, il criait:
+
+--Retournez à Coblentz!
+
+Aux passionnés de la gauche:
+
+--Et le 4 Septembre?
+
+Un jour même, sans savoir pourquoi, par habitude, par instinct, il osa
+interrompre seul, et le _Journal officiel_ porta au compte rendu _in
+extenso_ ces mots jetés en travers d'un grave discours de M. Freppel:
+
+«M. PRÉGAMAIN DE LATHUILE.--C'est trop fort!»
+
+Mais s'il ne parlait point, il votait et se montrait. Quand Théodora,
+achevant la lecture d'un discours, lisait au compte rendu ces mots: «En
+descendant de la tribune, l'orateur reçoit les félicitations de ses
+collègues,» Gédéon l'arrêtait pour lui dire:
+
+--J'en étais!
+
+Le travail des commissions ne lui offrit aucune occasion de briller. Le
+jour où la Chambre se réunit dans ses bureaux pour élire les membres de
+la commission du budget, Gédéon se rendit au Palais-Bourbon, résolu à
+poser sa candidature; mais quand il eut pris place parmi ses collègues,
+il redevint circonspect, s'avoua qu'il n'aurait rien à dire et vota
+docilement avec la majorité de son bureau.
+
+Cependant il ne perdait pas courage. Le jour de la revanche viendrait
+enfin. Le destin ne pouvait l'avoir si merveilleusement aidé et servi
+pour l'abandonner à moitié route, entre le passé honteux et l'avenir
+impossible. Tout n'était pas dit, à coup sûr. Le mandat de député était
+un moyen, non un but.
+
+--Patience! répétait-il. Attendons!...
+
+A qui lui eût dit, quatre ans auparavant:
+
+--Voulez-vous devenir député?... Vous le serez avant trois années!...
+
+Il eût répondu:
+
+--Vous avez tort de railler un pauvre clerc d'avoué. Député! Comment
+voulez-vous que je parvienne jamais à me faire élire?... De quel
+droit?... Par quel moyen?...
+
+Maintenant qu'il siégeait à la Chambre, il souffrait de se voir confondu
+parmi les autres députés, comme naguère il avait souffert de vivre perdu
+dans la foule des contribuables. Il était bien député, mais un député
+quelconque, le premier venu des membres de la Chambre. Vainement lui
+eût-on expliqué que, sous le rapport de la vanité, on pouvait déjà se
+réjouir d'avoir obtenu une place au milieu des élus du pays. Gédéon ne
+se serait pas payé de ce raisonnement. La célébrité ne lui apparaissait
+point relative, mais absolue. A ses yeux une foule d'élus restait une
+foule; et ceci lui déplaisait. De son banc de député il voulait sauter
+maintenant au banc des ministres. Certes, il était impossible d'agir à
+Paris comme à Lathuile, par coups de théâtre, en prodiguant les millions
+et les bienfaits; il fallait de la résignation et de la patience. Rien
+n'était perdu.
+
+Est-ce que le passé ne répondait pas de l'avenir? Une grande étape si
+rapidement parcourue ne prouvait-elle pas que l'élu de Sisteron était
+marqué pour de hautes destinées? Pourquoi se décourager?
+
+--Après tout, songeait-il, mon heure n'est peut-être pas encore
+venue?... La République est indécise, elle tâtonne. C'est à peine si
+elle existe réellement depuis un an, par la retraite du maréchal. Les
+ministères se construisent maintenant comme les baraques de voliges, et
+se démontent comme des jeux de patience, s'ils ne s'abattent comme
+des châteaux de cartes... Quelque chose de définitif est peut-être en
+incubation... Attendons.
+
+Mais les électeurs de Sisteron s'impatientaient. Perpétuellement
+surexcités par la rancune du vétérinaire, ils se prenaient à penser que
+leur mandataire ne leur faisait pas honneur. Gédéon fut averti du
+danger et reçut le conseil d'agir. Un discours, rien qu'un discours, un
+discours quelconque. On ne l'exigeait ni long ni sublime; au besoin on
+se contenterait d'une improvisation de cent lignes, mais il fallait
+parler; la réélection se trouvait en jeu.
+
+--Diable! pensa le député, ne paressons pas!
+
+Précisément, la Chambre venait d'achever une discussion importante.
+L'ordre du jour portait la délibération d'un projet de loi relatif à une
+question de prêts hypothécaires, et qui rentrait dans les connaissances
+de l'ancien clerc d'avoué. Il parcourut le texte du projet, creusa la
+question et, la veille du jour où devait s'ouvrir le débat, il alla se
+faire inscrire par le président pour prendre la parole.
+
+Le président parut surpris, mais il s'exécuta. Bientôt la nouvelle
+courut dans les couloirs et dans les bureaux. M. Prégamain de Lathuile
+monterait à la tribune.
+
+--Ah bah!
+
+--C'est officiel. Il vient de prévenir le bureau.
+
+--Et quand cela?
+
+--Dès demain.
+
+--Il faudra que j'aille écouter ça!...
+
+Un début parlementaire est toujours un gros événement. L'inconnu,
+le nouveau venu qui, pour la première fois, gravit les degrés de la
+tribune, se révélera peut-être Mirabeau. Bref, quand le lendemain Gédéon
+entra dans la salle, un énorme portefeuille sous le bras, il contempla
+avec stupeur les gradins couverts de représentants. Les plus inexacts
+étaient accourus. Dans les tribunes, les spectateurs se pressaient en
+grand nombre, comme pour un débat à sensation.
+
+Gédéon s'assit à sa place habituelle et posa sa main sur son coeur pour
+épier un battement d'angoisse. Non; le coeur se soulevait régulièrement,
+le pouls était calme. Aucune inquiétude.
+
+Un secrétaire achevait la lecture du procès-verbal.
+
+Le moment était proche.
+
+Un coup de sonnette mit fin aux conversations particulières et, dans le
+morne silence des assistants, le président prononça ces mots:
+
+--L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi relatif aux
+purges d'hypothèques. La parole est à M. Prégamain de Lathuile.
+
+Dès le premier mot, Gédéon s'était levé. Il s'engageait dans la couloir
+central des gradins et, comme le président achevait, il atteignait le
+dernier degré de la tribune.
+
+A ce moment--ô séance inoubliable!... le tonnerre de cinq cents éclats
+de rire éclata sous le vitrage de la salle austère. D'abord ce n'avait
+été que quelques petits rires étouffés, contenus par la solennité du
+lieu et la dignité des assistants, mais l'hilarité avait brusquement
+gagné tous les bancs comme une traînée de poudre.
+
+Les députés se tenaient les côtes, tant il est vrai qu'il suffit parfois
+d'une misérable niaiserie pour désopiler la rate des gens graves. Ce
+simple mot «purges d'hypothèques», accouplé au nom justement célèbre
+de Prégamain, avait décharné la tempête. Dans la salle, plusieurs
+honorables, renversés sur leur fauteuil, riaient à gorge déployée;
+d'autres, rouges comme des pivoines, essayaient de se soulager en tapant
+sur les pupitres; d'autres pouffaient longuement, ne s'arrêtant que pour
+dire:
+
+--Non, mais c'est idiot!... Mon Dieu! sommes-nous bêtes de rire comme
+ça!
+
+A l'exaltation de la représentation nationale s'ajoutait le délire des
+tribunes; les spectateurs trépignaient, jetaient dans le tapage des
+mots à double entente, des grosses joyeusetés sur la question et sur
+l'orateur; les dames, effarées, se coloraient d'un incarnat pudique
+et cherchaient un refuge sous les branches flexibles de l'éventail.
+Incapables de se contenir et n'osant éclater, les huissiers avaient pris
+la fuite et poussaient de telles clameurs dans les couloirs, qu'on dut
+les entendre sur la place de la Madeleine.
+
+Gédéon, ahuri, contemplait cette Chambre en folie et murmurait:
+
+--Qu'est-ce qui leur prend?
+
+Le président se cramponnait à son bureau, se mordait les lèvres,
+s'épuisait en efforts surhumains pour sauver, au moins en sa personne,
+la dignité du Corps législatif. Il vit se tourner vers lui Gédéon pâle,
+hagard, balbutiant:
+
+--Monsieur le président... monsieur le président...
+
+--Plaît-il?
+
+--Répétez donc que j'ai la parole... Ils n'ont probablement pas entendu.
+
+--Mais si! mais si!
+
+Et le malheureux président secouait désespérément la sonnette.
+
+On peut aisément sécher des larmes, arrêter des sanglots dans le gosier
+des affligés, mais autre chose est d'éteindre le rire d'une foule. Qu'un
+petit rire isolé tonne au premier moment de silence et le rire général
+se réveille. Rien de plus contagieux.
+
+Après cinq bonnes minutes, l'hilarité se calma; mais, cédant aux
+instances de l'honorable député des Basses-Alpes, ou peut-être aussi par
+malice, le président redit la fameuse phrase:--«L'ordre du jour, etc.»
+
+Il ne put achever. De toutes parts, les députés s'étaient levés et
+criaient à Gédéon:
+
+--Descendez! descendez!
+
+Prégamain se vit entouré de bras gesticulants, de visages écarlates et
+ruisselants de larmes. On le suppliait de s'en aller. Un cri retentit
+dans les tribunes:
+
+--Enlevez-le!
+
+Jamais une assemblée politique n'avait autant ri. C'était de la
+démence, de l'épilepsie. Le président avait renoncé à rétablir l'ordre.
+Brusquement, il saisit son chapeau et se couvrit.
+
+La séance était levée.
+
+Les députés quittèrent la salle en tumulte, abandonnant Gédéon pétrifié
+sur la tribune.
+
+Le malheureux avait enfin compris!
+
+Le hasard ne l'avait élevé que pour le précipiter de plus haut. Cette
+source purgative à laquelle il avait attaché son nom, dont il avait fait
+l'instrument de sa notoriété et de sa gloire, devenait maintenant une
+cause de dérision. On avait refusé de voir en lui le représentant, le
+législateur, pour considérer seulement l'homme qui vendait une purge. Le
+prétexte était absurde, mais la catastrophe semblait irréparable.
+
+Immobile devant les gradins déserts, il considéra son portefeuille
+bourré de documents et de notes. Des pleurs amers lui venaient aux
+paupières, mais il ne lui fut pas même permis de pleurer. Un huissier
+vint lui remettre son paletot et son chapeau. On allait fermer la salle.
+
+Il sortit, décidé à se jeter dans la Seine. A aucun prix, il n'aurait
+consenti à réintégrer le domicile conjugal.
+
+Que pensait Théodora? Qu'avait pu dire le notaire?
+
+Ah! ce notaire! Avec quelle joie Prégamain se fût enivré de son sang!
+Car il était cause de tout, cet homme! Seul, il s'était mis en travers
+de ces beaux projets de voyage au fond de l'Afrique; seul, il avait eu
+l'idée du domaine de Lathuile et de la source minérale.
+
+Enfin...
+
+Mais le vétérinaire! Il rirait aussi demain, cet empoisonneur de
+bestiaux, en savourant dans les journaux le compte rendu de la séance!
+Il triompherait. Il dirait aux électeurs:
+
+--Ne vous l'avais-je pas prédit?...
+
+Ainsi, tant d'efforts accomplis, tant de millions dépensés aboutissaient
+à une catastrophe gigantesque. Jamais homme n'avait été à ce point
+ridicule. Il ne s'agissait pas cette fois d'une légère question
+d'amour-propre, d'une intention malicieuse soupçonnée dans un mot
+équivoque. Non, Gédéon se sentait ridicule devant l'univers. La France
+entière, représentée par ses députés du territoire, de l'Algérie, de la
+Guadeloupe, de la Martinique, de la Cochinchine, s'était moquée de lui.
+Il avait entendu le rire formidable d'une nation. Et demain grâce au
+télégraphe, on ne rirait pas seulement en France, mais partout, à
+Berlin, à Saint-Pétersbourg, à New-York, à Calcutta! L'histoire n'avait
+point encore enregistré de chute aussi profonde.
+
+Errant au hasard dans les rues, il échoua devant un restaurant où il fut
+s'asseoir à l'écart moins pour manger que pour se reposer; car sorti du
+Palais-Bourbon vers trois heures, il avait marché jusqu'à sept heures du
+soir. Tremblant d'être reconnu dans la salle, il demanda un cabinet et,
+par contenance, commanda à dîner.
+
+Dès le premier service, il congédia le garçon.
+
+--Laissez-moi, dit-il. Je sonnerai.
+
+Un grand politique l'a dit: Il faut tout prendre au sérieux, il ne faut
+rien prendre au tragique.
+
+--Voyons, pensait Gédéon, il s'agit de regarder tranquillement où
+nous en sommes... J'ai été bafoué, berné, hué, conspué. Soit. Ne nous
+dissimulons pas que cette journée aura un lendemain. En ce moment,
+les journalistes me mettent en chansons. De même qu'on a métamorphosé
+Limayrac en fleur comme Narcisse, peut-être va-t-on me changer comme
+Biblis en source. Pendant une bonne semaine, je serai livré en pâture
+aux chroniqueurs, aux échotiers, à la férocité des plaisanteries.
+Bien... Les gens de Sisteron pousseront des hurlements et mon ancien
+concurrent se montrera implacable... Parfait... Mais à tout bien
+considérer, cette mésaventure peut-elle être qualifiée d'originale?...
+Nenni!... On m'attaquera, mais qui n'a-t-on pas attaqué? On me bafouera,
+mais qui peut se flatter d'échapper à l'ironie? On ira jusqu'à me
+calomnier, mais connaît-on des bornes à l'audace des calomniateurs?...
+Si j'en crois le témoignage de l'histoire, la célébrité naît
+généralement des persécutions; les grands hommes sont, pour la plupart,
+de grands calomniés. Comme on attaquait Thiers! Comme on attaque
+Gambetta! Comme on attaque Bismark! Comme on calomnie Garibaldi! Comme
+on raille Jules Simon! Aucun d'eux n'a pourtant songé à se jeter à
+l'eau. Confiants dans leurs destins, ces hommes prédestinés dédaignent
+la raillerie, méprisent l'outrage. Ils vont, ils marchent, ils
+persistent... Je suivrai ce noble exemple; je serai, moi aussi, fort,
+vaillant, dédaigneux! En définitive, on ne me blaguera jamais autant
+qu'on a blagué Napoléon Ier!
+
+Il s'arrêta pour goûter son potage qu'il trouva excellent.
+
+--J'étais fou de désespérer, se dit-il encore. Certes, l'assaut a été
+rude, j'en suis encore suant et rompu; mais les morceaux sont intacts.
+Si je compare ma situation à celle du malheureux dont nul ne s'occupe,
+je dois, au contraire, me féliciter. Tout ceci n'est qu'une épreuve.
+Jusqu'à présent les choses marchaient trop facilement, je menaçais
+d'arriver trop vite. Que diable! un temps d'arrêt ne compromet pas un
+voyage! On se repose, on médite, on prend des forces pour repartir
+bientôt. La commission des congés comprendra ma position et m'accordera
+quelques semaines; les électeurs liront mon discours dans l'_Écho
+de Lathuile_, et je ruinerai mon concurrent en installant dans
+l'arrondissement un vétérinaire dont les consultations seront
+gratuites... On m'aura nargué pendant huit jours, mais dans deux ou
+trois mois personne ne pensera plus à l'incident... On oublie si vite
+à Paris!... D'ailleurs ma conscience ne me reproche rien, et je puis
+affirmer qu'en cette affaire tous les torts appartiennent à mes
+collègues... Je venais en homme sérieux discuter sérieusement une
+question sérieuse; j'étais de bonne foi et de bon vouloir. Eux, ils
+ont été bêtes et féroces, ils ont ri à propos de choses qui ne se
+rattachaient nullement au débat, et m'ont grossièrement fermé la bouche.
+Eux seuls ont causé le scandale, eux seuls doivent en rougir. Il se
+trouvera bien, je l'espère, un journal pour présenter la chose sous cet
+aspect... Du reste, j'ai l'_Écho de Lathuile_ et je compte bien m'en
+servir.
+
+Dans les heures de crise, la moindre consolation semble précieuse.
+Malgré son trouble, le malheureux Gédéon avait dressé un menu de premier
+ordre et commandé un délicieux repas. La solitude lui rendait un peu
+de calme, la bonne chair lui remit un peu de courage au coeur. Il se
+réjouissait d'avoir évité l'avenue Marceau, la mauvaise humeur de
+Théodora, le dépit du notaire, la venue possible des visiteurs et des
+pétitionnaires. Il se promit de rentrer assez tard, de se distraire,
+d'entrer dans un théâtre ou dans une salle de concert pour passer
+gaiement la soirée et achever de se remettre. Depuis longtemps il ne
+s'était plus permis la moindre distraction. Ce soir, il méritait bien
+une petite fête. Oui, mais s'il était rencontré, reconnu, montré au
+doigt?... Eh bien, on le reconnaîtrait, voilà tout! On verrait qu'il se
+montrait sans peur, étant sans reproche.
+
+Dans cette intention, il acheva plus rapidement son repas. L'espérance,
+la confiance lui revenaient avec l'appétit. Il but une bouteille de
+chambertin et une demi-bouteille de Roederer, histoire de s'égayer un
+brin. De nouveau, il vit tout en rose,--en rose pâle, mais en rose.
+
+Comme il allumait un cigare et se versait un troisième verre de
+chartreuse jaune, une voix le fit tressaillir.
+
+On causait dans le cabinet voisin, et l'on venait de prononcer le nom de
+l'élu de Sisteron. Gédéon prêta l'oreille.
+
+Bientôt il distingua deux voix, des voix d'homme, des voix qui ne lui
+étaient pas étrangères. Qui pouvait être là? Vainement il chercha un
+petit trou, une fente, une fissure dans la cloison, une ouverture qui
+lui permettrait de reconnaître les dîneurs. Il lui fallut se résigner à
+entendre sans rien voir.
+
+Maintenant, les voisins--des jeunes gens à juger par le son des
+voix--causaient de choses indifférentes, théâtre, chevaux, femmes,
+baccarat. Cependant Gédéon ne pouvait douter qu'on eût prononcé son nom;
+il s'entêta et voici ce qu'il entendit:
+
+................................
+
+«--Au fond, vois-tu, mon cher, cela m'est parfaitement égal, mais elle
+est si cocasse, ton idée, que je m'amuse à regarder dedans. Tu es bien
+le premier...
+
+«--Mais pas du tout. C'est une loi humaine. On est dégoûté des choses
+par ceux qui les obtiennent, des maisons où on est reçu par ceux qu'on
+y reçoit, des femmes par ceux qu'elles ont aimés. Une femme conserve
+toujours quelque chose de l'homme qu'elle trompe ou qu'elle quitte; elle
+a des idées, des mots qui lui sont restés de l'autre.
+
+«--Soit.
+
+«--Dès lors, il est prudent de choisir. Aussi, tiens, la personne dont
+nous parlions tout à l'heure...
+
+«--La petite madame Prégamain?
+
+«--Oui... Eh bien, elle est gentille, elle s'habille bien, elle possède
+ce petit air de candeur qui est exquis chez une femme adultère. Il n'est
+pas difficile de deviner qu'elle s'ennuie à périr; je lui ai fait un
+doigt de cour et, parole d'honneur, cela promettait de marcher vite et
+bien... Tu me suis?...
+
+«--Oui, va toujours.
+
+«--Eh bien, mon cher, que te dirais-je?... Elle me sauterait au cou que
+je m'empresserais de prendre la fuite.
+
+«--Pauvre petite femme!...
+
+«--Ne ris pas. Elle s'en mordra les pouces. Aussi, on n'épouse pas un
+homme comme ce Prégamain!
+
+«--Le fait est...
+
+«--J'étais bien sûr que tu partagerais mon opinion. Non, mais te vois-tu
+amoureux de cette femme-là, lui prenant les mains, lui disant de jolies
+choses, me traînant à ses genoux!
+
+«--Tu vas loin.
+
+«--Ma démonstration sera plus complète... Dis-moi, pourrais-tu jamais,
+en aucun moment, oublier la fonction du mari en ce bas-monde, son eau
+médicinale, l'usage de cette eau, le rôle de cette eau!... Prononce donc
+ce nom «Prégamain» dans un salon et tu auras commis ce qu'on appelle un
+impair. On ne parle pas de ces choses-là...
+
+«--D'accord.
+
+«--Et ce nom dont tu ne veux pas, même pour un instant, dans tes
+causeries, tu pourrais le graver dans ta pensée? Ce mot dont ton oreille
+ne veut pas, tu en remplirais ton coeur? Allons donc!... Ce nom qui fait
+rire ou qui évoque d'autres sensations d'un genre plus déplaisant, tu le
+prononcerais avec recueillement, avec tendresse? Tu mettrais ton âme à
+dire cela? Tu mettrais de la passion là-dedans?...
+
+«--Je t'en prie, tais-toi. Ce que tu dis est abominable.
+
+«--Bon, tu as compris. Il n'est tel que les grands arguments pour
+engendrer les fortes convictions. Bref, mon vieux, on peut prendre pour
+maîtresse la femme d'un grand homme ou d'un manant, mais pas la femme
+d'un bonhomme ridicule, pas une madame Prégamain... Je m'imagine qu'elle
+doit sentir l'huile de ricin, cette femme-là... Là, franchement, une
+maîtresse qui ferait songer aux tribulations de M. de Pourceaugnac, à M.
+Purgon, une maîtresse qui évoquerait des idées d'hôpital?
+
+«--Oh! impossible!...
+
+«--Absolument impossible!
+
+«--Ce serait une horreur!
+
+«--Une horreur horrible!
+
+........................... ...........................
+
+En sortant du restaurant, Gédéon ne ressemblait plus à un homme, mais à
+un spectre. Il était pâle comme une cire, froid comme un sorbet, et pour
+ainsi dire automatique. Il marchait sans voir personne, sans prendre
+garde au bruit des voitures, d'un pas allongé et régulier. Il atteignit
+ainsi les boulevards à la hauteur du faubourg Montmartre, et les suivit
+dans la direction de la Madeleine.
+
+Le théâtre des Variétés était ouvert, mais il n'entra pas aux Variétés,
+il passa devant la salle des Nouveautés sans en apercevoir les portes,
+devant l'Opéra sans distinguer sa façade illuminée.
+
+Les espérances conçues pendant le repas s'étaient enfuies dans le néant,
+les consolations entrevues avaient disparu. Prégamain n'avait plus du
+tout l'air d'un homme qui projette une folle soirée.
+
+De la même allure il franchit la rue Royale et monta l'avenue des
+Champs-Elysées jusqu'à l'Arc de Triomphe de la place de l'Étoile. Là, il
+tourna par la gauche et suivit l'avenue Marceau jusqu'à la porte de son
+hôtel.
+
+La maison était sens dessus dessous, par suite de l'absence prolongée du
+maître. Théodora n'avait pas dîné et pleurait comme une fontaine, brisée
+qu'elle était par cet ouragan d'émotions: la séance, la disparition
+du député. En entendant rentrer son mari, elle se précipita dans
+l'antichambre, lui sauta au cou, heureuse de le retrouver, d'être
+rassurée enfin. Mais il la repoussa brutalement.
+
+--Ne m'approchez pas! s'écria-t-il. Ne m'approchez pas!!... misérable!!!
+
+Épouvantée, elle obéit, courut se réfugier dans son boudoir, se sentant
+devenir folle.
+
+Gédéon entra dans son cabinet, s'y enferma à double tour.
+
+Son bureau était chargé de papiers, de lettres, de dossiers, de
+journaux. Il repoussa tout cela d'un coup de poing, faisant table nette;
+puis il prit un feuillet blanc, une plume, et il écrivit.
+
+Un quart d'heure après, une formidable détonation plongeait dans
+l'épouvante la luxueuse demeure. On courut au cabinet, on força la porte
+et l'on trouva le député de Sisteron étendu sur le tapis, une plaie
+sanglante au front.
+
+La lettre par laquelle il expliquait sa fatale détermination était ainsi
+conçue:
+
+«Pour atteindre au premier rang, j'ai dépensé deux ans de travail
+acharné, plus de six millions de francs; j'ai enrichi deux cents
+familles et remué toute une contrée.
+
+«Je voulais devenir illustre comme personne, et il m'est prouvé que je
+ne puis même pas être trompé par ma femme comme tout le monde.
+
+«J'en ai assez.
+
+«G. P.»
+
+On crut partout que Prégamain s'était tué par désespoir, à cause de son
+terrible échec parlementaire.
+
+Comme le public s'abuse, hein!
+
+
+
+
+ LA PETITE
+
+
+ _A Hector Tessard
+ en témoignage
+ de ma haute estime
+ et
+ de ma reconnaissante affection._
+
+
+--Tiens, elle est en retard...
+
+Et Roland, soucieux, demanda un journal.
+
+--Tu ne dînes pas? interrogea un camarade.
+
+--Si bien... tout à l'heure.
+
+Il essaya de lire une feuille du soir mais sans pouvoir s'intéresser à
+cette lecture. Autour de lui, dans la brasserie, les dîneurs accoutumés
+prenaient place, avec un tapage jovial de saluts échangés. D'instant en
+instant la porte s'ouvrait, donnant passage à un nouveau venu. Aucun
+philistin. Chacun retrouvait son coin et sa chaise. Au fond, les deux
+tables des peintres, accouplées d'une rallonge de tôle, et portant le
+couvert de Fernand Vermon, de Michel Willine, de David et du vieux
+Legaz; à droite, Judey, Roucher, Charlerie, Valréau, le clan des
+chroniqueurs et des poètes; plus loin, la table où, par deux fois
+chaque jour, le graveur Rebouteux s'asseyait solitaire; à gauche, sous
+l'escalier en pas-de-vis, la place des gamines, les modèles et les
+bonnes filles sans état social: Nelly, Sarah, Mimi, Nana Merher,
+Victorine la Rousse et Bertha, une grande créature pâle coiffée de
+superbes cheveux noirs.
+
+--Faut-il mettre le couvert de monsieur?
+
+--Oui, fit Roland.
+
+Peu à peu la brasserie s'emplissait. Peintres et sculpteurs, chassés des
+ateliers par l'approche du soir, descendaient de Montmartre, de la place
+Pigalle, de la rue Lepic, du boulevard de Clichy, suivis ou rejoints
+par la cohue des marchands de tableaux anxieux de brocanter une affaire
+entre le dessert et le café. On s'abordait avec des tutoiements de vieux
+camarades; on s'interrogeait:--Ça marche-t-il, ton grand machin?--Euh,
+euh...--A propos, j'ai vu ce matin tes deux panneaux décoratifs chez
+Bague... c'est très fort, tu sais... non, non, sérieusement, mes
+compliments, mon vieux.--Et Legendre?
+
+--Parti pour Rome hier soir; tout l'atelier Bouguereau l'a conduit au
+chemin de fer.--Voyons, cinq cents francs? marchons-nous pour cinq cents
+francs?--Allons bon! on va décorer Dutil... ça, c'est raide!--Vous direz
+tout ce que vous voudrez, mais je crois que Cabanel...
+
+--Non, je ne prépare plus au bitume, ça remonte trop; vois les Baudry
+de l'Opéra!--As-tu regardé les aquarelles de Détaille?... c'est d'un
+mauvais!--Bertauld?... il y a trois mois qu'on ne l'a vu!--Tiens,
+Jourdeuil!... et ça va bien?--Non, garçon, pas de gomme...
+
+Roland regarda l'heure. Déjà sept heures. Où pouvait-elle rester si
+tard? Voyons. Après déjeuner, en le quittant, Gilberte devait se rendre
+chez le père Hermann, de l'Institut, qui avait besoin d'elle pour une
+Hérodiade. Bon. C'était convenu; elle lui avait promis une séance. Elle
+était partie à midi, de façon à arriver rue d'Assas vers une heure.
+Combien de temps, cette séance? Mettons jusqu'à cinq heures. A partir
+de cinq heures, plus moyen de travailler; la lumière change, change,
+change... Donc, à cinq heures--cinq heures et demie--Gilberte était
+libre. Une heure pour revenir:--six heures et demie. Et bientôt sept
+heures et demie!...
+
+Puis il se souvint que le père Hermann était un peu bavard. Ce vieux-là
+demeurait plus jeune que les jeunes, malgré ses soixante-cinq ans. Il
+avait conservé des manies d'étudiant négligé et paresseux, une rage
+d'écoles buissonnières dans les gargotes douteuses et les cabarets
+louches du quartier latin, l'habitude de tremper son absinthe sur un
+coin de table banale en écoutant bavarder les nouveaux, les rapins
+corrects et gantés de notre époque, et en accablant de madrigaux
+platoniques les belles filles qu'il régalait somptueusement de café noir
+et de cerises à l'eau-de-vie, s'efforçant de les faire rire quand elles
+avaient les dents jolies. Avec cela, rangé, convenable comme un parfait
+notaire. Probablement il avait emmené Gilberte dans un caboulot du
+boulevard Saint-Michel ou de la rue Soufflet, et tous deux jabotaient
+tranquillement, les coudes sur la table. Un retard, après tout; un petit
+retard.
