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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:43:35 -0700 |
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diff --git a/14059-0.txt b/14059-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b3d1ac7 --- /dev/null +++ b/14059-0.txt @@ -0,0 +1,9169 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 *** + +V. E. DICK. + +Le Roi des Étudiants + + + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Silhouettes d'Étudiants + +C'était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue St-Georges, +Québec. + +Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'était +plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les +éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson +égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se +combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du +monde. + +Comment en eût-il été autrement? + +Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine: +Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence +de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé +maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait +dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait--et Dieu +sait s'il en ingurgitait, des rasades!--enfin, le petit Caboulot, le +_rat_ de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant, +plus étourdi, plus léger qu'un papillon. + +Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés +de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade +d'artilleurs! + +Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte +s'ouvrit, et un cinquième personnage entra. + +Alors, ce fut une tempête. + +--Bonsoir, Champfort! + +--Que tu arrives bien, Champfort! + +--Viens prendre un coup, Champfort! + +--Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie! + +--Mort à la matière médicale! + +--Aux gémonies les maladies des yeux! + +--Et celles des oreilles, donc! + +--Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et +même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg! + +--Que Satanas torde le cou à feu Galien! + +--Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate. + +--Lafleur!... + +--Cardon!... + +Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné +d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se +contentait de sourire. + +--Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y +a-t-il? + +--Il y a que nous bambochons ce soir. + +--Ça se voit. + +--Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser... + +--Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde. + +--Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette +de parler devant monsieur! + +--Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort; +assieds-toi. + +--Lorsque Dieu créa le monde... + +--Passe au déluge! interrompit Lafleur. + +--Monte sur une chaise! glapit le Caboulot. + +--Pas de discours! grogna Cardon. + +--Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis, +attendant patiemment la fin de la bourrasque. + +--Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il +travailla, comme tu le sais, pendant six jours... + +--C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot. + +--Pas assez! répliqua gravement l'orateur. + +Puis il poursuivit: + +--Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme, +qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse. +Or... + +--_Ergo!_ + +--Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il +pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, +pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux? + +--Bien parlé! + +--Puissamment raisonné! + +--D'une logique irréfutable! + +--Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je +songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je +venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon +assiette et n'ai aucune disposition pour le travail. + +--Bravo! + +--Hourra pour toi, Champfort! + +--Vive le whisky, le tabac et les chansons! + +Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se +mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un +verre de la main gauche: + + Étudiants, étudiants + Chantons, rions sans cesse: + Que l'étude et l'allégresse + Se partagent nos instants. + +De son côté, le Caboulot hurlait: + + Pourquoi boirions-nous de l'eau, + Somm'nous des grenouilles? + +Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait +consciencieusement en pratique. + +Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait +de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne. + + +Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine +perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet +lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé, +auteur de la première bamboche dont parle l'histoire. + +Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits +du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel +arrivant. + + + + +CHAPITRE II + +Paul Champfort + +Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans. + +Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux +châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle +hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite +moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot. + +Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement +railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les +universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont +toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et +la solide intelligence qu'on lui savait. + +Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les +_caucus_. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne +fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon +Champfort. + +On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se +rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour +de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part. + +Une première rasade fut versée par Després. + +--Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre. + +--Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon. + +--Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur. + +--Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix +perçante qui dominait tous les bruits. + +A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le +sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel +qu'il répondit, en se levant: + +--Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos +bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie +professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez +toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume, +quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma +mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard. + +Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme +si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable +chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants, +la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours +spontanément, au moindre appel. + +Mais cette éclipse de gaieté dura peu. + +Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne +s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique +peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les +pâles marguerites que le pied a foulées en passant. + +C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une +voix de stentor: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu............ + +--Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després, +dont le front s'était assombri. + +--Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop +bien casé pour désirer un changement. + +--Alors, vas-y seul. + +--Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre. + +Després se dérida un peu. + +--Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie! + +--Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps. +Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de +la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la +phrénologie--tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et +haut les verres! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche,............ + +--Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la +langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de +_Molson_. Je seconde la motion de Labrosse. + +--Adopté, _carried!_ vociféra le petit Caboulot. + +La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de +verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge +de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines. +Lafleur chanta vingt fois son _grand-père Noé_; le Caboulot s'enroua +pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme +un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que +les _provisions_ ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il +eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère. +Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car +c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur +cette organisation de fer. + +Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce +rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai +et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un +semblable nuage de tristesse et de mélancolie. + +Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était +efforcé de se raidir contre le _spleen_ qui l'envahissait. Aux saillies +de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de +Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait +mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent +franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient +aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements. + +C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau +jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées +y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal. + +Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui +l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement: + +--Champfort! + +--Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation +inattendue. + +Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché; + +--Qu'y a-t-il, mon ami? + +--Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous +caches quelque chose. + +--Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je +vous cache, mes bons amis? + +--Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux +paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps. + +--Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la +joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre +et sans même qu'il en puisse expliquer la cause. + +--Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je +t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais +implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et +d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que +du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces +douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée. + +Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se +porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser +voir la plaie qu'y devinait Després. + +Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à +Champfort d'une voix douce: + +--Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais +te dire qu'elle est ta maladie. + +--Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la +tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards. + +Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence, +du moment que Després--leur chef à tous--avait engagé la conversation. +Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués. + +Després, les désignant: + +--Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes +meilleurs amis? + +--Certes, oui. + +--Eh bien! qu'as-tu à craindre? + +--Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe. + +--Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi. + +--Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort. + +Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle +tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit: + +--Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage +définitivement dans la voie que j'ai adoptée. + +Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot: + +--Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien +de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors. + +--Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois. + +--Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas +de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour +sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie! + +A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une +pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son +regard, il murmura: + +--Malheureux, qu'as-tu dis là? + +--La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants. + +--Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon +secret aux quatre vents de la curiosité publique! + +--Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura +frappé inutilement à la porte d'un coeur. + +--Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me +laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu. + +--Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien +des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge +de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera +prendre le triple galop, si besoin est. + +--Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre, +soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une +trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre! + +--Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se +rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use +jeune fille? + +--Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat +m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste +patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la +maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; +elle m'a fait instruire--me mettant ainsi dans les mains les moyens de +vivre honorablement--et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à +capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une +part considérable de sa fortune!... + +--Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne +veut pas entendre raison, je le briserai. + +--Ah! si elle était pauvre comme moi!... + +--Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une +intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat +dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et +une position sociale honorable comme celle qui t'attend? + +--Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas +juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable, +plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et +donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de +misères imméritées? + +--Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de +ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et +contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!... +Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque +sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur, +prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans +ce genre-ci: «Cette idée pèse _tant_ et vaut _tant_ la livre, mais la +marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que +_tant!_ + +--Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole +d'honneur. + +A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent +d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité +la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis.... + +Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé. + +--C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous +semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit +d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis +vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur +ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, +cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien +qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le +suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de +saucisse ou d'un morceau jambon! + +Et, en prononçant ces mots--qui pourtant auraient dû redoubler la +bruyante hilarité de ses confères--Després avait dans la voix des +accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant +d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes, +que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une +de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les +joies de la vie. + + + +CHAPITRE III + +Cousin et Cousine + +Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le +coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes +aspirations et en arrêter l'indomptable essor. + +Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on +mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des +étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement +excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures? + +On se perdait là-dessus en conjectures. + +Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne +pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au +jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était +fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux. + +Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire: + +--En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs +inouïs ont plané sur ta jeunesse. + +--Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne +s'agit pas de moi pour le quart d'heure. + +--Cependant... + +--Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une +délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival. + +--Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement? + +--Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un. + +--Comment sais-tu cela? + +--Je sais tout ce qui concerne _cet homme_, répondit Després d'une voix +sombre. + +--Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais? + +--Je le hais? + +Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les +étudiants se regardèrent tout étonnés. + +Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de +Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une +étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son +rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després. + +--Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est +indigne de ma cousine? + +--Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se +laisser souiller par son regard de serpent. + +--Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre +enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui +faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre? + +--Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les +mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements +honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme +que j'aie aimée! + +--Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas +vrai? + +--Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de +jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui +cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes. + +--Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur +notre chemin? + +--Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence, +moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de +ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette +encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure +est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et +arrêter dans son vol ce vautour pillard. + +--Que comptes-tu faire? + +--Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat. + +--Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours. + +--Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le +temps nécessaire à mes petits préparatifs. + +--Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un +mariage aussi malheureux! Mais... + +--Mais quoi? + +--En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage? + +--Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez? + +--Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses +airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé +la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois. + +--Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands +airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec +peine. + +--Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut +placé pour recourir à ces petits moyens. + +--Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins +que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri +de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en +sais quelque chose. + +--Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste. + +--Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une +exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il +en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi +l'historique de tes relations avec ta cousine. + +--A quoi bon? + +--Il le faut. + +--Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien. + +Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença: + +--J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans +et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis +longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature. +Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur, +lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça +qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et +qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna +une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes +mes petites affaires. + +«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils +pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, +ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que +possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain. + +«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un +frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure. + +Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins. + +«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de +canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous +avons échangées sous la large véranda de l'habitation! + +«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs +États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des +mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en +enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle +ne troublait pas autrement notre paisible existence. + +«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son +régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais, +comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à +l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps. + +«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il +était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre... + +--Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot. + +--Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu? + +--Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi. +Continue. + +--Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom +de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, +connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était +pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son +compagnon inséparable. + +Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes +grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore +encore. + +--Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une +armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le +régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture +d'un convoi ennemi. + +Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat. + +--D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris. + +--De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où, +je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général +Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat. + +--Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses! + +--Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore. + +L'étudiant reprit: + +«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation, +pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger +dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était +constituée le _cicérone_ du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils +faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues +promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de +retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se +continuait le tête-à-tête. + +«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine +trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux +et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de +ne plus causer qu'avec lui. + +Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à +cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte +de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie, +qu'il m'était impossible de surmonter. + +«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui +lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression +tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque +toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et +ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à +l'habitation. + +«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait: +j'aimais ma cousine! + +«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je +me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du +moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution +d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait. + +«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui +le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans +récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le +genre de vie accoutumé. + +«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos +relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni +moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite. + +«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux +qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva +un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel +était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un +combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de +chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle +le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami +Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme +un fils. + +--L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce +qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le +colonel Privat mourant? + +--Qu'avait-il fait? + +--Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le +secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat +dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé +mortellement. + +--Le misérable! mais cette lettre de mon oncle? + +--Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera +venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était +à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus +offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le +chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre +dont tu parles. + +--Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants. + +--Oui, messieurs, c'est affreux--d'autant plus affreux que le colonel +avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une +confiance illimitée... + +--Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille +Privat, fit observer Champfort. + +--Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et +au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després. + +--Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera +des preuves... En as-tu? + +--J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et +mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir +le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se +venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire. + +--Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères +affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le +théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de +son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui +furent rendus. + +«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur, +elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en +passant par la France. + +«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du +colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il +arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la +maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours. + +«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.» + + + +CHAPITRE IV + +Secret pour secret + +Un silence de quelques minutes suivit. + +Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit +de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, +avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans +son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas +son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée. + +Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot +semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave +et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague +souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la +tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief. + +Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et +continuait sa promenade fiévreuse. + +Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le +temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était +amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un +petit entr'acte pour _prendre la goutte_. + +Il saisit donc une bouteille et la brandissant: + +--Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement +intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt +de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie. + +--En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon. + +--C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui +évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une +bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui +une franche accolade. + +Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria: + +--Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître +ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon +_Grand-père Noé_. + +Et il commença, en effet: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne............ + +Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur +recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel. + +On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després: + +--Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à +l'endroit des sentiments de ma cousine? + +--Plus que jamais, répondit l'étudiant. + +--En vérité, tu m'étonnes! + +--Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas +davantage les femmes. + +--Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en +rapports journaliers avec elle. + +--Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce +soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle +un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant +de Lapierre. + +--Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte. + +--Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale +personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois +satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à +l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne +jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette +malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort +étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille +blessure. + +Champfort serra la main de Després. + +--Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun +obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson. + +Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité, +surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces +termes: + +--Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite +paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre +Saint-Jean et le lac Champlain... + +--Justement! murmura le Caboulot. + +--Quoi? fit Després. + +--Rien. + +--N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon. + +«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes +études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une +vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau +de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus +fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre +nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion, +formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour. + +«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors +sous mes yeux! + +«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale--que je désignerai +sous le pseudonyme de Saint-Monat--déployait sa sombre nappe de verdure, +émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers +moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait +les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées +montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière +descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour +venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval +de l'îlot. + +«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si +harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il +m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne +regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil. + +«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait +disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord, +lorsque je songeai au retour. + +«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges +semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le +fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant +contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui +berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour +passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche, +à quelques arpents de moi. + +«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans +les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction +de l'embarcation, qui venait, de chavirer. + +«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans +le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit +garçon cramponné à sa quille. + +«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et +saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau, +tout cela ne fut l'affaire que d'une minute. + +«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je +dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au +gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le +recueillir sain et sauf. + +«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus +riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement +à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste +d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle +maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de +la rivière. + +«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant--car la jeune fille +n'était guère en état de parler--je ramenai dans leur famille les deux +naufragés. + +«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait +l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent +promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes +entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la +famille. + +«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les +maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille +Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize +ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs, +admirable contraste qui lui seyait à ravir. + +«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et +le coeur rempli de la blonde image de Louise. + +«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux +amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se +ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la +rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise. + +«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait +un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à +l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante +pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour +être pédante. + +«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir +le lendemain et les jours suivants. + +«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le +fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit. + +«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous +n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants. +Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous +séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le +retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une +flèche sur le fleuve endormi. + +«Oh! oui, le beau, le bon temps! + +--C'est à cette époque--c'est-à-dire vers la fin du mois de +juillet--qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il +venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou +deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon +père. + +«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la +chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu +autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité +d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés +d'amitié. + +«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une +relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse +partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle +paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade. + +«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un +jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une +circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste, +je le sauvai au péril de ma vie. + +«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune +homme. + +«Vous allez voir comment il me la prouva. + +«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que +cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la +famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le +passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, +j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre. + +«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des +maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires +plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait +amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards. +Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions +de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait +d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille, +ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup. + +«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande +satisfaction, entre mon ami et mon amante. + +«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante +entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer +tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne +serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué +compagnon, cet excellent Lapierre. + +«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune +homme, et il me disait souvent, en me serrant la main: + +--Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire +ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions, +mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre +une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de +sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te +sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec +meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre. + +«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit: +c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles +lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur +son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée +et frappe dans le dos. + +--Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura +Champfort. + +--Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers +de sa route, implacable et sombre comme le châtiment! + +--Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange. + + + +CHAPITRE V + +Trahison + +Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu +prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il +regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son +front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir. + +Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête +et poursuivit: + +«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre +appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru +commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se +montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que +c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison. + +«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août, +faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines +affaires à Saint-Jean. + +«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes +recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon +Lapierre les meilleurs souhaits. + +«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit +tombante, j'arrivais à destination. + +«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais, +et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour. + +«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un +souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais +donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le +courant de la soirée. + +«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de +chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre +pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant +distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre +sur une plaque d'acier bruni. + +«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant +des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce +côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la +berge. + +«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un +endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras +de rivière déjà décrit. + +«--C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron +immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur +ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment +d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un +pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur! + +«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis +deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me +causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale +et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui +s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui +de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait +d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve +tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!... + +«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant +énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la +direction de la baie. + +«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route? + +«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement +vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle +m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège. + +«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à +vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand +même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. +Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais +en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas +toucher le rebord de l'embarcation. + +--Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, +et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes +en les frôlant, puis s'arrêta. + +--J'étais arrivé. + +--Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite +crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une +vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle +de la chambre de Louise. + +«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre +bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. +J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui +dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course. + +«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse +Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit. + +«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute +précise où je suis à deux pas d'elle, un _pater_ et, un _ave_ pour que +son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf. + +Amère ironie de ma pensée! + +«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de +conversation à voix basse me parvint. + +«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me +glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où +semblaient partir les chuchotements. + +Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr +de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai +doucement le feuillage et je regardai. + +A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une +femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon +coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui. + +«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se +fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard. + +«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au +monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée, +deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me +devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la +veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous +les secrets de mon coeur! + +«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine +était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et +je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber. + +«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes +tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis: + +«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant; +je suis un juge! Écoutons. + +«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens: +l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant: + +--En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop +pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et +n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil? + +--Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille. + +--Peur de quoi? + +--Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement +des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans +ces gorges sombres... + +--Allons donc! + +--Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne +s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité. + +--Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à +voir dans nos affaires, croyez-moi. + +--Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve +n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement. + +--Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez +bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au +monde, quand je suis là pour vous défendre. + +--Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments +solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal +jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de +celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de +l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si +je vous aime!... + +Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée, +et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une +intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la +tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes. + +Lapierre reprit: + +--Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme +vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles! + +--Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre. + +--Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas +l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure +nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur +a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange? + +--Gustave Després m'a sauvé la vie! + +--La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce +qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui +porter secours? + +--Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui! + +--Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent +pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre +jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une +chose semblable. C'est tout simplement odieux. + +A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et +prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta. + +--Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure, +soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu. + +--Ne craignez-vous pas le retour de Després? + +--Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours. + +--J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps +presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter. + +--Demain, j'aurai pris une décision. + +--A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide. + +--Je serai prête. A demain! + +Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des +branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot. + +Je le laissai partir. + +Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon +heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un +homme qui n'est pas pressé. + +Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me +diriger vers la demeure de mon père. + +Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir +presque en même temps que moi. + + + +CHAPITRE VI + +Le drame de l'îlot + +Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration: + +«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait +réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De +sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de +ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti. + +«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon +père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui +dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le +priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat. + +«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses; +mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un +pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ. + +«Ce ne fut pas long. + +«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une +paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la +maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du +salon. + +«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le +plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le +dissimuler dans un fouillis de broussailles. + +«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la +journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, +ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues. + +«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir. + +«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques, +autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas. + +«La nuit vint, sombre, silencieuse--une vrai nuit de contrebandier, de +bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques +maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il +m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin. + +«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures +environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve +comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot. + +«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y +attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à +terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose +qui me parut être un paquet de hardes. + +«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint +son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche. + +«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai +dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces. + +«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans +ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon +poste d'observation de la nuit précédente. + +«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui +s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux. + +«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux +fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage +interrompit seul le silence pesant de la nuit. + +«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis +des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut +auprès de Lapierre. + +--Enfin, vous voilà! fit le coquin. + +--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse +démarche m'obligez-vous? + +--Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent. + +--Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir! + +--Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents--car, une fois mariés, +nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez +plaisir en le laissant là où il est. + +--Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais +me résoudre à vous suivre. + +--En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai +aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le +fleuve. + +--Si nous attendions encore quelques jours... + +--Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette +nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier, +ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de +ma succession. + +«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait +cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission +Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi +dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de +fouet leur semblent des caresses. + +«Pauvre et sotte humanité! + +«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit +brusquement: + +--Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse: +emmenez-moi. + +«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille +dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large +et disparut sur le fleuve sombre. + +«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais +regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche +vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive. + +«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure +auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y +arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et +blotti derrière un rocher. + +«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt +que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami +Lapierre... + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +--La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de +suite, misérable, car me voilà! + +«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je +repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut +aussitôt dans l'obscurité. + +Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun +une exclamation: + +--Després! Gustave! + +--Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force--Gustave +Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous +sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després +qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous +avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et +vient vous, porter la sentence que vous méritez! + +--Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment +Lapierre. + +--La mort! répondis-je d'une voix stridente. + +--Pour tous deux? + +--Pour toi seul, coquin. + +--Et pour mademoiselle? + +--Le mépris! + +--Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main +morte, monsieur le juge! + +--Je me venge! fut la réponse. + +«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces +accents qui portent immédiatement la conviction. + +«Pourtant, il feignit encore de badiner. + +--Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il. + +--Moi! + +«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai: + +--Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune +des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups. + +«Lapierre recula. + +--Un duel? fit-il. + +«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par +un assassinat que je prétends l'avoir. + +--Un duel sous les yeux d'une femme? + +--Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre. + +--C'est une lâcheté cruelle! + +--Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je +surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais +une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te +vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie. + +--Et si je ne veux pas me battre, moi? + +--Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que +Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien. + +«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait +s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon. + +--Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de +l'assassiner, je suppose? + +--Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de +roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère +bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché +à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, +fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage. + +«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune +fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au +lieu convenu. + +«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage: + +--A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh +bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. +Où est mon revolver? + +--Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à +mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à +la hâte l'extrémité nord de l'îlot. + +«Il était alors environ minuit. + +«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est +à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques +pas devant soi. + +«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de +marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur +notre feu réciproque. + +«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, +lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille. + +«Je me retournai vivement et ripostai au hasard. + +«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit +et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux. + +«--Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour +mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit. + +«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour +sur une ombre qui semblait se mouvoir. + +«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une +trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche +à mes côtés. + +«--Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche +sur lui. Ce sera plus tôt fini. + +«Et je lâchai mon troisième coup. + +«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles +n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre. + +«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième +balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête. + +«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner +près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai. + +«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps +pesant s'affaissant dans le feuillage. + +«--Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je. + +«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise +attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au +premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains +cramponnées au rocher qui lui servait d'abri. + +«--Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne +s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux! + +«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la +transportai dans mon canot et la ramenai chez elle. + +«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit +ses sens et me reconnut. + +«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle +détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant: + +«--Assassin! + +«--Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est +pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de +l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, +et... adieu! + +«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et, +toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron. + + + +CHAPITRE VII + +Kingston et Kentucky + +Després s'arrêta, un instant à cette phase de son récit. + +Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d'une +expression de haine impossible à rendre; sa prunelle s'alluma d'un feu +sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses +yeux, et il reprit d'un ton farouche: + +«J'achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire. + +«Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant +vers la frontière. A la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à +quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c'est-à-dire de la +liberté, du salut. Mais j'étais exténué, je n'en pouvais plus; mes +mains, gonflées outre mesure par le maniement de l'aviron, refusaient +absolument le service... + +«Je dus m'arrêter pour prendre quelque repos. + +«Je me trouvais alors en face d'un grand bois de sapins et de bouleaux. +J'y cachai mon canot et, m'étendant tout auprès, je m'endormis d'un +profond sommeil. + +«Quand je m'éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j'avais dû +dormir plusieurs heures. + +«Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais +de remettre mon embarcation à l'eau, lorsque de grands cris s'élevèrent +des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d'hommes +qui bondirent sur moi et m'arrêtèrent. + +«Parmi ces hommes était Lapierre; Lapierre que je croyais avoir tué et +que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure +légère, à en juger par un de ses bras, qu'il portait en écharpe. + +«Je compris tout. + +«Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait +poussé un cri d'agonie et s'était laissé choir tout de son long, +contrefaisant le mort. Puis, lorsqu'il avait bien constaté mon départ, +il s'était empressé de mettre les autorités à mes trousses. + +«--Ah! ah! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d'hyène, +il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie! C'est dommage, +parole d'honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma +sentence!... Mais, bah! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu +porteras toute ta vie la casaque du forçat... Elle ira mieux à ta +taille! + +«--Misérable chenapan! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos. + +«On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c'est +ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison +commune. + +«Mon procès ne tarda pas à s'instruire, et, naturellement, grâce aux +menées de Lapierre, je fus trouvé coupable. + +«On me condamna... + +--A quoi? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait. + +--Au pénitencier! répondit d'une voix sourde le Roi des Étudiants. + +--Au pénitencier! fit Champfort... et pour combien de temps? + +--Pour un an... Le jury m'avait fortement recommandé à la clémence de la +cour. + +--Hélas! pauvre ami... mais la sentence ne fut pas... + +--J'ai fait mon temps! j'ai porté, comme me l'avait prédit Lapierre, la +casaque du forçat; pendant douze longs mois, j'ai vécu cote à côte avec +les meurtriers, les voleurs et les faussaires; travaillant sous le fouet +des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien! + +--Oh! ces douze mois, mes amis, ils m'ont vieilli de douze ans et ont +amassé bien du fiel dans mon coeur!... Et qui pourrait dire combien de +sombres pensées de vengeance m'ont agité à l'ombre de ces murs lugubres +du pénitencier de Kingston! + +«Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la +liberté. + +«Mais je n'étais déjà plus l'adolescent joyeux à qui l'avenir sourit. +Mon âme avait bu à la source d'amertume et s'en était imprégnée. La +blessure que l'on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les +plus intimes me brûlait comme un fer rouge. + +«Je résolus de quitter le Canada et d'aller chercher dans le fracas de +la guerre américaine, sinon l'oubli, du moins un adoucissement à mes +tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même. + +«Une autre raison--et celle-là bien plus impérieuse--me poussa à cette +détermination. + +«En arrivant chez mon père, j'appris que la famille de Louise s'était +éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait +une position intenable, et que le mécréant, après s'être ainsi vengé +d'un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma +haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à +face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour +me faire abandonner famille et patrie. + +«Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m'engageai dans une +armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au +général Beauregard. + +«Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l'homme que je cherchais, +et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître +Lapierre exerçait ses nombreux talents. J'eus maintes fois l'occasion +d'observer ses allées et venues d'un camp à l'autre. Mon ex-ami faisait +là rondement ses petites affaires, à ce qu'il paraissait. Il était à la +fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le +compte de l'armée du Nord. + +«Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle +habileté il savait déployer dans ses multiples occupations. + +«Eh bien! le rôle qu'il a joué vis-à-vis du colonel Privat n'était +que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux +avant-postes des années, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à +celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, +à lui. + +«Il est infiniment probable que si l'audacieux coquin avait su que son +plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant +tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé +sans tambour ni trompette. + +«Mais j'étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j'avais laissé +croître, et, je prenais tellement de précautions pour ne pas être +reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite +sécurité. + +«J'en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, +c'est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que +possible--une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion +ennemi; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à +employer, lorsqu'il s'agissait d'augmenter ma liste. + +«Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait +clandestinement du quartier-général ennemi, je m'embusquai sur son +passage et, après l'avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses +papiers, ni plus ni moins que si j'eusse été un voleur de grand chemin. + +«Ce bel exploit compléta mon dossier; car il se trouva que le misérable +portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers +compromettants: correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi +faire fusiller dix espions. + +«Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un +coup décisif. + +«Ma qualité de secrétaire du général commandant l'armée me permettait de +le voir à toute heure. J'allai le trouver cette nuit-là même. Le général +n'était déjà plus à sa tente. Tout te camp était en mouvement. Nous +marchions à l'ennemi. + +«La bataille s'engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous +fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de +nos lignes précédentes. + +«C'est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d'un coup de feu, +qui mit fin à ma carrière militaire. + +«On m'évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en +longueur et que, d'ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service +de sitôt, j'obtins mon congé et je revins au pays. + +--Et Lapierre? demanda Champfort. + +--Je ne l'ai plus revu qu'ici, à Québec, lorsqu'il revint des +États-Unis. C'est la Providence, comme je l'ai dit, qui le jette sur ma +route. Cette fois-ci, il ne m'échappera pas. + +--C'est à moi qu'il appartient! rugit le Caboulot, dont la physionomie +était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus. + + + +CHAPITRE VIII + +On se reconnaît + +On conçoit l'étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de +l'enfant. + +Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle +raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre; +puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu'il avait +manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver +une réponse. + +Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle +empâtée: + +--Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais. + +--Tiens, c'est une idée! bégaya Cardon. + +--C'est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur +malhonnête que tu es! + +--Mon whisky, mauvais?... Tu peux bien le dire, à présent que tu en +as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de +fournisseur. + +--Trogne toi-même! + +--Assez! mes amis, intervînt Després, n'allez-vous pas vous chicaner, +maintenant? + +Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le +front dans ses mains: + +--Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n'es +pas saoul et que tu parles sensément. + +Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le +toisant minutieusement: + +--Oui, c'est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. +Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t'aurais certes +pas reconnu, sans cette, histoire... + +--Que veux-tu dire? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit +étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance. + +--Je veux dire, répondit l'enfant d'une voix émue, que la destinée a +d'étranges voies et qu'elle place aujourd'hui en face l'un de l'autre +deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître... + +--Mais nous nous connaissons depuis plus d'un mois! + +--Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé mon vieux Gustave, que sous +le sobriquet de Caboulot donné par les camarades devait se lire le nom +de Jacques Gaboury? + +--Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j'ai sauvé là-bas, le frère +de... Louise! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules +de l'enfant et le dévorant du regard. + +--Oui, c'est bien moi; c'est bien le petit gamin qui allait se noyer +dans le Richelieu, sans ton secours. + +--Qui aurait pu dire?... murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta +figure me revient maintenant, malgré que je n'aie pas eu l'occasion de +te voir longtemps là-bas. + +--Seulement le temps des vacances... J'étais au collège, vois-tu. + +--Je me souviens, je me souviens... Comme tu es changé, mon pauvre +Jacques! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, +surtout... Mais tout cela a pris des formes plus accusées... Et puis, tu +as grandi, tu t'es développé--si bien que je ne t'aurais certainement, +pas reconnu, mon cher enfant. + +--Ce n'est pas étonnant, Gustave; je n'avais guère qu'une dizaine +d'années lorsque tu venais... chez nous, et l'on ne fait pas beaucoup +attention à un gamin de cet âge. + +--Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t'a pas frappé? + +--Mon Dieu, non: tu n'es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton +teint est plus brun, ta voix est changée aussi... de sorte qu'il faut le +savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le +joyeux garçon qui s'appelait là-bas Gustave Lenoir. + +--Que veux-tu? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus +vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l'aspect. J'ai passé +par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus +pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles. + +--Pauvre Després! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j'ai +renoué notre amitié d'autrefois. + +--Non-seulement je te le permets, mais encore je t'en prie, toi et les +autres. C'est le nom de ma mère, et, ce nom... le pénitencier ne l'a pas +sur ses registres d'écrou. + +Le Caboulot courba la tête et garda le silence. + +Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot. + +Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait +converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices +et se disposait à le frapper. + +Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les +étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement +s'ils assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient +tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs +impressions. + +Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui +demanda d'une voix mal assurée: + +--Et... elle? + +--Tu veux savoir où elle est? + +--Oui. + +--A Québec. + +--Seule? + +--Avec mon père et moi. + +--Ta mère est donc...? + +--Morte, mon vieux, morte de chagrin. + +--Pauvre femme! + +Le Caboulot essuya une larme. + +--Oh! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié +son erreur; elle a bien souffert... + +--C'était justice! murmura Després. + +--Oh! ne la condamne pas, Gustave; ne sois pas inexorable pour ma pauvre +soeur. Si toutes les larmes du coeur peuvent effacer une faute, la +sienne mérite pardon et indulgence. + +Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et +sa figure prit une dure expression d'inflexibilité. + +En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l'horloge de la pension. + +Champfort se leva. + +--Trois heures, dit-il: je rentre. + +--Je t'accompagne, répondit Després; nous aurons beaucoup à causer. + +--Attendez, dit à son tour le Caboulot; je retourne à la maison, moi +aussi; nous ferons un bout de chemin ensemble. + +--Partons, firent les jeunes gens. + +--C'est ça! grommela Lafleur; allez-vous-en tous et laissez-nous, à +Cardon et à moi, la besogne d'achever la bouteille qui reste. + +--Garde-là pour demain, dit Després. + +--Jamais! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne! ce +serait du propre: Lafleur reculer devant une bouteille! Allons, +estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un +petit... un dernier coup de coeur! + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé + Pour planter la vigne.. + +Cardon ne répondit pas; il ronflait comme un cachalot. + +Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre: + + Il se fit faire un bateau + Pour se promener sur l'eau + Pendant le déluge...... + +rien n'y fit: le célèbre Cardon ne bougea pas. + +Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la +voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes. + + + +CHAPITRE IX + +La Folie-Privat et ses Habitants + +Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se +dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut +manquer, s'il a l'esprit bien fait, d'admirer le magnifique paysage qui +se déroule aux environs de cette partie de la capitale. + +Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et +cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis +sur la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons. + +Tout cela est largement pourvu d'arbres au feuillage abondant, et +respire une fraîcheur qui repose l'âme... Ce petit coin de l'Eden, +où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet +endroit pour faire contraste à l'aride et brûlant promontoire de Québec, +qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses +milliers de maisons. + +Cette patrie des heureux de la fortune s'appelle la _Canardière_. + +C'est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant +la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les +ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées. + +Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat +s'était empressée de s'acheter à grand renfort d'argent, une résidence +d'été dans cet endroit de prédilection. Elle l'avait baptisée du nom de +_Folie-Privat_... + +Mais quelle délicieuse Folie!... + +Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule +on était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée +qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée +confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à +fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s'étendait le +parc--une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses +rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades +jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux +domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au +cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits +et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques +du Le Nôtre canadien l'avaient voulu... Et puis des charmilles des +bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs +qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels +s'incrustaient les myosotis et les marguerites!... + +Une miniature de l'Eden! + +Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le +cerveau endolori par l'épuisante obsession de quelque idée fixe, de +quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d'un peu de répit, d'une +minute d'oubli, c'est là qu'il faut l'aller chercher--là, en pleine +nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles +babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au +coeur!... La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux; le +feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves +et toujours mélancoliques plaintes; les oiseaux y réjouissent l'âme par +leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats!... + +Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai +leurs pétales vierges; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils +cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille +Privat,--ennuyée des fades plaisirs de la ville--s'installait au cottage +de la Canardière, pour ne plus le quitter qu'à l'approche de l'hiver. + +On y menait joyeuse vie. + +Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds +carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas +laisser s'attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles +aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de +verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de +fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de +petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des +larcins impunis. + +Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu'il y +avait à Québec d'élégant et de fashionable. + +Rien de surprenant à cela. + +Madame Privat, veuve d'un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche +à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale +canadienne, ses immenses revenues. D'habitude, la richesse suffit à tout +et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste +dans le cas présent, le _vil métal_ n'était pas la seule raison de +l'engouement général; Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, +était, originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort +étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d'amis +suivaient avec empressement son char doré. + +C'était une femme d'environ quarante ans, portant d'une façon +très-évidente les vestiges d'une opulente beauté. Blonde, blanche, +rondelette, elle pouvait encore tirer l'oeil à plus d'un célibataire; +quand elle n'eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, +l'appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous +le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et +satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains +couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en +la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable +recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, +toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de +plaisir... c'était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller +royalement une fortune comme la sienne. + +Madame Privat n'avait que deux enfants: Edmond et Laure. + +Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l'arrivée de la famille à +Québec, il étudiait le droit à l'Université Laval. C'était un grand +jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le +portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au +moral. C'était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d'Amérique et le +meilleur coeur qu'il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et +tout le monde l'aimait. + +Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au +moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son +père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des +climats du nord, qu'elle tenait de sa mère. + +De taille moyenne, mais d'une cambrure admirable, elle avait de ces +mouvements félins et moelleux, qui sont d'une grâce irrésistible, +quand ils sont naturels. Les cheveux d'un noir chatoyant se relevaient +d'eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s'épanouir en un fouillis +de coquettes volutes, qui n'auraient certainement pu imiter le plus +habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés +s'arrondissait doucement un front lisse comme une lame d'ivoire, au bas +duquel s'estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin +le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d'un brun +velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles +d'exprimer tour à tour les sentiments de l'âme les plus opposés: +douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, +aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur +des dents courtes et d'une blancheur éclatante... + +Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles; couvrez +le tout d'une peau d'un blanc mat, animée sur les joues par une +imperceptible carnation... et dites avec nous que cette tête de jeune +fille était tout simplement ravissante. + +En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout +le monde était d'accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses +pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain +qui paralysait l'admiration. + +C'était un peu vrai. + +Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la +faisait paraître dédaigneuse et--disons le mot--infatuée d'elle-même. +Mais hâtons-nous d'ajouter que, si l'enveloppe était froide et le visage +de marbre, le coeur n'avait que de nobles passions et demeurait ouvert à +tous les grands sentiments. + +Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non-seulement +la mère de Laure, mais encore ses amies: c'était la brusque transition +de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie +qui durait des journées entières. + +Cette bizarrerie ne s'était fait remarquer que depuis le retour à Québec +de la famille Privat, et avait toujours été s'accentuant, surtout dans +les derniers temps. Personne n'y pouvait rien, et les apprêts même de +son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n'avaient +pas le privilège de changer son humeur. + +Qu'y avait-il?... quel ver rongeur mordait le coeur de cette jeune fille +à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l'avenir paraissait si +riche de promesses riantes? + +On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n'était pas +l'approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, +puisque rien ne l'y forçait et que, d'ailleurs, au dire de toutes les +demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa +personne, extrêmement aimable et jouissait d'une enviable réputation +d'honorabilité. + +Quoi donc, alors? + +Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l'âme si fortement +cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre. + +En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des +nerfs, Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables! +Quoi qu'il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater +le fait, nous réservant de l'expliquer plus tard à la plus grande +satisfaction du lecteur. + +Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux +personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se +précipiter. + + + +CHAPITRE X + +Première escarmouche + +Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les +diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186..., Paul +Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant +vers la Folie-Privat. + +Il était environ cinq heures de l'après-midi. + +Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le coeur +réchauffé par un rayon d'espoir, le jeune homme marchait d'un pas +allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, +puisque sa tante avait pris la peine de l'envoyer quérir à Québec par un +domestique. + +Il y avait donc du nouveau là-bas! + +Qui sait?... Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la +famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé +ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la +jeune fiancée!... + +Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres +contradictions! + +Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n'en +était pas moins, faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, +dans l'orgueil de son triomphe, avoir froissé d'une façon ou d'une autre +l'ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au +moment d'atteindre le port!... D'ailleurs, qui empêchait que le remords, +cet implacable juge de la conscience, ne l'eût enfin arrêté sur la +pente de la trahison, au moment de conduire à l'autel la fille de sa +victime!... + +Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait +ainsi bercer par une rêverie pleine d'optimisme, lorsqu'il arriva chez +sa tante. + +Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme: + +--Ah! te voilà, mon cher Paul... Ce n'est pas mal à toi d'être venu, +bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu'il m'ait fallu te +dépêcher une estafette pour avoir l'honneur de ta visite... car tu nous +négliges, Paul: voilà bien quatre grands jours que nous ne t'avons pas +vu... + +--Je vous en prie, ma tante, répondit l'étudiant, n'allez pas croire au +moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n'ai +vraiment pas une minute... + +--A perdre, n'est-ce pas? + +--Oh! ma tante, que dites-vous là? Vous savez bien que je ne suis nulle +part plus heureux qu'ici, dans votre famille, et que les instants que +j'y passe me semblent toujours trop courts. + +--Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux: +je suis en gaieté aujourd'hui et je lutine tout le monde. + +--Vous serez toujours jeune, ma tante... + +--De caractère, peut-être... mais de figure, oh! oh!... Allons, vilain +flatteur, va t'amuser au salon avec ta cousine, en m'attendant. J'ai +encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant. + +Paul obéit et se dirigea vers le salon. + +Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, +tantôt exhalant sa colère avec d'éclatants accords, et tantôt gémissant +en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots. + +Champfort s'arrêta à la porte, le coeur serré et en proie à une +indicible émotion. + +«Toujours seule et triste! murmura-t-il. Pauvre Laure!» + +Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux +pas de sa cousine, il frappa doucement. + +Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir. + +--Ah! c'est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise. + +--En personne, ma cousine, et enchanté d'avoir le plaisir de vous voir. + +--Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu'à venir visiter de +pauvres campagnards comme nous. + +--Je ne mérite pas aujourd'hui ce compliment, ma chère Laure, car c'est +à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage. + +--En vérité? Alors, c'est maman qu'il faut remercier. Il ne fallait +rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si +précieuse. + +--Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci: +j'appartiens à mes auteurs de médecine. + +--Heureux mortels que ces, auteurs! + +--Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage. + +--C'est dans l'ordre, répondit un peu sèchement la jeune fille. + +Toute cette conversation s'était tenue sur un ton aigre-doux, moitié +plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure. + +Champfort était habitué à ces boutades et ne s'en étonnait plus. + +Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique +ouvert en face: + +--Du Schubert? fit-il... Est-ce cela que vous jouiez tout à l'heure, ma +cousine? + +--Quoi, vous écoutiez, monsieur? + +--Non pas, j'arrivais et je n'ai pu commander à mes oreilles de ne pas +entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts. + +--Ravissante musique! ricana Mlle Privat... Mon cher cousin, vous n'êtes +pas difficile: j'improvisais, je laissais courir ma pensée sur les +touches. + +--En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste. + +--Pourquoi pas?... Est-ce qu'il m'est défendu, à moi, d'être triste? Ne +puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels? + +--Oh! vous avez certainement ce droit; mais, pour ma part, je +souhaiterais de tout mon coeur vous le voir exercer moins souvent. + +--Que vous importe? riposta Laure, avec une nuance d'amertume. Est-ce +que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n'a d'attention que +pour d'affreux livres de médecine? + +--Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans coeur, +et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu'à me refuser d'avoir de +l'affection pour vous et votre famille?... + +--Que parlez-vous d'antipathie? interrompit la jeune fille. + +--Jusqu'à arrêter sur mes lèvres l'expression du profond intérêt que je +porte à tous les membres d'une famille qui m'est chère par le double +lien du sang et de la reconnaissance? poursuivit Champfort, en +s'animant. + +--Tout doux, mon cousin, je n'ai pas cette prétention, et mon +_antipathie_, comme vous dites, ne va pas jusque là. + +--C'est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet +inexplicable sentiment. Le poids m'en est déjà assez lourd comme ça, et +je serais véritablement au désespoir de le voir s'augmenter, ne fût-ce +que d'un atome. + +Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se +mirent à errer sur les touches d'ivoire, en gammes capricieuses, pendant +que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Êtes-vous fataliste, Paul? + +--Pourquoi cette question? fit le jeune homme surpris. + +--Peu importe... répondez toujours. + +--Précisez davantage. + +--Soit: croyez-vous qu'il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se +soustraire? + +--Non, je ne crois pas à cela: la vie humaine n'est pas une machine que +Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l'invincible +impulsion jusqu'à la mort. + +--Ah! vous pensez donc que l'on doit, en toute circonstance, se raidir +contre un malheur qui nous semble inévitable. + +--Je suis d'avis qu'il y aurait lâcheté à agir autrement. + +--Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel? + +--Même en ce cas... Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et +pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire? + +--Qui sait?... + +--Est-ce au moment où l'avenir ne vous promet que joie et félicité, où +tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être +réalisés... par votre mariage avec l'homme que vous aimez... + +--Allez toujours... + +--Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler +de malheur? + +--Qui vous dit que je parle pour moi? + +--Qui me le dit?... Eh! mon Dieu, rien et tout. + +--Ce n'est pas répondre. + +--Il m'est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont +fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment... + +--Voyons. + +--Je ne sais si je dois... + +--Oui, oui, parlez. + +--Sans réticences? + +--Sans réticences... comme à une amie. + +--Eh bien! _mon amie_, ce pressentiment qui m'assiège murmure à +l'oreille de mon coeur une étrange chose. + +--Dites. + +--Vous le voulez? + +--Je le veux. + +--Voici: c'est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser +l'homme qui vous fait la cour, et que... + +--Achevez. + +--Vous n'aimez pas cet homme. + +Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à +exécuter sur le piano le plus fantastique des galops. + +Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui +dire avec un singulier regard: + +--Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi. + +--Me feriez-vous le plaisir...? + +--Oh! volontiers: c'est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre. + +Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n'avait pas à sa +disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à +son aise suivre, sur la figure de son cousin, l'impression qu'elle avait +produite. + +Cependant, Paul balbutiait: + +--Quelle idée! grand Dieu, quelle idée! + +--Elle est drôle, n'est-ce pas? + +--Oh! pour le moins... être jaloux de cet homme! + +--Comme vous dites cela! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur +et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de +vous déplaire? + +Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je +vous avouerai ingénument que je n'ai pas encore eu la pensée d'analyser +le sentiment qu'il m'inspire. + +--Au moins peut-on supposer que ce n'est pas de la sympathie... + +--Je suis trop poli pour vous contredire. + +--Voilà un aveu... Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune +homme?... Il a l'air de vous aimer beaucoup, cependant. + +L'oeil de Champfort s'alluma et l'étudiant parut sur le point d'éclater; +mais ce ne fut qu'un éclair, et Paul répondit négligemment: + +--Oh! rien... à moi personnellement, du moins. + +--C'est à quelqu'un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu'il a fait +quelque chose? + +Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon. +Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment +s'y soustraire. + +--Vous ne répondez pas? insista la jeune fille. + +--Les événements répondront pour moi! murmura l'étudiant d'un? voix +sombre. + +Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une +explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce +voisine, et Mme Privat parut. + + + +CHAPITRE XI + +Une Évocation Inattendue + +--La paix! mes enfants, dit-elle joyeusement; je suis sûre que vous êtes +encore aux prises. + +--Mais non, ma mère, répondit Laure: je discutais avec mon cousin un +point de philosophie, et naturellement... + +--Naturellement vous n'étiez pas d'accord? + +--Comme toujours. C'est étonnant comme nous n'avons pas les mêmes +notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses. + +--Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort; mais il est +certain qu'il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante +cousine ait une autre manière de penser. + +--C'est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que +voulez-vous?... les opinions sont libres, et je profite de cette +liberté. + +--Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté. Mme Privat. +Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier; tu le maltraites +véritablement. + +--Oh! ma tante... + +--On dirait, ma chère Laure, que tu n'aimes pas ton cousin ou que tu as +contre lui des griefs sérieux. + +--Moi?... En vérité, ma mère, où prenez-vous cela? Je n'ai pas le +moindre grief contre mon cousin, et je l'aime à en mourir. + +--Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement +Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre +heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre. + +Un éclair passa dans les yeux de Laure. + +--Oh! vos craintes n'ont pas leur raison d'être, je vous prie de le +croire, répliqua-t-elle avec hauteur. + +--Tant mieux pour lui! articula froidement Paul. + +--Assez! assez! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez +sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli, +savez-vous, entre frère et soeur--car vous êtes frère et soeur, +souvenez-vous-en. Je t'ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant; +j'en avais fait la promesse à ta pauvre mère. + +Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il +parut prendre une résolution énergique. + +--Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je +sais toute l'affection que vous avez eue et que vous avez encore pour +moi. Je n'oublie pas, non plus, et n'oublierai jamais que je vous dois +tout et que, d'un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un +fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au +désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui +arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine. +Souffrez donc... + +--Où veux-tu en venir, mon enfant? + +--Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse +et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre +famille... jusqu'à des jours meilleurs. + +Et il s'inclina devant sa tante, prêt à prendre congé. + +Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l'âme. + +--Oh! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi... plus dur que vous ne +pensez! + +Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n'était plus habitué à +l'entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir +sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa +colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant +soudain son bon coeur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et, +prenant une de ses mains: + +--Pardon, pardon, ma chère Laure... murmura-t-il. Je suis en effet +cruel... mais l'espèce d'antipathie que vous me montrez, l'inexplicable +froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce +cordialité d'autrefois me font mal à l'âme et me rendent injuste malgré +moi. + +--Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur +triste, et souvenez-vous qu'il ne faut jamais juger à la légère les +sentiments d'une femme, quelque bizarre qu'ils paraissent. + +--Je m'en souviendrai, Laure, répondit Paul, que cette phrase ambiguë +n'intriguait pas médiocrement. + +Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange; +mais comme les impressions ordinaires n'avaient pas le temps de prendre +racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s'y arrêta pas +autrement et dit aux jeunes gens: + +--Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix; je suis contente. +Signez-la d'un bon baiser et qu'il ne soit plus question de querelle +entre vous. + +--Mais, ma mère... se récria Laure. + +--Pas de mais!... embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul. + +Laure hésitait, rougissante... Ce que voyant, Champfort s'avança +bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa +cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues +rouges comme des cerises mûres. Puis il regagna sa place, tout +frissonnant. + +Depuis plus de deux ans, ses lèvres n'avaient pas effleuré la peau fine +et veloutée de sa soeur d'adoption, et ce baiser inattendu faisait +courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, +son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua +ses entraves et envahit, son coeur avec la force d'expansion de la +poudre... Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme une écolier +surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d'étude... Puis la +réaction se fit, et il resta tout pâle. + +Mme Privat n'avait rien vu; mais il n'en fut pas ainsi de Laure. Un +observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se +succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte +rosée qui embellissait son front, n'eut pas été en peine d'expliquer ce +trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort. + +Mais il n'y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à +faire de dominer sa propre émotion pour s'occuper de celle d'autrui. + +La jeune créole, eut donc tout le bénéfice de l'incident, et son +impénétrabilité n'en souffrit pas. + +Mme Privat, après s'être commodément installée dans un fauteuil, tira +les jeunes gens d'embarras en disant d'une voix enjouée: + +--Eh bien! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te +doutes-tu un peu pourquoi je t'ai fait venir? + +--Ma foi! ma tante, je vous avouerai que je n'en ai pas la moindre idée. + +--Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens. + +--J'ai beau chercher, je ne trouve rien... à moins que ce ne soit pour +me parler de... du mariage projeté. + +--Tu n'y es pas tout à fait... mais tu en approches,.. _tu brûles_, +comme on dit dans je ne sais pas quel jeu. + +--S'agirait-il de... votre futur gendre? + +--C'est encore un peu ça, mais il y a autre chose. + +--Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j'ai trop de médecine en tête +pour deviner des énigmes. + +--Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il +s'agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes +lumières!... Tiens, je la prends en grippe, ta médecine. + +--Ne dites pas cela, ma tante: la médecine est tout pour +moi--non-seulement le présent, mais encore, et surtout, l'avenir. + +--Bah! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là: j'ai pourvu au passé +et, si Dieu me laisse vivre, j'aurai aussi l'oeil sur l'avenir. + +--Oh! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère; mais je ne veux +pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement... + +--Abuse, abuse, mon garçon: le fonds est inépuisable et il y en a pour +tout le monde... Mais revenons à nos moutons. + +--Je t'ai fait appeler pour t'annoncer que je donne, lundi prochain, un +grand bal--quelque chose de colossal, d'inouï, de féerique, si c'est +possible. Or, comme j'ai besoin d'un bon organisateur et que je ne puis +guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m'adresse +à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton +imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif, +réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin +relire les _Mille et une Nuits_, s'il le faut, pour nous aider à +surpasser les grands festivals donnés à l'occasion du mariage d'Aladin, +l'heureux possesseur de la lampe merveilleuse. + +--Cela te va-t-il? + +--Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante; mais, outre que que +je n'ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais +organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal. + +--Qu'à cela ne tienne! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui +exécute. + +--A merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma +personne comme bon vous semblera. + +--Voilà qui est entendu: tu consens à nous aider. + +--De grand coeur, ma tante. + +--C'est qu'il va te falloir faire plusieurs démarches et de t'occuper +d'une foule de petits détails. + +--Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile. + +--D'ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à +faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui +qui bénéficiera le plus de ce bal... + +--Quel est cet heureux mortel? + +--Hé! mon futur gendre, donc. + +Champfort ne put s'empêcher de faire une moue dédaigneuse; mais il la +transforma si vite en sourire aimable, qu'il pensa bien n'avoir pas été +remarqué. + +Pourtant Laure avait vu--si bien vu, qu'une rougeur fugitive envahit son +front et qu'elle courba la tête, toute rêveuse. + +Champfort reprit: + +--Monsieur Lapierre?... En vérité, ma tante, vous ne pouviez m'associer +à un homme plus entendu dans la matière: car il a tous les talents, +mon futur cousin, et je serais fort surpris qu'il ne fût pas bon +organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur +d'expéditions nocturnes dans l'armée confédérée. Vous vous en souvenez, +ma tante? + +--Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C'est même dans +une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la +mort. + +--Oh! l'affreux souvenir! murmura Laure en se voilant la figure de ses +deux mains. + +--D'autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le +meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le +mener à, la victoire, répondit Paul, d'une voix où se devinait une +implacable ironie. + +Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à +ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l'envahit et elle +se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s'accouda, baignant son +front brûlant dans la fraîche brise qui s'élevait du jardin. + +Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard +menaçant, comme s'il venait de faire une déclaration de guerre. + +En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans +l'antichambre. + +Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent +la porte, avec un point d'interrogation dans le regard. + +Dix secondes après, une servante entr'ouvrit le battant et annonça: + +--Monsieur Lapierre! + +--Qu'il entre! fit vivement Mme Privat, en se élevant. + +Lapierre entra. + + + +CHAPITRE XII + +Petite Revue de la Situation + +Il nous faut ici, pour l'intelligence complète de ce qui va suivre, +ouvrir une parenthèse et faire, à vol d'oiseau, une revue de la +situation réciproque des personnages qui vont successivement se +présenter sous nos yeux. + +A tout seigneur, tout honneur! Commençons par le fiancé de mademoiselle +Privat. + +C'était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre. + +Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était +l'heureux possesseur d'une tête caractéristique, où il y avait, mêlés +assez confusément, du grec et du mauresque. + +En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage +rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement +bronzée n'en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie +d'un descendant des Maures de l'Andalousie. + +Quoi qu'il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait, +constatation faite, l'harmonie classique et le calme olympien de cette +belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard. + +Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux; mais, chose +extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer +carrément sur une autre paire d'yeux. Son regard, sans cesse en +mouvement et comme égaré, ne faisait qu'effleurer le regard fixé sur lui +et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la +toilette de son interlocuteur. + +L'honnête garçon agissait-il ainsi par timidité?... on bien le misérable +suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser, lire, par ces +fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s'y +tramaient?... + +Peut-être! + +Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un +petit air faux et un certain cachet d'hypocrisie qui déparaient bien un +peu les grâces séduisantes de ses autres traits... Mais, comme on ne +rencontre guère d'homme parfait et que, d'ailleurs, le défaut dont il +est question résidait plutôt dans l'expression du regard que dans le +regard lui-même, Lapierre n'en passait pas moins pour un des plus beaux +hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d'une de ces +dames, qu'un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour +dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent +mariage, puisqu'elle payait avec du _vil métal_ aisément acquis tant de +grâce et tant de perfection... + +Madame Privat--il faut bien le dire--paraissait être un peu de cette +opinion; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point +de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence +qu'elle ne partageait pas l'engouement général à l'égard de son futur +époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble +comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa +vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. +Plus que cela, les gens sérieux de son entourage--ses vrais amis, +ceux-là,--remarquaient avec étonnement qu'à rencontre de bien des jeunes +filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait +de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu'approchait le +jour fatal... + +A leurs yeux, cette belle Jeune fille gardait dans son coeur quelque +secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à +l'autel, comme d'autres marchent au sacrifice. + +Mais ses amis clairvoyants--en bien petit nombre, du reste--se gardaient +bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se +contentaient de conjecturer _in petto_. + +Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner +exactement sur ce qui se passait dans le coeur de sa jeune fille, eût +d'abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son +instinct maternel, doublé d'une observation attentive, la mît sur la +piste de la vérité... + +Malheureusement, l'excellente femme, comme nous l'avons dit, n'était +rien moins qu'observatrice; et, d'ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui +avait pas permis de s'arrêter longtemps sur les réflexions qu'avaient +fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille. + +Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais +coeur et que les délices d'une vie opulente avaient étouffé, chez Mme +Privat, les sentiments sacrés de la maternité. + +Ce serait là une étrange erreur. + +La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants; elle eût, +sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de +leur caprice... Mais la Providence, qui lui avait prodigué l'or, lui +avait refusé cette sorte d'intuition maternelle qui fait rechercher pour +ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances +plus intimes du coeur et celles plus relevées de l'âme. + +Pour certaines femmes du monde, qu'une piété bien entendue ou quelque +saine idée de philanthropie n'éclaire pas, être heureux, c'est avoir +assez d'argent pour se payer tous les fastueux caprices du _high life_, +et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne +vous rient pas au nez, malgré vos écus. + +Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s'en contentait. L'idée +que ses enfants eussent besoin d'autre chose pour entrer, le front +serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et--disons-le--ne +pouvait lui venir. + +Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans +transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l'opulente +villa de son mari, en Louisiane. Il n'y avait, par conséquent, pas +une heure dans son existence entière où elle n'eût été entourée des +jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir +pouvait se porter en arrière, elle n'y voyait que plaisir et bonheur. + +Rien d'étonnant donc à ce qu'une, femme élevée dans de semblables +conditions ne vît pas au-delà l'horizon des jouissances matérielles et +ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le +coeur. + +Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et +moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n'avoir point +jusqu'alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les +serres redoutables du mariage: et cette raison bien simple, c'est que la +chère femme n'était pour rien dans le choix de Laure. + +Expliquons-nous. + +Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de +Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec +beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable; elle +avait bien vu d'un bon oeil des relations amicales s'établir entre son +compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d'ailleurs, que +se conformer au désir tacite de son mari; elle avait bien aussi, après +le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de +son salon à l'ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le +malheureux officier blessé et mourant, à l'homme généreux qui avait +rendu les derniers devoirs au planteur louisianais... + +Elle avait bien fait tout cela; mais jamais il ne lui était arrivée +d'encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d'exercer une +pression quelconque sur sa bien-aimée Laure. + +Elle s'était montré satisfaite et n'avait peut-être pas suffisamment +caché son mécontentement: voilà tout. + +Lorsque, deux mois après son arrivée a Québec, Lapierre avait +formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve +s'était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait +complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille. + +Et ce n'est, en effet, qu'après avoir transmis à Laure la demande +officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse +favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts +de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses +préférences et pressa activement les préliminaires du mariage. + +Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d'en finir au plus tôt +possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails +d'une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la +liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu'au moment où nous +sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé +et qu'il ne restait guère plus que le contrat à signer. + +La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage +et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son +cottage de la Canardière, la mère de la future épouse. + +Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen +Lapierre. + +Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre +ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les +événements en voie de réalisation. + +Edmond n'avait pas vu sans un secret chagrin sa soeur Laure, qu'il +aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial +tendu par l'irrésistible Lapierre. + +Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison +ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir +sa soeur à son affection. + +Edmond se disait, pour s'expliquer à lui-même l'étrange sentiment de +répulsion qu'il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour +les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les +premières larmes dans sa famille dataient de l'apparition en Louisiane +de cet étranger; et le jeune étudiant aimait trop sa soeur, pour ne pas +s'être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour +beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure. + +Il avait même--un certain jour qu'il surprit la jeune fille le visage +baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc--essayé de toucher ce +sujet; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour +du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs: + +--Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse!... Oh! si tu +savais!... Mais non... ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit +savoir un si terrible secret... J'ai un grand devoir à remplir... Prie +Dieu que la force ne m'abandonne pas; et si tu m'aimes, ne parle jamais +à qui que ce soit de ce que je viens de te dire--surtout à notre +mère--et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet. + +Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête. + +Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le coeur un gros levain +d'amertume contre le fiancé de sa soeur, contre l'homme qui possédait +des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles +riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle. + +Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu'un mot, on sait quelles +puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin. + +Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui +enlevant, non-seulement le coeur de Laure, mais jusqu'à son amitié, +jusqu'à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d'eux un +frère et une soeur. + +Tant qu'il n'avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s'était +contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du coeur de la +jeune créole; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès +de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain... + +Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude +que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant +dans toutes les angoisses du désespoir. + +Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de +sa cousine et surtout le contact de son odieux rival. + +Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le coeur de +Champfort l'arbre vivace de l'espérance; mais la conversation qu'il +venait d'avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide +réalité et lui faisait envisager l'avenir avec toute l'amertume des +jours passés. + +Telle était la situation! + + + +CHAPITRE XIII + +Lapierre à L'oeuvre + +A la fin de l'avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le +seuil du salon, faisant son entrée. + +L'ex-fournisseur de l'armée fédérale, en homme bien appris, présenta +d'abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s'inclina +profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable +compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, +comme on le fait avec une ancienne connaissance. + +L'étudiant salua froidement, et Laure. répondit à peine; mais il en fut +tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre +elle et sa fille et lui dit avec enjouement: + +--C'est aimable à vous d'être venu... Je vous attendais. Tenez, nous +parlions justement de vous. + +--Vous êtes bien bonne, madame... Je ne suis donc pas de trop dans votre +conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d'oeil sur +Champfort et sa cousine. + +--Oh! vous n'êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce +temps-ci moins que d'habitude, encore. + +--D'autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au +moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier. + +--Lequel donc, cher ami? + +--Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont +accompagné sa mort, répondit lentement, le jeune étudiant, qui fixa sur +son interlocuteur un regard hautain. + +Celui-là hésita dix secondes--le temps de composer sa physionomie et de +lui donner un air de profonde componction--puis il accoucha de la phrase +suivante: + +--Hélas! ce souvenir ne m'est, en effet, que trop familier, car il est +toujours présent dans mon coeur, avec ses sanglantes péripéties. Bien +des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j'ai +toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment +où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que +l'on n'oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son +regard hautain. + +--Surtout lorsqu'on a comme vous, des raisons particulières pour se +souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l'impudence et le sang-froid +de Lapierre. + +--Qu'est-ce à dire, monsieur? demanda l'ex-fournisseur, en pâlissant. +Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux +circonstances que je vous rappelle? + +Champfort eut une horrible démangeaison--celle de démasquer +immédiatement le fourbe; mais une seconde de réflexion lui fit voir +qu'il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de +précipitation, et surtout en n'attendant pas, pour frapper un grand +coup, le concours de son ami Després. D'ailleurs la figure irritée de +sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence. + +Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit +en s'efforçant de sourire: + +--Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de +guerre qui entend le clairon. Je n'ai pas la moindre arrière-pensée +malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l'amitié qui +vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour +que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire. + +La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu +près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et +son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher +sa reculade. + +Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la +signification? + +La chose est probable, car il répondit avec un peu d'amertume: + +--Mon cher Champfort--il l'appelait _son cher_!--et vous, mesdames, +veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments +qui m'unissaient au regretté colonel étaient d'une nature tellement +affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l'idée seule qu'on +en puisse suspecter la pureté. Il n'y a qu'un semblable sujet qui puisse +me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois. + +--De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat ne vous faites pas plus +coupable que vous n'êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal +choisir ses expressions; mais son intention n'était pas blessante, je +m'en porte garant... D'ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a +fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille +et à moi... N'est-ce pas, Laure? + +Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands +yeux pleins d'éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d'une voix +étrange: + +--Oui... pourvu que ce sentiment soit désintéressé. + +La figure mate de Lapierre devint tout à fait d'une blancheur de cire. + +--En douteriez-vous, mademoiselle? balbutia-t-il. + +--Oh! je ne dis pas cela: je réponds à ma mère d'une manière générale, +répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil. + +La mère de Laure, peu satisfaite de l'explication de sa fille, vint à sa +rescousse. + +--Ma chère enfant, tu n'es pas aimable aujourd'hui, dit-elle. +Tout-à-l'heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, +et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille +boudeuse. + +--Paul m'a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix... +n'est-ce pas, mon cousin? + +--Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle +n'a fait que réchauffer mon affection pour vous. + +--Vous voyez bien! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère. + +--C'est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant +pour ton fiancé. + +L'oeil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques +secondes--puis elle articula froidement: + +--Je n'ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre. + +Mme Privat resta stupéfaite. + +Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. +Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la +figure décomposée de son rival n'était pas faite pour diminuer sa joie. + +Celui-ci s'agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé +successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout +droit et, s'adressant a Mme Privat: + +--Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l'extrême +complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, +votre fille?... J'ai à l'entretenir de choses infiniment sérieuses, et +il importe que cette conversation ait lieu sans retard. + +--Je n'ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et +j'espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n'en +pas avoir, elle non plus. + +Elle accompagna cette dernière phrase d'un regard sévère à l'adresse de +sa fille, et attendit. + +--Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme. + +--Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le +salon: je n'attendais pas moins de votre obéissance... Et maintenant, +ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j'attends de ton +amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout-à-l'heure et que tu +sois aimable. + +--Soyez tranquille, je serai très aimable, répondit sur le même ton la +jeune fille, avec un pâle sourire. + +A peu près rassurée, la crédule mère rejoignit + +Champfort, qui s'était dirigé vers la porte du salon, sans attendre +qu'on l'invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à +Lapierre: + +--Vous savez que nous vous attendrons pour souper... Tâchez de terminer +bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de +paix durable. + +--C'est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit +audacieusement Lapierre, et j'ose espérer que les parties contractantes +l'observeront scrupuleusement. + +--Tant mieux. A bientôt donc!... Viens, Paul. + +Champfort suivit sa tante; mais, avant de refermer la porte du salon, +il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste +regard était fixé sur lui. + +En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes...! marcha +rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, +il lui dit d'une voix concentrée: + +--Prends garde à toi, misérable, et pense à l'îlot de Saint-Monat! + +Puis il rejoignit sa tante, qui s'éloignait sans avoir +entendu............ + +Trois-quarts d'heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la +grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui +n'attendaient plus qu'eux pour se mettre à table. + +Lapierre était toujours pâle, comme d'habitude, mais sa figure rayonnait +d'une façon singulière. + +Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient +assez le rude combat qu'elle venait de soutenir. + +Elle fut, du reste, plus prévenante que d'ordinaire pour son fiancé, et +n'adressa, pas une seule fois la parole à Champfort. + +Le souper fut assez animé--Lapierre faisant à peu près seul les frais de +la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme +Privat, arrivée depuis une demi-heure, s'entretenaient à part. + +De l'incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les +paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort +que l'ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame +nocturne de l'îlot qui venait de lui être jetée en plein visage. + +--Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement +sûr d'arriver à ses fins qu'il ne craint pas les menaces, se dit +l'étudiant... Nous verrons ce que dira l'ami Gustave de cette attitude +un peu plus qu'indépendante. + +Et le pauvre amoureux, qui n'y comprenait plus rien, se replongea dans +ses réflexions pessimistes. + +Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes +les instructions nécessaires à l'organisation du grand bal projeté, il +se retira d'assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain. + +Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s'éteignirent +successivement aux fenêtres du cottage. + +La nuit étendait, son voile protecteur sur les douleurs et passions +diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XIV + +Pauvre Laure! + +Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s'était passé +entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé. + +Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort--une seconde +après que l'étudiant exaspéré eut lancé à son rival l'apostrophe que +l'on sait--Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main +crispée sur le dos d'un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu. + +Ce nom de _Saint-Monat_, cette allusion à un épisode de sa vie où il +savait n'avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop +d'événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son +magnifique sang-froid. + +Et, dans la bouche de ce jeune homme à l'oeil menaçant--le cousin, +presque le frère de la femme dont il convoitait la dot--un avertissement +comme celui-là prenait les proportions d'une véritable déclaration de +guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la +Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité. + +En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la +chaîne de ses méfaits... et il eut peur. La sombre figure d'une autre de +ses victimes, d'un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie +en lui enlevant le coeur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa +menaçante rêverie... + +Mais celui-là n'était le timide défenseur qui procédait par allusions et +avertissements... Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible... Six +années de souffrances avaient éteint dans son coeur jusqu'au dernier +atome de pitié... Implacable justicier, il déchirait d'une main +vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l'ancien espion de +l'armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme... + +Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent +involontairement le nom de Gustave Lenoir! + +Mais cette défaillance morale ne dura qu'une minute, et le misérable se +raidit vigoureusement contre un sentiment qu'il qualifia de puéril. Il +reprit donc bien vite son aplomb et s'approchant de Mlle Privat, qui +semblait encore sous l'effet des singulières paroles de Champfort: + +--Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi.. je suppose, +l'étrange menace que vient de me faire votre cousin? + +--Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j'ai même pu remarquer la +profonde impression que cette menace a produite chez vous. + +--Ah! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop +perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper... + +Laure ne répondit pas. + +--Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette +fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée. + +--Je ne le crois pas, monsieur. + +--Moi, j'en suis sûr--car, à n'en pas douter, vous avez cru que les +insolentes paroles de ce Champfort m'ont fait peur. + +--J'ai, en effet, non pas cru, mais vu cela. + +--Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le +sentiment que m'a fait éprouver l'impertinence de votre cousin est tout +autre. + +--Vous ne me donnerez pas le change, monsieur. + +--Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis +longtemps déjà je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit +carabin qui vient de m'insulter, et je me suis demandé plus d'une fois +quelle raison il avait de m'en vouloir... La ridicule menace de tout à +l'heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait +de lumière... Je tiens la clé de l'énigme. + +--En vérité?... Vous êtes plus avancé que moi, car j'ignore complètement +pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris. + +--Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages +la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine +complaisance. + +--Je serais heureuse de le savoir, je l'avoue... + +--Eh bien! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort +ne m'honore de son dédain que parce qu'il..., _vous aime!..._ + +A cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le +jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. +Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son coeur, tandis que +l'autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater. + +C'est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, +à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d'autrefois, +alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac +Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de +l'habitation louisianaise... + +Elle revit son père, qu'elle idolâtrait et dont le souvenir était encore +si vivant dans son coeur; elle revit ce père malheureux, arrivant de +l'armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier +d'être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage... + +Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu'elle +éprouvait en sa présence, les attentions dont il l'entourait, le +contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente... tout cela +défila rapidement sous ses yeux. + +Enfin, la fantasmagorie de son rêve d'une minute lui montra, à son tour, +le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant +sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité +qui les unissait--provoquant chez la jeune créole, dont l'orgueil +natif était piqué au vif, cette réaction de froideur d'amertume qui +caractérisa par la suite leurs rapports journaliers... + +La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une +larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière. + +--Comme nous aurions pu être heureux! se dit-elle. + +Mais la vue de Lapierre, debout en face d'elle et suivant du regard les +impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide +réalité. + +Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête: + +--Vous pensez que mon cousin m'aime, dit-elle... Hé! quand cela serait? + +Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force: + +--Ah! ah! quand cela serait!... Puisqu'il en est ainsi, mademoiselle, et +puisque vous trouvez si étrange qu'un autre homme que moi, qui dois vous +épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien! je vais +laisser le champ libre; cet heureux rival... Mais je jure Dieu que le +nom du votre père sera déshonoré. + +--Ah! ce secret, ce fatal secret!... murmura Laure éperdue. + +--Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le +colonel Privat a forfait à l'honneur. + +--Hélas!.... pauvre père! gémit la jeune fille. + +--L'Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu'il s'est trouvé dans +son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le +dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant +les défenseurs de la patrie... + +--Vous mentez, misérable... Mon père n'a pu descendre si bas. + +--Et la lettre, la fameuse lettre?... se contenta de répondre froidement +Lapierre. + +--Ah! ce n'est que trop vrai... Pauvre père! murmura Laure anéantie. + +--Cette lettre, acheva l'ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous +fait l'aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre +amour pour lui, d'empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul +dépositaire du terrible secret ne révèle son crime?... + +--Oui, oh! oui, je m'en souviens, sanglota Laure, et cette prière, d'un +mourant sera exaucée... Je serai votre femme; je me sacrifierai pour que +les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans +leur tombeau. + +--Voilà qui est bien, et j'admire un dévouement filial poussé jusqu'au +point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec +ironie... Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut +pas faire les choses à demi; et, puisque vous êtes décidée à vous +_sacrifier_--suivant votre expression--je désire que ce sacrifice soit +complet. + +--Que voulez-vous dire?... que vous faut-il de plus? demanda Laure avec +exaltation... N'est-ce pas assez d'enchaîner ma vie à la vôtre et de +renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur +en ce monde?... Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne +suffit-elle pas à vos appétits cupides?... Va-t-il me falloir supplier +mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre +traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez +trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant +officier dont vous avez causé la mort?... + +--Voyons, dites, monsieur le chevalier d'industrie... ne, vous gênez +pas! Vous possédez un secret qui vaut une mine d'or: exploitez-le avec +le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies! + +Et la fière créole, brisée d'émotion, se couvrit le visage de ses mains +crispées. + +Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de +rage. + +Il parut sur le point d'éclater. + +Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile. + +Redoutant par-dessus tout une scène où il n'avait rien à gagner, et +craignant que le desespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa +mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et +répliqua d'une voix doucereuse: + +--Tout doux! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire +des choses que votre coeur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos +insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour +que je m'offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. +Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé +tout autrement que vous ne le faites, et qu'il n'eût pas récompensé par +des injures les services que j'ai pu lui rendre... + +--Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir +le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume... Et encore, +ajouta-t-elle. Dieu seul sait... + +Elle n'acheva pas. + +--Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis +auprès de la fille l'oeuvre commencée avec le père... + +--Vous ne croyez pas dire si vrai! murmura la jeune créole. + +--Dieu seul sait, reprit sans s'émouvoir l'ex-fournisseur, que mon +mariage avec vous n'a toujours été, dans ma pensée, qu'un premier pas +vers la grande oeuvre de réparation que j'ai promis solennellement +d'accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me +reprochez; si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi +elle est destinée? + +--Je le sais que trop. + +--Vous ne le savez pas du tout, au contraire. + +Eh bien! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle--environ deux +cent mille piastres--passera presque toute entière à restituer les +sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l'armée; +cette misérable fortune devant laquelle vous m'accusez de ramper, je +m'en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle +appartient, pour enlever de la croix d'honneur de mon malheureux ami, le +colonel Privat, la tache d'ignominie qui la souille... + +--Voilà, mademoiselle, la mine que j'exploite; voilà l'industrie que je +pratique! + +Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible +de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière +brûlante, et qu'une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori: + +--S'il disait vrai! + +Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille. + +Il reprit gravement: + +--Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi! si vous en avez le coeur: je +n'en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis +imposée. + +--Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations +malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que +je poursuis--route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le +colonel Privat. + +--Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos +dédains ne changent--en une heure de colère--ma mission de salut en +mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le +pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes +n'empêcheront le déshonneur de s'abattre sur votre maison. + +Laure était émue. + +Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants. + +Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre: + +--Monsieur, dit-elle, si j'ai eu des torts vis-à-vis de vous, +pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux +que mon obstination causât l'éternelle honte de ma famille. + +--Dites ce que vous exigez de moi: j'obéirai. + +Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l'ex-fournisseur. Il saisit +avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement +à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier +qu'il n'était pas: + +--Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n'a pas ici à +commander, mais à implorer. + +--Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car +cette scène m'épuise. + +--Eh bien! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m'estimerais +heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus +bienveillante à mon égard. + +--Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après. + +--Après?... Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à +ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de +protecteur, ou plutôt celui de vengeur--comme si vous étiez une victime +et moi un bourreau. + +--C'est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n'ai jamais dit à +mon cousin un seul mot de nature à, lui laisser supposer que je fusse +forcée, d'une façon quelconque, de vous épouser. + +--Cependant, ce jeune homme vous aime... + +--Je n'en sais rien monsieur. + +--Comment!... il ne vous l'a jamais dit? + +--Jamais. + +--Du moins, sa manière d'agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver? + +--C'est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé--plus +que cela, très froid avec moi. + +--Alors, comment expliquer sa conduite d'aujourd'hui? + +--Je n'ai aucune explication à donner. + +Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant: + +--Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne +pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me +chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu.... Je tâcherai de +lui faire rentrer son rôle de vengeur. + +Laure s'était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. +Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de +Lapierre. + +Elle s'arrêta et répondit d'une voix grave: + +--Monsieur Lapierre, si j'ai besoin d'être vengée, ce ne sera ni par mon +cousin Champfort, ni par d'autres... Mon vengeur, ce sera Dieu! + +Et s'inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se +trouvaient réunis les hôtes de la maison. + + + +CHAPITRE XV + +Louise + +Pendant que s'accomplissait les divers événements que nous venons de +rapporter, une scène d'un tout autre genre se passait à Québec, dans une +modeste mansarde de Saint-Roch. + +Cette fois-ci, il ne s'agit pas d'intérêts et de passions contraires +aux prises, et les acteurs sont bien autres qu'un fiancé forçant +impitoyablement la main à sa future... + +Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à +vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un +ouvrage de broderie, près d'une fenêtre que protège contre l'aveuglante +lumière du soleil un blanc rideau de mousseline... + +C'est, nous l'avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, +quelque part dans la rue Saint-Valier--comme l'indique le pittoresque +amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés +d'embrasures, qui ferme l'horizon du sud, en face de la fenêtre. + +Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière. + +La pièce est petite, basse et mal éclairée; l'ameublement, qui semble +avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d'un long +usage et de plusieurs pérégrinations... + +Mais, comme tout y est à sa place!... comme tout est propre, luisant, +soigné!... qu'elle est donc blanche la couverture qui orne le petit +lit virginal, dressé tout au fond de l'appartement, et combien semble +moelleux le tapis d'un chelin qui cache tout entier le parquet! + +C'est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le _sanctus +sanctum_ de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son +aiguille, près de la fenêtre. + +Et la chambre d'une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou +d'hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela? + +Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il +est environ quatre heures de l'après-midi. + +C'est le jour môme de notre excursion à la Canardière et le lendemain de +la fameuse réunion d'étudiants. + +La maîtresse du petit logis, debout avec l'aube et fatiguée par un +travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa bête blonde, +jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton +dans sa main et rêve... + +L'aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile; +mais elle s'arrête de nouveau au bout de quelques minutes... la tête +blonde se relève; le regard distrait traverse encore la mousseline +transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts... + +Et puis, l'infatigable aiguille se remet à l'oeuvre. + +Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre +tout-à-fait son travail; mais, de toute évidence aussi, quelque raison +puissante l'en empêche et l'aiguillonne. + +La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de +défaillance, jusqu'à ce qu'un bruit cadencé de pas sur le trottoir d'en +face arrête enfin net la terrible aiguille. + +L'ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune +brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans +la rue. + +Apparemment qu'elle voit ce qu'elle désirait voir, car aussitôt, +frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre, elle abandonne +vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre. + +Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait +entendre, puis l'escalier est ébranlé par des pieds agiles qui +l'escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout +essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre +les bras de notre jolie travailleuse. + +Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d'effleurer l'esprit, +que ce mortel privilégié n'était autre que notre vieille connaissance +d'hier, le _petit Caboulot_, et la belle jeune fille de la mansarde, sa +soeur _Louise_, l'ex-fiancée du Roi des Étudiants! + +Là, Caboulot, en quittant sa soeur le matin, lui avait annoncé qu'il +possédait un grand secret la concernant, mais qu'il ne lui en ferait +part qu'après son cours, à quatre heures, alors, que leur père serait +absent. + +Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà +pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la +fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce _grand secret_, de +monsieur son frère. + +Maintenant, par quelle succession d'événements singuliers et quelles +vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions +dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après +les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus +qu'aisée? + +C'est ce que nous allons raconter en quelques mots. + +On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston +de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des +parents de Louise la main de leur fille. + +Ceux-ci refusèrent net. + +Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable +compagnon et un gai convive; mais, outre que depuis il avait tenté +d'enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un +devoir de résister à sa demande. + +C'était d'abord l'engagement pris avec le sauveur de leur fille. +Després--engagement d'honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par +le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite +ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait +soulevé contre lui l'indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient +pour pour gendre d'un homme ayant sur la conscience d'aussi lâches +agissements. + +Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien +arrêtée. + +Lapierre eut beau supplier et menacer: tout fut inutile. + +Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, +pour se venger, à un moyen révoltant: il calomnia publiquement Louise et +répandit sur son compte les bruits les plus compromettants. + +Puis, content de son oeuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux +États-Unis. + +Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu'il avait jetée parmi +les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et +cette semence germa avec une effrayante rapidité. + +La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille +Gaboury--on a vu ailleurs que c'était son nom--et elle dut vendre ses +propriétés, puis s'en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, +où chacun de ses membres était né. + +Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la +lâcheté de son ravisseur, avait la première, demandé ce déplacement. + +Ce fut à Québec que l'on décida de se rendre--autant pour mettre le plus +de distance possible entre la nouvelle et l'ancienne résidence, que pour +permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études. + +Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source +de celles versées par cette famille éprouvée, qu'une nouvelle calamité +s'abattit sur elle et que les pleurs reparurent. + +Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois +après avoir quitté s'a place natale. + +Ce fut un grand deuil. + +Louise, surtout, pensa ne s'en consoler jamais. La malheureuse jeune +fille s'imagina, non sans une apparence de raison, qu'elle était pour +beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s'enracina +tellement dans son esprit, qu'elle y étendit un sombre voile de +mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer +complètement. + +Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute +situation de ce genre, Georges entra à l'Université, et les revenus se +trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense... + +Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa +personne, en se faisant petit employé d'une maison de commerce. + +Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts +involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l'oeuvre et +devint une ouvrière en broderie des plus courues. + +L'aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son +travail. + +Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put +continuer, insoucieux, ses études médicales. + +On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que +l'enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute +entière. + +Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d'apprendre l'art de +guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa +pauvre soeur. + +Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance +avec cette estimable famille. + + + +CHAPITRE XVI + +Le Frère et la Soeur + +Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, +le Caboulot s'arrêta enfin pour reprendre haleine. + +Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour +y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu'il avait à la +main. + +Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l'ouvrage de broderie oublié par +sa soeur. Il s'en empara, et l'examinant avec une attention comique: + +--Ah! ça, ma grande soeur, s'écria-t-il, aurais tu, par hasard, +l'intention de te marier? + +--Pourquoi cette question? fit Louise, en s'efforçant de sourire. + +--Parce que, tonnerre d'une pipe, voici un jupon qui sent le +_matrimonium_ à plein nez. + +--Oh! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes! + +--C'est que, hum!... mademoiselle ma soeur, vous m'avez toujours soutenu +que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu'à moins de prévisions +matrimoniales très... très prudentes... + +--Eh! bien?... + +--Cette robe de baptême ne vous est pas destinée. + +--Curieux, va! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de +baptême? + +--Dame! ça m'en a tout l'air... Au reste, c'est peut-être une jaquette +pour ta poupée, petite soeur. + +--Tu sais bien que je ne _catine_ plus. + +--Alors, c'est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou +cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là. + +--Je n'ai pas fait ma rhétorique, et j'aime mieux rester entre les +pattes de ton terrible dilemme, que d'en sortir pour me faire quereller. + +--Ah! ah! voilà enfin un aveu... Ainsi, il est établi, irréfutablement +établi que Mlle Gaboury s'est fait couturière pour entretenir à +l'Université son flandrin de frère... + +--Mais, pas du tout: j'ai des moments de loisir, des heures d'ennui... +je les utilise, je m'amuse. + +--Oui, oui... _va-t-en voir s'ils viennent..._ Ce n'est pas à moi que +l'on fait avaler de pareilles couleuvres. + +--Quand je te dis... + +--Ne dis rien, ne dis rien: tu t'enferrerais davantage. Je sais à quoi +m'en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux +bouts, et c'est moi qui en suis la cause: voilà l'affaire tirée au net. + +--Mais, mon cher enfant... + +--Louise, ma grande soeur, ce n'est pas bien, ça!... Je ne veux pas t'en +dire plus long aujourd'hui... Et, tiens--comme je n'ai pas de rancune, +moi--je vais te punir immédiatement en t'annonçant une nouvelle qui va +probablement te causer une certaine émotion. + +--Ah! oui... ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin?... + +--Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s'agit? + +--Mais, non... à moins que tu n'aies eu des nouvelles de... _lui_. + +Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère. + +--J'en ai, ma soeur, répondit gravement le Caboulot. + +--Tu as des nouvelles de Gustave?... tu sais où il est? demanda vivement +la jeune fille, qui devint pâle. + +--Mieux que cela: je l'ai vu. + +--Ici, à Québec? + +--A l'Université, où il est étudiant en médecine, comme moi. + +--Ah! mon Dieu! + +Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un +siège. + +Depuis six ans que Gustave Lenoir--il portait son vrai nom à cette +époque--était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation +que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui +n'était parvenue au Canada. + +On s'était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s'être +sorti de prison, avait traversé la frontière et s'était lancé tête +baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, +à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu'il était +devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait +ne rien savoir sur le compte de son fils. + +De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par +le croire mort, tué sans doute--comme tant de ses compatriotes--dans une +de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession. + +--Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer... Son coeur, revenu +tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter +l'idée d'une séparation éternelle... Quelque chose lui disait qu'elle +reverrait Gustave et que, régénérée par l'expiation, elle pourrait +arracher de l'âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y +avait planté. + +Pourtant, jusqu'à ce jour, rien n'était venu donner raison à cette voix +intérieure, et, si tenace que fût l'espérance, de la pauvre fille, elle +subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion. + +Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, +non-seulement Gustave était vivant, mais encore qu'il était à Québec et +que son frère l'avait vu!... + +On conçoit donc l'émotion indescriptible qui s'empara d'elle. + +Après une minute d'un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise +reprit, d'une voix tremblante: + +--Ainsi, tu l'as vu? + +--Comme je te vois. + +--Et tu lui as parlé? + +--Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître. + +--Il est donc bien changé? + +--Ah! pour ça, c'est plus que je ne puis dire: j'étais si jeune quand il +venait chez nous, là-bas, que je n'ai guère fait attention à ses traits. +Tout ce que je sais, c'est qu'il a beaucoup vieilli et que je ne +l'aurais certes pas reconnu, sans l'histoire qu'il nous a contée. + +--Quelle histoire? + +Le Caboulot hésitait. + +--Dis, insista Louise. + +--Je veux tout savoir. + +--Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée. + +La jeune fille s'approcha de son frère, puis lui prenant les mains: + +--Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes: la blessure dont +tu parles saigne toujours. + +Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur. + +--Quoi! fit-il, tu aimerais encore, cet homme? + +--Eh bien! oui, je l'aime! répondit Louise avec explosion. + +--Même après ce qu'il a fait? + +--Surtout après ce qu'il a fait, repartit avec force la jeune fille. +S'il n'eût pas souffert à cause de moi, peut-être l'aurais-je oublié à +jamais!... + +Le Caboulot paraissait ahuri. + +Il regardait sa soeur avec des yeux hagards. + +Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible +de se contenir plus longtemps. + +--Eh bien! ma soeur, s'écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n'en est +pas moins un fier misérable. + +--Un misérable? + +--Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que +tu voudras! glapit le Caboulot exaspéré. + +Et, comme Louise paraissait altérée, l'enfant reprit doucement: + +--Vois-tu, ma chère soeur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu'il +t'a fait, s'il eût montré du repentir... mais, loin de là, le brigand +cherche à faire d'autres victimes, et, pas plus tard que la nuit +dernière. Gustave nous racontait... + +--Gustave? interrompit Louise avec stupeur. + +--Oui, Gustave. + +--Gustave Lenoir? + +--Eh! tonnerre d'une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit?... + +Et le Caboulot regarda sa soeur avec des yeux tout écarquillés. + +Louise respira. + +--Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à +faire des victimes? demanda-t-elle, la gorge serrée. + +--Eh! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot: cette bête +féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c'est Lapierre! + +--Lapierre! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi? + +--Il n'y est que trop, le brigand... Plût au ciel qu'il fût encore +à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre soeur a la coupable +faiblesse d'aimer un monstre semblable! + +--Mais ce n'est pas lui que j'aime! se récria vivement Louise. + +--Vrai?... Ah!... Mais qui donc aimes-tu, alors?... Dis vite, petite +soeur..., Oh! si c'était!... + +--Oui, c'est lui... c'est Gustave! Tu aurais dû le comprendre de suite. + +Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa soeur et la couvrit +de baisers. + +Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu'il +avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de +blessure encore saignante. + +De là le quiproquo et l'indignation en pure perte de notre bouillant ami +le Caboulot. + +Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit: + +--Ah! Louise, tu m'as fait une fière peur, et la bile m'en a frémi dans +sa vésicule! + +--Mon cher Georges, il n'y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la +jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j'ai appris sa +lâche conduite dans la terrible nuit du duel. + +--Il n'en fallait, pas plus, assurément... Mais combien tu le +mépriserais davantage, su tu avais entendu Després... pardon, Gustave... + +--Pourquoi dis-tu Després? + +--C'est le nom que porte Gustave depuis... depuis qu'il a été. au +pénitencier. + +--C'est juste, murmura Louise... Il ne veut plus porter un nom qui lui +rappelle tant d'amers souvenirs. + +--En effet, ma soeur... Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, +la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de +Lapierre, tant au Canada qu'aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris +que tu éprouverais pour lui, mais de l'indignation et du dégoût. + +--Qu'a-t-il donc fait, mon Dieu? s'écria Louise... Voyons, mon cher +Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n'oublie rien, surtout, +de ce qui concerne ce pauvre Gustave... J'ai été bien coupable envers +lui, et s'il était en mon pouvoir d'adoucir un peu l'amertume de ses +souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices. + +--Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, +je veux t'aider à ramener l'espérance et le pardon dans le coeur de mon +pauvre ami Gustave. + +Et le Caboulot fit à sa soeur le récit détaillé de tout ce qu'avaient +révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n'omit pas +l'engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer +Lapierre et de venger d'un seul coup toutes les dupes de ce chenapan. + +Puis, lorsqu'il eut terminé: + +--Ma, soeur, dit-il, nous avons notre coup d'épaule à donner dans cette +oeuvre solennelle de justice rétributive... J'ai compté sur toi: me +suis-je trompé? + +--Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais +il ordonne la charité. Or, c'est de la charité que d'empêcher une +malheureuse jeune fille d'être sacrifiée à un monstre pareil. + +--Je ferai mon devoir: je vous aiderai! + +--Merci, ma soeur, répondit le Caboulot: à cette condition, Gustave +pardonnera peut-être! + +--Que Dieu le veuille! soupira la jeune fille. + +Le Caboulot se leva. + +Sa figure rayonnait. + +--A l'oeuvre, maintenant! dit-il. Le citoyen Lapierre n'a qu'à bien se +tenir. + +Le frère et la soeur se séparèrent. + +Six heures sonnaient à l'horloge de la cuisine et le père Gaboury +rentrait. + + + +CHAPITRE XVII + +Le Roi des Étudiants entre en campagne + +Gustave Després--nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était +connu à l'Université--Gustave Després, disons-nous, occupait, rue +Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces. + +L'une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait, sur la +rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de +laboratoire chimique. + +C'était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout. + +Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de +médicaments; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se +prélassaient philosophiquement sur les meubles; un atlas d'anatomie, +tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait +cyniquement sur un volume de poésie d'Alfred de Musset... et la grande +table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de +marier, dans le plus charmant des désordres, livre» de médecine et +romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de +verre!... + +Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un +coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux +solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à +deux pas de la table... puis faites-vous un peu l'idée du chaos que ça +devait être... + +Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre +artistique. Il aimait à embrasser d'un coup d'oeil, pèle-mêle et +heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble... +Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s'y +repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d'une table abondamment +servie. + +La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre +à coucher. Il est inutile pour nous d'y pénétrer et d'en faire la +description. + +Passons donc. + +Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d'un +certain luxe; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer +pour somptueux. + +C'est que le Roi des Étudiants n'était plus ce jeune homme riche +seulement d'illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses +oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de +coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir +pour un monde meilleur. + +Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de +rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans +se faire prier le moins du monde. + +Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger +sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute +dignité dont l'avait revêtu ses confrères. + +Le 22 juin de l'année 186..., juste au lendemain de la scène à laquelle +nous venons d'assister entre le Caboulot et sa soeur, Gustave Després +fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac. + +Il était environ trois heures de l'après-midi. + +Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans +un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément. + +Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue +conférence, qui s'était terminée par le dialogue suivant: + +--Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu'il aille ce soir à la Folie-Privat? + +--Edmond, qui l'a vu tout à l'heure, doit remettre à ma tante une +lettre de Lapierre, dans laquelle il s'excuse de ne pouvoir se rendre +aujourd'hui à la Canardière. + +--Ah! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de +suite mes petites combinaisons. + +Il n'est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin +s'affermit de jour en jour. + +--Bah! laisse-moi faire: nous avons encore quatre grandes journées +devant nous, et c'est plus qu'il m'en faut pour charger la mine qui fera +tout sauter. + +--Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne? + +--Mais pas grand'chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me +promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j'ai +l'intention d'y aller herboriser. + +--Oui, je comprends... et, tout en herborisant, tu feras nos petites +affaires. + +--Précisément, mon cher. Tu peux t'en rapporter à moi: une fois dans le +coeur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n'est pas pour +rien que je suis allé jusqu'aux États-Unis relancer le misérable qui m'a +envoyé au pénitencier; ce n'est pas pour rien, non plus, que j'attends +depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille +sous mon talon... + +--L'heure approche; elle va sonner... le Roi des Étudiants entre en +campagne! + +--Vive le Roi des Étudiants! avait dit Champfort, en prenant congé. + +--A demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau. + +Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de +sa trame. + +Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en +suivant d'un regard distrait les capricieuses ondulations des petites +colonnes de fumée qui s'échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un +coup de sonnette retentit. + +Gustave sauta à terre et murmura: + +«C'est lui; il est exact.» + +Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées; quand on frappa à la +porte et que la figure sympathique d'Edmond Privat se montra dans +l'encadrement. + +--Ah! mon cher, voilà qui s'appelle répondre gentiment à une invitation, +s'écria Després en secouant la main du jeune homme. + +--Votre Majesté ne pourra donc pas, dire, comme Louis XIV, qu'elle a +failli attendre, répondit Edmond en riant. + +--Oh! ma Majesté n'y regarde pas de si près, et n'est pas aussi +exigeante que le Roi-Soleil. Elle s'accommode fort bien de +l'empressement amical de ses fidèles sujets de l'Université-Laval. + +--En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en +s'inclinant avec un respect comique. + +--Votre Majesté m'a dépêché une estafette, armée d'un billet, m'invitant +à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le +Roi des Étudiants? + +--Ce qu'il veut?... Je vais te le dire, Prends un siège, _Cinna_, et +assieds-toi. + +L'étudiant en droit s'installa dans un fauteuil. + +--Mon cher Edmond, reprit Després d'une voix grave, j'ai à te parler de +choses infiniment sérieuses, et j'ai besoin, avant d'entamer un sujet +d'une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes +un peu cette vieille _culotte de peau_, qui s'appelle Gustave Després. + +Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d'un bond +et lui prenant les mains: + +--Si je t'aime! si je t'aime!... s'écria-t-il. Mais, en vérité, mon +pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard? + +--Allons, je te crois. Merci... avec de braves coeurs comme toi, on peut +tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels? + +--Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se +consommer et un bandit d'entrer de force dans une famille respectable. + +--Mais... qu'ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t'être +utile? + +--Tu as tout à y voir et tu dois m'aider, car la famille dont je parle +est la tienne et le bandit qui cherche à s'y introduire se nomme Joseph +Lapierre. + +--Quoi! s'écria le jeune Privat, mon futur beau-frère?... + +--Lui-même, mon cher. + +--Et tu dis... + +--Que c'est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des +souliers de ta soeur. + +--Mais, d'où sais-tu cela? + +--Je possède tous les secrets de ce garnement et j'ai en ma possession +assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente... + +--En vérité?... Mais alors, ma pauvre soeur est donc victime de quelque +horrible machination? + +--Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de +mensonges tissé autour d'elle par Lapierre, qu'elle ne peut s'échapper +et qu'elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire +de son père une souillure imaginaire. + +--Ah! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la +demi confidence qu'elle m'a faite un jour. + +--Quelle confidence? + +Edmond raconta à Després la scène du parc que l'on sait. Puis, quand il +eut fini: + +--Depuis ce jour, ajouta-t-il, j'ai compris qu'il y avait un secret +terrible entre ma soeur et son fiancé... mais lequel!... C'est ce que je +n'ai jamais pu deviner. + +--Ce secret, mon cher, je te l'expliquerai en temps et lieu. Pour +aujourd'hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce +secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta soeur à +l'épouser et à lui apporter surtout une dot considérable. + +--Oh! l'infâme!... s'écria le frère de Laure, en serrant les poings... +mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches +de l'autel... + +--Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne. + +--Que faire alors? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure +donner tête baissée dans un pareil traquenard. + +--Que faire?... Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme +m'appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je +m'apprête à venger la perte de mon bonheur. + +--Que t'a-t-il donc fait? demanda naïvement le jeune étudiant. + +--Ce qu'il m'a fait? rugit Després... Il m'a volé ma fiancée, puis, +après s'être battu en duel contre moi, m'a dénoncé aux autorités, qui, +elles, m'ont envoyé au pénitencier de Kingston... + +--Voilà ce qu'il m'a fait! + +Il se fit un silence. + +Edmond Privat attendait, que le calme fut revenu sur la figure sombre de +Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée: + +--Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma soeur m'épouvante... +je m'en rapporte à toi pour l'éloigner de sa tête... Mais, de grâce, ne +perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d'ouvrir les +yeux de cette malheureuse enfant. + +--Mon cher, j'allais te proposer cette petite promenade. J'ai besoin +en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La +chose est-elle possible? + +--Hum! à la maison, ce n'est guère praticable. + +--Ne peux-tu la prier d'aller faire un tour dans le parc avec toi? + +--Oh! pour cela, oui: c'est très facile. + +--Une fois dans le parc, tu me feras l'honneur de me présenter à elle +et tu t'éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser +librement. + +Le reste me regarde. + +--Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc. + +--Pas du tout: j'entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance +du cottage. + +--En effet, tout est, pour le mieux: partons. + +--Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd'hui, n'est-ce +pas? + +--Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler; +m'a-t-il dit, et j'apporte une lettre de lui à ma mère. + +--Très bien. Maintenant un dernier mot. + +--Parle. + +--Donne-moi ta parole d'honneur de ne pas souffler mot à personne de la +conversation que nous venons d'avoir. + +--Pas même à ma mère? + +--Pas même à ta mère. + +--Puisque tu le veux, je te la donne. + +--Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta +voiture? + +--Oui, elle est à la porte. + +--C'est bien; nous serons rendus là-bas avant cinq heures. + +--Oh! oui, il n'est que quatre. + +Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une +minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière. + +Le Roi des Étudiants entrait en campagne. + + + +CHAPITRE XVIII + +Le premier pas + +Depuis la conversation orageuse qu'elle avait eue avec son fiancé, Mlle +Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement +aux autres membres de la famille. + +Frappée au coeur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, +elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de +prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu'elle, et +encore plus impossible de s'associer aux préparatifs que l'on faisait en +vue de son mariage. + +C'était ainsi qu'elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée +dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano +du salon, pendant qu'autour d'elle, dans les vastes appartements, tout +était bruit, mouvement et branle-bas de fête. + +Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux +ne s'ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée! + +A l'heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le +chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, +se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé +sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. A travers quelques +éclaircies d'arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d'un +ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency... De temps à autre, +un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de +feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus +loin, puis s'évanouir encore. + +Laure regardait sans voir... + +Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant +joyeusement sur le chemin de la vie!... Son bonheur, à elle, n'était-il +pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa +jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et +des ornières!... + +Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans +leur accorder plus qu'une attention distraite, lorsqu'un élégant +phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s'arrêta tout +à coup vis-à-vis d'une éclaircie du parc et qu'un des deux jeunes gens +qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les +arbres. + +Laure devint toute pâle. + +Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété: + +--Oh! mon Dieu, qui donc est avec mon frère?... Pourvu que ce ne soit +pas lui!... + +Puis se ravissant: + +--Mais non..., ce ne peut être déjà mon persécuteur... et, d'ailleurs, il +ne se serait pas venu dans la voiture d'Edmond, ou, dans tous les cas, +ne serait pas descendu à l'entrée du parc. + +Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité +n'était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles +suppositions. + +--Si c'était Paul! se dit-elle. + +Et sa main se porta involontairement à son coeur. + +Depuis la scène de l'avant-veille et, surtout, depuis l'imprudent aveu +fait par Lapierre relativement aux sentiments de l'étudiant en médecine, +Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que +cela, elle se reprochait amèrement de ne l'avoir pas compris et d'avoir +ainsi laissé passer le bonheur à côté d'elle, sans lui tendre la main... +Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment +chevaleresque qu'elle s'était appliquée à refouler--faute de le +connaître--dans le coeur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer?... +pouvait-elle le lui offrir encore?... + +Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher +une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée. + +Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle Supposition. + +--Non, se dit-elle, ce n'est pas Champfort... Il souffre, lui aussi, et +ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où +le malheur s'est abattu... Et, pourtant, ce jeune homme que j'ai vu +disparaître dans le parc... + +Elle n'acheva pas. + +Le roulement d'une voiture se fit entendre dans l'avenue, et Laure, +s'avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter +lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un +domestique. + +Alors, la jeune créole appela: + +--Edmond! + +Celui-ci releva la tête. + +--Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux +minutes? + +--Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, répondit l'étudiant, qui +disparut sous la haute porte d'entrée. + + +Un instant après, il était dans la chambre de sa soeur. + +La jeune créole embrassa, son frère, puis ouvrait la bouche pour +lui poser une question facile à deviner, lorsqu'elle s'aperçut que +l'étudiant, d'ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d'une +gravité magistrale. + +Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa +question: + +--Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond? demanda-t-elle; qu'a-t-il pu +t'arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose? + +--Il ne m'est rien arrivé d'extraordinaire, ma bonne Laure, répondit +l'étudiant. + +--Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de +mort? + +--Ai-je vraiment cette figure-là? + +--Mais... à peu près. + +--Dans ce cas, c'est que j'ai probablement quelque sentence grave à +porter... ou à faire porter. + +--Une sentence? + +--Tu dis bien. + +--Eh! contre qui?,.. Ce n'est pas contre moi, au moins? + +Et Laure. feignit de rire; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne +put qu'ébaucher un amer rictus. + +Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s'approchant de sa soeur, il +lui dit avec une tristesse qui n'était pas sans solennité: + +--Ma soeur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé... +Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d'un sombre +mystère... + +Laure voulut se récrier. + +--Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n'ai pas le droit +de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister +entre nous, l'ai du moins le devoir d'empêcher ma soeur unique de se +sacrifier inutilement. + +--Edmond, je t'en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va +pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m'as promis, il y +a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet. + +--Je l'avoue; mais les circonstances sont changées... Il s'agit du +bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible +d'un sacrifice aussi douloureux. + +--Mais, je ne me sacrifie pas... je l'aime, mon fiancé!... + +Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge +d'une voix ferme. + +Edmond la contempla d'un air attendri. + +--Ce n'est pas à moi, pauvre chère soeur, dit-il, que tu feras croire +pareille chose. Ton âme est trop noble pour n'avoir pas deviné la +bassesse de caractère et l'hypocrisie de ce misérable suborneur... Tu ne +peux l'aimer. + +--C'est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure.--Et, d'ailleurs, +reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c'est +que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait +m'empêcher de l'accomplir. Le sort en est jeté... Tu m'as juré de ne +jamais révéler ce secret à notre mère: tiens ta promesse, je tiendrai +mes engagements. + +Le jeune Privat vit qu'il était temps de frapper un grand coup. + +--S'il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te +prouver l'inutilité de ton sacrifice...? + +Laure hocha la tête et murmura: + +--C'est impossible. + +--Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents +irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et +établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer +au bout d'une corde de potence... + +Laure ne répondait pas. + +Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient. + +--Eh bien? fit l'étudiant. + +--Un homme semblable n'existe pas, répondit la jeune fille, qu'une +étrange espérance envahissait. + +--S'il existait? insista Edmond. + +--S'il existait! s'il existait! s'écria Laure avec exaltation, je dirais +que Dieu a eu pitié de moi et qu'il a fait un miracle. + +--Eh bien! ma soeur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa +poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle; car cet homme existe et +il t'envoie ceci. + +Laure s'empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère. + +--Une lettre! dit-elle... une lettre à moi!...Mais vais-je me permettre +de la lire? + +--Tu le dois, ma soeur. Elle est d'un brave jeune homme qui sera ton +sauveur. Ne refuse pas le secours que t'envoie la Providence. + +--N'est-ce pas ce jeune étranger qui t'accompagnait tout à l'heure, +demanda Laure, tout en brisant le cachet d'une main tremblante. + +--Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes. + +Laure ouvrit la lettre et lut tout bas. + +Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després: + + + Mademoiselle, + + Un homme qui a parfaitement, connu, à l'armée américaine, votre + brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques + instants d'entretien, sous la sauvegarde de votre frère. + + Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que + vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph + Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses, dires des preuves les plus + irrécusables. + + De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d'entendre cet envoyé de + la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse + éloigner de votre tête l'effroyable malheur qui vous menace. + + Laissez-vous conduire par votre frère. + +La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir +glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit +rapidement à son frère: + +--As-tu vu _Monsieur_, aujourd'hui? + +--Je l'ai vu ce matin. + +--A quelle heure doit-il venir? + +--Il ne viendra pas avant demain. J'ai une lettre d'excuse pour ma mère. + +--Ah! tant mieux: nous ne serons pas épiés. Allons trouver l'homme qui +m'a écrit; c'est Dieu qui nous l'envoie. + + + +CHAPITRE XIX + +L'entrevue + +Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à +l'entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de +ses deux _mustangs_, par la grande avenue. + +Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il +enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s'engagea dans +un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, +vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait +déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sûr un vaste +rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son +frère vinssent le rejoindre. + +Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant +de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et +songeant à ce qu'il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse +fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d'un +petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées +se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un +animal qui s'enfuit précipitamment. + +Després s'arrêta. + +--Est-ce qu'il y aurait des animaux dans ce parc? se demanda-t-il. + +Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d'où +était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, +et aucune trace n'était visible sur le lit de feuilles sèches qui +tapissaient le sol. + +--Allons! se dit-il, je n'ai pas de temps à perdre à la constatation +d'une semblable bagatelle... C'est un animal quelconque, ou quelque +gamin qui cherche des nids d'oiseaux... Laissons-les à leurs amusements. + +Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les +blanches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas, +les rameaux entrelacés, de telle façon qu'une douzaine de fauves +auraient pu s'abattre autour de lui sans qu'il les entendit. + +Il arriva bientôt en vue de la clairière. + +C'était, comme nous l'avons dit, un vaste rond-point où venaient +aboutir--semblables aux rayons d'une immense roue--toutes les allées +principales du parc. + +Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur +verte, étaient disposés entre les arbres--les uns orgueilleusement assis +sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis +sous le feuillage luxuriant. + +Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s'y installa. + +Puis il se prit à réfléchir profondément. + +La partie qu'il allait engager était extrêmement sérieuse. Non-seulement +il allait avoir à lutter contre un homme d'une habileté supérieure et +rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la +conviction dans le coeur d'une jeune fille entièrement fascinée par ce +démon, marchant stoïquement à ce qu'elle croyait être la réhabilitation +de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques. + +Després n'attendit pas longtemps. + +En effet, cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une jeune fille, +vêtue de noir et pâle comme une madone d'albâtre, émergea à un coude de +la grande allée conduisant au cottage, et s'avança lentement dans la +direction du rond-point. + +Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ +pour être Edmond Privat. + +Le Roi des Étudiants ne put se défendre d'une profonde émotion à la vue +de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type +opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et +à un affaissement précoce. + +--Comme elle est belle! se dit-il... et comme elle souffre!... Ah! non, +une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre!... Je +la sauverai, dussé-je le faire malgré elle! + +Cependant, le couple approchait... + +Després, le chapeau à la main, s'avança au devant de Mlle Privat, et +s'inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait: + +--Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me +procurer aujourd'hui le bonheur de vous rencontrer... + +--Ma soeur, interrompit Edmond, j'ai le plaisir de te présenter mon +excellent ami, Gustave Després, notre roi... le Roi des Étudiants. + +Mlle Privat s'inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la +mâle et franche figure de celui qui s'annonçait comme devant être son +sauveur. + +Després reprit: + +--Mademoiselle, pardonnez-moi si j'ai dû, sans être connu de madame +votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les +motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires, +et les circonstances de l'affaire où je suis engagé tellement +impérieuses, que je n'avais réellement pas le choix des moyens. + +--Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre +lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me +déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu'elle me paraisse. + +Després s'inclina à son tour; puis, après quelques secondes de +réflexion, il reprit: + +--Mademoiselle, j'ai en effet à vous parler de votre père, mais j'ai +surtout un immense devoir à remplir à l'égard d'une personne qui se sert +du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles. + +Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et +garda le silence. + +Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le +vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond: + +--Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi... Il +se peut que cette entrevue que j'ai eu le bonheur d'obtenir soit la +dernière... Souffrez donc que j'aborde immédiatement le sujet pour +lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser +un moment seuls. + +Edmond, qui s'attendait à cette invitation salua et dit: + +--Je vous quitte, et, toi, ma pauvre soeur, je te supplie de te laisser +convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne. + +--Laure fit une inclinaison de tête et s'assit, sans prononcer une +parole. + +Després resta, debout en face d'elle. + +Une minute se passa dans un silence plein d'anxiété. + +Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine: + +--Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père? + +--Monsieur! fit Laure, dont les tempes, rougirent. + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous +supplie à genoux de ne pas vous étonner, de mes questions et de me +répondre sans arrière-pensée. + +Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua +avec explosion: + +--Mon pauvre père, je ne l'aimais pas, je l'idolâtrais. + +--Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne +l'eusse pas su, j'aurais abandonné l'idée que je poursuis... + +--Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi +pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que +vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous +revient pour combler le déficit?... + +--Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté. + +--Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie?... poursuivit +Després. + +--Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire +honorée de mon père, répondit Laure d'une voix émue. + +Després s'inclina. + +--Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble; mais, +maintenant, je la sais bonne et chevaleresque... Ma tâche en sera plus +facile...J'ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous; j'ai +des souvenirs bien amers à réveiller... j'ai même des plaies cuisantes +à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir +en moi me soutiennent... Vous venez au-devant du salut: l'oeuvre de +rédemption me sera plus légère. + +Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés +sur la sympathique figure du Roi des Étudiants. + +Després continua: + +--Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en +venant ainsi m'immiscer dans les affaires qui, au premier abord, +semblent ne pas me concerner le moins du monde. + +--Je vous avoue que je ne saurais deviner... + +--Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre +chemin... La première et la plus sacrée, c'est que des circonstances +tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m'ont +mis sur la piste d'un grand crime; la seconde... + +--Quelle est-elle? + +--La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c'est que j'ai une +oeuvre impérieuse de vengeance à accomplir. + +Laure regarda le Roi des Étudiants. + +Il était debout en face d'elle, l'oeil chargé d'éclairs et le bras +étendu dans un geste de suprême menace. + +Elle comprit que ce fier Jeune homme, vieilli avant le temps, n'agissait +pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs +l'envoyaient à son secours. + +La confiance pénétra dans son coeur. + +Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je +les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer... Mais vous +avez parlé d'un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, +comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette +ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s'agit. + +--Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis +pas venu pour autre chose. + +--Je vous écoute, monsieur. + +--Aucune oreille indiscrète n'entendra ce que j'ai à vous dire? demanda +Després, en regardant tout autour de lui. + +--Il n'y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez +qu'il ne songe guère à vous écouter. + +En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la +pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d'un +roman, pour s'occuper de ce qui se passait entre sa soeur et Gustave. + +Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une +sympathie presque paternelle; + +--Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi +prochain, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux. + +--Votre décision est bien prise? + +--Mais, monsieur!... + +--Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en +supplie. + +--Eh bien! sans doute, ma décision est arrêtée. + +--Irrévocablement? + +--Pourquoi pas?... Est-ce que, par hasard, quelqu'un aurait le droit de +me forcer la main? + +--Non, mademoiselle, personne n'a ce droit, répondit gravement Després; +mais il n'en est pas moins vrai qu'un homme s'est trouvé qui a cru +pouvoir le prendre, ce droit; il n'en est pas moins vrai que, vous qui +êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré. + +Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face: + +--Monsieur! dit-elle, vous abusez... + +--Laissez faire, mademoiselle... reprit tranquillement Després. Je +n'avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout-à-l'heure, vous +me rendrez justice. + +Puis continuant: + +--Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n'aimez pas celui qui +sera bientôt votre époux. + +--Je vous laisse dire, puisqu'il le faut. + +--Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au coeur un autre amour, une +de ces passions suaves et douces qui sont l'histoire de toute une vie et +ne s'éteignent jamais. + +Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle +haussa bravement les épaules et feignit de rire. + +--Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de +choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le +coeur d'une femme--surtout d'une femme que vous voyez pour la première +fois. + +--Mademoiselle, reprit Després d'une voix grave, je ne suis pas devin, +mais j'ai beaucoup; souffert, et le chagrin, en forçant certaines +facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la +puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue. + +Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d'un +accent ému: + +--C'est vrai, monsieur: ceux qui ont souffert voient mieux et plus +loin que les heureux de ce monde... Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir +pénétrer jusqu'au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque +dans le coeur d'une femme, il faut autre chose que l'expérience, autre +chose que le raisonnement... + +--Que faut-il donc? + +--Mais, mon Dieu... tout au moins la connaissance intime du caractère, +des goûts, des sympathies innées de cette femme. + +--En ce cas, mademoiselle, s'empressa de répliquer Després, je possède +toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que +vous n'avez pas d'amour pour votre fiancé, et qu'au contraire... + +--Achevez. + +--Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre +en silence à cause de vous. + +Laure essaya de rire. + +--Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle. + +--Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement. + +Allez... + +--Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, +épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui +paraît louche ou déloyal. + +--Vous me flattez. + +--Non pas: je vous analyse. Eh bien! mademoiselle, ne voyez-vous pas +que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent +inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos +antipathies innées vous empêchent d'éprouver autre chose que le plus +profond mépris pour votre fiancée? + +--Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour? + +--Lapierre est un lâche et misérable assassin! s'écria Després d'une +voix concentré. + +Laure, stupéfaite, regarda l'étudiant avec de grands yeux et ne répondit +pas sur-le-champ. + +Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à +quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes +gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit +par une personne qui se faufile au milieu des branches... Mais Laure et +Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à +ce frôlement significatif. + +Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua: + +--Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins, de +preuves très positives... + +--Je vous demande pardon, mademoiselle, de m'être quelque peu laissé +emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants... +Cela ne m'arrivera plus. Quant à prouver ce que j'affirme, à savoir +que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus +tarder. + +Et Després, prenant l'ex-fournisseur au moment de son arrivée à +Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, +depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le +sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu'à la sombre affaire du duel et +ses sinistres conséquences. + +Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses +malheurs passés, n'oublia pas l'ignoble conduite de Lapierre à l'égard +de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies +qu'il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille. + +Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire. + +Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une +irrésistible impression de terreur l'envahissait, lorsqu'elle reportait +son esprit sur sa, propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de +tous ces méfaits. + +Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé, au point culminant de +l'histoire de Lapierre, c'est-à-dire à ce qui concernait la mort du +colonel Privat, il s'arrêta un moment, puis reprit ainsi: + +--Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu'une +raison mystérieuse vous forçait à épouser l'homme dont je viens de vous +faire la biographie. + +--En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure. + +--Eh bien! cette raison, je vais vous la donner... Vous ne consentez à +épouser Joseph Lapierre que parce qu'il se dit dépositaire d'un secret, +dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père. + +--Qui vous a dit?... balbutia Laure, stupéfaite. + +--Est-ce que je me trompe? + +--Oh! mon Dieu!... Mais je suis perdue... nous sommes perdus, ruinés +de réputation, puisque cette malheureuse... faiblesse de mon père est +connue. + +--Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur +l'honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge +ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l'homme qui +convoite votre dot. + +--Quoi! mon père serait...? + +--L'honneur même. Jamais le colonel Privat n'a failli à son devoir. Bien +plus, c'était sans contredit l'un des meilleurs officiers de l'armée du +successeur de Beauregard, le général Bragg... et quiconque en douterait +n'a qu'à s'adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division +dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie. + +--En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure... Vous êtes bien +renseigné. + +--Jusqu'à la bataille de Rogersville, j'ai servi dans l'armée de Buell, +division Manson, qui guerroya pendant tout l'été de 1862 contre les +généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le +Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants. + +--Et vous avez connu mon père. + +--Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel +Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal +à lui seul que toute une division d'infanterie. Il venait fourrager +jusqu'à nos avant-postes et ne s'en retournait jamais sans nous avoir +sabré une cinquantaine d'homme. + +--Mon brave père! + +--Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu'on ne +l'appelait plus que le _Murât_ de l'armée du Sud. + +Laure garda un instant le silence. + +Son front rayonnait d'un singulier enthousiasme et son oeil humide +s'allumait d'étranges lueurs. + +Tout à coup, elle demanda brusquement: + +--Quelle est la vérité sur la mort de mon père? + +--Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s'attendait +à cette question. + +--Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand'gardes et +ses avant-postes décimés par l'insaisissable cavalerie de Kirby Smith, +promit une forte somme d'argent à quiconque en amènerait la destruction, +ou, du moins, ferait tomber son chef--le colonel Privat--entre les mains +des Unionistes. + +--Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862. + +--Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à +la tente de Manson, s'engageant à faire tomber, le lendemain même, +le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. +L'endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, +appelé _Big Creek Gap_ ou _Cumberland Gap_. + +--C'est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du +Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n'est-il +qu'une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent +souvent cheminer qu'un à un, en file indienne. + +--Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc +absolument que les cavaliers susdits s'en gageassent dans ce défilé pour +faire leurs expéditions chez nous. + +--L'espion s'entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, +et, lorsqu'il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était +résolue. + +--Vous savez ce qui se passa. + +--Deux régiments d'élite furent échelonnés sur les contreforts, de +chaque côté du _Cumberland Gap_; et lorsque le terrible escadron, trompé +par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d'un +convoi, s'engagea dans le défilé, les contreforts s'illuminèrent soudain +et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers. + +--Ce fut un affreux massacre. A peine une dizaine d'hommes en +réchappèrent-ils. + +--Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en +lieu sûr par l'espion qui venait de le faire écharper. + +--C'est horrible et infâme! murmura la créole, les yeux étincelants. + +--Ce n'est pas tout, mademoiselle, continua Després. L'espion, en homme +plein de ressources, voulut faire d'une pierre deux coups. Il soigna sa +victime comme aurait pu le faire une soeur de charité; puis, quand le +pauvre officier n'eut plus que le souffle, il lui persuada d'écrire à sa +femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin. + +--Ce ne fut pas long. + +--Le colonel mourut le lendemain. + +--Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla +le mort et s'empara de tous les papiers qu'il y trouva. + +--La même chose fut faite pour la malle du colonel. + +--Après quoi, et muni d'une foule d'originaux, notre habile chevalier +d'industrie s'installa tranquillement à une table et se mit en devoir +d'essayer un autre petit talent qu'il possédait--le talent d'imiter +l'écriture d'autrui... + +Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction +croissante, joignit les mains et s'écria: + +--Oh! mon Dieu, tant d'infamie est-il possible? + +--Mademoiselle, j'ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement +Després. + +Puis il reprit: + +--Après plusieurs essais, l'espion, le voleur, le faussaire parut +satisfait, et il écrivit à la fille du colonel--une riche héritière sur +laquelle il avait des vues--une lettre touchante, signée: _Ton père +mourant_, que vous devez connaître, mademoiselle. + +--Hélas! hélas! gémit la jeune fille... C'était donc lui! + +--Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L'assassin du +colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de +voir à l'oeuvre se nommait... + +Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe. + +--Alerte! cria-t-il; séparez-vous. Voici ma mère. + +Laure se leva vivement. + +--Des preuves de tout cela?... demanda-t-elle, en regardant Després. + +--Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat +de mariage, répondit le Roi des Étudiants, qui s'était vivement rejeté +en arrière et disparaissait dans le feuillage. + +Laure eut le temps de lui crier: + +--Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh! merci! +................................... + + +Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque +là derrière un arbre, à peu de distance de l'endroit où s'était passée +la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu'il tenait à la +main, et disparut, en courant, sous l'épaisse feuillée du parc. + + + +CHAPITRE XX + +Le guet-apens + +Cet individu n'était autre que Lapierre. + +Depuis la scène de l'avant-veille, et, surtout, depuis l'étrange menace +de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses +appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que +quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui. + +Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le coeur +de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix +métallique des aigles américains ou des souverains anglais... + +Le misérable aimait sa victime et il était jaloux! + +Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre +dans des colères blanches. Lui, dont le coeur triplement cuirassé avait +toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup +amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets! + +Il y avait de quoi faire bouillir la bile d'un coquin encore +flegmatique. + +Quoi qu'il en soit, on ne résiste pas à l'envahissement de l'amour, et +il faut bien le subir quand il s'installe à notre foyer. + +C'est ce que fit Lapierre. + +Il prit son rôle d'amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut +de veiller sur son bien. Ce n'est pas que l'ancien espion se fit un +instant illusion sur le sentiment qu'il inspirait à sa fiancée. + +Oh! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c'était +là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la +belle créole de donner son coeur à un autre. + +Et puis, d'ailleurs, n'y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort +dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la +progression amoureuse?... + +Lapierre revint donc à son ancien métier: il se fit l'espion de sa +fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre +les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l'étudiant sur +les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au +petit moyen que nous connaissons. + +Il écrivit à Mme Privat pour s'excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se +rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, +en tapinois, s'embusquer dans le parc, dans l'espoir de surprendre sa +fiancée en flagrant délit de trahison. + +On a vu que le hasard n'avait que trop bien favorisé l'espion. + +Lapierre, en effet, n'était pas en embuscade depuis une demi-heure, à +proximité, du chemin royal, qu'un roulement de voiture fit résonner +le macadam et cessa, tout à coup, presque en face de l'endroit, où se +tenait blotti l'ex-fournisseur. + +Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s'engagea +résolument dans un sentier du parc. + +Lapierre ne vit qu'une seconde la figure du nouvel arrivant, mais +c'en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, +tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue... + +--Lui! lui! s'écria-t-il... Gustave Lenoir? + +Et, n'en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un +long circuit, s'embusquer près d'un petit pont que devait traverser +l'inconnu. + +Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son +aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste. + +Le jeune homme marchait d'un pas rapide, comme quelqu'un qui se hâte +vers un but arrêté; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler +et sa face blême de se couvrir d'une sueur froide, en se faisant une +réflexion terrible: + +--Il va _la_ rencontrer... il va lui parler... Je suis perdu! + +Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa +poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després; mais +celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, +s'était arrêté et avait prêté l'oreille, en écartant les branches... + +C'est ce qui le sauva. + +Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n'eut que le +temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit... + +Després reprit bientôt sa route, sans plus s'occuper de l'incident qui +l'avait fait arrêter. + +Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à +réfléchir profondément. + +La situation était grave, et la brusque intervention de Després--nous +lui conserverons ce nom--dans des affaires déjà singulièrement +compromises n'était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de +Mlle Privat. + +Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. +Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l'idée de tout +abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi +peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible +drame de l'îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il +eut peur--car il sentit planer sur sa tête l'inexorable vengeance que +devait lui réserver l'amant de Louise. + +Pourtant, il était dur d'échouer au port, quand trois jours à peine +séparaient ce pauvre Lapierre du but qu'il poursuivait depuis, de +longues années. + +L'ex-fournisseur passa bien un bon quart-d'heure ainsi assailli par +de noires pensées... Puis il se leva et parut prendre une résolution +énergique: + +--Ah! ma foi, tant pis! se dit-il; je n'abandonnerai pas ainsi le champ +de bataille sans combattre... J'ai déjà, fait assez de sacrifices pour +cette affaire: je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n'ai plus +qu'à étendre la main pour la saisir,... Et, d'ailleurs, ajouta-t-il, qui +m'assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se +passe ici?... qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec +mon mariage?... Rien, un simple soupçon. J'en aurai le coeur net et je +saurai à qui en veut mon ancien ami... + +--Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de +pénitencier s'avisait de jaser un peu plus qu'il ne me convient, je lui +ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps. + +Et il frappa d'un air sinistre sur la poche où était son revolver. + +Puis, voulant rattraper le temps perdu, l'espion s'engagea vivement dans +le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le +rond-point. + +Gustave, comme on sait, s'y était installé sur un banc à moitié enseveli +sous un dais de rameaux entrelacés. + +Du premier coup d'oeil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de +cette disposition; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers +le nord, avec l'intention de s'approcher silencieusement du banc et +d'entendre la conversation qui ne manquerait pas de s'engager. + +Cinq minutes après, l'espion était à son poste, à dix pas tout au plus +de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du +feuillage. + +Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre +fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus +mauvaises allaient se réaliser. + +Il eut un moment de terreur et de rage. L'épouvante lui fit perdre la +tête, et, une seconde fois, canon de son revolver se trouva dirigé vers +la de Després. + +Pourtant, le misérable se contint encore.... + +--Bah! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps... Et +puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît +de moi mon ancien rival. + +Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d'usage s'étaient +échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole; Edmond avait +présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s'était retiré à +l'écart, comme l'on sait. + +--Tiens, se dit l'espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir +a changé de nom... Voilà donc pourquoi j'avais perdu complètement sa +trace... + +Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de +l'intéressant couple. + +Cependant, la conversation avait fait du chemin... Després en était à +raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de +Saint-Monat: l'enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l'îlot, la +dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l'échec de Lapierre +et ses ignobles calomnies... + +L'espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée... + +--Tout cela est peu de chose, se dit-il... Pourvu qu'il ne sache rien de +_l'autre affaire_! + +Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver. + +Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre +dans le Kentucky; lorsqu'il décrivit la monstrueuse hécatombe du +_Cumberland Gap_; lorsqu'il déroula sous les yeux de Laure les faits +et gestes de l'espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat +agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l'homme +qui l'avait trahi, l'ex-fournisseur n'y tint plus... + +Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux +de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta +Gustave Després... + +Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se +levait en toute hâte. + +Il était encore sauvé; mais, comme on l'a vu dans le dernier chapitre, +son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour +vers le nord et allant s'aposter sur le chemin que suivait lentement le +jeune disciple d'Esculape. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de +Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L'étudiant marchait +la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s'il +fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache. + +Lapierre le voyait venir. + +--Ah! ah! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu +vite, mon bonhomme... L'espion, le traître, le faussaire--comme tu +m'appelles--va t'apprendre un peu qu'on ne se jette pas impunément en +travers de ses projets. + +Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son +habit... + +Mais il l'en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de +rage... + +Le revolver n'y était plus! + +Dans, sa course précipitée, l'espion l'avait perdu, et il était trop +tard pour essayer de le retrouver. + +Cependant, Després n'était plus qu'à quelques pas de l'endroit où se +tenait Lapierre... Il allait passer... + +Mais, soudain, l'ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, +ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du +Roi des Étudiants... + +Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même +pousser une plainte. + +Alors, l'assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se +trouva dans le chemin royal. + +Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares. + +Seuls, un tout jeune homme et une Jeune fille voilée cheminaient +lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la +Folie-Privat. + + + +CHAPITRE XXI + +Deux attentats dans une journée + +A la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d'exécuter +un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple +s'arrêta, étonné. + +Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il +ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux +arpents du parc. + +--C'est lui! s'écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée. + +--Qui, lui? fit celle-ci un peu émue. + +--Lapierre!... Joseph Lapierre! + +--C'est impossible... + +--Je te dis que je l'ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne +ne s'oublie pas. + +--Mais, que faisait-il dans ce bois? + +--Je n'en, sais rien... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il n'était +pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d'aller nous +promener un peu de ce côté. + +--Quelle idée! + +--Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime... Allons voir, +ma soeur; je vais te frayer un passage. + +--Mon pauvre frère, nous n'avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des +étrangers, et si quelqu'un nous surprenait... + +--Pénétrons tout de même: c'est mon idée...Advienne que pourra! Lapierre +vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le +coquin m'a tout l'air... Enfin, allons toujours. + +La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, +et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de +l'autre côté de la haie. + +Un sentier, à peine visible, se présentait en face d'eux. + +Ils s'y engagèrent. + +Mais les deux hardis promeneurs n'avaient pas fait un arpent, qu'un +spectacle terrible s'offrit à leurs regards et qu'ils poussèrent +simultanément un cri d'effroi: + +--Un cadavre! + +Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement +tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure. + +Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu'il n'en +valait guère mieux. + +Ce moribond, comme on le sait, n'était autre que Gustave Després. + +Cependant, le jeune garçon s'était approché du cadavre supposé, tout en +murmurant: + +--Hum! ce pauvre diable me fait l'effet de n'avoir guère besoin de +soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur... Voyons +toujours. + +Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa +blessure. + +La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, +immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de +prononcer une parole. + +Tout à coup, le médecin improvisé, qui s'occupait à étancher le sang sur +le front de l'homme gisant par terre, lâcha la tête qu'il soutenait et +se releva d'un bond, en poussant un cri terrible: + +--Gustave!... c'est Gustave! + +--Que dis-tu là? fit la jeune fille, en joignant les mains et +s'avançant, pâle d'effroi. + +--Je dis que Gustave a été assassiné... il est mort. + +--Grand Dieu! serait-ce possible? + +--Hélas! ce n'est que trop vrai. Regarde plutôt. + +La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l'homme assassiné +et releva son voile pour mieux voir. + +Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait +contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu: il +aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, +penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes. + +Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car +il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible. + +Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait +là en compagnie de son frère; car on devine aisément que le jeune +garçon, improvisé médecin, n'était autre que notre vieille connaissance, +cet excellent Caboulot. + +Depuis les révélations qu'il avait faites à sa soeur, le petit étudiant +avait dans la tête une idée fixe: rapprocher Louise de Després et les +faire travailler de concert à la vengeance commune. + +Il se doutait bien qu'une première entrevue ne suffirait pas à effacer +de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la +trahison de Louise; mais, bon lui-même et possédant un coeur d'or, +le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du +repentir et des larmes de sa soeur. + +Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé +Louise à l'accompagner chez Després; là, il apprit que ce dernier venait +de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière. + +Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère +bouillant était l'ennemi acharné des atermoiements. + +--Gustave est à la Canardière, dit-il à sa soeur: eh bien! allons-y. +Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin. + +--Y songes-tu? avait répondu Louise... Jamais je ne me déciderai à une +semblable démarche. + +--Tu m'as promis de te laisser guider par moi; conséquemment, tu dois +m'obéir. Pas de réplique: en avant, marche! + +Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa +soeur et l'avait conduite nous savons où. + +Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait: + +--Mon Dieu! mon Dieu! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état! + +--Mort! mort! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint +son but, sans s'être vengé et avoir vengé la société! + +--Mort sans m'avoir pardonnée! reprenait Louise, comme un écho funèbre. + +--Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le +Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine. + +--Assez pleuré! cria-t-il. L'homme qui sort d'ici est l'assassin de +Gustave: il faut que cet homme-là meure avant d'entrer dans Québec. Je +l'attraperai bien. + +--Et il se disposa à prendre son élan. + +--Es-tu fou? exclama Louise en le retenant par le bras... Me laisser +seule ici?... abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore?... + +Et elle posa la main sur le coeur du moribond. + +Le Caboulot trépignait. + +Je veux le tuer! je veux le tuer! rugissait-il... Point de pitié pour +cet assassin d'enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot! + +--Attends, attends! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la +poitrine du cadavre. + +--Point d'attente!... C'est tout de suite... la main me démange! +répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur. + +Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement. + +--Reste, mon frère, Gustave n'est pas mort... son coeur bat, +s'écria-t-elle. + +Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où +brillait un rayon d'espérance. + +--Dis-tu vrai? exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps +de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé. + +--En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le coeur bat et ce +pauvre Gustave est encore vivant... Tout espoir n'est pas perdu. + +Puis se relevant: + +--Vite, à l'oeuvre... Je cours chercher de l'eau... Nous le sauverons, +Louise. + +Heureusement qu'un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit +pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s'y transporta en deux +enjambées et rapporta de l'eau dans son chapeau. + +Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de +ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie +qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le +mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau. + +Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le +pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin. + +Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant +pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l'artère radiale; +la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus +facile. Quelques mots inintelligibles s'échappèrent même des lèvres +pâles du jeune homme. + +Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entr'ouverts. + +--Allons, grommela le Caboulot, avec toute l'importance d'un vieux +praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le +pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher +une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui. + +--Non pas, répliqua vivement Louise, c'est chez nous qu'il faut +l'emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être... + +--Au fait, tu as raison, ma soeur, et je ne suis qu'une grue de n'avoir +pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le +père Gaboury, qu'il reviendra à la santé malgré lui... Mais, ajouta-t-il +en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, +tandis que je devrais galoper à la recherche d'une voiture. Attends-moi: +je ne serai pas longtemps. + +Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie +avec l'agilité d'un acrobate, prit sa course dans la direction de +Québec, et disparut finalement à un coude du chemin. + +Louise resta donc seule, en face du moribond. + +La nuit tombait: l'obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre +qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes +sombres de la forêt. + +Aucun bruit ne s'élevait de la route de la Canardière; seules, les +grenouilles, croassant dans les flaques d'eau, faisaient entendre leur +monotone trémolo, auquel répondait d'une façon sinistre la respiration +comateuse du blessé. + +Louise eut peur... + +Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar. + +Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se +remettait sur ses pieds, avec des mouvements d'automate; les yeux du +malheureux se changeaient en charbons ardents; sa blessure se rouvrait +et laissait couler un flot de sang lumineux; puis, enfin, une voix +sépulcrale se faisait entendre, qui disait: «Tu vois, Louise, cette +horrible blessure: elle va me tuer; mais ce n'est rien en comparaison de +celle que tu fis à mon coeur, il y a sept ans... Je me meurs depuis ce +jour, Louise: adieu!...» Et le corps retombait lourdement en travers du +sentier durci... + +A cette horrible vision, la pauvre jeune, fille sentit une sueur glacée +inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sûr ses genoux, +en voilant sa figure de ses mains tremblantes. + +Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un +frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là... Une figure +blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée; deux mains, tenant +un foulard plusieurs fois replié, s'avancèrent en silence de chaque côté +de sa tête; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, +et se trouva noué derrière la nuque de Louise... + +La malheureuse affolée de terreur, voulut crier; mais l'horrible figure +lui apparut, grimaçante et moqueuse... + +Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre +les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées +murmuraient: + +--Encore _lui!_ ................................................ + +Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d'une voiture se fit entendre +et un homme apparut dans le sentier. + +C'était le Caboulot. + +Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à +transporter le Roi des Étudiants évanoui. + +La première parole du Caboulot fut à l'adresse de sa soeur. + +--Ai-je été trop long-temps, ma soeur?... As-tu eu peur? demanda-t-il. + +Pas de réponse. + +--Où es-tu donc, Louise? reprit le jeune homme, en élevant la voix. + +Même silence. + +L'inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien +s'être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux; mais, dans +tous les cas, elle devait se trouver à portée d'entendre les appels +réitérés de son frère. + +Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d'autres, mais +inutilement: Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller +le parc: rien! + +Alors, un véritable désespoir s'empara de l'enfant. Il aurait sangloté, +s'il eût été seul. + +Que faire?... + +Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à +tous les saints du calendrier. + +Placé dans la dure alternative d'abandonner sa soeur ou de risquer la +vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait +son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre... Il se lamentait et +s'arrachait les cheveux; mais ces démonstrations violentes n'avançaient +pas les choses... + +Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un +homme de bon conseil. + +Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, +je l'avoue; mais ce n'est pas en vous donnant des taloches et en +geignant que vous en sortirez... Allons au plus pressé; il y a ici un +homme qui peut mourir, faute de soins: dépêchons-nous de le transporter +en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre soeur à la maison, eh +bien! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai? + +--Vous avez raison, murmura le Caboulot; si Gustave mourait sans +médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la +voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt. + +Trois quarts d'heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit +virginal de Louise. + +Un médecin était à son chevet. + + + +CHAPITRE XXII + +Une distillerie clandestine + +A l'époque où se passaient les événements que nous sommes en train de +raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière +habitation. + +C'était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses +faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de +ses pierres branlantes. + +Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à +quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les +vestiges d'élégance qui restaient de son architecture délabrée. +Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l'avait +abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu'une main charitable +songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges +fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d'un carreau, et +les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, +une armature en fer, composée de gros barreaux entre-croisés, protégeait +ces dernières ouvertures, percées au ras du sol. + +Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette +vieille masure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses +diablotins, c'était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un +monticule de rochers grisâtres, à l'entrée d'un bois et sur le bord +d'une profonde ravine, l'habitation solitaire, semblait, en effet, ne +pouvoir manquer d'attirer l'attention du diable, comme pied-à-terre à +quelques arpents de Québec. + +La superstition populaire se disait que le sombre roi de l'abîme eût été +là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas +d'un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute +chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l'enfer. + +Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois +la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se +signaient formidablement, en face de la maison suspecte. + +Même, plus d'un de ces, braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise +étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu +d'étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la masure +abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos +d'alentour. + +Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait +de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y +faire leur sabbat. + +Il n'y avait, d'ailleurs, pour s'en convaincre, qu'à regarder, au beau +milieu des nuits les plus noires, l'épaisse fumée phosphorescente qui +s'échappait de la haute cheminée. + +Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme +celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à +plein nez. + +Donc, la vieille maison était hantée! + +Voyez-vous ça!... l'enfer ayant une succursale sur le bord d'une grande +route, et aux portes d'une honnête ville, d'une respectable capitale! + +Ah! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le +spectacle d'un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une +manufacture d'allumettes! + +Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les +autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme +des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de +tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons +habitants de Charlesbourg se trompaient,... que la maison mystérieuse +n'était pas hantée! + +Ou, si l'on tient à ce qu'elle le fût, ce n'était pas par des démons +folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n'ayant pour +toute compagnie qu'un grand chien fauve, un gros chat noir et un... fils +aux trois-quarts idiot. + +Que faisait là ce quatuor disparate? + +Ah! dame! c'est précisément la question que se posaient inutilement, +depuis longtemps, les gens timorés et à l'imagination plus +superstitieuse que rusée. + +Ceux-là seuls--et ils étaient en petit nombre--qui auraient été à même +de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur +part eût pu les priver de l'avantage inappréciable de partager un +secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement +inflexibles. + +Voici comment et pourquoi... + +La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre +de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de +whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La +cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c'est là qu'était +installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros +fer-blanc et le reste du matériel indispensable. + +La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers +de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et +autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois +et tirait l'eau d'un immense puits creusé dans un angle de la cave. + +Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes +n'étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus +pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au +salut commun, et le dernier gardait, d'une patte énergique, la matière +première--les céréales--contre les rats et autres vermines de la même +catégorie. + +Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n'était +certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients +savants qui en relevaient le goût; et, d'ailleurs, il coûtait si peu, +grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n'avaient pas +le droit de se montrer difficiles. + +Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de +Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi +en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. +C'est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant +chez le père Gaboury. + +Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille; +les grenouilles coassent au sein du marécage voisin; le gros chat noir +ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, +couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir. + +Entrons. + +Nous sommes dans une vaste salle où il n'y a pour tous meubles qu'une +immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. +Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire +s'adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte +entr'ouverte d'un cabinet noir. + +Un feu de branches mortes flambe dans l'âtre d'une large cheminée, +faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé. + +La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du +succulent souper qui se prépare. + +C'est une femme d'un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du +crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne +sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se +détacher en vigueur... La bonne femme culotte tranquillement un +brûle-gueule, pendant que, d'un genou distrait, elle bat la mesure de +ses pensées. + +Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la _mère +Friponne_--une petite appellation d'amitié qui lui vient de ses +pratiques. + +En face d'elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit +le digne rejeton de la mère Friponne. C'est un grand garçon d'un blond +fadasse, efflanqué, boursouflé, à l'oeil atone, aux chairs flasques. +Tout indique chez cet être dégradé l'abrutissement le plus complet. + +A portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite +tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une +rasade et l'avale histoire d'apaiser sa faim, en attendant le souper qui +retarde. + +A un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, +arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et +apostrophe ainsi son aimable rejeton: + +--Ah! ça, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire? Tu es rendu +à ton sixième verre depuis une demi-heure. + +A laquelle apostrophe le vilain garnement répond d'une voix enrouée: + +--C'est pour empêcher le gosier de me racornir. + +--Ivrogne! bois de l'eau. + +--L'eau m'est contraire. + +--Voyez-vous ça!... monsieur qui a des délicatesses d'estomac! + +--Vous dites vrai, la mère; il n'y a que le whisky qui me désaltère. + +--Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons. + +--Hé! c'est pour ça que je bois tant--pour jeter de l'eau sur le feu. + +--Tu n'es qu'une sale trogne, et tu me ruines. + +--Ah! pour ça, non: le whisky coûte trop bon marché ici. + +--Bon marché... hum! il ne faut pas trop le dire... les _policemen_ ont +le nez fin... + +--Bah! je m'en moque, moi, de ces gens-là... et, pourvu que la grande +chaudière ne crève pas... + +--Ce n'est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. +Il y a autre chose qui me chiffonne. + +--Quoi donc, la mère? + +--C'est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que +personne n'est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous +faisons. + +--As pas peur, la mère... je les boirai, moi. + +--Ça nous rapportera un beau profit, vraiment. + +--C'est encore curieux, allez... + +--Tu es fou. + +--Fou, le Simon à la mère Friponne?... Ah! que non. Tenez, vous allez +voir. Faisons un marché. + +--Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée. + +Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette +importante opération. + +Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit +argentin auquel son oreille ne se trompait jamais. + +Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que +Simon faisait trébucher sur la table. + +La mère Friponne ne fit qu'un saut de la cheminée à son fils. Sans plus +d'explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant +le poing resté libre: + +--Brigand! rugit-elle, tu m'as volée. + +--Lâchez-moi! vous m'étouffez! râla Simon. + +--Non, je vas t'étrangler tout-à-fait. + +--Aïe! ouf! + +--Fainéant! bourreau! assassin! rends-moi mes pauvres épargnes. + +--Aïe! aïe!! aïe!!! + +--Mon argent! mon argent!! mon argent!!! + +La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la +mère Friponne étaient sur le point d'envoyer le malheureux Simon _ad +patres_, lorsqu'un spasme suprême le dégagea. + +Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et +lui; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de +cachalot. + +Après quoi, il cria: + +--C'est à moi, cet argent-là; c'est le beau monsieur de l'autre jour qui +vient de me le donner. + +--Tu mens! grogna Friponne. + +--Je mens?... Ah! mais vous m'y faites penser: il est à un arpent d'ici, +sur la butte qui m'attend, et moi qui l'avais oublié! + +Simon se précipita vers la porte, mais l'incorruptible Friponne le happa +au passage. + +--De quel monsieur veux-tu parler? demanda-t-elle, d'une voix terrible. + +--De _l'Américain_. + +--Ah! + +--C'est la vérité, vrai; et, tenez, il est là qui m'attend... il va me +battre, c'est sûr. + +--Pourquoi t'a-t-il donné cet argent? + +--Je l'ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en +arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une +fille presque morte dans ses bras, et il m'a dit comme ça: + +--Y a-t-il du monde chez vous? + +--J'sais pas, que j'ai répondu. + +--Vas-y voir, qu'il a repris; je vais t'attendre ici. + +--Et il m'a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de +vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent?... direz-vous encore +que je vous vole? + +Et Simon, radieux d'avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa +commission et se dressa majestueusement devant sa mère. + +Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps. + +--Imbécile! cria-t-elle, triple fou! tu ne vois donc pas que cet homme +t'attend pour entrer ici et, qu'il doit être furieux. + +--Tiens, c'est pourtant vrai! + +--Cours vite lui dire qu'il n'y a personne et qu'il peut venir sans +crainte. + +-Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu'elle +grommelait entre ses dents: + +--Une si bonne paye! un Américain bourré d'or et qui m'a promis cent +belles piastres, le faire attendre! + +Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d'un homme bien mis, qui +tenait dans ses bras une jeune fille exténuée... + +Cet homme était Lapierre; la jeune fille, Louise Gaboury. + +--Bonsoir, la mère, dit l'homme; vous pouvez vous vanter d'avoir pour +fils un fier imbécile: il m'a laissé morfondre à la porte pendant près +d'une heure, sans nécessité... Mais c'est égal; puisque me voilà, arrivé +sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme? + +--J'en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus +mignonnes les unes que les autres. + +--Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d'ici. + +--Alors, c'est la chambre du nord--un vrai nid d'hirondelle pour la +tenue. + +--Cette chambre ferme-t-elle à clé? + +--Il y a un solide verrou en dehors: ça vaut mieux. + +--Très bien. Et les fenêtres? + +--Une seule, et encore, on peut l'assujettir en dehors avec des clous. + +--Je vous loue cette chambre, mais à une condition: vous y garderez +cette jeune fille prisonnière jusqu'à nouvel ordre--pendant trois +ou quatre jours au plus; vous la traiterez convenablement et ne la +laisserez manquer de rien; en outre, personne ne doit savoir qu'elle +est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu'elle ne +s'échappe pas... + +--Ah! pour ça, j'en réponds, interrompit la mère Friponne. + +--Bien. A ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour +où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, +voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma +protégée. Ça vous va-t-il? + +--Si ça me va!... c'est-à-dire que la charmante poulette sera tellement +bien chez la mère Friponne, qu'elle n'en voudra plus partir et que vous +serez obligé de l'emmener de force. + +Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans +sa poche les précieux billets de _l'Américain_ et se mit en devoir +d'installer Louise dans sa fameuse chambre du nord. + +La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la +pauvre fille ne retardèrent pas d'une minute son emprisonnement. La mère +Friponne avait les fibres du coeur furieusement coriaces, et elle en +avait vu d'autres que ça sans s'émouvoir. + +Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés +en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande +retourna à la cuisine, où l'attendait stoïquement Lapierre. + +--Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais +la mère, Friponne a encore la poigne solide, et tout c'est passé comme +sur des roulettes. + +--C'est bien, répondit distraitement Lapierre. + +Et il ajouta d'une voix sourde: + +--Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de +la signature du contrat. Quant à l'autre... + +Il n'acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Que voulez-vous dire? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite +industrie. + +--Oh! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n'ai aucunement +l'intention d'aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce +qu'il vous plaira de faire; je n'ai rien à y voir. Vous savez ce que je +vous ai dit il y a deux jours: chacun gagne sa vie comme il peut, et il +n'y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n'est une faute +que lorsqu'on se fait prendre. C'est ma morale à moi. + +--Et la mienne aussi, ne put s'empêcher d'ajouter la vieille. + +--C'est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez +rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question: + +--Votre cave est-elle sûre? + +--Dame! je crois bien! répondit Friponne, en se gourmant... des murs de +deux pieds d'épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par +des barreaux de fer gros comme mon poignet!... + +--Ah! ah!... De sorte qu'un homme qui serait enfermé là n'en sortirait +qu'avec votre permission? + +--Pour ça, oui. + +--En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine +de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l'enverrai +probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux +gaillards qui l'emmèneront ici vous aideront à le calmer... D'ailleurs, +vous ne le garderez pas longtemps. + +La mère Friponne était éblouie. + +--Ah! mon bon monsieur, s'écria-t-elle, quel fier homme vous faites et +je vous remercie donc!... Deux cents piastres! mais c'est une petite +fortune! + +--Il s'agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à +partir. + +--N'ayez souci; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l'enfer que de +chez la mère Friponne. + +--C'est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir. + +Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en +grommelant: + +--Ah! mon petit Després, il paraît que je t'ai manqué; mais j'ai bien +peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves +que tu lui as promises... + +Quant à, la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à +table, comme d'honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée. + + + +CHAPITRE XXIII + +Dans la gueule du loup + +Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère +friponne. + +La nuit était noire, et c'est à peine si quelques rares étoiles +scintillaient au firmament. + +Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, +s'engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à +la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue +Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la +massive porte Saint-Jean, longea l'esplanade et, finalement, s'arrêta +devant une haute maison de la rue Saint-Louis. + +Il était arrivé. + +Lapierre sonna. + +Au bout d'une minute, la porte s'ouvrit et une femme d'un certain âge, +tenant une lampe à la main, se présenta dans l'entrebâillement. + +Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s'empressa de +s'effacer, tout en murmurant avec respect: + +--Ah! c'est vous, monsieur Lapierre... + +--Oui, c'est moi, répondit rapidement ce dernier; personne n'est venu, +Madeleine? + +--Non, monsieur... c'est-à-dire oui... deux espèces d'individus, mal +étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le coeur. + +--Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l'ai déjà dit... A quelle +heure ces hommes se sont-ils présentés? + +--Environ vers cinq heures, cette après-midi. + +--Bien. Et doivent-ils revenir? + +--Ils ont dit qu'ils repasseraient dans le cours de la soirée. + +--C'est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé--vous savez... +celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de +faim. + +Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient, monté un escalier +et s'étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre +se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût +dressée dans la salle à manger, située en arrière. + +Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres +courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage +se prît à réfléchir. + +La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des +événements qui s'y étaient déroulés n'avait pas permis à Lapierre de les +peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec +ses pensées, afin d'y mettre un peu d'ordre et de tirer les conclusions +qui devaient en découler. + +Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les +incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en +rechercher les causes, à en prévoir les conséquences. + +Lapierre ne bougeait pas plus qu'un terme, et la voix de Madeleine, +annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n'avait pas +même le privilège d'arriver jusqu'à l'entendement du maître. + +Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il +passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion: + +--En somme, la journée n'a pas été aussi mauvaise que j'aurais pu m'y +attendre... Louise ne parlera pas, et, Lenoir _alias_ Després ne parlera +plus. Cette idée de faire servir la masure de la mère Friponne à mes +petits projets n'est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon +voyage d'avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont +venir tout à l'heure. On n'a jamais trop de connaissances... Allons, ne +nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit. + +Après s'être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la +salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique. + +Les bandits de profession ont cela d'excellent, c'est qu'ils perdent +rarement l'appétit et que les situations les plus terribles ne +réagissent pas sur leur estomac. + +Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout connue s'il n'eût +pas, quelques heures auparavant assommé un homme et séquestré une fille. + +Le remords--cet hôte implacable qui vient s'asseoir dans les consciences +bourrelées--ne se montra même pas à l'horizon, et l'âpre chercheur de +dot se leva de table, n'ayant plus en tête que des idées riantes. + +Il repassa dans son salon et s'étendit nonchalamment sur une causeuse; +mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un violent coup de +sonnette retentit. + +--Ah! ah! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre. + +Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond +de la maison et qu'il appelait judicieusement son _cabinet privé_. + +Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se +traitaient que des affaires plus ou moins véreuses; il y allait, plus +de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du +lieutenant-gouverneur. + +C'est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l'éducation +pernicieuse qu'il avait puisée dans les camps américains, en qualité +d'espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double +existence: l'une au grand jour, irréprochable, élégante, presque +fastueuse, avec ses exigence multiples, tant au point de vue du logement +et des relations, qu'à celui du domestique en livrée de rigueur; l'autre +cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions. + +Voilà pourquoi ce maître en fait d'intrigues avait chez lui deux lieux +de réception: l'un public, donnant sur la rue, l'autre privé, prenant +jour du côté de la cour. + +C'est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes +visiteurs. + +Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits. + +Nous devons à la vérité de dire qu'ils ne payaient pas de mine, bien +qu'ils ne se ressemblassent guère. L'un, grand, gros, fortement +charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne +l'habitude du crime; l'autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, +possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d'astuce et +d'audace cynique que de toute autre chose. + +Le premier répondait au prénom de _Bill_; le second s'appelait le plus +innocemment du monde _Passe-Partout_. Tous deux étaient bizarrement +vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille. + +Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas +dans le cabinet, puis s'inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette +position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du +logis leur adressa la parole. + +--Hum! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, +voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner... +Du diable si je n'en fais pas quelque chose! + +Puis, tout haut: + +--Vous êtes exact, dit-il; asseyez-vous, mes braves. + +Les deux braves ne se firent pas prier et, d'un même mouvement, +s'écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans +articuler une parole. + +--Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous +ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, +vous vous plaigniez, n'est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la +stagnation des affaires dans votre ligne?... + +--C'est le cas, affirma le petit homme. + +--C'est le cas, appuya le gros. + +--Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et +que peu de nuits s'écoulaient sans qu'il vous eut déterré quelque bon +coup à faire, quelque petite mine à exploiter...? + +--Hélas! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec. + +--Rien de plus vrai, grommela l'organe sonore de l'hercule. + +--Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c'était un chef +habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour +découvrir le gibier et le faire lever...? + +--Mais oui, c'est justement ça! firent en choeur les deux voyous. + +--Eh bien! mes amis, j'ai votre affaire... Voulez-vous que je sois votre +chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, +dix fois plus d'argent que vous n'en amasseriez en risquant votre peau? + +--Vous feriez ça, vous? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la +perspective. + +--Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J'ai besoin +de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m'adresse à +vous de préférence à bien d'autres. Acceptez-vous? + +--Faudra-t-il tuer? grogna Bill... Alors, c'est plus cher. + +--Ni tuer, ni voler. + +--Ni aller à confesse? ricana Passe-Partout. + +--Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à +mettre en cage et un autre à garder... voilà tout. + +--Pas davantage? + +--Pas davantage. + +--Mais le jeu n'en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre +argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout. + +--Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé... S'il y avait +quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas!... + +--Tranquillisez-vous, reprit Lapierre; je n'ai pas dit que l'oiseau se +laisserait mettre en cage sans se débattre... C'est un malin. + +--A la bonne heure! fit Bill, en détirant ses formidables biceps. + +--Ce sera ton lot, mon brave. + +--_All right!_ j'en suis. + +--Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple; je te +fais mon collaborateur, mon lieutenant. + +--Vous me comblez, fit le voyou avec humilité. + +--Eh bien! ça y est-il? + +--Voyons le prix. + +--Je ne lésinerai pas: quatre piastre par jour. + +--Mettons cinq: c'est un compte plus rond. + +--Va pour cinq. Ainsi, c'est convenu? + +--C'est convenu. + +--Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions. + +Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans +toutefois se compromettre par: des explications trop circonstanciées. +Pendant près d'une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et +respectueux, le rôle qu'ils devaient jouer dans le grand drame qui se +préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La +trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien +ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, +s'écria: + +--Maître, Tom Leblond n'était qu'un farceur à côté de vous! + +Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du coeur de +l'ancien espion?... c'est ce que nous ne pouvons dire; mais son oeil +brilla d'une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux +heures du matin, par les ordres suivants: + +--Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton +poste d'observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, +Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de +vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. A demain. + +Un quart-d'heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du +juste. + +La nuit s'écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu'il s'éveilla, +l'heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut. + +--Est-ce que, au moment de toucher le but, je m'amollirais dans les +délices de Capoue? se dit-il... est-ce que je deviendrais paresseux? + +Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et +s'habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à +manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l'atmosphère. + +Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette +correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir. + +--Monsieur Lapierre? demanda une voix impérieuse. + +--Il n'y est pas, répondit l'organe doucereux de Madeleine... +c'est-à-dire... enfin, je vais aller voir. + +Et la femme de charge remonta l'escalier. Mais le visiteur la suivit +quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l'entrée de la salle à +manger, en même temps qu'elle. + +C'était le Caboulot! + +Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement: + +--Ma soeur! misérable, qu'as-tu fait de ma soeur? + +--Votre soeur! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le +jeune homme qui l'apostrophait ainsi. + +--Oui, ma soeur, ma soeur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de +réputation autrefois, et que tu as volée hier!... Qu'en as-tu fait?... +où est-elle? Parle vite, scélérat. + +--Vous êtes fou, répondit l'ancien espion, se remettant et voyant à qui +il avait, affaire... Je ne sais ce que vous voulez dire. + +--Ah! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et +faussaire que tu es!--eh bien! je vais t'ouvrir l'intelligence. Dis-moi +de suite où tu as traîné ma soeur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, +tu es mort. + +Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre. + +Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit. + +--Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il; je vais vous satisfaire. + +Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer +l'espion de son regard... Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire +et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui ïe réduisirent +à l'impuissance. + +Ces deux bras intempestifs n'appartenaient à rien moins qu'au +collaborateur Passe-Partout. + +Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s'était +aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait, la +famille Gaboury. Là, par la baie d'une embrasure, il avait vu sortir le +Caboulot et s'était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son +étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre; +mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s'était dit que +peut-être il ne serait pas de trop dans l'explication qui ne pouvait +manquer d'avoir lieu, et il était entré sur les talons du _filé_. + +On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier _in partibus_ +était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son +patron. + +En un clin d'oeil, l'imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d'état +de nuire. + +Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, +masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant +sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de +_dépense_, qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux +vitres, soigneusement grillé. + +C'est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en +proie à la rage et au désespoir. + +Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, +lui disait: + +--Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de +maître, et, pour te récompenser je te nomme gouverneur de cette prison. + + + +CHAPITRE XXIV + +Ou Bill et Passe-Partout se distinguent + +Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du +fameux bal de Madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant +que nous étions occupés ailleurs et l'organisation ne laisse plus rien à +désirer. Tout est prêt pour la fête; les musiciens sont à leur poste, et +le chef d'orchestre n'attend plus que le signal de la maîtresse du logis +pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes. + +Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce +ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums +enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là--du moins le Québec +aristocratique, le Québec de la _fashion_, la quintessence de la société +dorée. Brunes et blondes; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire +chevelure; plantureuses Anglaises aux tresses fauves; rentiers ventrus +et journalistes diaphanes; politiciens bavards et financiers discrets, +officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d'or, et hommes de +lettres en modestes habits noirs; maris, femmes et filles... tout y est +rien ne manque! + +C'est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat +n'était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, +tressaillant jusque dans ses assises de granit, s'en était entretenue +pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour +y être dignement représentée--si bien que la date du 26 juin, cette +année-là, fut sur le point d'éclipser sa soeur aînée du 24, le jour +national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste! + +Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l'avenue de la +Folie-Privat et le pérystile du cottage s'encombrait de falbalas et de +volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l'orchestre +entamait les premières mesures du quadrille d'honneur. + +Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait +dans cette danse d'ouverture, à côté de Mlle Privat qu'il devait épouser +le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut +dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que +les autres figurants étaient des officiers de la garnison. + +Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d'une +musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de +leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc. + +N'oublions pas que mous sommes à la fin du mois de juin et qu'à cette +époque de l'année l'atmosphère d'une salle de bal laisse à désirer sous +le rapport de la fraîcheur. + +En outre de cette considération, disons de suite qu'en cette nuit +fameuse où la riche madame Privat donnait l'hospitalité à l'élite de +Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de +si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, +les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait +avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans +les allées aux bords frangés d'ombre, la brise courait si douée à +travers la ramée sonore... que vraiment la tentation devenait trop +forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de +chorégraphes. + +Couples amoureux de la solitude à deux; adeptes de la _dive_ et du +buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées; +personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les +autres; hommes d'affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui +préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant +que le commun dos mortels s'amuse; _cavaliers_ et _blondes_ à qui le +tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire; fumeurs +affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames; _beaux_ en quêtes +d'aventures; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d'une mélancolique +nuit d'été l'emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses +gouttes:--tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du +cottage. + +Le coup d'oeil était charmant. + +Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets +multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de +distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, +manteaux rouges, chevelures dénouées--blondes ou brunes--rubans de +toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect +pittoresque au possible. + +C'était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets +changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de +fantasmagorie! + +Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé +des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins! + +Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de +danse--contenant et contenu. + +Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses +pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait +probablement quelques personnes ayant, un autre but que celui de se +distraire. + +Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de +circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière +les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes +appréhensions. + +Ces deux compères--un grand et un petit--après une foule de détours +et de contremarches, s'arrêtaient enfin derrière un banc presque +entièrement dissimulé sous le feuillage d'un sapin de rond-point. + +On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave +Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat. + +Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le +taillis et ne bougèrent plus. + +Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, +la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc +manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des +alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux +des conversations enjouées. + +Un quart-d'heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que +par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes +du gazon. + +Puis, tout à coup, une voix aigre et d'un timbre caractéristique surgit +des profondeurs en arrière du banc. + +--Sapristi! disait la voix, je commence à m'embêter. Le particulier est +capable de ne pas venir. + +--Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille: le patron +l'a dit. + +--Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure... Tu vas voir que ce +chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset. + +--La consigne est d'attendre, se contenta de repartir stoïquement la +contre-basse. + +Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au +premier interlocuteur, car il émergea bientôt d'un bouquet de feuillage +et s'avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce +mouvement compromit gravement l'incognito du personnage... En effet, un +indiscret rayon de lune tombant d'aplomb des régions célestes, éclaira +soudain la figure de maître Passe-Partout. + +Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se +replongea bien vite dans l'obscurité du feuillage, où il rejoignit son +compagnon, qui n'était autre que Bill. + +Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se +dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune? + +On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d'empocher une +nouvelle entrevue entre, le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. +Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien; mais que le +coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure +et lui, entre la fortune et l'âpre convoitise. + +Depuis deux jours, l'habile prétendant avait tout mis en oeuvre pour +détruire, dans l'esprit de Mlle Privat, l'effet produit par les +révélations de Després; et nous devons avouer que l'ex-fournisseur +n'avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout +d'arguments, n'avait pu trouver d'autre échappatoire que celui-ci: «Je +ne demande qu'à être convaincue. Si M. Després ne m'apporte pas les +preuves qu'il m'a promises, eh bien! je croirai comme vous qu'il n'a +voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, +n'espérez pas que je faiblirai devant d'audacieuses menaces.» + +L'enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de +Després--toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses +amis--servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et +pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était +enlevée. + +Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants +n'abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure +n'avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au +rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l'avait +vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury. + +Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l'avenue du cottage, +ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite?... c'est +ce qu'il était, un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion +habitué à toutes les roueries. + +Voilà pourquoi; ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre +avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux +sentinelles à l'entrée de l'avenue et deux autres près du rond-point. + +De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance +pour arriver jusqu'à Laure. + +Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu'il +prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, +éclairée ce soir-là comme en plein jour. + +Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis +nos deux bandits de toute à l'heure, il fut terrassé et bâillonné, puis +solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri. + +Bill et Passe-Partout n'en étaient pas à leur coup d'essai dans ce genre +d'opération, et il faut leur rendre cette justice qu'ils faisaient +toujours leur besogne en conscience. + +Cette nuit-là, ils se surpassèrent même... si bien que l'illustre +Passe-Partout grommela joyeusement: + +--Sapristi! si le patron n'est pas satisfait, il faut qu'il soit +crânement difficile... car nous travaillons, parole d'honneur, comme de +vrais _artisses_... + +--Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons +proprement vers la geôle de la mère Friponne. + +En un clin d'oeil, les deux chenapans eurent disparu dans les +profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus +complète impuissance. + + + +CHAPITRE XXV + +Trop tard + +Environ une demi-heure après l'audacieux enlèvement auquel nous venons +d'assister, et pendant qu'une lourde voiture soigneusement fermée +entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, +l'orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les +premières mesures d'une valse. + +Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ +faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux +figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse +s'ébranlait. + +Le tourbillon s'arrêta une seconde et chacun s'empressa de faire place +au couple retardataire. + +Quand nous aurons dit que les arrivants n'étaient autres que Paul +Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l'amphitryon, personne +ne s'étonnera de la complaisance empressée des valseurs. + +Cependant, la valse n'avait pas été interrompue, et, glissant en cadence +sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour +revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant +les lois de la force centrifuge, s'épanouissaient en rond, s'élevant à +chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait +ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable +musique, enivrés par les parfums s'exhalant des toilettes féminines +violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres +falbalas... et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à +dérouler ses anneaux de couples enlacés. + +Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l'enivrement général. + +Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu'il allait +perdre à jamais dans quelques heures; l'entraînement irrésistible de +la cadence: les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons +moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons; ces effluves +magnétiques qui s'échappent des prunelles animées des femmes; et +par-dessus tout, l'haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui +arrivant au visage par bouffées aromatiques... tout cela lui monta au +cerveau comme une fumée d'or et lui donna le vertige. + +Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et +dominé par un irrésistible besoin d'épanchement, il se baissa vers +l'oreille de Laure et lui souffla ardemment: «Oh! je t'aime! je t'aime!» + +La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir +dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, +murmura: + +--C'est assez. Je me sens tout étourdie... Retirons-nous. + +Champfort obéit. + +Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras +droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé. + +Puis, s'emparant d'une carafe d'eau frappée, il en humecta son mouchoir, +et bassina les tempes de Laure. + +La jeune créole parut se remettre. + +--Vous sentez-vous mieux, Laure? demanda doucement Champfort. + +--Oui, mon cousin, merci... ce n'était d'ailleurs qu'un simple +étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là. + +--Vous êtes toute pâle! + +--Ce n'est rien. Ne parlons pas de cela; les couleurs me reviendront +avec le repos. + +--Voulez-vous que j'appelle ma tante? + +--N'en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi. + +Et voyant le jeune homme se troubler un peu; + +--N'êtes-vous pas mon médecin? ajouta-t-elle en souriant faiblement. +Vous tiendrez compagnie à votre malade. + +Champfort prit place sur le canapé; mais une secrète pensée se +traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d'oeil sur la +porte donnant sur le salon. + +Laure vit ou plutôt devina ce regard. + +--Je vous comprends, dit-elle; vous craignez que mon fiancé ne prenne +ombrage de notre tête-à-tête? + +--Oh! fit Champfort. + +--Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque +nous avons valsé ensemble... + +--Je crois, en effet... + +--Eh bien! il n'est pas rentré, que je sache? + +--Non, mais il rentrera... et, à dire vrai... + +--Voyons. + +--Je n'aime pas à lui procurer l'occasion de m'humilier par ses airs +vainqueurs. + +--Ce n'est pas à redouter... On ne peut chanter victoire quand il n'y a +pas eu combat. + +Champfort baissa la tête et soupira intérieurement: «Elle n'a pas +entendu mon aveu! se dit-il... C'est peut-être tant mieux... N'y pensons +plus.» + +«Vous ne répondez pas? reprit la jeune créole, d'une voix un peu émue. + +--Mais, qu'ai-je à répondre... sinon que vous êtes la logique même? + +--Vous admettez donc? + +--Sans aucun doute. + +--En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche. + +Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit +froidement: + +--Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en +avons l'occasion. + +--Qui sait! murmura Laure. + +Il y eut alors un silence de quelques secondes,--silence pénible et +plein d'anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l'aise: +Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées +tumultueuses. + +A la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d'esprit et elle +commença sur un ton indifférent: + +--Eh bien! Paul, comment va la fête? + +--Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne +sachant où voulait en venir sa cousine. + +--Tout Québec, y est, n'est-ce pas? + +--Mais oui, tout Québec de la haute, du moins. + +--Il ne manque guère, à ce qu'Edmond m'a dit que cinq ou six invités? + +--C'est plus que je ne puis dire, n'ayant pas vu la liste. + +--Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus? + +--Tous... moins un, répondit Champfort, dont le front s'assombrit. + +--Ah! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut? + +--C'est un de mes compagnons d'Université, un ami d'Edmond. + +--Gomment s'appelle-t-il? demanda Laure avec plus d'agitation qu'elle +n'en voulait laisser paraître. + +--Il s'appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix +et regardant de nouveau du côté du salon. + +--Qu'avez-vous donc à vous retourner ainsi? Est-ce que par hasard, le +nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et +devant tout le monde? + +--Oui et non. + +--Encore une énigme? + +--Le mot en est facile. C'est que le nom de Gustave pourrait éveiller de +vilains souvenirs dans l'esprit de certaine personne. + +--Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant _certaine personne_? + +--Je parle au singulier, ma cousine. + +--Ah... + +Laure hésita une seconde, puis reprenant: + +--Je parie que cette personne, je la connais... + +--Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui. + +--Mais pas son moral, n'est-ce pas? + +--Vous devinez si juste, que c'est plaisir de vous poser des énigmes, ma +chère Laure. + +--Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre +esprit, n'aime pas à entendre prononcer le mot _Gustave_. + +--C'est juste. Dites. + +--Eh bien! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n'est autre +que M. Lapierre. + +--Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l'homme chez qui le +nom de _Gustave_ éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait +voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que +d'apercevoir tout-à-coup Gustave Després, au seuil du grand salon. + +--Vous en êtes sûr? + +--Aussi sûr que je le suis d'avoir près de moi une malheureuse jeune +fille glissant sur la pente de la perdition. + +Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son +cousin et lui dit d'une voix altérée: + +--Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une +explication. + +Champfort se taisait.. + +--Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant +fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. +Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé? + +--A quoi bon! murmura le jeune homme, sur la point de céder. + +--A quoi bon?... Vous me le demandez?... Mais, apparemment, à me sauver +de l'abîme où je glisse, d'après vous. + +--Eh bien! vous l'aurez, cette explication, répondit Champfort +résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi +Gustave Després, s'il apparaissait tout-à-coup à la Folie-Privat, +produirait sur votre fiancé l'effet de la tête de Méduse?... Je vais +vous le dire. C'est que Després possède la preuve que Lapierre est un +misérable, absolument indigne d'aspirer à votre main. Bien, plus, ma +pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu'un ruisseau de sang +sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que +votre mariage serait l'alliance monstrueuse du loup et de la brebis. + +Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son +cousin. + +--Mais il va venir, il doit venir, M. Després! s'écria-t-elle +inconsidérément. + +--Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle. + +--Qui vous fait dire cela? + +--Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n'a +pas reparu. + +--Ciel! dites-vous vrai? + +--J'ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un +renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat. + +--Oh! mon Dieu!... et ces preuves qu'il m'a promises, ces preuves +établissant... + +--Quoi! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave +Després? + +--Eh bien! oui, s'écria la jeune créole, s'apercevant trop tard de son +indiscrétion involontaire, oui, je l'ai vu et nous avons longuement +conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent +sur mon fiancé; je sais qu'il a été espion dans l'armée américaine; +je sais qu'il ne me recherche que pour ma dot; je sais enfin qu'il a +probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant... + +--Achevez, de grâce. + +--Et cependant, si tout cela n'est pas prouvé, si M. Després n'arrive +pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne +pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard. + +--Comment cela, mon Dieu? + +--D'abord, parce qu'il a ma parole; en second lieu, parce que--faute de +preuves du contraire--je dois obéir à la voix d'un mourant. + +--Mais c'est impossible, cela! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre +existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous +vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d'attendre +au moins qu'une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que +des preuves vous arrivent... + +--Impossible! impossible! répondit Laure, avec une conviction +douloureuse. Ah! c'est une terrible position que la mienne, et la +fatalité est là qui me pousse à l'autel, me répétant sans cesse: «Femme, +fais ton devoir!...» Je le ferai, cet inexorable devoir; j'ensevelirai +sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse mes illusions, mon coeur, +tout!... + +Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot. + +Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa +cousine, et d'une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée: + +--Non, non, s'écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure; non, tu +ne seras pas l'enjeu de la partie jouée par un misérable; non, tu n'iras +pas broyer ton coeur sous le corsage de ta robe nuptiale!... car je ne +veux pas, moi; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j'opposerai +mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d'amertumes +contenues rendent sacré! + +Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa +glisser aux genoux de sa cousine. + +Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine; sa belle figure +se colora d'une bouffée du sang venu du coeur... Mais elle tressaillit +aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort +agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes. + +--Trop tard! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre +Paul!... Nous ne nous sommes pas compris... Moi aussi, je t'aimais, +et--ajouta-t-elle plus bas--je t'aime encore! + +--Tu m'aimes! s'écria Champfort d'une voix concentrée, tu m'aimes?... +Oh! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou. + +--Oui, je t'aime! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni +mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n'empêcheront +mon sacrifice de s'accomplir, si le courageux jeune homme qui s'est +annoncé comme mon sauveur n'arrive pas à temps. + +--Oh! Gustave, où es-tu? murmura Champfort amèrement. + +En ce moment, l'horloge du grand salon sonna une heure du matin. + +--Déjà une heure! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il +faut nous séparer. Notre absence n'a été que trop longue et pourrait +être remarquée. + +--Tu as raison, Laure, répondit l'étudiant: je vais te quitter, mais +pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me +sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la +signature du contrat, ou sinon... + +Il ajouta en lui-même: _Gare à Lapierre!_ + +Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d'espoir et rentra +dans le salon. + +Quant à l'heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans +les multiples pièces du cottage. + +A la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa +rentrée par la grande porte de l'avenue. + + + +CHAPITRE XXVI + +La Tête de Méduse + +D'où venait l'espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, +une heure auparavant? + +C'est ce que nous allons dire en peu de mots. + +Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité; ses yeux +s'étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers +l'horloge du grand salon; sa conversation, bien qu'enjouée et pleine de +verve, s'était ressentie de l'état de son esprit, et sa bonne humeur +n'avait été qu'une bonne humeur de commande; sa gaieté, qu'une gaieté +factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d'entrée du +grand salon s'était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, +à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de +cire, comme s'il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir +une nouvelle statue du Commandeur. + +Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l'âme et +trop de foi dans son étoile pour s'arrêter longtemps à des craintes +puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes. + +Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons +pour observer ainsi la porte d'entrée, et dévisager tous les nouveaux +arrivants, car pas une figure étrangère n'échappa à sa rapide +inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui; et, +chose singulière, plus la soirée avançait, plus s'approchait, par +conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi +l'inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l'effarement se lisait +dans ses yeux. + +C'est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses +précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux +trois-quarts convaincue--une vague crainte, une mystérieuse terreur n'en +faisait pas moins frémir les fibres les plus secrets de son être... + +--Tout cela ne servira qu'à me perdre davantage, se disait-il, si ce +Després de malheur n'est pas empoigné avant d'arriver ici. + +En effet, l'enlèvement du Roi des Étudiants! voilà ce qui préoccupait, +par-dessus toutes choses, maître Lapierre; voilà ce qui le rendait +nerveux et impressionnable; voilà ce qui lui mettait au coeur cette +mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler. + +Vers minuit, l'honnête fiancé n'y tint plus et, prétextant, vis-à-vis de +Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d'aller prendre le +frais dans le parc.--permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut +octroyée de grand coeur. + +Lapierre sortit donc. + +Au lieu de suivre les allées illuminées _a giorno_, il prit un sentier +perdu et s'enfonça rapidement au plus épais du bois; puis, faisant un +crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point. + +Une fois arrivé à vingt pas de l'endroit où, dans l'avant-dernier +chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre +s'arrêta et prêta anxieusement l'oreille. + +Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des +promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de +l'orchestre répétés par les échos du parc. + +Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s'arrêta de nouveau pour +écouter. + +Même silence et mêmes bruits. + +Alors, il appela doucement: + +--Passe-Partout! Bill! + +Les deux mécréants ne répondirent pas--et pour cause. Ils trottaient en +ce moment sur la route de Charlesbourg,--avec leur prisonnier Gustave +Després. + +Lapierre eut un rayon d'espérance. + +--Serait-ce déjà fait? se dit-il. Allons voir au signe convenu. + +Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne +s'approcha du banc que l'on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main +et poussa une exclamation étouffée, en sentant, sous ses doigts une +petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier. + +--C'est fait! s'écria-t-il! Mon ami Després est allé rendre ses hommages +à la mère Friponne. Brave Bill! brave Passe-Partout! comme ils me font +une bonne besogne et quelle heureuse idée j'ai eue de me les associer! + +Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction. Lapierre se disposa au +retour. Il refit le chemin qu'il venait de parcourir, se faufilant avec +les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et +adoptant de préférence les sentes plongées dans l'obscurité. + +Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même +moment--comme nous l'avons vu--où Paul Champfort en sortait par les +appartements de derrière. + +Le fiancée de Mlle Privat n'étant plus reconnaissable. Sa figure +rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine +moustache. + +Laure s'aperçut de ce changement à vue et ne put s'empêcher de frémir. +Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire +sur son front l'annonce d'un succès prochain. En effet, tout ce qui +était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion +pour elle. + +Quoi qu'il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les +compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s'était pas +départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d'ailleurs, les +mutuels aveux qui venaient de s'échanger entre elle et son cousin +n'avaient pas peu contribué à rendre la paix à son coeur. Elle se disait +maintenant que tout serait, tenté pour la soustraire au gouffre qui +l'attirait invinciblement, et qu'elle n'avait plus qu'à s'en rapporter +courageusement à la Providence. A quoi lui servirait de se raidir contre +une destinée inévitable, si Després n'arrivait pas? Que lui vaudraient +des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait +être son mari? + +Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit +son fiancé avec moins de froideur que d'habitude, presque amicalement. + +--Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j'ai appris en entrant que vous +vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse: me serait-il permis de +vous demander si cette faiblesse est passée? + +--Oh! monsieur, ce n'était qu'un simple étourdissement, répondit Laure, +une défaillance passagère qui n'a pas eu de suites. + +--Vous me voyez très heureux d'apprendre qu'il en a été ainsi, car vous +aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l'aurore +va poindre bientôt. + +--Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte! murmura Laure, +avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l'intention de me +ménager et de ne plus accepter d'invitation à danser. + +--Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, +mademoiselle--d'autant moins qu'elle me prouve votre désir de paraître à +l'autel dans tout l'éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre. + +--Oh! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu +de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de +parler, je ne m'en occupe guère. + +--Vous avez tort, mademoiselle; car, au milieu de cet essaim de +charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous +êtes et restez encore la plus charmante. + +--En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me +demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez +transformé de la sorte. + +Le jeune homme se mordit les lèvres. + +--Vous trouvez? fit-il narquoisement. + +--Mon Dieu, oui... répondit Laure négligemment. Il y a une heure à +peine, vous sembliez soucieux, préoccupé... + +--La promenade m'a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d'ailleurs, me +ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l'approche du bonheur que +je rêve depuis si longtemps? + +Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et +calme dans l'oeil louche de son interlocuteur. + +--Il y a peut-être autre chose, dit-elle... + +--Autre chose?... quoi donc? + +--L'absence de certaine personne... + +--Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre; vous +voulez parler de monsieur Després, n'est-ce pas? + +--Précisément, monsieur. + +--Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, +car vous me fournissez l'occasion de vous dire franchement ma pensée +là-dessus. Vous vous rappelez, n'est-ce pas, que vendredi dernier, sans +savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous +disais que mes ennemis s'agitaient dans l'ombre, tramaient contre moi, +obéissant à un mot d'ordre, parti je ne savais d'où; vous vous souvenez +que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, +paraît-il, venir jusqu'ici soutenir ses accusations ridicules en face de +toute la noce; vous avez souvenir de tout cela, n'est-il pas vrai? + +--C'est vrai... je me souviens parfaitement. + +--Eh bien! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau +que j'aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et +remplir son engagement; j'aurais été charmé de pouvoir, d'un seul coup, +fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne +émule de feu don Quichotte... Et tenez, mademoiselle, il n'y a pas +encore à désespérer, puisqu'il n'est que deux heures et que le contrat +ne se signe qu'à six... Attendons, et peut-être que la justice de Dieu +voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la +lumière de la vérité. + +--Vous avez raison: attendons la justice de Dieu! répondit Laure avec +gravité. + +En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers +le groupe formé par son futur gendre et sa fille. + +--Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t'enlever ton fiancé +pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, +et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu +permets, n'est-ce pas? + +--Faites, répondit Laure, avec insouciance. + +Lapierre s'inclina et suivit la veuve du colonel. + +Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre +et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l'obsession de la foule, +qui n'aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages. + +Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement +l'avenue brillamment illuminée; puis sa pensée prit son essor et suivit +son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu'elle +n'avait fait qu'entrevoir. A toute minute, par une illusion d'espoir, +elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens--l'un rayonnant comme +le bonheur, l'autre terrible comme la vengeance! + +Mais toute la nuit se passa; mais l'aurore descendit du ciel; mais +quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret +espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru? + +Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus +des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon. + +Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue. + +Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se +tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d'oeil interrogateur; +mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême +désespoir. + +--Allons! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons +courageusement notre sacrifice.... Dieu n'a pas voulu que j'eusse ma +part de bonheur sur la terre! + +Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de +mariage, faite en ce moment par le notaire. + +Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, +rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, +retirés à l'écart, causaient d'une façon extrêmement animée. + +Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d'une violente émotion et +semblaient discuter une question d'un haut intérêt, car sur leurs +pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, +surtout, avait l'air furieusement excité et dominé par une de ces +froides colères que l'on ne maîtrise pas. + +Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer +son cousin. + +Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu +du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard +interrogateur sur les intéressés; puis, constatant que personne n'avait +d'objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph +Lapierre, son siège et sa plume. + +--Signez, monsieur, dit-il. + +Lapierre signa d'une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout +en présentant la plume au notaire. + +--A la future épouse, maintenant! reprit l'homme de loi. Passez la plume +à votre fiancée, monsieur. + +Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume. + +Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard +vers la porte d'entrée, madame Privat intervint. + +--Eh bien! Laure, que fais-tu donc? dît-elle avec une certaine +impatience; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs? + +--J'y vais, ma mère! répondit tranquillement la jeune créole. + +Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, +plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s'avança +silencieuse et résignée. + +Lapierre, fort pâle lui-même, s'empressa de lui présenter la fatale +plume. + +La victime se mit en devoir de signer sa condamnation... + +Mais, à cet instant, suprême, il se passa quelque chose d'étrange. +On vit Champfort s'échapper brusquement des mains d'Edmond Privat et +marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte +d'entrée du salon s'ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme +pâle et le visage ruisselant de sueur... + +A cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffée et tomba +sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les +mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce. + +L'homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, +c'était le sauveur, c'était Gustave Després. + + + +CHAPITRE XXVII + +Deux vieilles connaissances + +Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, +retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le +Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant +juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre. + +On se rappelle que vers le soir du 22 juin--c'est-à-dire quatre fours +auparavant--Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc +de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit +Caboulot, et là, confié aux soins d'un médecin; on se rappelle, en +outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches +les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à +cette étrange affaire; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour +n'avoir pas tout frais dans l'esprit le spectacle poignant du pauvre +Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment +où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six +prunelles d'acier de son revolver. + +Il va sans dire que tout cela s'était accompli à l'insu du Roi des +Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui +s'était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile +d'ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait +reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où +Gustave, revenu à l'intelligence, la questionnerait. + +Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després +n'apprit l'horrible vérité, c'est-à-dire la disparition du Caboulot et +de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le +déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé. + +Le Roi des Étudiants n'eut pas de peine à deviner d'où partaient tous +ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel: +«Cherche à qui le crime profite», et il eut bientôt fait de trouver à +qui pouvait, profiter la disparition du Caboulot et de sa soeur; et, +rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, +quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que +Lapierre, Lapierre seul, était l'auteur de toutes ces ténébreuses +menées. + +Que faire?... + +Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant +Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre +domicile? + +Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa +loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha +autre chose. + +Ne valait-il pas mieux faire le mort et laisser l'ennemi s'endormir dans +une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la +victoire assurée? + +C'était de bonne guerre, et c'est à ce dernier moyen que s'arrêta +l'étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit +fût venue, et il ne ferait que passer chez lui--le temps de prendre +un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le dossier de +l'ex-fournisseur des armées américaines. + +Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, +nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une +embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, +s'était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l'avait +pas un seul instant perdue de vue. + +Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. +Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, +que quelque chose d'inaccoutumé se passait. Il redoubla d'attention, +dilatant ses prunelles pour essayer de percer l'épais rideau de +mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne +volonté du monde, l'excellent garçon ne put que constater le passage +fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau. + +Un autre se fût découragé. + +Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu. + +Enfin, vers six heures du soir. Argus--le dieu des espions--eut pitié de +son disciple. La fenêtre s'ouvrit toute grande et Després se pencha hors +de l'appui pour inspecter la rue. + +Cela ne dura qu'une seconde; mais Passe-Partout vit ce qu'il voulait +voir, c'est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour +entreprendre une petite promenade à la Canardière. + +Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron. + +Là, il ne dit qu'un mot: + +--Votre homme va venir. + +--C'est bien, partez, lui fut-il répondu; et, surtout, n'oubliez pas +qu'il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de +cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez. + +Bill, surgissant du _cabinet privé_, emboîta le pas derrière +Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Polie-Privat. + +Trois-quarts d'heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un +élégant jeune homme et agrémentée d'un domestique en livrée, descendait +rapidement la rue Saint-Louis et tournait l'angle da la côte du Palais. + +C'était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme +Privat. + +La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait +été confiée à Madeleine. + +Mais revenons à Gustave Després. + +Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et +lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, +le Roi des Étudiants se disposa au départ. + +Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue; puis il +s'enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue +Saint-Georges, où il demeurait. + +Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit +lui sauter au cou. + +--Ah! monsieur Després, dit-elle, j'ai cru qu'il vous était arrivé +malheur, et vos amis, donc!... Dame! depuis quatre jours qu'on n'a eu, +de vous ni vent ni nouvelle!... + +--Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave... J'ai fait un voyage: voilà +tout. + +--Tant mieux. Seigneur!... + +Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa, pas le temps et +monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son +secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir +de cuivre oxydé, qu'il dissimula soigneusement sous ses habits; puis il +sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit. + +Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc +de la Folie-Privat et s'avançait, absorbé dans ses pensées, vers le +rond-point. Certes, il était loin de s'attendre à rencontrer, au beau +milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de +pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s'abattirent +sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, +tellement surpris qu'il ne songea pas même à se défendre. L'eut-il +voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les +agresseurs ne s'amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient +là et à s'excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que +l'un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l'autre, avec +une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans +l'impossibilité absolue de bouger. + +Cela fait, le plus grand des bandits--une espèce de géant, aux formes +massives--sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua +froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier. + +--Un cri, un geste... et tu es mort, mon bonhomme! dit-il d'une voix +sourde. + +--Nous te ferons pas de mal, si tu es sage; mais gare à la dissipation! +ajouta le plus petit sur un ton aigrelet. + +Després n'avait garde de crier: il étouffait sous son bâillon: de +gesticuler: il était ficelé comme une momie de la pyramide de Khéops. + +Il se contenta donc de rager _in petto_ et de déplorer son imprévoyance. +Mais c'étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n'était +pas homme à s'y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le +seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l'empêcher de +communiquer avec Laure avant son mariage. Després concentra toutes ses +facultés à chercher un moyen de s'échapper avant le lendemain matin. + +--Pourvu qu'on ne m'entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n'est +perdu. Je trouverai bien, d'ici à quelques heures, un expédient pour me +débarrasser de mes deux coquins. + +Et, fortifié par cette lueur d'espoir, Gustave se laissa docilement +conduire à la voiture formée qui attendait en, face d'une des extrémités +du parc. + +Le trajet se fit en dix minutes; puis le lourd équipage s'ébranla, pour +ne s'arrêter qu'après une course d'une demi-heure. + +On était arrivé. + +Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi +de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent +délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à +côté de la voiture. + +Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une +vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers +fantastiques, et qui n'était autre que la distillerie de la mère +Friponne. + +Després ignorait ce détail; mais il lui fut facile de reconnaître qu'il +était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de +Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite. + +--Allons, bon! pensa-t-il, je ne suis qu'à deux pas de la Canardière +et j'aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m'échapper de cette +vieille bicoque. + +Passe-Partout revint au bout de cinq minutes. + +Il y a quelqu'un, dit-il à son compagnon; faisons le tour et entrons par +la porte de derrière. + +--La chambre de monsieur est prête? demanda Bill, d'un ton goguenard. + +--Il n'y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout. + +--En avant, alors. + +Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le +monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement +s'arrêtèrent en face d'une porte basse donnant sur la forêt. + +--C'est ici! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs. + +--Faut-il enfoncer? gronda le géant, s'apprêtant à heurter la porte de +sa formidable épaule. + +--Non pas. Du silence et de la tenue!... la mère Friponne va ouvrir dans +la minute, s'empressa de répliquer Passe-Partout. + +Il ne se trompait pas. La porte s'ouvrit presqu'à l'instant et une +vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main. + +--Par ici. mes coeurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin. + +--On y va, la vieille; marchez, lui fut-il répondu. + +La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite +salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une +autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s'arrêta et, +se baissant, souleva une trappe, d'où s'échappèrent des parfums non +équivoques de whisky. + +--Ça sent bon, ici, la mère! grommela Bill en reniflant avec +satisfaction. + +--Sapristi! oui, appuya Passe-Partout. + +--Suivez toujours, mes coeurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà +rendue dans les profondeurs de la cave. + +Le singulier cortège descendit l'escalier par on était disparue la +vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d'odeurs +alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d'une lourde porte, et enfin +s'arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée +d'icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de +jour que par un soupirail grillé. + +--C'est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s'inclinant +avec une politesse comique. + +--Oui-da! fit Passe-Part oui; eh bien! j'en ai vu de pire et j'ai +souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d'être bien +clos comme celui-ci, n'avaient pour murailles que les quatre pans du +ciel. + +--Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la +toiture du firmament. + +--En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai? fit +observer la maîtresse du logis. + +--Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un +prince... un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements; mais, bah! une +nuit est bientôt passée. + +Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la +première cave, où l'attiraient invinciblement les odorantes émanations +du whisky. + +La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir +civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire. + +Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne +assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative +pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa +fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s'échapper. + +Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement. + +Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire +toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis; les +évasions du hardi chevalier de Latude jusqu'à celles du fameux Jack +Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, +peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des per sonnages +avec qui nous avons déjà lié connaissance. + +Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous +venons de voir à l'oeuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, +en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l'heure +manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe +soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux +liquide. + +Nous n'étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, +une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de +remonter à l'étage supérieur. C'est en vain que la vieille Friponne, un +pied sur la marche inférieure de l'escalier, les invitait du regard et +du geste à la suivre: regard et geste demeuraient impuissants contre les +convoitises en éveil des deux acolytes. + +Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des +retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque: elle monta, deux +marches, de telle sorte que la chandelle qu'elle tenait se trouva au +niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître. + +Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un +parti héroïque. + +--Hé! la mère, dites donc! cria-t-il. + +--Quoi? fit la vieille, d'un ton rogne. + +--Ça sent bien bon, ici... + +--Ensuite? + +--Eh bien! là où ça sent bon... + +--Achevez. + +--Moi, je reste. + +--Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd. + +--Oui-da! mes coeurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux +marches qu'elle venait de gravir. + +--C'est comme ça! reprit Passe-Partout résolument. + +--C'est comme ça! appuya Bill, non moins résolument. + +Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut +sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable; mais, +heureusement, la fière attitude de l'ennemi lui en imposa et toucha son +vieux coeur racorni. + +--Voyons, mes enfants, dit-elle d'un ton radouci, pas de bêtises; montez +à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon. + +--Bien vrai, la mère? demanda Passe-Partout, ébranlé. + +--C'est si vrai qu'il y en a déjà sur la table qui vous attend. + +--A la bonne heure! Grimpons, vieux Bill. + +Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, +qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois +débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le +lecteur. + +Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s'arrêtèrent tout +interloqués: la table était déjà occupée par trois buveurs. + +Ces trois buveurs, nous les connaissons: c'étaient d'abord maître; +Simon, puis--ô surprise agréable!--nos joyeuses connaissances des +premiers chapitres: Lafleur et Cardon. + +Comment, diable! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant +tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à +vingt pieds d'eux qui se tord dans les spasmes de la fureur? + +Ah! dame! c'était un peu-là faute du sort qui les avait fait naître sans +le sou, pendant qu'il les avait dotés d'une soif prodigieuse--d'où était +résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l'impossibilité +de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des +chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu'un beau matin, Cardon, +pour sa part, dut s'avouer vaincu: la soif l'emportait, hélas!... et pas +le sou! + +Que faire?... A quel saint se vouer?... Si, encore, Bacchus se fût +trouvé sur le calendrier!... + +Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu'à la nuit tombante arriva +Lafleur. Le digne homme était tout pâle; non pas de cette pâleur morbide +qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse +qui résulte d'une grande émotion. + +Il s'assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une +pitié protectrice. + +Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux: + +--Ami Cardon? dit-il. + +--Que veux-tu? + +--As-tu trouvé? + +--Non. + +--Rien? + +--Rien. + +--Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime? + +--Hélas... pas d'argent et... pas de crédit! + +--C'est vrai. + +Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon. + +--Et toi, Lafleur, tu n'as donc pas cherché? + +--Si. + +--Et tu n'as rien trouvé? + +--Si. + +--Comment, tu as un moyen? + +--J'ai un moyen, et un bon! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve +empruntée. Je puis m'écrier, comme le grand Archimède: _Eurêka!_ j'ai +trouvé! Ami Cardon, embrassons-nous: désormais, nous boirons à bon +marché. + +--Explique-toi, je t'en prie... répliqua Cardon, dominé par une +singulière émotion. + +--C'est bien simple, mon cher, répondit Lafleur.. Tu sais ta chimie +organique, n'est-ce pas? + +--Un peu. + +--Voyons cela. Qu'arrive-t-il dans la fermentation des matières +amylacées? + +--Qu'elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique. + +--En alcool, as-tu dit? + +--Oui, en alcool. + +--Eh bien! qu'est-ce que l'alcool, sinon du whisky en esprit? + +--C'est, ma foi, vrai. + +--Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les +aubergistes nous en refusent inhumainement; et, pour punir ces tyrans +dépourvus d'entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons +parader en face de leurs boutiques inhospitalières. + +Gardon n'en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les +bras du digne Lafleur. + +De ce jour, la fondation d'une distillerie clandestine était décidée. + +Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver. + +Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le +capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à +quelques autres détails d'administration, ce fut plus difficile. Les +deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans +les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de +l'établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, +tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la +ville. + +Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à +lui faire des ouvertures. + +La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes +ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta +avec enthousiasme. + +Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les +premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où +leur contenu faisait les délices des carabins. + +Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses +produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d'Hypocrate ou de +Cujas. A l'époque où nous en sommes rendus--c'est-à-dire deux ans après +sa fondation--l'assiette de cet établissement reposait sur une base +solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu'il +atteindrait un âge patriarcal. + +Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui +amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre +récit. + + + +CHAPITRE XXVIII + +Ou tout le monde se retrouve + +Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s'étaient donc +arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs +installés autour de la table. + +Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient... + +Ce que voyant la mère Friponne: + +--M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort: ce sont +deux _gentlemen_ de mes amis qui s'en vont explorer le pays en arrière +de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de +partir. + +Les deux étudiants s'inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, +sur une plus grande échelle, par les explorateurs; puis Cardon prenant +la parole: + +--Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu'ils ne +boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable. + +Passe-Partout, l'orateur de la compagnie d'exploration, fit deux pas +vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine: + +--Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons +tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît. + +--Et ça nous aime!... grommela Bill, on venant prendre place à côté de +son supérieur. + +--A la bonne heure! fit Cardon; je vous avouerai que je n'ai aucune +confiance dans les personnes qui ne boivent que de l'eau. L'esprit +de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l'eau +simple--_aqua simplex_--alourdit le sang et y mêle de la bile... voilà +mon opinion! + +--J'allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, +n'ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en +prenant un escabeau et s'asseyant en face d'une bouteille pleine. + +--En vérité, on ne peut être plus aimable, s'écria Cardon, feignant +l'enthousiasme; donnez-moi la main, jeune homme: de ce moment, je vous +adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant +par un plein verre de whisky. + +--Ah! monsieur, quelle gracieuseté!... murmura le jeune coquin, feignant +lui aussi l'émotion et se précipitant sur la main de Cardon. + +--C'est entendu, n'est-ce-pas? fit ce dernier. + +--A la vie, à la mort! mon généreux ami, répliqua Passe-Partout, tout +en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se +versant un énorme verre de whisky. + +Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus +grand enthousiasme. + +Puis les pipes s'allumèrent, et Lafleur--qui n'avait pas encore ouvert +la bouche, s'étant contenté d'observer avec attention les deux prétendus +explorateurs--Lafleur, disons-nous, s'approcha de Bill et lui frappant +sur l'épaule: + +--Et nous, l'ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous +regarder, sans lier plus ample connaissance? + +--Hein?... gronda le géant, absorbé dans l'importante opération de faire +fonctionner son brûle-gueule. + +--Je vous demande si nous n'allons pas nous associer, nous +_emmatelotter_, comme viennent de le faire nos compagnons? + +--Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup +d'oeil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon. + +--Alors, votre main, mon ami! + +--La voilà, jeune homme. + +--Vous vous appelez? + +--Bill. + +--Eh bien! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je +m'engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant +lesquelles nous serons ensemble. + +Le gros homme sourit largement. + +--Oh! pour ça, dit-il, vous n'avez qu'une chose a faire. + +--Laquelle? + +--Veiller à ce qu'on ne manque pas de whisky. + +--Quand il n'y en a plus, il y en a encore, répliqua flegmatiquement +Lafleur. + +Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n'avait pas encore +desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d'énormes +rasades: + +--Simon! appela-t-il. + +Celui-ci accourut, en trébuchant. + +--Holà! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa +Majesté Satanas, ouvre tes oreilles. + +Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa +tignasse fauve: mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime +valait bien un acquiescement. + +Lafleur poursuivit: + +--Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède +au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de +bouteilles. As-tu compris? + +Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit +l'équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut +dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre +mère. + +Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu'il pressait +amoureusement sur son coeur. + +Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s'écria: + +--Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards +solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, +je propose de faire rondement les choses. Et, d'abord, buvons à +l'éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi. + +--Oui, oui! cria-t-on de toutes parts: que les colombes se dévorent +entre elles, plutôt qu'un nuage n'obscurcisse une si belle amitié! + +--A pleins verres, messieurs! tonna Lafleur, tout en cachant +négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d'eau. + +Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, +car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu'à s'humecter +largement le gosier. + +La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement; puis vint +celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien +fauve, puis celle du chat noir, puis... on ne sut plus à qui boire. + +A cette phase de l'orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes +ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente; Passe-Partout +demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des +regards en vrilles tout tordus d'éclairs joyeux; Simon avait roulé sous +la table et ronflait comme un cachalot; la mère Friponne, le nez sur ses +genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée. + +Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres +encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la +table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson +favorite: le _Grand-père Noé_, à laquelle répondait, d'une voix de +girouette rouillée, l'illustre Cardon. + +Le tintamarre diabolique dura jusqu'à plus de quatre heures du matin, où +Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte +de plus et manifesta le désir de garder l'atome de lucidité qui lui +restait. + +Bill se récria: + +--Mais il y a encore une bouteille pleine! disait-il d'un ton +lamentable. + +--Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout. + +--Au diable les affaires!... reprenait le géant. + +--Au diable!... hum! et le patron, l'envoies-tu au diable, lui aussi? + +--Quel patron?... Ah! ce grippe-sou de Lapierre... + +--Chut! + +Cette dernière recommandation fut accompagnée d'un si formidable coup de +pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur +leurs escabeaux. + +Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment. + +Chose singulière, malgré l'énorme quantité de whisky qu'ils avaient bu, +les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et +toute trace d'ivresse avait disparu. + +Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d'inquiétude dans le regard, +cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos +lecteurs. + +On se rappelle qu'aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à +terre et courut à la masure de la mère Friponne; on se souvient aussi +qu'il revint vers Bill et lui annonça qu'il y avait du monde, et qu'il +faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait. + +Mais toutes ces allées et venues ne s'étaient pas exécutées sans +éveiller l'attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes +n'étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c'est-à-dire des amis de +Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques +jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la +puce à l'oreille. + +Ils profitèrent donc de l'absence de la vieille pour regarder par la +fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. +Malheureusement, la lune, comme si elle l'eût t'ait exprès, se cacha +derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la +maison, et ils ne purent distinguer les traits de l'homme garrotté et +bâillonné que l'on était en train de mettre à l'ombre. + +Toutefois, ce qu'ils en virent leur donna l'éveil et fit naître dans +leur esprit une étrange émotion, mêlée d'une espérance vague... Si +c'était Gustave ou le Caboulot que l'on faisait ainsi disparaître!... Ce +Lapierre de malheur en était bien capable, après tout! + +--Veillons au grain, ami Gardon, avait murmuré Lafleur à l'oreille de +son camarade; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce +soir pour rien. + +--Tu crois donc que ça pourrait être...? avait répliqué Cardon. + +--Cela me le dit... J'ai un pressentiment, mais, chut! voilà nos bandits +qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la +boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça... + +L'arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus +explorateurs--une petite qualité inventée par l'ingénieuse vieille--mit +fin au colloque, et l'on s'apprêta à bien recevoir des _gentlemen_ aussi +considérables. + +Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis +les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg; +nous avons entendu les serments d'éternelles amitié échangés entre les +quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations--réelles pour +Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants; il nous +a même été donné de suivre les progrès de l'ivresse chez l'insatiable +géant et--ô néant de la vertu humaine!--chez l'incorruptible lieutenant +de Lapierre. + +Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre +quant à ce qui concernait l'ivresse; mais par malheur, jusqu'à près +de cinq heures du matin, toute tentative pour faire _jouer_ les deux +apôtres avait échoué. + +De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d'un nouveau stratagème; +ils feignirent de dormir. + +C'est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et +refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon. + +La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient +à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, +imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles. + +L'effet fut instantané. + +Plus de doute: l'homme garrotté que les deux chenapans avaient +transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després +ou le Caboulot!... Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le +matin même!... + +Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges; puis, +avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de +fraîche date... + +Voyant cette manoeuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit +une main dans sa poche, d'où il tira rapidement un revolver. Mais le +pauvre garçon n'eut pas le temps de s'en servir: Cardon bondit sur lui, +empoigna l'arme et l'arracha des mains de Passe-Partout; puis, de +la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu'il alla +proprement coller à la muraille. + +De son côté, Lafleur s'était disposé à attaquer Bill; mais voyant ce +dernier dans l'impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le +fouiller et de lui ôter son poignard. + +--Des cordes cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després. + +Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l'arrêta sur le +seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face do +lui. + +--A moi, Lafleur! à moi Cardon! cria cet homme d'une voix terrible. + +--Gustave! Gustave! hurlèrent les étudiants. + +C'était, en effet, Gustave Després. + +Comment s'était-il échappé? par quel trou de souris avait-il passé? + +Nous allons le dire. + +La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses +geôliers, que Gustave sortit de son impassibilités et chercha à se +débarrasser de ses liens. + +La chose n'était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier +s'épuisa en effort, infructueux. Les cordes étaient solides et le +_ficelage_ exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de +desserrer les tenaces noeuds coulants qui retenaient les poignets +derrière le dos. + +Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber +sur le soi, dans un état de prestation complète. + +Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler. + +Au bout d'un quart d'heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur +sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête: «Si je +pouvais prendre mon couteau!» + +Hum! ce n'était pas une mince affaire! Le couteau en question +se trouvait dans la poche de droite du pantalon... et comment +l'atteindre?... + +N'importe! Després se mit aussitôt à l'oeuvre. Il se tourna, se +retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la +bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, +le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe... + +Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol! + +Le prendre, l'ouvrir, couper, scier un peu partout fut l'affaire de cinq +minutes. + +Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre; il +était libre... dans sa prison! + +Gomme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel +étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des +Étudiants put enfin détirer ses pauvres membres tout courbaturés. + +Cela fait. Després se mit en devoir d'inspecter sa prison. Un rayon de +lune qui filtrait par le grillage d'un petit soupirail lui ayant paru +insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une +allumette, puis deux, puis six, puis d'autres encore. + +Après cette série d'illuminations fastueuses Gustave savait ce qu'il +voulait savoir; il était fixé sur l'unique chance qu'il avait de se +tirer d'affaire. + +On n'a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se +trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen +et ayant au-dessus d'elle les appartements inoccupés de la masure, dont +un servait de prison à la malheureuse soeur du Caboulot. + +Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de +délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts +pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la +pesanteur. + +Gustave n'hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt +fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l'attaquer avec énergie et +précaution, de peur, d'attirer l'attention de ses ravisseurs. + +Au bout d'une demi-heure de travail, deux des madriers du premier +plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant +béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l'encoignure +nord de la cave. + +Restait le deuxième plancher--celui qui formait le parquet de la pièce +au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du +couteau. + +Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur +état que l'autre; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d'une +heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne +restait plus qu'à les faire basculer sur la solive qui touchait à la +muraille. + +Després avait un crochet à son bienheureux couteau; il l'introduisit +dans la rainure, tira à lui et faillite pousser un cri de joie, en +voyant le jour lui arriver à flots par l'ouverture que laissaient les +madriers en tombant. + +Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était +réservée. + +En passant sa tête par le trou pour se hisser à l'étage supérieur, +Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le +coin d'une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses +mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d'une +immense préoccupation, car elle n'entendit pas le bruit que faisait +Després en prenant pied dans son réduit. + +Le Roi des Étudiants fit un pas en avant; la jeune fille se retourna, +effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément: + +--Gustave! + +--Louise! + +Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des +bords du Richelieu sentirent leur coeur envahi par un flot de souvenirs +douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement +placé en face de cette jeune fille qu'il avait tant aimée, croyait +entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières +rumeurs de sa passion expirante. + +Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein +d'angoisses. + +--Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes +circonstances. + +--Hélas! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa bête blonde et +son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que +je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et +évanoui? + +C'est toute une histoire. J'ai été transporté chez vous par Georges et +je n'en suis parti qu'hier soir, après que les soins assidus de votre +excellent père et d'un habile médecin m'eussent remis sur pied. + +--Ah!... mais cela ne me dit pas pourquoi vous m'apparaissez comme dans +les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre. + +--Oh! ceci est le fait d'un monsieur qui m'en veut beaucoup et ne me l'a +que trop prouvé, répondit Gustave, avec un, sourire amer. + +--Que voulez-vous dire? fit Louise, étonnée! + +--Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur +Lapierre. + +--Vraiment?... le misérable ne s'est pas contenté...? + +--De m'envoyer au pénitencier?... de m'assassiner dans un endroit +écarté?... non, mademoiselle; il lui restait à me séquestrer: c'est ce +qu'il vient de faire. + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! gémit la jeune fille; mais c'est donc un +monstre que cet homme? + +--Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s'inclinant +froidement. + +Puis, au bout de quelques secondes, il reprit: + +--Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici? + +--Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme. Privat, +baignant dans votre sang. + +--Comment vous trouviez-vous là? demanda le jeune homme, avec une +certaine anxiété. + +Louise hésita un instant, puis répondit d'une voix douce: + +J'étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous +allions à votre rencontre; + +--A ma rencontre!... Et pourquoi? + +Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en +sanglotant: + +--J'avais assez souffert... je voulais être pardonnée! + +Gustave pâlit... Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un +moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance... +Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la +souffrance élève le sentiment et met au coeur la sainte compassion... + +Gustave chassa donc, d'un froncement de sourcil, les deux sinistres +apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement: + +--Louise, de ce jour, le passé n'existe plus: Je te pardonne! + +La douce jeune fille sentant qu'elle méritait ce pardon, ne répondit +qu'un mot: + +--Merci! + +Puis elle ajouta aussitôt: + +--Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t'appelle. Il y a +là-bas une malheureuse enfant qui t'attend comme un sauveur. Laisse-moi +et vole à la Canardière. + +--Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne +sera pas inutile. + +--Je suis prête à tout. + +En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la +maison, chantant ce refrain connu: + + C'est notre grand-père Noé, + Patriarche digne, + Que l'bon Dieu nous a conservé, + Pour planter la vigne. + +--Lafleur, ici! s'écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l'oeuvre! + +Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si +violemment de son pied, qu'elle vola en éclat; + +C'était ce fracas qu'avait entendu Lafleur. + +Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur +tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait: + +--Mes amis, il est cinq heures et je n'ai pas un instant à perdre. Je +vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins +à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d'aller. + +C'est compris, n'est-ce pas? + +--Oui, oui! et elle n'aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les +étudiants. + +--A tantôt, alors! + +--A tantôt! Vive le Roi des Étudiants! + +Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg; mais, au +moment d'en tourner l'angle, il se heurta presque à un jeune homme qui +la remontait. + +Il ne put retenir une exclamation: + +--Le Caboulot! + +--Gustave! répondit l'enfant, tout essoufflé. + +--D'où sors-tu? + +--De chez Lapierre. + +--Je m'en doutais. Tu t'es donc évadé? + +--Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m'a donné +pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de coeur: je l'ai +attendrie, et je cours chez une certaine «mère Friponne» que j'ai +entendu nommer de ma prison. + +Ma soeur doit y être. + +--Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la... elle +te dira où. + +--J'y vole... Et, toi? + +--Je suis pressé... Je te conterai cela plus tard. Au revoir! + +Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course. + +Nous avons vu que, lorsqu'il arriva, il n'était que temps. + + + +CHAPITRE XXIX + +Le jugement de Dieu + +Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre +produisit l'arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, +alors envahi par l'élite de la société québecquoise. + +Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant +que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur. + +Quand à Laure--nous l'avons dit--elle laissa échapper la plume qu'elle +tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan +spontané de gratitude. + +Tout le monde s'était retourné vers la porte et chacun regardait avec +une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s'était arrêté +sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si tort le couple +qui allait bientôt s'unir. + +Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup +de tête d'être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l'écart sans +qu'il fit aucune résistance. + +Cependant, Gustave Després, après s'être orienté un instant et avoir +promené son regard dans la vaste pièce, s'avança lentement vers la table +et s'inclinant devant Madame Privat, qui n'était pas encore revenue de +son ébahissement: + +--Madame, dit-il, d'une voix grave, vous me pardonnerez d'avoir répondu +si tard à votre gracieuse invitation d'assister à votre bal. Rien moins +que la privation absolue de ma liberté n'aurait pu m'empêcher d'assister +aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien +prisonnier. Mais j'ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous... et me +voici! + +Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d'exquise galanterie, +se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement +railleur, que ce dernier ne put soutenir. + +La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu'elle +trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne +société pour ne pas y répondre poliment. + +--Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants +et à moi, une trop grande preuve d'attachement pour que je ne vous prie +pas de me dire votre nom. + +--Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave +Lenoir; mais des circonstances d'une nature particulière m'ont forcé de +prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m'appelle Gustave Després. + +--C'est notre roi, ma mère, c'est le Roi des Étudiants! ajouta Edmond. + +--Ah! fit la veuve. Et bien! Sire, ajouta-t-elle en souriant. Votre +Majesté nous fera l'honneur de signer sur le contrat de mariage de ma +fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée. + +--Madame, répliqua Després d'une voix toujours courtoise, mais ferme, je +regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet +acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat +de se signer. + +--Plaît-il, monsieur? fit madame Privat avec hauteur, car elle +commençait à trouver la plaisanterie un peu forte. + +--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, madame. + +--Ainsi, vous avez réellement la prétention d'empêcher le mariage de ma +fille? + +--J'ai la prétention d'empêcher Joseph Lapierre d'épouser mademoiselle +Laure. + + +--En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi! dit-elle. + +--J'ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien +lugubre dans quelques instants, répliqua solennellement Després. + +Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine +émotion dans l'assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement +et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger +eussent été le prologue de quelque drame mystérieux. + +Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un +puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le +regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque +bonne farce d'écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce +qui pouvait en résulter... + +Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une +sorte d'impatience: + +--Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous... Qu'y a-t-il? +de quoi s'agit-il? + +--De quoi il s'agit? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta +une voix métallique et railleuse, qui n'était autre que l'organe de +Lapierre. + +--Ah! fit la mère de Laure, vous sauriez?... + +--Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n'est +rien moins qu'un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me +fait l'honneur de me haïr, et s'est juré de me faire tort auprès de +vous. + +--Ah! fit encore la veuve du colonel, je m'attendais à une tragédie et +voilà que vous me menacez d'une pièce bouffonne! C'est mal à vous, mon +cher gendre: vous effeuillez mes illusions. + +--Ma bonne mère!... supplia Laure. + +--Ma tante! appuya Champfort, ces paroles... + +--Vous vous hâtez trop de juger, ma mère! dit à son tour Edmond. + +--Laissez faire, répliqua Després d'un ton calme. Madame Privat est +parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui +devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l'insolent +qui vient de me provoquer, lorsqu'il aurait dû implorer mon silence à +genoux, est le meurtrier de son mari. + +A cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de +l'assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame +Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et +montra le poing à Després, en criant d'une voix étranglée: + +--Infâme calomniateur! + +--Monsieur! disait en même temps la veuve, qu'affirmez-vous là? + +--J'affirme, madame, reprit Després avec force, que l'homme qui aspire à +la main de mademoiselle Laure est l'assassin du colonel Privat. + +--L'assassin de mon mari? + +--Oui, madame... à moins que celui qui organise le meurtre soit moins +coupable que l'instrument qui l'exécute. + +--Je ne comprends rien à tout cela, monsieur... Le colonel Privat a été +tué à la tête de soir régiment, comme un brave officier qu'il était: +voilà ce que je sais. + +--C'est vrai, madame; mais une chose que vous ignorez, c'est qu'il a été +attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami. + +--Attiré dans un guet-apens?... trahi par un ami?... Oh! monsieur, quel +abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là! + +--Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que +si le bonheur de votre chère fille n'était pas en jeu, je me refuserais +à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes je vous +laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements +ténébreux... Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d'ailleurs, la +Providence m'a chargé de punir un grand criminel; je ne faillirai pas à +cette tâche. + +--Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand +justicier du Moyen-Age et escorté du bourreau et de ses aides, fit +entendre la voix narquoise de Lapierre. + +--Misérable! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui +as fait assassiner le père de ta fiancée; toi qui as essayé de me tuer +lâchement, il n'y a pas plus de quatre jours; toi, enfin, qui viens +d'enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant?... Ah! le +bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu +iras fatalement à lui avant qu'il soit longtemps. + +Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et +la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta +par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et +alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, +accourus pour protéger Després. + +Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris. + +--Gueux! cria-t-il, forçat évadé! oseras-tu bien répéter ce que tu viens +de dire? + +--Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d'une +voix très calme, mais j'ajouterai que, non content d'avoir fait +assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son +enfant dans le but de t'emparer de sa dot. + +--C'est vrai! s'écria Laure d'une voix stridente. + +--Madame, au nom du ciel, reprit Lapierre, en s'adressant à la veuve, ne +vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet +homme me poursuit d'une haine implacable, je vous l'ai dit, et cela pour +un tour d'écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me +faisant aimer d'une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole +d'honneur que tel est le véritable, l'unique mobile qui l'a poussé à +venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de +séquestration. J'espère que vous ne m'humilierez pas au point d'écouter +un calomniateur aussi ridicule, et qu'au contraire, vous allez le faire +chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques. + +Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait +probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s'écria: + +--Par le sang de mon oncle! M. Lapierre, il n'en sera pas ainsi et vous +allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable +compagnie. + +Si vous êtes innocent, qu'avez-vous à craindre? On ne forgera pas, +je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu'à +l'évidence la plus indiscutable! D'un autre côté, les accusations d'un +homme comme Gustave Després, dont Je m'honore d'être l'ami, sont fondées +et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi +odieux impunis?... Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la +société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos +forfaits? + +--Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous +avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, +j'espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus +bruyantes que persuasives, et qu'elle décidera de suite si c'est moi ou +M. Després qui doit sortir d'ici. + +En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à +l'oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux +brillaient d'un feu singulier. + +Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant: + +--Ni l'un ni l'autre! dit-elle d'une voix ferme... Les affirmations de +M. Després sont trop graves, pour qu'il les ait faites à la légère; en +outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont +tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les +repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans +cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne +cherche à se soustraire au châtiment qu'il aura mérité... + +L'aimable amphitryon n'avait pas fini cette énergique petite harangue, +qu'un murmure approbateur courut dans l'assemblée, et qu'une vingtaines +de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils +s'installaient résolument. + +--Bien! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l'honorable compagnie +ne s'y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice +et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera +régulièrement et nous n'aurons pas à déplorer des scènes de violence +comme celle à laquelle nous venons d'assister. + +«Très bien! très bien!» murmura-t-on de toutes parts. + +--Approchez, mesdames et messieurs. + +Tous les assistants se rassemblèrent autour do Mme Privat, à l'exception +d'un petit groupe de; quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, +qui demeura à l'écart, et des jeunes gens installés aux portes. + +Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il +regagna lentement son siège; près de la table, où il demeura seul, +semblable à un accusé sur la sellette. + +Le misérable se voyait perdu; mais il voulait lutter jusqu'au bout et ne +pas succomber sans une petite vengeance qu'il méditait. + +Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas +bon de l'acculer dans ses retranchements. + +La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par +la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et +s'adressant de nouveau à l'assemblée: + +--Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de +loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l'affaire qui nous occupe; +je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les +preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun +doute dans l'esprit; et, comme il faut un président pour diriger les +débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X..., qui +nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est +familière. + +--Adopté! adopté! firent tous les voix. + +Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s'incliner devant +l'amphitryon: + +--Madame, dit-il, j'accepte la délicate mission que vous me confiez; +et, bien qu'elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j'étais +réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable. + +Un fauteuil fut apporté et le juge X... prit place à côté de madame +Privat. + +Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, +s'inclina et prit ainsi la parole, d'une voix forte: + +--Monsieur le juge, madame et vous tous qui m'entendez! Ce n'est pas, +veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, +ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans +cette enceinte, interrompant les apprêts d'un solennel mariage +et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des +accusations. + +--Il y a longtemps qu'une saine philosophie, éclose sur les ruines +de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et +mépriser de pareils moyens. + +--Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, +de ceux que l'on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. +La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers +le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son +instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes +ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et +je, faillirais à mon devoir d'honnête homme, à ma tâche de vengeur +providentiel, si j'hésitais à frapper, si mon coeur se prenait à +faiblir. + +--Je parlerai donc sans colère et sans passion; mais aussi sans +réticences et sans crainte. + +Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un +coup d'oeil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et +reprit aussitôt: + +--L'homme que j'accuse d'avoir fait assassiner le colonel Privat a +commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes; et c'est +sur moi et une jeune fille respectable qu'il essaya, en premier lieu, +ses aptitudes de traître. La nature l'avait doué d'une physionomie +agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance +de fascination: le misérable en profita pour tromper mon amitié et +m'enlever l'affection d'une jeune fille que j'aimais cl que j'avais +sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se +disposait à ravir cette enfant à l'affection de ses vieux parents, +lorsque je le forçai à s'arrêter pour se battre avec moi. + +Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le coeur ne +leur fasse pas défaut au moment du danger. + +C'est ce qui arriva pour Joseph Lapierre. + +Nous n'avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au +milieu des ténèbres d'une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon +adversaire à la gorge et qu'il se laissa choir, feignant d'avoir été +tué. + +Je l'abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle. + +Le lendemain, le misérable m'avait dénoncé aux autorités et j'étais +arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour +le pénitencier de Kingston! + +Un murmure d'indignation parcourut la salle. + +Ce n'est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son +nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir. + +Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité?... En répandant sur le +compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu'elle et +sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut +de chagrin! + +--Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre: dans la voie du crime! + +Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les +assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot +sanglant: + +«Le lâche!» + +--Tout cela est faux et de pure invention! s'écria Lapierre avec force. +Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver +un seul de ses dires. + +--Approchez, mademoiselle Gaboury, se contenta de répondre l'accusateur. + +Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du +groupe retiré à l'écart et s'avança jusqu'en face de madame Privat. +Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle +et belle figure. + +--Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse +vérité, dit-elle. Je m'appelle Louise Gaboury et je suis cette femme +honteusement calomniée par Joseph Lapierre. + +--Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son +témoignage, ajouta l'enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à +monsieur Lapierre et, s'il est revenu de la stupéfaction que lui cause +ma présence ici, lorsqu'il m'a laissé hier soir sous les verrous d'un +cachot de sa maison, il vous dira que je m'appelle Georges Gaboury. + +Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, +le front baigné d'une sueur froide. + +--C'est bien, mes enfants, dit le juge X...; vous pouvez vous retirer. + +Ils obéirent; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit +attirée par une douée traction et se retourna. + +--Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne +sommes-nous pas presque deux soeurs? + +Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d'être +malheureuse à tout jamais, et murmura: + +--Oh! c'eût été trop dommage! + +Puis elle prit place sur le siège qu'on lui offrait. + +Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l'attendaient les deux +personnages qui restaient du groupe de tout à l'heure et qui n'étaient +autres que nos buveurs de la nuit précédente: Lafleur et Cardon. + +Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire. + +Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques +jours auparavant, entre Després et Laure--conversation qui roula +exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et +sa participation à l'hécatombe du régiment du colonel Privat--nous ne +voulons pas nous répéter, certain que personne n'a oublié cette terrible +révélation. + +Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable +et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans +l'ombre. Il s'appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux +employé par l'ancien espion pour circonvenir Mlle Privat; il exposa à +l'assistance émue tout ce qu'il y avait de grand dans le dévouement de +cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son +père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme +détesté, pour empêcher qu'un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré +père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu'il venait de +faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières +phrases furent celles-ci: + +--Vous me demandez des preuves contre l'abominable scélérat qui est +aujourd'hui courbé sous la main vengeresse de Dieu?... Ces preuves, +mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car +la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure +par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements +spasmodiques, et jusqu'à cette farouche résignation dans laquelle il +s'est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour +apporter la conviction dans vos esprits... Mais je ne veux laisser +subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens +de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de +l'aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l'habile +chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui +pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un +argument plus irrésistible, une preuve plus accablante: le propre aveu +du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa +main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux +projets... + +--C'est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu'il +revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de +l'armée du nord. + +Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de +maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame +Privat. + +--Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d'aller +jusqu'au bout! + +--Misérable voleur! hurla Lapierre, mon portefeuille!... Ah! tu ne +jouiras pas longtemps de ta victoire! + +Il n'avait pas fini, qu'un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi +aussitôt d'une seconde détonation. + +La panique s'empara des femmes. + +Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous +les bruits: + +--Ce n'est rien, mesdames, dit-il: c'est l'assassin du colonel Privat +qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde +tentative de meurtre. + +En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et +immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, +prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule +phrase: + +--Tout est bien qui finit bien! + + + +ÉPILOGUE + +Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de +la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l'immense nef de +la vieille église s'emplissait d'une foule d'élite. + +On célébrait, ce jour-là, deux mariages _fashionables_, et les curieux +qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations +sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages. + +On se disait bas à l'oreille qu'une ces deux fiancées, la richissime +fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, +d'épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la +tête... La noce était ordonnée et l'on se disposait à aller prononcer le +_oui_ solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui +révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce +dernier en tomba mort de confusion... + +Et l'on ajoutait d'un air mystérieux que l'autre mariée avait aussi dans +son passé certain épisode terrible que l'on ne connaissait pas bien, +mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d'homme... Bref, on caquetait +méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s'en donnent la +peine. + +Heureusement, l'arrivée du cortège nuptial changea, le cours de ces +charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui +les émaillaient. + +Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent +le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir +de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et +d'hommes en costumes de gala. + +Toute cette brillante compagnie s'engouffra sous les arceaux des portes +grandes ouvertes et s'éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux +par deux sur le pavé de la vaste nef. + +Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles; d'honneur, +s'avancèrent jusqu'à la balustrade du choeur et prirent place sur des +fauteuils luxueux, installés à leur intention. + +Puis l'orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses +avertissements non moins graves... et, au sortir de l'église, Laure +Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la... _Reine +des Étudiants_! + +Au moment où le cortège s'ébranlait pour retourner à la Canardière, +Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance +dans leurs habite à queue, échangèrent les réflexions philosophiques +suivantes: + +--Ce que c'est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde +borné, les petites causes peuvent amener de grands effets! + +--Comment, l'entends-tu, illustre Cardon? + +--Tu vas voir: suis bien mon raisonnement. + +--Je ne te quitte pas d'une semelle. + +--N'est-il pas vrai que si nous n'avions pas été ivrognes comme doivent +l'être d'honnêtes étudiants, nous n'aurions pas fait la connaissance de +la mère Friponne? + +--C'est indubitable. Ensuite? + +--N'est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère +Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut +jeté à fond de cave? + +--Je te concède cela. Poursuis. + +--N'est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n'aurait +pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre +d'épouser Mlle Privat? + +--C'est plus que probable. Quelle est ta conclusion? + +--Ma conclusion, ami Lafleur, c'est _qu'à quelque chose whisky est bon_! + +Et le facétieux étudiant, qui s'était donné tout le mal du monde pour +en arriver à cette atroce parodie d'un aphorisme célèbre, se prit à +réfléchir profondément. + +Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d'une voix distraite son +_grand-père Noé_. + +La noce filait toujours, soulevant sur son passage l'aveuglante +poussière des rues de Québec. + + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi des Étudiants, by Eugene Dick + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 14059 *** |