+
+--Faut-il servir monsieur?
+
+--Tout à l'heure.
+
+Cependant les autres modèles étaient arrivés: Nelly, la grosse Anglaise
+blonde qui posait les Parisiennes chez de Nittis; Victorine, le rapin
+de Sarah Bernhardt, qu'employait Alfred Stevens; Nana Mehrer, le modèle
+ordinaire de Jules Lefebvre qui a exécuté d'après elle sa _Vérité_ pour
+le musée du Luxembourg; Gabrielle, l'esclave mauresque de Benjamin
+Constant; Mimi, une des blanches nymphes de Corot; Maria la Belge, de
+l'atelier Gérome; Nini, la Biblis du sculpteur Suchetet; Élise Fanet, le
+modèle de Manet; et jusqu'à Sarah l'Anglaise qui arrivait toujours après
+toutes les autres, grise du gin avalé en route dans les cabarets du
+quartier Pigalle.
+
+Les clients continuaient d'entrer. Deux ou trois fois, la porte s'ouvrit
+pour une bande annoncée par un tumulte de voix joyeuses--de gros timbres
+d'hommes et des rires frais de filles en gaieté. C'étaient les petites
+troupes fugitives du _Rat Mort_ ou de la _Nouvelle Athènes_, les
+camarades attablés là-haut sur leur absinthe avec ceux du boulevard
+Rochechouart et de l'avenue Trudaine, les colons du _Clou_ et du _Chat
+Noir_, amenant de nouvelles figures ou jaloux de prendre un peu l'air.
+Puis des gens qu'on voyait de loin en loin, une fois ou deux fois par
+mois, des musiciens, des ingénieurs, des hommes de Bourse, pris d'une
+dilection intermittente pour ce petit estaminet d'artistes.
+
+Ceux-là prenaient à peine le temps de s'asseoir et d'avaler quelque
+chose avec beaucoup d'eau.
+
+Des irrégulières passaient, s'accoudaient à un pilier de fonte ou
+s'arrêtaient devant un coin de table pour échanger un: «Ça va bien? Au
+revoir!» Quelques-unes possédaient une place dans le coin des modèles;
+c'était Éva, la maîtresse d'un marchand de couleurs de la rue Fontaine;
+Louisa, séparée de son mari--un ancien chef d'escadron, oui, mon
+cher!--et vivant d'aumônes; Louise Dupin, la brocanteuse, avec, sous
+le bras, un paquet d'esquisses escroquées dans les ateliers et qu'elle
+vendait à des amateurs naïfs.
+
+Maintenant tous les becs de gaz étaient allumés, et la salle aux murs
+blanc et or flamboyait dans une atmosphère lourde de ragoûts fumants et
+de bouteilles éventées. Une horreur! C'était à étouffer. On se passait
+la carte, un menu pauvre avec des plats de buffet de chemin de fer. Les
+voix, d'abord languissantes, suspendues, se réveillaient bientôt; on
+causait avec plus d'entrain, non plus seulement dans le voisinage étroit
+limité par le couvert, mais de table à table, d'un bout de la salle à
+l'autre. La causerie courait en tous sens, spirituelle et désordonnée,
+se heurtant aux idées et aux folies, touchant à tout dans de beaux élans
+d'effronterie juvénile et sincère, et pouvant se décanter en une essence
+bizarre mêlée de paradoxes éperdus et de pensées profondes. De cette
+rumeur de paroles bourdonnantes, librement dites, s'envolaient par
+éclairs un mot juste, un jugement sain et droit, une observation fine,
+une formule poétique qui donnaient à ce tapage une incomparable grâce de
+jeunesse.
+
+Dans leur coin, sous l'escalier, caquetaient les gamines essoufflées, la
+bouche pleine, à travers leurs fringales de vingt ans. Quelques-unes,
+sérieuses, parlaient peinture, défendaient les peintres qui les
+employaient et les tableaux pour lesquels elles avaient posé. Une petite
+blonde, d'apparence poitrinaire, demeurait stupide, enfoncée dans le
+divan adossé à la muraille, la tête en arrière, le regard errant au
+plafond avec une expression de contemplation bête et heureuse. D'autres
+se querellaient, jalouses, enragées, avec des attitudes dignes et en
+pinçant les lèvres pour s'appeler «chère madame».
+
+Enfin on entendit un bruit de voiture devant la brasserie, dans la rue
+de La Rochefoucauld; puis la porte s'ouvrit et l'on vit apparaître
+Gilberte au bras d'un beau vieillard décoré qu'elle poussait un peu.
+
+--Mais entrez donc!...
+
+Il y eut un brusque arrêt des conversations. Tous se levèrent pour
+saluer.
+
+--Monsieur Hermann!
+
+C'était le père Hermann, rayonnant, épanoui, avec sa bonne figure de
+vieux fleuve, sa belle barbe blanche, son chapeau à larges bords, son
+éternelle redingote noire boutonnée très haut et ornée de sa rosette
+rouge de commandeur; le père Hermann très fier de donner le bras à la
+plus belle fille de Paris.
+
+Ce fut à qui lui offrirait une place.
+
+--Voilà! dit-il. J'en étais sûr! Je les dérange, je les gêne!...
+Écoutez, je ne voulais pas; c'est la petite qui m'a enlevé... Hein! à
+mon âge!...
+
+--Tiens! fit Gilberte, il voulait me garder à dîner chez Foyot; j'ai
+préféré vous l'amener...
+
+Et, s'adressant à Roland, elle ajouta:
+
+--Tu penses!...
+
+Le vieil Hermann allait de table en table, distribuant des «bonjour,
+toi,» et des «bonsoir, ça va bien?» tutoyant toute la bande, les vieux,
+les jeunes, les gamines.
+
+--Eh bien, Vermon, et ta médaille d'honneur, quand est-ce?... Bonjour,
+Florin; ah! tu peux te vanter de me faire faire du mauvais sang, toi,
+avec tes aquarelles des Folies-Bergère... Ah ça, mon vieux Legaz, tu ne
+veux donc plus venir me voir? En voilà un vilain lâcheur!... Toi, David,
+je ne te dis plus bonjour, tu as trop de talent... Tiens, Willine, je
+causais de toi hier avec Pothey. Comment, tu ne connais pas Pothey?
+Pothey de la _Muette?_ Pothey qui a tant de cheveux? A la bonne heure!
+je me disais aussi... Ah bah! Nelly! et tu as le toupet de m'écrire que
+tu es malade les jours de pose!... Bonjour Elise, bonjour... Sacrebleu!
+que ça me fait du bien de voir cette jeunesse autour de moi!
+
+Il alla serrer la main à Roland.
+
+--Je vais vous dire... nous sommes allé prendre quelque chose à la
+taverne anglaise--vous savez, derrière la Sorbonne... Je voulais la
+garder, elle n'a pas voulu. Sans rancune, hein?... Voyons, voyons, où
+va-t-on me mettre?... D'abord, je veux être à côté de la petite.
+
+Roland lui avança une chaise; et, tandis que les autres achevaient leur
+repas, tous trois commencèrent à dîner--un pauvre dîner de cinquante
+sous servi dans de la faïence grossière garni d'un couvert de métal
+anglais.
+
+Mais de bon appétit, hein! Le vieil Hermann dévorait, achevait un plat
+avant que les autres y eussent touché, vidait prestement son verre et
+disait à Gilberte:
+
+--Je devrais venir ici plus souvent... De te voir, ma fille, ça me
+redonne faim!
+
+Roland écoutait, mal à l'aise, rongeant son frein, montrant une
+politesse contrainte et gauche, réprimant avec peine des envies qui
+lui prenaient de s'en aller brusquement, tout de suite, en jetant sa
+serviette, au risque d'un gros scandale. Pourquoi diable Gilberte
+avait-elle amené ce vieux fou? N'aurait-elle pu s'en débarrasser et
+revenir seule? Outre qu'il connaissait peu le père Hermann, il lui en
+voulait--à lui comme à tous ceux qui employaient Gilberte. Cela était un
+supplice de se trouver côte à côte avec un de ces grands artistes qui,
+pour un louis ou deux, achetaient le droit de contempler, à loisir et
+toute nue, la femme qu'il aimait. Quand une de ces rencontres redoutées
+le surprenait, il se sentait rougir à la fois de colère et de honte. Sa
+pensée se remplissait de dégoûts, d'épouvantes et de désirs.
+
+Plus que tout autre, le père Hermann lui était odieux. C'était le vieil
+artiste qui avait découvert--inventé, comme il disait--Gilberte, et qui
+l'avait faite célèbre. Il y avait de cela deux ans bientôt. D'après
+cette petite ouvrière, alors commune et mal nippée, Hermann avait peint
+des déesses et des impératrices. Cette trouvaille, vers la fin de
+sa carrière, avait rendu au peintre un renouveau de jeunesse et de
+puissance, retrempé pour ainsi dire son génie. Aussi aimait-il la petite
+d'une tendresse quasi-paternelle où il entrait une indéfinissable
+reconnaissance et comme une sorte de jalousie. Oui, il était jaloux, ce
+vieux, et jaloux sans amour, jaloux seulement par égoïsme d'artiste.
+Dans les premiers temps--après qu'il avait enlevé Gilberte à son atelier
+de couture--il s'était imposé la tâche de veiller sur elle, de la loger,
+de l'instruire, de lui donner des goûts d'élégance en harmonie avec sa
+beauté. Aussi lui donnait-il de bons conseils--comme un vrai papa; et il
+se montrait affligé, colère--comme un amant--lorsqu'il apprenait que,
+cédant à des instances ou à des promesses, elle était allé poser chez
+d'autres.
+
+--Elle me fait des infidélités, disait-il alors.
+
+Cette jalousie singulière ne s'arrêtait pas aux soucis du peintre;
+elle allait plus loin, posait sur les actions, les démarches, les
+préférences, les habitudes de la jeune fille. Longtemps, par exemple,
+il s'était défié de Roland, en qui il soupçonnait un amant, et il avait
+suivi, surveillé, épié la petite, ne se trouvant rassuré qu'au jour
+où il eut conscience que le jeune poète était seulement un amoureux
+éconduit.
+
+Pour cela encore, Roland le détestait; mais, sachant l'admiration de
+Gilberte pour le maître, il concentrait ses rancunes. A chaque fois
+qu'il se trouvait en présence du vieux, il s'appliquait à lui faire
+bonne mine, le saluait avec une vénération humble.
+
+Ce soir, l'épreuve était plus rude, se compliquait de la présence de
+Gilberte. Jusqu'alors Roland avait coudoyé le vieil académicien dans
+des salons neutres et sévères où ses bavardages pouvaient être plus
+facilement évités. Quand Gilberte lui disait:
+
+--J'ai séance chez le père Hermann. Viens donc m'y prendre à cinq
+heures... Il t'aime beaucoup et me demande souvent ce que tu deviens.
+
+Il avait toujours imaginé des prétextes pour refuser. Savoir que
+Gilberte allait rue d'Assas lui était un supplice; entendre parler du
+maître lui déplaisait et l'agaçait. Il évitait de le rencontrer. Pour la
+première fois, il se trouvait entre le vieillard et la petite.
+
+Le dîner eût été lugubre sans l'intarissable bavardage d'Hermann pour
+qui c'était une fête de passer les ponts et de monter vers les quartiers
+où se sont cantonnés depuis quelques années nos peintres et nos
+sculpteurs qui manqueraient de lumière dans les vieilles ruelles de la
+rive gauche, et de recueillement dans le mouvement énervé du boulevard.
+Certes, il était joyeux de retrouver là de jeunes talents, des renommées
+naissantes, des esprits vaillants et hardis, mais sa plus haute
+satisfaction était de pouvoir contempler encore, même dans ce cadre
+étriqué et vulgaire, l'adorable modèle auquel il devait ses derniers
+succès.
+
+Pour employer une expression triviale, il la mangeait des yeux,
+accordant peu ou point d'attention à Roland et aux autres, dédaignant
+les câlineries des gamines. Et il allait, il allait...
+
+Comme neuf heures sonnaient, il but son café d'un trait et se leva en
+disant:
+
+--Voici l'heure à laquelle on couche les garçons de mon âge... Roland,
+si vous le voulez bien, nous allons rentrer cette enfant-là, et puis
+vous me reconduirez un bout de chemin.
+
+Gilberte demeurait à deux pas, rue de Laval, au coin de la rue Bréda.
+Arrivée devant sa porte, elle tendit les deux mains à ses amis et
+disparut.
+
+Hermann alluma un cigare et prit familièrement le bras du poète.
+
+--Quelle princesse, hein! dit-il en marchant et en désignant d'un geste
+par-dessus l'épaule la maison qu'ils quittaient.
+
+Puis, après une pause:
+
+--Voyez-vous, Roland, mon garçon, cette enfant-là, ce n'est pas une
+femme, c'est un monde. Il y a deux ans j'étais vidé, usé, fini quoi!
+Une vieille barbe du Salon, un birbe à palmes vertes, quelque chose de
+lamentable et de comique... Je peignais par routine, sans plaisir, je
+faisais des portraits de magistrats et de femmes du monde, des types
+embêtants... Eh bien, du jour ou j'ai eu déniché cette merveille-là,
+changement à vue! Je me retrouve du talent, parole d'honneur, ce qui
+ne m'était plus arrivé depuis 1865. Je me reprends à aimer mon art
+franchement, passionnément, naïvement, comme je l'aimais à vingt ans,
+quand j'arrivai à Paris. Absolument comme à vingt ans!... Toutes les
+beautés que je rêvais alors et dont j'avais plein le coeur, plein la
+tête, cette enfant-là me les a données... et sans compter, royalement.
+Je lui dois de connaître Junon et d'avoir contemplé Cléopâtre. Cette
+fille de concierge semble issue d'une race de dieux. A elle seule,
+elle est aussi belle que Sémiramis, Pasiphaë, Imperia et la princesse
+Borghèse, plus belle peut-être, car elle réunit, elle résume les beautés
+éparses entre mille et mille femmes... Je ne suis pas encore arrivé à
+saisir la tête d'expression de sa figure; elle les a toutes... Sur la
+moindre indication, elle prend la pose, toute seule, naturellement pour
+ainsi dire, avec une facilité et une rapidité d'assimilation qui sont un
+don. Je n'ai trouvé ça chez aucune autre... Elle n'est pas un modèle,
+elle est le modèle, le seul. Un pli du front, un mouvement de la lèvre,
+une flamme où une langueur dans le regard, et elle se transforme,
+elle se transfigure, elle revêt une beauté nouvelle, une splendeur
+inattendue, un charme inconnu. Elle n'est pas seulement la forme pure,
+créée pour la contemplation et l'ivresse des artistes; elle n'est pas
+seulement la coupe divine, d'où se répand l'idéal, elle est l'esprit,
+elle est l'âme, mon cher, elle fait penser... Admirable créature et
+sublime tragédienne... Il ne faut pas se leurrer; ce qui survivra dans
+mon oeuvre aura été inspiré par elle... Vous avez vu mon _Ophélie_?...
+Eh bien, vous verrez mon _Hérodiade_... une Hérodiade blonde, c'est de
+l'aplomb, ça, hein?... Eh bien, on jurerait une autre femme!... Plus
+rien d'Ophélie n'a survécu dans le modèle; c'est farouche, c'est
+terrible, ça a une allure d'horreur sacrée!... Voulez-vous me donner un
+peu de feu?...
+
+Ils firent quelques pas en silence; puis le vieillard reprit:
+
+--A propos, j'ai lu votre volume de vers, le dernier, les _Tendresses_.
+C'est beau, c'est très beau, et ça ne me plaît pas... Ne défendez
+pas votre oeuvre, je m'explique; je vais du moins essayer de vous
+expliquer... D'abord, vous avez du talent, beaucoup, beaucoup de talent,
+de la sincérité, quelque chose d'honnête et de naïf qui séduit le
+lecteur et le fait votre ami dès les premières pages... Mais croyez-vous
+qu'il suffise en art de faire bien?... C'est une théorie; beaucoup
+pensent qu'on répond à toutes les exigences de l'esprit en se bornant
+à déployer une habileté maîtresse. Mais j'ai aussi ma théorie, et la
+voici: On n'est un artiste qu'à la condition d'embrasser la nature
+tout entière. Comprenez-vous? Par exemple, un peintre animalier est
+un peintre animalier, mais il n'est pas un peintre. S'il n'est ému ni
+devant l'homme ni devant la mer, s'il réserve toutes les ressources de
+sa personnalité au culte des petits moutons et des chevaux anglais, cela
+suffit, il est classé. Possible qu'il montre du talent et soit compté
+pour un grand homme; ce n'est pas un artiste, c'est un spécialiste...
+Vous, Roland, vous n'êtes peut-être pas un spécialiste, mais à coup sûr,
+vous êtes un égoïste.
+
+--Je ne comprends pas, fit Roland.
+
+--Attendez... En art, on devient égoïste par accident. C'est votre cas
+et ç'a été le cas de bien d'autres, parmi les premiers même... Tenez,
+prenons par exemple Beethoven devenu sourd. Vous en êtes là. De même
+que Beethoven n'entendait plus la chanson des bois, la plainte du vent,
+l'éternelle et profonde symphonie de la nature et qu'il écoutait alors
+pleurer en lui les mélodies de son coeur; de même vous avez perdu toute
+tendresse pour les choses et les créatures qui vous entourent. Vous
+écoutez chanter dans votre poitrine un jeune oiseau grisé d'amour qui
+roucoule vos refrains à vous et qui pleure vos propres larmes; qu'il
+vous survienne un espoir, qu'une souffrance vous atteigne, qu'une joie
+vous éclaire, et vous consentez à vous émouvoir. Vous, toujours vous,
+vous seul; ou plutôt l'amour qui est en vous. A part cela, au delà, rien
+n'existe. Le monde croulerait que vous n'auriez pas un frémissement;
+c'est tout au plus si vous regretteriez ce que ce monde aurait pu
+produire pour parer votre idole... Et encore? Vous êtes amoureux, mon
+pauvre ami, c'est-à-dire prisonnier. Vous vivez enfermé dans une pensée,
+dans une seule ambition, dans un seul désir, dans un unique rêve, dans
+une étroite servitude; et vous marchez à petits pas d'enfant tandis que
+vous pourriez traverser le monde à grandes enjambées en sentant palpiter
+tout entière, dans votre poitrine, l'immense humanité!
+
+Il y eut encore un moment de silence. Maintenant Roland ne songeait plus
+à interrompre l'académicien; il l'écoutait attentivement au contraire.
+Le vieux s'arrêta pour rallumer son cigare, et il dit en reprenant le
+bras du jeune homme:
+
+--Si encore cet amour vivait dans votre livre. Mais non.... Entre nous,
+il n'y a pas un seul vers de vos _Tendresses_ qui ne soit adressé à
+Gilberte, n'est-ce pas...? Oui? Bon. Eh bien, Gilberte n'existe pas dans
+le poème; elle en est absente. Votre oeuvre pourrait avoir été inspirée
+par toute autre femme, la première venue qui serait jolie, Nana Mehrer
+ou Bertha.... Vous êtes tellement préoccupé de vos sensations, du soin
+de donner une forme à vos mélancolies, de mettre du sang dans les veines
+de vos images, que vous avez oublié... qui? L'idole elle-même... qui
+est pourtant autrement belle que vos rêves, enfant...! Tenez, le grand
+sentiment de l'artiste, celui qui fait les grands artistes, ce n'est pas
+l'amour, ce n'est pas un ambitieux désir, non, c'est plutôt ce dont il
+souffre et ce qui le fait saigner: c'est le sacrifice.... Voulez-vous me
+donner un peu de feu?
+
+Ils étaient arrivés près de la Seine, sur la place du Châtelet et ils se
+tenaient arrêtés entre les deux théâtres, comme s'ils eussent tacitement
+consenti à se séparer là. Mais le père Hermann n'avait pas tout dit.
+
+--Venez par ici, jeune homme. Je connais dans ce coin un verre de bière
+hongroise dont vous me direz des nouvelles....
+
+Quand ils furent attablés sur le trottoir de l'avenue Victoria, devant
+une grande brasserie toute flamboyante:
+
+--Je vous ai rasé, hein? fit le maître en changeant de ton, brusquement.
+
+--Mais non! mais non!
+
+--Mais si! C'est un privilège de mon âge; il ne faut pas m'en vouloir
+pour cela.... Il est très vraisemblable que je vous aurai rabâché des
+bêtises, mais j'ai mon idée et je la dis.... Si vous étiez peintre, vous
+me comprendriez mieux.... C'est si rare, une femme véritablement et
+parfaitement belle! Je n'en ai connu qu'une avant de rencontrer la
+petite; c'était une figurante du Théâtre Historique--vous n'avez pas
+connu ça, vous--un chef-d'oeuvre. C'est elle qui a posé la _Source_
+d'Ingres et la _Marguerite_ d'Ary Scheffer. Elle a mal tourné.... Le
+malheur de ces reines-là, c'est qu'un soir elles rencontrent de beaux
+garçons et qu'elles se mettent à les aimer. Alors bonsoir...! La déesse
+est embrigadée dans des habitudes de ménage, elle sent le pot-au-feu et
+n'a pas peur de se noircir les mains. Au bout de deux mois, elle
+est finie; la taille s'épaissit, la gorge tombe, les hanches se
+déforment.... S'il arrive un moutard, c'est le comble! Le lendemain des
+couches la femme est encore jolie, mais elle n'est plus belle.... Faites
+donc la _Source_ d'après une maman! Prenez donc séance avec la mère
+Gigogne pour ressusciter Léda ou Salambô...! C'a été l'histoire de la
+figurante en question. Je l'ai racontée à Gilberte et je crois que ça
+lui a fait de l'effet.... Allons bon! voici qu'il pleut. Je n'ai que le
+temps de rentrer, je me sauve!
+
+Ils allaient se séparer au coin de la rue, sur le trottoir, quand
+le maître, regardant Roland en face, lui mit les deux mains sur les
+épaules:
+
+--Mon fils, dit-il, retenez bien ceci: Le jour ou Gilberte aura un
+amant, ce sera peut-être une bonne affaire pour l'industrie mais ce sera
+une perte irréparable pour l'art.... Aimez cette enfant-là en artiste,
+en grand artiste courageux et dévoué; aimez-la sans désir, comme vous
+aimeriez une impératrice ou une femme qui serait morte avant d'avoir pu
+se donner à vous. Croyez-moi, les créatures comme elles valent mieux
+qu'un baiser; elles méritent des chefs-d'oeuvre. La petite est née
+pour l'art et pour les artistes, non pour la vie même. Son rôle est
+de traverser seulement la vie pour entrer dans la gloire des
+immortelles.... On n'est pas amoureux de Minerve, voyons...? On la
+chante, on la célèbre.... Seriez-vous bien avancé si vous lui faisiez
+un enfant? Bah! faites-lui une ode! Faites-lui gravir le Parnasse et
+laissez-nous essayer de lui ouvrir les portes du Louvre où elle trônera
+parmi les plus radieuses et parmi les plus pures. Des filles comme ça,
+c'est trop beau pour les hommes.... Donnez-moi donc un peu de feu...?
+Là. Je vais être trempé; bonsoir...!--Au revoir, maître!
+
+Une heure après, Gilberte, ayant éteint sa lampe et voilé l'âtre où se
+mouraient les tisons réduits en braises roses, revenait à sa fenêtre et
+apercevait, à travers les lames alternées des persiennes, Roland, lourd
+de pluie, engoncé dans son ulster, le chapeau sur les oreilles entêté et
+tenant bon sous l'averse. Il allait, venait, rasant les murs, dans une
+allure de sergent de ville ou de factionnaire, emplissant le quartier du
+bruit de ses bottes, considéré avec inquiétude par les passants que le
+temps et l'heure faisaient plus rares. Tantôt il marchait vers la
+rue Frochot, s'arrêtait au coin de la place, levait la tête vers les
+croisées de la petite; tantôt il retournait à la rue La Rochefoucauld,
+s'abritait sous une porte cochère, puis revenait vers la rue Bréda.
+
+Une à une les boutiques se fermaient, laissant le pavé noir et triste.
+La rue de Laval était maintenant toute sombre. Point de bruit ou presque
+point; de temps à autre le claquement lourd d'une porte retombant sur
+le pas hâtif d'un locataire attardé, ou le tremblement d'une voiture
+traversant la chaussée dans un scintillement de lanternes cahotantes et
+de flaques éclaboussées.
+
+Enfin, après un dernier regard aux fenêtres de Gilberte, Roland tourna
+le coin de la rue Frochot, et disparut.
+
+La petite laissa retomber son rideau.
+
+Peut-être lui avait-on répété trop souvent qu'elle était jolie.
+
+Toute gamine, elle avait laissé pressentir un étrange et farouche
+orgueil. A l'âge où les fillettes chérissent des poupées et apprennent,
+par les coins qu'elles leur donnent, en même temps l'art redoutable
+des coquettes et la sollicitude auguste des mères, Gilberte aimait les
+rubans pour elle seule. Dans cette maison de la rue des Martyrs dont sa
+mère gardait la loge, c'était, parmi les locataires, à qui la gâterait,
+lui donnerait des bonbons et de petites pièces blanches. Elle possédait
+plein un carton de défroques pimpantes dont son art précoce formait des
+parures; et son plus grand chagrin était de voir confisquer le carton
+par la mère Bouvilain, dans ses accès de colère rouge.
+
+Le jour où il fallut entrer chez une couturière, elle pleura. D'abord,
+ça lui avait souri, cette idée de sortir, d'avoir chaque jour une
+échappée dans les rues, à travers les passants, le long des boutiques
+opulentes des beaux quartiers; mais quand, au premier soir, on rentrant,
+elle se retrouva les mains salies, les doigts piqués de petites taches
+noires; quand elle se sentit fatiguée, rompue, souffrante, l'horreur du
+travail la saisit et elle apporta désormais dans sa tâche des rancunes
+sournoises d'esclave fière. Le seul bon moment de la journée restait
+l'heure de flânerie d'après déjeuner. Tout l'atelier sortait en bande,
+courait aux boutiques de charcutier et chez les fruitières. Six sous de
+petit salé. Deux sous de pommes vertes qui faisaient grincer les dents
+et donnaient une vivacité chaude au carmin des lèvres. On mangeait sur
+un banc du boulevard, près du bureau des omnibus, et on mettait les
+morceaux doubles. La dînette achevée, les ouvrières secouaient leur
+tablier de lustrine et, bras dessus bras dessous, parcouraient le
+boulevard, accrochées au passage par des provocations bêtes et des rires
+grivois de commis en ribote. A une heure on rentrait, on rapportait dans
+l'atelier morose et discipliné plus de bonne humeur et de courage à la
+besogne, des sujets à potins pour caqueter derrière la patronne, de
+vagues et lents refrains de valses envolés d'un orgue de Barbarie au
+voisin carrefour. Mais dès lors réapparaissaient la servitude et les
+répugnances du labour quotidien, les longues tristesses courbées; et
+Gilberte s'assombrissait en des rages muettes.
+
+Vens la dix-huitième année il lui survint une aventure. Irma, sa
+camarade d'atelier, une grosse fille réjouie que des employés du
+voisinage guettaient chaque soir à sa sortie, Irma lui proposa une
+partie de campagne; on irait manger une friture à Asnières avec M.
+André, un employé du _Bon Marché_, qui amènerait un de ses amis. La
+petite consentit mollement, n'étant ni rebutée, ni tentée, mais elle se
+promit d'être prudente.
+
+Le dimanche suivant eut lieu la promenade, une promenade bête dans une
+campagne couverte d'usines puantes et de villas ridicules, le long du
+fleuve troublé par des eaux d'égout et qui roulait des chats crevés dans
+ses ondes boueuses. C'était laid et sale. La journée s'écoula presque
+tout entière dans les cafés du quai occupés par des canotiers
+tapageurs et par d'affreuses filles maquillées comme des figurantes de
+café-concert. Après déjeuner, on traversa la Seine pour gagner l'île des
+Ravageurs dont la bohème grossière des calicots et des pierreuses avait
+envahi les escarpolettes et les baraquements vermoulus. Le dîner fut
+servi sur une terrasse de gargote où venaient tomber les poussières du
+chemin de halage. En bas, sur la chaussée, se succédaient les musiciens
+ambulants, aveugles joueurs d'accordéon, chanteurs comiques à cheveux
+blancs, petits pifferari italiens raclant sur de pauvres violons les
+chansons de là-bas. Et tout autour, le brouhaha des lazzis violents
+montant de la berge, coupés de deux en deux minutes par le sifflet des
+locomotives et le grondement sourd des trains roulant sur le pont de
+fer.
+
+Gilberte s'ennuya. Vers dix heures du soir, au moment d'entrer au bal
+des Canotiers, elle s'aperçut que M. André et son ami Édouard étaient
+légèrement ivres. Elle refusa de danser, malgré les insistances de son
+cavalier devenu singulièrement galant, et malgré l'exemple d'Irma qui ne
+manquait pas un quadrille. Les trois jeunes gens montraient une
+gaieté turbulente et nerveuse, couraient d'un bout à l'autre du bal,
+interpellant des inconnus, lançant des apostrophes d'une cocasserie
+calculée et lourde, offrant des bocks et tutoyant les passants. Ils
+avaient rencontré des camarades et cela formait une bande en goguette
+secouée par l'orchestre dans des poussières lumineuses. Gilberte étant
+une poseuse--une mijaurée, disait Édouard--restait dans un coin obscur
+du jardin, près d'un guéridon de tôle peinte, devant une chope vide.
+Tout à coup des cris, des injures, un tumulte de voix exaspérées.
+La petite, grimpée sur sa chaise, aperçut au milieu du bal M. André
+gesticulant dans un groupe. Il était pâle, suant, furieux, et se
+débattait contre quatre gros canotiers aux bras nus, aux biceps énormes,
+et qui le cognaient serré. André, sans chapeau, la cravate arrachée, une
+longue raie sanglante au front, hurlait, les traitait tous de «sales
+voyous», appelait la police. Puis un silence brusque; des gardes
+municipaux tombant dans le tas, séparant les combattants, arrêtant tout
+le monde. Tremblante, elle vit emmener M. André, les canotiers, Irma qui
+pleurait; tandis que la foule suivait en ricanant, laissant la salle
+vide. Comme elle sortait, Edouard la rattrapa. Ce n'était rien,
+l'affaire. Une peignée, quoi! à cause d'un canotier qui avait embrassé
+Irma, André s'était fâché. Vlan! une gifle! Était-ce bête! Se manger
+le nez pour des plaisanteries comme ça, dans une fête, un dimanche! Il
+donnait tort à son ami, carrément. Pour lui, il avait plein le dos de
+cette partie de campagne, et il rentrait se coucher. Oh, mais oui!
+
+Gilberte parlant d'attendre Irma, il protesta. Pourquoi faire? Aller au
+commissariat, se faire emballer avec les autres? Non, par exemple!
+
+--Voyez-vous, ma petite, il vaut mieux rentrer. On les relâchera
+seulement pour le dernier train...
+
+Très triste, effrayée de rester seule, Gilberte suivit le jeune homme.
+Aussi bien elle était impatiente d'échapper à cette cohue. Un fiacre
+traversait la rue de Paris, rentrant à vide; Edouard l'y poussa, prit
+place à côté d'elle--et la voiture partit.
+
+D'abord un silence. Edouard avait baissé une glace et fumait près de la
+portière en regardant vaguement la route. Gilberte, peureuse, s'était
+tassée en son coin, ramenant ses jupes, se faisant petite. Un effroi lui
+galopait dans la cervelle, et le souvenir de cette journée écoeurante
+dénouée par une lutte sauvage la rendait tremblante. La voiture ne
+roulait pas assez vite à son gré; elle eût voulu être déjà rentrée,
+remonté dans sa mansarde, séparée définitivement par la porte cochère de
+la bacchanale où elle regrettait de s'être aventurée. Ah! quand on l'y
+repincerait, il ferait chaud! Pour sûr!... Par bonheur encore Édouard
+s'était trouvé là, disposé à la reconduire; sans cela que serait-elle
+devenue au milieu des voyous et des pochards d'Asnières? Et Irma? Et M.
+André? Que leur arrivait-il là-bas, chez le commissaire?...
+
+Édouard jeta un cigarette, releva le carreau et tourna la tête. Sans que
+rien eût pu lui faire pressentir l'attaque, Gilberte sentit une main
+robuste et décidée se glisser autour de sa taille entre sa robe et le
+capiton de la voiture. Dans un mouvement rapide, la main s'avança, la
+saisit fortement, l'attira, tandis qu'une autre main par devant lui
+tenait la gorge et qu'elle sentait passer sur son visage, près de sa
+bouche, une grosse moustache rude imprégnée de tabac et d'eau-de-vie.
+
+Elle essaya de repousser le calicot mais vainement. Il la tenait avec
+une solidité massive d'éteau, lui brisait les bras et tordait rudement
+ses poignets, l'assaillant en silence et avec une sorte de rage, comme
+une brute. Et il lui parlait tout bas, en sifflant:
+
+--Voyons, voyons, bébé, ne fais pas la bête... sois convenable... A-t-on
+jamais vu! En voilà des manières! Pourquoi es-tu venue alors?
+
+Elle luttait de toutes ses forces.
+
+--Laissez-moi! Je vous dis de me laisser! Voulez-vous me laisser?...
+Laissez-moi, ou je crie!
+
+--Crie, va!
+
+Redoublant d'efforts, il parvint à la maintenir d'une seule main en lui
+tenant les deux bras douloureusement joints derrière la taille. Pour
+mieux la dompter il s'était levé debout dans le fiacre et, un genou plié
+sur le coussin, il essayait, avec sa main libre, de lui renverser la
+tête en arrière. Elle fut prise. Une gloutonnerie de baisers grossiers,
+emportés comme des coups de dents, s'abattit sur son visage, lui mouilla
+les joues, les paupières, le front, la nuque, tomba sur sa bouche avec
+force, avec des secousses de brutalité farouche. Elle eut l'horrible
+sensation de se sentir à la fois comprimée et bâillonnée par ces lèvres
+immondes et velues, s'imposant au point de lui faire du mal; et pendant
+qu'elle râlait un râle nerveux sous cette caresse bestiale, l'autre main
+d'Édouard, rapide, violente, s'attaquait à son corsage, arrachant les
+boutons, crevait les boutonnières élargies, rompait les cordons, et
+descendait sur son cou, sur sa poitrine, s'accrochait à ses seins comme
+une araignée énorme et lourde. Elle essaya d'appeler, mais aucun cri ne
+sortit de sa gorge asséchée par l'épouvante; aucun son sinon ce râle
+monotone, sourd qui faiblissait, faiblissait... Et cette bouche toujours
+collée invinciblement sur sa bouche, cette haleine chaude qui lui
+enflammait la face, ce front moite de sueur qu'elle sentait dégoutter
+sur son front... Un étourdissement la prit, comme à une tête abattue; il
+lui sembla qu'autour d'elle tout tournait dans une ronde de vertige, le
+fiacre, les lanternes cloisonnées de flammes vertes, les maisons qu'elle
+devinait allongées en bordure des deux côtes de la route, et la route
+elle-même, tout le tremblement. Un tournoiement lui affadissait
+l'estomac, lui donnait mal au coeur, la faisait inerte et quasi-saoule.
+Edouard aurait pu la lâcher sans avoir à redouter la plus molle
+résistance.
+
+Malgré la furie sanguine à laquelle il appartenait, Edouard s'aperçut de
+cette défaillance. Il lui avait fallu toute sa force jusqu'alors pour
+dompter la belle fille, et il en était à bout. Sans un cahotement de
+la voiture qui avait jeté de côté l'enfant, peut-être il lui eut été
+impossible de s'en rendre maître, car elle s'était rudement défendue.
+Quand il la vit ainsi, assouplie, vaincue; quand il devina la fatigue
+dans l'énervement lâche de ses poignets meurtris et dans le soulèvement
+ralenti de sa poitrine, il lui fit des caresses plus douces, des
+caresses calculées, savantes, et lui donna des baisers moins rudes.
+Toujours en la maintenant cependant. Puis, par degrés, croyant à une
+hypocrisie de grisette rouée ou profitant lâchement de sa victoire, il
+s'enhardit. Alors elle eut un cri déchirant, un hurlement féroce; elle
+bondit, se releva, serrant les genoux et saisissant à pleines mains les
+cheveux du calicot, et, comme il osait encore, elle se pencha sur lui,
+furieuse, affolée, et le mordit cruellement, à même l'oreille.
+
+--Ah! nom de Dieu!
+
+Il allait l'assommer quand la voiture s'arrêta net, dans un large cercle
+de lumière traversé par des hommes en uniforme et fermé par une grille
+allongée entre deux épaisses murailles. C'était le poste des préposés de
+l'octroi, la porte de Paris sur l'avenue de Clichy. Gilberte et Édouard
+reprirent hâtivement une attitude correcte; elle en rajustant son
+corsage défait et fripé, lui en essuyant, à l'aide de son mouchoir, un
+filet de sang qui lui coulait de l'oreille sur son col de chemise. Un
+homme vint ouvrir la portière.
+
+--Vous n'avez rien à déclarer?
+
+Édouard répondit d'une voix brève:
+
+--Non.
+
+Mais la petite n'attendit point que la voiture reprit sa marche. D'un
+saut, elle fut à terre, laissant le calicot rager au fond de son fiacre.
+Et comme il se levait pour la suivre, elle regarda fixement, d'un regard
+dur, haineux, et lui dit avec une voix que la colère rendait tremblante:
+
+--Si vous descendez, je vous fais arrêter.
+
+Le jeune homme eut peur--peur d'une mauvaise affaire et peur aussi du
+ridicule. Il partit en jetant à la petite une injure crapuleuse.
+
+Le premier tramway qui passa emmena Gilberte chez elle.
+
+Cette nuit-là, il lui fut impossible de dormir. Pendant des heures, elle
+se tint debout, en chemise, devant le miroir de sa commode, à regarder
+sur son cou, sur son visage et sur ses seins les traces des doigts et
+les marques des baisers de ce misérable. Les doigts avaient creusé
+comme des sillons rouges, d'un rouge violacé et sale, effilés de stries
+sanglantes là où la peau avait cédé sous la contraction des ongles; les
+baisers avaient laissé des signes minces, allongés comme des coupures,
+et laissant transparaître sous l'épiderme du sang prêt à jaillir. Elle
+vit ses bras humiliés et noirs, marbrés de plaques affreuses, et ses
+poignets endoloris dont l'un--le poignet gauche--saignait, éraflé par un
+mince bracelet d'argent qui s'était brisé dans la lutte.
+
+Longtemps elle alla du miroir à son lavabo, une éponge à la main, se
+couvrant d'eau pour effacer les stigmates. Les taches reparaissaient
+plus vives, rallumées par cette fraîcheur; et, dépitée, Gilberte sentait
+grossir en elle des colères infinies. Les sillons rouges du sein
+l'exaspéraient, ils éclataient sur sa peau blanche d'une blancheur de
+jeune ivoire comme l'empreinte d'un tatouage flétrissant. De plus, sa
+chair était brûlante, souffrante partout où le lâche avait posé ses
+mains. Est-ce qu'elle allait tomber malade maintenant à cause de cet
+homme? Il ne manquerait plus que cela! Elle se voyait gardant le lit,
+mise à la diète, couverte de compresses. Oh! le misérable!...
+
+Dans l'espérance du sommeil, d'un repos, elle éteignit sa bougie et se
+mit au lit. Mais non. Une surexcitation maîtresse lui tint les yeux
+ouverts dans la nuit. Jusqu'au jour, elle demeura accroupie sur sa
+couche, les coudes aux genoux, le menton dans ses doux poings fermés.
+Elle revit la scène du fiacre, la lutte, Édouard penché sur elle,
+cette tête d'homme rouge, suante, qu'éclairaient, dans des lumières
+fantastiques, les lanternes de la voiture et les becs de gaz fuyant
+sur la chaussée; elle frissonna au souvenir des contacts qui l'avaient
+salie, des paroles ordurières qu'elle avait entendues, du danger évité,
+de sa peau tuméfiée et douloureuse. Elle répéta cent fois:
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
+
+Les incidents de la soirée tourbillonnaient dans sa pensée comme une
+fantasmagorie macabre. Voilà donc pour quelles satisfactions basses elle
+voyait autour d'elle tant de filles tourner mal. Des faux plaisirs, des
+promenades assommantes, des restaurants poussiéreux, des bals canailles,
+l'absinthe, la bière, l'eau-de-vie, et le poste de police. Et les
+hommes? des brutes. Ah ça! elle avait donc le diable au corps, cette
+Irma, avec sa rage d'envolées chaque dimanche? Et son André... encore un
+joli monsieur celui-là!...
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?...
+
+Oh! ce fiacre... Et penser que, toute la journée, ce misérable Édouard
+lui avait répété qu'il était amoureux d'elle; et qu'Irma lui en parlait
+comme d'un garçon très bien. Amoureux... L'amour...
+
+--Alors, c'est ça?... C'est donc ça?
+
+Et, durant la désolation de cette nuit muette, Gilberte humiliée sentit
+fleurir en elle, comme une sauvage touffe d'immortelles rouges, la
+haine, l'effroi et l'insurmontable dégoût de l'homme.
+
+C'est par le peintre du troisième qu'elle connut, peu après, le père
+Hermann. On lui avait demandé d'abord une heure ou deux de séance, par
+pure complaisance, en promettant de lui faire son portrait.
+
+Le premier louis que lui offrit le bonhomme,--pour sa peine--elle le
+refusa, se montrant très surprise d'être récompensée pour si peu; mais
+le vieillard insista, déclara qu'il n'entendait pas lui faire perdre son
+temps, ajouta qu'il aurait encore et souvent besoin d'elle. Puis comme
+elle ne comprenait pas, il lui expliqua que c'était un métier d'être
+modèle, et cita des femmes qui gagnent à poser quatre, cinq, six cents
+francs par mois.
+
+--Alors, si je voulais?...
+
+--Toi, petite, tu es une fortune.
+
+--Ah?...
+
+Il n'eut pas grand'peine à la décider. Aussi bien Gilberte détestait
+sa besogne de couturière, cette besogne obscure et fatigante. Sur
+l'assurance qu'on ne la laisserait manquer de rien, elle se sauva de la
+loge maternelle avec son pauvre baluchon de bardes et le précieux
+carton rempli de rubans aux couleurs violentes. Près d'Hermann, elle
+n'éprouvait aucune crainte. Outre que l'académicien était bien vieux, il
+rassurait la petite par des procédés mêlés de tendresse, de sollicitude
+et d'un étrange respect. Il ne lui prenait pas la taille, n'essayait pas
+de l'étourdir avec des promesses; et, quand il l'embrassait, c'était
+pour ainsi dire en papa, doucement, sur le front, parmi les frisons de
+ses boucles blondes, ou bien encore sur les deux joues, de bon coeur,
+comme on fait aux bébés. Pas l'ombre d'une coquetterie ni d'une
+provocation; un peu de galanterie, mais de cette galanterie enjouée et
+bienveillante qui est propre aux vieillards aimables. Ainsi, dans
+ses jours de belle humeur, il achetait à la petite des babioles
+admirablement choisies pour lui plaire et l'embellir; il choisissait des
+étoffes pour ses robes, des chapeaux, s'occupait d'elle, non point tout
+à fait peut-être comme un père s'occupe de sa fille, mais au moins à la
+façon d'un oncle qui protège et gâte sa nièce.
+
+Le jour où il lui commanda pour la première fois de se dévêtir, il
+fut abasourdi de tant de docilité. Gilberte ne montra pas la moindre
+hésitation. Posément, comme si elle se fut déshabillée dans sa chambre
+pour se mettre au lit, elle ôta son corsage, mit à nu ses épaules rondes
+d'un dessin harmonieux et pur, ses bras d'amazone antique, gracieux et
+souples, veloutés d'un imperceptible duvet de soie dorée donnant à la
+chair ces ombres vermeilles que se plaît à caresser le pinceau d'Henner.
+Sous ses doigts actifs, les cordons de ses jupes se dénouèrent, le
+corset céda, délivrant une poitrine jeune et charmante; deux petits
+pieds légèrement meurtris par des fatigues anciennes sortirent d'une
+paire de mules longues comme des mains d'enfant. Quand elle se vit on
+chemise, les jambes nues, elle eut un moment de réflexion silencieuse
+trahie seulement par un froncement de sourcils dont s'ombragèrent ses
+yeux profonds; puis un mouvement d'épaules, un petit geste de la tête
+qui voulait dire «Allons donc!...» La chemise tomba, s'arrondit à ses
+pieds comme une peau de cygne, tandis que dans une allure adorable,
+Gilberte, les deux mains au chignon, répandait, sur ses épaules nues et
+jusque sur ses talons roses, les lourdes cascades d'or de sa chevelure.
+
+Cette séance vit naître l'esquisse de la _Bacchante_, page superbe que
+Paris admira au Salon de 1876, et qui valut au maître la grande médaille
+d'honneur. Le public et la critique furent unanimes; ce fut plus
+qu'un grand succès pour l'académicien, un triomphe. Avant cette année
+mémorable, Hermann s'était vu classer parmi les anciens qui survivent à
+leur gloire et dorment sur les lauriers flétris de leurs jeunes années.
+On disait de lui: «Il est fini.» Eh bien, pas du tout; il reparaissait
+tout à coup aussi jeune que les plus jeunes, avec une toile admirable
+qui ne devait rien à personne ni à aucune école. C'était beau, et
+c'était hardi. Les plus avancés convinrent qu'on pouvait appartenir
+à l'Institut et cependant avoir du génie. On chercha la clef de ce
+surprenant mystère, l'explication du miracle; on parla d'un voyage à
+travers les musées étrangers, d'études nouvelles, de Velasquez, de
+Michel-Ange, des flamands... et nul ne songea à la jolie fille, vêtue
+comme une petite reine, qui venait chaque matin, une heure durant,
+contempler le chef-d'oeuvre du maître, et écouter, avec des frissons
+d'orgueil, bourdonner autour d'elle l'admiration de la foule.
+
+Dès lors, elle appartint à Hermann, corps et âme. Elle devint à la fois
+son esclave et son enfant, sa chose enfin. Quand le vieux bavardait,
+parlait de son art, de ses admirations, de la passion naïve qui avait
+survécu dans son coeur aux amertumes et aux désenchantements d'une
+longue carrière, quand il racontait les maîtres, l'éblouissante famille
+des esprits et des talents gardant ses traditions géniales depuis
+Giotto jusqu'à Manet, la petite écoutait avec une attention religieuse,
+s'efforçait de comprendre, ouvrait son intelligence à cette initiation
+du beau et du grand.
+
+Peu à peu un germe d'idéal naquit en elle.
+
+Il lui sembla qu'en la délivrant du servage, en l'arrachant à la loge
+obscure de la rue des Martyrs, le père Hermann lui avait ouvert, toutes
+grandes, les portes d'un monde inconnu, merveilleux, dont les lumières
+la laissaient éblouie. Et quels dédains lorsqu'il lui arrivait de songer
+à son existence passée qu'elle entrevoyait par ombres fugitives, comme
+un cauchemar invraisemblable! Combien elle se jugeait différente des
+filles parmi lesquelles elle avait vécu. Irma, cette grue! Et son
+enfance. Les escaliers à balayer, les lettres à monter aux locataires,
+les soirées enfermées dans la loge avec sa mère revêche et grognon, les
+robes noires de laine dure, les tabliers de percale, les manches usées
+aux coudes, les travaux rebutants!... Et maintenant, quelque chose comme
+une royauté, la gloire d'être utile, la conscience que l'art lui devrait
+une splendeur, qu'elle resterait un objet d'admiration pour les âges
+futurs!... Ce mot magique, «l'art,» sonnait à son oreille avec un éclat
+triomphant de trompette guerrière précédant un défilé majestueux de
+créatures héroïques: des déesses, des fées aériennes, des dryades
+assoupies dans l'ombre fraîche des bois, des impératrices aux vêtements
+tissés de pierreries et foulant aux pieds des peaux de tigre, des
+courtisanes nues bercées sur des tapis de pourpre ou emportées par des
+galères fleuries.
+
+Au Salon, devant la _Bacchante_, elle goûtait une volupté délicieuse.
+Les paupières mi-closes, la narine dilatée comme pour aspirer un parfum
+brûlant à ses genoux, elle écoutait la musique des hommages. Toujours
+on louait le maître, mais souvent aussi on parlait d'elle. Quelques-uns
+admiraient à voix basse, avec des respects; d'autres, bavards,
+détaillaient la _Bacchante_ avec un sang-froid connaisseur d'anatomiste.
+C'étaient ses bras, ses genoux, sa taille, ses hanches, ses mains de
+patricienne, ses pieds de princesse chinoise, cette peau sous laquelle
+on devinait le frémissement d'une sève jeune et riche... D'autres encore
+donnaient à leur admiration une forme brutale, une tournure de désir
+effrontément exprimé; et ces louanges audacieuses secouaient la petite
+d'un frisson. Elle ne se sentait pas offensée; bien au contraire, il
+lui plaisait d'entendre l'hommage des rustres, ça lui faisait l'effet
+d'avoir dompté des bêtes, c'était comme une pointe d'odeur aigre corsant
+l'encens épars autour d'elle. Volontiers elle serait restée là des
+heures, une journée entière, à entendre se mêler les voix chuchotantes,
+tandis que, rêveuse, elle se voyait non plus en _Bacchante_, non plus
+dans cette pose emportée et délirante qui la faisait pareille à une
+vierge ivre, mais plus belle encore et par mille fois différente, tour
+à tour semblable à chacune des beautés glorieuses immortalisées par la
+main prestigieuse des maîtres.
+
+Un égoïsme souverain la possédait et, de bonne foi, par une illusion que
+d'ailleurs Hermann se plaisait à aviver, elle s'imaginait avoir droit
+à une part dans le triomphe de la _Bacchante_. L'académicien ne lui
+avait-il pas répété qu'il lui devait ce succès? D'ailleurs, à ce premier
+Salon, elle avait comparé. Certes, il y avait là, et par centaine, des
+nymphes, des faunesses, mais aucune n'offrait à la pensée, en même temps
+qu'aux yeux, la réalisation de l'absolu dans le beau. Il manquait à ces
+visages quelque chose d'indéfinissable et de nécessaire. Ces filles
+gardaient un air bête, n'avaient assurément pas compris la pose,
+n'étaient pas entrées «dans la peau du bonhomme», comme disent les
+comédiens. Enfin «ce n'était pas ça». Puis, au bras d'Hermann, elle avait
+fait la connaissance de quelques-unes de ces filles. Ah! ma foi, toutes
+des Irmas, ni plus ni moins. Toutes des rouleuses, des niaises, très peu
+modèles; préoccupées surtout d'un amant, d'une noce à faire, d'un
+dîner en cabinet particulier, et des robes à étrenner dans des bals de
+barrière. Un beau monde, vraiment! Une jolie collection! Deux ou trois
+seulement paraissaient capables de poser véritablement l'ensemble. Et
+encore! Les autres fichues, éreintées, avec des tailles épaissies, des
+poitrines tombantes, des joues creuses, Pas une n'aurait pu poser la
+_Bacchante_. Et des manières!... Et des voix!... un parler rauque
+sortant d'une gorge brûlée par l'absinthe et crevée par des chansons de
+beuglant. Quelques-unes toussaient à faire pitié et, bien certainement
+ne verraient pas le prochain avril. Bientôt tutoyée par ces filles,
+Gilberte se laissa faire, joua au bon garçon, redoutant de paraître
+maniérée; mais elle les jugea avec hauteur et, au fond, ne se trouva
+jamais que des mépris pour ce troupeau.
+
+Ces fiertés inattendues ravissaient l'académicien. Après avoir
+longtemps redouté de perdre la petite, il commençait maintenant à
+se tranquilliser. Il l'avait surveillée d'abord, et de très près,
+sollicitant ses confidences et lui offrant des pièges cherchant dans
+les paroles ou les démarches de cette créature singulière la trace d'un
+vice, d'un regret, d'un penchant. Rien. Elle était bien à lui, à lui
+et à cet idéal bizarre qu'il avait fait luire en elle. Elle demeurait
+chaste, calme, glacée, ne songeant jamais à sa mère, ni à ses soeurs, ni
+à une amie quelconque, se devinant une âme et ne se sentant ni coeur ni
+sens,--femme seulement pour l'art et sous le rapport plastique. Dans
+l'univers, elle n'aimait rien, rien,--sinon ce vieux de soixante-cinq
+ans, qu'elle eût quitté sans l'ombre d'un regret s'il avait tout à coup
+renoncé à peindre.
+
+Au café de La Rochefoucauld, qu'elle avait adopté comme restaurant en
+venant s'installer rue de Laval, elle fut plusieurs fois assaillie ou
+tentée.
+
+Ce fut d'abord David, un bellâtre niais, qui essaya de la mener à mal
+en lui offrant de temps à autre les cinquante sous de son dîner; puis
+Willine, un charmeur spirituel, doux et d'une politesse caressante;
+enfin l'aquarelliste Florin qui, deux mois durant, la suivit obstinément
+par les rues.
+
+Elle les repoussa tous, mais sans hauteur, avec esprit, en bonne fille.
+A David elle répondit par quelques mots brefs, secs, polis, auxquels
+nulle réplique n'était possible; elle traita différemment Willine dont
+le langage séduisant l'intéressait; Florin fut bafoué gaiement. Certes,
+aucun de ces hommes ne lui faisait peur. Tandis qu'ils lui parlaient,
+elle songeait à autre chose, au tableau commencé, à sa séance de la
+journée, aux triomphes prochains. On ne pouvait lui reprocher aucune
+affection de pruderie. Jamais elle ne cherchait des allures de reine
+offensée et ne prononçait ce mot bête où se révèle l'hypocrisie comique
+des filles: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?» Aussi bientôt, la
+colonie de La Rochefoucauld l'aima d'une amitié fortifiée par beaucoup
+d'estime. Le vieux Legaz l'avait proclamée «une fille sérieuse», et cela
+suffit pour garder des négligences et des malpropretés du trottoir cette
+belle créature qui exerçait fièrement un métier douteux et demeurait
+vierge en ignorant la pudeur.
+
+Car dans ce milieu d'hommes cavaliers et bons vivants, la petite ne
+s'effarouchait pas d'une parole, même vive. Bien qu'elle n'intervint
+jamais dans les conversations où de vigoureux propos étaient échangés,
+aucune rougeur ne lui montait à la face. On eut dit un vieux garçon
+sans vergogne dont les oreilles auraient pris en de certains milieux
+suspects, l'habitude des plaisanteries salées. Dans les premières
+semaines, seulement, elle écoutait ces choses d'un air grave, avec une
+attention bizarre, et comme pour les graver dans sa mémoire.
+
+Quand une grossièreté venait lui heurter l'oreille, Gilberte éprouvait
+pour ainsi dire une impression rassurante, et son mépris des hommes
+s'augmentait encore. Oui, brutaux et grossiers, tels étaient bien les
+hommes. Celui-ci parlait indiscrètement de sa maîtresse, une femme
+mariée, une raseuse, un crampon, qu'il allait lâcher, et un peu plus
+vite que ça. D'autres se vantaient de n'aimer jamais; les amourettes
+prennent du temps et coûtent gros. D'autres encore formulaient des
+théories capables de donner la nausée à un greffier de cour d'assises...
+
+Un seul l'étonna parmi ces plaisants effrontés: Roland. Ce grand garçon
+n'était pas en tout semblable aux autres. Gilberte commença par lui
+trouver de la distinction, du charme, quelque chose de féminin qui lui
+allait à ravir, une timidité touchante et polie. En outre, il était
+moins parleur, ne se livrait point, écoutait en montrant un vague dédain
+ennuyé. La petite réfléchit et s'arrêta à cette supposition que le poète
+Roland se recueillait sous une tristesse; elle imagina une sorte
+de roman douloureux comme en ont produit les amateurs de l'école
+poitrinaire. Mais quelle apparence?... Le jeune homme avait ses heures
+de gaieté et d'enthousiasme; il lui arrivait de divaguer comme les
+autres. Mais alors encore il restait différent des autres, et son rire
+sonnait avec une intonation claire, franche, qui surprenait fatalement
+Gilberte et lui faisait lever la tête, comme à un appel.
+
+Aussi Roland devint-il bien vite un camarade. Le hasard rapprocha leurs
+tables et, un beau soir, que le café était bondé, il n'y eut qu'une
+table pour eux deux--accident qui s'établit dès le lendemain en
+habitude. Gilberte s'était renseignée. Roland était pauvre; on lui
+savait un petit emploi à la Bibliothèque nationale dont le salaire lui
+suffisait pour vivre modestement, il avait publié trois volumes de beaux
+vers dont l'un avait été couronné par l'Académie française, enfin il
+publiait dans les journaux littéraires de courtes «nouvelles», finement
+ciselées et que les vrais lettrés estimaient fort. Au café, on le voyait
+depuis trois ou quatre années, et toujours seul. Jamais une maîtresse
+n'était arrivée à son bras, jamais un ami n'avait partagé son dîner.
+De loin en loin, il s'absentait, demeurait un mois sans paraître. Et
+c'était tout.
+
+Sans le vouloir, Gilberte se montra plus réservée envers Roland qu'à
+l'égard de tout autre. Peut-être bien après tout que ce garçon-là était
+simplement un hypocrite, qu'il avait quelque chose à cacher. Elle le
+trouvait singulier, inquiétant, un peu trop semblable à elle-même. Pas
+une maîtresse, pas un ami; comme unique préoccupation le travail, la
+lecture, l'art. Aucun goût pour les filles. Il tutoyait cependant la
+bande des modèles, ne refusait pas une jolie main tendue et s'attablait
+même quelquefois à côté de Victorine ou de Bertha, mais cela avec une
+indifférence visible, en homme qui veut agir comme tout le monde et
+épouse sans répugnance les habitudes du milieu qu'il s'est choisi.
+Jamais il ne lui arrivait de sortir avec l'une d'elles, ainsi que
+d'autres le faisaient parfois, le soir. De tous les habitués, seul
+il gardait une allure mystérieuse qui invitait à la réserve et à la
+prudence.
+
+Après quelques jours, les défiances de Gilberte s'évanouirent. A n'en
+pas douter, Roland était sincère. On pouvait même le trouver naïf. Bien
+qu'il eût vingt-cinq ans, il conservait des admirations enthousiastes;
+à l'entendre, la petite s'imaginait Hermann jeune. Oui, un croyant, un
+passionné comme Hermann. L'habitude aidant, la présence du poète devint
+bientôt nécessaire au modèle; elle l'attendait lorsqu'elle arrivait
+avant lui, se sentait à de certaines heures des impatiences de le
+rejoindre. Malgré la promesse qu'elle s'était faite de quitter le café
+chaque soir aussitôt après son dessert grignoté, elle s'attardait en
+face du jeune homme et oubliait les heures en l'écoutant. Les soirs
+où il arrivait tout de noir vêtu et avec sa cravate blanche, elle lui
+faisait mauvaise mine, montrait des moues d'enfant en pénitence, lui
+reprochait son goût pour les Français et pour l'Opéra. Puis elle
+rentrait plus tôt qu'à l'ordinaire, remontait à son petit logement de
+la rue de Laval, ennuyée, avec des regrets, une sensation de vide et
+d'absence.
+
+Lui se plaisait autant à cette camaraderie charmante. Ça formait comme
+un petit ménage sans ménagère, sans pot-au-feu, sans prose. C'était
+gentil, enfin. Cette petite apportait une grâce dans sa vie pauvre.
+Jusqu'alors il lui semblait avoir vécu comme dans un bois sans oiseaux.
+Son amitié s'ingéniait vers des attentions délicates. Souvent il
+apportait à Gilberte des bibelots sans grande valeur mais toujours
+choisis avec un goût d'artiste. Absolument comme le père Hermann, mais
+avec quarante années de moins. Il lui donnait des livres, des gravures,
+des chinoiseries, de vieux bijoux découverts chez les antiquaires de la
+rue de Provence et de la rue Lafayette, Au dîner, il ne lui parlait
+ni d'elle ni de lui-même, mais d'un poème publié le matin, du drame
+représenté hier, d'Alfred de Vigny, de Victor Hugo.
+
+Jamais un mot d'amour; une seule fois, il songea à lui dire qu'elle
+était belle, et il réussit a bien le dire, car elle savait maintenant
+l'art de bien dire. De même que le père Hermann l'avait initiée à
+l'admiration des couleurs vermeilles et des formes divines, de même
+Roland lui révélait les mystères de la pensée et les charmes endormeurs
+du rhythme. Le vieux peintre avait épuré son goût, le poète élevait son
+esprit. Il lui expliquait les maîtres dans l'art d'écrire, lui composait
+une petite bibliothèque choisie, s'appliquait à l'intéresser et à
+l'instruire.
+
+C'était charmant. Et quelle bonne poignée de mains, le soir, en se
+quittant. Ils se disaient au revoir en plein café, devant tout le monde.
+Cela, Roland y tenait. Il ne fallait pas que les mauvaises langues--les
+gamines attablées sous l'escalier--pussent jaser. Le premier il eut
+cette pensée délicate. Gilberte lui en fut reconnaissante, mais
+seulement comme d'une simple politesse. Qu'est-ce que cela pouvait
+bien lui faire, l'opinion de ces filles? Et en quoi leurs potins
+pourraient-ils l'atteindre?
+
+Quand elle parla au père Hermann de son nouvel ami, l'académicien fut
+hanté d'une inquiétude.
+
+--Ah diable!...
+
+Alors il lui raconta l'histoire de l'autre, la belle figurante du
+Théâtre-Historique qui avait si mal tourné. Il l'avait rencontrée un
+an après son collage avec ce clown du boulevard du Crime; eh bien, la
+pauvre fille était méconnaissable, absolument méconnaissable. Un paquet!
+Hein? Comprend-on ça? Avoir été la _Source_ d'Ingres, pouvoir devenir
+Vénus, Omphale, Diane, est-ce qu'on sait?... Et se résigner à n'être que
+Mme Clown!...
+
+Gilberte avait écouté ce récit sans en comprendre l'opportunité. Est-ce
+que Roland était amoureux d'elle? Est-ce qu'elle aimait Roland? Ah bien
+oui!... avec ça qu'ils y pensaient!... Vrai, s'il ne devait rester
+qu'eux deux sur la terre, le monde finirait bien vite.
+
+Elle ne répondit pas au vieux maître.
+
+En effet, son affection pour Roland restait admirablement innocente.
+Elle ne pensait pas à mal, considérant le poète comme un autre Hermann,
+un Hermann jeune, un maître nouveau qu'il lui était permis de tutoyer
+et de traiter un peu en frère aîné. D'ailleurs Roland ne songeait pas à
+elle. Donc...
+
+Elle avait raison alors. Roland n'était pas amoureux.
+
+Un soir, après dîner, il se leva, tendant la main vers son chapeau.
+
+--Comment, tu pars?...
+
+--Mais oui.
+
+--Où vas-tu?
+
+--A l'Opéra-Comique.
+
+--Ah...
+
+Elle avait dit «ah» d'un air ennuyé, en fronçant le sourcil. Roland,
+tranquillement, mettait son pardessus.
+
+--Tu vas seul?
+
+--Oui.
+
+Elle hésita un moment, craignant de se montrer indiscrète et redoutant
+un refus; mais enfin elle ajouta:
+
+--Veux-tu m'emmener?
+
+--Certes.
+
+Le jeune homme avait été surpris. Jamais encore la petite ne lui avait
+adressé pareille demande. D'ordinaire, ils se quittaient paisiblement.
+Maintenant, l'enfant s'ennuyait peut-être. Après tout, elle n'avait pas
+une existence bien gaie.
+
+Dix minutes plus tard ils partaient. Gilberte s'amusait fort. Au bras de
+Roland elle avait une démarche légère, vive, et sa robe de soie donnait
+un joli froufrou.
+
+Après le spectacle, ils remontèrent lentement la rue Fontaine et la rue
+Bréda, en causant amicalement. Devant la porte de sa maison Gilberte
+retint un instant son ami, ayant encore quelque chose à lui dire. Ils
+parlèrent de la pièce, de la musique qu'ils venaient d'entendre, des
+actrices, etc. Enfin ils se dirent adieu.
+
+La petite avait tiré le bouton de la sonnette. Ils se tenaient la main
+et, comme la porte s'ouvrait, Roland, sans trop savoir ce qu'il faisait,
+machinalement, se pencha vers Gilberte pour lui donner un baiser.
+
+Elle se recula, disant d'un ton emporté par la colère:
+
+--Ah! non! non!
+
+Et s'échappant brusquement, elle entra chez elle et rejeta vivement la
+porte.
+
+En se déshabillant, dans sa chambre, elle eut un accès de tristesse
+nerveuse; elle pleura.
+
+Comment! Roland aussi? Il avait voulu l'embrasser, il lui tenait la
+main, il l'attirait. Alors, c'était donc un homme comme tous les
+autres?... Un souvenir lui revint: Edouard, le fiacre, la route
+d'Asnières, ses larmes et son humiliation de la douloureuse nuit. Son
+parti fut arrêté. Elle ne retournerait pas à La Rochefoucauld, ne
+reverrait plus Roland, jamais, jamais.
+
+Et puis? Et après? Certes,--elle le comprenait maintenant--il était
+impossible de vivre en sauvage, comme une ourse, sans serrer de temps en
+temps une main amie, sans entendre une parole cordiale et tendre. Il y
+avait bien le père Hermann, oui; mais ce n'était pas la même chose. Où
+aller demain? Au café de La Rochefoucauld on connaissait ses petites
+habitudes, on lui gardait son coin, on la servait bien; il lui faudrait
+peut-être pendant des semaines aller de brasserie en café et de crémerie
+en estaminet avant de se trouver aussi convenablement. Et puis, c'était
+à deux pas...
+
+En y réfléchissant bien, elle reconnut avoir été sévère, injuste même
+envers son ami. En définitive, qu'avait donc fait Roland de si énorme?
+Un baiser; pan même, l'offre seulement d'un baiser. Eh bien? quand on
+est ami depuis longtemps, la belle affaire? Le père Hermann l'embrassait
+tous les jours... Oui, mais ce n'était pas la même chose.
+
+C'est égal, Roland devait avoir d'elle une jolie opinion. Juste un soir
+qu'il s'était montré si gentil, si aimable, si complaisant? Car enfin,
+il avait été charmant, au théâtre. Non, franchement, elle se sentait
+des torts; et demain elle ne manquerait de lui dire... Voyons, voyons,
+qu'est-ce qu'elle pourrait lui dire demain?...
+
+Elle dormait depuis longtemps qu'elle y pensait encore.
+
+Roland ne sut pas lui tenir rancune. Quand il la revit, il lui prit la
+main et lui dit seulement:
+
+--Rassures-toi... Je ne recommencerai plus.
+
+Gilberte, pour la première fois de sa vie, se sentit rougir. Le sang lui
+monta au visage avec une chaleur. Elle fut gênée, maladroite, niaisement
+sérieuse.
+
+Roland, la voyant toute drôle, parla peu. Aucune allusion ne fut faite
+à la soirée de la veille, absolument comme s'ils n'étaient pas allés
+ensemble au théâtre. C'est à peine s'ils osaient se regarder, et
+ils ressemblaient à deux grands enfants pris en faute. Cet incident
+minuscule, ce baiser nonchalamment demandé et repoussé avec une extrême
+énergie courroucée, faisait qu'ils n'étaient plus des amis amis comme
+la veille. Il y avait quelque chose de changé, de nouveau; un embarras
+indéfinissable et positif.
+
+Le jeune homme se sentait disposé à trouver tout cela ridicule, mais une
+incompréhensible timidité l'arrêta. Eh bien, oui, il y avait quelque
+chose de changé.
+
+Si, la veille, au moment où il avait voulu embrasser la petite, celle-ci
+avait avancé ses belles joues, simplement, tranquillement, sans malice,
+Roland serait rentré chez lui parfaitement distrait. Mais elle avait
+résisté, elle s'était fâchée. Pourquoi? C'était donc bien vilain, ce
+qu'il avait voulu faire? En quoi? Il était impossible de penser qu'il
+avait véritablement offensé Gilberte. Un modèle!... Certes, un modèle,
+soit; mais pas à comparer aux autres modèles. Après tout, s'il lui
+déplaisait d'être embrassée, à cette petite; elle était bien libre...
+
+Ils se quittèrent comme ils s'étaient rejoints, avec la même familiarité
+compassée et les mêmes sourires voulus.
+
+Ce soir-là, pour la première fois, Roland vint contempler les croisées
+de la petite.
+
+Et Gilberte, retenue derrière ses persiennes par une instinctive
+espérance, le regarda longtemps.
+
+Roland ne comprend pas.
+
+Maintenant il passe toutes ses soirées chez Gilberte. La petite colonie
+bohème croit «qu'ils sont ensemble», et les gamines attablées sous
+l'escalier du café La Rochefoucauld affirment «que c'était fait depuis
+longtemps».
+
+Bah!
+
+Chaque soir, après dîner, ils montent dans la chambrette de la rue de
+Laval, et Roland redescend avant minuit.
+
+Quelles heures! Dès le premier jour, le lien des causeries s'est rompu.
+De longs silences font peser sur leurs pensées une délicieuse angoisse.
+Roland se prosterne en des agenouillements, murmure des paroles qui sont
+des prières, des prières qui sont des strophes: le bavardage exquis,
+enivré, fou, charmant des premiers aveux. Des larmes brûlantes, puis des
+sourires ravis. Des mots que l'on dit comme ça, sans savoir, pour rien,
+et où il y a de la grâce et de la tendresse.
+
+Muette, presque machinale, Gilberte abandonne au poète ses petites mains
+marmoréennes qu'il couvre de baisers éperdus. Tandis qu'il parla, elle
+écoute à peine, la tête renversée au dossier du fauteuil, le regard
+perdu. Pas un mot ne tombe de sa lèvre.
+
+--Qu'as-tu, Gilberte? A quoi penses-tu?
+
+--Je n'ai rien... Je ne pense à rien.
+
+--M'aimes-tu?
+
+--Oui.
+
+Et c'est tout.
+
+Un soir, énervé, grisé par le désir, Roland a pris l'enfant à la taille,
+a voulu l'attirer vers lui dans un mouvement plus emporté. La petite
+s'est indignée. Elle a fait entendre des reproches sévères, durs,
+cruels, des menaces de disparaître pour toujours.
+
+Voyons, il faut être sage, raisonnable. Ne peut-on point s'aimer sans
+s'appartenir? Ne serait-ce pas bien plus gentil de toujours s'aimer
+ainsi? Pourquoi pas? On serait de bons camarades, on vivrait heureux. A
+la bonne heure!
+
+Roland ne comprend pas.
+
+Durant l'été, ils eurent des promenades, des échappées d'école
+buissonnière à travers les verdures.
+
+Le dimanche, dès sept heures, ils prenaient le chemin de fer
+et débarquaient en un petit village de Seine-et-Oise, à
+Saint-Ouen-l'Aumône; ils remontaient le chemin de halage entre la
+rivière aux eaux vertes et les grands champs de blé mûr. On déjeunait
+entre Pontoise et Auvers, au cabaret de la mère Chennevières, sous une
+tonnelle ombragée de clématites, proche un verger où picoraient des
+poules. Le passeur les menait à l'île de Vaux et les y laissait jusqu'au
+soir, libres et seuls parmi les hautes fougères sous les arbres pleins
+d'oiseaux. Quand ils rentraient--fort tard--chargés de fleurs, Gilberte
+ne recevait pas Roland.
+
+Lui ayant entendu parler de cette île, le père Hermann voulut la voir.
+
+La petite l'y conduisit un jour de semaine, sans en rien dire à Roland.
+
+L'île est étroite et semble profonde, tant les massifs y sont pressés.
+Là où il n'y a qu'un rideau d'arbres, on dirait une forêt. L'herbe et
+les bruyères y grandissent sans culture, appelant les abeilles et les
+fleurs sauvages. Pas de solitude plus délicieuse, plus sûre, plus
+parfumée. L'île reste mystérieuse aux passants de la rive comme aux
+bateliers qui se font remorquer entre l'écluse de Parmain et le barrage
+de Conflans.
+
+Au retour, le père Hermann dit à Gilberte:
+
+--Vois-tu, ma petite, c'est un bijou, ton îlot. Je comprends que vous y
+teniez, et Roland est décidément un garçon d'esprit. Il sait choisir. Il
+serait peintre qu'il ne choisirait pas mieux... Il faudra voir. Voilà
+quelques années que ces messieurs des expositions libres me fatiguent
+les oreilles avec leur «plein-air...» Du «plein-air», parbleu, j'en
+ferai quand je voudrai... Et ça ne tardera pas. Tout à l'heure j'y
+pensais en te regardant courir dans le gazon... C'est superbe, la
+vraie nature, le ciel, les arbres avec les feux de lumière dans les
+feuilles... Si j'avais eu seulement une boîte à pouce!... Tu vas me
+faire le plaisir de venir me poser une Ève dans ce paradis terrestre.
+Et pas plus tard que demain... La saison s'avance. Bientôt ce sera
+l'automne. Il y a déjà un peu de rouille au bout des branches. Tant
+mieux!... Vois-tu une Ève là-dedans, non, mais vois-tu?...
+
+Le tableau fut commencé dès le lendemain.
+
+Chaque matin, Gilberte et le vieil Hermann se rejoignaient à la gare
+du Nord, gagnaient Saint-Ouen-l'Aumône et couraient se cacher au plus
+profond de l'île, en une étroite clairière abritée de vieux chênes,
+tapissée de lierres et de vigne sauvage. La petite fit montre d'une
+patience admirable, posa son Ève attentivement, sans se plaindre du
+froid ni de la fatigue. Aux repos, elle s'enroulait dans un vaste
+manteau de fourrure, s'étendait dans le gazon, en plein soleil. Puis,
+sur un signe du maître, elle reprenait la pose et la gardait avec une
+docilité parfaite. Et la séance se prolongeait, sans qu'une parole fut
+échangée entre le peintre et le modèle, jusqu'aux heures indécises où
+la lumière change, tremble, s'estompe, sombre lentement dans les
+demi-teintes du couchant.
+
+On rentrait à Paris toujours vers la même heure, pour que Gilberte put
+retrouver Roland. La petite ne dit rien au poète de cette étude en plein
+air. Elle lui laissa supposer qu'elle se rendait comme de coutume à
+l'atelier d'Hermann, derrière le Luxembourg. Roland ne soupçonna rien.
+
+Un soir seulement, voyant Gilberte frissonnante, il s'inquiéta.
+
+L'enfant toussait. Par instants sa voix s'étranglait d'une oppression
+douloureuse, s'arrêtait dans une quinte sèche, creuse, qui la secouait
+toute. Bientôt le mal s'aggrava. Une pâleur mate flétrit le visage
+exquis de Gilberte, creusa ses paupières d'un cercle bistré. L'affreuse
+toux devint fréquente, aiguë.
+
+--Ce n'est rien, disait-elle en souriant.
+
+Vainement Roland tenta de la retenir, de la contraindre au repos. Elle
+refusa, voulant terminer l'Ève, prise d'une rage, encourageant le vieil
+académicien à multiplier les séances. Vers la fin de septembre elle
+consentit à se soigner. Le tableau était achevé.
+
+Dès les premières atteintes du mal, Gilberte s'était senti touchée par
+la mort. Oh! il n'y avait pas à douter; ça y était. Un froid mortel dans
+la poitrine, des frissons de glace, des moiteurs continues, une fièvre
+qui devenait chaque jour plus brûlante et plus douloureuse. Elle s'était
+résignée tout de suite, mesurant les mois et les semaines, songeant aux
+premières neiges. Cela sans un regret, avec une sorte d'héroïsme, une
+griserie de dévouement et de sacrifice.
+
+Mais avant de mourir, elle voulut vivre.
+
+Elle se donna à Roland.
+
+Ils se sont aimés trois mois.
+
+Maintenant Gilberte est mourante. L'hiver et la passion ont exalté la
+souffrance, hâté la fin.
+
+Étendue sur son grand lit voilé de mousselines blanches, la petite a des
+sourires heureux. Une fierté la rassure et la console. Cette fille se
+sait immortelle. Elle aura le Louvre; elle aura la gloire.
+
+Elle a eu l'amour quand elle s'est devinée inutile pour l'art.
+
+Devant l'agonie, un caprice de modèle lui revient. Elle veut le père
+Hermann, avec un panneau et sa vieille boîte de campagne. La petite
+posera une dernière fois. Elle y tient; il a bien fallu y consentir.
+
+Le maître est venu, sombre, brisé, vaincu. D'abord il a pleuré.
+
+Bientôt il s'est mis à l'oeuvre, avec une précipitation fiévreuse.
+
+La petite a pris une attitude, a cherché la pose, le mouvement voulu,
+dramatique, composé. Quelque chose comme la tête de la morte dans la
+_Fille du Tintoret_ de Léon Cognet. Elle a ordonné la disposition des
+draperies, l'arrangement des dentelles, la tenture sombre du fond. Des
+fleurs éparses, de grands rameaux verts couvrent le lit, enjolivant la
+mourante d'une grâce dernière, d'un parfum.
+
+Le père Hermann a achevé l'étude sans émoi, l'oeil sec, hanté par les
+seules préoccupations du peintre.
+
+Alors Roland a compris. Il a compris quelle créature étrange, rare,
+double il avait aimée. Un gros chagrin l'a saisi d'abord, mais presque
+aussitôt, se voyant oublié à cette heure suprême, il a partagé l'égoïsme
+idéal, uniquement tourné vers l'art, de ce vieillard et de cette enfant.
+
+Il n'a plus vu en Gilberte que le modèle, l'être superbe, faux,
+prédestiné, le monstre divin.
+
+Et il lui a semblé que c'était une autre femme qui mourait.
+
+
+
+
+ FANTÔMES AMOUREUX
+
+
+ _A Mademoiselle...
+
+ Personne, hormis nous deux, ne lira sur cette page votre nom
+ charmant, en tête des petits contes que je vous adressais cet hiver,
+ quand vous me demandiez «de vous raconter des histoires».
+
+ Je vous les dédie très humblement, heureux si parmi ces lignes vous
+ retrouvez celles où mes pensées appelaient vos pensées, et où
+ mes espoirs offraient à votre noble esprit le bouquet blanc des
+ fiançailles._
+
+ CHARLES-MARIE.
+
+ 25 mai 1885.
+
+
+
+ FANTÔMES AMOUREUX
+
+
+UNE MINUTE
+
+Ici-bas, rien que de fragile. Gloire, succès, fortune, plaisirs sont des
+fumées subtiles, emportées au moindre souffle. Aucune sûreté dans le
+lendemain plein de pièges, aucune immobilité du souvenir dans le passé.
+Des émotions d'antan, peu survivent à la cause première. On se retourne,
+on regarde derrière soi, dans la perspective du chemin parcouru: plus
+rien, des ombres, des figures flottantes, des profils effacés déjà. Au
+delà, le vide, un désert morose où la pensée ne retrouverait pas une
+source. Et ce désert fut le paradis élyséen du dernier printemps!... En
+route! vers le pays des chimères qu'on aime d'autant plus qu'il n'existe
+point, et vers lequel s'envolent nos rêves d'exilés. Nous marchons
+dans l'épaisse nuit de notre ignorance, attirés par de vains espoirs,
+traînant à nos talons d'inutiles regrets!... C'est fou. La vie tient
+tout entière dans la minute présente, dans l'émotion que l'on possède
+avec certitude, et qui glisse sur nous avec le frisson passager de
+l'archet sur les cordes d'un alto. Presque rien, un frémissement, un
+sourire, une mélodie qui fuit. Et c'est tout. On a vécu.
+
+Il n'y a que des minutes.
+
+Qui se souvient d'une année, qui peut préciser les circonstances d'une
+étape? On se rappelle seulement la halte, ou bien une ligne, une forme,
+une nuance qui, par son éclat ou par sa pâleur, a frappé l'esprit. Le
+reste est fatigue, ennui, néant. Seule, la sensation des chagrins se
+réveille sans cesse, une cicatrice laissant plus de trace qu'un baiser.
+L'enivrement des joies mortes est enseveli pour jamais avec elles,
+tandis que rien ne comble l'imperceptible sillon des larmes. Il semble
+enfin--pour le martyre des hommes--que, dans cette vie où tout passe, la
+douleur seule soit immortelle.
+
+Pourtant, il est des minutes exquises.
+
+Cette femme entrevue, cette femme dont on ignore le nom, la patrie, la
+race, le coeur, mais qui cependant, au passage, s'est livrée dans
+un regard, s'est donnée dans un geste, en un éclair et sans une
+parole,--vous ne l'oublierez jamais, jamais.
+
+Vous l'avez rencontrée parmi la foule, au détour d'un chemin banal, ou
+dans un bal, ou sous les marronniers du boulevard; vous ne la connaissez
+nullement, vous n'avez pas osé la saluer, vous ne devez pas la revoir,
+et cependant elle a emporté quelque chose de votre pensée. Des rêves à
+vous, des désirs à vous la suivent dans son sillage, pour toujours. Une
+seconde a suffi; vous la possédez tout entière. Sans effort, par une
+simple prédilection de mémoire fidèle, vous pouvez la peindre, respirer
+après des années le parfum dont elle était enveloppée, sourire à son
+sourire, dire exactement la couleur de ses yeux. Vous savez encore
+la forme de sa robe, la nuance des étoffes, le dessin des franges,
+l'harmonie délicate des dentelles, le rayonnement discrètement voilé de
+son bracelet. L'avez-vous entendue? Sa voix chante à vos oreilles comme
+une musique inoubliable, et ses paroles restent la mélodie favorite,
+délicieusement obsédante. Quant au regard qu'elle a laissé descendre sur
+vous, comme elle eût donné un sou à un pauvre, vous l'estimez au point
+que vous ne le changeriez pas contre l'abandon complet d'elle-même.
+
+Et comme rien de cela n'a duré, comme la vision s'est évanouie, envolée
+pour ainsi dire, sitôt apparue; comme le souvenir est fait non d'heures,
+mais de secondes,--une minute à peine;--vous ne l'oublierez jamais,
+jamais.
+
+J'endure la nostalgie d'une ambition chimérique.
+
+Sur une route abritée de grands chênes, une maison, une petite maison
+blanche couverte d'un coquet pignon de tuiles écarlates; autour, un
+jardin sans massifs, entièrement livré aux roses, avec des fonds calmes
+de pelouse; des volets de chêne neuf, constamment ouverts, et laissant
+deviner, à travers les glaces, entre le satin et les guipures des
+rideaux, l'intimité des élégances intérieures. Pas trop haut, un large
+balcon en fer forgé, renflé comme un chiffonnier de Boule, et dont la
+rampe disparaîtrait à demi sous une draperie mauresque aux longs plis
+traînants. A droite et à gauche, aux deux flancs de la route; dans les
+vieux arbres, des chansons d'oiseaux.
+
+J'entrerais dans ce logis, rien qu'en poussant la grille et la porte.
+J'irais droit, ayant traversé des salons étroits étouffés sous des
+velours, j'irais droit à la serre tiède où des palmiers languissent,
+et je tomberais à genoux, sans mot dire, aux pieds d'une princesse qui
+m'attendrait sans me connaître,--le livre d'un poète dans sa main.
+
+Elle serait douce et belle, jeune et sincère; elle aurait pour vêtement
+un riant peignoir japonais, brodé de fleurs étranges et de dragons
+argentés, retenu seulement aux hanches par une ceinture lâche. Pour la
+chevelure, blonde ou brune, à sa guise. Plutôt blonde.
+
+Et nous nous aimerions durant l'éternité profonde d'une minute, oublieux
+de l'humanité et de la nature, avec des caresses chastes et des
+bénédictions muettes. Pas un mot. L'amour est à son apogée tant qu'on
+n'a rien à se dire-; la parole est déjà la preuve d'un malentendu.
+
+J'ignorerais son nom et ne lui dirais point le mien. Je la quitterais
+sans la regretter, elle me laisserait m'éloigner sans me retenir, sans
+me rappeler. Le lendemain, en errant sur la route, je ne retrouverais
+plus la maison, emportée par un coup de féerie. Une forêt obscure aurait
+germé à la place.
+
+Eh bien! je sens que je n'atteindrai point cette bonne fortune, que
+je n'arracherai point cette minute de suprême extase à la vie banale,
+misérable, cruelle, toujours la même.
+
+Et cela me rend triste,--souvent.
+
+Beaucoup meurent sans avoir goûté l'infinie possession de la chère
+minute. Oh! les malheureux! oh, les pauvres! oh, les innocents! oh,
+les damnés écartés de la terre promise! Ceux-là n'ont pu calculer
+l'immortalité d'une impression, ni savoir combien la vie peut condenser
+d'émois, d'ivresses, de douleurs, de voluptés et de désespoirs dans la
+plus brève mesure possible du temps.
+
+Vivre une heure on une heure, quelle misère! Dépenser sa sensibilité sou
+par sou, échanger bêtement contre les à-compte de tous les jours un bien
+qui, dépensé en un coup, balancerait une fortune royale; se diminuer peu
+à peu, s'user pour ainsi dire,--est-ce vivre?
+
+Mais se donner tout entier, pour rien, en une minute! Échanger une
+émotion instantanée mais divine contre des années de deuil,--oui, des
+années, s'il le faut! Se promettre, se livrer, s'anéantir dans un
+désir impossible, s'attacher à un idéal qu'on n'atteindra point, c'est
+s'assurer l'aventure épique de ce rêveur athénien qui, dans un élan
+de passion noble, vola sur l'autel auguste de Jupiter la coupe des
+sacrifices et la vida d'un trait.
+
+Aussitôt il tomba tout en poudre sur les degrés sacrés--mais il avait bu
+le vin des Dieux!
+
+L'Olympe est remonté là-haut, au feu des étoiles. Les statues de marbre
+des déesses et des héros fabuleux ont roulé, brisées, dans le torrent
+desséché des vieux fleuves; les minutes qui valent d'être vécues ne se
+paient plus au comptant.
+
+Aujourd'hui, la minute possible, la minute unique coûte les regrets
+incurables d'une existence.
+
+On a aimé autant qu'on croyait, autant qu'on pouvait--pas plus, hélas!
+Une femme a passé, une inconnue que vous ne reverrez pas, qui ne sera
+pour vous ni l'amie, ni l'épouse, ni l'amante; et son souvenir vous
+restera, précis, vivant, impitoyable. Elle sera morte peut-être depuis
+longtemps pour d'autres, qu'elle vivra encore pour vous, en vous, comme
+au jour de la vision fatidique, avec la même démarche, la même robe,
+avec la même voix chantante. Cela n'a pas duré, ou presque pas.
+Qu'importe? Vous avez trempé vos lèvres au nectar brûlant de l'Olympe.
+Vous aimez désormais cette femme. Peut-être en aimerez-vous une autre,
+plusieurs autres, mais--elle--vous ne l'oublierez jamais.
+
+Jamais, jamais.
+
+
+
+LE CLOWN
+
+Marius avait préparé son petit discours. L'exorde commençait comme un
+andante, avec des bémols attendris, sur un accompagnement de sourdine
+grave. Il ouvrirait la démonstration symphonique largement--lento
+maëstoso--pédale douce. Ensuite, son éloquence secouerait les trilles,
+les pizzicatti allegretti d'un sentiment bien orchestré où il y aurait
+place pour un petit ballet genre Vieux-Sèvres. Menuet pour les
+seuls instruments à cordes. Après une pause--a tempo--la phrase
+caractéristique s'avancerait, solennelle, dans des fanfares de cuivre et
+d'or. Choeurs de vierges folles à la cantonnade, choeurs de petits
+anges dans les frises; des voix mélodieuses dans des lointains indécis,
+dolcissimo, decrescendo, les harmonies s'éteignant poco a poco avec des
+douceurs de plainte amoureuse. Le «clou» de la partition. Au réveil
+adouci des fanfares, succéderait, piu lento, la chanson mélancolique des
+hautbois célébrant la paix bourgeoise du vrai bonheur, le calme sonore
+des soirs. Une idylle, fraîche et simple comme toutes les idylles;
+aucune science voulue du contrepoint ou de la fugue, pas d'arpèges.
+Enfin, sur un fragment évoqué de la phrase magistrale calmée par la
+tendresse des choeurs, l'oratorio s'achèverait en de tels accords,
+s'élèverait si haut, d'octaves en octaves, dans le vol des
+harpes--fortissimo, apassionnato--qu'il ne resterait plus à Marius que
+d'offrir son âme et sa vie à Fernande--sur un point d'orgue!
+
+La soirée de dimanche avait été marquée pour l'unique audition de ce
+chef-d'oeuvre.
+
+Mais, au moment d'abattre sur un pupitre supposé son bâton de chef
+d'orchestre idéal, Marius ne trouva plus ses partitions. Les musiciens,
+interdits, s'en allèrent, emportant leurs instruments, soufflant la
+petite flamme des chandelles. Il ne resta plus que Fernande et Marius,
+dans le noir.
+
+Marius essaya bien quelques notes: Mi, mi, sol, mi, do, ré, la, sol, fa,
+ré... mais sa chanson se brisa dans un trémolo pitoyable, que souligna
+le petit rire de Fernande, un petit rire cruel et charmant.
+
+Rentré chez lui, Marius comprit la nécessité de prendre une attitude.
+Laquelle? Toute la question était là. Il changea vingt fois d'idée fixe.
+D'abord, il voulut mourir,--comme tout le monde; puis il eut l'idée d'un
+voyage de circumnavigation. Oh! aller bien loin, bien loin, au bout de
+la terre!... Il commença le premier vers d'une ode et ne l'acheva point;
+il alluma dix cigarettes sans les fumer, ouvrit un livre sans y rien
+lire, se mit au lit sans pouvoir dormir.
+
+Au petit jour, il crut comprendre.
+
+Il y a cent façons d'être bête; les imbéciles n'en ont qu'une, et il
+en reste par conséquent quatre-vingt-dix-neuf pour les gens d'esprit.
+Marius, garçon d'esprit à ses heures, s'était beaucoup trop inquiété de
+ce qu'il se promettait de dire, et pas du tout de ce qu'il était exposé
+à entendre. Il s'était efforcé de n'être point banal comme tout le
+monde, et il s'était montré sot comme personne.
+
+On est un grand garçon, fier et dédaigneux, on affecte de ne voir dans
+la vie que des bonshommes croqués par Daumier, on aime la bataille et
+on a eu ses minutes de vaillance, on se croit fort parce qu'on a vu le
+feu;--et on devient timide, hésitant, ridicule, lâche devant la petite
+tête blonde qu'on a choisie.
+
+Ah! s'il s'agissait d'enlever une redoute hérissée de canons vomissant
+la mort, ce serait une autre affaire. On ferait le joli coeur, on
+mettrait des gants blancs comme pour une revue, on tutoierait son épée,
+jour de Dieu! Et l'on marcherait crânement sous les balles, drapeaux au
+soleil, musique en tête.
+
+Mais conquérir le droit de mettre un baiser sur une petite main,
+affronter deux yeux moqueurs, s'exposer à un sourire! Voilà du quoi
+faire reculer les vieux capitaines. Oh! épouvante! Se sentir ridicule.
+Ne pas trouver une syllabe à prononcer. Se débattre gauchement contre
+l'impuissance de parler, et contenir dans son coeur d'inexprimables
+aveux!
+
+Marius se jura bien de ne pas retourner au combat.
+
+--Hélas! pensa-t-il. Puisque je dois renoncer à l'émouvoir, je vais
+essayer de la faire rire... Elle a de si jolies dents!
+
+De ce jour, il enferma sa pensée dans un jargon.
+
+Il façonna sa parole à l'esprit boulevardier de Paris, le pire esprit
+qui soit et le plus brillant, l'esprit de Chamfort et de Gavroche, du
+duc de Richelieu et Bambochinet, de Joseph Prudhomme et de Mme de Staël.
+Un rire où se résume la somme de férocité permise aux gens de bonne
+compagnie, un tumulte d'expressions formidables et puériles, de
+jugements faux; une langue faite de mots à l'emporte-pièce, de termes
+anglais, des locutions arabes, de contre-sens, de non-sens, de
+niaiseries, de coups de feu, de formules redondantes, de gaietés
+tapageuses, et qui, bondissant, hurlant, se cognant aux idées justes,
+aux pensées sérieuses, aux théories solides, se décarcassant à plaisir,
+crevant des cerceaux de papier multicolore, s'aplatissant, se relevant
+dans des cabrioles de funambules, appelle la vision d'une mascarade
+de pierrots éperdus lâchés dans une pantomime américaine qui serait
+représentée sur un tremblement de terre.
+
+Marius répéta ces vers de Coppée:
+
+ Las des pédants de Salamanque
+ Et de l'école aux noirs gradins,
+ Je veux me faire saltimbanque
+ Et vivre avec les baladins.
+
+Et renonçant à devenir l'époux, l'ami, le page ou le chien de la femme
+aimée, il se résigna à devenir son clown.
+
+Quand il la revit, il lui raconta des histoires.
+
+«Il était une fois un préfet nommé Romieu. L'empereur, qu'il amusait,
+l'invitait à ses chasses de Compiègne. Un jour, le préfet réfléchit que
+rien ne devait être plus monotone, pour un souverain aussi puissant,
+que de tirer toujours des perdrix et des faisans, des faisans et des
+perdrix. Il conseilla au capitaine des chasses de faire partir, sous le
+fusil de l'empereur, quelques compagnies de perroquets. A la première
+battue, trois cents inséparables et cent cinquante kakatoès furent
+lancés en présence du maître. Napoléon III, un peu étonné d'abord,
+ajusta l'un des oiseaux, tira et l'abattit. Comme il se penchait pour
+le ramasser, le perroquet rassembla toutes ses forces et, par un effort
+suprême, mourut en criant: Vive l'empereur!»
+
+Fernande riait, et Marins admirait ses jolies dents.
+
+Peu à peu il glissa dans l'ironie coutumière, se fit sceptique,
+s'attacha au cou le sifflet narquois de Méphistophélès et s'en servit
+pour siffler tout, indistinctement. Sans descendre jusqu'au coq-à-l'âne,
+il daigna des intimités compromettantes avec les calembours va-nu-pieds
+qui courent les ruelles. La notion du juste s'effaçait graduellement en
+lui avec le sentiment du respect. Ses sensibilités d'autrefois, rongées
+par les railleries comme par des acides, se mouraient d'une mort
+lamentable, sans larmes. Comme il est gai! clamaient les passants. Quel
+entrain! Quelle bonne humeur! Ah! celui-là était un heureux! L'existence
+lui était clémente, douce, facile, riante. Ce Marius! combien il
+s'amusait.
+
+Bonnes gens; il est, en Asie, des pagodes sacrées qui ressemblent assez
+à mon ami Marius. Le voyageur qui y pénètre, salue, ébloui, le haut
+portail où les panneaux d'ivoire sont maintenus en des cercles d'or;
+puis il passe sous des voûtes soutenues par des colonnades de porphyre,
+assourdies par des velours éclatants tendus sur les mosaïques; puis
+c'est une salle en lapis, un jardin couvert où l'eau des sources secoue
+dans des vasques de marbre le parfum des fleurs; puis, le sanctuaire
+auguste, au luxe aveuglant;--et sur l'autel, presque rien, un petit
+Bouddha de jade noir, informe, affreux.
+
+Marius, le gai Marius, portait en lui, derrière les splendeurs de sa
+fantaisie volontaire, l'idole lugubre de son impossible amour.
+
+Parfois, cependant, en ses solitudes, le clown s'effarait, n'osait plus
+regarder sa vie en face, aspirait au moment de reprendre son masque,
+éprouvait enfin la nostalgie vile des tréteaux. Des regrets le
+prenaient.
+
+Ce serait pourtant bon de s'aimer, de s'aimer bien, à plein coeur! On
+aurait une jolie existence, honnête et paisible, un bonheur pur, solide,
+immortel. Et le détail de l'ambitieux avenir, plus séduisant que
+l'avenir même! Pour lui, le travail, le triomphe, le talent--on a du
+talent quand on aime--le souci religieux de la rendre heureuse. Pour
+elle, une petite maison où elle commanderait en reine, un petit jardin
+au fond d'un vieux faubourg, proche la rivière. Et les heures sereines
+du soir, dans le salon bien clos, sous la lampe, entre l'âtre qu'on
+laisse éteindre et le clavecin qu'on laisse fermé; le large fauteuil où
+elle s'alanguirait, bercée par des causeries, tandis qu'il tomberait à
+genoux, lui, avec, chaque soir, une émotion neuve et des désirs plus
+caressants...
+
+Allons, hop! Paillasse! Allons, clown, tu rêvasses, mon bonhomme!
+Debout! Poudre-toi, mets ton rouge, mets-en beaucoup pour que tes pleurs
+puissent au besoin s'échouer dans tes grimaces. Sois une caricature, mon
+garçon.
+
+Et maintenant, en scène. Disloque-toi. Attention! Gare aux casse-cou! Si
+tout marche bien, si tout à l'heure tu n'es pas tombé de ton trapèze,
+inerte et sanglant dans le tan de la piste, tu pourras faire la
+quête;--et peut-être ta Fernande laissera-t-elle tomber un sou dans
+le chapeau de feutre que tu fais sauter d'ordinaire au bout de tes
+baguettes--comme une grosse chauve-souris.
+
+
+
+SOUS LA COMMUNE
+
+Je l'avais rencontrée quelques mois avant la guerre, dans cet hôtel
+de l'avenue de Friedland où Arsène Houssaye donnait alors de si
+merveilleuses fêtes vénitiennes. C'était par une nuit de bal, au fond du
+salon mauresque, près du large divan qu'elle emplissait de ses jupes.
+Sous son loup de satin noir, je l'avais devinée jolie. L'indéfinissable
+ondulation des lignes révélait un corps jeune, souple, mince, créé pour
+les profondes caresses et pour les abandons paresseux. Aucun de ses
+mouvements ne se dessinait en geste banal. Depuis sa nuque aux teintes
+fauves, qui supportait un chignon doré traversé d'une longue épingle
+d'écaille blonde, jusqu'à ses petits pieds impatients et mutinés,
+cambrés sous des mules noires, on pressentait la ligne nerveuse, chaste,
+presque divine où l'artiste admire religieusement le témoignage des
+pures beautés antiques.
+
+Elle portait une toilette de coupe unique, un de ces fourreaux de satin
+plaqué aux hanches que devaient adopter plus tard les élégantes de la
+troisième République et qui, à cette époque de luxe hypocrite, pouvait
+passer pour une rare audace de coquetterie féminine. Pas un ruban, pas
+une dentelle, pas un bijou. L'étoffe adhérait fidèlement à la forme
+amoureuse, et, vers les genoux, se perdait en traîne flottante égayée
+par des clartés de jupons blancs. Un voile de point vénitien comprimait
+ses torsades blondes d'où s'élevait un parfum singulier, timide et
+capiteux, qu'on eut dit blond aussi. Sa main droite, gantée de chevreau
+couleur de deuil, balançait, dans un mouvement rythmique, mesuré sur de
+lointains échos de valses, un large éventail de jais mat, dont chacune
+des deux branches maîtresses portait un diamant noir.
+
+Nul ne lui parlait; elle semblait comme étrangère à cette foule joyeuse
+qui se reposait de l'étiquette guindée de la grande vie mondaine dans un
+tapage à la fois canaille et raffiné. Ses grands yeux bizarres, verts et
+enivrants comme de vivantes absinthes, contemplaient froidement la cohue
+des gentilshommes, des sénateurs et des officiers chamarrés qui se
+suivaient lentement sous les lustres. Du divan où elle était étendue,
+blottie pour ainsi dire dans une attitude frileuse de chatte, elle
+considérait à loisir tout le cortège de la fête, l'escalier de marbre
+éclairé de torchères odorantes, la loggia dont les glaces abritaient
+des palmiers et des lauriers-roses, la haute galerie sombre que les
+tapisseries flamandes faisaient solennelle, le petit boudoir
+japonais riant de lumières papillotantes, avec ses panneaux de laque
+transparente, ses lanternes folles, ses draperies de soie où galopaient
+des chimères fabuleuses à travers des paysages d'or, de pourpre et
+d'azur, parmi des fleurs bizarres et des soleils éblouissants.
+
+Vers l'heure où les valets de pied dressaient dans le hall les petites
+tables du souper, elle se leva, traversa le salon mauresque, descendit
+l'escalier majestueux en tenant le centre des degrés roses, et disparut.
+
+Le lendemain, au Bois, je la reconnus tout de suite. Il m'était bien
+inutile d'avoir vu son visage. Elle se trahissait aussitôt par la grâce
+féline qui lui était propre et que je n'ai depuis retrouvée chez aucune
+autre femme. Celle que je suivais sous les acacias, près du pavillon
+de Madrid, ne pouvait être qu'elle. C'était la même démarche lente et
+onduleuse, la même coupe et la même couleur de costume, les mêmes yeux
+pareils à des tapages liquides. Dans le balancement de sa taille souple,
+dans le mouvement arrondi des bras et l'inclinaison du cou, je la
+ressaisissais tout entière avec son charme noir, ses indolences
+mystérieuses de la nuit.
+
+Je sus bientôt son nom, sa demeure, et qu'elle vivait seule dans une
+villa d'Auteuil, mais je ne connus que cela. Je ne pus apprendre, je ne
+sus jamais si elle était fille, femme ou veuve.
+
+Je lui écrivis;--en vain.
+
+Bientôt elle déserta le Bois, tint ses volets fermés à l'heure où je
+passais à cheval sous ses fenêtres.
+
+L'aimais-je? Je n'oserais le dire ni le nier. Elle me préoccupait, voilà
+tout. Aucun effort ne m'aurait coûté pour me rapprocher d'elle, mais
+je ne souffrais pas de ma solitude. Ce petit roman tranquille, doux,
+mélancolique ajoutait à ma bonne humeur naturelle je ne sais quoi de
+tendre, de caressant qui ressemblait parfois à du bonheur. Puis je
+trouvais cela gentil de pouvoir aimer encore en collégien, inutilement,
+bêtement, simplement, sans arrière-pensée, sans un désir... Allons,
+allons, je crois bien tout de même l'avoir aimée...
+
+Vint la guerre. Il fallut se faire soldat, comme tout le monde.
+
+Le maréchal Leboeuf m'expédia à Limoges--je n'ai jamais su pourquoi; le
+duc de Palikao m'envoya à la Roche-sur-Yon; le général Leflô me rappela
+enfin à Paris et me rendit mes trois galons de capitaine en me versant
+dans un escadron de formation nouvelle.
+
+Le 2 décembre, comme je traversais au grand trot le plateau du Tremblay,
+une balle allemande m'atteignit en pleine poitrine et me jeta évanoui
+dans la poussière. Je me réveillai seulement le lendemain, à l'ambulance
+de Valentino... Une longue salle garnie de petits lits blancs où
+reposaient d'autres vaincus, des médecins en tenue militaire avec le
+brassard à la croix rouge, des femmes en robe noire protégée par un
+grand tablier blanc,--ambulancières volontaires. Je distinguai tout cela
+confusément, ces femmes graves, ces blessés pâles, ces uniformes; et
+bientôt je ne vis plus qu'elle, la dame d'Auteuil, debout près de ma
+couchette et me regardant de son habituel regard fixe et profond.
+
+C'était elle!
+
+Ah! j'avais déjà oublié la guerre, les fatigues, les périls, les
+colères. Un coin du passé se remplit de lumière. C'était le salon
+mauresque de l'avenue de Friedland, les allées solitaires du Bois, les
+jardins d'Auteuil, mon cher petit roman de fin d'été...
+
+Comme j'allais parler, elle leva un doigt vers ses lèvres en signe
+de silence, et, derrière sa main blanche, je contemplai son premier
+sourire--un sourire discret, triste, à peine dessiné, comme le sourire
+de la Joconde.
+
+C'est ainsi que, pendant trois mois, je pus lui faire ma cour--oh! une
+cour respectueuse, timide, timide... Il est quelquefois précieux d'avoir
+reçu un coup de feu dans la poitrine!
+
+Lorsque je sortis de l'ambulance, nous étions au début de la Commune.
+Delescluze entrait à l'hôtel de ville, Grousset s'installait dans le
+cabinet de Jules Favre. Une tragédie commençait. Mais le soleil était
+revenu, il y avait des bourgeons aux marronniers des Tuileries,
+des milliers de passereaux rentraient et puis nous retrouvions ce
+merveilleux pain blanc qui ne fut jamais plus blanc qu'au lendemain du
+siège.
+
+Sous les chênes de l'ancien parc impérial, je rencontrais maintenant
+presque chaque jour la dame en noir. Pas bavarde, la dame. En dépit de
+mes questions, je n'appris rien de sa vie, rien, rien, rien. J'observai
+seulement ses allures prudentes, sa hâte à me fuir dès qu'un promeneur
+se montrait à l'entrée de l'allée alors déserte souvent. On eut dit
+qu'une surveillance pesait sur elle et commandait sa vie. Elle avait dû
+abandonner sa villa d'Auteuil visitée par les obus prussiens et s'était
+retirés provisoirement dans un appartement de la rue d'Alger, où elle ne
+consentit jamais à me recevoir, malgré mes instantes prières.
+
+Cependant, elle s'attendrissait peu à peu. Et le soir, vers la quatrième
+heure, au moment voilé de demi-teintes où,
+
+ Le regret du couchant laisse un adieu plus doux,
+
+nous avions une longue étreinte silencieuse. C'était toujours au
+tournant du dernier massif, dans la verdure devenue sombre, près de
+la lionne de Barye. Je prenais ses deux mains gantées dans mes mains
+tremblantes; je lui disais: «A demain» tout bas. Nous demeurions ainsi
+face à face, sans une parole, en écoutant vaguement le canon qui
+grondait au loin, vers le Mont-Valérien, vers Vanves, vers Bezons.
+
+Qu'était donc cette femme? D'où venait-elle? Pourquoi s'attardait-elle
+en ce pauvre Paris alors déserté? Et si elle vivait solitaire, pourquoi
+ne point me permettre de lui faire visite?
+
+Je le lui demandai un soir.
+
+--Vous avez donc peur de moi? lui dis-je.
+
+--Peur?... Moi?..
+
+Puis elle se leva, me quittant en prononçant avec un accent étrange:
+
+--Vous verrez si j'ai peur.
+
+Le soir, comme je rentrais après dîner, un laquais me remit ce billet:
+
+ «Demain, deux heures, à ma maison d'Auteuil.
+
+ «L.»
+
+Auteuil? C'était par ironie assurément, ou peut-être pour m'éloigner. Et
+qui sait?
+
+Depuis une semaine, les batteries du Mont-Valérien foudroyaient Auteuil.
+Les fédérés, chassés par les obus, avaient abandonné le secteur et
+s'étaient retranchés derrière des barricades. La veille même, Dombrowski
+avait été blessé là en passant la revue de ses postes. Les troupes
+de ligne avançaient lentement vers le rempart, dans les tranchées
+serpentines. Le quartier avait été abandonné complètement dès les
+premiers jours de la guerre civile.
+
+Dans ces conditions, aller à Auteuil était une folie. Je fus à Auteuil,
+malgré les barricades du quai de Billy et la mitraille qui balayait le
+Point-du-Jour. Je rasais les murs cherchant la protection des angles,
+hâtant le pas, contemplé avec stupeur par les fédérés des barricades qui
+crurent devoir m'envoyer deux ou trois coups de feu inutiles. Enfin,
+j'arrivai rue Boileau, devant la villa.
+
+Pauvre villa! La grille s'était abattue, tordue sous l'action
+victorieuse des boulets. Des persiennes en lambeaux pendaient aux
+fenêtres, une brèche énorme ouvrait le toit, laissant voir un trou noir
+béant. Un gazon maigre poussait dans les pavés de l'allée carossable. Le
+jardin était dévasté... Je vois encore une branche de lilas décapitée
+par une balle et que le vent balançait.....
+
+Ayant gravi le perron dont un obus avait bousculé les dalles, je poussai
+la première porte voisine des marches et j'entrai dans un petit salon
+clair.
+
+La dame en noir m'attendait, blottie en un fauteuil, avec toujours sa
+même allure troublante.
+
+Comme je tombais, à ses pieds, une botte à mitraille creva sur la
+pelouse, et le ricochet d'un biscaïen vint expirer sur le tapis.
+
+--Ai-je peur? dit-elle.
+
+Et je vis refleurir son premier sourire, son sourire de l'ambulance.
+
+J'osai lui dire son nom--je ne l'écrirai point--et ressaisir ses
+mains aimées. Ce que je lui dis en ces heures de bataille, dans cette
+tourmente affreuse où nous étions cachés, quelles paroles exquises,
+sublimes et passionnées, tombèrent de ses lèvres, à quelles extases
+profondes, sans nom, nous appartinrent sous ce toit frêle secoué par
+la guerre,--pourquoi le révéler? Le souvenir avoué s'évapore et laisse
+seulement au fond des coeurs un parfum vieilli, amer souvent. Je garde
+en moi, comme un avare, le témoignage toujours vivant de ces ivresses
+mortes.
+
+Elle se donna, plus tendre mille fois qu'elle n'avait jamais été sévère.
+Le mystère où elle s'enfermait d'ordinaire semblait lui laisser trêve
+en ce coin perdu, plus désert que l'immense désert. Nul ne pouvait nous
+apercevoir ni nous rencontrer. Quand nous nous rejoignions là, chaque
+jour, c'était après avoir traversé des solitudes mornes, des rues vides
+où son pas léger retentissait dans les repos sonores du canon. Aucun
+passant. Pas un soldat.
+
+Le danger? Ah! nous n'y pensions plus guère. Elle ne m'en parla jamais.
+Bientôt apprivoisés, nous prîmes possession du jardin, du pauvre jardin
+d'autant plus joli qu'il poussait à la grâce de Dieu. Que d'instants
+passés, agenouillé dans l'herbe, sans entendre le sifflement des balles
+dans les branches!...
+
+Enfin!...
+
+Combien cela est déjà loin! Quinze années bientôt!...
+
+Le 22 mai, au lendemain de l'entrée des troupes, elle m'écrivit:
+
+ «Il n'est plus un coin où nous puissions cacher notre amour.
+
+ «Adieu, mon ami. «L.»
+
+Je ne l'ai pas revue.
+
+Elle est retournée à son mystère.
+
+
+
+LE RÔLE
+
+C'est le père Kernouan qui m'a raconté cette histoire l'été
+dernier,--là-bas, si Quiberon, sous le hangar de la sardinerie Amieux,
+un soir d'août. Le drame n'a eu pour spectateurs, dans la presqu'île
+bretonne, que le vieux marin Kernouan et la mère Le Cardec, une brave
+octogénaire qui engraisse des cochons à Port-Haliguen.
+
+En ce temps-là s'ennuyait à Paris une femme célèbre par ses talents et
+par sa beauté, et qui s'était plus particulièrement illustrée dans la
+tragédie, sur les principales scènes de France et de l'étranger.
+
+--Sarah Bernhardt?
+
+--Non, ce n'était pas Sarah Bernhardt... La belle tragédienne s'ennuyait
+donc, comme on peut s'ennuyer à Paris quand on possède un bel hôtel, des
+chevaux, des diamants, des adorateurs perpétuellement inclinés, et un
+mari aimable.
+
+--Vous avez dit?...
+
+--J'ai dit «et un mari aimable».
+
+--J'avais bien entendu. Continuez.
+
+--Rongée par le spleen, complètement désemparée--comme dirait
+Kernouan--l'artiste eut la fantaisie d'un rôle, d'un grand beau rôle
+écrit tout exprès pour elle par un vrai poète, sur ses conseils, et
+où toutes les ressources de son énorme talent seraient habilement
+utilisées. A cette fin, elle jeta les yeux sur l'illustre auteur de...
+je ne puis le nommer. Si vous voulez bien--et pour rendre le récit
+plus facile--nous l'appellerons Ernest. On le reconnaîtra aisément
+d'ailleurs, quand on saura qu'il n'a pas cinquante ans, que ses cheveux
+blonds sont abondants, qu'il compte de nombreux succès dans le journal,
+dans le livre et au théâtre, qu'il porte toujours un pardessus même au
+plus fort de la canicule, et qu'il parle nègre.
+
+--Nègre?
+
+--Oui; j'entends que, religieusement soucieux de la forme quand il
+écrit, il ne prend pas la peine de rien formuler quand il parle. Sa
+conversation semble le résultat d'une transmission télégraphique.
+
+La belle tragédienne s'adressa donc au célèbre Ernest et lui demanda un
+rôle. L'auteur, flatté et séduit, répondit aussitôt:
+
+--Un rôle... en ai pas... plus rien écrit depuis deux ans. Suis abruti
+par Paris... besoin solitude, recueillement... quand trouverai solitude,
+aurez rôle... Espère grand succès.
+
+--Mais, mon cher ami, ne pourriez-vous vous retirer pendant quelques
+mois à la campagne, au bord de la mer, et là-bas...
+
+--Impossible... Vie d'hôtel assommante... ai essayé, pas pu. Serais
+trop libre, aurais envie aller café, casino, plage, théâtre, toupie
+hollandaise. Écrirais rien du tout.
+
+--Comment faire, alors?
+
+--Venez avec moi... me surveillerez... aurez soin pas me laisser
+sortir... Surveillerez ménage, cuisine, domestique. Louerons chalet,
+villa, maison, n'importe quoi, mais pas hôtel. Bains de mer nous feront
+du bien. Convenu?
+
+--Convenu, soit, dit la belle actrice. Je vais m'occuper de trouver une
+petite plage paisible, et, dans huit jours, nous pourrons partir. Aussi
+bien, rien ne me retient à Paris, je serai très heureuse de prendre
+l'air. Ah! mon cher ami, quelle bonne collaboration nous aurons là-bas!
+
+Effectivement, huit ou dix jours après cet entretien, l'auteur et sa
+future interprète débarquaient à Quiberon et s'installaient dans une
+jolie petite maison située sur la pointe, à l'est de la côte, entre
+le bourg et Port-Haliguen. Il fallut une bonne semaine pour que
+l'installation fût complète; car si le célèbre Ernest s'était contenté
+d'emporter un bagage sommaire, la tragédienne s'était fait suivre, selon
+sa coutume, d'une trentaine de caisses vastes comme des chalets
+suisses et contenant chacune cinq ou six robes. De plus, elle avait
+soigneusement emporté tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, de
+la sculpture, de la littérature et de la confiture.
+
+--Vous m'affirmez que ce n'était pas Sarah Bernhardt?
+
+--On me l'a dit. Je l'ai cru. Faites comme moi.
+
+Les deux collaborateurs s'installèrent donc. La tragédienne occupa tout
+le rez-de-chaussée, le dramaturge prit possession du premier étage. On
+organisa la salle à manger dans une serre attenant à la villa et qui
+donnait sur l'Océan. De distraction, aucune: ni théâtre, ni casino, ni
+café-concert. Des promenades seulement. Point de voisins. Les passants
+étaient des marins, des pêcheurs du port, des sardiniers de Belle-Ile,
+des petites sardinières de Concarneau, des employés de la fabrique de
+conserves et des douaniers. Rien n'empêchait donc les deux amis de
+s'adonner entièrement à leur oeuvre.
+
+L'auteur était enchanté et sa satisfaction se traduisait journellement
+par des proclamations du genre de celle-ci:
+
+--Bon, l'Océan, très bon! Brise marine... horizon bleu... vague
+mugissante... infini grandiose... homard frais... bercé par la rumeur
+des flots... inspiration... paix de l'esprit... bigorneaux délicieux.
+
+La tragédienne s'était habituée comme par magie à cette existence calme.
+C'est étonnant tout ce qu'il faut pour qu'une femme soit satisfaite, et
+le peu qui lui suffit pour être heureuse. Elle allait avoir son rôle, un
+rôle fait pour elle. Non seulement elle était assurée d'un succès, mais
+elle comptait bien que Rébecca, son ancienne camarade de l'Odéon, sa
+rivale aujourd'hui, n'aurait pas de rôle du tout. Des indiscrétions de
+coulisses lui avaient appris que son auteur, l'heureux autour qu'elle
+avait enlevé à Paris, avait eu le vague projet d'écrire un rôle pour
+Rébecca. Dès lors, son succès à venir s'augmenterait d'une victoire, car
+il n'y avait dans la pièce d'Ernest qu'un seul grand rôle de femme.
+La célèbre tragédienne mit tout en oeuvre pour encourager son auteur.
+Sachant qu'il goûtait fort le talent de Rébecca, elle sut, grâce à
+l'admirable souplesse qui est le fond de son talent, faire violence à sa
+propre nature, s'assimiler les moyens, les intonations, les gestes de sa
+rivale; et elle se montra supérieure dans cette imitation même. D'autre
+part, elle recula les bornes de la complaisance, comme pour plaire à son
+poète.
+
+Celui-ci lui ayant dit un jour:
+
+--Tabac caporal mauvais, lourd... habitué, latakié de Smyrne... Pas
+latakié ici... bien désagréable.
+
+Elle télégraphia à l'agence du boulevard des Italiens, et le lendemain
+l'auteur possédait une énorme caisse de son tabac favori.
+
+Un jour, ou plutôt un soir, Ernest manifesta d'autres exigences. Il se
+plaignit de son installation au premier étage, parla de courants d'air,
+d'un insupportable vent du sud-ouest qui ébranlait ses volets et jetait
+la perturbation dans ses rêves; bref, la tragédienne lui offrit de
+troquer son appartement contre celui qu'elle avait d'abord aménagé pour
+elle-même. Le dramaturge protesta, affirmant qu'il partirait plutôt
+que de gêner ainsi son amie. Mais il n'arrêta pas de gémir, et comme,
+quelques heures après, la nuit était venue, que le ciel était plein
+d'étoiles et l'air plein de parfums, il dit à l'artiste de belles choses
+qui demeuraient belles malgré la façon dont elles étaient dites; il fut
+pressant, tendre, persuasif, s'agenouilla, se frappa la poitrine, parla
+d'éternelle fidélité et d'inaltérable affection.
+
+Ce soir-là, la grande tragédienne avait ses nerfs. Au tribunal d'une
+femme, c'est l'attrait ou le mérite qui plaide votre cause, mais c'est
+l'occasion qui la gagne. L'actrice se rappela que Dieu a donné à la
+femme la langue pour parler et les yeux pour répondre: elle répondit
+avec ses yeux.
+
+Le lendemain seulement, elle songea à son mari, et fut toute fière de
+s'être donnée à ses propres yeux une nouvelle preuve d'indépendance; car
+pour la femme, l'indépendance, c'est le droit de changer qu'elle prend
+d'ailleurs, de la meilleure foi du monde, pour le droit de choisir.
+
+Cet incident donna une activité nouvelle à leur collaboration, désormais
+infiniment étendue. La tragédienne maintenant ne pensait plus à Rébecca
+qu'en haussant les épaules. L'auteur renonça à toute promenade et à
+toute partie de pêche. On fit venir de Paris des meubles gais et des
+tentures claires. Le troisième acte ne marchant pas à souhait, on décida
+de le refaire et de refaire aussi le quatrième, par ce motif que rien ne
+pressait et que les deux collaborateurs ne songeaient qu'à prolonger le
+plus possible leur séjour en Bretagne.
+
+La tragédienne s'écriait parfois après de longs silences éloquents:
+
+--Je n'ai jamais été si heureuse! Ce à quoi Ernest répliquait:
+
+--Moi également... jamais aussi heureux... idéal a pris une forme...
+rêve de toute ma vie atteint... ciel bleu touché du doigt... Nous
+quitterons plus jamais... jamais.
+
+Après deux mois de cette existence délicieuse, le drame était terminé.
+Il y eut lecture solennelle. C'est à cette occasion que le vieux
+capitaine Kernouan, que les deux collaborateurs avaient rencontré à la
+faveur de leurs promenades, fut pour la première fois invité à la villa.
+Ernest avait dit:
+
+--Kernouan pas lettré... nature primitive, abrupte, pas corrompue par
+la critique de Gustave Planche...donnera son avis franchement, comme un
+vrai public.
+
+Et Kernouan assista à la lecture. Ce fut une belle soirée. La mère Le
+Cardec, entrée au service de l'artiste comme cuisinière, en a gardé le
+plus profond souvenir. Elle parle encore avec émotion de la grande scène
+du cinquième acte, où la jeune première retrouve la croix de sa mère,
+qui lui était indispensable pour ouvrir le coffret contenant les
+preuves de sa haute naissance. Il lui semble encore entendre, comme
+un ophicléide où soufflerait le mistral, la voix imposante du célèbre
+Ernest, qui, ce soir-là seulement, renonça à parler comme un appareil
+Hugues. Le vieux Kernouan fut empoigné. Il fit seulement remarquer à
+l'auteur, quand on le consulta, qu'il avait peut-être abusé du mot
+«nonobstant», un joli mot, disait-il, mais dont il faut se servir avec
+mesure.
+
+La grande tragédienne était transportée.
+
+Seul, l'illustre Ernest montra une attitude réservée où l'on vit la
+modestie qui sied au vrai mérite. Il se défendit, refusa les éloges:
+
+--Vous croyez?... bonne pièce, alors?... Tant mieux!... Cent
+représentations... Prime... Vais écrire successeur Peragallo pour
+demander avance considérable.
+
+Longtemps encore après le départ du vieux marin, les deux amis, accoudés
+sur le perron de leur villa, causaient du drame, des émotions de la
+première, des jalousies des bons petite camarades. L'actrice énonçait
+en projet les costumes qu'elle allait commander aux grands tailleurs de
+Vienne et de Londres. Il fut arrêté qu'on reprendrait prochainement le
+chemin de fer, afin de lire la pièce aux acteurs, de distribuer les
+rôles et de commencer les répétitions.
+
+Les pâleurs de l'aurore commençaient à éclairer le ciel au-dessus des
+rochers de Saint-Gildas-de-Rhuys quand ils songèrent à s'endormir.
+
+Le lendemain, à déjeuner, tout en finissant une queue de homard, le
+dramaturge prit la parole.
+
+--Bien réfléchi, ce matin... ce rôle-là, pas du tout votre affaire... en
+ferai un autre pour vous l'année prochaine.
+
+--Vous dites?...
+
+--Pas dans vos moyens, ce rôle-là... Trop, comment dirai-je?... Enfin,
+pas ça du tout. Serez certainement de mon avis... Vais faire donner le
+rôle à Rébecca.
+
+--A Rébecca?... mais c'est audieux!
+
+--Non... pas odieux. Votre faute, aussi! m'avez toujours rappelé
+Rébecca, parliez comme Rébecca, marchiez comme Rébecca... Moi,
+influencé... Donnerai le rôle à Rébecca... Quel effet!... Verrez la
+première.
+
+La grande tragédienne entra dans une fureur indescriptible, cria à la
+trahison, jura de se venger, de faire siffler la pièce, de se retirer
+dans un couvent--à la Grande-Chartreuse!--de se jeter à la mer. Puis
+elle se radoucit, rappela les jours heureux et les nuits trop brèves, le
+fameux soir où Ernest se plaignit tant du vent du nord-ouest.
+
+L'auteur se montra implacable, et, brusquant la scène déchirante des
+adieux, sauta en chemin de fer et débarqua bientôt à Paris, où Rébecca
+le reçut comme le Messie.
+
+Après son départ, la grande tragédienne tomba malade. Dans la soirée qui
+suivit le départ d'Ernest, elle avait pris froid.
+
+La vieille Le Cardec prévint Kernouan, qui fit appeler un curé des
+environs connu pour se livrer illégalement à la médecine.
+
+Ce vénérable ecclésiastique accourut, ne sut pas reconnaître que la
+malade était atteinte d'un commencement de bronchite, et la traita pour
+un engorgement du foie. Mais, de même qu'il s'était trompé sur la nature
+du mal, il se trompa également sur la pâture du régime à suivre, et
+prescrivit contre l'engorgement du foie précisément les remèdes qui
+devaient avoir raison de la bronchite. De sorte qu'en très peu de temps,
+la grande tragédienne fut complètement rétablie par ce redoutable
+ignorant, que depuis, dans sa reconnaissance, elle s'obstine à comparer,
+pour la science et pour l'habileté, à M. le docteur Ricord. Le drame
+du célèbre Ernest a été représenté avec un immense succès. Rébecca
+interprétait vaillamment le premier rôle. On doit reprendre la pièce cet
+hiver.
+
+La grande tragédienne n'a pas encore pardonné, et ne pardonnera
+probablement jamais, car une femme ne pardonne une infidélité que
+lorsqu'elle est assurée que ce n'était pas une préférence.
+
+
+
+LE MUSÉE DES SOUVERAINS
+
+Il était une fois, dans le village breton de Plouharnel, une petite
+fille nommée Bérengère, dont les parents étaient des cultivateurs aisés.
+
+Comme l'enfant était gentille, fine, intelligente, et qu'à l'âge de
+dix-huit ans elle jouait déjà du piano comme le célèbre violoniste
+Paganini, ses parents résolurent de lui donner une éducation moins
+conforme à sa situation de petite villageoise bretonne qu'à la position
+mondaine et brillante à laquelle elle semblait irrésistiblement
+vouée. La mère emmena donc un matin la petite chez les religieuses de
+Saint-Gildas-de-Rhuys et l'y laissa, en recommandant à ces pieuses
+filles de la traiter à l'égal d'une demoiselle de Nantes ou de Vannes.
+
+Le milieu était admirablement choisi. En effet, non seulement les
+religieuses de Saint-Gildas s'adonnent à la pénitence, aux jeûnes et
+aux mortifications, mais encore elles louent dans leur monastère
+des chambres garnies, elles vendent des denrées coloniales et de la
+pharmacie. Ce cumul n'est peut-être pas conforme à la règle austère qui
+gouverne l'ordre, et l'on peut se demander, en voyant la voiture de
+Vannes s'arrêter devant le cloître, si les voyageurs qui en descendent
+viennent pour prendre les bains de mer, pour recevoir des leçons de
+solfège, pour acheter une livre de poires tapées ou pour se convertir
+à la vraie foi; mais il n'en résulte pas moins que les gens du bourg
+profitent de cet état de choses. Les jeunes pensionnaires confiées au
+couvent y rencontrent des citadins et peuvent ainsi s'assimiler les
+usages du monde; quand elles ont terminé leurs études, elles possèdent,
+outre les leçons enseignées dans les établissements ordinaires,
+des données positives sur l'épicerie en gros et en détail, et une
+connaissance superficielle du Codex. Elles sont aptes à gouverner une
+maison, conquérir le paradis, falsifier de la cassonade et appliquer
+des sangsues. Quel célibataire n'a pas rêvé une épouse coupée sur ce
+patron?...
+
+Dans ce couvent, la jeune Bérengère se développa à loisir et devint une
+jeune personne fort sage selon les écritures. La religion est la seule
+forme de romanesque qui convienne à certaines âmes féminines, et la
+seule dose qu'elles en puissent supporter. L'éducation de Bérengère fut
+exclusivement provinciale; à dix-huit ans, elle savait que la bataille
+de Tolbiac a été gagnée par Clovis, que le pape s'appelle Léon, que la
+France attend impatiemment l'avènement de M. le comte de Paris, que le
+Danube prend sa source dans le jardin d'un magistrat allemand et que la
+Terre-de-Feu est située fort loin de Saint-Nazaire; elle avait appris à
+coudre, à broder et à jouer des gammes pendant cinq heures de suite sans
+boire ni manger.
+
+Du monde elle n'avait rien aperçu. Ses plus longues promenades
+avaient été bornées par les falaises de Saint-Gildas, la côte de
+Port-Navalo, l'île de Gavrinis, le château de Sucinio et le village de
+Sarzeau où naquit Lesage. Une seule fois on l'avait menée jusqu'à Vannes
+et elle en était revenue tout étourdie, la tête pleine de ce qu'elle
+avait vu: la cour de l'hôtel de France avec son mouvement de voyageurs
+et son bruit de chevaux, le marché où courent comme des papillons blancs
+les grands bonnets ailés des filles d'Auray, la vieille tour où M. de
+Closmadeuc a installé son curieux musée mégalithique, le va-et-vient du
+port, tout ce bourdonnement et ce petit luxe de ville inaccoutumés pour
+elle. Mais cet aperçu d'une ville, ce nouveau entrevu, qui, chez un
+jeune homme, eût agrandi le domaine des idées, n'eut pour résultat chez
+Bérengère que d'élargir le cercle des sensations. Elle sortit de cette
+banale aventure plus impressionnable, plus nerveuse, et conçut une
+mystérieuse terreur de la vie mondaine à laquelle elle se savait
+destinée. Elle songeait avec effroi qu'à peine sortie du couvent, on la
+marierait à son cousin établi changeur à Paris, rue Vivienne, et que
+Paris serait sans doute plus redoutable, plus tapageur que le chef-lieu
+du Morbihan.
+
+Il fut fait selon ses craintes. Huit jours ne s'étaient pas écoulés
+depuis que Bérengère était sortie du couvent, lorsque le cousin, Armand
+Lantibois, arriva dans la presqu'île, fit publier les bans et, les
+délais légaux épuisés, le mariage célébré, emmena sa femme à Paris.
+L'union avait été conclue naturellement sous le régime dotal, car, dans
+nos temps délicieux, les parents veulent bien livrer au mari le corps,
+la santé, le bonheur, l'existence d'une jeune fille,--mais pas son
+argent!
+
+Ce fut une brusque émotion, pour cette jeune fille élevée dans la
+paix d'une plage dédaignée, de se voir transportée tout à coup, sans
+transition aucune, en plein quartier de la Bourse, dans une étroite
+boutique traversée tout le jour par des gens affairés qui criaient des
+nombres, hélaient une valeur, dictaient un ordre, parlaient hâtivement
+et d'une voix stridente.
+
+Combien elle s'ennuya serait difficile à dire.
+
+Les mots prononcés autour d'elle--liquidation dont deux sous, fin
+courant, terme, rente, premier cours, dernier cours, trois pour
+cent--lui paraissaient n'avoir aucune signification. Elle vivait comme
+dans un hospice d'aliénés ou un conte de fées.
+
+Une seule chose l'intéressait dans ce milieu troublant, c'était l'or.
+Des pièces d'or, elle n'en avait jamais vu au couvent, ni à Plouharnel,
+où elle n'avait possédé que des pièces de cuivre, de ces gros sous comme
+on en trouve seulement sur les côtes, avec des taches particulières de
+vert-de-gris. Et voici qu'elle possédait de beaux louis d'or, les uns
+neufs avec des luisants de flamme rouge, les autres patinés et d'un beau
+jaune qui rappelait les soucis des prés. Ce fut sa grande distraction de
+jouer avec les écus, les florins, les napoléons, les vieux frédérics, et
+elle s'y adonna comme à une ressource unique.
+
+Lantibois n'était pas un poète, un de ces hommes qui posent une échelle
+sur une étoile et qui montent en jouant du violon; c'était un monsieur
+pratique et sérieux qui, ayant passé l'âge où on se marie pour
+s'établir, s'était peut-être marié pour se rétablir. Accaparé par ses
+affaires, retenu au dehors pendant une grande partie de la journée, il
+n'avait que peu de temps à donner aux joies réconfortantes du
+foyer conjugal. Dans le but de distraire sa jeune épouse, et aussi
+probablement pour assurer une surveillance constante sur ses commis, il
+avait installé la malheureuse Bérengère, derrière son comptoir défendu
+par un grillage de fer. Et la pauvre petite femme passait là des heures,
+continuellement absorbée dans la contemplation des petites médailles
+jaunes qu'elle aimait caresser longuement et faire sauter dans les
+sébilles de cuivre.
+
+Un jour, Mme Lantibois ne descendit pas au magasin et, durant près de
+trois semaines, les commis ne l'aperçurent point. Elle avait mis au
+monde un enfant du sexe masculin qui fut aussitôt envoyé en nourrice
+dans un village de la Touraine où le changeur possédait une propriété.
+Rétablie, Bérengère reprit sa place derrière le comptoir et son
+existence monotone. Lantibois s'absentait de plus en plus, absorbé qu'il
+était par ses opérations financières.
+
+Au bout de dix-huit mois, l'enfant revint. Ce fut un jour de fête pour
+la famille. En rentrant au logis, Lantibois couvrit son héritier de
+baisers et de caresses et, comme il relevait dans ses bras pour le
+contempler bien à loisir, il s'arrêta brusquement, les yeux grands
+ouverts, la mine inquiète.
+
+--Ah! par exemple!...
+
+--Quoi donc? interrogea madame.
+
+--Regarde bien le petit... Tu ne remarques rien?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! c'est étonnant comme cet enfant ressemble à l'empereur
+d'Autriche!
+
+C'était vrai.
+
+Le poupon des Lantibois offrait le portrait exact, frappant, parlant, du
+souverain qui cumule comme en se jouant, les couronnes d'Autriche, de
+Hongrie, de Croatie, de Bohême, de Bosnie, etc., etc.
+
+Lantibois ne fut pas le moins du monde enchanté de cette découverte. Il
+chercha à savoir si, depuis un couple d'années, S.M. François-Joseph
+n'avait pas visité Paris incognito, et les soupçons les plus outrageants
+planèrent sur la vertu de Mme Lantibois. De désespoir, le changeur
+essaya même de s'empoisonner en avalant la photographie de M. Andrieux.
+
+On parvint à le sauver, grâce à un contre-poison énergique, et on
+dispersa tous ses doutes en lui assurant que S.M. François-Joseph
+n'avait pas quitté l'Autriche depuis la réunion des trois empereurs.
+
+Le temps et le travail achevèrent de calmer le pauvre mari, mais il
+ne fut complètement rassuré que lorsque, trois mois plus tard, Mme
+Lantibois donna le jour à une petite fille qui ressemblait comme deux
+gouttes d'eau à Pie IX. Cette fois, aucun doute ne pouvait subsister,
+puisqu'il est de notoriété publique que Pie IX, de son propre aveu, a
+passé ses dernières années dans une prison cellulaire.
+
+Il fallait en prendre son parti, d'autant plus que Mme Lantibois ne
+désarmait point. Chaque année voyait s'augmenter la famille du changeur
+et chaque enfant rappelait d'une manière vivante un souverain d'Europe
+ou du Nouveau-Monde.
+
+Outre les deux premiers-nés qui ressemblent: le petit garçon à
+l'empereur d'Autriche, la petite fille au pape Pie IX, elle a huit
+enfants, six garçons et deux filles.
+
+Les garçons ressemblent à Léopold II, à Christian IV, à Oscar de
+Suède, à l'empereur du Brésil, au tzar Alexandre III et à la reine
+d'Angleterre.
+
+Les filles ressemblent à la reine Isabelle et au roi de Hollande.
+
+Hier, passant rue Vivienne, je suis entré serrer la main à Lantibois et
+présenter mes hommages à Bérengère.
+
+Il était sept heures. On allait servir le potage. Les enfants étaient
+rangés autour de la table pour dîner.
+
+Et l'on eût dit un petit Congrès.
+
+
+
+LE PORTRAIT DE BÉBÉ
+
+Il s'appelait Jacques; on la nommait Jeanne. Le jour de leur mariage, il
+avait vingt-cinq ans et elle dix-neuf. Ils s'adoraient.
+
+Les divins _concetti_ des amoureux de Shakspeare renaissaient sur leurs
+lèvres ignorantes.
+
+Quand ils allaient se promener, le dimanche, sur la berge de Meudon ou
+dans la forêt de Chaville, à travers la paix des bois et la rumeur des
+nids, effarant les oiseaux du printemps par leurs baisers tout le long
+des haies d'aubépins neigeux, on eût dit deux amants de la légende
+échappés de quelque ballade ancienne. Le frémissement des branches
+au-dessus de leurs têtes ressemblait à des battements d'aile.
+
+Ils marchaient dans une extase; lui, protecteur et doux, livrant son âme
+dans un bavardage énamouré; elle, émerveillée et docile, réfugiant toute
+sa foi dans cette tendresse.
+
+Pendant la semaine, ils travaillaient ferme. Jacques partait dès l'aube
+pour l'atelier où il trimait vaillamment dans le vacarme des marteaux et
+l'atmosphère étouffante de la forge. Jeanne restait au logis, passant
+les heures à composer des amours de petits chapeaux, des chefs-d'oeuvre
+de bonnets auxquels elle donnait la grâce légère particulière aux doigts
+frêles des Parisiennes. Le soir, au retour, Jacques prenait doucement
+dans ses grosses mains la tête blonde de Jeanne et l'aveuglait de deux
+bons baisers sur les yeux.
+
+Après un an il ne manqua plus rien dans leur paradis terrestre. Un petit
+ange leur était venu apporter les bénédictions du ciel.
+
+Il fallait voir comme le jeune ménage lui faisait fête. Il était si
+gentil, monsieur;--il avait l'air si intelligent, madame. Enfin, un
+petit chérubin, quoi! Figurez-vous qu'à six mois, il avait déjà une
+façon de regarder papa qui n'était pas d'un enfant ordinaire. C'était
+comme une grande personne. Jeanne soutenait que le petit ressemblait
+comme deux gouttes d'eau à son père; ce n'était pas difficile à voir, il
+n'y avait qu'à regarder le nez et les yeux. Jacques protestait. D'abord
+les enfants se ressemblaient tous. Plus tard, on verrait. Cependant il
+lui semblait que le moutard ressemblerait plutôt à sa maman. C'était une
+idée qu'il avait comme ça.
+
+De là d'interminables querelles. C'était charmant. Le petit grandissait
+au milieu de cette joie. Nous serions fort embarrassé de dire s'il
+ressemblait au papa ou à la maman, mais le fait est qu'il devenait
+superbe. Jeanne s'en montrait fière. Elle avait une façon de dire: «MON
+fils», qui était tout à fait majestueuse. Jacques souriait en regardant
+marcher le petit bonhomme.
+
+Un jour, il fut décidé qu'on mènerait ce monsieur chez un photographe
+pour faire tirer un beau portrait. On y mettrait le prix mais on voulait
+quelque chose de bien. Bébé posa avec une gravité risible. On l'avait
+assis sur un coussin au fond d'un fauteuil, dans ses plus beaux habits
+et nu-tête. L'objectif du photographe lui avait paru imposant; mais
+pendant l'opération on lui avait fait regarder une jolie image. Ainsi
+attentif, éveillé, il était tout à fait drôle.
+
+Le portrait fut encadré dans un passe-partout orné de fleurs peintes,
+et pendu au-dessus de la cheminée dans la chambre à coucher du petit
+ménage. On le faisait admirer aux parents et aux voisins.
+
+Un soir, au moment où Jeanne le couchait, Bébé toussa. Le lendemain
+matin, il toussait plus fort, et Jeanne remarqua qu'il était un peu
+pâlot. On chauffa des tisanes, mais l'enfant n'arrêta pas de tousser.
+Jeanne en devenait folle. Jacques était sombre. Le médecin des pauvres
+n'y put rien faire. Le croup avait saisi le malheureux petit être qui
+mourut étouffé après huit jours de ces souffrances muettes, accablées,
+qu'ont les petits enfants. Jeanne et Jacques pleurèrent toute la nuit
+sur le corps glacé et bleui de leur ange envolé. Des hommes noirs
+vinrent qui prirent Bébé et le clouèrent dans le cercueil pour le porter
+au cimetière. Rentrés au logis après l'enterrement, Jacques et Jeanne se
+regardèrent et se reprirent à pleurer sans pouvoir échanger une parole.
+
+De ce jour-là, le ménage sentit se briser les liens du passé. Un lourd
+silence pesait sur la maison. Plus de trace de gaieté d'autrefois. On ne
+s'embrassait plus le soir.
+
+D'ailleurs Jacques rentrait souvent tard, ce qui agaçait Jeanne. Est-ce
+qu'on rentrait à des heures comme ça? La faire attendre des deux ou
+trois heures avec son dîner sur le feu, je vous demande un peu! Est-ce
+qu'il la prenait pour une servante! Fallait le dire tout de suite.
+On saurait à quoi s'en tenir alors. Et pendant ce temps-là, monsieur
+traînait chez le marchand de vin avec ses amis. Ses amis! on pouvait
+encore en parler de ceux-là! Quelque chose de distingué!
+
+Jacques ne se montrait pas plus aimable. D'abord, il ne fallait pas se
+mettre sur le pied de le traiter comme un Jean-Jean. Possible qu'on
+menait les autres; mais quant à lui, bernique! Avec ça que c'était
+amusant de rentrer dans une baraque pareille, auprès d'une femme qui
+n'avait jamais un mot aimable dans la bouche. Ah, ouiche! Elle était
+gaie, la maison! Cré matin, s'il avait su! D'ailleurs, ça ne pouvait
+durer longtemps, il en avait plein la colonne vertébrale. Ça tournait à
+la scie. Madame s'impatientait! On était donc devenue princesse à cette
+heure? Ça l'embêtait, à la fin!
+
+Une nuit, après une algarade plus animée que les précédentes, le ménage
+toucha au drame.
+
+Sur une invective un peu vive de Jeanne, Jacques marcha vers elle, la
+face empourprée de colère, la main levée.
+
+Jeanne devint blanche comme une morte, mais ne broncha pas d'une ligne.
+Il y eut une minute d'attente et de défi; puis la femme prit la parole:
+
+--Tiens, Jacques, j'en ai assez de cette vie-là. Aujourd'hui, tu as
+encore un peu peur, mais demain tu me battras. Je préfère on finir tout
+de suite, séparons-nous.
+
+--Séparons-nous, nous finirions toujours par là. Vois-tu, Jeanne, je ne
+suis pas méchant, et tu es une bonne petite femme, mais nous ne pouvons
+plus vivre ensemble; c'est impossible, c'est devenu insupportable.
+Prends tout ce que tu voudras ici et file chez ta mère. Autant tout de
+suite que plus tard. Si, après ça, tu as besoin de moi, tu me trouveras.
+
+Ils causaient maintenant sans colère. On eût dit que par leur résolution
+de se séparer, ils se sentaient calmés, délivrés.
+
+Jacques s'assit dans un coin, suivant des yeux sa femme qui allait et
+venait à travers le logement. Jeanne avait ouvert une grande caisse où
+elle jetait pêle-mêle ses modestes robes, son linge, ses bonnets, les
+objets auxquels elle attachait quelque prix. Pas un mot, pas un geste.
+Ils songeaient.
+
+Un moment, Jacques vit sa femme s'avancer vers la cheminée et détacher
+du mur le portrait du petit mort.
+
+--Minute! dit-il. Ça, c'est à moi. Je le garde. Tu vas me faire le
+plaisir de le remettre à sa place.
+
+--Ça! tu veux me prendre ça, toi!
+
+Ce n'était plus Jeanne, c'était Gorgone. Une seconde avait suffi pour la
+transfigurer en Euménide. Elle était plus pâle encore qu'au moment où
+elle avait vu se dresser sur sa tête la large main du forgeron. Puis,
+brusquement, son attitude changea. Ses yeux se gonflèrent de larmes;
+elle se fit humble, suppliante.
+
+--Non, je t'en prie, laisse-moi l'emporter. Laisse-le moi, Jacques. Il
+n'y a eu que ça de bon dans ma vie, c'était le petit. Je suis sa mère,
+moi. Je l'ai porté, je l'ai nourri, je l'ai soigné. Je l'embrassais,
+c'était bon. Pauvre chéri mignon qui est mort. Il était si gentil. Quand
+je m'éveillais, le matin, j'allais doucement le regarder dormir dans son
+petit lit. Il était tout rose, je ne l'entendais pas respirer. Sa petite
+jambe ronde passait sous la couverture. Oh! Bébé qui est parti!
+Jacques, tu vas me laisser le portrait, n'est-ce pas? On se dispute, on
+s'agonise, mais on n'est pas des monstres. C'est à moi, le portrait.
+Tu te rappelles, quand on l'a fait faire, Bébé regardait une image.
+Vois-le; on dirait qu'il me voit...
+
+Jacques pleurait.
+
+Il se pencha sur le portrait et l'examina sans mot dire. Sa tête était
+tout prêt de la tête de Jeanne; leurs chevelures se touchaient. Jeanne
+voulut supplier encore, mais le forgeron lui ferma doucement la bouche.
+
+--Si je ne te le donne pas, que feras-tu?
+
+--Je ne pars pas.
+
+--Eh bien, je le garde!
+
+Et comme elle restait étonnée, il l'attira dans ses bras, tendrement,
+comme autrefois; et il murmura dans un baiser:
+
+--Reste. Pardonne. Oublie. Aime-moi. Nous le garderons tous les deux....
+
+Voilà plus de quatre ans que s'est passée cette histoire.
+
+Aujourd'hui, il y a deux portraits dans la chambre de Jeanne, au-dessus
+de la cheminée.
+
+
+
+VISION
+
+Vous ne croyez pas aux revenants? Vous avez tort.
+
+Certes, les revenants ne sont plus ces apparitions fantastiques
+d'autrefois, surgissant au coup de minuit, dans les environs des
+cimetières, pour pétrifier de terreur quelque villageois attardé; les
+fantômes se sont perfectionnés avec le temps, ils ont marché avec le
+progrès, et, s'ils pénètrent encore chez les vivants sans se faire
+annoncer, au moins gardent-ils dans le monde la tenue irréprochable des
+vrais gentlemen.
+
+J'en ai connu un, un seul, dont les assiduités m'ont absorbé pendant six
+mois. Dire que je regrette son départ? Non. Mais, en somme, je dois lui
+rendre cette justice: qu'il était un fantôme de bonne foi et d'esprit.
+
+Voici la chose.
+
+Il y a quelques années, par une calme soirée d'hiver, je travaillais au
+coin de mon feu à je ne me rappelle plus quel poème lyrique,--j'étais un
+peu souffrant,--quand j'entendis nettement frapper à ma fenêtre. D'abord
+je crus à l'étourderie de quelque oiseau de nuit, battant mes volets
+d'un coup d'aile; mais le bruit se répéta avec des intermittences
+régulières--toc, toc, toc. Je levai le nez, vaguement inquiet, pas trop
+décidé à me rendre compte. Sachez que j'habite un quatrième étage, sans
+balcon ni terrasse, dans un faubourg silencieux, assez désert. Mais
+on frappa de nouveau, plus vite, dans un mouvement d'impatience
+nerveuse.... J'allai à ma croisée que j'ouvris toute grande, d'un coup.
+
+Devant ma fenêtre, dans le vide, une longue forme blanche était
+suspendue, arrêtée. Ce fut un instant tragique. Entre l'apparition
+et moi un regard fut échangé, un de ces regards qu'avant le combat
+subissent les deux adversaires dans un duel au pistolet; une angoisse et
+un défi. L'effroi de la mort et la résolution désespérée de se montrer
+brave. Combien de temps cela dura-t-il? Une minute? Une éternité?...
+Bref, malgré ma stupeur, j'éprouvai une sorte de soulagement quand le
+spectre m'adressa, d'une voix à peine distincte où je crus noter un
+vague accent britannique, ces simples paroles:
+
+--Peut-on entrer?
+
+Trop ému pour répondre, j'inclinai la tête et je m'effaçai devant mon
+visiteur, dans un geste hospitalier.
+
+Le spectre glissa dans ma chambre, doucement, poliment, avec un salut
+discret d'invité. Je lui montrai un fauteuil, où il parut s'asseoir,
+tandis qu'il bredouillait quelques mots de banale excuse.... «Je suis
+importun, sans doute.... Désolé de vous déranger à cette heure....
+Croyez bien que.... Non, je suis vraiment confus...» On eût dit un
+électeur sollicitant une apostille de son député.
+
+Je l'examinai. Ce fantôme appartenait au sexe fort et semblait âgé de
+trente-cinq ans environ. Contrairement à la légende, il ne se présentait
+pas enveloppé d'un suaire, mais habillé. Habillé, vous m'entendez bien.
+C'est-à-dire que dans son costume,--qui n'était pas un costume, mais
+seulement une transparente vapeur--je démêlais un dessin moderne, des
+coupes de veston. L'impression d'ensemble, physionomie et vêtement,
+était favorable. A n'en pas douter, je me trouvais en présence de
+l'ombre d'un garçon bien élevé.
+
+Quand nous fûmes assis tous deux, il m'enveloppa d'un regard décidé et:
+
+--Allons au fait, me dit-il. Tu ne me reconnais pas?
+
+J'avais repris un peu de calme, et c'est d'une voix assurée que je pus
+répondre:
+
+--Pas du tout, cher monsieur.
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Je m'y attendais, continua-t-il. Ah! tu es bien resté le fourbe de
+jadis! Peu importe. Tes dénégations ne te serviront point. Au surplus,
+je vais te confondre d'un mot: Te souviens-tu du Morne Rouge?
+
+Le Morne Rouge? Oui, je me rappelais le Morne Rouge. C'est là-bas, à
+la Martinique; une superbe montagne derrière Saint-Pierre, avec des
+trigonocéphales dans tous les fourrés. Avais-je rencontré, vivant, ce
+revenant? Je cherchai, je cherchai. Rien.
+
+Il poursuivit.
+
+--Ah! tu hésites! tu es pris, hein?... Eh bien! écoute. Oui, je suis le
+pauvre William Perkins, dont tu as volé la fiancée, ma pauvre petite
+Millia. Le jour où tu es reparti, sur ta frégate, elle est morte; je
+jurai de la venger. Le travail, la pauvreté me retenaient aux Antilles,
+m'empêchaient de te poursuivre.... Depuis hier soir, je suis mort, je
+suis libre! A nous deux, maintenant! Certes, je ne puis te tuer, mais je
+puis empoisonner ta vie. Désormais, je ne te quitte plus. Chaque soir,
+tu me reverras à tes côtés et tu m'entendras te dire: Louis Vermont,
+souviens-toi du Morne Rouge!
+
+Maintenant, je me sentais parfaitement maître de moi. Je me levai, en
+hâte décidé à ne pas poursuivre l'entretien, et je prononçai:
+
+--Cher monsieur, nous sommes en ce moment, vous et moi, les victimes
+d'un quiproquo.... Vous vous serez trompé d'étage. J'ai traversé la
+Martinique et je n'ignore pas le Morne Rouge; mais je n'ai gardé aucun
+souvenir de la demoiselle Millia dont vous avez bien voulu me raconter
+les malheurs.... Je ne vous connais pas.
+
+Le fantôme s'était dressé pour prendre congé.
+
+--Tu persistes à nier! s'écria-t-il. Soit. Mais tu es prévenu;
+désormais, je m'attache à tous tes pas.
+
+C'était à mon tour de hausser les épaules.
+
+--Mon cher spectre, dis-je, vous avancez. A peine êtes-vous défunt que
+vous avez déjà des idées de l'autre monde. Mais, mon garçon, nous avons
+perdu la superstition du fantastique. Pour employer une expression
+étrangère aux _Dialogues des morts_, mais qui rend bien ma pensée,--nous
+ne coupons plus dans ces godants-là. Si, malgré mes avis, vous teniez à
+revenir me faire visite, vous auriez bien tort de vous gêner. Je reçois
+tous les lundis. Mais ne vous flattez pas de me faire souffrir; je suis
+un enfant du dix-neuvième siècle et je ne crois pas au surnaturel.
+
+--Louis Vermont, repartit l'ombre, souviens-toi du Morne Rouge!
+
+J'ouvris la fenêtre. Le spectre se retira, après d'ironiques et brèves
+congratulations.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je crus avoir rêvé une histoire d'Edgard
+Poë.
+
+Vers trois heures, à la Chambre des députés, comme je causais avec
+l'honorable Paul Sandrique dans le salon de la Paix, je vis sortir de
+la muraille l'ombre de William Perkins, visible pour moi seul. Il se
+faufila entre le député de l'Aisne et moi, me regardant en ricanant et,
+sans que mon interlocuteur pût entendre une syllabe, me parlant du Morne
+Rouge. D'abord, cela me déplut, mais je m'accoutumai bien vite. Au
+surplus, à moins de passer pour un fou, il m'était impossible de laisser
+percer mon trouble.
+
+Dans la soirée, William Perkins vint me rejoindre au théâtre des
+Variétés, prenant place à côté de moi, en un fauteuil vide. Je fus
+aimable, et lui racontai les deux premiers actes qu'il n'avait pas
+entendus. A la sortie, il me suivit chez Henry Gervex qui donnait du thé
+à ses amis; et comme, vers deux heures du matin, devant ma porte, il me
+reparlait des Antilles, je daignai l'éclairer encore.
+
+--Je me nomme Charles-Marie de Larmejane et non pas Louis Vermont; je ne
+suis allé à la Martinique que dans un but hydrographique. Millia m'est
+étrangère et j'ai conservé du Morne Rouge les pires souvenirs.
+
+Le fantôme me tourna le dos en ricanant.
+
+J'étais sincère. William Perkins reconnut bientôt qu'il ne me donnait
+aucune crainte. J'en venais à lui faire bon accueil. Dès son apparition,
+je lui tendais la main.
+
+--C'est toi, mon vieux?... Et ça va bien?
+
+Il demeurait grave, figé dans sa sempiternelle évocation des Antilles,
+et me nommant Louis Vermont toute la journée.
+
+--Patience! ricanait-il. Un jour je parviendrai bien à te faire saigner!
+
+Je lui disais:
+
+--Dis donc, Perkins, je ne sors pas ce soir.... Est-ce qu'on te verra?
+
+Ou bien:
+
+--Je vais au bal des artistes. N'oublie pas de venir me prendre à la
+sortie.... Nous causerons du Morne Rouge.
+
+Rien ne le décourageait.
+
+Un jour j'étais allé faire ma cour à Blanche, qui revenait d'une tournée
+lyrique en Égypte--vous savez bien, Blanche, celle qui aimait tellement
+les bonbons que nous l'avions surnommée Blanche de Pastille.
+
+C'était au temps qu'elle habitait sa jolie villa de Maisons-Laffitte, où
+Jules Claretie a trouvé son décor du _Prince Zilah_. Comme j'étais à ma
+première visite, elle voulut me montrer son petit parc, sa basse-cour,
+les serres, et même une petite garenne où il n'y avait aucun lapin.
+
+Ce fût une bonne promenade. Nous cheminâmes lentement sous les arbres,
+nous arrêtant souvent pour regarder ensemble la même fleur ou le même
+arbuste, la même échappée de ciel bleu échancrée dans les branches. Les
+oiseaux nous saluaient de petites ritournelles agiles, les roses avaient
+des sourires, les grosses pivoines se penchaient dans des révérences.
+L'imagination aidant, c'était gentil.
+
+Patatras! William Perkins me toucha l'épaule et me montra son sourire
+des mauvais jours. Louis Vermont. Le Morne Rouge. Il tombait bien.
+Impossible de lui faire comprendre son manque de tact. Pas moyen de
+l'interpeller.
+
+Sans doute il devina mon ennui, car son insistance s'accrut. Je le
+trouvai, non plus à ma droite, mais à ma gauche, entre Blanchette et
+moi, de telle sorte que je n'apercevais presque plus Blanchette; et
+tandis que je m'évertuais à ressaisir le fil de mes madrigaux brisé
+par cette intervention macabre, ce fantôme mal élevé me ramenait à son
+animal de Morne Rouge, aux serpents de là-bas, à la désespérante Millia.
+
+Et il se passa une chose atroce.
+
+Tout à coup Blanche s'arrêta, les regards fixés au sol. Des traces
+horribles s'imprimaient sur le sable, des traces de pieds nus. William
+Perkins, las sans doute de planer entre ciel et terre, ou bien
+malintentionné, marchait entre nous, mesurant ses pas sur les nôtres.
+Blanche regarda sans comprendre, m'interrogea d'un coup d'oeil, et
+me vit si pâle, si pâle, que devinant brusquement quelque chose
+d'épouvantable, elle s'évanouit en jetant un cri terrifié.
+
+Je la reportais, inanimée, au pavillon--toujours poursuivi par les
+ricanements de l'odieux Perkins.
+
+--Louis Vermont, souviens-toi!...
+
+A peine rentré, je remis la pauvre Blanche aux soins d'une camériste, et
+je redescendis dans le parc où mon fantôme riait au point d'en pleurer.
+
+--Par exemple! m'écriai-je en l'abordant, j'en ai assez!... Une
+explication est devenue nécessaire!... Cette vie-là ne peut pas durer!
+
+Le misérable spectre riait toujours.
+
+--Voyons, continuai-je, je serai calme.... Tant que vous vous êtes
+contenté de venir ma retrouver au théâtre, à la Chambre, chez mon
+coiffeur, je n'ai rien dit. Je trouvais même cela amusant d'avoir un
+revenant pour ami; et cependant--ceci n'est pas un reproche--votre
+conversation n'était vraiment pas assez variée! Mais aujourd'hui, ça ne
+va plus! Si vous devez m'empêcher de faire ma cour à cette prima
+donna qui a dû rapporter du Caire des idées ultra-orientales, je suis
+parfaitement résolu à vous infliger vos huit jours.
+
+L'ombre répondit:
+
+--Je t'avais bien annoncé que j'arriverais à te faire pleurer!... Louis
+Vermont, souviens-toi!
+
+Je ne le laissai pas achever.
+
+--Depuis six mois je vous répète soir et matin que je ne m'appelle pas
+Louis Vermont....
+
+--Comme si je ne te reconnaissais pas!
+
+--Mais quand je vous assure!...
+
+Nouveau haussement d'épaules.
+
+--Inutile de feindre, fit Perkins; je pourrais te peindre de mémoire.
+Tiens, tu as sur le bras droit, entre le poignet et le coude, un petit
+signe noir....
+
+J'avais déjà relevé mes manchettes et montré au fantôme un bras exempt
+de toute marque particulière.
+
+Aussitôt, la physionomie de feu Perkins se transforma. Il regarda mon
+bras de très près, à plusieurs reprises et, aussitôt ensuite, avec
+l'accent d'un revenant profondément humilié:
+
+--Oh! monsieur! s'écria-t-il, quelle erreur! Je ne sais où me fourrer...
+jamais pareil impair!... Oui, en effet, quand je vous regarde bien....
+Une telle ressemblance!... C'est le nez.... Ah! sapristi, qu'est-ce que
+vous avez dû penser de moi?
+
+Et il continua, de plus en plus vexé:
+
+--Tenez, je vous offre des excuses, dans les journaux.... Je me croyais
+dans mon droit.... Voulez-vous que j'aille trouver cette jeune dame et
+que je lui explique la chose?...
+
+--Non pas! non pas!
+
+Présenter Perkins à Blanche! Un comble!
+
+--Mais c'est que je tiens à réparer....
+
+Je consolai feu Perkins qui disparut pour toujours.
+
+Depuis, je n'ai plus vu de revenant... mais je n'ai plus revu Blanche.
+
+Bah!...
+
+
+
+LE DOMPTEUR
+
+Les palefreniers ont poussé dans la piste la grande voiture vernie et
+dorée, close de larges panneaux à poignées de bronze. Derrière
+ces panneaux, une rumeur, des piétinements lourds, des haleines
+frémissantes, quelque chose de sauvage, de sournois, que l'on devine et
+qui fait peser une anxiété sur la foule. L'orchestre, au-dessus de la
+coupée, fait silence. Sur les gradins, les hommes deviennent sérieux,
+attentifs; les femmes, un peu pâlies, savourent la caresse d'un frisson.
+
+Les panneaux tombent aux mains des laquais, les grilles se dédoublent,
+s'élèvent sous l'action des crémaillères--et, dans l'éblouissement des
+lustres, les grands lions roux surgissent, ennuyés, majestueux, tristes
+d'une tristesse altière, semblables à des rois captifs. Ils sont six:
+trois lions et trois lionnes. Cinq sont nés dans les cages de la
+ménagerie de Hambourg, là où se traite le commerce des fauves; ils ont
+subi, de tout temps, l'énervement de l'esclavage, l'humiliation des
+cravaches abattues, le spleen des prisons. Le dernier, dont la crinière
+semble noire, vient des forêts profondes de l'Atlas; il est superbe,
+énorme, formidable. Il a possédé le désert, terrifié les tribus, bu
+le sang rose des gazelles, tenu sous ses ongles le front brisé des
+chasseurs, fait grâce de la vie à des pâtres. Le regret des splendeurs
+perdues brûle dans ses prunelles de cuivre; et devant les bourgeois
+et les Margots perchés sur les banquettes du cirque, devant cette
+civilisation maniérée que la vie mondaine étouffe et flétrit, il songe
+à l'immense solitude des bois mystérieux, aux troupeaux effarés courant
+dans la plaine, aux nuits d'Afrique, à la caverne inviolée faite de
+blocs géants.
+
+On l'a nommé «Sultan», et on a eu raison. Il a les cruautés épiques des
+pachas; déjà trois dompteurs ont expiré sous sa griffe. Dans la cage il
+ose seul rugir, en rôdant.
+
+Les autres fauves se font petits à son approche; il les regarde comme un
+César doit regarder les bâtards de ses frères.
+
+Un homme paraît à l'entrée de la piste, beau comme un jeune dieu. C'est
+Éric, c'est le dompteur! Le lion désormais, c'est lui seul. Éric a
+vingt-cinq ans, une stature de héros, le courage des belluaires, la
+force d'un Titan, la grâce athénienne du Discobole.
+
+Quand il descend dans l'arène, au milieu de la peur muette du public,
+les hommes le jalousent, les femmes le guettent. Une princesse
+moscovite, cousine des tzars, l'adore et le suit de capitale en
+capitale, heureuse de le contempler, le soir, aux prises avec ses
+fauves. Songez donc! Cette tête aimée que chaque nuit des baisers
+parfument, la voir confiée à l'horrible gueule des bêtes et songer que
+sous l'effort d'un seul coup de crocs!... Voilà bien de quoi pimenter
+des voluptés de grande dame....
+
+Le costume d'Éric est le vrai costume des bateleurs, maillot de soie et
+jersey de velours noir largement échancré au col; une ceinture de satin
+pourpré à la taille, des sandales blanches aux semelles frottées de
+résine, et qui tiennent au plancher de la cage.
+
+Il traverse la piste, et, debout devant la petite porte de fer, il salue
+le public lentement, avec un geste de statue. Sultan a hurlé. Les lions
+de Hambourg courent, tremblants, le long des barreaux, bondissent au
+sommet de la cage, rampent avec des mouvements de chats en fuite. Le
+silence est tel, que l'on entend les paroles brèves d'Éric, jetées aux
+bêtes comme des ordres à des toutous. Houp! Saïda!... Saute, Néron!...
+Les spectateurs frémissent, impuissants à détacher leurs yeux de cette
+cage où les félins rampent et où l'homme seul a l'air de rugir. Éric est
+vraiment superbe, maintenant.
+
+Mais Sultan est immobile. Lui seul reste accroupi dans un angle,
+soucieux, menaçant, avec des attitudes de chasse. Il faut cependant
+qu'il «travaille». Éric prend son temps, assure dans sa dextre la fusée
+de sa cravache, et, d'un pas ferme, marche sur son lion noir.
+
+Au premier rang des fauteuils, la Russe contemple, debout. Elle a trente
+ans bientôt et on lui en donnerait seize à peine. Blonde, mince, frêle
+et d'apparence maladive. Une jolie fleur qui souffre. Pourtant, elle
+seule paraît sans crainte. L'habitude, peut-être. Elle sait par coeur
+cette séance complètement réglée dans toutes ses démarches; les
+mouvements d'Éric sont prévus ainsi que les bonds des fauves. Elle
+assiste à ce spectacle comme elle écouterait une musique ancienne,
+intéressante toujours mais sans surprises.
+
+Une inquiétude plisse son front quand Éric lève sa cravache sur le lion
+noir qui pare le coup d'un mouvement de patte,--une patte énorme, armée
+de crochets. Mais cela dure l'instant d'un éclair. La bête a cédé.
+Sultan s'exaspère, mais en même temps il s'humilie. Le brave dompteur se
+sent le grand vainqueur. Si tout va bien, peut-être osera-t-il présenter
+au lion la barrière et le cerceau. Non, il n'ose pas. Sultan montre une
+sournoiserie inquiétante. On dirait qu'il se décide, qu'il est résolu à
+en finir.
+
+Attention! Voici le plus dangereux instant. Éric va regarder son lion de
+tout près; puis il laissera tomber sa cravache, et, désarmé, presque
+nu, il soufflettera le mufle horrible de la bête.... C'est fait! Le
+rugissement de Sultan a fait trembler la salle. Éric sourit. Il marche à
+reculons vers la porte de fer, tenant en respect les monstres. La porte
+s'entr'ouvre, se referme. Le dompteur est dans la piste. Bravo!
+
+La Russe ne l'a pas quitté de l'oeil. Et si maintenant elle tremble, si
+un flot de sang lui monte au visage, c'est qu'Éric, le dompteur, n'a
+salué qu'un être dans la foule: une grande fille brune au profil de
+juive qui le regarde avec des yeux Luisants.
+
+Quelle scène!
+
+La Russe n'a pas voulu lui donner le temps de s'habiller. Elle l'a
+arrêté au passage dans l'écurie, comme les palefreniers rentraient
+la cage, et elle le tient dans l'angle d'une stalle, en lui parlant
+vivement à voix basse. Eric sourit, puis il hausse les épaules. Quoi?
+Une femme brune? Où ça, une femme brune? Il ne l'a pas seulement vue. En
+voilà des histoires! Allons, voyons.... Mais la Russe se fâche. Elle a
+vu. On ne lui en fera point accroire. Elle a vu, voilà tout!
+
+Tandis qu'elle parle, elle agite nerveusement la grosse cravache qu'elle
+a enlevée aux doigts d'Éric, par un geste hypocritement machinal, sans
+avoir l'air. Et comme le dompteur persiste à nier, elle le frappe au
+visage, brutalement!
+
+Elle est lionne à son tour. La face s'enflamme, s'exalte, se
+transfigure. Ce n'est plus le petit morceau de femme de tout à l'heure:
+c'est la Cosaque, une sorte de sauvage, un peu fauve. Éric recule,
+effaré, et veut gagner sa loge; mais la cravache l'atteint de nouveau,
+enlevée par une petite main de fer. Il ne montera pas. Il ne fuira pas.
+Une seule retraite lui reste: la cage. Il y saute d'un bond. C'est
+Sultan, c'est la mort. Tant pis! Tout plutôt que cette Russe! Les lions
+l'entourent, rugissent, menacent. Sultan rampe.
+
+--Ah! le lâche! s'écrie la Russe.
+
+Et elle a raison.
+
+
+
+LE TÉLÉPHONE
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Et je lui fais ma cour.
+
+J'ai découvert enfin l'amante que nul soupçon n'effleure, la femme
+docile, souple à ma fantaisie, et dont je ne me lasserai point. Quand je
+le désire,--et selon mon caprice volontaire,--elle est blonde, ou brune,
+ou rousse, ou toute parfumée de poudre; sans qu'il me soit besoin de
+prononcer une parole, elle s'habille à ma guise, tantôt en mignonne
+Parisienne dont le satin collant révèle la pureté noble des formes,
+tantôt en princesse, tantôt en belle comédienne. Elle consent à prendre,
+au besoin, le visage de la femme quelconque que j'ai aperçue seulement
+de loin, et que je désire. Lorsque, pris d'une ambition impossible, mon
+rêve s'envole là-bas, là-bas, aux pays bleus des forêts vierges égayées
+parle bizarre plumage des oiseaux de paradis et l'agilité des jeunes
+singes; lorsque mon esprit hante les rivages africains, les havres
+bleus, les lointains exquis du Bosphore ou de Yokohama, elle se
+transforme au gré de mon envie, devient l'énervante créole d'Haïti, la
+Chinoise, couleur de cuivre, grisée de langueurs et d'opium, la chaste
+et impudique aimée, la Mauresque voilée dont on aperçoit seulement,
+entre le sourire du masque, les grands yeux profonds et noirs.
+
+Bref, elle est ma maîtresse--ou mon esclave.
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Et soumise! Au premier appui, elle se hâte. Si la causerie ne m'amuse
+pas, si je broie du noir ou si j'ai mal à la tête, je l'abandonne, je la
+quitte. Je prends mon chapeau, je sors. Elle ne se fâche pas, n'a pas
+une protestation, pas une moue. Il me suffit de l'avertir par un triple
+signal de sonnettes perlées, conformément au règlement. Quelquefois,
+elle m'appelle, mais c'est toujours avec un absolu désintéressement. Un
+ami me demande, et elle s'offre comme intermédiaire.
+
+Nous causons surtout la nuit, car, durant une partie de la journée, elle
+se repose. Son service au bureau central des téléphones est ainsi réglé.
+M'arrive-t-il de rentrer tard dans mon logis de célibataire où je
+remonte seulement à regret--la nature a horreur du vide--je cours à la
+plaque et les vibrations commencent. Grâce à elle, chaque soir une voix
+de femme me souhaite la bonne nuit, le repos, les songes, fermant ma
+journée par un peu de charme et de grâce. Son «bonsoir, mon ami!» m'a
+fait souvent oublier les misères, les écoeurements de l'existence
+quotidienne, Spirituelle et gaie, elle rit d'un bon rire heureux, d'un
+rire d'enfant, qui me fait deviner de jolies dents et des lèvres fines.
+Et cela me fait du bien de l'entendre, son rire, quand je me sens le
+cerveau abruti par le travail ou le coeur noyé de spleen.
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+--C'est toi?
+
+--Oui! Bonjour! bonjour!
+
+Je me rappelle délicieusement le jour des aveux.
+
+Je venais de causer avec mon notaire et, l'entretien achevé, elle avait
+oublié de rompre la communication. L'entendant rire et causer avec
+ses petites amies, je la rappelai, j'insistai sur mes madrigaux de
+la veille. Je traversais une de ce heures moroses qui favorisent
+l'attendrissement; au lieu de lui répéter les bêtises de chaque jour,
+je devins grave, sérieusement grave, avec une conviction que je ne sus
+m'expliquer par la suite, et je laissai tomber dans l'instrument de
+Graham-Bell une envie de pleurer contenue depuis la veille.
+
+Ce fut exquis. J'eus l'aplomb de me plaindre, de lui parler de mon
+isolement, du néant stupide de ma vie de garçon. Elle se révéla bonne
+comme du bon pain, me donna des conseils de soeur aînée, poussa la
+complaisance jusqu'à me gronder. Puis, j'entendis sangloter ses
+confidences. Elle vivait seule, elle aussi, et triste. Plus de papa,
+plus de maman, pas d'amoureux, aucune amie, hormis les petites camarades
+du bureau central. Ah! la vie n'est pas gaie!... Je lui proposai
+carrément de combiner nos deux solitudes en un tête-à-tête. Quel impair!
+
+--Pour qui me prenez-vous, monsieur?
+
+--Pour moi!
+
+Elle interrompit le courant, net, et quand, résolu à lui faire accepter
+mes excuses, je lui criai: «Allo! Allo!»--elle s'était fait remplacer
+par un vieux monsieur qui me répondit:--«Allo! Allo!»--d'une voix brisée
+par quarante années d'absinthe suisse.
+
+Dans la journée, je pus lui demander pardon. Elle eut pitié. Je jurai de
+ne plus jamais recommencer--jamais, jamais. Et comme une vague tendresse
+m'étourdissait de ses vertiges, j'osai. Oh! la durée d'un éclair. La
+plaque vibrante, étonnée, répéta le bruit d'un baiser qui courut
+en frémissant sur les fils et alla s'échouer aux oreilles de ma
+conquête;--et à ce baiser, sonore, emporté, vainqueur, un autre baiser
+répondit, doux, doux, doux comme un souffle. Et crac! la communication
+fut interrompue,--hélas!
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Je fus une fois huit jours sans l'entendre. Une jeune fille quelconque
+la remplaçait, à qui je n'osai rien demander. Que se passait-il? Ma
+maîtresse avait-elle été flanquée à la porte? L'avait-on exilée du
+bureau central dans un bureau de quartier? Comment savoir? La moindre
+question pouvait la compromettre. D'ailleurs j'ignorais--j'ignore
+encore--son nom.
+
+Une nuit, la sonnerie me réveilla. Évohé! c'était son timbre!
+
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+Elle m'expliqua sa longue absence: une bronchite, une vilaine bronchite
+qui l'avait clouée au lit pendant toute une semaine. Pauvre petit chat!
+Je lui conseillai la teinture d'iode et des infusions bien chaudes. Sa
+convalescence me fournit mille prétextes à communications. Vingt fois
+par jour, je m'informai de son état. Ça allait mieux? Bon. A tout à
+l'heure!
+
+Et cette idylle électrique dure depuis deux ans bientôt. Contrairement
+à l'usage, nous n'avons pas d'enfants, mais cela s'explique. Dame! le
+fil!...
+
+Nous nous aimons comme ça, et, ma foi, nous sommes heureux. Cet amour
+durera. J'ai le droit de vieillir, et elle peut devenir laide; ça
+ne nous séparera pas. Je la verrai toujours avec des yeux résolus à
+l'admirer; et si ses cheveux blanchissent, si nos dents tombent, je
+l'ignorerai.
+
+Et moi, je puis devenir chauve, obèse, manchot, voûté,
+goutteux--impunément,--sans cesser d'être aimé.
+
+--Allo! Allo!
+
+--Allo!
+
+
+
+LA LANGOUSTE
+
+Elle était blonde comme une moisson d'août, et, par une duplicité de
+coquette, ne se jugeant pas suffisamment blonde encore, elle couvrait
+ses tresses et les frisons de sa nuque d'une poudre fine, couleur de
+tabac de Messine d'où s'élevaient, dans un petit nuage doré, des parfums
+d'une tendresse indéfinissable, quelque chose comme de subtiles essences
+de Chypre. Sa gorge mince, aux lignes pures et tentantes, palpitait
+sous les plis mollement drapés d'un corsage rubis, contenu par un fin
+croissant de diamants. Son délicat visage, rêvé certes par Latour et
+deviné par Watteau, tirait sa lumière de deux grands yeux ravis et
+pervers dont les regards, comme des baisers bleus, faisaient briller des
+clartés d'étoiles; et d'une toute petite bouche, semblable à un oeillet
+de pourpre, qui découvrait, aux instants folâtres, trente-deux perles
+d'un orient merveilleux. Ses mains--de petites mains nerveuses de
+pianiste hongroise--planaient sur les objets qu'elles semblaient
+toucher, comme des ailes blanches de tourterelles;--et dans la Chine
+idéale que hante la nostalgie des poètes, on n'eût pas découvert,
+même chez les paresseuses princesses de Taü-Taï, des pieds plus
+invraisemblables que les siens.
+
+Elle avait nom Cécile.
+
+Hélas, au berceau des filleules les mieux fêtées, une méchante fée
+surgit parfois, plus méchante que la gale, et mêle aux promesses des
+bonnes marraines un présent chargé de mystifications sournoises. Le
+jour de printemps où l'on baptisa Cécile, tandis que des archanges lui
+décernaient toutes les séductions, un démon marin entra sans qu'on l'eût
+attendu et jeta sur l'innocent baby ces simples paroles:
+
+--Tu aimeras passionnément la langouste à la sauce mahonnaise, et cet
+amour aveugle te perdra!
+
+Ce n'est pas tout d'aimer la sauce mahonnaise, encore faut-il savoir la
+préparer. Vous prenez un jaune d'oeuf bien frais et vous le précipitez
+au fond d'un bol--certains amateurs l'écrasent à tort dans une assiette
+à potage;--vous saisissez délicatement la fiole de cristal où l'huile
+assoupit son or liquide, et vous versez... doucement, bien doucement,
+goutte à goutte. En versant, vous remuez régulièrement avec une petite
+cuiller--les hérétiques de l'assiette creuse vont jusqu'à se servir
+d'une fourchette--et vous battez énergiquement, sans trêve, sans
+faiblesse. Les doigts qui battent doivent montrer la rapidité continue
+d'un volant de machine à vapeur, et peuvent au besoin s'emporter; la
+main qui doit verser garde un calme impassible, une froideur majestueuse
+et sereine. Une seconde d'oubli, tout est perdu; la combinaison
+miroitante prend aussitôt un aspect marécageux parfaitement répugnant.
+Tout est raté. Le mieux alors est de recommencer: Vous prenez un jaune
+d'oeuf bien frais et vous le précipitez, etc., etc.
+
+L'auteur de la _Cuisinière bourgeoise_ a oublié de mentionner les
+conditions essentielles à l'élaboration d'une bonne mahonnaise. Une
+atmosphère glaciale est de rigueur. Il importe, pour réussir, de
+se placer dans un courant d'air, au sommet d'un clocher ou dans le
+voisinage de M. Caro. Essayer de parachever une mahonnaise sur le
+cratère du mont Vésuve, dans un couloir des Folies-Bergère, ou à côté du
+député Langlois, constituerait une entreprise ultra-téméraire.
+
+En outre, il est bon d'être deux,--pas trois, deux. Quand on est trois,
+il y en a un qui ne fait rien. A deux, la sauce se combine à merveille.
+L'un tient la petite cuiller; l'autre distribue exactement les gouttes
+d'huile. Et, la sauce terminée, des rivalités éclatent: la main qui a
+versé essaye d'usurper la gloire de la main qui a battu, et, au moment
+psychologique où l'on additionne le vinaigre, il est possible qu'on se
+brouille ainsi avec son plus vieux camarade.
+
+Car une mahonnaise se prépare entre amis; encore doit-on choisir son
+monde. Je n'aurais aucune crainte avec des collaborateurs comme Berton
+ou Lina Munte, mais je m'attendrais continuellement à voir l'huile de
+Provence se perdre en liaisons dangereuses, s'il m'arrivait d'oser une
+entreprise de ce genre avec Daubray ou Sarah Bernhardt.
+
+Bref, pour réussir une mahonnaise, il faut:
+
+ Un jaune d'oeuf,
+ Un bol,
+ Une petite cuiller,
+ De l'huile,
+ Un collaborateur sympathique,
+ Et du sang-froid.
+
+Un soir, comme Abel venait partager honnêtement le repas de Cécile,
+il aperçut, vautré sur un plat de vermeil que supportait le gothique
+dressoir de la salle à manger, une langouste énorme, une sorte de
+monstre marin vermillonné et rugueux qu'on eût dit choisi pour la
+subsistance d'une garnison.
+
+Comme il essayait de se rassurer et considérait la table mise où deux
+couverts seulement se faisaient face dans une allure de tête-à-tête,
+Cécile entra, rajustant parmi les dentelles de son cou le croissant
+de son agrafe diamantée. Son heureux sourire de chaque soir se
+transfigurait en moue boudeuse. Abel crut à un bracelet perdu, à un
+ruban fané, à quelque gros chagrin d'enfant gâtée contrariée par sa
+modiste ou par son petit chien.
+
+Dieux infernaux! la catastrophe était pire! Une cuisinière distraite
+avait manqué la sauce destinée au mets favori de la gourmande. Au lieu
+et place d'une mahonnaise harmonieuse, elle avait servi un mélange
+écoeurant, une marinade affreuse à l'oeil nu. Le dîner était manqué.
+
+Abel protesta. Quoi de plus simple à faire qu'une sauce?... Et sans lui
+permettre une objection, il arracha ses gants, choisit sur le bahut un
+gros bol de vieille faïence rouennaise, demanda un jaune d'oeuf--bien
+frais--et se mit à l'oeuvre. Mais, dès les premiers tours de la petite
+cuiller, il reconnut combien son bon vouloir resterait vain; soit
+manque d'habitudes culinaires, soit retour du trouble ramené par la
+contemplation des grands yeux de Cécile, il appela au secours. Il était
+temps. L'huile, répandue avec caprice, menaçait de transformer la
+mahonnaise en potage.
+
+Cécile intervint. Sa blanche main saisit le vieil huilier madrilène à
+double tubulure, et versa.
+
+Mais, à quoi tiennent les destinées!
+
+En regardant cette petite main fine où le sang dessinait de minces
+lignes d'azur, en admirant cette menotte aristocratique cambrée à
+l'attache d'un poignet frêle, chargé de bracelets noyés dans les
+dentelles de la manchette, il sentit des vertiges lui monter du coeur à
+la tête, des tentations lui mettre aux lèvres une folie de baisers.
+
+Il osa, bientôt. Et Cécile, d'abord effarouchée, eut garde de
+compromettre la sauce. Malgré ses plaintes indignées, malgré l'émoi qui
+fit passer sur toute son adorable personne un frisson inquiétant, elle
+demeura la main tendue et crispée, le poignet ferme.
+
+La petite cuiller tournait toujours.
+
+Heureux, sans remords dans le crime, Abel s'enhardit. Son baiser frisa
+les doigts de l'enfant, caressa la naissance du bras où sa moustache
+traîna une douceur de soie. Elle, attentive, héroïque, considérait le
+mélange.
+
+Un moment, soupçonneuse, elle se pencha, et le marmiton volontaire,
+fermant les yeux, s'abattit, les lèvres ouvertes comme deux ailes
+rouges, parmi les blonds cheveux noyés de poudre odorante.
+
+La petite cuiller s'arrêta, l'huilier madrilène reprit nonchalamment une
+place de hasard parmi les cristaux du couvert... Quelques mots, exquis,
+furent échangés à voix basse, et lorsque tous deux relevèrent les yeux,
+comme au sortir d'une extase, Cécile montra à Abel, sur le plat de
+vermeil, la grosse langouste qui les écoutait--en rougissant.
+
+
+
+FIANÇAILLES
+
+Irène a trente ans; elle est restée fille. Un mystérieux regret lui a
+vidé l'âme, peut-être la rancune d'une espérance offensée. Sa lèvre est
+amère, ses yeux sont moqueurs; elle rit d'un rire nerveux brusquement
+coupé par l'appréhension d'un sanglot. Des revenants la hantent, de
+tristes revenants drapés de deuil; et il lui semble parfois vivre au
+milieu d'une nécropole. Rien n'existe plus pour elle de vivant, plus
+rien qui soit l'avenir, plus rien qui soit demain. Elle attend avec
+sérénité la fin de tout cela, se sentant veuve de quelqu'un qui n'est
+pas mort, martyre d'un serment que nul ne lui a demandé et qu'elle n'a
+prononcé devant personne. Elle a aimé; les douleurs, qui tuent les
+petits sentiments, éternisent les grandes passions; et le coeur de la
+femme est ainsi fait qu'elle ne garde une trace que de ce qui lui laisse
+une cicatrice. De là une tristesse morne, toujours plus lourde; car
+c'est surtout pour les femmes que les années pèsent d'autant qu'elles
+sont vides.
+
+Aucune colère contre la vie, aucune jalousie des bonheurs d'autrui. Les
+êtres que l'adversité rend méchants étaient méchants dès l'origine;
+leur perversité guettait une occasion. Irène est bonne et reste bonne à
+travers les épreuves. Elle pleure souvent, mais les pleurs des autres
+doublent son chagrin. Comme toutes les créatures qui souffrent un
+inconsolable regret, elle sait l'art divin des consolations. A ceux qui
+doutent elle parle d'espoir,--elle qui n'espère plus. Et pour distraire
+un ennui étranger, pour donner des ailes aux oiseaux noirs penchés sur
+des fronts amis, elle trouve des gaietés nerveuses, bruyantes, macabres,
+où râle une immense incrédulité. Son visage est moins un visage qu'un
+masque; sa parole est moins le vêtement que le déguisement de sa pensée;
+son sourire est un décor sans lumières; et, dans la contemplation de
+ce sphinx railleur, on songe à ces rideaux de théâtre décorés
+d'arlequinades et qui tombent, raides et joyeux, sur le dénouement d'une
+tragédie.
+
+Elle adore sa mère,--maman,--avec l'ambition de mourir la première. Deux
+amies, Marie et Marguerite, savent seules le prix de ses larmes et la
+mesure de son renoncement. Le goût du monde lui donne un moyen de se
+fuir, et il lui prend la tentation furtive de se travestir pour ne
+pas se reconnaître. Elle vit ainsi, des plaisirs, des émotions, des
+impressions, des espérances des autres;--dans une attente soumise.
+
+Le mot qu'elle dit le plus souvent, c'est: «Je suis navrée...»
+
+Pierre a trente ans, sur lesquels dix ans inutiles. Le vide des choses
+lui pèse. Il a défendu la liberté et on l'a mis en prison; il a fait la
+guerre et il a vu que c'était la boucherie; il a cherché des héros et
+n'a trouvé que des hommes. Las du terrestre, un peu écoeuré, un peu
+endolori, il s'est réfugié dans l'immatériel. Il aime des idées, pas
+beaucoup, quelques-unes, l'art, la patrie, le rythme, le sacrifice. Pour
+cela, on dit de lui: «C'est un rêveur!» Les malheureux rivés à plat
+ventre se défient naturellement des individus bizarres qui donnent des
+rendez-vous dans la voie lactée et entretiennent des relations suivies
+avec les étoiles. Fréquenter des astres, cela est suspect. Ce qui
+complète Pierre, c'est qu'il est un tantinet démagogue,--infamie qu'il
+partage avec Hugo, Garibaldi, Bakounine, Zorilla et Kossuth. Le bruit
+court qu'il a construit des barricades et, comme il est l'adversaire de
+la peine de mort, on le qualifie parfois de buveur de sang. Il parle des
+martyrs avec respect. Au fond, la politique ne l'émeut guère. Il croit
+encore à toute la République, mais plus à tous les républicains. Pour se
+consoler, il cherche des rimes et fonde sa joie sur la perfection d'une
+strophe.
+
+Il a voyagé, et la terre lui a paru petite. Quoi! Déjà le bout du monde!
+Mais oui. Il a vu les forêts vierges, les pays bleus, noirs, jaunes,
+roses, les grands fleuves, les îles de verdure jetées sur l'Océan comme
+des bouquets effeuillés, les sommets infranchis,--et il est revenu
+triste, ne retrouvant personne au logis.
+
+Pierre aussi porte un masque de frivolité factice qu'il promène dans le
+souci renouvelé des jours. Il a la fausseté résignée d'Irène et le même
+plaisir cruel. Pourtant il n'endure pas comme elle le regret d'une
+espérance évanouie. Les femmes qu'il a rencontrées étaient de celles qui
+s'oublient et qu'on oublie. Aucune n'a survécu à sa propre présence;
+elles ont passé avec un frou-frou de robe de soie, vite ou lentement,
+mais d'un pas si léger qu'aucune trace n'en demeure. D'abord il
+a regretté ces envolées furtives, jaloux de retenir une de ces
+créatures, la meilleure ou la pire, pourvu qu'elle restât. C'est si
+profondément navrant, vivre seul, qu'on en arrive à comprendre les
+vieilles filles entourées de chats et d'oiseaux. Tout ce qui vit peuple.
+La lie de l'abandon, c'est d'être entouré seulement de choses.
+
+Quand on n'est aimé de personne, on aime tout le monde, d'une affection
+banale qui se résume en sympathie aveugle. On adopte quelques préférés
+choisis et rares et l'on répand sur les autres la petite monnaie de son
+coeur. C'est se ruiner sans enrichir personne. Bah!... Dès lors, on est
+bientôt classé. Les passants haussent les épaules et votre poignée de
+main devient sans valeur. On vit en dédaigné parmi des indifférents, et
+l'on demande de petites revanches à l'ironie.
+
+Pierre vit ainsi, isolé, se demandant chaque jour si cela ne finira
+pas bientôt, savourant les joies, les émotions, les espérances des
+autres,--en attendant.
+
+Le mot qu'il dit le plus souvent, c'est:--«A quoi bon?»
+
+Et, la trentième année venue, ces deux êtres pareillement frappés pour
+des causes différentes se sont rencontrés au hasard de la grande route,
+à l'heure où ils allaient vers la vieillesse comme au-devant d'un
+vainqueur inévitable dont on espère des conditions meilleures...
+
+Est-ce qu'après les mariages d'amour, d'affaires, de raison, de
+convenances, le mariage de résignation, d'assurance mutuelle contre
+les abandons futurs, ne serait pas destiné à réparer--autant qu'il se
+peut--l'abîme creusé par les désillusions d'antan?
+
+Est-ce qu'Irène et Pierre,--ayant fait l'une le tour des calvaires,
+l'autre le tour du monde,--ne sont pas mieux armés, contre l'ennui et le
+fardeau de la vie à deux, que les petites pensionnaires et les jeunes
+sous-préfets mariés dans la bousculade des unions bâclées?
+
+Est-ce qu'il ne serait plus temps pour eux de se créer une bonne
+existence bien égoïste, bien étroite? Le temps aurait préparé les
+fiançailles, la pitié annoncerait les tendresses; et l'on se marierait
+pour se consoler réciproquement,--ou même pour pleurer ensemble.
+
+Avoir quelqu'un avec qui l'on pleure, ce n'est déjà plus vivre seul!
+
+
+
+BILLETS FANÉS
+
+C'est surprenant comme le passé s'évapore! On croit que les écrits
+restent, on se fie à la permanence du réel, on espère des souvenirs dans
+des témoignages,--et, lorsqu'après dix ans, on ouvre tristement un vieux
+coffret, le néant des choses vous glace; on comprend que le reliquaire
+était un cercueil, que rien ne demeure de ce qui dure. Les plus sûrs
+témoins oublient. Le secret confié se volatilise et disparaît dans le
+vent des années qui passent. On a pleuré sans avoir souffert; le coeur à
+vieilli sans avoir vécu. A remonter vers les époques abolies, on éprouve
+la sensation d'un pèlerinage à travers un cimetière. De la gravité, une
+sorte de respect pour ce qui n'est plus, des tristesses à fleur de peau.
+L'impression se pose et s'enfuit, semblable à un oiseau qui s'arrête.
+Puis, plus rien. La monotonie quotidienne vous ressaisit, vous dompte,
+et vous vous reprenez à vivre seulement dans le présent,--comme une
+bête.
+
+Hier soir, j'ai ouvert le petit coffre d'ébène chiffré de vieil argent
+où, depuis que j'ai cru deviner ma jeunesse, j'ai enseveli par accès
+de religion instinctive, des lettres à allures sincères, des chiffons
+enviés, des bouquets de violettes tombés d'un corsage--la friperie de la
+bohème célibataire. Des riens-du-tout chers un moment, des niaiseries
+douces, des bêtises qui m'ont fait sourire. J'aurais dû vider le coffret
+dans la flamme en fermant les yeux. Non. J'ai voulu lire, tenter une
+cruelle épreuve, chercher le lustre éteint des rubans, la senteur perdue
+des fleurs; savoir si mes folies de vingt ans méritent un regret...
+
+«Deux jours sans te voir, méchant garçon! Maman est triste. Père se
+fâche et dit que ta vilaine politique te conduira en prison. Moi, je
+suis malheureuse au point de t'écrire en cachette, ce qui n'est pas
+bien.
+
+«A bientôt, monsieur!
+
+«PAULETTE.»
+
+Ma cousine Paule!... C'était gentil. Elle avait dix-huit ans et moi
+vingt. Petits, nous avions joué à «petit mari et petite femme»--avec
+conviction. Oh! une admirable conviction! On avait baptisé des poupées
+ensemble. Plus tard, devenue grandelette, elle avait persisté. Je la
+négligeais pour la bibliothèque Sainte-Geneviève, pour les émeutes de
+Belleville ou pour un affreux petit journal littéraire qui publiait mes
+premières stances. Par les soirées d'hiver, j'allais m'asseoir à côté
+d'elle et j'entamais avec le vieil oncle d'interminables parties de
+bésigue pour lesquelles j'affectais de me passionner. Paule me brodait
+au crochet de jolies pochettes de soie doublées de chamois clair où je
+serrais les touffes blondes de mon tabac du Maryland. Pendant la guerre,
+elle m'envoyait au camp des amulettes consacrées par Notre-Dame des
+Victoires... C'était gentil.
+
+Maintenant, Paulette est l'épouse d'un notaire et la mère de deux jeunes
+messieurs forts en thèmes. Et il y a de tout cela quinze ans.
+
+Hélas! oui, Paulette; déjà quinze ans!
+
+«Jeu vé ce soar à la telier. Viens me cherché a diz eures.
+
+«LISON.»
+
+Une drôle de petite fille, tout de même! Point méchante, point savante,
+nullement perverse. Un peu dinde. Je me rappelle une partie de pêche
+pendant laquelle elle rendait sournoisement à l'Oise les goujons que
+j'avais tirés de la rivière. Cela, par bonté d'âme. C'était une petite
+modiste rencontrée un matin dans les quinconces de la Pépinière où elle
+émiettait des brioches pour les ramiers. Entourée d'un vol de pigeons
+blancs, elle m'avait paru si jolie que je lui avais immédiatement offert
+mon coeur, sur le rythme léger, en vers de huit pieds. Elle avait
+répondu «oui», pour ne pas me faire de la peine. Six mois d'intimité
+avec les tourterelles du Luxembourg. Un jour, elle me quitta, pour
+éviter un chagrin à mon ami Michel qui aimait mieux les oiseaux que
+moi. Ainsi elle a passé dans la vie, en faisant le bien. _Transiit bene
+faciendo_.
+
+Une drôle de petite fille, tout de même!
+
+«N'oublie pas ma branche de lilas pour le troisième acte. Tu
+l'apporteras dans du coton.
+
+«Mille grimaces.
+
+«SUZANNE.»
+
+Et dire qu'elle joue encore les ingénues!... Elle tiendra l'emploi sa
+vie durant, et, vers la soixantième année, servira encore ses grimaces
+par milliers, aux habitués aristocratiques du mardi. Où l'ingénuité
+va-t-elle se nicher! A seize ans, elle s'appuyait sur un protecteur
+chauve qui savait faire oublier par la transmission de ses titres
+nominatifs l'irréparable outrage des années. A ce vieillard illusionné,
+elle annexait un poète, deux officiers de cavalerie, et un cabotin de la
+banlieue. J'avais été adopté comme fleuriste, pour le troisième acte, la
+scène du bal. Sept cents francs de lilas blanc en cinquante jours;--et
+au moins cinq francs de coton! Je ne regrette que les cinq francs de
+coton...
+
+«Mon cher Léopold, n'oublies pas ma branche de lilas pour le troisième
+acte. Tu l'apporteras dans du coton.
+
+«Mille grimaces.
+
+«SUZANNE.»
+
+Sa dernière lettre. Je l'ai conservée, bien que ne m'appelant pas
+Léopold. Qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire de tout ce lilas blanc?
+J'ai su plus tard que nous étions une dizaine à fournir chaque soir la
+parure du troisième acte. Une femme de chambre revendait le soir même
+les bouquets inutiles.
+
+Et dire qu'elle joue encore les ingénues!
+
+«... Surtout, apporte-moi une terrine de Louis, la timbale Bontoux, un
+petit panier de pêches et trop de confitures.
+
+«SÉRAPHINE.»
+
+Probablement, elle est morte d'indigestion. Celle-ci m'avait charmé par
+ses capacités stomacales. Un gouffre! Nous nous étions rencontrés
+au buffet d'Avignon et, à la voir engloutir, avec une rapidité
+vertigineuse, le menu d'un repas de cinquante couverts, je m'étais senti
+pénétré d'admiration. En arrivant à Paris, je courus lui ouvrir un
+compte courant aux boucheries Duval. Elle m'aima comme elle aimait le
+roastbeef,--à l'anglaise. Point de goûts communs. En littérature, elle
+comprenait Brillat-Savarin et Monselet. En histoire, elle professait
+le mépris de Sparte et la vénération superstitieuse de Lucullus. Cela
+n'allait pas sans quelque poésie gastronomique. Dans ses songeries
+apéritives, elle se retournait volontiers vers les temps antiques, vers
+les repas fabuleux de l'édile Marcius, avec, sur les tables de porphyre,
+des sangliers gaulois à la sauce troyenne pleins de langues de
+rossignols. Elle eût voulu goûter aux vins parfumés de Massique et de
+Cos, mordre aux treilles dorées du mont Esquilin, savourer les murènes
+que Domitien nourrissait d'esclaves. Nous nous sommes séparés pour
+incompatibilité de menus. Elle adorait le veau et je n'ai jamais pu le
+souffrir...
+
+Probablement, elle est morte d'indigestion.
+
+«Ne venez pas ce soir. Je dîne chez ma tante.
+
+«JEANNE.»
+
+Elle dînait bien souvent chez sa tante...
+
+Mais, quoi? Comme elle le disait avec raison, je n'avais pas le droit
+de lui faire négliger ses devoirs de famille. Ses devoirs... Elle en
+parlait beaucoup, de ses devoirs. La statue de l'Austérité, ni plus ni
+moins. Des regards à la Raphaël, mais des tendresses à la Fragonard.
+Violence et résignation mêlées. Une assiduité exemplaire à la petite
+messe comme à la grande. Des fugues vers le confessionnal d'où elle
+revenait l'âme soulagée et l'esprit inquiet. Elle était de ces femmes
+qui, à l'église, croient se recueillir parce qu'elles s'observent, et
+méditer parce qu'elles se taisent.
+
+La femme ne rentre en elle-même qu'au bras de quelqu'un: de là l'utilité
+des confesseurs. J'aurais vainement essayé de retenir Jeanne quand son
+directeur l'attendait; mais ce vénérable ecclésiastique ne l'aurait pas
+retenue une minute de plus si je l'avais attendue. Elle était vraiment
+pieuse, et vraiment tendre. Je me savais un rival, mais c'était Dieu.
+
+Amours, délices et orgues!
+
+C'est égal; elle dînait bien souvent chez sa tante!...
+
+
+... Tout est brûlé. Le coffret vide brûle à son tour, car je veux qu'il
+meure avec les vaines reliques qu'il a portées. Dans le foyer montent
+des flammes tristes, et ces bouquets devenus des herbes brûlent avec un
+petit pétillement sec de pailles. Les rubans se tordent au feu, et le
+minuscule chausson de la danseuse napolitaine, dont j'avais fait un
+porte-allumettes, se fend en craquant douloureusement. L'âtre devient
+plus sombre, les flammes s'abaissent, s'abaissent, s'abaissent, se
+résument en une petite clarté bleue. Puis, rien qu'une cendre grise,
+d'aspect mélancolique et que je remue à petits coups de pincettes,
+froidement, sans une larme.
+
+C'est tout mon passé, cette poussière. Cela a été la fièvre,
+l'énervement, l'ivresse, la gaieté maladive et fatale des énergies
+mal dépensées. Je suis certain de ne rien perdre en anéantissant ces
+souvenirs frivoles. Bien mieux, je suis heureux, rajeuni depuis cette
+exécution.
+
+Que regretterais-je? Ces amours-là ressemblaient à de l'amour, à peu
+près comme la parfumerie rappelle les fleurs. Je suis las. Je suis seul.
+Le néant des frivolités me navre et j'aspire, l'âme désormais neuve,
+à la grande passion pure et sainte, fière et noble, orgueilleuse et
+sacrée, qui assure l'infini dans l'éternel!
+
+
+FIN
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ Les fantômes.
+ La Source Prégamain.
+ La Petite.
+ Fantômes amoureux:
+ Une Minute.
+ Le Clown.
+ Sous la Commune.
+ Le Rôle.
+ Le Musée des Souverains.
+ Le Portrait de Bébé.
+ Vision.
+ Le Dompteur.
+ Le Téléphone.
+ La Langouste.
+ Fiançailles.
+ Billets fanés.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les fantômes, by Charles-M. Flor O'Squarr
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FANTÔMES ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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